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  • La question sociale oubliée

    La question sociale oubliée



    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.

    Le souverainisme libanais parle souvent avec justesse de l’État, des armes, de la décision nationale, de la guerre et de la paix, de la souveraineté confisquée et du monopole légitime de la force. Il rappelle que le Liban ne peut pas survivre durablement sous une double autorité. Il affirme que l’armée doit être la seule force armée légitime. Il dit que la politique étrangère ne peut pas être décidée par une organisation partisane liée à une puissance extérieure.

    Tout cela est juste.

    Mais un souverainisme qui ne parle qu’à l’État, sans parler assez à la vie concrète des Libanais, demeure incomplet.

    Car les Libanais ne vivent pas seulement dans les principes. Ils vivent dans le coût de la vie, dans l’électricité absente ou trop chère, dans les écoles devenues un fardeau, dans les hôpitaux difficiles d’accès, dans les salaires écrasés, dans les économies perdues, dans les banques fermées à leur propre argent, dans les administrations humiliantes, dans l’émigration des enfants, dans la peur de vieillir sans protection, dans l’angoisse de rester dans un pays qui semble ne plus garantir ni avenir ni dignité.

    Un peuple ne se rassemble pas seulement autour d’un drapeau. Il se rassemble aussi autour de la possibilité de vivre dignement sous ce drapeau.

    C’est là que se trouve l’un des angles morts du discours souverainiste : il a raison sur la question nationale, mais il ne transforme pas toujours cette raison en promesse de vie.

    Le souverainisme ne peut pas être seulement institutionnel

    Il serait absurde de minimiser la question institutionnelle. Sans État, il n’y a pas de politique sociale durable. Sans souveraineté, il n’y a pas de décision publique libre. Sans monopole de la force, il n’y a pas d’autorité capable d’imposer la loi à tous. Sans décision nationale, il n’y a ni politique économique cohérente, ni réforme sérieuse, ni justice indépendante, ni administration protégée des rapports de force parallèles.

    La souveraineté est donc une condition.

    Mais elle n’est pas tout le langage politique.

    Un discours qui parle uniquement de souveraineté, d’armes, de frontières, d’institutions et de diplomatie peut finir par sembler trop haut à un peuple qui se demande comment payer ses factures, comment soigner ses parents, comment inscrire ses enfants à l’école, comment garder un travail, comment rester au Liban sans condamner sa famille à l’incertitude permanente.

    Les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais ont souvent parlé aux citoyens comme à des électeurs de la souveraineté. Elles doivent aussi leur parler comme à des familles épuisées par l’effondrement.

    Il ne suffit pas de dire que l’État doit récupérer sa décision. Il faut montrer ce que cette décision change dans la vie des gens.

    Il ne suffit pas de dire que les armes hors État détruisent la République. Il faut aussi expliquer comment le retour de l’État protège le salarié, l’entrepreneur, le malade, l’étudiant, le retraité, le déposant, le paysan, le fonctionnaire honnête, le jeune qui hésite entre rester et partir.

    Un souverainisme qui ne devient pas socialement lisible reste une doctrine juste, mais distante.

    Un peuple ne vit pas de principes seuls

    La politique n’est pas seulement l’art de nommer l’ennemi ou de désigner l’anomalie. Elle est aussi l’art de répondre à la vulnérabilité des citoyens.

    Or le Liban est devenu un pays où la vulnérabilité est partout. La classe moyenne a été brisée. Les jeunes regardent vers l’étranger. Les familles se débrouillent seules. Les écoles privées deviennent inaccessibles à beaucoup. L’hôpital inquiète autant qu’il rassure. Les retraites ne protègent plus assez. L’électricité, l’eau, les transports, l’administration et la justice ne sont plus des évidences publiques, mais des problèmes quotidiens.

    Dans un tel pays, le discours souverainiste ne peut pas rester seulement vertical, institutionnel, presque juridique. Il doit devenir existentiel.

    Il doit dire : l’État souverain n’est pas seulement celui qui décide de la guerre et de la paix. Il est aussi celui qui protège les citoyens contre l’arbitraire, la misère, la dépendance, la corruption et l’exil forcé.

    Il doit dire : la souveraineté n’est pas une abstraction réservée aux juristes, aux diplomates, aux militaires ou aux militants. Elle est la condition même d’un pays où l’on peut travailler, épargner, étudier, se soigner, transmettre et rester.

    Il doit dire : sans État, chacun cherche un protecteur. Sans services publics, chacun cherche un réseau. Sans justice, chacun cherche un intermédiaire. Sans sécurité sociale, chacun cherche une caisse communautaire. Sans confiance, chacun cherche une sortie.

    C’est précisément ainsi que la République se défait.

    Le Hezbollah a compris la fonction sociale du pouvoir

    Il faut regarder cette réalité sans complaisance, mais sans aveuglement.

    Le Hezbollah ne tient pas seulement par ses armes. Il tient aussi par une présence sociale, par des réseaux, par des services, par une logique d’assistance, par un sentiment de protection communautaire, par une capacité à répondre à certaines détresses concrètes, même lorsque cette réponse enferme ceux qu’elle aide dans une dépendance politique.

    Ce constat ne justifie rien. Il n’efface ni la confiscation de la décision nationale, ni les guerres imposées au pays, ni l’affaiblissement de l’État, ni le lien organique avec une puissance étrangère.

    Mais il oblige à comprendre une chose : on ne combat pas durablement une structure politico-militaire enracinée dans la société par un discours seulement institutionnel.

    Face à une organisation qui offre une forme de protection, même dangereuse, même partisane, même captive, le souverainisme ne peut pas répondre seulement par la Constitution. Il doit répondre par un État capable de protéger mieux, plus justement, plus librement et sans asservir.

    Car là où l’État abandonne, les réseaux prennent sa place.

    Là où la République ne soigne pas, d’autres soignent en échange d’une fidélité.

    Là où l’administration humilie, l’intermédiaire devient puissant.

    Là où la justice ne protège pas, la force parallèle devient refuge.

    Là où l’économie détruit la dignité, l’appartenance communautaire devient assurance de survie.

    C’est pourquoi la question sociale n’est pas secondaire. Elle est au cœur de la bataille souverainiste.

    La souveraineté comme protection

    Un État souverain n’est pas seulement un État qui possède un drapeau, une armée et un siège aux Nations unies. C’est un État qui protège ses citoyens.

    Il protège leur sécurité, bien sûr. Mais il protège aussi leur dignité.

    Il protège leur droit à ne pas dépendre d’un parti pour vivre. Il protège leur droit à ne pas supplier une caisse communautaire pour se soigner. Il protège leur droit à ne pas chercher un chef local pour obtenir un document administratif. Il protège leur droit à ne pas quitter leur pays parce qu’aucune perspective n’y demeure. Il protège leur droit à ne pas voir leur avenir confisqué par les banques, les clans, les milices, les clientèles et les arrangements.

    La souveraineté doit donc être pensée comme une protection globale.

    Protection de la décision nationale contre les armes hors État.

    Protection de la société contre l’effondrement des services.

    Protection des citoyens contre les prédations financières.

    Protection de l’administration contre la corruption.

    Protection des jeunes contre l’exil comme unique horizon.

    Protection des familles contre l’abandon.

    Protection des communautés contre ceux qui prétendent les défendre en les enfermant.

    Un souverainisme qui ne parle pas cette langue laisse le social à d’autres. Il laisse la détresse aux clientèles. Il laisse la pauvreté aux réseaux. Il laisse la peur à ceux qui savent l’exploiter.

    Or il ne peut pas y avoir de souveraineté durable dans un pays socialement abandonné.

    La souveraineté doit redevenir une promesse de vie

    Le camp souverainiste doit donc élargir son langage.

    Il ne doit pas abandonner la question des armes. Il ne doit pas diluer la question de l’État. Il ne doit pas remplacer la souveraineté par un catalogue social sans colonne vertébrale nationale. Ce serait une autre erreur.

    Mais il doit montrer que ces questions sont liées.

    Il doit expliquer que les armes hors État ne sont pas seulement un problème militaire ou constitutionnel. Elles sont aussi un obstacle à l’économie, à l’investissement, à la confiance, à la justice, à la réforme, à la reconstruction des services et à la possibilité même d’un avenir commun.

    Il doit expliquer que la souveraineté n’est pas un luxe de temps calme, mais la condition pour reconstruire un pays vivable.

    Il doit expliquer que l’État n’est pas seulement une autorité qui commande, mais une institution qui protège.

    Il doit expliquer que la dignité nationale et la dignité sociale ne s’opposent pas. Elles se renforcent. Un pays humilié par les armes hors État finit par humilier ses citoyens. Un citoyen abandonné par l’État finit par chercher ailleurs la protection que la République ne lui donne plus.

    C’est pourquoi la souveraineté doit redevenir une promesse de vie.

    Elle doit dire aux Libanais : vous ne devez pas choisir entre l’État et votre survie. Vous ne devez pas choisir entre la dignité nationale et le pain. Vous ne devez pas choisir entre la liberté politique et la protection sociale. Vous ne devez pas choisir entre rester dans votre pays et condamner vos enfants à l’absence d’avenir.

    Un souverainisme de gouvernement doit tenir ensemble ces dimensions.

    Il doit parler de l’armée, mais aussi de l’école.

    Il doit parler des armes, mais aussi de l’hôpital.

    Il doit parler de la frontière, mais aussi du salaire.

    Il doit parler de la décision nationale, mais aussi de la confiance bancaire.

    Il doit parler de la Constitution, mais aussi de l’électricité.

    Il doit parler de l’État, mais aussi de ceux qui n’y croient plus parce qu’ils ne l’ont plus rencontré dans leur vie quotidienne autrement que sous la forme d’une absence, d’une humiliation ou d’une promesse trahie.

    Conclusion

    Avoir raison sur l’État ne suffit plus.

    Il faut montrer pourquoi l’État souverain change la vie.

    Sinon, la souveraineté restera une idée noble, mais distante. Elle parlera aux convaincus, aux juristes, aux militants, aux diplomates. Elle ne parlera pas assez à ceux qui se demandent chaque matin comment payer, comment soigner, comment rester, comment envoyer leurs enfants à l’école, comment ne pas partir.

    La souveraineté ne peut pas être seulement une doctrine de frontières, d’armes et d’institutions. Elle doit redevenir une promesse de dignité.

    Car un État ne se reconstruit pas seulement lorsqu’il récupère sa décision.

    Il se reconstruit lorsque ses citoyens recommencent à croire qu’ils peuvent vivre sous son autorité.

    Crédit photo : Christelle Hayek / Unsplash.

  • Électricité au Liban : avoir raison ne donne pas tous les droits

    Électricité au Liban : avoir raison ne donne pas tous les droits



    En annonçant qu’il suspend sa participation au Conseil des ministres jusqu’à ce que le gouvernement réponde à ses demandes sur l’électricité, Joe Saddi a ouvert un débat qui dépasse largement le secteur de l’énergie.

    Certaines de ses revendications sont parfaitement légitimes. L’État doit payer ce qu’il doit à Électricité du Liban, les pertes du réseau doivent être réduites et le secteur ne peut continuer indéfiniment à fonctionner sur le déficit et les avances du Trésor.

    Mais reconnaître la pertinence du diagnostic ne signifie pas considérer toutes les solutions proposées comme des évidences. Et surtout, même lorsqu’un ministre estime avoir raison, cela ne lui donne pas nécessairement le droit de conditionner sa participation au Conseil des ministres à l’obtention de ce qu’il réclame.


    La vérité des coûts ne suffit pas

    Joe Saddi pose de vraies questions. Électricité du Liban souffre d’une production insuffisante, de pertes importantes, d’impayés et d’un manque chronique d’investissements. Il est parfaitement légitime de vouloir sortir du système qui, pendant des années, a accumulé déficits, inefficacité et dépendance à l’égard du Trésor public.

    Mais l’une des réponses proposées mérite un débat beaucoup plus large : faire varier le tarif de l’électricité en fonction du prix des hydrocarbures.

