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  • Le piège de l’attente extérieure



    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.

    Le souverainisme libanais repose sur une idée simple : la décision nationale doit revenir à l’État libanais, et à lui seul. La guerre et la paix ne peuvent pas dépendre d’une organisation armée. La politique étrangère ne peut pas être confisquée par un parti. Le territoire ne peut pas être administré selon deux légitimités parallèles. L’armée ne peut pas être une force parmi d’autres.

    Tout cela est juste.

    Mais une contradiction traverse souvent les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais : elles réclament la souveraineté intérieure tout en attendant, trop souvent, qu’un facteur extérieur vienne la rendre possible à leur place.

    Elles attendent une pression américaine. Elles attendent une initiative française. Elles attendent une décision saoudienne. Elles attendent un changement iranien. Elles attendent un accord régional. Elles attendent parfois une erreur du Hezbollah, une impatience israélienne, une crise internationale ou une fenêtre diplomatique.

    Bien sûr, aucun pays ne vit hors du monde. Le Liban, moins encore que d’autres, ne peut ignorer les équilibres régionaux, les rapports de force internationaux, les intérêts américains, français, saoudiens, iraniens, syriens ou israéliens. Un petit pays doit savoir lire les puissances. Il doit savoir parler aux alliés. Il doit savoir utiliser les ouvertures diplomatiques. Il doit savoir inscrire sa cause dans un environnement plus large.

    Mais le problème commence lorsque l’attente extérieure devient un substitut à la stratégie nationale.

    Une cause souverainiste peut chercher des alliés. Elle ne peut pas leur demander d’exercer sa souveraineté à sa place.

    L’allié n’est pas une stratégie

    L’erreur serait de croire que le soutien extérieur suffit.

    Un allié peut aider. Il peut soutenir une armée. Il peut exercer une pression diplomatique. Il peut imposer des sanctions. Il peut ouvrir une négociation. Il peut garantir un accord. Il peut modifier un équilibre régional. Il peut donner du temps, de l’espace, des moyens ou une protection.

    Mais il ne construit pas, à la place des Libanais, le rapport de force intérieur qui permet à l’État de redevenir souverain.

    Il ne remplace pas une majorité organisée. Il ne remplace pas une stratégie parlementaire. Il ne remplace pas une politique gouvernementale. Il ne remplace pas une administration libérée des influences parallèles. Il ne remplace pas une justice capable d’agir. Il ne remplace pas une armée politiquement couverte. Il ne remplace pas une opinion publique préparée à comprendre le prix de la souveraineté.

    Un allié extérieur peut accompagner une stratégie nationale. Il ne peut pas en tenir lieu.

    C’est ici que se trouve le piège. Lorsque les forces souverainistes n’ont pas de méthode intérieure, elles se tournent vers l’extérieur comme vers une méthode de remplacement. Elles espèrent que les pressions venues d’ailleurs accompliront ce qu’elles n’ont pas réussi à organiser depuis l’intérieur.

    Alors la politique nationale devient une attente.

    On observe Washington. On interprète Paris. On commente Riyad. On surveille Téhéran. On analyse Tel-Aviv. On attend les signaux, les visites, les communiqués, les médiations, les messages indirects, les sanctions possibles, les accords à venir.

    Mais pendant ce temps, qui construit au Liban même les conditions politiques de la souveraineté ?

    L’attente transforme les acteurs en spectateurs

    L’attente extérieure a un effet dangereux : elle transforme des acteurs politiques en spectateurs du rapport de force.

    Au lieu d’organiser le pays, on commente le monde. Au lieu de produire une stratégie, on analyse les intentions des puissances. Au lieu de fixer un calendrier national, on attend le calendrier des autres. Au lieu d’assumer une ligne intérieure, on espère qu’une contrainte extérieure viendra rendre cette ligne moins coûteuse.

    Cette attitude peut donner l’impression de la lucidité. Elle consiste à dire : le Liban est faible, il ne peut pas agir seul, il faut attendre le bon moment, il faut attendre que les rapports de force régionaux évoluent, il faut attendre que les grandes puissances se mettent d’accord.

    Il y a là une part de vérité. Aucun combat politique sérieux ne peut ignorer les rapports de force.

    Mais la lucidité peut devenir une excuse.

