Catégorie : Repères

  • La question sociale oubliée

    La question sociale oubliée



    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.

    Le souverainisme libanais parle souvent avec justesse de l’État, des armes, de la décision nationale, de la guerre et de la paix, de la souveraineté confisquée et du monopole légitime de la force. Il rappelle que le Liban ne peut pas survivre durablement sous une double autorité. Il affirme que l’armée doit être la seule force armée légitime. Il dit que la politique étrangère ne peut pas être décidée par une organisation partisane liée à une puissance extérieure.

    Tout cela est juste.

    Mais un souverainisme qui ne parle qu’à l’État, sans parler assez à la vie concrète des Libanais, demeure incomplet.

    Car les Libanais ne vivent pas seulement dans les principes. Ils vivent dans le coût de la vie, dans l’électricité absente ou trop chère, dans les écoles devenues un fardeau, dans les hôpitaux difficiles d’accès, dans les salaires écrasés, dans les économies perdues, dans les banques fermées à leur propre argent, dans les administrations humiliantes, dans l’émigration des enfants, dans la peur de vieillir sans protection, dans l’angoisse de rester dans un pays qui semble ne plus garantir ni avenir ni dignité.

    Un peuple ne se rassemble pas seulement autour d’un drapeau. Il se rassemble aussi autour de la possibilité de vivre dignement sous ce drapeau.

    C’est là que se trouve l’un des angles morts du discours souverainiste : il a raison sur la question nationale, mais il ne transforme pas toujours cette raison en promesse de vie.

    Le souverainisme ne peut pas être seulement institutionnel

    Il serait absurde de minimiser la question institutionnelle. Sans État, il n’y a pas de politique sociale durable. Sans souveraineté, il n’y a pas de décision publique libre. Sans monopole de la force, il n’y a pas d’autorité capable d’imposer la loi à tous. Sans décision nationale, il n’y a ni politique économique cohérente, ni réforme sérieuse, ni justice indépendante, ni administration protégée des rapports de force parallèles.

    La souveraineté est donc une condition.

    Mais elle n’est pas tout le langage politique.

    Un discours qui parle uniquement de souveraineté, d’armes, de frontières, d’institutions et de diplomatie peut finir par sembler trop haut à un peuple qui se demande comment payer ses factures, comment soigner ses parents, comment inscrire ses enfants à l’école, comment garder un travail, comment rester au Liban sans condamner sa famille à l’incertitude permanente.

    Les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais ont souvent parlé aux citoyens comme à des électeurs de la souveraineté. Elles doivent aussi leur parler comme à des familles épuisées par l’effondrement.

    Il ne suffit pas de dire que l’État doit récupérer sa décision. Il faut montrer ce que cette décision change dans la vie des gens.

    Il ne suffit pas de dire que les armes hors État détruisent la République. Il faut aussi expliquer comment le retour de l’État protège le salarié, l’entrepreneur, le malade, l’étudiant, le retraité, le déposant, le paysan, le fonctionnaire honnête, le jeune qui hésite entre rester et partir.

    Un souverainisme qui ne devient pas socialement lisible reste une doctrine juste, mais distante.

    Un peuple ne vit pas de principes seuls

    La politique n’est pas seulement l’art de nommer l’ennemi ou de désigner l’anomalie. Elle est aussi l’art de répondre à la vulnérabilité des citoyens.

    Or le Liban est devenu un pays où la vulnérabilité est partout. La classe moyenne a été brisée. Les jeunes regardent vers l’étranger. Les familles se débrouillent seules. Les écoles privées deviennent inaccessibles à beaucoup. L’hôpital inquiète autant qu’il rassure. Les retraites ne protègent plus assez. L’électricité, l’eau, les transports, l’administration et la justice ne sont plus des évidences publiques, mais des problèmes quotidiens.

    Dans un tel pays, le discours souverainiste ne peut pas rester seulement vertical, institutionnel, presque juridique. Il doit devenir existentiel.

    Il doit dire : l’État souverain n’est pas seulement celui qui décide de la guerre et de la paix. Il est aussi celui qui protège les citoyens contre l’arbitraire, la misère, la dépendance, la corruption et l’exil forcé.

    Il doit dire : la souveraineté n’est pas une abstraction réservée aux juristes, aux diplomates, aux militaires ou aux militants. Elle est la condition même d’un pays où l’on peut travailler, épargner, étudier, se soigner, transmettre et rester.

    Il doit dire : sans État, chacun cherche un protecteur. Sans services publics, chacun cherche un réseau. Sans justice, chacun cherche un intermédiaire. Sans sécurité sociale, chacun cherche une caisse communautaire. Sans confiance, chacun cherche une sortie.

    C’est précisément ainsi que la République se défait.

    Le Hezbollah a compris la fonction sociale du pouvoir

    Il faut regarder cette réalité sans complaisance, mais sans aveuglement.

    Le Hezbollah ne tient pas seulement par ses armes. Il tient aussi par une présence sociale, par des réseaux, par des services, par une logique d’assistance, par un sentiment de protection communautaire, par une capacité à répondre à certaines détresses concrètes, même lorsque cette réponse enferme ceux qu’elle aide dans une dépendance politique.

    Ce constat ne justifie rien. Il n’efface ni la confiscation de la décision nationale, ni les guerres imposées au pays, ni l’affaiblissement de l’État, ni le lien organique avec une puissance étrangère.

    Mais il oblige à comprendre une chose : on ne combat pas durablement une structure politico-militaire enracinée dans la société par un discours seulement institutionnel.

    Face à une organisation qui offre une forme de protection, même dangereuse, même partisane, même captive, le souverainisme ne peut pas répondre seulement par la Constitution. Il doit répondre par un État capable de protéger mieux, plus justement, plus librement et sans asservir.

    Car là où l’État abandonne, les réseaux prennent sa place.

    Là où la République ne soigne pas, d’autres soignent en échange d’une fidélité.

    Là où l’administration humilie, l’intermédiaire devient puissant.

    Là où la justice ne protège pas, la force parallèle devient refuge.

    Là où l’économie détruit la dignité, l’appartenance communautaire devient assurance de survie.

    C’est pourquoi la question sociale n’est pas secondaire. Elle est au cœur de la bataille souverainiste.

    La souveraineté comme protection

    Un État souverain n’est pas seulement un État qui possède un drapeau, une armée et un siège aux Nations unies. C’est un État qui protège ses citoyens.

    Il protège leur sécurité, bien sûr. Mais il protège aussi leur dignité.

    Il protège leur droit à ne pas dépendre d’un parti pour vivre. Il protège leur droit à ne pas supplier une caisse communautaire pour se soigner. Il protège leur droit à ne pas chercher un chef local pour obtenir un document administratif. Il protège leur droit à ne pas quitter leur pays parce qu’aucune perspective n’y demeure. Il protège leur droit à ne pas voir leur avenir confisqué par les banques, les clans, les milices, les clientèles et les arrangements.

    La souveraineté doit donc être pensée comme une protection globale.

    Protection de la décision nationale contre les armes hors État.

    Protection de la société contre l’effondrement des services.

    Protection des citoyens contre les prédations financières.

    Protection de l’administration contre la corruption.

    Protection des jeunes contre l’exil comme unique horizon.

    Protection des familles contre l’abandon.

    Protection des communautés contre ceux qui prétendent les défendre en les enfermant.

    Un souverainisme qui ne parle pas cette langue laisse le social à d’autres. Il laisse la détresse aux clientèles. Il laisse la pauvreté aux réseaux. Il laisse la peur à ceux qui savent l’exploiter.

    Or il ne peut pas y avoir de souveraineté durable dans un pays socialement abandonné.

    La souveraineté doit redevenir une promesse de vie

    Le camp souverainiste doit donc élargir son langage.

    Il ne doit pas abandonner la question des armes. Il ne doit pas diluer la question de l’État. Il ne doit pas remplacer la souveraineté par un catalogue social sans colonne vertébrale nationale. Ce serait une autre erreur.

    Mais il doit montrer que ces questions sont liées.

    Il doit expliquer que les armes hors État ne sont pas seulement un problème militaire ou constitutionnel. Elles sont aussi un obstacle à l’économie, à l’investissement, à la confiance, à la justice, à la réforme, à la reconstruction des services et à la possibilité même d’un avenir commun.

    Il doit expliquer que la souveraineté n’est pas un luxe de temps calme, mais la condition pour reconstruire un pays vivable.

    Il doit expliquer que l’État n’est pas seulement une autorité qui commande, mais une institution qui protège.

    Il doit expliquer que la dignité nationale et la dignité sociale ne s’opposent pas. Elles se renforcent. Un pays humilié par les armes hors État finit par humilier ses citoyens. Un citoyen abandonné par l’État finit par chercher ailleurs la protection que la République ne lui donne plus.

    C’est pourquoi la souveraineté doit redevenir une promesse de vie.

    Elle doit dire aux Libanais : vous ne devez pas choisir entre l’État et votre survie. Vous ne devez pas choisir entre la dignité nationale et le pain. Vous ne devez pas choisir entre la liberté politique et la protection sociale. Vous ne devez pas choisir entre rester dans votre pays et condamner vos enfants à l’absence d’avenir.

    Un souverainisme de gouvernement doit tenir ensemble ces dimensions.

    Il doit parler de l’armée, mais aussi de l’école.

    Il doit parler des armes, mais aussi de l’hôpital.

    Il doit parler de la frontière, mais aussi du salaire.

    Il doit parler de la décision nationale, mais aussi de la confiance bancaire.

    Il doit parler de la Constitution, mais aussi de l’électricité.

    Il doit parler de l’État, mais aussi de ceux qui n’y croient plus parce qu’ils ne l’ont plus rencontré dans leur vie quotidienne autrement que sous la forme d’une absence, d’une humiliation ou d’une promesse trahie.

    Conclusion

    Avoir raison sur l’État ne suffit plus.

    Il faut montrer pourquoi l’État souverain change la vie.

    Sinon, la souveraineté restera une idée noble, mais distante. Elle parlera aux convaincus, aux juristes, aux militants, aux diplomates. Elle ne parlera pas assez à ceux qui se demandent chaque matin comment payer, comment soigner, comment rester, comment envoyer leurs enfants à l’école, comment ne pas partir.

    La souveraineté ne peut pas être seulement une doctrine de frontières, d’armes et d’institutions. Elle doit redevenir une promesse de dignité.

    Car un État ne se reconstruit pas seulement lorsqu’il récupère sa décision.

    Il se reconstruit lorsque ses citoyens recommencent à croire qu’ils peuvent vivre sous son autorité.

    Crédit photo : Christelle Hayek / Unsplash.

  • Le piège de l’attente extérieure

    Le piège de l’attente extérieure



    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.

    Le souverainisme libanais repose sur une idée simple : la décision nationale doit revenir à l’État libanais, et à lui seul. La guerre et la paix ne peuvent pas dépendre d’une organisation armée. La politique étrangère ne peut pas être confisquée par un parti. Le territoire ne peut pas être administré selon deux légitimités parallèles. L’armée ne peut pas être une force parmi d’autres.

    Tout cela est juste.

    Mais une contradiction traverse souvent les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais : elles réclament la souveraineté intérieure tout en attendant, trop souvent, qu’un facteur extérieur vienne la rendre possible à leur place.

    Elles attendent une pression américaine. Elles attendent une initiative française. Elles attendent une décision saoudienne. Elles attendent un changement iranien. Elles attendent un accord régional. Elles attendent parfois une erreur du Hezbollah, une impatience israélienne, une crise internationale ou une fenêtre diplomatique.

    Bien sûr, aucun pays ne vit hors du monde. Le Liban, moins encore que d’autres, ne peut ignorer les équilibres régionaux, les rapports de force internationaux, les intérêts américains, français, saoudiens, iraniens, syriens ou israéliens. Un petit pays doit savoir lire les puissances. Il doit savoir parler aux alliés. Il doit savoir utiliser les ouvertures diplomatiques. Il doit savoir inscrire sa cause dans un environnement plus large.

