À chaque crise majeure que traverse le Liban, un même slogan revient : l’unité nationale. Il est aujourd’hui repris par Nabih Berry, Walid Joumblatt et de nombreux responsables politiques qui appellent à resserrer les rangs face aux dangers extérieurs et à préserver la stabilité interne.
L’objectif paraît incontestable. Qui pourrait être contre l’unité nationale dans un pays aussi fragile que le Liban ?
Pourtant, derrière le consensus apparent se cache une question essentielle : autour de quoi cette unité doit-elle se construire ?
Dans le contexte actuel, l’unité nationale semble se résumer à deux revendications : le retrait israélien et un cessez-le-feu durable. Sur ces deux objectifs, une très large majorité de Libanais se retrouve naturellement. Ils constituent aujourd’hui le plus petit dénominateur commun acceptable entre les différentes composantes du pays.
Mais le problème apparaît lorsque ce socle minimal devient la limite du débat public.
Dès lors que l’on évoque d’autres questions – le monopole des armes par l’État, l’application intégrale de l’accord de Taëf, le rôle futur du Hezbollah, la souveraineté des institutions ou la chaîne de décision nationale – il est souvent répondu qu’il faut attendre, préserver l’unité et éviter les divisions.
L’unité nationale cesse alors d’être un objectif pour devenir une frontière politique.
Dans les faits, l’appel à l’unité ne s’adresse pas à tous de la même manière. Il est principalement adressé à ceux qui contestent le statu quo. On leur demande de suspendre leurs revendications, de reporter leurs interrogations et de limiter leur discours aux seuls objectifs immédiatement consensuels. En revanche, il est beaucoup plus rare d’entendre un appel demandant au Hezbollah d’adapter sa position aux exigences de l’État ou aux décisions collectives.
C’est là que le débat mérite d’être posé.
L’unité nationale doit-elle se construire autour du plus petit dénominateur commun acceptable pour le Hezbollah, ou autour des institutions de l’État ?
La question est d’autant plus légitime que le gouvernement libanais a déjà adopté une orientation claire concernant le monopole de la force publique et le rôle des institutions de sécurité. Cette orientation n’a pas été imposée de l’extérieur. Elle a été discutée et approuvée au sein d’un gouvernement auquel participent le Hezbollah, Amal et les représentants de Walid Joumblatt.
Dans tout régime parlementaire, les décisions du Conseil des ministres engagent l’ensemble du gouvernement. Les ministres peuvent exprimer leurs réserves lors des délibérations, mais une fois la décision prise, elle devient celle du gouvernement dans son ensemble. Si une formation politique estime ne plus pouvoir assumer cette orientation, elle dispose toujours d’un moyen clair : quitter le gouvernement et rejoindre l’opposition.
La logique institutionnelle est simple. On ne peut pas simultanément participer à une décision collective et agir comme si elle n’existait pas.
Cette question renvoie finalement à un débat plus ancien. L’accord de Taëf a précisément été conçu pour remplacer les rapports de force par des règles institutionnelles. Il a redistribué les pouvoirs, instauré la parité parlementaire entre chrétiens et musulmans et fixé un équilibre destiné à mettre fin aux conflits de légitimité.
Dès lors, si la Constitution et les institutions ont déjà défini les règles du jeu, pourquoi continuer à revenir systématiquement aux rapports de force lorsqu’il s’agit d’appliquer ces mêmes règles ?
L’unité nationale est une nécessité. Mais elle ne peut devenir un prétexte pour suspendre indéfiniment les questions fondamentales. Une unité durable ne peut reposer uniquement sur le silence des désaccords. Elle doit reposer sur un socle commun accepté par tous : la Constitution, les institutions et l’État.
Car à terme, la véritable unité nationale n’est pas l’alignement derrière un acteur politique, quel qu’il soit. Elle est l’alignement derrière les règles communes que tous ont accepté de respecter.
Étiquette : géopolitique
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L’unité nationale : autour de l’État ou autour du plus petit dénominateur commun ?
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Le Liban n’est pas le miroir des angoisses européennes
À chaque nouvelle crise libanaise, une partie du débat occidental reproduit la même mécanique : le Liban cesse d’être regardé comme une réalité politique complexe pour devenir un support symbolique des débats idéologiques européens. La guerre, l’effondrement économique, la crise de souveraineté, les fractures régionales ou institutionnelles disparaissent alors derrière une lecture plus simple, plus émotionnelle et surtout plus familière aux opinions occidentales : celle du choc entre “islamisme” et “civilisation”.
Le discours tenu ces derniers jours par plusieurs responsables européens en visite au Liban illustre cette tendance. Qu’il soit légitime de dénoncer le rôle militaire du Hezbollah dans l’ouverture du front sud et dans la déstabilisation du Liban est une chose. Qu’il soit légitime aussi de parler de la question islamiste ne fait guère de doute. Mais réduire progressivement la crise libanaise à une simple extension du débat européen sur l’islamisme produit une lecture profondément incomplète du pays.
Le Liban n’est pas la France. Et la crise libanaise n’est pas la transposition orientale des fractures françaises.
La France affronte des tensions identitaires, sécuritaires et migratoires dans le cadre d’un État souverain, centralisé, doté d’une armée unifiée, d’institutions stables et d’une continuité étatique forte. Le Liban, lui, affronte depuis des décennies une crise beaucoup plus profonde : fragmentation de la souveraineté, poids des communautés, ingérences régionales, héritage des guerres civiles, interventions étrangères, militarisation partielle du champ politique et dépendances géopolitiques multiples. Le Hezbollah constitue aujourd’hui un élément majeur de cette crise, mais il n’en est ni l’unique origine ni l’explication totale.
C’est précisément là que certaines lectures occidentales deviennent problématiques : elles donnent parfois l’impression que la disparition du Hezbollah suffirait mécaniquement à résoudre la question libanaise. Or le Liban connaissait déjà les fractures de souveraineté, les influences extérieures et les déséquilibres internes bien avant l’émergence de l’axe iranien.
Une autre ambiguïté apparaît dans l’usage récurrent de la question des “chrétiens d’Orient”. Là encore, le sujet est sérieux. La présence chrétienne au Levant constitue un élément historique majeur de l’équilibre culturel et humain de la région. Mais transformer le Liban en simple bastion chrétien assiégé par l’islamisme déforme profondément la réalité libanaise.
