Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements du camp souverainiste libanais.
Il arrive qu’une idée juste perde de sa force politique non parce qu’elle devient fausse, mais parce qu’elle cesse d’être portée par une méthode, une stratégie et une capacité d’incarnation. Elle demeure vraie sur le fond, parfois même incontestable, mais elle ne produit plus d’effet suffisant sur le réel.
Depuis des années, le camp souverainiste libanais a raison sur l’essentiel. Aucun État ne peut durablement survivre si la décision nationale est partagée entre des institutions officielles et une force armée autonome. Aucune souveraineté ne peut être réelle si la guerre, la paix, la sécurité et la diplomatie échappent au monopole de l’État. Aucune République ne peut tenir si la Constitution devient un décor et si l’équilibre national repose sur le consentement tacite à l’exception.
Mais avoir raison ne suffit plus.
C’est même là que commence la difficulté. La justesse d’un diagnostic ne dispense pas de la responsabilité politique. Elle l’aggrave. Plus une cause est juste, plus ceux qui prétendent la porter doivent être à la hauteur de cette cause. La souveraineté n’est pas seulement un mot, une bannière, une indignation ou un réflexe d’opposition. Elle est une méthode d’action, une discipline institutionnelle, une manière de penser l’État et de l’assumer.
De la décision à la responsabilité
Les derniers textes publiés ici ont suivi un fil simple : il ne peut y avoir d’État sans unité de la décision ; il ne peut y avoir d’unité nationale si celle-ci se construit autour du plus petit dénominateur commun ; il ne peut y avoir de pouvoir sans responsabilité ; il ne peut y avoir de politique sans capacité de décider, d’assumer et de transformer.
Ce fil conduit naturellement à une question plus inconfortable.
Si le politique suppose d’agir sur le réel, pourquoi ceux qui se réclament de la souveraineté peinent-ils si souvent à transformer leur diagnostic en stratégie ? Pourquoi le camp qui défend, en principe, l’État, le droit, la Constitution et l’indépendance de la décision nationale se retrouve-t-il trop souvent prisonnier de la dénonciation, de l’attente, de la réaction et du commentaire ?
Cette question n’est pas posée pour affaiblir le camp souverainiste. Elle l’est précisément parce que l’exigence souverainiste mérite mieux que la répétition de formules devenues familières. Elle mérite une doctrine, une méthode, une hiérarchie des priorités, un courage institutionnel et une capacité à parler à l’ensemble du pays.
Car un camp politique ne se définit pas seulement par ce qu’il refuse. Il se définit aussi par ce qu’il construit.
La critique nécessaire
Critiquer les manquements du camp souverainiste ne revient pas à relativiser la responsabilité du Hezbollah dans la confiscation progressive de la décision libanaise. Cette responsabilité demeure centrale. Le problème des armes hors de l’État, de la guerre décidée en dehors des institutions, de l’alignement stratégique sur l’Iran et de l’affaiblissement du pouvoir national reste au cœur de la crise libanaise.
Mais cette vérité ne peut pas exonérer ceux qui prétendent défendre l’État.
Il ne suffit pas de dire non au Hezbollah si l’on ne sait pas dire oui à un projet national crédible, compréhensible et praticable. Il ne suffit pas d’invoquer la souveraineté si l’on n’utilise pas tous les moyens constitutionnels, parlementaires, gouvernementaux, diplomatiques et sociaux permettant de la défendre. Il ne suffit pas de dénoncer une anomalie institutionnelle si l’on finit par s’habituer aux conforts du système que l’on prétend combattre.
Le souverainisme ne peut pas être seulement une posture morale. Il doit devenir une pratique politique.
Or c’est précisément là que les manquements apparaissent. Trop souvent, la dénonciation remplace l’action. Trop souvent, le discours tient lieu de stratégie. Trop souvent, l’attente d’un changement régional ou international retarde la construction d’un rapport de force intérieur. Trop souvent, la critique du Hezbollah devient le centre unique du langage souverainiste, au point de laisser dans l’ombre la question décisive : quel État voulons-nous reconstruire ?