    La logique économique est simple. Lorsque le combustible augmente, le coût de production augmente ; le tarif payé par le consommateur devrait donc suivre afin qu’EDL ne vende pas durablement son électricité en dessous de son coût.

    Sur le papier, le raisonnement est cohérent.

    Mais un pays n’est pas un tableau comptable.

    Depuis l’effondrement de la livre libanaise, les Libanais ont vu augmenter progressivement taxes, impôts, droits, tarifs et charges. Leurs revenus, eux, n’ont pas été automatiquement indexés dans les mêmes proportions. Le pouvoir d’achat perdu n’a jamais été restitué au rythme de la dépréciation monétaire ou de l’inflation.

    Dès lors, une question simple se pose : si l’on veut indexer le prix de l’électricité sur la réalité économique, pourquoi l’indexation s’arrêterait-elle aux charges ?

    On ne peut durablement réajuster les taxes, les tarifs publics et les coûts supportés par le citoyen en fonction de la nouvelle réalité financière tout en laissant son revenu évoluer selon une autre logique.

    On ne peut indexer l’État sur la crise et laisser le citoyen désindexé.

    Le ménage libanais supporte déjà la facture d’EDL, celle du générateur privé et, souvent, les investissements nécessaires pour disposer de batteries ou d’une installation solaire. Répercuter davantage les variations internationales du pétrole sur sa facture publique n’est donc pas une simple correction technique.

    C’est un choix social.

    Avant de faire du consommateur la variable d’ajustement, plusieurs questions doivent être posées : les administrations publiques ont-elles réglé ce qu’elles doivent ? Les pertes ont-elles été suffisamment réduites ? Les branchements illégaux sont-ils réellement combattus ? Les faibles consommations seront-elles protégées ? Et surtout, combien d’heures supplémentaires de courant public le citoyen obtiendra-t-il en échange d’un tarif plus élevé ?

    La vérité des coûts appartient à l’économie. Leur répartition appartient à la politique.


    Le désaccord se règle autour de la table

    La deuxième question soulevée par la décision de Joe Saddi dépasse encore davantage le dossier de l’électricité.

    L’absence occasionnelle d’un ministre à une réunion n’a évidemment rien d’exceptionnel. Ce qui est différent ici est de revendiquer cette absence comme un instrument politique et d’annoncer qu’elle se prolongera jusqu’à ce que certaines demandes soient satisfaites.

    Joe Saddi n’a pas démissionné. Il reste ministre, conserve son portefeuille et continue d’exercer ses fonctions.

    Mais il suspend sa présence à l’instance collégiale dans laquelle les décisions gouvernementales doivent précisément être discutées et arbitrées.

    Or la Constitution libanaise prévoit déjà la manière dont un Conseil des ministres règle ses désaccords : on recherche d’abord le consensus ; lorsque celui-ci devient impossible, on vote.

    La procédure est donc simple : on discute, on tente de convaincre et, si l’accord n’est pas possible, la majorité tranche.

    Être ministre signifie aussi accepter cette possibilité.

    Un ministre peut défendre son dossier avec force, produire ses chiffres, contester les objections de ses collègues, demander un vote et même revenir ultérieurement à la charge. Il peut avoir la conviction absolue d’avoir raison et néanmoins ne pas réussir à convaincre la majorité.

    C’est précisément cela, le fonctionnement d’un gouvernement collégial.

    Même en admettant que Joe Saddi ait raison à 100 % sur l’ensemble de son dossier, le droit d’avoir raison n’est pas le droit d’obtenir gain de cause.

    La démocratie gouvernementale impose à la majorité d’écouter celui qui n’est pas d’accord. Mais elle impose aussi à celui qui n’a pas convaincu d’accepter que sa position puisse, au moins momentanément, ne pas devenir celle du gouvernement.

    Faire de son absence un moyen de pression introduit une logique différente : je reste ministre, mais je ne reviens pas autour de la table tant que certaines décisions ne sont pas prises.

    Ce n’est ni une démission ni une simple absence.

    C’est une forme intermédiaire qui mérite d’être interrogée.


    L’i‘tikaf n’est pas une procédure gouvernementale

    Le Liban connaît depuis longtemps la pratique de l’i‘tikaf, cette suspension volontaire de participation utilisée comme moyen de pression politique. Elle appartient à l’histoire de ses crises institutionnelles et a notamment été utilisée, avant Taëf, par plusieurs présidents du Conseil.

    Mais cette pratique politique ne constitue pas une procédure supplémentaire de décision.

    Le désaccord, lui, est prévu par les institutions : consensus lorsque cela est possible, vote lorsqu’il ne l’est plus.

    La responsabilité gouvernementale ne consiste donc pas uniquement à conserver son portefeuille et à continuer d’administrer son ministère. Elle consiste également à participer à l’endroit où s’exerce la décision collective, y compris lorsque l’on risque d’y être mis en minorité.

    Il ne s’agit pas de demander à Joe Saddi de se taire, encore moins de nier le sérieux de certaines de ses revendications.

    Il s’agit au contraire de distinguer deux choses : défendre fermement une politique et conditionner sa présence à son adoption.

    Car si cette méthode devenait normale, chaque ministre pourrait considérer son propre dossier comme suffisamment important pour suspendre sa participation jusqu’à satisfaction. Le consensus ne serait alors plus recherché autour de la table, mais à travers la menace de ne plus y revenir.

    Et le vote, précisément prévu pour résoudre le désaccord lorsque le consensus échoue, perdrait sa fonction.

    Joe Saddi a raison de réclamer une réforme profonde du secteur électrique. L’État doit payer ses dettes, les pertes doivent être combattues et EDL ne peut être condamnée éternellement au déficit.

    Mais l’indexation du tarif sur les hydrocarbures n’est pas une simple opération comptable. Dans un pays où les charges ont été réajustées beaucoup plus rapidement que les revenus, elle constitue un choix social qui doit être discuté et arbitré politiquement.

    Et si cet arbitrage ne donne pas satisfaction à un ministre, il reste la règle normale de toute décision collective : discuter, convaincre et, si nécessaire, voter.

    Le droit d’avoir raison n’est pas le droit d’obtenir gain de cause.

    Et en démocratie, avoir raison ne dispense jamais de convaincre.

  • لبنان: ضريبة المساكن الشاغرة… أم انعطافة تدخلية في دور الدولة؟



    يريد مشروع موازنة 2027 فرض ضريبة على المساكن الشاغرة بهدف دفع أصحابها إلى طرحها في سوق الإيجار. لكن خلف إجراء يبدو ماليًا وعقاريًا في ظاهره، تبرز مسألة أعمق بكثير تتعلق بالنموذج الاقتصادي اللبناني نفسه. ففي بلد ينص دستوره صراحة على حرية النظام الاقتصادي، ويكفل المبادرة الفردية والملكية الخاصة، إلى أي حد يحق للدولة أن تستخدم الضريبة لدفع المالك إلى تغيير الطريقة التي يختار بها استعمال ملكه؟ وتزداد هذه المسألة حساسية لأن جزءًا من الشقق الشاغرة اليوم ليس نتيجة المضاربة العقارية، بل نتيجة مباشرة لموجة الهجرة التي تفاقمت منذ أزمة 2019.

    حين لا تعود الضريبة تستهدف الدخل بل خيار المالك

    ينصّ مشروع موازنة 2027، في مادته 37، على تعديل النظام الضريبي المتعلق بالعقارات المبنية غير المشغولة. فبعد مهلة سماح مدتها سنة واحدة للمالك العادي وثلاث سنوات للمطوّر العقاري، يمكن أن تخضع الشقة الشاغرة، وفق شروط معينة، لضريبة تتراوح بين 35 و50 في المئة من قيمتها التأجيرية. وما زال النص في إطار مشروع الموازنة، أي إنه يحتاج إلى إقرار مجلس النواب قبل أن يصبح نافذًا.

    الهدف المعلن واضح: إعادة المساكن غير المستعملة إلى سوق الإيجار وتوسيع القاعدة الضريبية للدولة.

    لكن المسألة لا تتعلق فقط بنسبة الضريبة. فالمالك الذي يختار إبقاء شقته فارغة لا يتقاضى منها إيجارًا، وهو يتحمل أصلًا كلفة إبقاء رأسماله مجمّدًا، إلى جانب نفقات الصيانة والرسوم وغياب أي مردود مالي. مع المادة 37، تضيف الدولة إلى هذه الكلفة عبئًا ماليًا إضافيًا، والغاية منه بالتحديد دفعه إلى تغيير قراره وتأجير ملكه.

    وهنا يتغير جوهر المسألة.

    لم تعد الدولة تفرض ضريبة على دخل ناتج عن الملكية، أو على بيع، أو انتقال ملكية، بل تبدأ بفرض عبء مالي على قرار المالك بعدم استثمار ملكه اقتصاديًا.

    وهذا التطور يستحق أن يوضع في مواجهة النص الدستوري نفسه. فمقدمة الدستور اللبناني تنص بوضوح على أن «النظام الاقتصادي حر يكفل المبادرة الفردية والملكية الخاصة»، كما أن المادة 15 تضع الملكية في حمى القانون.

    بطبيعة الحال، لا يعني ذلك أن الدستور يمنع الضرائب العقارية أو أي تنظيم لسوق السكن. لكنه يكرّس فلسفة اقتصادية عامة تقوم على أن المبادرة الفردية والملكية الخاصة عنصران أساسيان في النظام اللبناني.

    أما حين تستخدم الدولة الضريبة ليس فقط لتمويل نفقاتها، بل لدفع المواطن إلى استعمال ملكه بالطريقة التي تراها السلطة العامة مناسبة، فنحن ننتقل إلى فلسفة مختلفة في الحكم والاقتصاد.

    هذه المقاربة أقرب إلى منطق اقتصادي تدخلي، يرتبط تقليديًا بسياسات اليسار الاقتصادي، أكثر مما تنتمي إلى التصور الليبرالي الكلاسيكي للملكية الخاصة الذي ميّز لبنان تاريخيًا عن قسم كبير من محيطه.

    وهنا لا يعود السؤال فقط: كم تأخذ الدولة من الضرائب؟

    بل يصبح: إلى أي حد تريد الدولة التدخل في قرارات قانونية بحتة يتخذها الفرد بشأن ملكه الخاص؟

    بعد الهجرة… فرض إعادة الشقق إلى السوق

    تأخذ هذه المسألة بعدًا مختلفًا تمامًا في لبنان ما بعد 2019.

    فالانهيار المالي والاقتصادي الذي أصاب البلاد دفع أعدادًا كبيرة من اللبنانيين إلى الهجرة، وخصوصًا من الشباب والمهنيين وأصحاب الاختصاصات. وانعكس ذلك بوضوح على حجم القوى العاملة وعلى التركيبة السكانية والاقتصادية للمجتمع.

    وهذه الحقيقة تغير معنى كلمة «شاغر».

    فليس كل منزل فارغ في لبنان جزءًا من لعبة مضاربة عقارية. هناك شقق أصبحت فارغة لأن مهندسًا غادر للعمل في الخليج، أو طبيبًا استقر في فرنسا، أو زوجين شابين هاجرا إلى كندا، أو عائلة بأكملها تركت البلاد بعدما فقدت الأمل في مستقبل اقتصادي مستقر.

    في هذه الحالات، الشقة الفارغة ليست سبب الأزمة، بل إحدى نتائجها المرئية.

    وحين تتعامل الدولة مع كل هذه الحالات باعتبارها كتلة عقارية يجب دفعها بالقوة الضريبية إلى السوق، فإنها تخلط بين السبب والنتيجة.

    المفارقة هنا قاسية: الدولة التي عجزت عن توفير الظروف الاقتصادية التي تسمح لجزء من شبابها وأصحاب الكفاءات بالبقاء، قد تبدأ الآن بفرض ضرائب إضافية على المساكن التي تركها هؤلاء خلفهم.

    وكان الأجدى التمييز بين من يحتفظ بعدد من الشقق فارغة لأسباب مضاربية بحتة، وبين من بات منزله خاليًا بسبب الهجرة، أو تعقيدات الإرث، أو ظروف الحرب والنزوح، أو ببساطة لأن المالك يريد الاحتفاظ بمسكن لأبنائه أو لعائلته.