    À force d’attendre le bon moment, on finit par ne jamais le préparer. À force d’attendre que les autres bougent, on finit par ne plus bouger soi-même. À force de vouloir éviter un affrontement prématuré, on finit par rendre impossible tout affrontement décisif.

    La souveraineté ne se reconquiert pas seulement en attendant que les circonstances deviennent favorables. Elle se reconquiert en construisant, avant même que ces circonstances n’arrivent, la capacité de les utiliser.

    Car une fenêtre extérieure ne sert à rien si personne, à l’intérieur, n’est prêt à la pousser.

    Le Hezbollah sait attendre

    Il faut aussi comprendre que l’attente n’est pas neutre.

    Le Hezbollah sait attendre. Il sait absorber les pressions. Il sait traverser les périodes difficiles. Il sait transformer les délais en espace politique. Il sait reculer dans le discours sans renoncer dans les faits. Il sait négocier sans abandonner l’essentiel. Il sait laisser les autres croire que le temps travaille contre lui, alors qu’il peut parfois travailler pour lui.

    C’est une erreur de croire qu’une pression extérieure, parce qu’elle existe, produit automatiquement un résultat intérieur.

    Une sanction peut affaiblir. Une guerre peut modifier un équilibre. Une pression diplomatique peut gêner. Une évolution régionale peut réduire une marge de manœuvre. Mais rien de tout cela ne supprime mécaniquement une capacité de blocage interne.

    Tant que l’État libanais n’a pas construit les moyens politiques, institutionnels et militaires de récupérer sa décision, l’adversaire conserve un espace. Tant que le pouvoir officiel ne transforme pas les pressions extérieures en décisions intérieures, l’anomalie demeure. Tant que les forces souverainistes ne savent pas dire comment elles passent du diagnostic à l’action, le temps reste ouvert à tous les contournements.

    Le Hezbollah n’a pas besoin de convaincre tout le pays pour conserver une partie de son pouvoir. Il lui suffit souvent de bloquer, d’attendre, de fragmenter, de déplacer le débat, de rendre chaque décision plus coûteuse, plus lente, plus ambiguë.

    Face à cela, l’attente extérieure peut devenir une forme d’impuissance intérieure.

    Elle donne l’impression que le rapport de force est en train de se régler ailleurs. Mais l’État, lui, ne revient jamais d’ailleurs. Il revient lorsque des institutions nationales retrouvent la capacité de décider.

    Le soutien extérieur doit servir une stratégie intérieure

    La question n’est donc pas de refuser les soutiens extérieurs.

    Ce serait absurde. Le Liban a besoin d’alliés. Il a besoin d’un appui diplomatique. Il a besoin d’un soutien à son armée. Il a besoin d’une pression internationale sur les armes hors État. Il a besoin que les puissances cessent de traiter l’anomalie libanaise comme un simple élément d’équilibre régional.

    Mais ce soutien doit servir une stratégie intérieure. Il ne doit pas la remplacer.

    Une politique souverainiste sérieuse doit partir du Liban lui-même.

    Elle doit définir ce qu’elle veut obtenir, dans quel ordre, par quels moyens, avec quels alliés internes, avec quelle majorité, avec quelle couverture gouvernementale, avec quel rôle pour l’armée, avec quel calendrier, avec quelles conditions de négociation, avec quelles lignes rouges et avec quelle capacité de rupture.

    Alors seulement, le soutien extérieur peut devenir utile.

    Sinon, il reste suspendu.

    Il produit des communiqués, des visites, des encouragements, des promesses, parfois des sanctions, parfois des aides. Mais il ne produit pas nécessairement une souveraineté.

    Un appui extérieur ne devient décisif que lorsqu’il rencontre une volonté intérieure structurée. Il ne suffit pas qu’une capitale étrangère dise que l’État libanais doit exercer son autorité. Encore faut-il que les forces libanaises qui prétendent défendre cette autorité sachent comment la faire exister.

    C’est la différence entre être aidé et être porté.

    Un pays peut être aidé par ses alliés. Il ne doit jamais être porté à leur place.

    La souveraineté ne se délègue pas à ses amis

    Il est facile de dénoncer la tutelle d’un adversaire. Il est plus difficile de refuser la dépendance confortable à l’égard d’un allié.