La souveraineté ne peut pas se limiter à l’affirmation du monopole légitime des armes, même si cette affirmation est indispensable. Elle doit aussi répondre à la crise sociale, à l’effondrement des services publics, à l’émigration des jeunes, au déclassement des classes moyennes, à l’humiliation quotidienne d’un peuple qui voit son avenir se réduire à l’attente, au départ ou à la survie.
Un souverainisme qui ne parle pas à la vie concrète des Libanais reste incomplet. Il peut être juste juridiquement, juste nationalement, juste moralement, mais politiquement insuffisant.
Regarder les manquements en face
C’est à partir de ce constat que s’ouvre cette série.
Elle ne cherchera pas à juger les intentions. Elle ne s’attachera pas aux querelles de personnes, aux rivalités partisanes ou aux polémiques faciles. Elle s’intéressera aux manquements : manquements de méthode, de courage, de récit, d’organisation, de cohérence institutionnelle et d’attention sociale.
Le premier de ces manquements est sans doute le plus visible : croire que dénoncer suffit. Depuis des années, le camp souverainiste décrit avec précision les dangers qui menacent l’État libanais. Il voit souvent juste. Il nomme les problèmes. Il identifie les responsabilités. Mais trop souvent, cette lucidité ne débouche pas sur une stratégie de pouvoir. Elle produit des communiqués, des interventions, des déclarations fortes, parfois nécessaires, mais rarement une mécanique politique capable de modifier réellement le rapport de force.
Un autre manquement tient au récit national. Le camp souverainiste parle beaucoup contre le Hezbollah. Il parle moins clairement du Liban qu’il veut faire advenir. Or une cause ne rassemble pas seulement par l’adversaire qu’elle désigne, mais par l’avenir qu’elle rend possible.
Un autre encore concerne les institutions. Défendre l’État suppose d’agir avec les outils de l’État : le Parlement, le gouvernement, la Constitution, la responsabilité ministérielle, les motions, les questions, les alliances publiques, les lignes rouges assumées. Il ne suffit pas de dire que les institutions sont affaiblies. Il faut montrer, par l’action, qu’elles peuvent redevenir des lieux de décision.
Enfin, il y a le manquement social. On ne reconstruit pas un projet national en parlant seulement aux convaincus, aux militants et aux cercles politiques. Il faut parler au citoyen épuisé, au salarié appauvri, au parent qui voit partir ses enfants, au jeune qui ne croit plus à rien, au fonctionnaire humilié, à l’entrepreneur étranglé, au village abandonné, à la ville dégradée. La souveraineté n’est pas une abstraction. Elle est la condition d’une vie nationale digne.
Cette série part donc d’une conviction simple : le camp souverainiste n’échoue pas parce qu’il a tort sur le fond. Il échoue lorsqu’il se contente d’avoir raison.
Or le Liban n’a plus le luxe des vérités inactives. La souveraineté ne peut plus être une idée que l’on proclame dans les moments de crise avant de revenir aux arrangements ordinaires. Elle doit devenir une discipline quotidienne, une exigence de cohérence, une stratégie d’État.
Il ne s’agit pas de demander au camp souverainiste de renoncer à sa radicalité sur les principes. Au contraire. Il s’agit de lui demander de prendre ses propres principes au sérieux.
Si l’État doit être seul à décider, alors il faut agir en conséquence.
Si les armes doivent relever de l’autorité légitime, alors il faut construire le rapport de force permettant de le dire autrement qu’en slogan.
Si la souveraineté est le cœur de la reconstruction nationale, alors elle doit devenir une méthode politique, sociale, institutionnelle et diplomatique.
Avoir raison fut longtemps nécessaire.
Désormais, ce n’est plus suffisant.
Il faut faire politique.
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