La guerre actuelle ne frappe pas exclusivement les chrétiens. Elle touche les musulmans comme les chrétiens, l’ensemble des composantes du pays, l’économie entière et toute la souveraineté libanaise. Présenter le conflit comme une guerre essentiellement dirigée contre les chrétiens d’Orient finit paradoxalement par réduire la complexité du Liban à une lecture confessionnelle simplifiée.
Plus encore, cette approche enferme parfois les chrétiens libanais eux-mêmes dans une image de minorité protégée, alors qu’une partie importante de leur histoire politique reposait justement sur une ambition inverse : celle de construire un État, une citoyenneté et un pluralisme dépassant la seule logique minoritaire.
Le paradoxe est d’ailleurs frappant : certains discours européens prétendent défendre le pluralisme libanais tout en reproduisant eux-mêmes une lecture communautaire du pays. On parle “des chrétiens” face à “l’islamisme”, comme si le Liban pouvait être réduit à une opposition binaire entre minorités menacées et menace islamiste uniforme, alors même que la réalité libanaise demeure infiniment plus complexe, diverse et imbriquée.
Le plus inquiétant est peut-être ailleurs : le Liban devient progressivement, dans certains débats européens, un simple théâtre idéologique. Chacun y projette ses propres obsessions : l’islamisme, l’immigration, les minorités, l’Occident, l’Iran, Israël ou encore le choc des civilisations. Les Libanais eux-mêmes finissent alors par disparaître derrière les récits construits sur eux.
Or le Liban mérite mieux que cela. Il mérite d’être regardé pour ce qu’il est réellement : une société complexe, traversée par des contradictions historiques profondes, où la question centrale reste avant tout celle de la reconstruction d’un État souverain capable de dépasser durablement la logique des dépendances et des affrontements régionaux.
Le Liban n’a pas besoin d’être transformé en symbole des angoisses européennes. Il a besoin d’être compris dans sa propre réalité. -

Deux fêtes des martyrs pour une souveraineté inachevée
Entre le 6 mai et le 25 mai, le Liban révèle malgré lui une réalité plus profonde que deux simples commémorations : celle d’une souveraineté fragmentée produisant des mémoires parallèles.
Le 6 mai renvoie à la mémoire des martyrs exécutés par Jamal Pacha durant la période ottomane. Cette date appartient à l’histoire officielle du Liban moderne, à cette tentative ancienne de construire une mémoire nationale commune autour du sacrifice pour la patrie et pour la liberté. Dans l’imaginaire étatique libanais, ces martyrs étaient censés appartenir à tous les Libanais, au-delà des appartenances confessionnelles et des fractures politiques.
Le 25 mai répond à une autre logique. Cette date commémore le retrait israélien du Sud-Liban en 2000 et célèbre les combattants du Hezbollah tombés durant les années de confrontation avec Israël. Mais au-delà de la dimension militaire ou historique, cette commémoration révèle surtout l’existence d’une mémoire parallèle portée non par l’État, mais par une organisation armée devenue au fil du temps une puissance politico-militaire autonome au sein même du Liban.
Le problème n’est pas qu’un parti honore ses morts. Toutes les sociétés connaissent des mémoires politiques, partisanes ou idéologiques. Le problème apparaît lorsque ces mémoires deviennent suffisamment puissantes pour rivaliser symboliquement avec la mémoire nationale elle-même.
Car dans un État pleinement souverain, les morts de guerre finissent normalement absorbés dans un récit national unifié. Les sacrifices militaires rejoignent progressivement la mémoire de l’État. Les combattants deviennent des figures nationales. La guerre cesse d’appartenir à une organisation particulière pour devenir une page de l’histoire collective.
Au Liban, cette fusion ne s’est jamais totalement accomplie.
Le calendrier commémoratif lui-même raconte cette fragmentation. D’un côté, l’État et ses martyrs historiques. De l’autre, le Hezbollah et ses propres martyrs. Deux mémoires séparées. Deux récits. Deux légitimités. Presque deux conceptions du sacrifice national.
Cette dualité ne relève pas seulement du symbole. Elle révèle la nature profonde du système libanais depuis des décennies : un État partageant partiellement sa souveraineté avec une organisation armée disposant de sa propre légitimité militaire, de son propre imaginaire politique et de sa propre temporalité historique.
Le retrait israélien unilatéral du Sud-Liban en 2000 aurait pourtant pu constituer un moment de réunification nationale autour de l’État. Pour une partie des Libanais, cette date devait ouvrir une transition progressive entre le temps de la guerre et celui de la souveraineté pleinement étatique. Le combat contre l’occupation prenait fin territorialement ; l’État devait alors redevenir l’unique cadre de la défense nationale et de la légitimité armée.
Mais cette transition n’a jamais réellement eu lieu.
Au contraire, le Liban est resté dans une situation intermédiaire : ni guerre totale, ni paix véritable ; ni monopole complet de l’État, ni disparition de la logique des armes parallèles. Le résultat est visible jusque dans la mémoire collective du pays.
Car une souveraineté fragmentée produit mécaniquement des mémoires fragmentées. Lorsque plusieurs légitimités coexistent durablement, plusieurs récits nationaux finissent eux aussi par coexister. Chaque espace politique développe alors ses propres martyrs, ses propres dates, ses propres symboles et parfois même sa propre lecture de l’histoire libanaise.
Le problème du Liban ne réside donc pas uniquement dans le partage des armes ou dans la question militaire. Il réside aussi dans le partage du récit national lui-même.
Deux fêtes des martyrs séparées de quelques jours dans un même pays disent peut-être davantage sur la réalité du Liban contemporain que de longs discours constitutionnels. Car un État réellement souverain n’unifie pas seulement les institutions ou les frontières. Il unifie également ses morts, ses célébrations et la définition même du sacrifice national.
Entre le 6 mai et le 25 mai, le Liban continue ainsi d’exposer sa souveraineté inachevée. -

Le Liban et la normalisation du rapport de domination
Le discours de Naïm Qassem ne peut être compris uniquement comme une réaction politique à la question des armes ou aux pressions américaines. Il révèle quelque chose de plus profond qui traverse le Liban depuis des années : la normalisation progressive d’un rapport de domination devenu, avec le temps, presque intégré au fonctionnement ordinaire du système politique.