    Pourtant, le principe est le même : la souveraineté ne se délègue pas.

    Elle ne se délègue pas à l’Iran. Elle ne se délègue pas à la Syrie. Elle ne se délègue pas à Israël. Elle ne se délègue pas davantage à Washington, Paris, Riyad ou à n’importe quelle autre capitale, même amie.

    Un allié peut soutenir la souveraineté libanaise. Il ne peut pas être le lieu où elle se décide.

    C’est là que le souverainisme doit être cohérent avec lui-même. Il ne peut pas réclamer que la décision nationale soit libérée d’une tutelle pour la suspendre ensuite à une autre volonté extérieure. Il ne peut pas demander que le Hezbollah cesse de recevoir ses orientations de l’étranger, tout en attendant que l’étranger règle le problème libanais à la place de l’État libanais.

    La souveraineté n’est pas seulement le refus de l’ingérence hostile. Elle est aussi le refus de l’impuissance assistée.

    Elle suppose une capacité propre. Une volonté propre. Une méthode propre. Une responsabilité propre.

    Le Liban doit parler avec ses alliés. Mais il doit décider par lui-même. Il doit recevoir des soutiens. Mais il doit construire sa force intérieure. Il doit inscrire sa cause dans les rapports de force régionaux. Mais il ne doit pas devenir l’objet passif de ces rapports de force.

    Sinon, le souverainisme se retourne contre lui-même : il devient une demande adressée aux autres, et non une capacité nationale.

    Conclusion

    Le piège de l’attente extérieure est l’un des grands pièges du souverainisme libanais.

    Il permet de rester fidèle aux bons principes tout en reportant sans cesse le moment de l’action. Il permet de dénoncer l’anomalie tout en attendant qu’une puissance extérieure la résolve. Il permet de parler d’État tout en différant la construction du rapport de force intérieur qui permettrait à l’État de redevenir réel.

    Mais la souveraineté ne s’attend pas.

    Elle se prépare.

    Elle s’organise.

    Elle se décide.

    Un soutien extérieur peut ouvrir une fenêtre. Il ne remplace pas une maison.

    Le Liban ne redeviendra pas souverain parce que d’autres auront décidé de sa souveraineté. Il le redeviendra lorsque ses propres forces politiques seront capables de transformer une cause juste en puissance nationale.

    Avoir raison ne suffit plus.

    Attendre que les autres donnent raison au Liban ne suffit pas davantage.

    Il faut désormais que cette raison devienne une force intérieure.

  • La souveraineté ne se proclame pas

    La souveraineté ne se proclame pas

    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.

    Le message publié par le ministre libanais des Affaires étrangères, Youssef Raggi, à la suite de son intervention au Sénat français mérite d’être pris au sérieux. Non parce qu’il serait faux dans ses principes, mais parce qu’il révèle une tension centrale de la séquence libanaise actuelle : l’écart entre la souveraineté proclamée et la souveraineté exercée.

    Dans ce message, Youssef Raggi affirme que le Liban aurait « fait son choix », qu’il n’y aurait plus de retour à une double autorité, qu’il n’y aurait plus de place pour des armes en dehors de la légitimité de l’État ni pour des décisions prises en dehors de ses institutions. Il ajoute que la décision de mettre fin à la présence militaire du Hezbollah serait une décision souveraine libanaise, précédant l’accord-cadre et ouvrant la voie à une situation où les décisions relatives à la guerre, à la paix et à la politique étrangère relèveraient désormais exclusivement de l’État libanais.

    C’est précisément ce « désormais » qui doit être interrogé.

    Affirmer que la souveraineté est indivisible est juste. Dire que la décision nationale ne se délègue pas est nécessaire. Rappeler que le monopole de la force légitime appartient à l’État est indispensable. Soutenir que la présence militaire du Hezbollah doit prendre fin relève d’une exigence nationale élémentaire.

    Mais plus les principes sont justes, plus ils obligent ceux qui les prononcent.

    Car il y a une différence majeure entre dire ce que l’État libanais doit redevenir et laisser croire qu’il l’est déjà. Il y a une différence entre formuler un choix politique et présenter ce choix comme une réalité accomplie. Il y a une différence entre parler au nom de la souveraineté et exercer réellement les attributs de cette souveraineté.