    جمع كل هذه الحالات في خانة واحدة يحول مشكلة اقتصادية واجتماعية وديموغرافية إلى مشكلة ضريبية فقط.

    مزيد من الشقق في السوق… ولكن لمن؟

    هناك مشكلة أخرى في هذا المنطق، وهي الخلط بين وجود المسكن والقدرة على استئجاره.

    المشكلة في لبنان ليست فقط عدد الشقق المعروضة في السوق.

    المشكلة، وبشكل متزايد، هي قدرة اللبناني على دفع بدل الإيجار.

    الأزمة الاقتصادية ضربت القدرة الشرائية للرواتب، فيما أصبحت نسبة كبيرة من الإيجارات تحتسب بالدولار أو بما يعادله. ولذلك فإن طرح آلاف الشقق الإضافية في السوق لا يعني تلقائيًا أن آلاف العائلات اللبنانية ستصبح قادرة على استئجارها.

    وفي الوقت نفسه، يعيش في لبنان عدد كبير جدًا من غير اللبنانيين، وهم بدورهم جزء من سوق السكن والإيجار.

    يجب أن نكون دقيقين هنا: هذه الضريبة لا تخصص أي شقة للاجئين، ولا تمنحهم أي أفضلية قانونية. كما أن قسمًا كبيرًا من اللاجئين يعيش بدوره في ظروف اقتصادية شديدة الصعوبة ويعاني من مشكلة تأمين بدل السكن.

    لكن ذلك لا يلغي المسألة الديموغرافية.

    فإذا دفعت الدولة آلاف المالكين إلى عرض شققهم للإيجار، في وقت تتراجع فيه قدرة جزء من اللبنانيين على دفع الإيجارات، وفي وقت يستمر فيه خروج لبنانيين إلى الخارج، فإن هذه الوحدات الجديدة ستدخل إلى سوق مفتوحة لمن يستطيع الدفع، أكان لبنانيًا أم سوريًا أم فلسطينيًا أم من أي جنسية أخرى.

    سوق الإيجار لا تملك وظيفة ديموغرافية. هي تربط بين مالك ومستأجر قادر على الدفع.

    ومن هنا، لا يمكن النظر إلى سياسة إعادة المساكن الشاغرة إلى السوق بمعزل عن السياسات السكانية والهجرة، وعن مسألة إبقاء اللبنانيين في بلدهم أصلًا.

    إذا كان عدد اللبنانيين المقيمين يتراجع بفعل الهجرة، وإذا كانت قدرة من بقي منهم على استئجار المساكن تتراجع أيضًا، فإن زيادة العرض العقاري وحدها لا تعالج أيًا من المشكلتين.

    بل قد تواكب تحولًا ديموغرافيًا لم تدرسه الدولة أساسًا.

    الدولة تبدأ مجددًا بمن تستطيع الوصول إليه

    تبقى مشكلة أخرى يعرفها اللبنانيون جيدًا: عدم المساواة في قدرة الدولة على تطبيق قوانينها.

    فلكي تفرض الدولة ضريبة على مسكن شاغر، يجب أولًا أن تعرف وضع العقار، واسم مالكه، ووضعه القانوني، وأن تثبت أنه غير مشغول.

    وهنا يبرز الخطر التقليدي: المالك الذي سجّل عقاره أصولًا، ورتب وضعه القانوني، وأصبح معروفًا بالكامل لدى الإدارة، هو نفسه الأسهل في الاستهداف الضريبي.

    في المقابل، تبقى الحالات العقارية المعقدة، من ملكيات غير مسوّاة، أو إرث غير منجز، أو أوضاع عقارية ملتبسة، أو أبنية غير نظامية، أصعب بكثير في المعالجة.

    ويصعب هنا تجاهل تجربة الكهرباء.

    فخلال عقود، شكّلت الفواتير غير المدفوعة، والتعديات، والهدر، وضعف الجباية، جزءًا من أزمة كهرباء لبنان. وفي منظومة كان بعض اللبنانيين يدفع فيها بانتظام بينما يفلت آخرون من التحصيل، نشأ شعور دائم بأن المواطن المنضبط هو الذي يتحمل الكلفة أولًا.

    المشكلة ليست في مبدأ الجباية أو الضريبة.

    المشكلة هي أن الدولة محدودة القدرة على التطبيق قد تبدأ، مرة جديدة، بمن تعرف مكانه وتملك كل أوراقه.

    وما يزيد المفارقة هو أن هذه الدولة نفسها لا توفر دائمًا للمالك بيئة قانونية وقضائية تضمن له علاقة تأجيرية سهلة وآمنة.

    فتأجير العقار يعني الدخول في علاقة تعاقدية قد تنتهي بخلافات، وتأخر في الدفع، أو نزاع قضائي قد يطول. وإذا كانت الدولة تريد دفع المالك ضريبيًا إلى التأجير، فمن الطبيعي أن يكون عليها في المقابل ضمان سرعة القضاء، وتنفيذ العقود، وحماية حقوق المالك كما تحمي حقوق المستأجر.

    وإلا يصبح الخطاب الموجه إلى صاحب الملك غريبًا:

    أجّر عقارك وتحمل المخاطر، وإلا ادفع ثمن قرارك بعدم التأجير.

    أي نموذج اقتصادي نريد للبنان؟

    في نهاية المطاف، تتجاوز قضية المساكن الشاغرة مجرد البحث عن إيرادات إضافية للدولة.

    المسألة تتعلق بالنموذج نفسه.

    لبنان قام تاريخيًا على التجارة والمبادرة الخاصة وحرية التعاقد والملكية الفردية. وهذا ليس مجرد تقليد اقتصادي غير مكتوب، بل مبدأ مكرّس في الدستور نفسه.

    حين تبدأ الدولة بفرض ضرائب على المالك، لا لأنه حقق دخلًا من ملكه، بل لأنه رفض وضع هذا الملك في السوق، فإنها لم تعد تكتفي بجباية المال، بل أصبحت تستخدم الضرائب لتوجيه سلوك الفرد.

    هنا تكمن الانعطافة.

    فالحوكمة التي تزيد اعتمادها على الضرائب، وتستخدم الجباية لتغيير طريقة استعمال الملكية الخاصة، وتنقل تدريجيًا جزءًا من القرار من المالك إلى السلطة العامة، تبتعد عن التصور الليبرالي الكلاسيكي وتقترب من نموذج اقتصادي أكثر تدخلًا، يرتبط عادة باليسار الاقتصادي.

    يمكن للبعض أن يعتبر هذا التحول ضروريًا أو مفيدًا. ويمكن لآخرين اعتباره مساسًا تدريجيًا بالنموذج الاقتصادي اللبناني وبحرية الملكية.

    لكن الأخطر أن يحصل هذا التحول من دون أن يُسمّى، ومن دون نقاش حقيقي حوله.

    فخلف ضريبة تبدو تقنية تختبئ مسألة أكثر جوهرية:

    من يقرر في النهاية كيفية استعمال الملكية الخاصة؟ صاحبها، ما دام يحترم القانون، أم الدولة عبر الضغط الضريبي؟

    وقبل أن تسأل السلطة كم يجب أن تفرض على الشقة الفارغة، لعل عليها أن تسأل أولًا لماذا أصبحت فارغة.

    لماذا هاجر كل هؤلاء الشباب؟

    لماذا أصبح من بقي منهم أقل قدرة على استئجار منزل؟

    لماذا لم يعد الاقتصاد ينتج ما يكفي من فرص العمل والدخل كي يبقى اللبناني في بلده؟

    ومن سيسكن غدًا الشقق التي تريد الدولة اليوم دفع أصحابها إلى عرضها في السوق؟

    فرض الضريبة على الفراغ سهل. أما إعادة من هاجر، وتمكين من بقي من العيش بكرامة، واستعادة الثقة بالدولة، فذلك هو الامتحان الأصعب.

    وهناك تحديدًا تكمن المسألة الحقيقية.

  • Liban : taxer les logements vacants, ou le tournant interventionniste de l’État ?


    Le projet de budget 2027 veut taxer les logements laissés vacants afin de les remettre sur le marché. Derrière une mesure présentée comme fiscale se dessine pourtant une question plus large : celle du modèle économique libanais. Dans un pays dont la Constitution affirme explicitement le caractère libéral de l’économie, garantit l’initiative individuelle et protège la propriété privée, l’État peut-il utiliser l’impôt pour pousser un propriétaire à modifier l’usage d’un bien qui lui appartient ? La question est d’autant plus sensible qu’une partie de la vacance actuelle est la conséquence de l’émigration depuis la crise de 2019.

    Taxer un choix patrimonial

    L’article 37 du projet de budget 2027 prévoit qu’après un délai d’un an pour un propriétaire ordinaire et de trois ans pour un promoteur immobilier, un logement vacant pourrait être soumis, sous certaines conditions, à une taxe comprise entre 35 % et 50 % de sa valeur locative. Le texte doit encore être adopté par le Parlement. Son objectif affiché est de remettre des logements inutilisés sur le marché et d’élargir l’assiette fiscale.

    Le débat ne porte donc pas seulement sur le niveau du prélèvement. Un propriétaire qui laisse son appartement vide ne perçoit aucun loyer : il immobilise son capital, supporte son entretien et assume l’absence de rendement. Avec l’article 37, l’État ajoute à ce coût privé une charge fiscale destinée précisément à l’inciter à louer. L’impôt devient ainsi un instrument d’orientation du comportement patrimonial.

    Or le préambule de la Constitution libanaise affirme que « le régime économique est libéral et garantit l’initiative individuelle et la propriété privée ». L’article 15 place en outre la propriété sous la protection de la loi. Cela n’interdit naturellement pas toute fiscalité immobilière. Mais la philosophie change lorsque l’on taxe non seulement un revenu, une transaction ou une transmission, mais également le choix de ne pas exploiter économiquement son propre bien.

    Dans le vocabulaire politique classique, cette conception relève davantage d’une gouvernance interventionniste, traditionnellement associée à la gauche économique, que du libéralisme patrimonial qui a longtemps constitué l’une des particularités du Liban dans la région. Le projet de budget 2027 prévoit d’ailleurs des dépenses en hausse de 15 % par rapport à 2026 et relève plusieurs prélèvements, dont l’impôt forfaitaire annuel appliqué aux holdings et aux sociétés offshore. Le ministère des Finances présente pour sa part le texte comme respectueux d’une « discipline budgétaire » tout en maintenant un certain niveau de dépenses sociales.

    C’est précisément cette contradiction qu’il faut regarder. Le problème n’est plus seulement de savoir combien l’État prélève, mais jusqu’où il entend intervenir dans l’usage d’un patrimoine privé parfaitement légal. Entre une fiscalité destinée à financer les missions publiques et une fiscalité utilisée pour contraindre progressivement les comportements individuels, la frontière mérite au moins d’être discutée.

    Après l’émigration, remettre de force les appartements sur le marché

    Cette orientation prend une tout autre dimension dans le Liban issu de la crise de 2019. La Banque mondiale relève que la contraction de la population en âge de travailler est notamment liée à une forte émigration depuis le début de la crise. Elle souligne également combien il reste difficile d’en mesurer précisément l’ampleur, faute de données officielles exhaustives.

    Cette réalité change complètement la signification d’un logement vacant. Tous les appartements vides ne sont pas le produit d’une stratégie spéculative. Certains le sont parce qu’un ingénieur est parti travailler dans le Golfe, qu’un médecin s’est installé en Europe, qu’un jeune couple a rejoint le Canada ou qu’une famille entière a quitté le pays faute de perspectives économiques. Le bien est resté ; ses occupants sont partis.

    Traiter indistinctement cette vacance comme un stock immobilier qu’il faudrait forcer à revenir sur le marché revient donc, dans une partie des cas, à confondre la cause et la conséquence. Le logement vide n’a pas provoqué l’effondrement : il en constitue la trace. Le paradoxe est particulièrement sévère : après avoir été incapable de retenir une partie de sa population active, l’État envisage de taxer davantage le patrimoine qu’elle a laissé derrière elle.

