Catégorie : Repères

  • Le Liban n’a pas un problème d’identité. Il a un problème de souveraineté.

    Une société qui tient, un État qui ne décide plus.



    On pose régulièrement la question, parfois de manière abrupte : le Liban existe-t-il vraiment ?

    La question peut sembler provocatrice. Elle est surtout mal posée.

    Car elle repose sur une confusion fréquente : celle qui consiste à juger l’existence d’une nation à partir de la solidité de son État. À ce prisme, le Liban apparaît comme une anomalie. Un pays fragmenté, traversé de contradictions, dont les institutions peinent à fonctionner, et dont l’unité semble toujours menacée.

    Certains en concluent qu’il ne serait qu’une construction artificielle, appelée à disparaître. D’autres, en réaction, mobilisent l’histoire longue, la richesse culturelle ou la résilience de la société pour en affirmer la permanence.

    Ces deux lectures, en apparence opposées, passent pourtant à côté de l’essentiel.

    Le Liban n’a pas un problème d’existence. Il a un problème de souveraineté.

    L’erreur initiale consiste à confondre État et nation. L’affaiblissement de l’un ne signifie pas la disparition de l’autre. L’histoire libanaise ne correspond pas aux modèles linéaires européens. Elle est faite de discontinuités, de recompositions, de crises successives. Mais cette instabilité n’a jamais empêché l’existence d’une société réelle, structurée, capable de perdurer.

    À l’inverse, répondre à la remise en cause du Liban en invoquant uniquement la profondeur historique ou la complexité culturelle ne permet pas davantage de saisir le cœur du problème. Car le Liban contemporain ne se définit pas d’abord par ce qu’il est, mais par ce qu’il ne parvient plus à faire.

    La question décisive est celle de la décision.

    Qui décide au Liban ?
    Au nom de qui ?
    Et avec quels moyens ?

    Depuis plusieurs décennies, la capacité de décision de l’État libanais est fragmentée, concurrencée, parfois neutralisée. Cette situation ne relève pas seulement d’un désordre interne ou d’une diversité mal maîtrisée. Elle s’inscrit dans un environnement régional où des acteurs extérieurs trouvent dans les failles libanaises des relais d’influence et des instruments d’action.

    Dans ce contexte, réduire la situation libanaise à une opposition entre communautés ou à une simple dynamique démographique revient à ignorer l’essentiel. Le problème n’est pas que le Liban serait trop divers pour exister. Il est qu’il est devenu un espace où la souveraineté est partagée, disputée, et parfois contournée.

    C’est ce déplacement qui rend le débat actuel stérile. En cherchant à trancher une question identitaire — le Liban existe-t-il ou non — on évite de poser la seule question qui compte réellement : dans quelles conditions un État peut-il exercer pleinement sa souveraineté ?

    Le Liban n’est pas une exception isolée. Il appartient à une catégorie d’États où la souveraineté n’est ni totalement absente, ni pleinement réalisée. Des États qui existent, mais dont la capacité d’action est limitée. Le Liban en est une expression particulièrement visible, mais non unique.

    Dans un contexte régional en recomposition — entre négociations indirectes, reconfigurations d’alliances et montée en puissance d’acteurs non étatiques — la question n’est plus simplement de savoir si un État existe, mais comment il agit, et dans quelle mesure il peut décider par lui-même.

    À cet égard, le Liban ne doit pas être lu comme une anomalie, mais comme un révélateur.

    Il révèle une transformation plus large : celle d’une souveraineté devenue fragmentée, concurrencée, parfois diluée dans des rapports de force qui la dépassent.

    Sortir du faux débat sur l’existence du Liban permet de revenir à l’essentiel.

    Le Liban ne manque pas d’histoire.
    Il ne manque pas de société.

    Il manque d’un centre de décision souverain.

    Et c’est là que réside, aujourd’hui, sa véritable crise.

  • Le Liban n’a pas un problème d’identité. Il a un problème de souveraineté.

    Une société qui tient, un État qui ne décide plus.



    On pose régulièrement la question, parfois de manière abrupte : le Liban existe-t-il vraiment ?

    La question peut sembler provocatrice. Elle est surtout mal posée.

    Car elle repose sur une confusion fréquente : celle qui consiste à juger l’existence d’une nation à partir de la solidité de son État. À ce prisme, le Liban apparaît comme une anomalie. Un pays fragmenté, traversé de contradictions, dont les institutions peinent à fonctionner, et dont l’unité semble toujours menacée.