    Le Liban n’a pas seulement besoin de mots justes. Il a besoin d’une souveraineté vérifiable.

    Les bons mots ne font pas encore l’État

    Le discours souverainiste a une force. Il remet les mots à leur place. Il rappelle que l’État ne peut pas être un décor, que la Constitution ne peut pas être un simple texte d’apparat, que l’armée ne peut pas être une force parmi d’autres, que la décision de guerre et de paix ne peut pas être partagée entre les institutions officielles et une organisation armée autonome.

    De ce point de vue, les mots employés par Youssef Raggi sont importants.

    Ils rompent avec une partie du langage libanais habituel, fait d’euphémismes, de prudences, de compromis verbaux et de formules destinées à ne jamais nommer directement le problème. Ils disent que la souveraineté ne se divise pas. Ils disent que la décision ne se délègue pas. Ils disent que le monopole de la force appartient à l’État. Ils disent que la présence militaire du Hezbollah doit prendre fin.

    Mais les bons mots ne font pas encore l’État.

    Une souveraineté vérifiable, ce n’est pas seulement un discours prononcé dans une enceinte prestigieuse. Ce n’est pas seulement une formule forte devant des partenaires étrangers. Ce n’est pas seulement une déclaration affirmant que l’État doit retrouver son autorité.

    Une souveraineté vérifiable, c’est une décision de guerre et de paix qu’aucune organisation armée ne peut prendre à la place de l’État.

    C’est une armée nationale qui exerce seule l’autorité légitime sur tout le territoire.

    C’est une administration qui n’est pas pénétrée, contournée ou neutralisée par des réseaux partisans armés.

    C’est un gouvernement qui ne se contente pas de dire que la décision est nationale, mais qui montre comment il entend récupérer les leviers encore confisqués.

    C’est un pouvoir qui ne parle pas seulement de monopole de la force, mais qui expose le calendrier, les moyens, les obstacles et les responsabilités permettant de reconstruire ce monopole.

    C’est là que commence la difficulté. Le discours peut exprimer une volonté. Il peut rassurer des partenaires. Il peut donner une image d’État. Il peut inscrire le Liban dans une grammaire souveraine. Mais il ne doit pas transformer le souhaitable en accompli.

    Dire que la décision nationale ne se délègue pas est une phrase nécessaire. Encore faut-il que l’État redevienne effectivement le lieu où cette décision se prend.

    L’objectif ne doit pas être confondu avec le constat

    Le problème n’est pas de dire que le Liban veut redevenir un État pleinement souverain. Le problème commence lorsque l’on parle comme si cette souveraineté était déjà restaurée, ou comme si son retour était seulement une question de volonté déclarée.

    Si la décision de guerre et de paix appartient déjà pleinement à l’État, pourquoi faut-il encore mettre fin à la présence militaire du Hezbollah ?

    Si le monopole de la force légitime appartient déjà réellement aux institutions, pourquoi l’armée doit-elle encore étendre son autorité sur tout le territoire ?

    Si la souveraineté est déjà effective, pourquoi la question du Sud, du retrait israélien, de la FINUL, des garanties américaines, des médiations diplomatiques et des équilibres régionaux demeure-t-elle aussi centrale ?

    Ces questions ne visent pas à nier l’importance du discours tenu au Sénat. Elles visent à empêcher qu’il se transforme en discours performatif : dire l’État pour donner l’impression que l’État est déjà revenu.

    Or l’État ne revient pas par la phrase. Il revient par l’autorité.

    Il revient lorsque les institutions décident réellement.

    Il revient lorsque l’armée exerce réellement.

    Il revient lorsque les armes hors État cessent réellement d’imposer leur veto.

    Il revient lorsque les décisions stratégiques ne dépendent plus d’un rapport de force extraconstitutionnel.

    Il revient lorsque la souveraineté cesse d’être une déclaration devant les partenaires étrangers pour devenir une pratique intérieure.

    La souveraineté ne se mesure donc pas à l’intensité d’une formule. Elle se mesure à la capacité de l’État à imposer cette formule au réel.

    Le risque d’un vocabulaire destiné à rassurer

    Un discours diplomatique a toujours plusieurs destinataires. Il parle au pays. Il parle aux partenaires. Il parle aux puissances qui observent. Il parle aussi aux bailleurs, aux institutions internationales, aux alliés potentiels et aux adversaires.