Cette domination n’est pas seulement militaire. Elle est psychologique, institutionnelle et politique.
C’est probablement là que réside la transformation la plus importante du Liban depuis les événements de mai 2008 et les accords de Doha. Car Doha n’a pas seulement mis fin à une crise sécuritaire. Il a aussi installé, dans une partie de la conscience politique libanaise, l’idée qu’un rapport de force armé pouvait imposer des limites durables au fonctionnement normal de l’État.
Le plus important n’est peut-être même pas ce qui a été signé officiellement à Doha. Le plus important est ce qui s’est progressivement installé après : une culture implicite de l’adaptation.
Peu à peu, une partie du système politique libanais semble avoir intégré l’existence du Hezbollah non plus comme une exception temporaire liée au conflit avec Israël, mais comme une donnée structurelle autour de laquelle il fallait organiser la vie politique du pays.
C’est ici qu’intervient la notion de « normalisation du rapport de domination ».
Dans beaucoup de systèmes politiques déséquilibrés, la domination ne fonctionne pas uniquement par la force brute. Elle fonctionne surtout lorsque les autres acteurs commencent eux-mêmes à adapter spontanément leurs comportements aux lignes rouges imposées par le dominant.
Et c’est probablement ce que beaucoup de souverainistes libanais ont ressenti progressivement depuis 2008 : autocensure dans le discours, prudence excessive dans les nominations, choix de profils jugés “compatibles”, évitement systématique de certains seuils de confrontation, langage volontairement ambigu, intégration progressive de limites implicites au débat public.
Le phénomène devient alors plus profond qu’un simple rapport militaire. Il touche la psychologie du système lui-même.
Le Hezbollah n’a plus besoin d’imposer explicitement chaque ligne rouge si le système politique finit par les intérioriser de lui-même.
C’est probablement ce qui donne aujourd’hui au discours de Naïm Qassem son ton particulier. Son assurance ne vient pas seulement de la puissance militaire du Hezbollah. Elle semble aussi venir de la conviction que le système libanais, y compris une partie de ses adversaires, s’est habitué à fonctionner autour de sa présence comme centre incontournable de l’équilibre national.
Et c’est là que le sujet dépasse largement la question communautaire.
Car le Hezbollah ne se présente plus seulement comme représentant d’une composante libanaise ou comme une simple “résistance”. Il se présente progressivement comme dépositaire d’une légitimité nationale supérieure : défense du Liban, dignité nationale, protection du pays, définition de la souveraineté, choix de la guerre et de la paix.
Autrement dit, le conflit n’oppose plus uniquement un État à une organisation armée. Il oppose deux conceptions concurrentes de la légitimité nationale.
D’un côté, une logique étatique classique selon laquelle les institutions élues doivent monopoliser la décision stratégique. De l’autre, une logique idéologico-régionale selon laquelle une organisation armée estime détenir une mission historique et morale supérieure à celle de l’État lui-même.
Et c’est précisément là que la crise libanaise devient existentielle.
Car un État peut survivre longtemps à la faiblesse. Il survit plus difficilement à l’intériorisation durable de sa propre limitation.
Le plus frappant dans le Liban actuel est peut-être justement cette impression diffuse d’adaptation permanente : on continue de parler de souveraineté, mais dans un cadre déjà implicitement borné ; on affirme le monopole de l’État, mais sans aller jusqu’aux conséquences concrètes de ce principe ; on évoque le désarmement, mais toujours sous forme graduelle, conditionnelle ou reportée.
Cette ambiguïté permanente nourrit chez une partie des Libanais un sentiment de désolation politique et nationale, renforcé par l’émigration massive des jeunes diplômés, l’effondrement économique et l’impression que les élites se contentent désormais de gérer le rapport de force plutôt que de le transformer.
C’est aussi pour cela que le parallèle avec 1991 reste central dans le débat.
À l’époque, malgré la faiblesse de l’État, il existait au moins une volonté explicite de dissoudre les milices, y compris par la force si nécessaire, avec un appui régional syrien derrière l’État libanais. Le Hezbollah n’avait échappé au désarmement que grâce à une décision géopolitique régionale liée à l’Iran et au conflit avec Israël.
Aujourd’hui, le paradoxe est saisissant : l’État libanais est peut-être institutionnellement plus cohérent qu’en 1991 ; l’armée est plus structurée ; les souverainistes disposent d’une légitimité internationale plus forte ; mais la volonté politique d’aller jusqu’au bout semble beaucoup plus hésitante.
Comme si le Liban contemporain était progressivement passé d’une crise de faiblesse à une crise d’intériorisation du rapport de force.
Les sanctions américaines récentes s’inscrivent dans cette lecture. Elles ne visent pas seulement le Hezbollah comme organisation extérieure à l’État. Elles semblent aussi indiquer que le problème est désormais perçu comme une imbrication entre le parti armé, certaines zones de l’appareil institutionnel, et des réseaux de protection ou de tolérance à l’intérieur même du système.
C’est ce qui rend la situation actuelle particulièrement sensible.
Car si le Hezbollah était seulement une milice extérieure à l’État, la réponse serait théoriquement plus simple. Mais le problème est qu’il est à la fois dehors et dedans : acteur armé autonome, force politique parlementaire, composante gouvernementale, réseau social, relais régional de l’Iran et puissance capable d’imposer des limites au langage même de ses adversaires.
Le gouvernement libanais parle aujourd’hui davantage de souveraineté. Mais il semble encore prisonnier d’une prudence qui ressemble de plus en plus à de l’inaction. Il peut affirmer des principes, annoncer des calendriers, évoquer le monopole des armes, mais chaque étape concrète paraît reportée, réduite ou neutralisée.
C’est là que le discours de Naïm Qassem prend tout son sens.
Il ne répond pas seulement à une menace militaire immédiate. Il répond à la possibilité qu’un récit nouveau se forme : celui d’un État qui devrait redevenir l’unique détenteur de la décision nationale. En assimilant toute pression contre le Hezbollah à un alignement avec Israël, il cherche à interdire moralement et politiquement cette reconstruction du récit souverain.