    Et à qui ces appartements remis sous pression sur le marché seront-ils loués ? La question mérite d’être posée parce que la crise libanaise du logement est aussi devenue une crise de solvabilité. Le pouvoir d’achat d’une partie des ménages libanais s’est considérablement affaibli tandis que les coûts du logement se sont largement dollarisés. Remettre davantage d’appartements sur le marché ne signifie donc nullement permettre automatiquement à davantage de Libanais de s’y installer.

    Dans le même temps, le Liban accueille toujours une très importante population non libanaise. Si la fiscalité pousse des propriétaires à mettre leurs appartements en location, cette offre nouvelle entrera sur un marché qui, lui, ne poursuit aucun objectif démographique. Elle sera accessible à celui qui pourra payer : Libanais, Syrien, Palestinien ou autre résident.

    La taxe ne crée évidemment aucune préférence juridique en faveur des réfugiés. Mais une politique qui augmente volontairement l’offre locative alors que la capacité de location d’une partie des Libanais diminue ne peut faire comme si la question de savoir qui occupera demain ces logements n’existait pas.

    C’est précisément pourquoi la politique du logement ne peut être détachée de la politique démographique. Si le nombre des Libanais présents dans leur propre pays diminue sous l’effet de l’émigration et si ceux qui restent sont de moins en moins solvables, une politique consistant uniquement à faire sortir des appartements sur le marché ne traite aucun de ces deux problèmes. Elle risque même d’accompagner un mouvement qu’elle n’a jamais pensé.

    L’État commence encore par celui qu’il sait atteindre

    Reste enfin le problème de l’égalité devant la règle. Le propriétaire dont le bien est correctement enregistré, dont l’identité est connue de l’administration et dont la situation juridique est parfaitement claire sera aussi le plus facile à imposer. À l’inverse, les successions non réglées, les situations cadastrales complexes ou les constructions irrégulières sont précisément celles sur lesquelles l’administration rencontre davantage de difficultés.

    Le parallèle avec l’électricité est difficile à éviter. Pendant des années, les impayés, les branchements illégaux, les pertes commerciales et les difficultés de recouvrement ont constitué l’un des problèmes structurels d’Électricité du Liban. Dans un système où certains ont longtemps payé normalement tandis que d’autres échappaient au recouvrement, le sentiment d’injustice est inévitable.

    Le problème n’est pas de contester la nécessité du recouvrement. Il est de constater combien un État aux capacités inégales risque toujours de commencer par celui qu’il identifie le plus facilement.

    La même interrogation vaut pour la location. Le droit libanais reste marqué par des décennies de conflits sur les anciens loyers. Les réformes successives n’ont pas supprimé toutes les incertitudes ni les lenteurs judiciaires. Les propriétaires disposent certes de recours, notamment pour les baux nouveaux, mais les difficultés d’exécution et la durée des procédures demeurent un risque réel.

    On ne peut donc demander au propriétaire de prendre davantage de risques locatifs sous la menace fiscale sans lui garantir parallèlement une justice rapide, l’exécution effective des contrats et une protection juridique efficace.

    Un changement de philosophie

    La taxe sur les logements vacants révèle ainsi bien davantage qu’une nouvelle recherche de recettes. Elle pose une question de modèle.

    Le Liban a fait de l’économie libérale, de l’initiative individuelle et de la propriété privée des principes inscrits jusque dans sa Constitution. Lorsque l’État commence à taxer un propriétaire non parce qu’il tire un revenu de son bien mais précisément parce qu’il refuse de le mettre en location, il ne se contente plus de prélever : il cherche à orienter son comportement.

    C’est là que se trouve l’inflexion politique. Une gouvernance qui répond à l’augmentation des dépenses par davantage de prélèvements, qui utilise la fiscalité pour modifier l’usage de la propriété et qui substitue progressivement la décision publique au libre choix patrimonial s’éloigne d’une conception libérale classique pour se rapprocher d’une logique économique plus interventionniste, davantage associée à la gauche.

    On peut débattre de l’utilité d’une telle évolution. Mais il serait plus problématique encore qu’elle s’installe sans être nommée.

    Car avant de demander combien taxer un appartement vide, l’État devrait peut-être commencer par se demander pourquoi il s’est vidé, pourquoi tant de Libanais n’ont plus les moyens de le louer et pourquoi ceux qui l’occupaient ont préféré chercher ailleurs l’avenir qu’ils ne trouvaient plus chez eux.

  • Le piège de l’attente extérieure

    Le piège de l’attente extérieure



    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.

    Le souverainisme libanais repose sur une idée simple : la décision nationale doit revenir à l’État libanais, et à lui seul. La guerre et la paix ne peuvent pas dépendre d’une organisation armée. La politique étrangère ne peut pas être confisquée par un parti. Le territoire ne peut pas être administré selon deux légitimités parallèles. L’armée ne peut pas être une force parmi d’autres.

    Tout cela est juste.

    Mais une contradiction traverse souvent les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais : elles réclament la souveraineté intérieure tout en attendant, trop souvent, qu’un facteur extérieur vienne la rendre possible à leur place.

    Elles attendent une pression américaine. Elles attendent une initiative française. Elles attendent une décision saoudienne. Elles attendent un changement iranien. Elles attendent un accord régional. Elles attendent parfois une erreur du Hezbollah, une impatience israélienne, une crise internationale ou une fenêtre diplomatique.

    Bien sûr, aucun pays ne vit hors du monde. Le Liban, moins encore que d’autres, ne peut ignorer les équilibres régionaux, les rapports de force internationaux, les intérêts américains, français, saoudiens, iraniens, syriens ou israéliens. Un petit pays doit savoir lire les puissances. Il doit savoir parler aux alliés. Il doit savoir utiliser les ouvertures diplomatiques. Il doit savoir inscrire sa cause dans un environnement plus large.

    Mais le problème commence lorsque l’attente extérieure devient un substitut à la stratégie nationale.

    Une cause souverainiste peut chercher des alliés. Elle ne peut pas leur demander d’exercer sa souveraineté à sa place.

    L’allié n’est pas une stratégie

    L’erreur serait de croire que le soutien extérieur suffit.

    Un allié peut aider. Il peut soutenir une armée. Il peut exercer une pression diplomatique. Il peut imposer des sanctions. Il peut ouvrir une négociation. Il peut garantir un accord. Il peut modifier un équilibre régional. Il peut donner du temps, de l’espace, des moyens ou une protection.

    Mais il ne construit pas, à la place des Libanais, le rapport de force intérieur qui permet à l’État de redevenir souverain.

    Il ne remplace pas une majorité organisée. Il ne remplace pas une stratégie parlementaire. Il ne remplace pas une politique gouvernementale. Il ne remplace pas une administration libérée des influences parallèles. Il ne remplace pas une justice capable d’agir. Il ne remplace pas une armée politiquement couverte. Il ne remplace pas une opinion publique préparée à comprendre le prix de la souveraineté.

    Un allié extérieur peut accompagner une stratégie nationale. Il ne peut pas en tenir lieu.

    C’est ici que se trouve le piège. Lorsque les forces souverainistes n’ont pas de méthode intérieure, elles se tournent vers l’extérieur comme vers une méthode de remplacement. Elles espèrent que les pressions venues d’ailleurs accompliront ce qu’elles n’ont pas réussi à organiser depuis l’intérieur.

    Alors la politique nationale devient une attente.

    On observe Washington. On interprète Paris. On commente Riyad. On surveille Téhéran. On analyse Tel-Aviv. On attend les signaux, les visites, les communiqués, les médiations, les messages indirects, les sanctions possibles, les accords à venir.

    Mais pendant ce temps, qui construit au Liban même les conditions politiques de la souveraineté ?

    L’attente transforme les acteurs en spectateurs

    L’attente extérieure a un effet dangereux : elle transforme des acteurs politiques en spectateurs du rapport de force.

    Au lieu d’organiser le pays, on commente le monde. Au lieu de produire une stratégie, on analyse les intentions des puissances. Au lieu de fixer un calendrier national, on attend le calendrier des autres. Au lieu d’assumer une ligne intérieure, on espère qu’une contrainte extérieure viendra rendre cette ligne moins coûteuse.

    Cette attitude peut donner l’impression de la lucidité. Elle consiste à dire : le Liban est faible, il ne peut pas agir seul, il faut attendre le bon moment, il faut attendre que les rapports de force régionaux évoluent, il faut attendre que les grandes puissances se mettent d’accord.

    Il y a là une part de vérité. Aucun combat politique sérieux ne peut ignorer les rapports de force.

    Mais la lucidité peut devenir une excuse.

    À force d’attendre le bon moment, on finit par ne jamais le préparer. À force d’attendre que les autres bougent, on finit par ne plus bouger soi-même. À force de vouloir éviter un affrontement prématuré, on finit par rendre impossible tout affrontement décisif.

    La souveraineté ne se reconquiert pas seulement en attendant que les circonstances deviennent favorables. Elle se reconquiert en construisant, avant même que ces circonstances n’arrivent, la capacité de les utiliser.

    Car une fenêtre extérieure ne sert à rien si personne, à l’intérieur, n’est prêt à la pousser.

    Le Hezbollah sait attendre

    Il faut aussi comprendre que l’attente n’est pas neutre.

    Le Hezbollah sait attendre. Il sait absorber les pressions. Il sait traverser les périodes difficiles. Il sait transformer les délais en espace politique. Il sait reculer dans le discours sans renoncer dans les faits. Il sait négocier sans abandonner l’essentiel. Il sait laisser les autres croire que le temps travaille contre lui, alors qu’il peut parfois travailler pour lui.

    C’est une erreur de croire qu’une pression extérieure, parce qu’elle existe, produit automatiquement un résultat intérieur.

    Une sanction peut affaiblir. Une guerre peut modifier un équilibre. Une pression diplomatique peut gêner. Une évolution régionale peut réduire une marge de manœuvre. Mais rien de tout cela ne supprime mécaniquement une capacité de blocage interne.

    Tant que l’État libanais n’a pas construit les moyens politiques, institutionnels et militaires de récupérer sa décision, l’adversaire conserve un espace. Tant que le pouvoir officiel ne transforme pas les pressions extérieures en décisions intérieures, l’anomalie demeure. Tant que les forces souverainistes ne savent pas dire comment elles passent du diagnostic à l’action, le temps reste ouvert à tous les contournements.

    Le Hezbollah n’a pas besoin de convaincre tout le pays pour conserver une partie de son pouvoir. Il lui suffit souvent de bloquer, d’attendre, de fragmenter, de déplacer le débat, de rendre chaque décision plus coûteuse, plus lente, plus ambiguë.

    Face à cela, l’attente extérieure peut devenir une forme d’impuissance intérieure.

    Elle donne l’impression que le rapport de force est en train de se régler ailleurs. Mais l’État, lui, ne revient jamais d’ailleurs. Il revient lorsque des institutions nationales retrouvent la capacité de décider.

    Le soutien extérieur doit servir une stratégie intérieure

    La question n’est donc pas de refuser les soutiens extérieurs.

    Ce serait absurde. Le Liban a besoin d’alliés. Il a besoin d’un appui diplomatique. Il a besoin d’un soutien à son armée. Il a besoin d’une pression internationale sur les armes hors État. Il a besoin que les puissances cessent de traiter l’anomalie libanaise comme un simple élément d’équilibre régional.

    Mais ce soutien doit servir une stratégie intérieure. Il ne doit pas la remplacer.

    Une politique souverainiste sérieuse doit partir du Liban lui-même.

    Elle doit définir ce qu’elle veut obtenir, dans quel ordre, par quels moyens, avec quels alliés internes, avec quelle majorité, avec quelle couverture gouvernementale, avec quel rôle pour l’armée, avec quel calendrier, avec quelles conditions de négociation, avec quelles lignes rouges et avec quelle capacité de rupture.

    Alors seulement, le soutien extérieur peut devenir utile.

    Sinon, il reste suspendu.