    Dans ce cadre, il est compréhensible qu’un ministre libanais veuille présenter un État décidé, cohérent, engagé dans la restauration de son autorité. Il est compréhensible qu’il affirme que le désarmement du Hezbollah relève d’une volonté libanaise, et non d’une injonction extérieure. Il est compréhensible qu’il refuse de donner l’image d’un Liban qui n’agirait que sous pression étrangère.

    Il vaut mieux cela que l’inverse.

    Mais il y a un danger : que le discours souverainiste devienne un langage diplomatique destiné à rassurer Paris, Washington ou les partenaires internationaux, sans produire encore le rapport de force intérieur qui rendrait cette souveraineté effective.

    Le Liban a trop souvent vécu de formules destinées à masquer l’écart entre l’État officiel et le pouvoir réel. Il a trop souvent appelé consensus ce qui était blocage, équilibre ce qui était paralysie, coexistence ce qui était renoncement, stabilité ce qui était soumission à un rapport de force.

    Il ne faudrait pas que la souveraineté devienne à son tour une formule de communication.

    Si le gouvernement affirme que la décision nationale ne se délègue pas, alors il doit dire comment il empêchera qu’elle soit encore déléguée de fait.

    S’il affirme que le monopole de la force appartient à l’État, alors il doit dire comment ce monopole sera reconstruit.

    S’il affirme que la présence militaire du Hezbollah doit prendre fin, alors il doit dire selon quelle stratégie, avec quel calendrier, sous quelle autorité, avec quelles garanties nationales et avec quelle responsabilité gouvernementale.

    Sans cela, le discours reste juste, mais suspendu.

    La souveraineté a besoin de preuves

    La souveraineté a besoin de preuves.

    Elle a besoin de décisions gouvernementales qui ne reculent pas devant les rapports de force. Elle a besoin d’une armée renforcée, mandatée, protégée politiquement et placée au centre de la restauration de l’autorité publique. Elle a besoin d’une administration libérée des influences parallèles. Elle a besoin d’une justice capable de traiter les violations de la souveraineté comme autre chose que des sujets sensibles. Elle a besoin d’une diplomatie qui parle au nom de l’État, non au nom d’un équilibre de prudence entre l’État et ceux qui le contournent.

    Elle a aussi besoin de clarté.

    Qui empêche l’État d’exercer pleinement son autorité ?

    Qui bloque la récupération de la décision nationale ?

    Qui refuse que l’armée soit le seul instrument légitime de la force ?

    Qui maintient une logique de guerre et de paix étrangère aux institutions ?

    Le discours souverainiste de pouvoir ne peut pas rester dans l’abstraction. Il doit nommer les obstacles. Il doit dire où se situe le blocage. Il doit exposer les contradictions. Il doit accepter que la souveraineté ait un prix politique.

    Sinon, il rejoint le manquement déjà observé dans cette série : avoir raison sur le fond, mais ne pas transformer cette raison en méthode d’État.

    C’est ici que les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir sont attendues. Non dans la simple capacité à prononcer les mots de l’État, mais dans la capacité à produire les conditions de son retour effectif. Non dans la dénonciation générale de l’anomalie, mais dans la construction d’un chemin politique, institutionnel et militaire permettant de la lever.

    La souveraineté ne peut pas rester un horizon diplomatique. Elle doit devenir un programme d’autorité.

    Dire la souveraineté ne suffit plus

    Il faut saluer les principes lorsqu’ils sont justes. Et ceux affirmés par Youssef Raggi le sont largement. Oui, la souveraineté est indivisible. Oui, la décision nationale ne doit pas se déléguer. Oui, le monopole de la force légitime doit appartenir à l’État. Oui, la présence militaire du Hezbollah est incompatible avec une République pleinement souveraine.

    Mais justement : ces principes obligent.

    Ils obligent à ne pas confondre l’objectif avec le résultat.

    Ils obligent à ne pas transformer une volonté nationale en réalité déclarée.

    Ils obligent à ne pas rassurer l’étranger plus vite qu’on ne reconstruit l’État.

    Ils obligent à mesurer la souveraineté non à la qualité des mots, mais à la force des actes.