Le Hezbollah ne se contente donc pas de défendre ses armes. Il défend le cadre mental qui rend ses armes acceptables, ou du moins intouchables.
Et c’est probablement là que se situe le vrai combat politique.
Non pas seulement dans les dépôts d’armes, les frontières, les sanctions ou les équilibres militaires, mais dans la capacité du Liban à sortir d’un système où la domination est devenue une habitude, où l’autocensure est devenue prudence, où le compromis permanent est devenu méthode de gouvernement, et où la souveraineté finit par être proclamée dans les discours tout en étant contournée dans les faits.
Le problème libanais n’est donc pas uniquement que le Hezbollah possède des armes.
Le problème est que tout un système s’est progressivement organisé autour de l’idée qu’il ne fallait pas réellement toucher à ces armes.
Et c’est cette normalisation-là qui est peut-être, aujourd’hui, la plus grave. -

Le Liban face à la fin de l’ambiguïté
Le 22 mai 1926, le Liban se dotait d’une Constitution destinée à encadrer la naissance d’un État moderne au Levant. Un siècle plus tard, presque jour pour jour, les États-Unis publient un communiqué accusant des responsables liés au Hezbollah d’agir au sein même des institutions libanaises afin de préserver l’influence du mouvement sur l’appareil d’État. Le télescopage historique est saisissant. Au moment où le Liban célèbre le centenaire de son texte fondateur, Washington remet brutalement au centre une question que le pays n’a jamais réellement résolue : celle du détenteur effectif de la souveraineté et de la décision stratégique.
Le plus important dans les sanctions américaines annoncées ces derniers jours n’est d’ailleurs peut-être pas leur existence. Depuis des années, Washington sanctionne des responsables ou des réseaux liés au Hezbollah. La nouveauté réside ailleurs : dans la nature du diagnostic désormais porté sur le Liban lui-même. Le communiqué du Trésor américain ne présente plus uniquement le Hezbollah comme une organisation armée parallèle à l’État. Il décrit une imbrication croissante entre le mouvement et certaines structures institutionnelles, parlementaires et sécuritaires du pays. La nuance est fondamentale, car elle traduit un basculement de lecture. Le problème n’est plus seulement l’existence d’une arme illégale ; il devient la capacité de cette arme à produire une influence institutionnelle durable au sein même du système libanais.
Cette évolution n’est pas anodine. Pendant longtemps, une forme d’ambiguïté fonctionnelle a permis au Liban de maintenir un équilibre précaire avec ses partenaires internationaux. Les capitales occidentales pouvaient condamner le Hezbollah tout en continuant à soutenir l’armée libanaise, les institutions de l’État et les gouvernements successifs. Beyrouth, de son côté, entretenait un double discours devenu progressivement structurel : affirmer la souveraineté de l’État tout en expliquant qu’une partie de la décision stratégique échappait à son contrôle ; réclamer l’aide internationale tout en refusant d’ouvrir frontalement la question du monopole des armes ; participer politiquement avec le Hezbollah au sein des gouvernements tout en le présentant comme une réalité séparée de l’État lorsqu’éclataient les crises régionales.
Cette ambiguïté a longtemps servi tout le monde. Elle permettait de préserver une stabilité minimale sans imposer de confrontation directe avec la question centrale de la souveraineté. Mais la séquence actuelle montre que cette zone grise devient de moins en moins acceptable aux yeux des États-Unis. Le changement américain ne réside donc pas seulement dans un durcissement du ton. Il réside dans une modification du regard porté sur la nature même de la crise libanaise. Washington semble désormais considérer que le problème n’est plus périphérique ou exceptionnel, mais structurel.
Le contexte régional explique largement cette évolution. Les sanctions interviennent alors que les discussions indirectes entre Washington et Téhéran connaissent de nouveaux développements, sous médiations multiples, notamment pakistanaises et omanaises. Dans le même temps, Israël accentue sa pression militaire sur le Liban à travers des frappes particulièrement violentes. À première vue, certains auraient pu penser qu’une reprise des négociations américano-iraniennes conduirait mécaniquement à une baisse des tensions sur le front libanais. Or c’est presque l’inverse qui semble se produire.
Plus la possibilité d’un compromis avec Téhéran réapparaît, plus Washington et Israël paraissent vouloir empêcher que le Hezbollah puisse sortir renforcé d’une éventuelle détente régionale. La logique est claire : si un accord avec l’Iran devait émerger, celui-ci ne devra pas consacrer implicitement la normalisation d’un Hezbollah militairement autonome et institutionnellement enraciné au Liban. Autrement dit, les discussions avec Téhéran ne signifient plus nécessairement une baisse de pression sur les relais régionaux iraniens. Elles peuvent au contraire s’accompagner d’un renforcement de cette pression afin de fixer les rapports de force avant toute recomposition diplomatique.
C’est probablement dans ce cadre qu’il faut lire les frappes israéliennes récentes sur Beyrouth et le Sud-Liban. Déjà, lors de la précédente séquence de cessez-le-feu autour du dossier iranien, Israël avait clairement signifié que le Liban ne devait pas être considéré comme automatiquement inclus dans une logique d’apaisement régional. Les bombardements massifs qui avaient alors suivi avaient envoyé un message explicite : une éventuelle détente avec l’Iran ne saurait sanctuariser le Hezbollah. La séquence actuelle semble reproduire cette même logique stratégique.
Mais malgré cette pression croissante sur le Hezbollah et sur l’environnement institutionnel qui l’entoure, les États-Unis continuent paradoxalement à maintenir une distinction entre le dossier iranien et le dossier libanais. C’est un élément essentiel. Washington ne traite pas le Liban comme une simple province géopolitique iranienne. Les discussions sécuritaires se poursuivent avec l’État libanais. Le soutien à l’armée n’est pas abandonné. Les références répétées à la souveraineté libanaise demeurent présentes dans le discours américain. En réalité, le durcissement actuel traduit peut-être précisément le contraire d’un abandon : les États-Unis considèrent encore que le Liban reste récupérable comme État souverain autonome.