    Il produit des communiqués, des visites, des encouragements, des promesses, parfois des sanctions, parfois des aides. Mais il ne produit pas nécessairement une souveraineté.

    Un appui extérieur ne devient décisif que lorsqu’il rencontre une volonté intérieure structurée. Il ne suffit pas qu’une capitale étrangère dise que l’État libanais doit exercer son autorité. Encore faut-il que les forces libanaises qui prétendent défendre cette autorité sachent comment la faire exister.

    C’est la différence entre être aidé et être porté.

    Un pays peut être aidé par ses alliés. Il ne doit jamais être porté à leur place.

    La souveraineté ne se délègue pas à ses amis

    Il est facile de dénoncer la tutelle d’un adversaire. Il est plus difficile de refuser la dépendance confortable à l’égard d’un allié.

    Pourtant, le principe est le même : la souveraineté ne se délègue pas.

    Elle ne se délègue pas à l’Iran. Elle ne se délègue pas à la Syrie. Elle ne se délègue pas à Israël. Elle ne se délègue pas davantage à Washington, Paris, Riyad ou à n’importe quelle autre capitale, même amie.

    Un allié peut soutenir la souveraineté libanaise. Il ne peut pas être le lieu où elle se décide.

    C’est là que le souverainisme doit être cohérent avec lui-même. Il ne peut pas réclamer que la décision nationale soit libérée d’une tutelle pour la suspendre ensuite à une autre volonté extérieure. Il ne peut pas demander que le Hezbollah cesse de recevoir ses orientations de l’étranger, tout en attendant que l’étranger règle le problème libanais à la place de l’État libanais.

    La souveraineté n’est pas seulement le refus de l’ingérence hostile. Elle est aussi le refus de l’impuissance assistée.

    Elle suppose une capacité propre. Une volonté propre. Une méthode propre. Une responsabilité propre.

    Le Liban doit parler avec ses alliés. Mais il doit décider par lui-même. Il doit recevoir des soutiens. Mais il doit construire sa force intérieure. Il doit inscrire sa cause dans les rapports de force régionaux. Mais il ne doit pas devenir l’objet passif de ces rapports de force.

    Sinon, le souverainisme se retourne contre lui-même : il devient une demande adressée aux autres, et non une capacité nationale.

    Conclusion

    Le piège de l’attente extérieure est l’un des grands pièges du souverainisme libanais.

    Il permet de rester fidèle aux bons principes tout en reportant sans cesse le moment de l’action. Il permet de dénoncer l’anomalie tout en attendant qu’une puissance extérieure la résolve. Il permet de parler d’État tout en différant la construction du rapport de force intérieur qui permettrait à l’État de redevenir réel.

    Mais la souveraineté ne s’attend pas.

    Elle se prépare.

    Elle s’organise.

    Elle se décide.

    Un soutien extérieur peut ouvrir une fenêtre. Il ne remplace pas une maison.

    Le Liban ne redeviendra pas souverain parce que d’autres auront décidé de sa souveraineté. Il le redeviendra lorsque ses propres forces politiques seront capables de transformer une cause juste en puissance nationale.

    Avoir raison ne suffit plus.

    Attendre que les autres donnent raison au Liban ne suffit pas davantage.

    Il faut désormais que cette raison devienne une force intérieure.

  • Qadisha, la Constitution et les absents du récit

    Qadisha, la Constitution et les absents du récit



    Le colloque consacré aux « dimensions nationales du patrimoine de la Vallée sainte et au centenaire de la Constitution libanaise », réuni au Dimane le 29 août, avait quelque chose de profondément juste dans son ambition : faire sortir Qadisha d’une lecture exclusivement patrimoniale ou confessionnelle pour la replacer au cœur d’une réflexion sur le Liban, son État et sa vocation de coexistence.

    Autour du patriarche maronite Béchara Raï, les représentants des différentes autorités religieuses et celui du président Joseph Aoun ont ainsi construit, chacun avec ses nuances, un langage commun : celui de l’État, de la Constitution, du partenariat national et du refus de la domination d’une composante sur les autres.

    Mais à mesure que Qadisha devenait symbole national, une question apparaissait presque en creux : peut-on raconter la Vallée sainte en oubliant ceux qui l’ont historiquement habitée, possédée, cultivée et défendue ?

    L’État, le pacte et une petite phrase qui mérite attention

    Le discours du président Joseph Aoun est probablement le plus clairement institutionnel. Son raisonnement revient à affirmer qu’il n’existe pas d’alternative à l’État, que tous doivent vivre sous le toit de ses institutions et qu’aucune communauté ne peut prétendre résumer l’État ou parler en son nom.

    Il ajoute une critique importante de la démocratie consensuelle lorsqu’elle cesse de protéger le pacte pour devenir un instrument de blocage de la Constitution et des institutions.

    La distinction est essentielle. Le pacte de coexistence est constitutif du Liban ; le droit de veto permanent de chaque force politique ne l’est pas nécessairement.

    Le patriarche Raï place pour sa part le curseur de l’autre côté du problème. La coexistence islamo-chrétienne n’est pas pour lui un arrangement circonstanciel mais l’un des éléments constitutifs du pays. Aucune majorité, aucune force politique, aucune évolution démographique ne peut donc légitimement transformer le Liban en propriété d’une seule composante.

    Les deux raisonnements ne s’opposent pas. Ils dessinent les deux limites entre lesquelles l’État libanais doit chercher son équilibre : assez de pacte pour empêcher la domination, assez d’État pour empêcher la paralysie.

    Une troisième intervention mérite pourtant d’être examinée avec davantage d’attention : celle de Maher Hussein, représentant la présidence du Conseil supérieur islamique chiite.

    Il affirme son attachement à l’État, à la souveraineté et au partenariat national. Mais il introduit deux idées singulières.

    La première est que les constitutions ne sont pas des textes sacrés et qu’elles évoluent avec le temps. Rien ne permet d’en déduire mécaniquement une revendication de révision constitutionnelle au bénéfice de la communauté chiite. Mais dans un colloque précisément consacré au centenaire de la Constitution, la formule n’est pas anodine : elle ouvre intellectuellement la possibilité d’une évolution du contrat institutionnel.

    La seconde est plus remarquable encore. Il affirme qu’aucune composante ne doit avoir de prééminence sur une autre, « sinon à la mesure des services et des sacrifices » qu’elle apporte au pays.

    Ce n’est pas exactement l’égalité des citoyens devant la loi.

    C’est introduire dans le rapport entre les composantes nationales une notion de mérite historique fondée sur le service et le sacrifice.

    Or une République entre sur un terrain dangereux lorsqu’elle commence à comptabiliser le sang versé par les différentes communautés. Chacune possède ses morts, ses déplacements, ses résistances, ses persécutions et ses traumatismes. Le sacrifice mérite mémoire, reconnaissance et gratitude. Il ne peut devenir une unité de mesure du poids constitutionnel.

    Qadisha, patrimoine commun mais histoire particulière

    C’est précisément ici que la référence à Qadisha aurait pu permettre d’aller plus profondément dans l’histoire réelle du territoire.

    La Vallée sainte est incontestablement devenue un patrimoine national, et sa dimension spirituelle dépasse depuis longtemps les frontières d’une seule communauté. Son histoire a connu des rencontres, des circulations et même la présence de mystiques musulmans. Le programme du colloque lui-même prévoyait d’ailleurs une intervention consacrée aux soufis musulmans dans Qadisha au Moyen Âge.

    Mais patrimoine commun ne signifie pas patrimoine sans racines.

    Qadisha reste historiquement un espace profondément lié à l’histoire maronite, à ses monastères, à ses patriarches, à ses ermites et à la fonction de refuge que la géographie particulièrement difficile de la vallée a offerte au cours des siècles.

    Et c’est précisément là qu’apparaît un angle mort du récit proposé au Dimane : Hadchit est pratiquement absente.

    L’absence est d’autant plus remarquable que Hadchit n’est pas un simple village surplombant la vallée.

    Lors de la controverse de 2019 sur l’aménagement et l’accès à Qadisha, la presse libanaise rappelait explicitement que les habitants de Hadchit possèdent une part considérable des terrains de cette partie de la vallée. LBCI évoquait alors environ quatre mille parcelles appartenant ou revendiquées par des habitants de la localité.

    Lorsque les autorités envisagèrent d’organiser l’entrée et la sortie de Qadisha dans le cadre du développement du tourisme religieux et patrimonial, il fallut d’ailleurs prévoir expressément que les propriétaires de Hadchit et de Qannoubine resteraient libres d’accéder à leurs terres.

    Cela suffit à montrer qu’il ne s’agit pas d’une revendication folklorique.

    Une partie importante de Qadisha est aussi une réalité foncière, humaine et familiale. Derrière les monastères, les patriarches, les projets touristiques et les institutions existent des propriétaires, des familles et une population locale qui entretient depuis des générations une relation particulière avec cette terre.

    La mémoire orale de Hadchit va encore beaucoup plus loin. Elle conserve le souvenir d’une mobilisation exceptionnelle des habitants dans les combats destinés à défendre la région et celui d’une reconnaissance particulière accordée à la localité. Ces éléments demanderaient naturellement un travail historique et cadastral spécifique avant d’être établis dans leurs détails.

    Mais leur existence même devrait inciter à ne pas raconter Qadisha uniquement depuis le sommet des institutions.

    Nationaliser la mémoire sans effacer ceux qui l’ont portée

    Le conflit apparu autour de la vallée il y a quelques années éclaire cette difficulté.

    Le projet d’aménagement présenté à l’époque entendait faciliter le tourisme religieux, organiser les déplacements, préserver le patrimoine et contrôler notamment l’accès des visiteurs extérieurs. Ses promoteurs affirmaient que les habitants et propriétaires conserveraient naturellement leur liberté d’accès.

    Mais les inquiétudes exprimées à Hadchit ne pouvaient être simplement balayées : derrière la question d’un portail, d’une route, des véhicules autorisés ou des normes imposées par la protection patrimoniale se trouvait une interrogation beaucoup plus fondamentale.

    Qui décide de l’avenir de la vallée ?

    L’État ? Le patriarcat ? Les députés du caza ? Les municipalités ? Une commission de gestion ? Les propriétaires ? L’UNESCO ?

    La municipalité de Hadchit l’avait elle-même affirmé dans un communiqué d’avril 2021, en se présentant comme représentant les « propriétaires de la terre de la Vallée des Saints » et en refusant qu’un projet concernant ses terrains puisse être décidé sans l’accord explicite des habitants.

    On peut contester le ton, les méthodes ou telle revendication particulière. Mais on ne peut évacuer la question.

    C’est pourquoi l’absence de Hadchit dans un grand colloque consacré aux dimensions nationales du patrimoine de Qadisha constitue moins une offense faite à un village qu’une faiblesse intellectuelle.

    À force de transformer Qadisha en symbole du Liban tout entier, on risque de fabriquer une vallée abstraite.

    Une vallée de patriarches mais sans habitants.

    Une vallée de mémoire mais sans propriétaires.

    Une vallée de résistance mais sans ceux qui ont défendu physiquement ses accès et ses terres.

    Une vallée nationale dont l’histoire locale serait progressivement réduite à l’arrière-plan.

    Or il n’est nul besoin d’effacer l’identité particulière de Qadisha pour en faire un patrimoine national. C’est même l’inverse.

    Le patrimoine devient véritablement commun lorsque chacun accepte d’abord de reconnaître d’où il vient, qui l’a transmis et quelles communautés humaines l’ont porté.

    Qadisha peut appartenir symboliquement à tous les Libanais sans cesser d’être profondément enracinée dans l’histoire maronite. Elle peut accueillir une mémoire nationale sans que celle-ci absorbe les mémoires locales. Elle peut devenir un lieu de rencontre islamo-chrétien sans que son histoire soit réécrite pour correspondre à une représentation idéale du Liban contemporain.

    Le colloque du Dimane a justement voulu relier Qadisha à la Constitution.

    Il lui restait peut-être à accomplir le mouvement inverse : redescendre de la Constitution vers la terre.