    Le Liban n’a pas seulement besoin que ses ministres parlent comme des souverainistes devant les partenaires étrangers. Il a besoin que ses gouvernants exercent la souveraineté à l’intérieur du pays.

    Car la souveraineté ne se proclame pas accomplie.

    Elle se vérifie.

    Elle se reconquiert.

    Et elle commence lorsque les mots de l’État cessent d’être un horizon diplomatique pour devenir une autorité réelle.

    Crédit photo : compte X de Youssef Raggi.

  • La souveraineté ne se sous-traite pas

    La souveraineté ne se sous-traite pas



    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.

    Il y a des phrases qui, par leur brutalité apparente, révèlent moins la pensée de celui qui les prononce que les faiblesses de ceux qui y répondent.

    La déclaration de Donald Trump suggérant que la Syrie pourrait “s’occuper” du Hezbollah appartient à cette catégorie. Elle peut être lue comme une provocation, comme une improvisation, comme une pression diplomatique, ou comme une manière très américaine de déplacer un problème vers un acteur régional supposé pouvoir le traiter à moindre coût. Mais, pour le Liban, la question essentielle n’est pas seulement ce que cette phrase dit de Washington. Elle est ce qu’elle révèle de Beyrouth.

    Car la réponse souverainiste ne peut pas se limiter à constater qu’Ahmad el-Chareh ne souhaite pas intervenir au Liban. Si le refus syrien devient l’argument principal, alors le centre de gravité du débat se déplace dangereusement. On ne dit plus : le Liban refuse qu’une puissance étrangère vienne régler militairement une question libanaise. On dit seulement : la Syrie ne veut pas le faire.

    Ce n’est pas la même chose.

    La souveraineté ne consiste pas à attendre que l’étranger renonce à intervenir. Elle consiste à dire que cette intervention est irrecevable, même lorsqu’elle vise un adversaire intérieur. Elle consiste à affirmer que le désarmement du Hezbollah doit être décidé par les institutions libanaises et exécuté par l’armée libanaise. Il ne peut être sous-traité ni à la Syrie, ni à Israël, ni à aucune autre puissance étrangère.

    Défendre la souveraineté dans l’opposition, l’exercer au pouvoir

    Pendant des années, le camp souverainiste a défendu, souvent avec courage, l’idée que la décision nationale devait revenir à l’État libanais. Il a dénoncé la confiscation de la guerre et de la paix par le Hezbollah. Il a rappelé que les armes hors État détruisaient la République, que l’alignement sur l’Iran plaçait le Liban au service d’un agenda régional, que la paix civile ne pouvait pas reposer sur une force armée autonome.

    Tout cela demeure vrai.

    Mais le passage au pouvoir change la nature de la parole. Une force placée hors du pouvoir peut dénoncer, alerter, réclamer, mobiliser. Une force impliquée dans le pouvoir doit faire davantage : elle doit transformer le principe en position d’État.

    Or c’est précisément là que le souverainisme de pouvoir est mis à l’épreuve. Il ne suffit plus de dire que le Hezbollah doit être désarmé. Il faut dire par qui, selon quelle légitimité, sous quelle autorité et dans quel cadre national.

    La réponse ne peut être ambiguë : par l’État libanais, selon la Constitution libanaise, sous l’autorité des institutions libanaises, avec l’armée libanaise comme instrument légitime de la souveraineté.

    Toute autre logique ouvre une brèche.

    Si la Syrie venait “s’occuper” du Hezbollah, ce ne serait pas le retour de la souveraineté libanaise. Ce serait le remplacement d’une confiscation par une autre. Si Israël se chargeait seul de résoudre militairement le problème, le Liban ne redeviendrait pas souverain ; il deviendrait le théâtre d’une solution imposée de l’extérieur. Si une coalition étrangère décidait à la place de Beyrouth, le monopole de la décision nationale resterait absent.

    La souveraineté ne se restaure pas par délégation.

    Le piège de l’ennemi de mon adversaire

    Il existe une tentation ancienne dans les pays faibles : accepter l’intervention extérieure lorsque celle-ci vise l’adversaire intérieur. On sait que le geste est dangereux. On sait qu’il abîme la souveraineté. Mais on se rassure en disant que l’adversaire est plus dangereux encore, que l’urgence impose des détours, que l’histoire jugera, que l’État est trop faible pour agir seul.