Mais cette récupération, dans la lecture américaine actuelle, semble désormais incompatible avec le maintien de l’ambiguïté ancienne entre État et Hezbollah. C’est là que le double discours officiel libanais commence à se heurter à ses propres limites. Pendant des années, la classe politique a tenté de concilier des contradictions devenues difficilement soutenables : parler de neutralité tout en laissant le territoire libanais devenir un espace de confrontation régionale ; invoquer la légalité constitutionnelle tout en acceptant l’existence d’une force armée autonome ; revendiquer la souveraineté tout en expliquant régulièrement que certaines décisions de guerre ou de paix échappaient à l’État.
Or le problème, pour les partenaires occidentaux, n’est plus seulement le Hezbollah comme organisation militaire. Le problème devient l’effacement progressif de la frontière entre l’État et la structure qui prétend agir parallèlement à lui. Et cette évolution transforme profondément la nature du dossier libanais. Ce qui relevait autrefois d’une question sécuritaire devient progressivement une question de souveraineté structurelle.
Le symbole du centenaire de la Constitution prend alors une dimension presque tragique. Car la crise libanaise apparaît moins comme une crise classique de gouvernance que comme une crise inachevée de construction de l’État lui-même. Un siècle après 1926, la question fondamentale demeure celle du monopole réel de la décision stratégique. Qui décide véritablement de la guerre, de la paix, des équilibres régionaux et de l’usage de la force sur le territoire libanais ?
C’est précisément cette interrogation que la séquence actuelle remet brutalement au centre du débat. Et c’est probablement la raison pour laquelle les sanctions américaines dépassent largement leur portée financière ou juridique immédiate. Elles constituent avant tout un signal politique : la tolérance internationale envers l’ambiguïté souveraine libanaise semble progressivement atteindre ses limites.
Le Liban entre ainsi dans une phase nouvelle, plus dangereuse mais aussi plus révélatrice. Car derrière les sanctions, les frappes et les négociations régionales, c’est finalement la même question qui réapparaît, cent ans après la naissance constitutionnelle de l’État libanais : le Liban exerce-t-il réellement seul sa souveraineté sur lui-même ? -

Le Liban dans la nouvelle zone grise régionale
Depuis plusieurs semaines, une étrange zone grise semble se dessiner autour du Liban. Les hésitations saoudiennes concernant l’utilisation des bases militaires et de l’espace aérien par les États-Unis, les prudences des forces dites souverainistes au Liban face aux pressions américaines pour accélérer une logique de paix avec Israël, le refus du Hezbollah d’entrer dans une négociation globale malgré les destructions et les pertes, tout cela peut paraître contradictoire si l’on continue à lire la région avec les anciennes grilles d’analyse. Pourtant, ces contradictions apparentes pourraient révéler au contraire l’émergence d’un nouvel équilibre régional encore flou, mais déjà perceptible.
Car la question centrale devient peut-être la suivante : et si la région était entrée, depuis Pékin 2023, dans une phase de stabilisation négociée et implicite entre plusieurs puissances qui n’ont pourtant pas les mêmes intérêts ? En mars 2023, sous parrainage chinois, l’Arabie saoudite et l’Iran annonçaient à Pékin le rétablissement de leurs relations diplomatiques après des années de rupture et de confrontation indirecte dans plusieurs théâtres régionaux. Cet accord n’était probablement pas seulement une reprise de relations diplomatiques. Il pourrait aussi avoir marqué le début d’une logique plus profonde : empêcher qu’une recomposition brutale du Moyen-Orient soit menée exclusivement par Washington et Israël à travers une succession d’accords bilatéraux rapides.
Dans cette lecture, les hésitations saoudiennes prennent un autre sens. Les allers-retours autour des bases militaires américaines et de l’espace aérien ne traduisent pas une rupture avec Washington. Ils montrent plutôt que Riyad ne veut plus être entraîné automatiquement dans une confrontation régionale dont elle ne maîtriserait ni le rythme ni les conséquences. Depuis les attaques contre Aramco, la guerre du Yémen et les mutations économiques liées à sa stratégie de transformation interne, le royaume semble privilégier la stabilité régionale à la logique d’affrontement permanent avec l’Iran. Mais un autre élément mérite attention. Riyad pourrait aussi considérer qu’une normalisation fragmentée pays par pays affaiblirait sa propre capacité de négociation future avec Israël et les États-Unis. Car si le Liban négocie seul, si la Syrie négocie seule, ou si d’autres acteurs arabes avancent séparément, alors le poids collectif arabe se dilue progressivement. Dans ce cas, Israël obtient des accords successifs à moindre coût stratégique, tandis que l’Arabie saoudite perd progressivement sa capacité à imposer des contreparties politiques ou régionales plus larges. Autrement dit, Riyad pourrait préférer retarder certaines négociations afin de préserver sa position comme acteur central d’une éventuelle grande négociation régionale future.
C’est ici qu’apparaît l’un des paradoxes les plus fascinants du moment. Le Hezbollah, qui refuse aujourd’hui toute logique de négociation globale, finit presque par produire un effet convergent avec la prudence saoudienne, malgré des motivations totalement opposées. Car si le Hezbollah raisonnait uniquement dans une logique libanaise classique, il pourrait considérer qu’il dispose encore d’éléments de force suffisants pour négocier. Malgré la supériorité militaire israélienne, Israël ne parvient pas totalement à imposer sa volonté politique au Liban. Les destructions sont immenses, les pertes lourdes, mais la capacité de résistance et de nuisance du Hezbollah demeure suffisante pour empêcher une victoire claire et définitive. Dans beaucoup de conflits, ce type d’équilibre imparfait ouvre justement la voie à des négociations. Mais le Hezbollah ne se pense pas uniquement comme un acteur libanais. Il s’inscrit aussi dans une architecture régionale plus large liée à l’Iran et à l’équilibre général des fronts au Moyen-Orient. Une négociation séparée purement libanaise risquerait alors de détacher le Liban du reste de cet ensemble régional et de transformer progressivement le Hezbollah en acteur strictement national.
Le plus intéressant est peut-être ailleurs. Car les ambiguïtés actuelles du Liban semblent parfois refléter une transformation plus large du système international lui-même. Le Moyen-Orient n’est plus structuré par des alignements rigides comparables à ceux de la guerre froide. Une vaste zone intermédiaire paraît émerger entre les grands pôles de puissance. Même les alliés traditionnels des États-Unis cherchent désormais à préserver des marges d’autonomie, à dialoguer avec Pékin, à éviter les confrontations directes avec l’Iran et à maintenir des équilibres mouvants plutôt qu’à entrer dans des logiques de blocs fermés. Dans ce contexte, les hésitations saoudiennes, les prudences libanaises ou même certaines ambiguïtés iraniennes apparaissent moins incohérentes qu’elles n’en ont l’air. Elles pourraient au contraire révéler l’installation progressive d’un ordre régional plus flou, plus transactionnel et plus multipolaire.