    Mais le problème commence lorsque l’attente extérieure devient un substitut à la stratégie nationale.

    Une cause souverainiste peut chercher des alliés. Elle ne peut pas leur demander d’exercer sa souveraineté à sa place.

    L’allié n’est pas une stratégie

    L’erreur serait de croire que le soutien extérieur suffit.

    Un allié peut aider. Il peut soutenir une armée. Il peut exercer une pression diplomatique. Il peut imposer des sanctions. Il peut ouvrir une négociation. Il peut garantir un accord. Il peut modifier un équilibre régional. Il peut donner du temps, de l’espace, des moyens ou une protection.

    Mais il ne construit pas, à la place des Libanais, le rapport de force intérieur qui permet à l’État de redevenir souverain.

    Il ne remplace pas une majorité organisée. Il ne remplace pas une stratégie parlementaire. Il ne remplace pas une politique gouvernementale. Il ne remplace pas une administration libérée des influences parallèles. Il ne remplace pas une justice capable d’agir. Il ne remplace pas une armée politiquement couverte. Il ne remplace pas une opinion publique préparée à comprendre le prix de la souveraineté.

    Un allié extérieur peut accompagner une stratégie nationale. Il ne peut pas en tenir lieu.

    C’est ici que se trouve le piège. Lorsque les forces souverainistes n’ont pas de méthode intérieure, elles se tournent vers l’extérieur comme vers une méthode de remplacement. Elles espèrent que les pressions venues d’ailleurs accompliront ce qu’elles n’ont pas réussi à organiser depuis l’intérieur.

    Alors la politique nationale devient une attente.

    On observe Washington. On interprète Paris. On commente Riyad. On surveille Téhéran. On analyse Tel-Aviv. On attend les signaux, les visites, les communiqués, les médiations, les messages indirects, les sanctions possibles, les accords à venir.

    Mais pendant ce temps, qui construit au Liban même les conditions politiques de la souveraineté ?

    L’attente transforme les acteurs en spectateurs

    L’attente extérieure a un effet dangereux : elle transforme des acteurs politiques en spectateurs du rapport de force.

    Au lieu d’organiser le pays, on commente le monde. Au lieu de produire une stratégie, on analyse les intentions des puissances. Au lieu de fixer un calendrier national, on attend le calendrier des autres. Au lieu d’assumer une ligne intérieure, on espère qu’une contrainte extérieure viendra rendre cette ligne moins coûteuse.

    Cette attitude peut donner l’impression de la lucidité. Elle consiste à dire : le Liban est faible, il ne peut pas agir seul, il faut attendre le bon moment, il faut attendre que les rapports de force régionaux évoluent, il faut attendre que les grandes puissances se mettent d’accord.

    Il y a là une part de vérité. Aucun combat politique sérieux ne peut ignorer les rapports de force.

    Mais la lucidité peut devenir une excuse.

    À force d’attendre le bon moment, on finit par ne jamais le préparer. À force d’attendre que les autres bougent, on finit par ne plus bouger soi-même. À force de vouloir éviter un affrontement prématuré, on finit par rendre impossible tout affrontement décisif.

    La souveraineté ne se reconquiert pas seulement en attendant que les circonstances deviennent favorables. Elle se reconquiert en construisant, avant même que ces circonstances n’arrivent, la capacité de les utiliser.

    Car une fenêtre extérieure ne sert à rien si personne, à l’intérieur, n’est prêt à la pousser.

    Le Hezbollah sait attendre

    Il faut aussi comprendre que l’attente n’est pas neutre.

    Le Hezbollah sait attendre. Il sait absorber les pressions. Il sait traverser les périodes difficiles. Il sait transformer les délais en espace politique. Il sait reculer dans le discours sans renoncer dans les faits. Il sait négocier sans abandonner l’essentiel. Il sait laisser les autres croire que le temps travaille contre lui, alors qu’il peut parfois travailler pour lui.

    C’est une erreur de croire qu’une pression extérieure, parce qu’elle existe, produit automatiquement un résultat intérieur.

    Une sanction peut affaiblir. Une guerre peut modifier un équilibre. Une pression diplomatique peut gêner. Une évolution régionale peut réduire une marge de manœuvre. Mais rien de tout cela ne supprime mécaniquement une capacité de blocage interne.

    Tant que l’État libanais n’a pas construit les moyens politiques, institutionnels et militaires de récupérer sa décision, l’adversaire conserve un espace. Tant que le pouvoir officiel ne transforme pas les pressions extérieures en décisions intérieures, l’anomalie demeure. Tant que les forces souverainistes ne savent pas dire comment elles passent du diagnostic à l’action, le temps reste ouvert à tous les contournements.

    Le Hezbollah n’a pas besoin de convaincre tout le pays pour conserver une partie de son pouvoir. Il lui suffit souvent de bloquer, d’attendre, de fragmenter, de déplacer le débat, de rendre chaque décision plus coûteuse, plus lente, plus ambiguë.

    Face à cela, l’attente extérieure peut devenir une forme d’impuissance intérieure.

    Elle donne l’impression que le rapport de force est en train de se régler ailleurs. Mais l’État, lui, ne revient jamais d’ailleurs. Il revient lorsque des institutions nationales retrouvent la capacité de décider.

    Le soutien extérieur doit servir une stratégie intérieure

    La question n’est donc pas de refuser les soutiens extérieurs.

    Ce serait absurde. Le Liban a besoin d’alliés. Il a besoin d’un appui diplomatique. Il a besoin d’un soutien à son armée. Il a besoin d’une pression internationale sur les armes hors État. Il a besoin que les puissances cessent de traiter l’anomalie libanaise comme un simple élément d’équilibre régional.

    Mais ce soutien doit servir une stratégie intérieure. Il ne doit pas la remplacer.

    Une politique souverainiste sérieuse doit partir du Liban lui-même.

    Elle doit définir ce qu’elle veut obtenir, dans quel ordre, par quels moyens, avec quels alliés internes, avec quelle majorité, avec quelle couverture gouvernementale, avec quel rôle pour l’armée, avec quel calendrier, avec quelles conditions de négociation, avec quelles lignes rouges et avec quelle capacité de rupture.

    Alors seulement, le soutien extérieur peut devenir utile.

    Sinon, il reste suspendu.

    Il produit des communiqués, des visites, des encouragements, des promesses, parfois des sanctions, parfois des aides. Mais il ne produit pas nécessairement une souveraineté.

    Un appui extérieur ne devient décisif que lorsqu’il rencontre une volonté intérieure structurée. Il ne suffit pas qu’une capitale étrangère dise que l’État libanais doit exercer son autorité. Encore faut-il que les forces libanaises qui prétendent défendre cette autorité sachent comment la faire exister.

    C’est la différence entre être aidé et être porté.

    Un pays peut être aidé par ses alliés. Il ne doit jamais être porté à leur place.

    La souveraineté ne se délègue pas à ses amis

    Il est facile de dénoncer la tutelle d’un adversaire. Il est plus difficile de refuser la dépendance confortable à l’égard d’un allié.

    Pourtant, le principe est le même : la souveraineté ne se délègue pas.

    Elle ne se délègue pas à l’Iran. Elle ne se délègue pas à la Syrie. Elle ne se délègue pas à Israël. Elle ne se délègue pas davantage à Washington, Paris, Riyad ou à n’importe quelle autre capitale, même amie.

    Un allié peut soutenir la souveraineté libanaise. Il ne peut pas être le lieu où elle se décide.

    C’est là que le souverainisme doit être cohérent avec lui-même. Il ne peut pas réclamer que la décision nationale soit libérée d’une tutelle pour la suspendre ensuite à une autre volonté extérieure. Il ne peut pas demander que le Hezbollah cesse de recevoir ses orientations de l’étranger, tout en attendant que l’étranger règle le problème libanais à la place de l’État libanais.

    La souveraineté n’est pas seulement le refus de l’ingérence hostile. Elle est aussi le refus de l’impuissance assistée.

    Elle suppose une capacité propre. Une volonté propre. Une méthode propre. Une responsabilité propre.

    Le Liban doit parler avec ses alliés. Mais il doit décider par lui-même. Il doit recevoir des soutiens. Mais il doit construire sa force intérieure. Il doit inscrire sa cause dans les rapports de force régionaux. Mais il ne doit pas devenir l’objet passif de ces rapports de force.

    Sinon, le souverainisme se retourne contre lui-même : il devient une demande adressée aux autres, et non une capacité nationale.

    Conclusion

    Le piège de l’attente extérieure est l’un des grands pièges du souverainisme libanais.

    Il permet de rester fidèle aux bons principes tout en reportant sans cesse le moment de l’action. Il permet de dénoncer l’anomalie tout en attendant qu’une puissance extérieure la résolve. Il permet de parler d’État tout en différant la construction du rapport de force intérieur qui permettrait à l’État de redevenir réel.

    Mais la souveraineté ne s’attend pas.

    Elle se prépare.

    Elle s’organise.

    Elle se décide.

    Un soutien extérieur peut ouvrir une fenêtre. Il ne remplace pas une maison.

    Le Liban ne redeviendra pas souverain parce que d’autres auront décidé de sa souveraineté. Il le redeviendra lorsque ses propres forces politiques seront capables de transformer une cause juste en puissance nationale.

    Avoir raison ne suffit plus.

    Attendre que les autres donnent raison au Liban ne suffit pas davantage.

    Il faut désormais que cette raison devienne une force intérieure.

  • Qadisha, la Constitution et les absents du récit

    Qadisha, la Constitution et les absents du récit



    Le colloque consacré aux « dimensions nationales du patrimoine de la Vallée sainte et au centenaire de la Constitution libanaise », réuni au Dimane le 29 août, avait quelque chose de profondément juste dans son ambition : faire sortir Qadisha d’une lecture exclusivement patrimoniale ou confessionnelle pour la replacer au cœur d’une réflexion sur le Liban, son État et sa vocation de coexistence.

    Autour du patriarche maronite Béchara Raï, les représentants des différentes autorités religieuses et celui du président Joseph Aoun ont ainsi construit, chacun avec ses nuances, un langage commun : celui de l’État, de la Constitution, du partenariat national et du refus de la domination d’une composante sur les autres.

    Mais à mesure que Qadisha devenait symbole national, une question apparaissait presque en creux : peut-on raconter la Vallée sainte en oubliant ceux qui l’ont historiquement habitée, possédée, cultivée et défendue ?

    L’État, le pacte et une petite phrase qui mérite attention

    Le discours du président Joseph Aoun est probablement le plus clairement institutionnel. Son raisonnement revient à affirmer qu’il n’existe pas d’alternative à l’État, que tous doivent vivre sous le toit de ses institutions et qu’aucune communauté ne peut prétendre résumer l’État ou parler en son nom.

    Il ajoute une critique importante de la démocratie consensuelle lorsqu’elle cesse de protéger le pacte pour devenir un instrument de blocage de la Constitution et des institutions.

    La distinction est essentielle. Le pacte de coexistence est constitutif du Liban ; le droit de veto permanent de chaque force politique ne l’est pas nécessairement.

    Le patriarche Raï place pour sa part le curseur de l’autre côté du problème. La coexistence islamo-chrétienne n’est pas pour lui un arrangement circonstanciel mais l’un des éléments constitutifs du pays. Aucune majorité, aucune force politique, aucune évolution démographique ne peut donc légitimement transformer le Liban en propriété d’une seule composante.

    Les deux raisonnements ne s’opposent pas. Ils dessinent les deux limites entre lesquelles l’État libanais doit chercher son équilibre : assez de pacte pour empêcher la domination, assez d’État pour empêcher la paralysie.

    Une troisième intervention mérite pourtant d’être examinée avec davantage d’attention : celle de Maher Hussein, représentant la présidence du Conseil supérieur islamique chiite.

    Il affirme son attachement à l’État, à la souveraineté et au partenariat national. Mais il introduit deux idées singulières.

