Le Liban et la normalisation du rapport de domination



Le discours de Naïm Qassem ne peut être compris uniquement comme une réaction politique à la question des armes ou aux pressions américaines. Il révèle quelque chose de plus profond qui traverse le Liban depuis des années : la normalisation progressive d’un rapport de domination devenu, avec le temps, presque intégré au fonctionnement ordinaire du système politique.

Cette domination n’est pas seulement militaire. Elle est psychologique, institutionnelle et politique.

C’est probablement là que réside la transformation la plus importante du Liban depuis les événements de mai 2008 et les accords de Doha. Car Doha n’a pas seulement mis fin à une crise sécuritaire. Il a aussi installé, dans une partie de la conscience politique libanaise, l’idée qu’un rapport de force armé pouvait imposer des limites durables au fonctionnement normal de l’État.

Le plus important n’est peut-être même pas ce qui a été signé officiellement à Doha. Le plus important est ce qui s’est progressivement installé après : une culture implicite de l’adaptation.

Peu à peu, une partie du système politique libanais semble avoir intégré l’existence du Hezbollah non plus comme une exception temporaire liée au conflit avec Israël, mais comme une donnée structurelle autour de laquelle il fallait organiser la vie politique du pays.

C’est ici qu’intervient la notion de « normalisation du rapport de domination ».

Dans beaucoup de systèmes politiques déséquilibrés, la domination ne fonctionne pas uniquement par la force brute. Elle fonctionne surtout lorsque les autres acteurs commencent eux-mêmes à adapter spontanément leurs comportements aux lignes rouges imposées par le dominant.

Et c’est probablement ce que beaucoup de souverainistes libanais ont ressenti progressivement depuis 2008 : autocensure dans le discours, prudence excessive dans les nominations, choix de profils jugés “compatibles”, évitement systématique de certains seuils de confrontation, langage volontairement ambigu, intégration progressive de limites implicites au débat public.

Le phénomène devient alors plus profond qu’un simple rapport militaire. Il touche la psychologie du système lui-même.

Le Hezbollah n’a plus besoin d’imposer explicitement chaque ligne rouge si le système politique finit par les intérioriser de lui-même.

C’est probablement ce qui donne aujourd’hui au discours de Naïm Qassem son ton particulier. Son assurance ne vient pas seulement de la puissance militaire du Hezbollah. Elle semble aussi venir de la conviction que le système libanais, y compris une partie de ses adversaires, s’est habitué à fonctionner autour de sa présence comme centre incontournable de l’équilibre national.

Et c’est là que le sujet dépasse largement la question communautaire.

Car le Hezbollah ne se présente plus seulement comme représentant d’une composante libanaise ou comme une simple “résistance”. Il se présente progressivement comme dépositaire d’une légitimité nationale supérieure : défense du Liban, dignité nationale, protection du pays, définition de la souveraineté, choix de la guerre et de la paix.

Autrement dit, le conflit n’oppose plus uniquement un État à une organisation armée. Il oppose deux conceptions concurrentes de la légitimité nationale.

D’un côté, une logique étatique classique selon laquelle les institutions élues doivent monopoliser la décision stratégique. De l’autre, une logique idéologico-régionale selon laquelle une organisation armée estime détenir une mission historique et morale supérieure à celle de l’État lui-même.

Et c’est précisément là que la crise libanaise devient existentielle.

Car un État peut survivre longtemps à la faiblesse. Il survit plus difficilement à l’intériorisation durable de sa propre limitation.

Le plus frappant dans le Liban actuel est peut-être justement cette impression diffuse d’adaptation permanente : on continue de parler de souveraineté, mais dans un cadre déjà implicitement borné ; on affirme le monopole de l’État, mais sans aller jusqu’aux conséquences concrètes de ce principe ; on évoque le désarmement, mais toujours sous forme graduelle, conditionnelle ou reportée.

Cette ambiguïté permanente nourrit chez une partie des Libanais un sentiment de désolation politique et nationale, renforcé par l’émigration massive des jeunes diplômés, l’effondrement économique et l’impression que les élites se contentent désormais de gérer le rapport de force plutôt que de le transformer.

C’est aussi pour cela que le parallèle avec 1991 reste central dans le débat.

À l’époque, malgré la faiblesse de l’État, il existait au moins une volonté explicite de dissoudre les milices, y compris par la force si nécessaire, avec un appui régional syrien derrière l’État libanais. Le Hezbollah n’avait échappé au désarmement que grâce à une décision géopolitique régionale liée à l’Iran et au conflit avec Israël.

Aujourd’hui, le paradoxe est saisissant : l’État libanais est peut-être institutionnellement plus cohérent qu’en 1991 ; l’armée est plus structurée ; les souverainistes disposent d’une légitimité internationale plus forte ; mais la volonté politique d’aller jusqu’au bout semble beaucoup plus hésitante.

Comme si le Liban contemporain était progressivement passé d’une crise de faiblesse à une crise d’intériorisation du rapport de force.

Les sanctions américaines récentes s’inscrivent dans cette lecture. Elles ne visent pas seulement le Hezbollah comme organisation extérieure à l’État. Elles semblent aussi indiquer que le problème est désormais perçu comme une imbrication entre le parti armé, certaines zones de l’appareil institutionnel, et des réseaux de protection ou de tolérance à l’intérieur même du système.

C’est ce qui rend la situation actuelle particulièrement sensible.

Car si le Hezbollah était seulement une milice extérieure à l’État, la réponse serait théoriquement plus simple. Mais le problème est qu’il est à la fois dehors et dedans : acteur armé autonome, force politique parlementaire, composante gouvernementale, réseau social, relais régional de l’Iran et puissance capable d’imposer des limites au langage même de ses adversaires.

Le gouvernement libanais parle aujourd’hui davantage de souveraineté. Mais il semble encore prisonnier d’une prudence qui ressemble de plus en plus à de l’inaction. Il peut affirmer des principes, annoncer des calendriers, évoquer le monopole des armes, mais chaque étape concrète paraît reportée, réduite ou neutralisée.

C’est là que le discours de Naïm Qassem prend tout son sens.

Il ne répond pas seulement à une menace militaire immédiate. Il répond à la possibilité qu’un récit nouveau se forme : celui d’un État qui devrait redevenir l’unique détenteur de la décision nationale. En assimilant toute pression contre le Hezbollah à un alignement avec Israël, il cherche à interdire moralement et politiquement cette reconstruction du récit souverain.

Le Hezbollah ne se contente donc pas de défendre ses armes. Il défend le cadre mental qui rend ses armes acceptables, ou du moins intouchables.

Et c’est probablement là que se situe le vrai combat politique.

Non pas seulement dans les dépôts d’armes, les frontières, les sanctions ou les équilibres militaires, mais dans la capacité du Liban à sortir d’un système où la domination est devenue une habitude, où l’autocensure est devenue prudence, où le compromis permanent est devenu méthode de gouvernement, et où la souveraineté finit par être proclamée dans les discours tout en étant contournée dans les faits.

Le problème libanais n’est donc pas uniquement que le Hezbollah possède des armes.

Le problème est que tout un système s’est progressivement organisé autour de l’idée qu’il ne fallait pas réellement toucher à ces armes.

Et c’est cette normalisation-là qui est peut-être, aujourd’hui, la plus grave.

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