Ainsi, pour des raisons totalement différentes, Riyad cherche à préserver un levier arabe collectif tandis que le Hezbollah cherche à préserver la cohérence du front régional lié à l’Iran. Mais dans les deux cas, un même réflexe semble apparaître : éviter qu’un Liban isolé entre seul et précipitamment dans une recomposition régionale pilotée par Washington. Et peut-être est-ce précisément cela que Pékin a commencé à produire en 2023 : non pas une alliance formelle, mais un équilibre flou, fait de retenues réciproques, de stabilisations partielles et de refus silencieux d’une accélération brutale de l’ordre régional voulu par les États-Unis. Comme souvent, le Liban devient alors moins un acteur autonome qu’un révélateur extrêmement sensible des mutations géopolitiques qui traversent toute la région. -
Liban : dans le discours de Washington, le basculement de la crise vers l’intérieur

La déclaration de Marco Rubio sur le Liban ne relève pas d’un simple commentaire diplomatique. Elle traduit un glissement plus profond dans la manière dont Washington appréhende la crise libanaise. En affirmant que « le problème n’est pas entre le Liban et Israël, mais dans le Hezbollah », il ne se contente pas de hiérarchiser les enjeux : il redéfinit la nature même du conflit.
Dans cette lecture, le Liban n’est plus perçu comme un théâtre de confrontation classique entre États, mais comme un espace où la question centrale est celle du monopole de la violence légitime. Autrement dit, le cœur du problème ne serait plus la frontière sud ni l’équilibre de dissuasion avec Israël, mais la capacité de l’État libanais à exercer pleinement sa souveraineté.
Ce déplacement est loin d’être anodin. Il transfère le centre de gravité du conflit de l’extérieur vers l’intérieur, en plaçant l’État libanais face à une injonction claire : démontrer sa capacité à contrôler et à encadrer l’ensemble des acteurs armés sur son territoire. Dans cette logique, le désarmement du Hezbollah devient non pas une option politique parmi d’autres, mais une condition structurante de toute stabilisation durable.
Or, cette approche se heurte à la réalité libanaise. Malgré la reconstitution formelle de ses institutions, l’État demeure fragilisé par des déséquilibres internes profonds. L’armée libanaise, dans son état actuel, ne dispose ni des moyens ni du contexte politique nécessaire pour affronter directement le Hezbollah sans risquer une déstabilisation majeure. Présenter la question du désarmement comme un impératif immédiat revient ainsi à traiter une crise structurelle comme un simple problème d’exécution.
Parallèlement, le propos de Rubio introduit une autre dimension stratégique, en minimisant l’existence d’un contentieux entre le Liban et Israël et en évoquant la possibilité d’un accord de paix « très proche ». Cette articulation n’est pas neutre : elle établit un lien direct entre deux dynamiques — la neutralisation du rôle militaire du Hezbollah d’un côté, et l’ouverture d’un horizon de normalisation avec Israël de l’autre.
Une telle lecture tend à simplifier excessivement la complexité du dossier libanais. Car la crise ne se résume pas à la seule question des armes. Elle renvoie avant tout à une crise de souveraineté : un État affaibli, une décision politique fragmentée et une incapacité persistante à produire une autorité exécutive capable d’imposer ses choix sur l’ensemble du territoire.
Dès lors, l’intérêt de cette déclaration ne réside pas uniquement dans son contenu immédiat, mais dans ce qu’elle révèle d’une évolution plus large : une tendance internationale croissante à considérer le Liban non plus comme un front extérieur, mais comme un problème de gouvernance interne. Une telle requalification n’est pas sans risques. Elle peut ouvrir la voie soit à une tentative de recomposition interne sous pression extérieure, soit à une accentuation des fractures si cette dynamique est perçue comme imposée de l’extérieur.
Dans ce contexte, le Liban semble entrer dans une nouvelle phase, où la question centrale n’est plus celle de la gestion du conflit avec l’extérieur, mais celle, plus fondamentale, de la reconstruction de l’État et de la définition effective de sa souveraineté. -
Iran–États-Unis : le front le plus lisible est au Liban

Drapeau libanais au-dessus de décombres, sur fond de fumée après des frappes au sud du Liban. Le sud du Liban s’impose à nouveau comme un théâtre d’affrontement, mais sa lecture strictement locale est aujourd’hui insuffisante. Ce qui s’y joue dépasse largement la confrontation entre Israël et le Hezbollah. Il s’agit désormais d’un espace de projection indirecte du rapport de force entre l’Iran et les États-Unis, dans lequel les acteurs locaux ne sont plus que les relais d’une dynamique stratégique plus large.
D’un côté, le Hezbollah incarne l’outil principal de la projection iranienne au Levant. De l’autre, l’armée israélienne agit comme vecteur de la stratégie américaine de containment. Cette configuration n’est pas nouvelle dans ses fondements, mais elle atteint aujourd’hui un niveau de lisibilité inédit. Là où le brouillard domine encore sur d’autres théâtres régionaux, notamment autour du dossier iranien lui-même, le Liban offre une grille de lecture plus directe, presque simplifiée, du conflit en cours.
Dans ce contexte, la notion même de cessez-le-feu mérite d’être interrogée. L’annonce d’une trêve n’a jamais signifié l’arrêt réel des hostilités, mais plutôt leur régulation. Le conflit ne disparaît pas, il change de rythme. L’intensité baisse, puis remonte, en fonction des besoins du moment. Ce mécanisme permet de maintenir une pression constante sans basculer dans une guerre ouverte incontrôlable. Le Liban devient ainsi un espace d’ajustement stratégique, où l’escalade peut être activée ou contenue selon les équilibres régionaux.