    Car avant d’être un symbole, Qadisha fut un refuge. Avant d’être un site patrimonial, elle fut un territoire vécu. Et parmi ceux qui ont porté cette histoire, défendu cette terre et continuent à entretenir avec elle un lien foncier et humain exceptionnel, il existe un nom qu’un récit complet de la Vallée sainte ne devrait pas oublier : Hadchit.

    Crédit photo : Père Elias Korkomaz

  • Le Liban tourne les pages qu’il n’a jamais lues

    Le Liban tourne les pages qu’il n’a jamais lues



    Abolition de la peine de mort, amnistie générale, réduction de peines : derrière une volonté affichée de réparer des injustices, le Liban choisit encore une fois de modifier les conséquences du passé sans véritablement interroger ce passé.

    L’abolition de la peine de mort peut parfaitement être considérée comme un progrès. Elle s’inscrit dans une évolution des sociétés vers une conception différente de la sanction et de la dignité humaine. Encore faut-il ne pas confondre cette avancée avec une victoire générale de la justice. Dans un pays où le droit élémentaire à la sécurité demeure fragile, où l’égalité devant la loi reste incomplète et où l’État peine encore à exercer sans partage son autorité, le contraste est saisissant : les réformes sociétales progressent plus vite que les droits fondamentaux que l’État devrait garantir quotidiennement à ses citoyens.

    Le débat ouvert presque simultanément autour de l’amnistie générale rend ce contraste encore plus visible. Car une amnistie peut répondre à des situations humainement et juridiquement insupportables. Des personnes ont passé des années en détention provisoire sans jugement définitif. Des procédures ont duré au-delà de ce qu’un État de droit peut raisonnablement accepter. Des interrogations légitimes existent sur certaines affaires jugées au cours de périodes où les institutions libanaises fonctionnaient sous des rapports de forces politiques et militaires profondément déséquilibrés. Rien de cela ne doit être balayé.

    Mais précisément : si l’on estime que des injustices ont été commises, pourquoi ne pas commencer par les établir ?


    Réparer sans relire

    C’est probablement la principale faiblesse de la démarche actuelle. Le Liban modifie les effets judiciaires du passé avant d’avoir entrepris une véritable relecture institutionnelle de ce passé.

    L’exemple des événements d’Abra est révélateur. Pour une partie importante des Libanais, le récit demeure simple : un groupe armé a affronté l’armée libanaise, des militaires sont tombés et leurs meurtriers ont été condamnés. Pour d’autres, le dossier ne peut être séparé du rôle joué à l’époque par le Hezbollah, des déséquilibres dans les poursuites, du fonctionnement de la justice militaire et de longues détentions considérées comme abusives.

    Il n’appartient pas à une loi d’amnistie de décider laquelle de ces deux lectures est exacte. Il appartenait d’abord à l’État de rouvrir sereinement le dossier, d’établir les faits, d’examiner les responsabilités de tous les protagonistes et, lorsqu’une condamnation apparaissait viciée, d’organiser les mécanismes permettant sa révision.

    Cela n’a pas été fait.

    On ne relit donc pas réellement l’histoire. On en modifie les conséquences.

    Ce détail change tout. Une personne détenue injustement pendant dix ans et finalement libérée grâce à une mesure générale n’obtient pas nécessairement justice. Elle retrouve sa liberté, ce qui est essentiel, mais l’État n’a toujours pas reconnu qu’il l’avait éventuellement privée de cette liberté à tort. De la même manière, une famille ayant perdu l’un des siens ne peut recevoir pour seule réponse que la nécessité politique de « tourner la page ».

    Libérer n’est pas réhabiliter. Amnistier n’est pas innocenter. Réduire une peine n’est pas établir la vérité.


    Une doctrine jamais réexaminée

    Le problème dépasse largement les seuls événements d’Abra. Le Liban n’a jamais véritablement procédé à l’inventaire de ses périodes successives de tutelle et de domination.

    Après la fin de la tutelle syrienne, aucune grande entreprise institutionnelle n’a consisté à déterminer quelles pratiques administratives, sécuritaires, judiciaires ou politiques avaient été façonnées par ce rapport de forces extérieur et lesquelles devaient être révisées. Les gouvernements ont changé, des responsables sont partis, des élections ont eu lieu, mais une grande partie du fonctionnement institutionnel hérité de cette époque a simplement continué.

    La même question se pose pour la période suivante, marquée par la puissance militaire et politique du Hezbollah et sa capacité à peser sur l’État bien au-delà de son poids institutionnel normal.

    Cela ne signifie évidemment pas que toute décision de justice prononcée durant ces décennies serait illégitime ou que toute action de l’armée devrait être remise en cause. Ce serait aussi simpliste que la lecture que l’on prétend corriger. Cela signifie seulement qu’une démocratie qui considère qu’une période de son histoire a été marquée par un rapport de forces anormal doit être capable d’en examiner les conséquences.

    Mais il existe une difficulté supplémentaire : on ne peut véritablement corriger les effets d’une domination tant que le rapport de forces qui l’a produite n’a pas lui-même disparu.

    C’est peut-être ici que se situe le paradoxe actuel. Le Liban cherche à réparer certaines conséquences d’un système sans avoir encore achevé la transformation du système lui-même.


    L’amnistie comme compromis politique

    Dès lors, la loi prend nécessairement une autre dimension. Elle ressemble moins à une grande opération de réconciliation nationale qu’à l’addition de plusieurs dossiers auxquels chacun tente d’apporter une réponse acceptable.

    Les longues détentions sans jugement trouvent leur mécanisme. Une partie du dossier des Libanais partis en Israël obtient une solution, sans pour autant régler le sort de toutes les personnes condamnées. Certaines catégories de détenus voient leurs peines ou leurs conditions de libération évoluer. Dans le même temps, l’institution militaire insiste sur la nécessité de préserver la mémoire de ses soldats tombés et de ne pas placer sur le même plan victimes et auteurs d’attaques contre l’armée.

    Ces préoccupations peuvent chacune être légitimes. Leur juxtaposition ne constitue pourtant pas une doctrine de justice.

    Le malaise apparu jusque dans l’hémicycle autour de la position de l’armée l’illustre parfaitement. Le ministre de la Défense avait transmis des observations écrites de l’institution militaire sur la réforme. Quelles que soient les appréciations que l’on porte sur leur contenu, le simple fait qu’un désaccord ait éclaté sur la possibilité même de les présenter publiquement montre combien la loi a été traitée comme un compromis politique délicat davantage que comme l’aboutissement d’un travail de vérité sur la période concernée.

    On négocie donc les conséquences du passé sans avoir véritablement organisé le débat sur le passé lui-même.


    Et si chacun devait repartir avec sa victoire ?

    Il existe enfin une lecture plus politique encore.

    Dans un système fondé depuis des décennies sur la distribution communautaire des gains et des pertes, une réforme de cette nature offre à chacun la possibilité de présenter une partie du résultat comme une victoire devant son propre public.

    Les uns pourront affirmer avoir contribué à mettre fin à une longue injustice touchant une partie de la communauté sunnite. D’autres expliqueront avoir empêché que l’honneur de l’armée et la mémoire de ses martyrs soient sacrifiés. D’autres encore mettront en avant le retour possible de familles libanaises installées depuis des décennies en Israël.

    À l’approche de la prochaine bataille législative, même encore éloignée, ces symboles ne sont pas négligeables. Quand les grandes questions de souveraineté, de fonctionnement de l’État, de justice ou de reconstruction institutionnelle progressent difficilement, les victoires partielles deviennent politiquement précieuses.

    Et comme souvent dans le système libanais, chacun pourra finalement expliquer qu’il a gagné quelque chose.

    Mais deux catégories risquent de ne pas participer à la célébration.

    Les premières sont les victimes, lorsque leur histoire est recouverte par un compromis politique avant d’avoir été complètement établie.

    Les secondes sont précisément ceux qui ont pu être victimes d’arrestations arbitraires, de détentions interminables ou de jugements contestables. Car celui qui a passé des années en prison injustement ne demande pas seulement qu’on lui ouvre la porte de sa cellule. Il peut aussi demander qu’on reconnaisse pourquoi il y est entré, qui l’y a maintenu et comment empêcher que quelqu’un d’autre connaisse demain le même sort.

    C’est là toute la différence entre une amnistie et une véritable politique de justice.

    Le Liban a certainement besoin de tourner certaines pages de son histoire. Mais avant de les tourner, encore faudrait-il les lire.

    Sinon, sous le vocabulaire généreux de la réconciliation et de la réparation, le risque demeure de reproduire une vieille habitude libanaise : solder politiquement le passé sans jamais en établir pleinement la vérité.

  • Jocelyne Khoueiry, du fusil au chapelet, une même fidélité au Liban

    Jocelyne Khoueiry, du fusil au chapelet, une même fidélité au Liban



    Il y a six ans, le 31 juillet 2020, Jocelyne Khoueiry nous quittait.

    À l’époque, j’avais écrit quelques lignes pour saluer une icône de la résistance libanaise, une femme qui avait su manier le fusil comme le chapelet, tous deux au service du Liban. Six années ont passé, mais ces quelques mots restent insuffisants pour raconter une existence aussi dense. Car Jocelyne Khoueiry ne fut pas seulement cette jeune combattante dont les photographies firent le tour du monde. Elle fut aussi une responsable, une femme de foi et une militante qui consacra la seconde partie de sa vie à la défense de la personne humaine, de la famille et de la paix.

    Née à Beyrouth le 15 août 1955, jour de l’Assomption, elle n’avait pas vingt ans lorsque la guerre éclata au Liban. Le pays était alors déchiré, son État paralysé, son armée divisée et sa souveraineté profondément atteinte par la présence armée palestinienne. Comme beaucoup de jeunes de sa génération, elle ne s’engagea pas dans une guerre qu’elle avait choisie, mais dans une guerre qui s’était imposée à elle.

    Elle rejoignit les rangs des combattants Kataëb et participa dès 1975 aux affrontements du centre-ville de Beyrouth. Elle fut l’une des premières femmes à combattre ouvertement sur les fronts libanais. Son visage, son fusil et son regard déterminé devinrent rapidement les symboles d’une jeunesse qui refusait de disparaître et d’abandonner son pays.

    L’épisode le plus célèbre de son parcours militaire se déroula dans la nuit du 6 au 7 mai 1976. Avec six jeunes combattantes placées sous sa responsabilité, elle défendait une position du centre de Beyrouth lorsqu’une force palestinienne très supérieure en nombre lança son assaut. Après plusieurs heures de combat, alors que les munitions venaient à manquer, Jocelyne Khoueiry prit le risque de révéler sa position et lança une grenade qui atteignit le commandement de l’unité adverse. L’attaque fut brisée et la position conservée.

    Le récit de cette nuit entra dans la légende de la guerre libanaise. Mais Jocelyne Khoueiry en retint autre chose que la seule victoire militaire. Avant l’assaut, inquiète pour les jeunes filles qu’elle commandait, elle s’était agenouillée et avait prié la Vierge Marie de les protéger. Cette prière constitua pour elle un tournant. La combattante ne disparut pas soudainement, mais son rapport au combat, à la foi et à la vie commença à changer.

    Sa force ne tenait d’ailleurs pas seulement à son courage physique. Elle savait commander, organiser et former. En 1980, Bachir Gemayel lui confia la responsabilité de développer et d’encadrer les unités féminines. Plusieurs centaines, puis plus d’un millier de jeunes femmes, furent ainsi mobilisées ou formées. Dans un univers militaire largement masculin, elle imposa une autorité qui ne cherchait pas à imiter les hommes ni à effacer sa féminité.

    C’est l’une des dimensions les plus remarquables de son parcours. Jocelyne Khoueiry ne considérait pas qu’une femme devait cesser d’être elle-même pour participer à la défense de son pays. Elle pouvait porter les armes, exercer un commandement et se tenir en première ligne sans renoncer à sa personnalité, à sa foi ni à sa conception de la vocation féminine.