    La première est que les constitutions ne sont pas des textes sacrés et qu’elles évoluent avec le temps. Rien ne permet d’en déduire mécaniquement une revendication de révision constitutionnelle au bénéfice de la communauté chiite. Mais dans un colloque précisément consacré au centenaire de la Constitution, la formule n’est pas anodine : elle ouvre intellectuellement la possibilité d’une évolution du contrat institutionnel.

    La seconde est plus remarquable encore. Il affirme qu’aucune composante ne doit avoir de prééminence sur une autre, « sinon à la mesure des services et des sacrifices » qu’elle apporte au pays.

    Ce n’est pas exactement l’égalité des citoyens devant la loi.

    C’est introduire dans le rapport entre les composantes nationales une notion de mérite historique fondée sur le service et le sacrifice.

    Or une République entre sur un terrain dangereux lorsqu’elle commence à comptabiliser le sang versé par les différentes communautés. Chacune possède ses morts, ses déplacements, ses résistances, ses persécutions et ses traumatismes. Le sacrifice mérite mémoire, reconnaissance et gratitude. Il ne peut devenir une unité de mesure du poids constitutionnel.

    Qadisha, patrimoine commun mais histoire particulière

    C’est précisément ici que la référence à Qadisha aurait pu permettre d’aller plus profondément dans l’histoire réelle du territoire.

    La Vallée sainte est incontestablement devenue un patrimoine national, et sa dimension spirituelle dépasse depuis longtemps les frontières d’une seule communauté. Son histoire a connu des rencontres, des circulations et même la présence de mystiques musulmans. Le programme du colloque lui-même prévoyait d’ailleurs une intervention consacrée aux soufis musulmans dans Qadisha au Moyen Âge.

    Mais patrimoine commun ne signifie pas patrimoine sans racines.

    Qadisha reste historiquement un espace profondément lié à l’histoire maronite, à ses monastères, à ses patriarches, à ses ermites et à la fonction de refuge que la géographie particulièrement difficile de la vallée a offerte au cours des siècles.

    Et c’est précisément là qu’apparaît un angle mort du récit proposé au Dimane : Hadchit est pratiquement absente.

    L’absence est d’autant plus remarquable que Hadchit n’est pas un simple village surplombant la vallée.

    Lors de la controverse de 2019 sur l’aménagement et l’accès à Qadisha, la presse libanaise rappelait explicitement que les habitants de Hadchit possèdent une part considérable des terrains de cette partie de la vallée. LBCI évoquait alors environ quatre mille parcelles appartenant ou revendiquées par des habitants de la localité.

    Lorsque les autorités envisagèrent d’organiser l’entrée et la sortie de Qadisha dans le cadre du développement du tourisme religieux et patrimonial, il fallut d’ailleurs prévoir expressément que les propriétaires de Hadchit et de Qannoubine resteraient libres d’accéder à leurs terres.

    Cela suffit à montrer qu’il ne s’agit pas d’une revendication folklorique.

    Une partie importante de Qadisha est aussi une réalité foncière, humaine et familiale. Derrière les monastères, les patriarches, les projets touristiques et les institutions existent des propriétaires, des familles et une population locale qui entretient depuis des générations une relation particulière avec cette terre.

    La mémoire orale de Hadchit va encore beaucoup plus loin. Elle conserve le souvenir d’une mobilisation exceptionnelle des habitants dans les combats destinés à défendre la région et celui d’une reconnaissance particulière accordée à la localité. Ces éléments demanderaient naturellement un travail historique et cadastral spécifique avant d’être établis dans leurs détails.

    Mais leur existence même devrait inciter à ne pas raconter Qadisha uniquement depuis le sommet des institutions.

    Nationaliser la mémoire sans effacer ceux qui l’ont portée

    Le conflit apparu autour de la vallée il y a quelques années éclaire cette difficulté.

    Le projet d’aménagement présenté à l’époque entendait faciliter le tourisme religieux, organiser les déplacements, préserver le patrimoine et contrôler notamment l’accès des visiteurs extérieurs. Ses promoteurs affirmaient que les habitants et propriétaires conserveraient naturellement leur liberté d’accès.

    Mais les inquiétudes exprimées à Hadchit ne pouvaient être simplement balayées : derrière la question d’un portail, d’une route, des véhicules autorisés ou des normes imposées par la protection patrimoniale se trouvait une interrogation beaucoup plus fondamentale.

    Qui décide de l’avenir de la vallée ?

    L’État ? Le patriarcat ? Les députés du caza ? Les municipalités ? Une commission de gestion ? Les propriétaires ? L’UNESCO ?

    La municipalité de Hadchit l’avait elle-même affirmé dans un communiqué d’avril 2021, en se présentant comme représentant les « propriétaires de la terre de la Vallée des Saints » et en refusant qu’un projet concernant ses terrains puisse être décidé sans l’accord explicite des habitants.

    On peut contester le ton, les méthodes ou telle revendication particulière. Mais on ne peut évacuer la question.

    C’est pourquoi l’absence de Hadchit dans un grand colloque consacré aux dimensions nationales du patrimoine de Qadisha constitue moins une offense faite à un village qu’une faiblesse intellectuelle.

    À force de transformer Qadisha en symbole du Liban tout entier, on risque de fabriquer une vallée abstraite.

    Une vallée de patriarches mais sans habitants.

    Une vallée de mémoire mais sans propriétaires.

    Une vallée de résistance mais sans ceux qui ont défendu physiquement ses accès et ses terres.

    Une vallée nationale dont l’histoire locale serait progressivement réduite à l’arrière-plan.

    Or il n’est nul besoin d’effacer l’identité particulière de Qadisha pour en faire un patrimoine national. C’est même l’inverse.

    Le patrimoine devient véritablement commun lorsque chacun accepte d’abord de reconnaître d’où il vient, qui l’a transmis et quelles communautés humaines l’ont porté.

    Qadisha peut appartenir symboliquement à tous les Libanais sans cesser d’être profondément enracinée dans l’histoire maronite. Elle peut accueillir une mémoire nationale sans que celle-ci absorbe les mémoires locales. Elle peut devenir un lieu de rencontre islamo-chrétien sans que son histoire soit réécrite pour correspondre à une représentation idéale du Liban contemporain.

    Le colloque du Dimane a justement voulu relier Qadisha à la Constitution.

    Il lui restait peut-être à accomplir le mouvement inverse : redescendre de la Constitution vers la terre.

    Car avant d’être un symbole, Qadisha fut un refuge. Avant d’être un site patrimonial, elle fut un territoire vécu. Et parmi ceux qui ont porté cette histoire, défendu cette terre et continuent à entretenir avec elle un lien foncier et humain exceptionnel, il existe un nom qu’un récit complet de la Vallée sainte ne devrait pas oublier : Hadchit.

    Crédit photo : Père Elias Korkomaz

  • Le 4 août n’a jamais pris fin



    Il a fallu quelques secondes pour éventrer Beyrouth. Six années n’ont pas suffi pour refermer ses blessures, établir toutes les responsabilités et rendre aux Libanais la certitude que leur vie compte encore aux yeux de l’État.

    À 18 h 08, le 4 août 2020, une partie de la capitale a été balayée. Des familles ont perdu un père, une mère, un enfant, un frère ou une sœur. Plus de deux cents personnes ont été tuées, plus de sept mille blessées. Des maisons, des commerces, des hôpitaux et des quartiers entiers ont été détruits ou défigurés.

    Dans un pays déjà épuisé par l’effondrement financier, la double explosion a frappé bien davantage qu’un port. Elle a atteint le cœur même de Beyrouth et brisé ce qui restait de confiance entre les Libanais et leurs institutions.

    Six ans plus tard, les morts ne sont pas devenus des chiffres. Ils demeurent des places vides autour d’une table, des photographies que l’on regarde sans parvenir à accepter l’absence, des voix que leurs proches continuent d’entendre.

    Les blessés ne sont pas seulement ceux qui portent encore sur leur corps les traces du verre et de l’onde de choc. Il y a aussi ceux qui vivent avec la peur, les souvenirs, les sursauts, les nuits interrompues et cette sensation que le monde peut s’effondrer à nouveau sans avertissement.

    Mais le bilan du 4 août ne se limite ni aux morts, ni aux blessés, ni aux immeubles détruits.

    Il se mesure aussi en départs.

    Combien de jeunes ont quitté le Liban après ce jour-là ?

    Il serait artificiel d’attribuer toute l’émigration à l’explosion. La crise économique avait déjà volé les économies des familles, fermé les perspectives professionnelles et transformé chaque projet de vie en parcours d’obstacles.

    Mais pour beaucoup, le 4 août a constitué la rupture définitive. Il a dissipé la dernière illusion : celle de pouvoir continuer à vivre dans un pays où l’État, malgré sa faiblesse, finirait au moins par protéger ses citoyens.

    Ce soir-là, ils ont découvert qu’ils pouvaient mourir chez eux, dans leur voiture, dans leur bureau ou dans un hôpital, non pas parce qu’ils avaient choisi de prendre un risque, mais parce qu’une cargaison dangereuse avait été abandonnée pendant des années au milieu de la capitale.

    Ils ont ensuite découvert qu’après la catastrophe, le système qui n’avait pas su les protéger savait en revanche parfaitement protéger ses responsables, ralentir l’enquête, multiplier les obstacles et transformer l’exigence de justice en une interminable bataille de procédures.

    Beaucoup ne sont donc pas partis parce qu’ils avaient cessé d’aimer le Liban. Ils sont partis parce qu’ils ne croyaient plus pouvoir y construire une vie normale.

    Ils ont emporté avec eux leurs diplômes, leurs compétences, leurs projets, leurs enfants à venir et une part de l’avenir du pays. Derrière chaque billet d’avion, il y avait parfois une décision prise depuis longtemps. Mais il y avait aussi, souvent, cette phrase silencieuse : après le 4 août, je ne peux plus rester.

    Le port n’a pas seulement vidé des maisons. L’impunité qui a suivi a contribué à vider le Liban de sa jeunesse.

    C’est peut-être là l’une des conséquences les moins visibles du crime du 4 août. Les morts ont été comptés. Les blessés ont été recensés. Les dégâts ont été évalués. Mais personne ne pourra établir le nombre exact de vies libanaises qui se poursuivent désormais ailleurs parce qu’en quelques secondes, puis durant six années d’atermoiements, un pays a perdu la confiance de ses propres enfants.

    Le désastre n’est pourtant pas né le 4 août 2020.

    Pendant trente ans, les Libanais ont été progressivement habitués à ne pas demander ce qui entrait dans leur port, qui en contrôlait réellement les espaces, quelles marchandises y étaient conservées et quelles autorités pouvaient encore y faire respecter la loi.

    Nous avons fermé les yeux, parfois par peur, parfois par résignation, parfois au nom de prétendus équilibres qu’il ne fallait pas déranger. Les prétextes ont changé. Le résultat est demeuré le même : un lieu vital pour le pays a été abandonné à l’opacité, aux négligences, aux réseaux et aux rapports de force.

    Dans les premières minutes qui suivirent l’explosion, une information circula immédiatement : Israël aurait frappé un dépôt d’armes au port de Beyrouth.

    Cette hypothèse n’a pas été établie. Mais le fait qu’elle ait paru crédible à tant de Libanais disait déjà quelque chose de leur pays. Personne ne trouvait inconcevable que des armes puissent être dissimulées au cœur du port. Personne ne trouvait inconcevable qu’une guerre parallèle, échappant à l’État et à ses institutions, puisse soudain détruire la capitale.

    La première des justices à rendre reste donc la vérité.

    Toute la vérité.

    La vérité sur la cargaison, sur son arrivée, sur son stockage, sur ceux qui connaissaient le danger, sur ceux qui pouvaient agir, sur ceux qui n’ont rien fait et sur ceux qui ont ensuite contribué à empêcher l’établissement des responsabilités.

    Il ne s’agit pas de remplacer une enquête judiciaire par des certitudes politiques ou par des accusations sans preuve. Il s’agit précisément du contraire : permettre enfin à la justice d’établir les faits, de distinguer les responsabilités et de prononcer des noms.