    Certains en concluent qu’il ne serait qu’une construction artificielle, appelée à disparaître. D’autres, en réaction, mobilisent l’histoire longue, la richesse culturelle ou la résilience de la société pour en affirmer la permanence.

    Ces deux lectures, en apparence opposées, passent pourtant à côté de l’essentiel.

    Le Liban n’a pas un problème d’existence. Il a un problème de souveraineté.

    L’erreur initiale consiste à confondre État et nation. L’affaiblissement de l’un ne signifie pas la disparition de l’autre. L’histoire libanaise ne correspond pas aux modèles linéaires européens. Elle est faite de discontinuités, de recompositions, de crises successives. Mais cette instabilité n’a jamais empêché l’existence d’une société réelle, structurée, capable de perdurer.

    À l’inverse, répondre à la remise en cause du Liban en invoquant uniquement la profondeur historique ou la complexité culturelle ne permet pas davantage de saisir le cœur du problème. Car le Liban contemporain ne se définit pas d’abord par ce qu’il est, mais par ce qu’il ne parvient plus à faire.

    La question décisive est celle de la décision.

    Qui décide au Liban ?
    Au nom de qui ?
    Et avec quels moyens ?

    Depuis plusieurs décennies, la capacité de décision de l’État libanais est fragmentée, concurrencée, parfois neutralisée. Cette situation ne relève pas seulement d’un désordre interne ou d’une diversité mal maîtrisée. Elle s’inscrit dans un environnement régional où des acteurs extérieurs trouvent dans les failles libanaises des relais d’influence et des instruments d’action.

    Dans ce contexte, réduire la situation libanaise à une opposition entre communautés ou à une simple dynamique démographique revient à ignorer l’essentiel. Le problème n’est pas que le Liban serait trop divers pour exister. Il est qu’il est devenu un espace où la souveraineté est partagée, disputée, et parfois contournée.

    C’est ce déplacement qui rend le débat actuel stérile. En cherchant à trancher une question identitaire — le Liban existe-t-il ou non — on évite de poser la seule question qui compte réellement : dans quelles conditions un État peut-il exercer pleinement sa souveraineté ?

    Le Liban n’est pas une exception isolée. Il appartient à une catégorie d’États où la souveraineté n’est ni totalement absente, ni pleinement réalisée. Des États qui existent, mais dont la capacité d’action est limitée. Le Liban en est une expression particulièrement visible, mais non unique.

    Dans un contexte régional en recomposition — entre négociations indirectes, reconfigurations d’alliances et montée en puissance d’acteurs non étatiques — la question n’est plus simplement de savoir si un État existe, mais comment il agit, et dans quelle mesure il peut décider par lui-même.

    À cet égard, le Liban ne doit pas être lu comme une anomalie, mais comme un révélateur.

    Il révèle une transformation plus large : celle d’une souveraineté devenue fragmentée, concurrencée, parfois diluée dans des rapports de force qui la dépassent.

    Sortir du faux débat sur l’existence du Liban permet de revenir à l’essentiel.

    Le Liban ne manque pas d’histoire.
    Il ne manque pas de société.

    Il manque d’un centre de décision souverain.

    Et c’est là que réside, aujourd’hui, sa véritable crise.

  • حين تصرخ دبل: أزمة السيادة قبل أن تكون حربًا

    دبل – جنوب لبنان: بلدة هادئة، متجذّرة في أرضها، تعيش اليوم تحت الحصار والدمار



    في الجنوب اللبناني، لا تحتاج المأساة إلى تقارير استخباراتية أو تحليلات استراتيجية معقّدة كي تُفهم. يكفي أحيانًا بيان بلدي.
    بيان بلدية دبل، الصادر في 12 نيسان 2026، لا يصف فقط ما يحدث، بل يكشف طبيعة الأزمة اللبنانية في عمقها. منازل مدمّرة، طرقات مجروفة، أراضٍ زراعية تُقتلع، وبلدة محاصرة منذ أكثر من خمسة وعشرين يومًا. لكن خلف هذه الوقائع، يظهر عنصر أكثر عمقًا وخطورة: شعور جماعي بالانفصال عن معنى ما يحدث.

    حين يقول أهل دبل: « نحن أهلٌ عُزّل ندفع ثمنًا لا نفهم أسبابه »، فهم لا يعبّرون فقط عن ألم، بل عن انقطاع في العلاقة بين الأرض والقرار. هنا تحديدًا، تتجلّى الأزمة اللبنانية في أنقى صورها: ليس فقط كحرب تدور على أرضٍ ما، بل كحرب تُفرض على مجتمع لا يملك لا قرارها ولا تفسيرها.

