Deux fêtes des martyrs pour une souveraineté inachevée

Entre le 6 mai et le 25 mai, le Liban révèle malgré lui une réalité plus profonde que deux simples commémorations : celle d’une souveraineté fragmentée produisant des mémoires parallèles.

Le 6 mai renvoie à la mémoire des martyrs exécutés par Jamal Pacha durant la période ottomane. Cette date appartient à l’histoire officielle du Liban moderne, à cette tentative ancienne de construire une mémoire nationale commune autour du sacrifice pour la patrie et pour la liberté. Dans l’imaginaire étatique libanais, ces martyrs étaient censés appartenir à tous les Libanais, au-delà des appartenances confessionnelles et des fractures politiques.

Le 25 mai répond à une autre logique. Cette date commémore le retrait israélien du Sud-Liban en 2000 et célèbre les combattants du Hezbollah tombés durant les années de confrontation avec Israël. Mais au-delà de la dimension militaire ou historique, cette commémoration révèle surtout l’existence d’une mémoire parallèle portée non par l’État, mais par une organisation armée devenue au fil du temps une puissance politico-militaire autonome au sein même du Liban.

Le problème n’est pas qu’un parti honore ses morts. Toutes les sociétés connaissent des mémoires politiques, partisanes ou idéologiques. Le problème apparaît lorsque ces mémoires deviennent suffisamment puissantes pour rivaliser symboliquement avec la mémoire nationale elle-même.

Car dans un État pleinement souverain, les morts de guerre finissent normalement absorbés dans un récit national unifié. Les sacrifices militaires rejoignent progressivement la mémoire de l’État. Les combattants deviennent des figures nationales. La guerre cesse d’appartenir à une organisation particulière pour devenir une page de l’histoire collective.

Au Liban, cette fusion ne s’est jamais totalement accomplie.

Le calendrier commémoratif lui-même raconte cette fragmentation. D’un côté, l’État et ses martyrs historiques. De l’autre, le Hezbollah et ses propres martyrs. Deux mémoires séparées. Deux récits. Deux légitimités. Presque deux conceptions du sacrifice national.

Cette dualité ne relève pas seulement du symbole. Elle révèle la nature profonde du système libanais depuis des décennies : un État partageant partiellement sa souveraineté avec une organisation armée disposant de sa propre légitimité militaire, de son propre imaginaire politique et de sa propre temporalité historique.

Le retrait israélien unilatéral du Sud-Liban en 2000 aurait pourtant pu constituer un moment de réunification nationale autour de l’État. Pour une partie des Libanais, cette date devait ouvrir une transition progressive entre le temps de la guerre et celui de la souveraineté pleinement étatique. Le combat contre l’occupation prenait fin territorialement ; l’État devait alors redevenir l’unique cadre de la défense nationale et de la légitimité armée.

Mais cette transition n’a jamais réellement eu lieu.

Au contraire, le Liban est resté dans une situation intermédiaire : ni guerre totale, ni paix véritable ; ni monopole complet de l’État, ni disparition de la logique des armes parallèles. Le résultat est visible jusque dans la mémoire collective du pays.

Car une souveraineté fragmentée produit mécaniquement des mémoires fragmentées. Lorsque plusieurs légitimités coexistent durablement, plusieurs récits nationaux finissent eux aussi par coexister. Chaque espace politique développe alors ses propres martyrs, ses propres dates, ses propres symboles et parfois même sa propre lecture de l’histoire libanaise.

Le problème du Liban ne réside donc pas uniquement dans le partage des armes ou dans la question militaire. Il réside aussi dans le partage du récit national lui-même.

Deux fêtes des martyrs séparées de quelques jours dans un même pays disent peut-être davantage sur la réalité du Liban contemporain que de longs discours constitutionnels. Car un État réellement souverain n’unifie pas seulement les institutions ou les frontières. Il unifie également ses morts, ses célébrations et la définition même du sacrifice national.

Entre le 6 mai et le 25 mai, le Liban continue ainsi d’exposer sa souveraineté inachevée.

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