    Car lorsque tout le monde est déclaré coupable de manière abstraite, plus personne ne l’est réellement.

    Nous avons longtemps cru qu’il suffisait d’intégrer au jeu institutionnel ceux qui conservaient leurs armes, leurs réseaux, leurs territoires et leurs allégeances pour finir par les « libaniser ».

    Nous avons cru qu’en leur accordant toujours davantage de place dans l’État, ils finiraient par se soumettre à ses règles.

    Mais à force de vouloir les ramener vers l’État sans jamais leur imposer son autorité, c’est l’État qui s’est progressivement adapté à eux. Les institutions ont appris à composer avec l’exception, à contourner les zones interdites, à accepter l’opacité et à traiter comme une réalité normale l’existence d’un pouvoir échappant à la souveraineté nationale.

    Cette naïveté n’explique pas à elle seule le 4 août. Elle a cependant contribué à fabriquer le pays dans lequel une telle catastrophe a pu devenir possible : un pays où les responsabilités sont dispersées, où les autorités se neutralisent mutuellement et où chacun protège les siens avant que tous ne s’accordent pour ne juger personne.

    Le 4 août a ainsi produit deux explosions.

    La première a détruit le port et ravagé Beyrouth. La seconde, plus lente, a détruit la confiance dans la justice, dans l’État et dans la possibilité même d’obtenir des comptes.

    Le scandale du port tient dans cette contradiction.

    L’État libanais n’a pas eu la force d’écarter le danger, de faire appliquer les décisions administratives ou de protéger sa capitale. Mais le système politique a trouvé toute la force nécessaire pour entraver la justice dès qu’elle s’est approchée de ses responsables.

    Faible devant le danger, il est devenu puissant devant la justice.

    Qui savait ? Depuis quand ? Qui pouvait agir ? Qui n’a rien fait ? Qui a empêché que l’on agisse ? Qui a ensuite contribué à ralentir ou à bloquer l’enquête ?

    Ces questions ne divisent pas le Liban. C’est leur interdiction qui le détruit.

    La commémoration du 4 août ne peut donc pas se réduire aux bougies, aux portraits, aux minutes de silence et aux discours annuels.

    Ces gestes sont nécessaires parce qu’ils maintiennent les victimes présentes dans la mémoire nationale. Mais ils deviennent insuffisants lorsqu’ils se substituent à la vérité.

    Un pays ne rend pas hommage à ses morts en répétant leurs noms une fois par an. Il leur rend hommage lorsqu’il accepte enfin d’établir les responsabilités et de juger ceux dont les actes, les fautes ou les renoncements ont conduit à leur mort.

    Six ans après, le Liban se souvient de ses morts, soigne encore ses blessés et regarde vivre au loin une partie de sa jeunesse.

    Les uns ont été arrachés à la vie. Les autres ont été contraints de reconstruire la leur ailleurs.

    Entre les deux demeure un même échec politique : celui d’un système qui n’a pas protégé les citoyens et qui refuse encore de rendre pleinement des comptes.

    Le 4 août n’appartient pas au passé.

    Il continue dans chaque blessure, dans chaque responsabilité dissimulée, dans chaque obstacle opposé à la justice et dans chaque jeune qui quitte le pays parce qu’il ne croit plus possible d’y vivre en sécurité et dans la dignité.

    Le Liban ne manque pas de mémoire.

    Il manque de justice.

    Et à force de refuser la justice, il perd aussi ses enfants.

  • Jocelyne Khoueiry, du fusil au chapelet, une même fidélité au Liban

    Jocelyne Khoueiry, du fusil au chapelet, une même fidélité au Liban



    Il y a six ans, le 31 juillet 2020, Jocelyne Khoueiry nous quittait.

    À l’époque, j’avais écrit quelques lignes pour saluer une icône de la résistance libanaise, une femme qui avait su manier le fusil comme le chapelet, tous deux au service du Liban. Six années ont passé, mais ces quelques mots restent insuffisants pour raconter une existence aussi dense. Car Jocelyne Khoueiry ne fut pas seulement cette jeune combattante dont les photographies firent le tour du monde. Elle fut aussi une responsable, une femme de foi et une militante qui consacra la seconde partie de sa vie à la défense de la personne humaine, de la famille et de la paix.

    Née à Beyrouth le 15 août 1955, jour de l’Assomption, elle n’avait pas vingt ans lorsque la guerre éclata au Liban. Le pays était alors déchiré, son État paralysé, son armée divisée et sa souveraineté profondément atteinte par la présence armée palestinienne. Comme beaucoup de jeunes de sa génération, elle ne s’engagea pas dans une guerre qu’elle avait choisie, mais dans une guerre qui s’était imposée à elle.

    Elle rejoignit les rangs des combattants Kataëb et participa dès 1975 aux affrontements du centre-ville de Beyrouth. Elle fut l’une des premières femmes à combattre ouvertement sur les fronts libanais. Son visage, son fusil et son regard déterminé devinrent rapidement les symboles d’une jeunesse qui refusait de disparaître et d’abandonner son pays.

    L’épisode le plus célèbre de son parcours militaire se déroula dans la nuit du 6 au 7 mai 1976. Avec six jeunes combattantes placées sous sa responsabilité, elle défendait une position du centre de Beyrouth lorsqu’une force palestinienne très supérieure en nombre lança son assaut. Après plusieurs heures de combat, alors que les munitions venaient à manquer, Jocelyne Khoueiry prit le risque de révéler sa position et lança une grenade qui atteignit le commandement de l’unité adverse. L’attaque fut brisée et la position conservée.

    Le récit de cette nuit entra dans la légende de la guerre libanaise. Mais Jocelyne Khoueiry en retint autre chose que la seule victoire militaire. Avant l’assaut, inquiète pour les jeunes filles qu’elle commandait, elle s’était agenouillée et avait prié la Vierge Marie de les protéger. Cette prière constitua pour elle un tournant. La combattante ne disparut pas soudainement, mais son rapport au combat, à la foi et à la vie commença à changer.

    Sa force ne tenait d’ailleurs pas seulement à son courage physique. Elle savait commander, organiser et former. En 1980, Bachir Gemayel lui confia la responsabilité de développer et d’encadrer les unités féminines. Plusieurs centaines, puis plus d’un millier de jeunes femmes, furent ainsi mobilisées ou formées. Dans un univers militaire largement masculin, elle imposa une autorité qui ne cherchait pas à imiter les hommes ni à effacer sa féminité.

    C’est l’une des dimensions les plus remarquables de son parcours. Jocelyne Khoueiry ne considérait pas qu’une femme devait cesser d’être elle-même pour participer à la défense de son pays. Elle pouvait porter les armes, exercer un commandement et se tenir en première ligne sans renoncer à sa personnalité, à sa foi ni à sa conception de la vocation féminine.

    Mais elle comprit aussi que toute guerre porte en elle le risque de perdre sa justification initiale. Lorsque la résistance destinée à protéger le Liban et ses populations commença à se transformer en affrontement pour le pouvoir à l’intérieur même du camp chrétien, elle prit ses distances. Elle refusa que les armes, légitimes lorsqu’elles défendaient une population menacée, deviennent les instruments d’une lutte fratricide.

    Elle quitta définitivement la vie militaire au milieu des années 1980. Ce choix ne fut ni une fuite ni un reniement. Elle ne condamna pas rétrospectivement ceux qui avaient résisté et ne réécrivit pas son propre passé pour le rendre plus conforme aux sensibilités du temps. Elle comprit simplement que le service du Liban exigeait désormais d’autres moyens.

    Commença alors la seconde partie de son existence, moins spectaculaire que la première, mais peut-être plus importante encore.

    Après avoir cherché un temps sa voie auprès de plusieurs communautés religieuses, elle comprit que sa place demeurait dans le monde. En 1988, elle fonda avec d’anciennes combattantes le mouvement « La Libanaise – Femme du 31 mai », en référence à la fête de la Visitation. L’image de Marie allant à la rencontre d’Élisabeth résumait la nouvelle mission qu’elle voulait confier aux femmes : porter la vie, servir, reconstruire et aller vers l’autre.

    D’autres initiatives suivirent, notamment « Oui à la Vie » et le Centre Jean-Paul II. À travers elles, Jocelyne Khoueiry vint en aide aux familles en difficulté, aux femmes vulnérables, aux couples éprouvés et à tous ceux que la guerre, la pauvreté ou les fractures sociales avaient laissés sur le bord du chemin. Après avoir défendu physiquement le Liban, elle tenta de réparer les blessures humaines et spirituelles que les armes avaient laissées derrière elles.

    Son engagement fut reconnu au-delà du Liban. Elle participa aux travaux de l’Église consacrés au Moyen-Orient et à la famille. En 2014, elle fut nommée membre du Conseil pontifical pour les laïcs par le pape François. Quelques années avant sa mort, elle obtint également un doctorat en théologie. La jeune femme photographiée avec son arme dans les ruines de Beyrouth était devenue une voix écoutée dans l’Église universelle.

    Il serait pourtant trop simple de diviser son existence en deux parties parfaitement opposées : d’abord la guerre, ensuite la foi ; d’abord le fusil, ensuite le chapelet ; d’abord la combattante, ensuite la militante de la paix.

    Il y eut chez elle une transformation profonde, mais aussi une extraordinaire continuité.

    Jocelyne Khoueiry resta toute sa vie une résistante. Elle changea de terrain et de moyens, mais elle conserva la même volonté de servir. Elle avait combattu pour empêcher la disparition du Liban. Elle œuvra ensuite pour empêcher la disparition de ce qui donne au Liban sa raison d’être : la dignité de la personne, la liberté, la famille, la foi et la rencontre entre les êtres humains.

    Son parcours ne doit donc être ni simplifié ni amputé. Effacer la combattante reviendrait à nier les circonstances tragiques dans lesquelles une génération de jeunes Libanais dut prendre les armes pour défendre son existence. Ne retenir que la combattante ferait disparaître l’immense chemin spirituel et humain qu’elle accomplit ensuite.

    Elle assumait l’une et l’autre.

    Dans une époque qui préfère souvent condamner le passé sans chercher à le comprendre, Jocelyne Khoueiry nous rappelle qu’un être humain peut rester fidèle à ses engagements tout en approfondissant le sens qu’il leur donne. Elle ne passa pas du courage à la faiblesse, mais d’une forme de courage à une autre. Il lui avait fallu du courage pour tenir une position sous le feu. Il lui en fallut également pour déposer les armes, refuser les luttes fratricides et consacrer sa vie à ceux qui souffraient.

    Elle mourut le 31 juillet 2020, après une longue maladie, quelques jours seulement avant l’explosion qui dévasta le port et une partie de Beyrouth. Elle n’assista pas à cette nouvelle blessure infligée à la ville qu’elle avait défendue dans sa jeunesse. Elle fut veillée au Carmel de la Théotokos et de l’Unité, près de Harissa, avant d’être inhumée dans le caveau familial à Ghosta.

    Six ans après sa disparition, son message demeure.

    Le Liban ne se sauvera pas seulement par les discours, les compromis politiques ou les arrangements entre dirigeants. Il a besoin de femmes et d’hommes capables de servir une cause plus grande qu’eux, de résister lorsque la résistance est nécessaire, mais aussi de savoir transformer leur engagement lorsque les circonstances l’exigent.

    Jocelyne Khoueiry avait manié le fusil et le chapelet. Il ne s’agissait pas de deux fidélités contradictoires, mais de deux moments d’une même vie offerte au Liban.

    C’est pour cela que son souvenir reste vivant.

    Et c’est pour cela que mon admiration pour elle demeure intacte.

  • Le piège de l’attente extérieure



    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.

    Le souverainisme libanais repose sur une idée simple : la décision nationale doit revenir à l’État libanais, et à lui seul. La guerre et la paix ne peuvent pas dépendre d’une organisation armée. La politique étrangère ne peut pas être confisquée par un parti. Le territoire ne peut pas être administré selon deux légitimités parallèles. L’armée ne peut pas être une force parmi d’autres.