C’est dans cette logique que le front libanais semble aujourd’hui absorber une partie de la tension régionale. À mesure que certaines dynamiques se figent ou se complexifient ailleurs, le sud du Liban redevient un terrain d’expression privilégié du rapport de force. Non pas parce qu’il en est le centre, mais parce qu’il en est le point d’application le plus accessible et le moins coûteux politiquement pour les puissances impliquées.
Cette évolution produit un effet plus profond, souvent sous-estimé : la transformation du statut même du Liban dans les perceptions internationales. Sur le plan juridique, la distinction entre l’État libanais et le Hezbollah demeure clairement établie. Aucun acteur majeur ne reconnaît formellement une équivalence entre les deux. Mais dans les faits, cette séparation tend à s’éroder dans les calculs opérationnels. Le Hezbollah agit depuis le territoire libanais, sans que l’État ne soit en mesure d’exercer pleinement son monopole de la force. Dès lors, le Liban cesse d’être perçu comme un acteur souverain autonome pour devenir un espace à partir duquel une autre puissance projette sa stratégie.
Cette ambiguïté n’est pas sans conséquence. Elle expose l’ensemble du pays à des dynamiques qu’il ne contrôle pas, tout en brouillant la lisibilité de sa position internationale. Le Liban ne parle plus d’une seule voix, et lorsqu’il s’exprime, cette voix est souvent perçue comme contrainte, partielle ou dépendante d’un rapport de force interne non résolu.
Dans ce cadre, l’attitude des dirigeants libanais apparaît moins comme une adhésion que comme une adaptation. Tous ne partagent pas les orientations du Hezbollah, mais peu disposent des moyens politiques ou institutionnels de s’y opposer frontalement. Le résultat est une forme d’alignement de fait, non assumé, qui renforce la perception extérieure d’une convergence stratégique. Les nuances existent, mais elles deviennent inaudibles dès lors qu’elles ne s’accompagnent pas d’une capacité d’action.
Ce déplacement du Liban, d’acteur à territoire, constitue peut-être l’évolution la plus significative de la séquence actuelle. Il ne s’agit pas seulement d’une crise sécuritaire ou économique supplémentaire, mais d’une altération plus fondamentale de sa place dans le jeu régional. Tant que cette question ne sera pas traitée à sa racine — celle du monopole de la décision et de la force — le Liban restera exposé à une réalité qui le dépasse : celle d’un conflit qui se joue chez lui, mais qui ne lui appartient plus. -

Avant les armes, les images : les signes d’une conflictualité interne au Liban
Une image a récemment circulé sur les réseaux sociaux libanais : le patriarche maronite Béchara Raï y apparaît affublé, à la place de la tête, de chaussures militaires associées à Israël. À première vue, il ne s’agit que d’un montage grossier, d’une provocation de plus dans un espace numérique saturé de tensions. Mais replacée dans la séquence actuelle, cette image dit bien davantage. Elle ne relève pas du simple débordement militant ; elle s’inscrit dans une logique politique cohérente, révélatrice d’un moment de bascule.
Car le Liban traverse aujourd’hui une phase particulière où plusieurs dynamiques se superposent. Des négociations indirectes s’esquissent autour de la sécurité et des règles d’engagement au Sud, sous pression internationale. Les États-Unis et, dans une moindre mesure, les Européens, insistent de nouveau sur la nécessité de restaurer une forme de centralité étatique dans la décision stratégique. Dans le même temps, les institutions libanaises tentent, malgré leurs limites, de réaffirmer une présence politique et symbolique. En toile de fond, la possibilité d’une escalade avec Israel demeure, rappelant que la question de la guerre et de la paix reste ouverte. Dans ce contexte, une interrogation revient avec force : qui incarne réellement la souveraineté au Liban ?
C’est précisément sur ce point que la séquence devient inconfortable pour Hezbollah. L’organisation se trouve prise dans une contradiction structurelle. Elle doit maintenir une posture de dissuasion face à Israël, préserver son rôle militaire et stratégique, tout en évitant d’apparaître comme l’obstacle principal à une désescalade encouragée de l’extérieur. Or, la dynamique diplomatique actuelle tend à réintroduire la question du monopole de la décision militaire dans le cadre étatique, ce qui, par définition, réduit les marges d’autonomie d’un acteur armé non étatique. Cette tension ne peut être résolue frontalement sans coût politique. Elle est donc déplacée.
C’est ici que l’image prend tout son sens. Elle ne vise pas seulement un homme, mais ce qu’il représente. Le patriarche Raï incarne, dans le paysage libanais, une forme de légitimité institutionnelle et morale liée à l’idée d’un État souverain, capable en théorie de décider pour lui-même. En le transformant en objet d’humiliation et en l’associant symboliquement à l’ennemi israélien, le message devient clair : cette parole-là n’est plus recevable, elle est disqualifiée avant même d’être discutée. Il ne s’agit pas de contredire un discours, mais de l’expulser du champ du légitime.
Ce type de procédé est caractéristique d’un déplacement du conflit vers le terrain narratif. Lorsqu’un acteur ne peut pas empêcher une dynamique politique ou diplomatique, il agit sur la perception de cette dynamique. L’objectif n’est plus de bloquer directement, mais de rendre toute alternative illégitime. L’image remplit alors une fonction précise : elle simplifie, radicalise, et mobilise. Elle transforme un débat complexe sur la souveraineté en une opposition binaire entre loyauté et trahison.
Dans le même temps, cette séquence produit un effet de verrouillage interne. Elle envoie un signal aux différents acteurs du champ politique et social : toute prise de position en faveur d’un recentrage de la décision stratégique vers l’État pourra être interprétée comme une forme d’alignement sur des intérêts extérieurs. Le coût symbolique de la dissidence augmente. Ce mécanisme ne repose pas sur la contrainte directe, mais sur la stigmatisation. Il contribue à structurer un espace où les positions se durcissent et où les marges de débat se réduisent.
Faut-il y voir les prémices d’une guerre civile ? La réponse appelle à la nuance. Une telle image ne signifie pas qu’un affrontement interne est imminent. En revanche, elle participe à la construction d’un environnement conflictuel. La déshumanisation, l’accusation implicite de trahison, la désignation d’ennemis intérieurs sont des étapes connues dans les processus de fragmentation des sociétés. Elles ne produisent pas automatiquement la violence, mais elles en constituent les conditions de possibilité. Elles affaiblissent les médiations, délégitiment les institutions, et rendent plus difficile toute recomposition politique apaisée.