    هذه الحالة ليست استثنائية، بل هي امتداد لمسار طويل من تآكل السيادة اللبنانية. فمنذ عقود، لم يعد لبنان فضاءً تُدار فيه الحروب بقرار وطني جامع، بل ساحة تتقاطع فيها استراتيجيات متناقضة، محلية وإقليمية، تتجاوز الدولة وتختزلها في دور المتفرّج. في هذا السياق، تتحوّل البلديات، والقرى، والمجتمعات المحلية إلى وحدات صامتة تُدفع إلى قلب الصراع من دون أن تكون طرفًا فيه.

    دبل اليوم ليست حالة إنسانية فقط، بل مؤشر سياسي. حين تتوجّه بلدية بنداء إلى « المرجعيات الدولية والإنسانية » بدل الدولة المركزية، فهذا ليس تفصيلًا لغويًا، بل اعتراف ضمني بأن قنوات القرار الفعلي لم تعد داخلية، بل انتقلت خارج إطار الدولة. وحين يختصر النداء مطالبه في « وقف التدمير، فك الحصار، حماية المدنيين »، فهو لا يطلب حلًا سياسيًا، بل الحد الأدنى من شروط البقاء.

    وهنا تكمن المفارقة: في دولة مكتملة السيادة، يُفترض أن تكون هذه المطالب بديهية، بل غير قابلة للنقاش. أما في الحالة اللبنانية، فهي تتحوّل إلى مطالب استثنائية، تُرفع إلى الخارج، وكأن الداخل قد تخلّى عن وظائفه الأساسية.

    لا يمكن فهم ما يحدث في دبل بمعزل عن الإطار الأوسع الذي يحكم الجنوب اللبناني. فهذه المنطقة، تاريخيًا، كانت نقطة تماس بين الدولة اللبنانية ومحيطها، لكنها تحوّلت تدريجيًا إلى ساحة مفتوحة لصراعات تتجاوزها. ومع تصاعد التوترات الإقليمية، يصبح الجنوب مرة جديدة مساحة لإعادة تموضع القوى، حيث تتداخل الحسابات العسكرية مع الرسائل السياسية، فيما تبقى المجتمعات المحلية خارج معادلة القرار.

    لكن الأخطر من الدمار المادي، هو ذلك التآكل الصامت لمعنى الانتماء السياسي. حين يشعر المواطن أن ما يحدث حوله لا يمكن تفسيره من داخل دولته، يبدأ بفقدان الرابط الأساسي الذي يربطه بها. وهذا ما يعبّر عنه بيان دبل بشكل غير مباشر: ليس فقط طلب الحماية، بل طلب الاعتراف بأن ما يحدث ليس طبيعيًا، وأن هناك خللًا بنيويًا في طريقة إدارة هذا البلد.

    في هذا المعنى، لا يعود السؤال: من يقصف؟ بل: من يقرّر؟ ومن يملك القدرة على منع القصف؟ ومن يتحمّل مسؤولية تحويل مناطق كاملة إلى خطوط تماس دائمة؟ هذه الأسئلة لا تُطرح في بيان بلدي، لكنها حاضرة بين سطوره، كفراغ ثقيل.

    إن اختزال الأزمة في بعدها الإنساني فقط، رغم أهميته، قد يُخفي جوهرها الحقيقي. فالمشكلة ليست فقط في أن المدنيين يتضرّرون، بل في أن هذا الضرر يحدث في سياق غياب قرار سيادي واضح يحدّد متى ولماذا وكيف تُدار الحرب والسلم. وهذا ما يجعل من دبل، وغيرها من المناطق، رهائن لمسارات لا تتحكّم بها.

    لبنان اليوم لا يواجه فقط خطر التصعيد أو التدمير، بل يواجه خطرًا أعمق: أن يصبح الاعتياد على هذا النمط من اللادولة هو القاعدة. أن تتحوّل البيانات البلدية إلى الشكل الوحيد للتعبير عن الألم، وأن يصبح النداء إلى الخارج البديل الطبيعي عن المساءلة الداخلية.

    ورغم ذلك، يبقى في بيان دبل عنصر لافت: الإصرار على التمسّك بفكرة لبنان. « لبنان يستحق الحياة »، تقول البلدية. هذه الجملة، رغم بساطتها، تختصر التناقض كله: الإيمان بوطن، في مقابل واقع يفرغه من مضمونه.