    Tout cela est juste.

    Mais une contradiction traverse souvent les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais : elles réclament la souveraineté intérieure tout en attendant, trop souvent, qu’un facteur extérieur vienne la rendre possible à leur place.

    Elles attendent une pression américaine. Elles attendent une initiative française. Elles attendent une décision saoudienne. Elles attendent un changement iranien. Elles attendent un accord régional. Elles attendent parfois une erreur du Hezbollah, une impatience israélienne, une crise internationale ou une fenêtre diplomatique.

    Bien sûr, aucun pays ne vit hors du monde. Le Liban, moins encore que d’autres, ne peut ignorer les équilibres régionaux, les rapports de force internationaux, les intérêts américains, français, saoudiens, iraniens, syriens ou israéliens. Un petit pays doit savoir lire les puissances. Il doit savoir parler aux alliés. Il doit savoir utiliser les ouvertures diplomatiques. Il doit savoir inscrire sa cause dans un environnement plus large.

    Mais le problème commence lorsque l’attente extérieure devient un substitut à la stratégie nationale.

    Une cause souverainiste peut chercher des alliés. Elle ne peut pas leur demander d’exercer sa souveraineté à sa place.

    L’allié n’est pas une stratégie

    L’erreur serait de croire que le soutien extérieur suffit.

    Un allié peut aider. Il peut soutenir une armée. Il peut exercer une pression diplomatique. Il peut imposer des sanctions. Il peut ouvrir une négociation. Il peut garantir un accord. Il peut modifier un équilibre régional. Il peut donner du temps, de l’espace, des moyens ou une protection.

    Mais il ne construit pas, à la place des Libanais, le rapport de force intérieur qui permet à l’État de redevenir souverain.

    Il ne remplace pas une majorité organisée. Il ne remplace pas une stratégie parlementaire. Il ne remplace pas une politique gouvernementale. Il ne remplace pas une administration libérée des influences parallèles. Il ne remplace pas une justice capable d’agir. Il ne remplace pas une armée politiquement couverte. Il ne remplace pas une opinion publique préparée à comprendre le prix de la souveraineté.

    Un allié extérieur peut accompagner une stratégie nationale. Il ne peut pas en tenir lieu.

    C’est ici que se trouve le piège. Lorsque les forces souverainistes n’ont pas de méthode intérieure, elles se tournent vers l’extérieur comme vers une méthode de remplacement. Elles espèrent que les pressions venues d’ailleurs accompliront ce qu’elles n’ont pas réussi à organiser depuis l’intérieur.

    Alors la politique nationale devient une attente.

    On observe Washington. On interprète Paris. On commente Riyad. On surveille Téhéran. On analyse Tel-Aviv. On attend les signaux, les visites, les communiqués, les médiations, les messages indirects, les sanctions possibles, les accords à venir.

    Mais pendant ce temps, qui construit au Liban même les conditions politiques de la souveraineté ?

    L’attente transforme les acteurs en spectateurs

    L’attente extérieure a un effet dangereux : elle transforme des acteurs politiques en spectateurs du rapport de force.

    Au lieu d’organiser le pays, on commente le monde. Au lieu de produire une stratégie, on analyse les intentions des puissances. Au lieu de fixer un calendrier national, on attend le calendrier des autres. Au lieu d’assumer une ligne intérieure, on espère qu’une contrainte extérieure viendra rendre cette ligne moins coûteuse.

    Cette attitude peut donner l’impression de la lucidité. Elle consiste à dire : le Liban est faible, il ne peut pas agir seul, il faut attendre le bon moment, il faut attendre que les rapports de force régionaux évoluent, il faut attendre que les grandes puissances se mettent d’accord.

    Il y a là une part de vérité. Aucun combat politique sérieux ne peut ignorer les rapports de force.

    Mais la lucidité peut devenir une excuse.

    À force d’attendre le bon moment, on finit par ne jamais le préparer. À force d’attendre que les autres bougent, on finit par ne plus bouger soi-même. À force de vouloir éviter un affrontement prématuré, on finit par rendre impossible tout affrontement décisif.

    La souveraineté ne se reconquiert pas seulement en attendant que les circonstances deviennent favorables. Elle se reconquiert en construisant, avant même que ces circonstances n’arrivent, la capacité de les utiliser.

    Car une fenêtre extérieure ne sert à rien si personne, à l’intérieur, n’est prêt à la pousser.

    Le Hezbollah sait attendre

    Il faut aussi comprendre que l’attente n’est pas neutre.

    Le Hezbollah sait attendre. Il sait absorber les pressions. Il sait traverser les périodes difficiles. Il sait transformer les délais en espace politique. Il sait reculer dans le discours sans renoncer dans les faits. Il sait négocier sans abandonner l’essentiel. Il sait laisser les autres croire que le temps travaille contre lui, alors qu’il peut parfois travailler pour lui.

    C’est une erreur de croire qu’une pression extérieure, parce qu’elle existe, produit automatiquement un résultat intérieur.

    Une sanction peut affaiblir. Une guerre peut modifier un équilibre. Une pression diplomatique peut gêner. Une évolution régionale peut réduire une marge de manœuvre. Mais rien de tout cela ne supprime mécaniquement une capacité de blocage interne.

    Tant que l’État libanais n’a pas construit les moyens politiques, institutionnels et militaires de récupérer sa décision, l’adversaire conserve un espace. Tant que le pouvoir officiel ne transforme pas les pressions extérieures en décisions intérieures, l’anomalie demeure. Tant que les forces souverainistes ne savent pas dire comment elles passent du diagnostic à l’action, le temps reste ouvert à tous les contournements.

    Le Hezbollah n’a pas besoin de convaincre tout le pays pour conserver une partie de son pouvoir. Il lui suffit souvent de bloquer, d’attendre, de fragmenter, de déplacer le débat, de rendre chaque décision plus coûteuse, plus lente, plus ambiguë.

    Face à cela, l’attente extérieure peut devenir une forme d’impuissance intérieure.

    Elle donne l’impression que le rapport de force est en train de se régler ailleurs. Mais l’État, lui, ne revient jamais d’ailleurs. Il revient lorsque des institutions nationales retrouvent la capacité de décider.

    Le soutien extérieur doit servir une stratégie intérieure

    La question n’est donc pas de refuser les soutiens extérieurs.

    Ce serait absurde. Le Liban a besoin d’alliés. Il a besoin d’un appui diplomatique. Il a besoin d’un soutien à son armée. Il a besoin d’une pression internationale sur les armes hors État. Il a besoin que les puissances cessent de traiter l’anomalie libanaise comme un simple élément d’équilibre régional.

    Mais ce soutien doit servir une stratégie intérieure. Il ne doit pas la remplacer.

    Une politique souverainiste sérieuse doit partir du Liban lui-même.

    Elle doit définir ce qu’elle veut obtenir, dans quel ordre, par quels moyens, avec quels alliés internes, avec quelle majorité, avec quelle couverture gouvernementale, avec quel rôle pour l’armée, avec quel calendrier, avec quelles conditions de négociation, avec quelles lignes rouges et avec quelle capacité de rupture.

    Alors seulement, le soutien extérieur peut devenir utile.

    Sinon, il reste suspendu.

    Il produit des communiqués, des visites, des encouragements, des promesses, parfois des sanctions, parfois des aides. Mais il ne produit pas nécessairement une souveraineté.

    Un appui extérieur ne devient décisif que lorsqu’il rencontre une volonté intérieure structurée. Il ne suffit pas qu’une capitale étrangère dise que l’État libanais doit exercer son autorité. Encore faut-il que les forces libanaises qui prétendent défendre cette autorité sachent comment la faire exister.

    C’est la différence entre être aidé et être porté.

    Un pays peut être aidé par ses alliés. Il ne doit jamais être porté à leur place.

    La souveraineté ne se délègue pas à ses amis

    Il est facile de dénoncer la tutelle d’un adversaire. Il est plus difficile de refuser la dépendance confortable à l’égard d’un allié.

    Pourtant, le principe est le même : la souveraineté ne se délègue pas.

    Elle ne se délègue pas à l’Iran. Elle ne se délègue pas à la Syrie. Elle ne se délègue pas à Israël. Elle ne se délègue pas davantage à Washington, Paris, Riyad ou à n’importe quelle autre capitale, même amie.

    Un allié peut soutenir la souveraineté libanaise. Il ne peut pas être le lieu où elle se décide.

    C’est là que le souverainisme doit être cohérent avec lui-même. Il ne peut pas réclamer que la décision nationale soit libérée d’une tutelle pour la suspendre ensuite à une autre volonté extérieure. Il ne peut pas demander que le Hezbollah cesse de recevoir ses orientations de l’étranger, tout en attendant que l’étranger règle le problème libanais à la place de l’État libanais.

    La souveraineté n’est pas seulement le refus de l’ingérence hostile. Elle est aussi le refus de l’impuissance assistée.

    Elle suppose une capacité propre. Une volonté propre. Une méthode propre. Une responsabilité propre.

    Le Liban doit parler avec ses alliés. Mais il doit décider par lui-même. Il doit recevoir des soutiens. Mais il doit construire sa force intérieure. Il doit inscrire sa cause dans les rapports de force régionaux. Mais il ne doit pas devenir l’objet passif de ces rapports de force.

    Sinon, le souverainisme se retourne contre lui-même : il devient une demande adressée aux autres, et non une capacité nationale.

    Conclusion

    Le piège de l’attente extérieure est l’un des grands pièges du souverainisme libanais.

    Il permet de rester fidèle aux bons principes tout en reportant sans cesse le moment de l’action. Il permet de dénoncer l’anomalie tout en attendant qu’une puissance extérieure la résolve. Il permet de parler d’État tout en différant la construction du rapport de force intérieur qui permettrait à l’État de redevenir réel.

    Mais la souveraineté ne s’attend pas.

    Elle se prépare.

    Elle s’organise.

    Elle se décide.

    Un soutien extérieur peut ouvrir une fenêtre. Il ne remplace pas une maison.

    Le Liban ne redeviendra pas souverain parce que d’autres auront décidé de sa souveraineté. Il le redeviendra lorsque ses propres forces politiques seront capables de transformer une cause juste en puissance nationale.

    Avoir raison ne suffit plus.

    Attendre que les autres donnent raison au Liban ne suffit pas davantage.

    Il faut désormais que cette raison devienne une force intérieure.

  • Armée du Liban-Sud : l’histoire confisquée d’un abandon



    L’histoire de l’Armée du Liban-Sud est généralement racontée depuis son effondrement de mai 2000 : une force supplétive d’Israël, vaincue par le Hezbollah, dont les membres auraient fui pour échapper à la justice libanaise. Ce récit s’appuie sur des faits réels, mais les ordonne de manière à servir la légende du vainqueur. Il efface l’origine régulière de la force de Saad Haddad, transforme un retrait israélien unilatéral en victoire militaire, présente l’ALS comme une milice exclusivement chrétienne et confond, parmi les personnes parties en Israël, les responsables militaires, leurs familles et de simples habitants.

    Il ne s’agit ni de blanchir l’ALS ni de nier les crimes commis dans la zone contrôlée avec Israël. Il s’agit de restituer toute sa trajectoire : une mission confiée par l’armée libanaise, progressivement abandonnée par l’État, devenue dépendante d’Israël, puis sacrifiée lors d’un retrait qui livra au Hezbollah le terrain, mais aussi le récit des événements.

    Au commencement, la dissidence n’était pas celle de Haddad

    Pour comprendre l’ALS, il faut revenir à la désagrégation de l’armée libanaise en 1976. La première dissidence militaire structurée est celle du lieutenant Ahmad al-Khatib. Celui-ci rompt avec le commandement, entraîne avec lui des militaires, s’empare d’armements et constitue l’Armée du Liban arabe, alignée sur le Mouvement national libanais et l’Organisation de libération de la Palestine.