    Mais elle comprit aussi que toute guerre porte en elle le risque de perdre sa justification initiale. Lorsque la résistance destinée à protéger le Liban et ses populations commença à se transformer en affrontement pour le pouvoir à l’intérieur même du camp chrétien, elle prit ses distances. Elle refusa que les armes, légitimes lorsqu’elles défendaient une population menacée, deviennent les instruments d’une lutte fratricide.

    Elle quitta définitivement la vie militaire au milieu des années 1980. Ce choix ne fut ni une fuite ni un reniement. Elle ne condamna pas rétrospectivement ceux qui avaient résisté et ne réécrivit pas son propre passé pour le rendre plus conforme aux sensibilités du temps. Elle comprit simplement que le service du Liban exigeait désormais d’autres moyens.

    Commença alors la seconde partie de son existence, moins spectaculaire que la première, mais peut-être plus importante encore.

    Après avoir cherché un temps sa voie auprès de plusieurs communautés religieuses, elle comprit que sa place demeurait dans le monde. En 1988, elle fonda avec d’anciennes combattantes le mouvement « La Libanaise – Femme du 31 mai », en référence à la fête de la Visitation. L’image de Marie allant à la rencontre d’Élisabeth résumait la nouvelle mission qu’elle voulait confier aux femmes : porter la vie, servir, reconstruire et aller vers l’autre.

    D’autres initiatives suivirent, notamment « Oui à la Vie » et le Centre Jean-Paul II. À travers elles, Jocelyne Khoueiry vint en aide aux familles en difficulté, aux femmes vulnérables, aux couples éprouvés et à tous ceux que la guerre, la pauvreté ou les fractures sociales avaient laissés sur le bord du chemin. Après avoir défendu physiquement le Liban, elle tenta de réparer les blessures humaines et spirituelles que les armes avaient laissées derrière elles.

    Son engagement fut reconnu au-delà du Liban. Elle participa aux travaux de l’Église consacrés au Moyen-Orient et à la famille. En 2014, elle fut nommée membre du Conseil pontifical pour les laïcs par le pape François. Quelques années avant sa mort, elle obtint également un doctorat en théologie. La jeune femme photographiée avec son arme dans les ruines de Beyrouth était devenue une voix écoutée dans l’Église universelle.

    Il serait pourtant trop simple de diviser son existence en deux parties parfaitement opposées : d’abord la guerre, ensuite la foi ; d’abord le fusil, ensuite le chapelet ; d’abord la combattante, ensuite la militante de la paix.

    Il y eut chez elle une transformation profonde, mais aussi une extraordinaire continuité.

    Jocelyne Khoueiry resta toute sa vie une résistante. Elle changea de terrain et de moyens, mais elle conserva la même volonté de servir. Elle avait combattu pour empêcher la disparition du Liban. Elle œuvra ensuite pour empêcher la disparition de ce qui donne au Liban sa raison d’être : la dignité de la personne, la liberté, la famille, la foi et la rencontre entre les êtres humains.

    Son parcours ne doit donc être ni simplifié ni amputé. Effacer la combattante reviendrait à nier les circonstances tragiques dans lesquelles une génération de jeunes Libanais dut prendre les armes pour défendre son existence. Ne retenir que la combattante ferait disparaître l’immense chemin spirituel et humain qu’elle accomplit ensuite.

    Elle assumait l’une et l’autre.

    Dans une époque qui préfère souvent condamner le passé sans chercher à le comprendre, Jocelyne Khoueiry nous rappelle qu’un être humain peut rester fidèle à ses engagements tout en approfondissant le sens qu’il leur donne. Elle ne passa pas du courage à la faiblesse, mais d’une forme de courage à une autre. Il lui avait fallu du courage pour tenir une position sous le feu. Il lui en fallut également pour déposer les armes, refuser les luttes fratricides et consacrer sa vie à ceux qui souffraient.

    Elle mourut le 31 juillet 2020, après une longue maladie, quelques jours seulement avant l’explosion qui dévasta le port et une partie de Beyrouth. Elle n’assista pas à cette nouvelle blessure infligée à la ville qu’elle avait défendue dans sa jeunesse. Elle fut veillée au Carmel de la Théotokos et de l’Unité, près de Harissa, avant d’être inhumée dans le caveau familial à Ghosta.

    Six ans après sa disparition, son message demeure.

    Le Liban ne se sauvera pas seulement par les discours, les compromis politiques ou les arrangements entre dirigeants. Il a besoin de femmes et d’hommes capables de servir une cause plus grande qu’eux, de résister lorsque la résistance est nécessaire, mais aussi de savoir transformer leur engagement lorsque les circonstances l’exigent.

    Jocelyne Khoueiry avait manié le fusil et le chapelet. Il ne s’agissait pas de deux fidélités contradictoires, mais de deux moments d’une même vie offerte au Liban.

    C’est pour cela que son souvenir reste vivant.

    Et c’est pour cela que mon admiration pour elle demeure intacte.

  • Le piège de l’attente extérieure



    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.

    Le souverainisme libanais repose sur une idée simple : la décision nationale doit revenir à l’État libanais, et à lui seul. La guerre et la paix ne peuvent pas dépendre d’une organisation armée. La politique étrangère ne peut pas être confisquée par un parti. Le territoire ne peut pas être administré selon deux légitimités parallèles. L’armée ne peut pas être une force parmi d’autres.

    Tout cela est juste.

    Mais une contradiction traverse souvent les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais : elles réclament la souveraineté intérieure tout en attendant, trop souvent, qu’un facteur extérieur vienne la rendre possible à leur place.

    Elles attendent une pression américaine. Elles attendent une initiative française. Elles attendent une décision saoudienne. Elles attendent un changement iranien. Elles attendent un accord régional. Elles attendent parfois une erreur du Hezbollah, une impatience israélienne, une crise internationale ou une fenêtre diplomatique.

    Bien sûr, aucun pays ne vit hors du monde. Le Liban, moins encore que d’autres, ne peut ignorer les équilibres régionaux, les rapports de force internationaux, les intérêts américains, français, saoudiens, iraniens, syriens ou israéliens. Un petit pays doit savoir lire les puissances. Il doit savoir parler aux alliés. Il doit savoir utiliser les ouvertures diplomatiques. Il doit savoir inscrire sa cause dans un environnement plus large.

    Mais le problème commence lorsque l’attente extérieure devient un substitut à la stratégie nationale.

    Une cause souverainiste peut chercher des alliés. Elle ne peut pas leur demander d’exercer sa souveraineté à sa place.

    L’allié n’est pas une stratégie

    L’erreur serait de croire que le soutien extérieur suffit.

    Un allié peut aider. Il peut soutenir une armée. Il peut exercer une pression diplomatique. Il peut imposer des sanctions. Il peut ouvrir une négociation. Il peut garantir un accord. Il peut modifier un équilibre régional. Il peut donner du temps, de l’espace, des moyens ou une protection.

    Mais il ne construit pas, à la place des Libanais, le rapport de force intérieur qui permet à l’État de redevenir souverain.

    Il ne remplace pas une majorité organisée. Il ne remplace pas une stratégie parlementaire. Il ne remplace pas une politique gouvernementale. Il ne remplace pas une administration libérée des influences parallèles. Il ne remplace pas une justice capable d’agir. Il ne remplace pas une armée politiquement couverte. Il ne remplace pas une opinion publique préparée à comprendre le prix de la souveraineté.

    Un allié extérieur peut accompagner une stratégie nationale. Il ne peut pas en tenir lieu.

    C’est ici que se trouve le piège. Lorsque les forces souverainistes n’ont pas de méthode intérieure, elles se tournent vers l’extérieur comme vers une méthode de remplacement. Elles espèrent que les pressions venues d’ailleurs accompliront ce qu’elles n’ont pas réussi à organiser depuis l’intérieur.

    Alors la politique nationale devient une attente.

    On observe Washington. On interprète Paris. On commente Riyad. On surveille Téhéran. On analyse Tel-Aviv. On attend les signaux, les visites, les communiqués, les médiations, les messages indirects, les sanctions possibles, les accords à venir.

    Mais pendant ce temps, qui construit au Liban même les conditions politiques de la souveraineté ?

    L’attente transforme les acteurs en spectateurs

    L’attente extérieure a un effet dangereux : elle transforme des acteurs politiques en spectateurs du rapport de force.

    Au lieu d’organiser le pays, on commente le monde. Au lieu de produire une stratégie, on analyse les intentions des puissances. Au lieu de fixer un calendrier national, on attend le calendrier des autres. Au lieu d’assumer une ligne intérieure, on espère qu’une contrainte extérieure viendra rendre cette ligne moins coûteuse.

    Cette attitude peut donner l’impression de la lucidité. Elle consiste à dire : le Liban est faible, il ne peut pas agir seul, il faut attendre le bon moment, il faut attendre que les rapports de force régionaux évoluent, il faut attendre que les grandes puissances se mettent d’accord.

    Il y a là une part de vérité. Aucun combat politique sérieux ne peut ignorer les rapports de force.

    Mais la lucidité peut devenir une excuse.

    À force d’attendre le bon moment, on finit par ne jamais le préparer. À force d’attendre que les autres bougent, on finit par ne plus bouger soi-même. À force de vouloir éviter un affrontement prématuré, on finit par rendre impossible tout affrontement décisif.

    La souveraineté ne se reconquiert pas seulement en attendant que les circonstances deviennent favorables. Elle se reconquiert en construisant, avant même que ces circonstances n’arrivent, la capacité de les utiliser.

    Car une fenêtre extérieure ne sert à rien si personne, à l’intérieur, n’est prêt à la pousser.

    Le Hezbollah sait attendre

    Il faut aussi comprendre que l’attente n’est pas neutre.

    Le Hezbollah sait attendre. Il sait absorber les pressions. Il sait traverser les périodes difficiles. Il sait transformer les délais en espace politique. Il sait reculer dans le discours sans renoncer dans les faits. Il sait négocier sans abandonner l’essentiel. Il sait laisser les autres croire que le temps travaille contre lui, alors qu’il peut parfois travailler pour lui.

    C’est une erreur de croire qu’une pression extérieure, parce qu’elle existe, produit automatiquement un résultat intérieur.

    Une sanction peut affaiblir. Une guerre peut modifier un équilibre. Une pression diplomatique peut gêner. Une évolution régionale peut réduire une marge de manœuvre. Mais rien de tout cela ne supprime mécaniquement une capacité de blocage interne.

    Tant que l’État libanais n’a pas construit les moyens politiques, institutionnels et militaires de récupérer sa décision, l’adversaire conserve un espace. Tant que le pouvoir officiel ne transforme pas les pressions extérieures en décisions intérieures, l’anomalie demeure. Tant que les forces souverainistes ne savent pas dire comment elles passent du diagnostic à l’action, le temps reste ouvert à tous les contournements.

    Le Hezbollah n’a pas besoin de convaincre tout le pays pour conserver une partie de son pouvoir. Il lui suffit souvent de bloquer, d’attendre, de fragmenter, de déplacer le débat, de rendre chaque décision plus coûteuse, plus lente, plus ambiguë.

    Face à cela, l’attente extérieure peut devenir une forme d’impuissance intérieure.

    Elle donne l’impression que le rapport de force est en train de se régler ailleurs. Mais l’État, lui, ne revient jamais d’ailleurs. Il revient lorsque des institutions nationales retrouvent la capacité de décider.

    Le soutien extérieur doit servir une stratégie intérieure

    La question n’est donc pas de refuser les soutiens extérieurs.

    Ce serait absurde. Le Liban a besoin d’alliés. Il a besoin d’un appui diplomatique. Il a besoin d’un soutien à son armée. Il a besoin d’une pression internationale sur les armes hors État. Il a besoin que les puissances cessent de traiter l’anomalie libanaise comme un simple élément d’équilibre régional.

    Mais ce soutien doit servir une stratégie intérieure. Il ne doit pas la remplacer.

    Une politique souverainiste sérieuse doit partir du Liban lui-même.

    Elle doit définir ce qu’elle veut obtenir, dans quel ordre, par quels moyens, avec quels alliés internes, avec quelle majorité, avec quelle couverture gouvernementale, avec quel rôle pour l’armée, avec quel calendrier, avec quelles conditions de négociation, avec quelles lignes rouges et avec quelle capacité de rupture.

