La souveraineté avant le fédéralisme : quand le débat fuit le cœur du problème


À l’heure où l’exécutif devrait être entièrement mobilisé par la gestion des urgences — une guerre aux contours incertains, des pertes économiques considérables, et une absence totale de visibilité sur un éventuel cessez-le-feu — émerge, en parallèle, un discours appelant à repenser la forme même de l’État libanais, sous les labels du fédéralisme ou de la décentralisation élargie.

Le problème n’est pas tant dans l’existence de ce débat, mais dans son timing et sa fonction réelle. Lorsqu’un responsable exécutif reconnaît lui-même son incapacité à anticiper l’évolution du conflit ou sa fin, il admet implicitement la complexité d’une situation largement conditionnée par des facteurs qui dépassent le cadre strictement national. Mais cette incertitude opérationnelle contraste avec une forme de certitude théorique lorsqu’il s’agit de proposer un nouveau modèle institutionnel, comme si la transformation du système pouvait précéder la résolution de la crise qui l’affecte.

Dans toutes les expériences internationales invoquées pour justifier le fédéralisme, celui-ci n’a jamais été un instrument de gestion d’un conflit ouvert. Il a été, au contraire, le produit d’une stabilisation préalable, fondée sur un principe fondamental : une autorité souveraine unique, une décision politique unifiée, et le monopole de la force par l’État. Le fédéralisme est intervenu après la résolution de la question de la souveraineté — jamais pour la contourner.

Au Liban, le raisonnement est inversé. On affirme que l’État central a échoué, que la diversité du pays impose une organisation différente, et que la décentralisation pourrait constituer une voie de sortie. Mais cette approche évite la question essentielle : peut-on reconstruire un système politique, quel qu’il soit, en l’absence d’un pouvoir souverain unifié ?

Dès lors, tout débat sur le fédéralisme — ou même sur une “réconciliation nationale” — devient secondaire s’il n’est pas adossé à une réponse claire sur la souveraineté. Car la réconciliation n’est pas seulement un ajustement entre composantes sociales : elle suppose un accord préalable sur la détention du pouvoir. En l’absence d’un tel accord, toute formule institutionnelle se réduit à une gestion provisoire des équilibres, et non à leur dépassement.

Plus préoccupant encore, certains discours mobilisent l’argument des évolutions démographiques pour justifier une redéfinition des équilibres politiques. Cette logique introduit un glissement dangereux : du principe de l’État vers celui du nombre, c’est-à-dire vers une forme de gouvernance majoritaire. Or le Liban s’est précisément construit sur le refus de ce principe, lui substituant une logique de partage et de coexistence. Basculer vers une lecture purement démographique reviendrait non pas à réformer le système, mais à en changer la nature.

Parallèlement, on observe une tendance à simplifier la réalité libanaise en la réduisant à de grandes oppositions — le plus souvent sunnites contre chiites — tout en présentant les chrétiens comme un bloc homogène. Cette lecture est doublement erronée : elle ne correspond ni à la réalité sociologique du pays, ni à son histoire institutionnelle. Elle permet en revanche de préparer une recomposition du pouvoir sur la base de grands ensembles, au détriment de la complexité réelle du tissu libanais. Dans ce schéma, des composantes entières — Druzes, Arméniens, Syriaques, mais aussi Grecs-catholiques et Grecs-orthodoxes — sont reléguées à la périphérie, comme si elles ne faisaient pas pleinement partie de l’équation nationale.

Au fond, toutes ces approches ont un point commun : elles contournent la question centrale, celle de la souveraineté. Au lieu de traiter le problème à sa racine, elles proposent d’en modifier la forme.

Or la logique devrait être exactement inverse :

d’abord rétablir la souveraineté de l’État, c’est-à-dire son monopole effectif de la décision et de la force ;
ensuite, et seulement ensuite, ouvrir le débat sur l’organisation institutionnelle.

Sans cette hiérarchie, toute réflexion sur le fédéralisme, la décentralisation ou la réconciliation reste théorique, déconnectée des conditions réelles de sa mise en œuvre.

Le Liban n’a pas aujourd’hui besoin de redessiner ses équilibres internes. Il a besoin de restaurer une base commune : un État unique, porteur d’une décision souveraine unique.

Tant que cette condition ne sera pas remplie, tout le reste — aussi élaboré soit-il — relèvera davantage de la projection que de la politique.

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