    La situation de Saad Haddad est alors différente. Le commandement de l’armée lui confie la mission de regrouper les unités demeurées dans plusieurs localités du Sud et d’y maintenir une présence militaire libanaise. Ses hommes ne sont donc pas, au départ, des déserteurs constitués en milice contre l’État. Ils continuent même, pendant un temps, à recevoir leurs soldes de l’armée.

    Ce point de départ est déterminant. Présenter Haddad comme dissident dès l’origine revient à raconter l’histoire à rebours, à partir de ce que sa force deviendra ultérieurement. En 1976, la dissidence est d’abord celle d’Al-Khatib ; la force de Haddad procède encore d’une mission confiée par l’institution militaire.

    La suite n’en est pas pour autant absoute. Coupés de Beyrouth, insuffisamment soutenus et confrontés aux organisations palestiniennes ainsi qu’à leurs alliés libanais, les militaires du Sud se rapprochent d’Israël. Le ravitaillement et l’assistance deviennent progressivement une dépendance politique et militaire. Les affrontements avec l’armée libanaise, la proclamation du « Liban libre » par Haddad, puis l’intégration de cette force au dispositif israélien marquent une rupture désormais explicite.

    Sous Antoine Lahad, l’Armée du Liban-Sud devient une organisation structurée, financée et équipée par Israël, participant au fonctionnement de la zone dite de sécurité. Elle combat le Hezbollah et d’autres organisations armées, mais sert également une occupation étrangère et un appareil sécuritaire dont la prison de Khiam restera le symbole le plus sombre.

    Son origine régulière ne supprime donc pas ses responsabilités ultérieures. Mais celles-ci ne peuvent être comprises sans la faute initiale de l’État : avoir confié une mission à ses soldats, puis les avoir laissés chercher ailleurs la protection qu’il n’était plus capable de leur assurer.

    Il faut aussi rompre avec l’image d’une ALS exclusivement chrétienne. Son commandement était largement chrétien, mais ses effectifs étaient, en ordre de grandeur, composés pour moitié de chrétiens, l’autre moitié étant principalement constituée de chiites, mais aussi de druzes et de sunnites. L’ALS fut donc une force libanaise multiconfessionnelle issue de la société du Sud, même si son alliance avec Israël et la composition de son encadrement lui donnèrent progressivement une image principalement chrétienne.

    Mai 2000 : un retrait israélien transformé en victoire du Hezbollah

    Le retrait israélien de mai 2000 ne fut pas l’aboutissement d’une défaite militaire de Tsahal. Le Hezbollah avait certainement contribué à rendre la présence israélienne coûteuse, en vies humaines comme sur le plan politique. Mais le gouvernement d’Ehud Barak avait décidé de quitter unilatéralement le Liban, conformément à une promesse électorale et à un calcul stratégique israélien.

    Israël ne fut pas chassé à l’issue d’une bataille décisive et le Hezbollah ne reconquit pas militairement le territoire. Tsahal se retira selon le calendrier arrêté par son gouvernement ; l’ALS s’effondra avec le départ de son protecteur ; le Hezbollah investit le vide laissé par ces deux forces et par l’absence de l’État libanais.

    Le parti transforma ensuite cette séquence en récit de « libération par la résistance ». La construction fut politiquement redoutable : une décision israélienne devint une victoire exclusive du Hezbollah, puis cette victoire proclamée fut utilisée pour justifier le maintien permanent de ses armes.

    La victoire la plus tangible du Hezbollah en mai 2000 fut ainsi intérieure. Elle s’exerça contre une force libanaise en pleine désagrégation, contre ses familles et contre une population que l’État avait laissée sans protection. La fuite vers Israël devint le trophée du vainqueur et permit de confondre dans une même accusation les dirigeants de l’ALS, les combattants subalternes, les employés civils et les simples habitants.

    Les personnes qui franchirent la frontière n’étaient pourtant pas toutes membres de l’ALS. Aux militaires s’ajoutaient leurs épouses, leurs enfants, leurs parents, des travailleurs liés à l’économie de la zone frontalière et des citoyens qui redoutaient l’autorité de fait du Hezbollah sur un territoire où l’armée libanaise ne se déployait pas immédiatement.

    Ils n’étaient pas davantage tous chrétiens. L’exode fut probablement plus chrétien que l’ALS elle-même, parce qu’une partie importante de ses cadres chrétiens choisit le départ, tandis que de nombreux combattants chiites ou sunnites de rang inférieur restèrent et se livrèrent aux autorités. Mais des chiites et des druzes partirent eux aussi avec leurs familles.

    Les responsables les plus directement impliqués dans les activités militaires, les interrogatoires ou les crimes commis dans la zone de sécurité auraient vraisemblablement fui même en présence de l’armée libanaise. Beaucoup d’autres auraient cependant pu rester si l’État avait organisé la reprise immédiate du territoire, envoyé l’armée, la police, des magistrats et une administration civile, et garanti que chacun serait jugé individuellement pour ses propres actes.

    Or, les 23 et 24 mai 2000, le choix concret n’était pas entre Israël et la protection de la République. Il était entre une frontière qui se fermait et un territoire où le Hezbollah devenait l’autorité armée dominante.

    Certains Libanais fuyaient donc la justice. D’autres fuyaient surtout l’absence de leur pays.

    De l’abandon du Sud à la confiscation de la souveraineté

    Le retrait israélien aurait dû mettre fin à l’exception armée du Hezbollah. L’accord de Taëf prévoyait le démantèlement de toutes les milices et la remise de leurs armes à l’État. Aucun statut militaire permanent n’y était accordé à une organisation au titre de « résistance ».

    La distinction entre les milices désarmées et le Hezbollah autorisé à conserver ses armes résulta d’une décision politique prise dans le cadre de la tutelle syrienne. Elle ne découlait pas du texte de Taëf.

    Même en acceptant l’argument selon lequel les armes du Hezbollah étaient provisoirement liées à la présence israélienne, cette justification officielle disparaissait en juin 2000. Les Nations unies certifièrent alors que le retrait satisfaisait aux résolutions 425 et 426, adoptées le 19 mars 1978 après l’opération Litani. La résolution 425 demandait à la fois le retrait israélien et le rétablissement de l’autorité effective de l’État libanais dans le Sud.

    Le moment était donc particulièrement favorable à une remise organisée des armes. Il ne s’agissait pas nécessairement d’envoyer l’armée affronter brutalement le Hezbollah. Le parti pouvait présenter la fin de son activité militaire comme l’achèvement de la mission officiellement invoquée. Ses combattants pouvaient être reconnus, accompagnés vers la vie civile ou intégrés individuellement dans les institutions légales.

    Mais aucun processus ne fut engagé, aucun calendrier ne fut fixé, aucune restitution progressive du monopole de la force à l’État ne fut même sérieusement envisagée.

    La raison principale ne résidait pas dans une volonté syrienne de poursuivre le conflit israélo-arabe. La priorité de Damas était le contrôle du Liban. Le maintien du Hezbollah armé s’inscrivait dans le compromis progressivement établi entre la Syrie et l’Iran : schématiquement, à Damas la prééminence politique, sécuritaire et institutionnelle sur le pays ; à Téhéran la préservation d’une organisation idéologique et militaire qui lui était liée.

    Désarmer le Hezbollah après mai 2000 aurait permis à l’armée libanaise de reprendre seule le Sud et à l’État de commencer à retrouver une souveraineté incompatible avec la domination syrienne. La revendication des fermes de Chebaa et la poursuite proclamée de la « résistance » fournirent alors le prétexte nécessaire à la prolongation de l’exception.

    Le tandem Hezbollah-Amal consolida ainsi son emprise sur le Sud, selon une répartition complémentaire : au Hezbollah la force armée, le contrôle sécuritaire et le récit de la résistance ; à Amal une large partie de l’encadrement politique, administratif et clientéliste. Le départ israélien ne fut donc pas suivi par le retour de la souveraineté exclusive de la République.

    Israël porte également sa part de responsabilité. Après l’échec, au début des années 1980, de sa stratégie d’alliance avec les forces chrétiennes, l’assassinat de Bachir Gemayel et l’effondrement de l’accord du 17 mai, l’État hébreu avait renoncé à remodeler l’ordre politique libanais. En 2000, il préféra quitter le territoire et gérer depuis sa frontière un ennemi qu’il croyait plus prévisible et plus facilement dissuadable que les acteurs mouvants d’une guerre libanaise sans fin.

    Une logique comparable sera reprise quelques années plus tard à Gaza : retrait unilatéral, réduction du coût direct de l’occupation, surveillance technologique et pari sur la capacité de contenir à distance l’organisation armée installée de l’autre côté de la frontière.

    Le calcul israélien parut fonctionner pendant un temps. Après 2006, une dissuasion relative s’installa, tandis que le Hezbollah développait pourtant des capacités militaires considérables. Mais le 7 octobre 2023 détruisit cette doctrine. Il démontra qu’une organisation considérée comme contenue, surveillée et dissuadée pouvait préparer une attaque majeure au voisinage immédiat d’Israël.

    Cette rupture doctrinale fut rapidement transposée au front libanais. Israël ne voulait plus seulement dissuader le Hezbollah, mais empêcher qu’une organisation comparable puisse conserver durablement les moyens d’une attaque frontalière. Vingt-six ans après la prétendue « victoire » de 2000, une part importante du Sud a été ravagée et nombre de ses habitants ont de nouveau été déplacés.

    Une victoire stratégique se mesure à ce qu’elle protège et à ce qu’elle construit. Si mai 2000 avait constitué la victoire nationale proclamée par le Hezbollah, le Sud aurait été remis à l’État, ses habitants auraient vécu sous la protection de l’armée libanaise et ses villages n’auraient pas été ramenés, un quart de siècle plus tard, au cœur d’une guerre dévastatrice.

    Le Hezbollah a remporté en 2000 la bataille du récit. Il a également remporté une victoire intérieure contre ceux qui partirent, abandonnés par la République. Mais il n’a pas assuré la libération durable du Sud.

    L’histoire de l’ALS demeure ainsi celle d’un abandon en chaîne. En 1976, l’État abandonne progressivement ses soldats et ses citoyens. En 2000, Israël abandonne l’ALS, tandis que le Liban refuse de reprendre immédiatement et pleinement son territoire. La Syrie et l’Iran préservent ensuite l’arme du Hezbollah dans le cadre de leur compromis sur le Liban, au détriment du monopole de l’État.

    L’ALS doit être jugée pour ce qu’elle est devenue et ses responsables pour les actes qu’ils ont commis. Mais le Liban ne comprendra jamais cette histoire s’il continue à la lire dans le récit fabriqué par le Hezbollah.

    À deux reprises, en 1976 puis en 2000, le Sud ne fut pas livré par la seule force de ses adversaires. Il le fut aussi par le vide laissé par la République.

  • Hezbollah : Trump dit-il tout haut ce qu’al-Charaa pense tout bas ?ezbollah : Trump dit-il tout haut ce qu’al-Charaa pense tout bas ?



    Le récit dominant présente les États-Unis comme désireux d’entraîner la Syrie contre le Hezbollah, face à un Ahmed al-Charaa soucieux d’éviter une nouvelle guerre. Mais l’ordre chronologique des déclarations permet une autre lecture. Trump pourrait exprimer publiquement non pas une décision arrêtée à Damas, mais une hostilité et un désir stratégique que le président syrien ne peut assumer ouvertement.

    En mars, Washington pousse et Damas hésite

    Le 17 mars 2026, Reuters révélait que les États-Unis avaient encouragé les nouvelles autorités syriennes à envisager l’envoi de forces dans l’est du Liban afin d’aider au désarmement du Hezbollah. Damas hésitait, craignant d’être aspiré dans la guerre régionale, de subir une riposte iranienne et d’alimenter de nouvelles tensions confessionnelles. L’émissaire américain Tom Barrack a ensuite qualifié ces informations de fausses, mais l’agence indiquait avoir interrogé dix sources syriennes, occidentales et européennes.