    من هنا، لا يمكن التعامل مع دبل كحادثة عابرة، بل كمرآة. مرآة تعكس ما يحدث حين تتآكل السيادة تدريجيًا، إلى أن يصبح المواطن غريبًا عن أسباب الحرب التي تدور فوق أرضه. وفي هذا السياق، فإن أي معالجة جدية للوضع اللبناني لا يمكن أن تبدأ من إدارة الأزمات، بل من إعادة طرح السؤال الأساسي: كيف يُستعاد القرار، وكيف تُعاد ربط الأرض بمن يقرّر مصيرها؟

    دبل اليوم تنادي. لكن ما تقوله يتجاوزها بكثير. إنها لا تطلب فقط وقف القصف، بل تطلب، دون أن تصرّح، استعادة معنى الدولة كسلطة تقرّر، لا كجغرافيا تُدار.

  • Liban 1975–2026 : une souveraineté brisée, une crise persistante

    Hélicoptère de l’armée libanaise abattu en 1969, dans le contexte des affrontements liés à la présence armée palestinienne — un des premiers signes visibles de la remise en cause du monopole de la souveraineté de l’État.



    Cinquante et un ans se sont écoulés depuis le 13 avril 1975, date qui marque le début officiel de la guerre du Liban. Cet événement ne constitue pas un point de départ absolu, mais plutôt l’aboutissement d’un processus de fragmentation progressive de l’État libanais.



    Avant même l’irruption de la violence généralisée, le Liban connaissait déjà une fragilisation de son équilibre interne. Cette fragilisation était nationale, touchant l’ensemble du territoire et des composantes du pays, et non le produit d’un déséquilibre limité à une seule région ou à une seule communauté. Elle relevait d’un affaiblissement structurel de l’État et de sa capacité à incarner une souveraineté pleine et entière.


    Dans ce contexte, la présence armée palestinienne au Liban a constitué un tournant décisif. À partir de la fin des années 1960, et plus encore avec les accords du Caire de 1969, l’État libanais a accepté de facto l’installation d’un acteur armé autonome sur son territoire. Ce choix a introduit une rupture majeure : celle du monopole de la violence légitime, fondement même de toute souveraineté étatique.


    Ce précédent ne doit pas être compris comme un simple épisode conjoncturel. Il a instauré une logique durable, dans laquelle des acteurs non étatiques, souvent adossés à des dynamiques régionales, opèrent à l’intérieur du Liban en dehors du cadre institutionnel. Cette transformation a profondément modifié la nature du système libanais.



    La guerre de 1975 s’inscrit dans cette faille. Elle résulte de la rencontre entre une fragmentation interne déjà avancée et l’irruption de logiques armées transnationales qui ont fait du territoire libanais un espace de confrontation dépassant largement ses frontières.



    La question des responsabilités ne peut être réduite à une causalité unique. Elle engage à la fois des choix politiques internes, des dynamiques idéologiques, et des interventions extérieures. Toutefois, certains tournants ont eu un effet structurant. L’acceptation, puis la normalisation, d’une autonomie militaire étrangère sur le sol libanais en fait partie.


    Cinquante et un ans plus tard, cette question demeure centrale. Le Liban continue d’évoluer dans un système où la décision stratégique échappe en partie à ses institutions, et où des acteurs armés extérieurs ou hybrides influencent directement ses trajectoires politiques et sécuritaires.



    L’histoire ne se répète pas à l’identique. Mais elle produit des structures. Et lorsque ces structures ne sont pas résolues, elles tendent à se reproduire sous d’autres formes, avec d’autres acteurs, mais selon des logiques similaires.



    Le Liban ne fait pas face uniquement à une crise politique ou économique. Il est confronté à une crise plus fondamentale : celle de l’unité, de la cohérence et de l’indivisibilité de sa souveraineté.

  • 45 ans de la guerre de Zahlé

    Au Liban, la légitimité ne naît presque jamais des institutions. Elle se construit ailleurs, dans des moments de rupture où la guerre redéfinit les hiérarchies politiques. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, cette logique atteint une forme presque pure. Ce n’est pas un processus électoral qui fait émerger une figure centrale, mais une séquence militaire. Et cette séquence tient en deux moments : Achrafieh en 1978, Zahlé en 1981.