    C’est une logique redoutable, parce qu’elle commence toujours par une nécessité et finit souvent par une tutelle.

    Le Liban connaît ce mécanisme. Il l’a connu dans son histoire récente. Le parallèle avec 1976 doit évidemment être manié avec prudence : le contexte régional, les acteurs, les rapports de force, la nature du conflit et l’état de la société libanaise n’étaient pas ceux d’aujourd’hui. Mais le mécanisme mérite d’être rappelé.

    À l’époque, une partie du Front libanais avait fini par tolérer, voire regarder favorablement, une intervention syrienne parce qu’elle semblait alors contenir un adversaire intérieur et rétablir un certain équilibre. Le calcul pouvait paraître compréhensible dans l’urgence. Mais l’histoire a montré le prix de cette logique : une intervention acceptée parce qu’elle vise l’adversaire finit rarement par s’arrêter là où ses bénéficiaires provisoires l’avaient imaginé.

    La tutelle ne demande pas toujours la permission pour durer.

    C’est pourquoi le souverainisme ne peut pas être sélectif. Il ne peut pas refuser l’ingérence iranienne lorsqu’elle soutient le Hezbollah, mais devenir hésitant devant une intervention syrienne si celle-ci prétend combattre le Hezbollah. Il ne peut pas dénoncer la guerre décidée hors de l’État, mais accueillir favorablement une guerre menée au Liban par un autre État. Il ne peut pas réclamer le monopole libanais de la décision et accepter que l’acte décisif soit accompli par une armée étrangère.

    Le principe doit rester entier, surtout lorsque l’adversaire visé est réel.

    Le désarmement comme acte national

    Le désarmement du Hezbollah est une nécessité nationale. Il ne s’agit pas d’un caprice partisan, ni d’une revanche communautaire, ni d’une exigence imposée de l’extérieur. Il s’agit de la condition élémentaire de l’existence d’un État.

    Aucun pays ne peut durablement survivre lorsque la décision de guerre et de paix échappe à ses institutions. Aucun gouvernement ne peut prétendre exercer la souveraineté si une force armée autonome peut engager le territoire national dans un conflit sans mandat. Aucune armée nationale ne peut être pleinement légitime si une autre structure militaire conserve une capacité stratégique indépendante.

    Mais précisément parce que ce désarmement est une nécessité nationale, il doit être porté comme un acte national.

    Il doit être décidé par les institutions libanaises. Il doit être inscrit dans une stratégie libanaise. Il doit être assumé par un pouvoir libanais. Il doit être exécuté par l’armée libanaise. Et il doit être accompagné d’un récit national qui distingue clairement le Hezbollah comme organisation armée de la communauté chiite comme composante pleine et entière du pays.

    Car si le désarmement apparaît comme une opération syrienne, israélienne, américaine ou étrangère, il sera aussitôt transformé par le Hezbollah en preuve de son propre récit : celui d’une communauté menacée, d’un pays livré aux puissances extérieures, d’une résistance nécessaire contre un complot régional.

    La sous-traitance étrangère ne désarme pas seulement une milice. Elle peut aussi réarmer son discours.

    C’est pourquoi le camp souverainiste impliqué dans le pouvoir doit être extrêmement clair : le problème du Hezbollah est libanais parce qu’il touche à la souveraineté libanaise. Sa résolution doit être libanaise parce qu’elle doit restaurer cette souveraineté, non la contourner.

    La faiblesse des réponses prudentes

    Répondre que la Syrie ne veut pas intervenir est insuffisant. Ce peut être une information utile. Ce n’est pas une position souveraine.

    Une position souveraine dirait : même si la Syrie le voulait, le Liban le refuserait. Même si une puissance extérieure proposait de traiter le problème à notre place, nous refuserions d’en faire une solution politique. Même si cette intervention visait le Hezbollah, elle ne pourrait pas devenir le chemin normal du retour à l’État.

    La nuance est capitale.

    Car si le refus dépend seulement de la volonté syrienne, alors le Liban apparaît comme un objet en attente de décisions extérieures. Si Damas refuse, il respire. Si Damas accepte, il subit. Si Washington propose, il commente. Si Israël agit, il réagit. Dans tous les cas, la décision n’est pas à Beyrouth.

    Or toute la logique souverainiste devrait consister à remettre Beyrouth au centre de la décision.