    À première vue, les rôles paraissaient donc clairement distribués : Washington proposait, Damas freinait. Pourtant, l’enquête décrivait une position syrienne plus complexe qu’un refus catégorique. Le pouvoir examinait prudemment l’hypothèse et, selon un responsable militaire syrien, l’option d’une intervention en cas d’affrontement entre l’État libanais et le Hezbollah demeurait sur la table. Le désaccord pouvait ainsi porter moins sur l’objectif — l’affaiblissement du Hezbollah — que sur le moment, les conditions et les conséquences d’une opération au Liban.

    Cette distinction est essentielle. Pour Ahmed al-Charaa et les hommes issus de l’ancienne rébellion syrienne, le Hezbollah n’est pas une milice étrangère parmi d’autres. Il a combattu pendant des années aux côtés de Bachar el-Assad contre ceux qui dirigent aujourd’hui la Syrie. Son affaiblissement répond donc à une préoccupation sécuritaire immédiate, mais également à une hostilité politique et historique profonde.

    Le 31 mars, al-Charaa fixe néanmoins publiquement sa doctrine : la Syrie restera en dehors du conflit régional tant qu’elle ne sera pas directement agressée et que des solutions diplomatiques resteront possibles. Après quatorze années de guerre, explique-t-il, son pays n’est pas prêt à vivre une nouvelle expérience militaire. Cette prudence ne signifie pas nécessairement l’absence de volonté ; elle traduit d’abord la conscience du coût d’une nouvelle guerre.

    En juin, Trump prononce l’implicite

    La séquence change de nature les 16 et 17 juin. Lors du sommet du G7, Donald Trump affirme que, si Israël ne peut régler le problème du Hezbollah sans provoquer trop de destructions et de victimes, la Syrie pourrait « faire le travail ». Il révèle ensuite avoir personnellement parlé du Hezbollah avec al-Charaa. Interrogé sur la disponibilité du président syrien à agir, il promet d’en dire davantage ultérieurement.

    Trump ne formule donc pas seulement une hypothèse géopolitique abstraite. Il associe sa proposition à une conversation directe avec le président syrien, dont il souligne l’hostilité envers le Hezbollah. Il affirme même avoir suggéré à Israël de laisser la Syrie s’en charger, parce qu’elle accomplirait, selon lui, un travail plus précis et moins destructeur.

    Ahmed al-Charaa est alors contraint de rétablir publiquement une distance. Le 22 juin, il dément toute intention d’intervention militaire au Liban et affirme rechercher des relations économiques, non militaires, entre les deux pays. Mais son démenti reste soigneusement circonscrit. Il ne nie pas que le Hezbollah représente un problème pour la Syrie ; il refuse surtout l’entrée de forces syriennes au Liban et le retour à une logique de tutelle.

    La visite à Beyrouth du ministre syrien des Affaires étrangères, Assaad al-Chibani, le 2 juillet, confirme cette ligne prudente. Damas se dit disposé à rencontrer le Hezbollah « si les intérêts l’exigent », tout en assurant ne pas vouloir intervenir dans les affaires intérieures libanaises. La Syrie ne ferme donc aucune porte : elle récuse l’expédition militaire, mais entend conserver sa capacité d’action politique, sécuritaire et diplomatique.

    Cette position n’est pas contradictoire. Al-Charaa peut souhaiter la neutralisation du Hezbollah comme force armée hostile, la fermeture de ses réseaux et l’interruption des trafics d’armes, tout en considérant qu’une intervention ouverte au Liban serait prématurée et contre-productive. Elle réveillerait immédiatement le souvenir de l’occupation syrienne, permettrait au Hezbollah de revêtir de nouveau les habits de la « résistance » et risquerait de retourner contre Damas une partie des Libanais aujourd’hui opposés au parti.

    En juillet, Trump insiste et Rubio freine

    L’hypothèse se renforce encore au mois de juillet. Le 15, dans un entretien à Fox News, Trump affirme qu’al-Charaa pourrait s’occuper du Hezbollah d’une manière plus précise qu’Israël et ajoute : « Je sais qu’il veut le faire. »

    Le 21 juillet, devant le président libanais Joseph Aoun, Trump revient une nouvelle fois sur le sujet. Il déclare qu’al-Charaa « aimerait intervenir et faire quelque chose » contre le Hezbollah, qu’il combat depuis longtemps, et qu’il serait selon lui très efficace. La répétition devient significative : Trump ne présente plus seulement l’implication syrienne comme sa propre idée, mais comme une aspiration attribuée au président syrien.

    Le lendemain, Marco Rubio adopte un ton très différent. Il reconnaît que les autorités syriennes ne sont « pas de grandes admiratrices du Hezbollah » et que celui-ci constitue un ennemi susceptible de chercher à renverser ou à déstabiliser le nouveau pouvoir. Mais il ajoute que Washington encourage la Syrie à se concentrer sur ses immenses défis intérieurs et à sécuriser sa frontière afin d’empêcher la circulation des armes.

    La déclaration de Rubio ressemble alors moins à l’ordre donné à une Syrie réticente d’aller combattre au Liban qu’à un rappel des limites à respecter : contrôler les frontières, empêcher le réarmement du Hezbollah et défendre le territoire syrien, sans se lancer dans une aventure militaire extérieure.

    L’intuition ne peut évidemment pas être prouvée sans connaître le contenu des échanges privés entre Trump et al-Charaa. Il faut également envisager que le président américain projette sa propre préférence sur le dirigeant syrien ou utilise la menace d’une intervention de Damas pour faire pression sur Israël, le Liban et le Hezbollah.

    Mais la répétition des propos de Trump, leur référence constante à l’hostilité personnelle d’al-Charaa envers le Hezbollah et le recadrage immédiat de Rubio rendent l’hypothèse d’une simple invention américaine moins convaincante.

    Al-Charaa n’a probablement pas décidé d’envoyer son armée au Liban. Il peut en revanche désirer profondément la fin du Hezbollah comme puissance militaire autonome, relais iranien et menace contre la nouvelle Syrie. Trump aurait alors fait ce qu’il fait souvent : transformer une disposition implicite, une disponibilité conditionnelle ou un désir stratégique en déclaration publique spectaculaire.

    Il n’aurait pas mis dans la tête d’al-Charaa l’idée d’en finir avec le Hezbollah. Il aurait dit tout haut non pas ce que le président syrien a décidé, mais ce qu’il pense peut-être tout bas.

  • Elias Hoyek : de la famine de la Montagne à la naissance du Liban

    Elias Hoyek : de la famine de la Montagne à la naissance du Liban



    À la fin du mois de juillet, l’Église maronite ne célèbre pas seulement la mémoire d’un homme du passé. Elle remet au cœur de la mémoire libanaise une figure rare : celle du pasteur qui devient la conscience d’un peuple, de la foi qui se fait responsabilité, de l’Église qui ne se replie pas sur elle-même, mais porte le souci de l’homme, de la patrie et de l’État.

    Le 25 juillet 2026, le patriarche Elias Boutros Hoyek sera proclamé bienheureux à Dimane, après l’approbation par le pape Léon XIV, le 22 mai 2026, du décret reconnaissant un miracle attribué à son intercession. Le Saint-Siège sera représenté lors de la célébration par le cardinal Marcello Semeraro, préfet du dicastère pour les Causes des saints, au cours d’une messe présidée par le patriarche maronite, le cardinal Béchara Boutros Raï.

    Mais la question la plus profonde n’est pas seulement : qui est Hoyek, que l’Église s’apprête à béatifier ? Elle est plutôt : pourquoi Hoyek revient-il aujourd’hui, dans ce moment libanais précis ?

    Elias Hoyek est né à Helta, dans le caza de Batroun, le 4 décembre 1843. Il fut élu évêque en 1889, puis patriarche maronite le 6 janvier 1899, avant d’être intronisé le 9 janvier de la même année. Il demeura sur le siège patriarcal jusqu’à sa mort, en 1931. Il est le soixante-douzième patriarche maronite, mais sa place dans l’histoire libanaise dépasse largement son rang dans la succession des patriarches.

    Hoyek ne fut pas un homme politique entré dans l’Église, ni un homme d’Église séduit par la politique. Il fut un pasteur qui comprit que, dans les grandes heures de l’histoire, la pastorale ne se limite pas à la parole. Avant que son nom ne soit cité à la conférence de la paix, avant qu’il ne soit associé à la naissance du Grand Liban, il avait commencé là où commence toute véritable renaissance : par l’homme, par l’éducation, par la famille, par la construction des institutions.

    C’est là que prend tout son sens la fondation, avec Mère Rosalie Nasr et Sœur Stéphanie Cardouche, de la Congrégation des Sœurs maronites de la Sainte-Famille, en 1895. Cette initiative ne fut pas un simple détail religieux interne. Elle portait une vision sociale précoce : une société ne se relève pas sans la femme, la famille ne se protège pas par des slogans, et l’éducation n’est pas un luxe, mais l’une des conditions de la survie et de l’élévation d’un peuple.

    Puis vint la Première Guerre mondiale. Et avec elle, la grande famine.

    C’est alors que Hoyek sortit de la seule figure du chef ecclésiastique pour prendre celle du pasteur dans toute sa plénitude. La faim ne demandait pas la confession de celui qu’elle frappait. Le malheur ne distinguait pas un village d’un autre. Il ouvrit les couvents et les maisons de l’Église aux affamés et aux déplacés, et mit ce qu’il pouvait des ressources ecclésiales au service de la protection des hommes, sans distinction religieuse. Les autorités ottomanes allèrent jusqu’à le condamner à l’exil, avant que des interventions ecclésiales et diplomatiques n’empêchent l’exécution de cette décision.

    C’est dans cette épreuve que se révéla la sainteté concrète de Hoyek. La sainteté n’est pas une fuite hors de l’histoire, ni un retrait loin des souffrances humaines. Elle est la capacité de se tenir au milieu de l’effondrement. Le bienheureux n’est pas celui qui s’élève au-dessus de la tragédie, mais celui qui y descend en portant du pain, de l’espérance et du sens.

    De la famine de la Montagne, Hoyek passa ensuite au combat pour le pays.

    Après la chute de l’Empire ottoman, le patriarche ne se rendit pas à Paris pour demander un privilège confessionnel ou un refuge pour les chrétiens. Il y porta une conception d’un Liban viable : un Liban dans ses frontières naturelles, historiques et économiques ; un Liban qui ne se réduit pas à la Montagne et ne s’enferme pas dans la peur ; un Liban qui possède son littoral, sa plaine, sa montagne, sa Békaa, son Nord et son Sud ; un Liban qui accueille ses communautés sans les dissoudre, et les rassemble sous l’idée de l’État.

    Là se trouve le cœur de Hoyek : il n’a pas contribué à la naissance d’un État pour les chrétiens, mais à celle d’une patrie pour les Libanais.

    C’est pourquoi il ne faut pas réduire cet homme à un récit confessionnel étroit. Il est bien sûr un patriarche maronite. Il est le fils de l’Église syriaque antiochienne maronite. Il a porté le souci de sa communauté dans un temps de danger. Mais sa grandeur est précisément de ne pas avoir transformé la peur de cette communauté en projet d’isolement. Il l’a transformée en responsabilité nationale. Il n’a pas dit que les chrétiens avaient besoin d’une protection en dehors de l’État. Il a agi comme si leur rôle historique était de contribuer à l’édification de l’État lui-même.

    Sous cet angle, sa béatification devient un événement libanais autant qu’un événement ecclésial. Dans un pays où la souveraineté se défait, où la décision nationale est disputée par des forces de fait, où l’État devient parfois une façade plus qu’une autorité, Hoyek revient nous rappeler que le Liban ne peut pas reposer sur la coexistence de petits États dans l’État. Il suppose un pays clair, des frontières claires, une seule autorité, et des institutions au service de tous ses enfants.

    Ce qu’il y a peut-être de plus beau dans le retour de Hoyek aujourd’hui, c’est qu’il libère la mémoire maronite elle-même de la tentation du repli. La mémoire qu’il incarne n’est pas seulement une mémoire de peur. Elle est une mémoire de fondation. Elle n’est pas celle d’une communauté cherchant une garantie, mais celle d’une communauté qui a vu en elle-même une responsabilité envers toute une patrie. La différence est considérable. Celui qui a peur cherche une protection. Celui qui fonde construit un État.

