La souveraineté ne se résume pas au désarmement : elle exige le démantèlement de l’État parallèle au sein même de l’État

Le débat libanais est souvent réduit à une seule question : les armes du Hezbollah. Comme si la crise nationale pouvait être résolue par une décision technique portant sur l’exclusivité de la force armée entre les mains de l’État. Cet angle, bien qu’en partie juste, masque pourtant la réalité la plus profonde : les armes ne sont pas l’origine de la crise, mais l’une de ses manifestations.

Le véritable problème est que le Liban ne fait pas seulement face à l’existence d’une force armée en dehors de l’État, mais à l’existence d’un système d’influence qui s’est installé à l’intérieur même de l’État. Il ne s’agit pas uniquement du Sud ou du front avec Israël, mais de l’administration, de la justice, des appareils sécuritaires, des nominations, de l’économie sociale, et même des mécanismes de représentation de la communauté chiite elle-même.

Lorsqu’une organisation parvient à cumuler puissance militaire, couverture politique, extension administrative et légitimité sociale, la question n’est plus celle d’une simple « arme illégale », mais celle d’une structure de pouvoir parallèle, qui agit à la fois contre l’État et à travers lui.

Le plus dangereux est que cette domination ne s’exerce pas uniquement par la force directe, mais par un réseau complexe d’intérêts, de peur et de dépendance matérielle. Des milliers de familles ont vu leurs revenus devenir liés à cette structure. Des milliers de fonctionnaires, d’officiers et d’intermédiaires locaux se retrouvent, volontairement ou sous contrainte, intégrés à cette logique de loyauté. Dès lors, l’opposition politique devient coûteuse, non seulement comme position idéologique, mais comme risque de perdre son emploi, sa protection ou simplement sa capacité à vivre.

Au sein de l’environnement chiite, cette question prend une dimension encore plus sensible. L’opposant chiite national n’est pas traité comme un simple adversaire politique, mais comme une menace existentielle, parce qu’il remet en cause le monopole même de la représentation. Si l’opposition vient d’un adversaire chrétien ou sunnite, elle peut être absorbée dans la logique classique des clivages libanais. Mais lorsqu’elle surgit de l’intérieur même de la communauté chiite, portée par des figures religieuses ou sociales qui connaissent cette structure de l’intérieur, le danger devient bien plus grand.

C’est pourquoi les témoignages de certains dignitaires religieux chiites opposés au Hezbollah revêtent une importance particulière. Ils ne parlent pas seulement des armes, mais de l’influence au sein des institutions, des pressions sociales, du contrôle des recrutements et des promotions, et de la transformation progressive de l’État en espace d’influence permanente. Ces témoignages ne doivent pas être lus comme des actes judiciaires, mais comme des indicateurs politiques révélant la nature réelle du système.

L’erreur majeure de nombreuses approches internationales consiste à croire qu’il suffirait d’un accord sécuritaire : remettre les armes contre des garanties politiques. Même si cela devenait possible en théorie, le maintien des réseaux profonds à l’intérieur des institutions signifierait que la souveraineté n’aurait pas été restaurée ; seule la forme de la crise aurait changé.

L’État ne se reconstruit pas uniquement par la disparition des armes visibles, mais par la restauration de sa propre légitimité. Cela suppose la création d’une véritable alternative pour le citoyen chiite qui ne veut pas rester prisonnier de cette structure : un État qui protège, un emploi qui ne dépend pas de l’allégeance, une justice qui ne se plie pas au rapport de force politique, et un cadre national qui permette d’être à la fois chiite et pleinement libanais, sans devoir choisir entre les deux.

Ainsi, la bataille pour la souveraineté au Liban n’est pas dirigée contre la communauté chiite, mais pour sa libération du monopole de sa propre représentation. Ce n’est pas un affrontement entre communautés, mais entre la logique de l’État et celle de la structure parallèle.

Le problème n’est pas seulement que l’État ne détient pas seul les armes ; c’est qu’en de nombreux points, l’État ne se possède plus lui-même.

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