    Alors seulement, le soutien extérieur peut devenir utile.

    Sinon, il reste suspendu.

    Il produit des communiqués, des visites, des encouragements, des promesses, parfois des sanctions, parfois des aides. Mais il ne produit pas nécessairement une souveraineté.

    Un appui extérieur ne devient décisif que lorsqu’il rencontre une volonté intérieure structurée. Il ne suffit pas qu’une capitale étrangère dise que l’État libanais doit exercer son autorité. Encore faut-il que les forces libanaises qui prétendent défendre cette autorité sachent comment la faire exister.

    C’est la différence entre être aidé et être porté.

    Un pays peut être aidé par ses alliés. Il ne doit jamais être porté à leur place.

    La souveraineté ne se délègue pas à ses amis

    Il est facile de dénoncer la tutelle d’un adversaire. Il est plus difficile de refuser la dépendance confortable à l’égard d’un allié.

    Pourtant, le principe est le même : la souveraineté ne se délègue pas.

    Elle ne se délègue pas à l’Iran. Elle ne se délègue pas à la Syrie. Elle ne se délègue pas à Israël. Elle ne se délègue pas davantage à Washington, Paris, Riyad ou à n’importe quelle autre capitale, même amie.

    Un allié peut soutenir la souveraineté libanaise. Il ne peut pas être le lieu où elle se décide.

    C’est là que le souverainisme doit être cohérent avec lui-même. Il ne peut pas réclamer que la décision nationale soit libérée d’une tutelle pour la suspendre ensuite à une autre volonté extérieure. Il ne peut pas demander que le Hezbollah cesse de recevoir ses orientations de l’étranger, tout en attendant que l’étranger règle le problème libanais à la place de l’État libanais.

    La souveraineté n’est pas seulement le refus de l’ingérence hostile. Elle est aussi le refus de l’impuissance assistée.

    Elle suppose une capacité propre. Une volonté propre. Une méthode propre. Une responsabilité propre.

    Le Liban doit parler avec ses alliés. Mais il doit décider par lui-même. Il doit recevoir des soutiens. Mais il doit construire sa force intérieure. Il doit inscrire sa cause dans les rapports de force régionaux. Mais il ne doit pas devenir l’objet passif de ces rapports de force.

    Sinon, le souverainisme se retourne contre lui-même : il devient une demande adressée aux autres, et non une capacité nationale.

    Conclusion

    Le piège de l’attente extérieure est l’un des grands pièges du souverainisme libanais.

    Il permet de rester fidèle aux bons principes tout en reportant sans cesse le moment de l’action. Il permet de dénoncer l’anomalie tout en attendant qu’une puissance extérieure la résolve. Il permet de parler d’État tout en différant la construction du rapport de force intérieur qui permettrait à l’État de redevenir réel.

    Mais la souveraineté ne s’attend pas.

    Elle se prépare.

    Elle s’organise.

    Elle se décide.

    Un soutien extérieur peut ouvrir une fenêtre. Il ne remplace pas une maison.

    Le Liban ne redeviendra pas souverain parce que d’autres auront décidé de sa souveraineté. Il le redeviendra lorsque ses propres forces politiques seront capables de transformer une cause juste en puissance nationale.

    Avoir raison ne suffit plus.

    Attendre que les autres donnent raison au Liban ne suffit pas davantage.

    Il faut désormais que cette raison devienne une force intérieure.

  • Elias Hoyek : de la famine de la Montagne à la naissance du Liban

    Elias Hoyek : de la famine de la Montagne à la naissance du Liban



    À la fin du mois de juillet, l’Église maronite ne célèbre pas seulement la mémoire d’un homme du passé. Elle remet au cœur de la mémoire libanaise une figure rare : celle du pasteur qui devient la conscience d’un peuple, de la foi qui se fait responsabilité, de l’Église qui ne se replie pas sur elle-même, mais porte le souci de l’homme, de la patrie et de l’État.

    Le 25 juillet 2026, le patriarche Elias Boutros Hoyek sera proclamé bienheureux à Dimane, après l’approbation par le pape Léon XIV, le 22 mai 2026, du décret reconnaissant un miracle attribué à son intercession. Le Saint-Siège sera représenté lors de la célébration par le cardinal Marcello Semeraro, préfet du dicastère pour les Causes des saints, au cours d’une messe présidée par le patriarche maronite, le cardinal Béchara Boutros Raï.

    Mais la question la plus profonde n’est pas seulement : qui est Hoyek, que l’Église s’apprête à béatifier ? Elle est plutôt : pourquoi Hoyek revient-il aujourd’hui, dans ce moment libanais précis ?

    Elias Hoyek est né à Helta, dans le caza de Batroun, le 4 décembre 1843. Il fut élu évêque en 1889, puis patriarche maronite le 6 janvier 1899, avant d’être intronisé le 9 janvier de la même année. Il demeura sur le siège patriarcal jusqu’à sa mort, en 1931. Il est le soixante-douzième patriarche maronite, mais sa place dans l’histoire libanaise dépasse largement son rang dans la succession des patriarches.

    Hoyek ne fut pas un homme politique entré dans l’Église, ni un homme d’Église séduit par la politique. Il fut un pasteur qui comprit que, dans les grandes heures de l’histoire, la pastorale ne se limite pas à la parole. Avant que son nom ne soit cité à la conférence de la paix, avant qu’il ne soit associé à la naissance du Grand Liban, il avait commencé là où commence toute véritable renaissance : par l’homme, par l’éducation, par la famille, par la construction des institutions.

    C’est là que prend tout son sens la fondation, avec Mère Rosalie Nasr et Sœur Stéphanie Cardouche, de la Congrégation des Sœurs maronites de la Sainte-Famille, en 1895. Cette initiative ne fut pas un simple détail religieux interne. Elle portait une vision sociale précoce : une société ne se relève pas sans la femme, la famille ne se protège pas par des slogans, et l’éducation n’est pas un luxe, mais l’une des conditions de la survie et de l’élévation d’un peuple.

    Puis vint la Première Guerre mondiale. Et avec elle, la grande famine.

    C’est alors que Hoyek sortit de la seule figure du chef ecclésiastique pour prendre celle du pasteur dans toute sa plénitude. La faim ne demandait pas la confession de celui qu’elle frappait. Le malheur ne distinguait pas un village d’un autre. Il ouvrit les couvents et les maisons de l’Église aux affamés et aux déplacés, et mit ce qu’il pouvait des ressources ecclésiales au service de la protection des hommes, sans distinction religieuse. Les autorités ottomanes allèrent jusqu’à le condamner à l’exil, avant que des interventions ecclésiales et diplomatiques n’empêchent l’exécution de cette décision.

    C’est dans cette épreuve que se révéla la sainteté concrète de Hoyek. La sainteté n’est pas une fuite hors de l’histoire, ni un retrait loin des souffrances humaines. Elle est la capacité de se tenir au milieu de l’effondrement. Le bienheureux n’est pas celui qui s’élève au-dessus de la tragédie, mais celui qui y descend en portant du pain, de l’espérance et du sens.

    De la famine de la Montagne, Hoyek passa ensuite au combat pour le pays.

    Après la chute de l’Empire ottoman, le patriarche ne se rendit pas à Paris pour demander un privilège confessionnel ou un refuge pour les chrétiens. Il y porta une conception d’un Liban viable : un Liban dans ses frontières naturelles, historiques et économiques ; un Liban qui ne se réduit pas à la Montagne et ne s’enferme pas dans la peur ; un Liban qui possède son littoral, sa plaine, sa montagne, sa Békaa, son Nord et son Sud ; un Liban qui accueille ses communautés sans les dissoudre, et les rassemble sous l’idée de l’État.

    Là se trouve le cœur de Hoyek : il n’a pas contribué à la naissance d’un État pour les chrétiens, mais à celle d’une patrie pour les Libanais.

    C’est pourquoi il ne faut pas réduire cet homme à un récit confessionnel étroit. Il est bien sûr un patriarche maronite. Il est le fils de l’Église syriaque antiochienne maronite. Il a porté le souci de sa communauté dans un temps de danger. Mais sa grandeur est précisément de ne pas avoir transformé la peur de cette communauté en projet d’isolement. Il l’a transformée en responsabilité nationale. Il n’a pas dit que les chrétiens avaient besoin d’une protection en dehors de l’État. Il a agi comme si leur rôle historique était de contribuer à l’édification de l’État lui-même.

    Sous cet angle, sa béatification devient un événement libanais autant qu’un événement ecclésial. Dans un pays où la souveraineté se défait, où la décision nationale est disputée par des forces de fait, où l’État devient parfois une façade plus qu’une autorité, Hoyek revient nous rappeler que le Liban ne peut pas reposer sur la coexistence de petits États dans l’État. Il suppose un pays clair, des frontières claires, une seule autorité, et des institutions au service de tous ses enfants.

    Ce qu’il y a peut-être de plus beau dans le retour de Hoyek aujourd’hui, c’est qu’il libère la mémoire maronite elle-même de la tentation du repli. La mémoire qu’il incarne n’est pas seulement une mémoire de peur. Elle est une mémoire de fondation. Elle n’est pas celle d’une communauté cherchant une garantie, mais celle d’une communauté qui a vu en elle-même une responsabilité envers toute une patrie. La différence est considérable. Celui qui a peur cherche une protection. Celui qui fonde construit un État.

    Lorsque le dernier synode maronite évoque les principes posés par Hoyek pour la construction du Grand Liban, il rappelle le retour aux frontières historiques, la souveraineté nationale, le pluralisme et le vivre-ensemble, le régime parlementaire, ainsi que l’amour de la patrie comme État civil, État de droit et de justice. Ces principes ne sont pas des titres d’archives. Ils ressemblent presque, aujourd’hui encore, à un programme de salut pour le Liban.

    Car la souveraineté n’est pas un souvenir. Le pluralisme n’est pas un folklore. L’État civil n’est pas le contraire de la foi ; il est la condition de la protection de tous. Le régime parlementaire n’a aucun sens si la décision réelle se prend en dehors des institutions. Et le vivre-ensemble ne tient pas s’il devient la couverture de l’impuissance de l’État ou de l’équilibre des armes.

    Voilà pourquoi la béatification de Hoyek ne devrait pas être une simple cérémonie. Il ne suffit pas de brandir ses portraits, d’allumer des cierges ou de prononcer des discours. La véritable fidélité à son héritage consiste à poser les questions essentielles : quel Liban voulait-il ? Quel Liban laissons-nous aux jeunes générations ? Que reste-t-il de son projet dans un État qui s’érode, dans une patrie que ses jeunes quittent, dans un peuple fatigué par la peur et l’attente ?

    Elias Hoyek ne fut pas le patriarche de la nostalgie. Il fut le patriarche de l’avenir à un moment où l’avenir lui-même était incertain. Il a vu la famine, mais ne s’est pas soumis à la mort. Il a vu l’effondrement de l’Empire, mais ne s’est pas contenté de survivre. Il a vu la peur des communautés, mais n’a pas bâti son projet sur la peur. Il a vu le Liban avant sa naissance, et il a contribué à le faire naître parce qu’il avait compris que les patries ne sont pas seulement données : elles sont arrachées par la vision, la persévérance et la souffrance.

    Voilà pourquoi, en le béatifiant, l’Église ne le retire pas de l’histoire. Elle l’y replace au contraire en son centre. Elle présente aux Libanais un homme qui a vécu la sainteté comme pastorale, la politique comme service, et la patrie comme mission.

    Bienheureux le patriarche Elias Hoyek, non parce qu’il aurait fui le monde, mais parce qu’il en a porté la douleur.

    Bienheureux celui qui a compris que le salut du Liban ne viendrait ni de la peur, ni de l’alignement, ni de l’État formel, mais d’une audace fondatrice semblable à celle d’un patriarche qui a vu dans son peuple plus qu’une communauté, et dans le Liban plus qu’une géographie : une promesse.

    Crédit photo : DR

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    الياس الحويّك: من مجاعة الجبل إلى ولادة لبنان