    Lorsque le dernier synode maronite évoque les principes posés par Hoyek pour la construction du Grand Liban, il rappelle le retour aux frontières historiques, la souveraineté nationale, le pluralisme et le vivre-ensemble, le régime parlementaire, ainsi que l’amour de la patrie comme État civil, État de droit et de justice. Ces principes ne sont pas des titres d’archives. Ils ressemblent presque, aujourd’hui encore, à un programme de salut pour le Liban.

    Car la souveraineté n’est pas un souvenir. Le pluralisme n’est pas un folklore. L’État civil n’est pas le contraire de la foi ; il est la condition de la protection de tous. Le régime parlementaire n’a aucun sens si la décision réelle se prend en dehors des institutions. Et le vivre-ensemble ne tient pas s’il devient la couverture de l’impuissance de l’État ou de l’équilibre des armes.

    Voilà pourquoi la béatification de Hoyek ne devrait pas être une simple cérémonie. Il ne suffit pas de brandir ses portraits, d’allumer des cierges ou de prononcer des discours. La véritable fidélité à son héritage consiste à poser les questions essentielles : quel Liban voulait-il ? Quel Liban laissons-nous aux jeunes générations ? Que reste-t-il de son projet dans un État qui s’érode, dans une patrie que ses jeunes quittent, dans un peuple fatigué par la peur et l’attente ?

    Elias Hoyek ne fut pas le patriarche de la nostalgie. Il fut le patriarche de l’avenir à un moment où l’avenir lui-même était incertain. Il a vu la famine, mais ne s’est pas soumis à la mort. Il a vu l’effondrement de l’Empire, mais ne s’est pas contenté de survivre. Il a vu la peur des communautés, mais n’a pas bâti son projet sur la peur. Il a vu le Liban avant sa naissance, et il a contribué à le faire naître parce qu’il avait compris que les patries ne sont pas seulement données : elles sont arrachées par la vision, la persévérance et la souffrance.

    Voilà pourquoi, en le béatifiant, l’Église ne le retire pas de l’histoire. Elle l’y replace au contraire en son centre. Elle présente aux Libanais un homme qui a vécu la sainteté comme pastorale, la politique comme service, et la patrie comme mission.

    Bienheureux le patriarche Elias Hoyek, non parce qu’il aurait fui le monde, mais parce qu’il en a porté la douleur.

    Bienheureux celui qui a compris que le salut du Liban ne viendrait ni de la peur, ni de l’alignement, ni de l’État formel, mais d’une audace fondatrice semblable à celle d’un patriarche qui a vu dans son peuple plus qu’une communauté, et dans le Liban plus qu’une géographie : une promesse.

    Crédit photo : DR

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    الياس الحويّك: من مجاعة الجبل إلى ولادة لبنان

  • الياس الحويّك: من مجاعة الجبل إلى ولادة لبنان

    الياس الحويّك: من مجاعة الجبل إلى ولادة لبنان



    في أواخر شهر تموز، لا تحتفل الكنيسة المارونية بذكرى رجل من الماضي فحسب، بل تعيد إلى الذاكرة اللبنانية صورة نادرة عن الراعي حين يتحوّل إلى ضمير شعب، وعن الإيمان حين يصبح فعل مسؤولية، وعن الكنيسة حين لا تنكفئ إلى ذاتها، بل تحمل همّ الإنسان والوطن والدولة.

    في الخامس والعشرين من تموز 2026، سيُعلَن البطريرك الياس بطرس الحويّك طوباويًا في الديمان، بعد موافقة البابا لاون الرابع عشر، في 22 أيار 2026، على مرسوم الاعتراف بأعجوبة منسوبة إلى شفاعته. وسيمثّل الكرسي الرسولي في الاحتفال الكاردينال مارسيلو سيميرارو، رئيس دائرة دعاوى القديسين، في قداس يترأسه البطريرك الماروني الكاردينال مار بشارة بطرس الراعي.

    لكن السؤال الأعمق ليس فقط: من هو الحويّك الذي تطوّبه الكنيسة؟ بل: لماذا يعود الحويّك اليوم، في هذا الزمن اللبناني بالذات؟

    ولد الياس الحويّك في حلتا، في قضاء البترون، في 4 كانون الأول 1843. انتُخب أسقفًا سنة 1889، ثم بطريركًا مارونيًا في 6 كانون الثاني 1899، ونُصّب في 9 كانون الثاني من السنة نفسها، وبقي على السدّة البطريركية حتى وفاته سنة 1931. هو البطريرك الماروني الثاني والسبعون، لكن موقعه في التاريخ اللبناني يتجاوز بكثير ترتيبه في لائحة البطاركة.

    لم يكن الحويّك رجل سياسة دخل الكنيسة، ولا رجل كنيسة استهوته السياسة. كان راعيًا أدرك أن الرعاية، في الأزمنة الكبرى، لا تكون بالكلمة وحدها. قبل أن يُذكر اسمه في مؤتمر الصلح، وقبل أن يرتبط بقيام لبنان الكبير، كان قد بدأ من حيث تبدأ كل نهضة حقيقية: من الإنسان، من التربية، من العائلة، من بناء المؤسسات.

    من هنا تأتي أهمية تأسيسه، مع الأم روزالي نصر والأخت إسطفاني كردوش، جمعية راهبات العائلة المقدسة المارونيات سنة 1895. لم تكن تلك المبادرة تفصيلًا رهبانيًا داخليًا، بل حملت رؤية اجتماعية مبكرة: أن المجتمع لا ينهض من دون المرأة، وأن العائلة لا تُحمى بالشعارات، وأن التربية ليست ترفًا، بل شرط من شروط بقاء الجماعة وارتقائها.

    ثم جاءت الحرب العالمية الأولى، وجاءت معها المجاعة الكبرى.

    هنا خرج الحويّك من صورة الرئيس الكنسي إلى صورة الراعي الكامل. لم يكن الجوع يسأل عن طائفة من يفتك به. ولم تكن المأساة تميّز بين قرية وأخرى. ففتح الأديرة والبيوت الكنسية للجائعين والمهجّرين، وسخّر ما أمكن من إمكانات الكنيسة لحماية الناس، بلا تمييز ديني. حتى إن السلطات العثمانية حكمت عليه بالنفي، قبل أن تحول تدخلات كنسية ودبلوماسية دون تنفيذ الحكم.

    في تلك اللحظة، ظهرت قداسة الحويّك العملية. ليست القداسة هروبًا من التاريخ، ولا انعزالًا عن آلام الناس، بل قدرة على الوقوف وسط الانهيار. فالطوباوي ليس من يعلو فوق المأساة، بل من ينزل إليها حاملًا خبزًا ورجاءً ومعنى.

    ومن مجاعة الجبل، انتقل الحويّك إلى معركة الكيان.

    بعد سقوط السلطنة العثمانية، لم يذهب البطريرك إلى باريس طالبًا امتيازًا طائفيًا أو ملجأً للمسيحيين. ذهب حاملًا تصورًا للبنان قابل للحياة: لبنان بحدوده الطبيعية والتاريخية والاقتصادية؛ لبنان لا يُختصر بجبل ولا يُحبس في خوف؛ لبنان يملك ساحله وسهله وجبله وبقاعه وشماله وجنوبه؛ لبنان يتسع لجماعاته ولا يذيبها، ويجمع بينها تحت فكرة الدولة.

    هنا يكمن جوهر الحويّك: لم يساهم في قيام دولة للمسيحيين، بل في ولادة وطن للبنانيين.

    لذلك لا يجوز اختزال الرجل في سردية طائفية ضيقة. صحيح أنه بطريرك ماروني، وأنه ابن الكنيسة السريانية الأنطاكية المارونية، وأنه حمل همّ جماعته في زمن الخطر. لكن عظمته أنه لم يحوّل خوف الجماعة إلى مشروع انعزال، بل إلى مسؤولية وطنية. لم يقل إن المسيحيين يحتاجون إلى حماية خارج الدولة، بل تصرّف كما لو أن دورهم التاريخي هو المساهمة في قيام الدولة نفسها.

    من هذه الزاوية، يصبح تطويبه اليوم حدثًا لبنانيًا بقدر ما هو حدث كنسي. ففي بلد تتفكك فيه السيادة، وتتنازع القرار فيه قوى الأمر الواقع، وتتحول الدولة أحيانًا إلى واجهة أكثر منها سلطة، يعود الحويّك ليذكّرنا أن لبنان لا يقوم على المساكنة بين دويلات، بل على كيان واضح، وحدود واضحة، وسلطة واحدة، ومؤسسات تخدم جميع أبنائه.

    ولعلّ أجمل ما في استعادة الحويّك اليوم أنه يحرر الذاكرة المارونية نفسها من الانكماش. فالذاكرة التي يمثلها ليست ذاكرة خوف فقط، بل ذاكرة تأسيس. ليست ذاكرة جماعة تبحث عن ضمانة، بل ذاكرة جماعة رأت في نفسها مسؤولية تجاه وطن كامل. وهذا الفارق كبير. فالخائف يبحث عن حماية، أما المؤسس فيبني دولة.

    وحين يتحدث السينودس الماروني الأخير عن المبادئ التي وضعها الحويّك لبناء دولة لبنان الكبير، فهو يذكر استرجاع الحدود التاريخية، والسيادة الوطنية، والتعددية والعيش المشترك، والنظام البرلماني، ومحبة الوطن بوصفه دولة مدنية ودولة قانون وحق. هذه المبادئ ليست عناوين أرشيفية، بل تكاد تكون برنامج إنقاذ للبنان اليوم.

    فالسيادة ليست ذكرى. والتعددية ليست فولكلورًا. والدولة المدنية ليست نقيض الإيمان، بل شرط حماية الجميع. والنظام البرلماني لا معنى له إذا كان القرار الحقيقي خارج المؤسسات. والعيش المشترك لا يستقيم إذا تحوّل إلى غطاء لعجز الدولة أو لتوازنات السلاح.

    من هنا، لا ينبغي أن يكون تطويب الحويّك مناسبة احتفالية عابرة. لا يكفي أن تُرفع صوره، وأن تُضاء الشموع، وأن تُلقى الخطب. الوفاء الحقيقي له يكون بأن نسأل: أي لبنان أراد؟ وأي لبنان نترك للأجيال الجديدة؟ وهل بقي من مشروعه شيء في دولة تتآكل، وفي وطن يهاجر شبابه، وفي شعب تعب من الخوف والانتظار؟

    لم يكن الياس الحويّك بطريرك الحنين إلى الماضي. كان بطريرك المستقبل يوم كان المستقبل نفسه غامضًا. رأى المجاعة، لكنه لم يستسلم للموت. رأى انهيار السلطنة، لكنه لم يكتفِ بالنجاة. رأى خوف الجماعات، لكنه لم يبنِ مشروعه على الخوف. رأى لبنان قبل أن يولد، وساهم في ولادته لأنه فهم أن الأوطان لا تُمنح فقط، بل تُنتزع بالرؤية والإصرار والمعاناة.

    لهذا، حين تطوّبه الكنيسة، فهي لا تخرجه من التاريخ، بل تعيده إلى قلبه. تضع أمام اللبنانيين رجلًا عاش القداسة كرعاية، والسياسة كخدمة، والوطن كرسالة.

    طوبى للبطريرك الياس الحويّك، لا لأنه هرب من العالم، بل لأنه حمل وجعه.

    وطوبى لمن فهم أن خلاص لبنان لا يكون بالخوف، ولا بالارتهان، ولا بالدولة الشكلية، بل بجرأة تأسيسية تشبه تلك التي حملها بطريرك رأى في شعبه أكثر من جماعة، ورأى في لبنان أكثر من جغرافيا: رأى فيه وعدًا.

    الصورة: أرشيفية / حقوقها محفوظة لأصحابها

    Version française de cet article disponible ici :

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