Ce qui se joue ici dépasse donc largement une polémique visuelle. Cette image est un symptôme d’un moment où la bataille centrale n’est plus seulement militaire ou diplomatique, mais profondément politique : celle de la définition de la légitimité. Dans un pays où la souveraineté est historiquement fragmentée, la question n’est pas seulement de savoir qui détient la force, mais qui peut prétendre parler au nom du Liban. À mesure que cette question revient au premier plan, les affrontements symboliques se durcissent.
En ce sens, cette séquence confirme une idée plus large : la crise libanaise n’est pas d’abord une crise d’ingérence extérieure, mais une crise de souveraineté interne. Tant que cette souveraineté restera disputée, fragmentée et contestée, chaque tentative de la réaffirmer se heurtera à des mécanismes de délégitimation. Et dans ce type de configuration, les images, aussi rudimentaires soient-elles, deviennent des armes à part entière. -
Le fédéralisme au Liban : entre diagnostic inachevé et illusion de solution

Le problème du Liban n’est pas sa diversité.
C’est l’absence d’un État capable de la contenir.Le retour du débat sur le fédéralisme au Liban ne relève pas d’un simple effet de mode. Il s’inscrit dans une séquence historique marquée par l’effondrement de l’État, la perte de confiance dans ses institutions et une crise prolongée de souveraineté. Dans ce contexte, l’idée d’une refonte du système attire. Elle mérite d’être examinée. Mais encore faut-il poser correctement la question.
Car le débat actuel repose souvent sur un diagnostic insuffisamment clarifié.
Un argument revient régulièrement : le Liban, dans sa forme issue de 1920, serait une construction défectueuse, une anomalie historique condamnée à l’instabilité. Le fédéralisme apparaîtrait alors comme une correction tardive de cette erreur initiale.
Si l’on prend cet argument au sérieux, il faut en accepter les implications.
Revenir à 1920, c’est revenir à un moment précis : celui de la recomposition post-impériale qui suit la chute de l’Empire ottoman. Les entités qui précèdent le Liban — Mont-Liban, wilayats de Beyrouth, d’Acre, de Damas — renvoient à une autre logique d’organisation.
Dès lors, une question s’impose : que ferait-on différemment si l’on connaissait déjà la suite de l’histoire ?
Certains suggèrent implicitement une autre architecture, plus proche d’une confédération d’entités préexistantes. Mais cette hypothèse révèle une réalité simple : on ne corrige plus le Liban, on le remplace.
Le débat sur le fédéralisme évite souvent cette conclusion.
Le Liban partage avec d’autres États de la région une origine liée à la période post-impériale. Mais il présente une particularité qu’il serait artificiel d’ignorer : la dimension confessionnelle y est structurante. Elle n’est pas un simple fait social. Elle est historiquement politisée.
Cela ne signifie pas que le vivre-ensemble est impossible. Mais cela signifie qu’il ne peut être pensé sans intégrer cette réalité.
Refuser de la voir produit des abstractions. La surinterpréter conduit à la fragmentation.
L’élargissement du Mont-Liban en 1920 a introduit une complexité réelle. Il a rendu nécessaire un équilibre permanent entre des composantes diverses.
Il y a donc une difficulté structurelle.
Mais cette difficulté n’a jamais été une impossibilité absolue. Le Liban a connu des périodes de fonctionnement, des compromis, des formes de coexistence politique.
Transformer cette difficulté en condamnation revient à poser un diagnostic biaisé pour justifier une solution préétablie.
Si l’on considère que le Liban est fondamentalement mal conçu, alors une réforme interne ne suffit pas. Un fédéralisme suppose un État commun, une souveraineté partagée.
Dans ce cas, la logique irait plus loin : vers une confédération, voire vers une séparation politique.
Autrement dit : soit le Liban est viable, et il se réforme ; soit il ne l’est pas, et il change de nature.
Le fédéralisme tel qu’il est aujourd’hui présenté se situe dans cet entre-deux, sans trancher.
Les représentations du Liban sous forme de blocs homogènes ou de “couleurs” participent de cette confusion. Elles donnent l’illusion d’une rationalisation.
Elles produisent en réalité une simplification.
Le Liban est une mosaïque complexe. Réduire cette réalité à quelques entités, c’est déjà opérer un choix politique. Ce n’est pas décrire le pays, c’est le redessiner.
Certains avancent que le Liban vivrait déjà une forme de fédéralisme “de fait”, fondé sur des différences sociales et culturelles entre régions.
Cette lecture repose sur une confusion.
Dans de nombreux pays non fédéraux, les différences locales sont fortes. En France, les usages varient, les habitudes changent, et même des mots simples diffèrent selon les territoires. Cela ne constitue en rien un fédéralisme.
Ces variations relèvent de la vie sociale, pas de l’organisation de l’État.
Le Liban n’échappe pas à cette réalité. Mais transformer des coutumes en argument institutionnel revient à substituer une impression à une analyse.
Le débat doit donc être recentré sur l’essentiel.
Tout système politique — fédéral ou non — repose sur des fonctions fondamentales : la défense, la politique étrangère et les finances.
Or ce sont précisément ces domaines qui posent problème aujourd’hui.
La décision de guerre et de paix n’est pas pleinement centralisée.
La politique extérieure est fragmentée.
Le système financier est profondément affaibli.Dans ces conditions, la question institutionnelle devient secondaire.
On ne bâtit pas une architecture stable sur une souveraineté incomplète.
Le fédéralisme peut être un sujet légitime. Mais il ne peut être envisagé sérieusement que dans un cadre souverain.
Sans monopole de la force, sans décision unifiée, sans capacité d’arbitrage, toute réforme institutionnelle est biaisée dès le départ.
La priorité n’est donc pas de redécouper le pays.
Elle est de restaurer l’État.Le Liban n’est pas une carte à corriger après coup.
Soit il demeure un projet politique fondé sur une forme de partenariat, à reconstruire.
Soit il cesse de l’être, et il faut en tirer les conséquences.Mais entre les deux, il n’y a pas de solution simple.
On ne bâtit pas un fédéralisme sur une souveraineté incomplète.
On commence par restaurer l’État — ou bien on change de pays.