    La guerre des cent jours à Achrafieh constitue le premier basculement. Face à l’armée syrienne, dans un espace urbain densément peuplé, la bataille impose une réalité nouvelle : celle d’un commandement capable de tenir, d’organiser, et surtout de trancher. Bachir Gemayel ne s’y contente pas de résister. Il y impose une autorité. Dans un camp chrétien fragmenté, traversé par des logiques concurrentes, Achrafieh produit un effet décisif : la centralisation du pouvoir militaire et politique. À partir de ce moment, il n’est plus simplement un chef parmi d’autres. Il devient le leader d’un camp.

    Mais cette légitimité reste, à ce stade, enfermée dans un cadre communautaire. Elle est forte, mais limitée. Elle ne dépasse pas encore les frontières de son propre espace. C’est là que Zahlé intervient, trois ans plus tard, et transforme la nature même de cette légitimité.

    En 1981, Zahlé n’est pas un quartier. C’est une ville stratégique, située dans la Békaa, au contact direct des zones sous influence syrienne. Lorsqu’elle est assiégée, la bataille change immédiatement d’échelle. Ce n’est plus seulement un affrontement interne libanais. C’est un face-à-face direct avec la Syrie, dans un espace où se croisent des intérêts régionaux. La ville est encerclée, bombardée, isolée. Et pourtant, elle tient.

    Ce qui se joue à Zahlé ne peut pas être réduit à un seul facteur. Le courage des habitants, d’abord, donne à la résistance sa profondeur humaine. Une ville qui ne cède pas sous la pression continue n’est pas seulement un fait militaire, c’est un fait politique. La bravoure des combattants, ensuite, permet de traduire cette résistance en capacité opérationnelle. Dans un rapport de force défavorable, ils maintiennent des positions, organisent la défense, empêchent l’effondrement. Mais cela ne suffit pas à expliquer l’issue.

    Le troisième élément est déterminant : l’entrée du facteur aérien israélien dans l’équation. La crise des missiles dans la Békaa et la pression exercée par Israël modifient profondément le cadre stratégique. L’armée syrienne ne peut plus escalader librement. L’usage de l’aviation devient risqué. Le siège ne peut pas se transformer en écrasement total sans ouvrir la voie à une confrontation régionale. À partir de ce moment, une limite est imposée. Et c’est cette limite qui permet à Zahlé de tenir.

    Aucun de ces éléments, pris isolément, n’aurait suffi. Sans les habitants, la ville s’effondre. Sans les combattants, elle tombe. Sans le plafond stratégique imposé par Israël, elle est écrasée. Le résultat est donc le produit d’une combinaison rare : une résistance locale soutenue par une contrainte régionale. Et c’est précisément cette combinaison qui produit un effet politique majeur.

    Après Zahlé, Bachir Gemayel change de statut. Il n’est plus seulement le leader d’un camp. Il devient un acteur capable de se projeter au-delà de celui-ci. La bataille ne fait pas de lui un président. Mais elle le transforme en candidat. Elle lui donne ce qui manquait à sa légitimité issue d’Achrafieh : une portée qui dépasse le cadre communautaire pour entrer dans un espace national, ou du moins prétendu tel.

    Cette trajectoire éclaire l’élection de 1982. Celle-ci ne surgit pas dans le vide. Elle est l’aboutissement d’un processus. L’invasion israélienne, la recomposition des rapports de force à Beyrouth, l’affaiblissement momentané de la Syrie créent les conditions de l’élection. Mais ces conditions ne suffisent pas à expliquer le choix. Encore faut-il une figure capable de s’y inscrire. Et cette figure a été produite par la séquence précédente.

    Achrafieh a fait de Bachir Gemayel le leader des chrétiens. Zahlé en a fait une option pour le Liban. Entre les deux, il ne s’agit pas d’une simple progression, mais d’un changement de nature. La légitimité passe d’un cercle à un autre : du communautaire au territorial, puis du territorial au national. Mais à chaque étape, elle reste dépendante d’un rapport de force. Elle ne se construit pas dans les institutions. Elle y est simplement traduite, une fois acquise ailleurs.

    C’est là que réside le paradoxe libanais. Plus une figure gagne en stature nationale, plus cette stature repose sur des équilibres qui lui échappent. À Zahlé, la résistance est locale, mais son issue est conditionnée par une confrontation entre Damas et Tel-Aviv. L’émergence d’un candidat à la présidence du Liban se joue alors dans un espace où le Liban lui-même n’est pas souverain.

    Ce constat dépasse largement la seule figure de Bachir Gemayel. Il dit quelque chose de plus profond : au Liban, l’État ne produit pas la légitimité. Il la consacre, après coup, lorsqu’elle a été forgée dans la guerre. Et cette guerre, elle-même, n’est jamais strictement libanaise.