    Les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir ne peuvent donc pas répondre comme des analystes. Elles doivent parler comme des acteurs de l’État. Elles doivent dire ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Elles doivent rappeler que l’armée libanaise n’est pas un détail dans le débat, mais l’instrument légitime de la souveraineté. Elles doivent exiger que toute solution passe par les institutions, non par des arrangements entre parrains.

    Sinon, elles retombent dans le travers déjà observé : avoir raison sur le fond, mais ne pas transformer cette raison en doctrine d’État.

    La souveraineté ne choisit pas ses exceptions

    Le Liban ne peut pas sortir d’une souveraineté confisquée par une souveraineté sous-traitée. Il ne peut pas remplacer la décision du Hezbollah par la décision de Damas, de Tel-Aviv, de Washington ou d’un quelconque parrain régional. Il ne peut pas redevenir libre en confiant à d’autres le soin d’accomplir l’acte fondateur de sa liberté.

    La souveraineté ne choisit pas ses exceptions selon l’identité de celui qu’elle combat.

    Elle vaut contre l’Iran lorsqu’il arme et oriente le Hezbollah. Elle vaut contre Israël lorsqu’il impose ses opérations et ses zones de fait. Elle vaut contre la Syrie si elle prétend revenir dans le jeu libanais par la sécurité. Elle vaut contre les États-Unis si Washington imagine pouvoir redistribuer les rôles sans passer par la volonté libanaise. Elle vaut aussi contre les illusions internes, lorsque certains Libanais espèrent qu’une puissance étrangère fera à leur place ce qu’ils n’osent pas encore assumer politiquement.

    C’est cela, l’épreuve du pouvoir.

    Dans l’opposition, il est possible de défendre la souveraineté comme un principe. Au pouvoir, il faut la défendre comme une décision. Et une décision souveraine ne peut pas dire : nous voulons l’État, mais nous acceptons qu’un autre État fasse le travail décisif sur notre territoire.

    La souveraineté ne se pétitionne pas. Elle ne se réfugie pas dans une réforme sans chemin. Elle ne se conserve pas dans le confort de l’opposition morale. Elle ne se réduit pas non plus à un récit national abstrait.

    Elle s’exerce.

    Et elle commence ici par une phrase simple : le Hezbollah doit être désarmé par l’État libanais, sous autorité libanaise, par les moyens légitimes de l’État libanais.

    Ni par la Syrie.
    Ni par Israël.
    Ni par procuration étrangère.

    Le Liban n’a pas besoin qu’un autre pays vienne exercer sa souveraineté à sa place.

    Il a besoin de redevenir capable de l’exercer lui-même.

    Crédit photo : Armée libanaise / page officielle Facebook.

  • Quel Liban veulent-ils reconstruire ?

    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.

    Les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir ont souvent raison lorsqu’elles dénoncent les armes hors État, l’alignement sur l’Iran, la confiscation de la décision nationale et l’effacement progressif de l’autorité publique. Elles ont raison de rappeler qu’aucun pays ne peut vivre durablement si la guerre, la paix, la sécurité et la diplomatie échappent à ses institutions légitimes. Elles ont raison de dire qu’un État ne peut pas coexister avec une force armée autonome qui décide au-dessus de lui.

    Mais un projet politique ne peut pas vivre seulement de refus.

    Il ne suffit pas de dire non à l’anomalie Hezbollah. Il faut dire oui à un Liban possible. Il ne suffit pas de dénoncer la confiscation de l’État. Il faut expliquer ce que l’on veut reconstruire une fois cette confiscation levée. Il ne suffit pas de répéter que la souveraineté est nécessaire. Il faut montrer quel avenir cette souveraineté rend possible pour les Libanais.

    C’est peut-être l’un des manquements les plus profonds du souverainisme de pouvoir : il sait souvent désigner ce qui empêche le Liban d’exister pleinement, mais il dit moins clairement quel Liban il veut faire advenir.

    Or une cause politique ne rassemble pas seulement par l’adversaire qu’elle désigne. Elle rassemble par l’avenir qu’elle rend possible.

    Savoir refuser ne suffit pas

    Le refus souverainiste est nécessaire. Il est même fondateur.

    Non aux armes hors État.
    Non à la guerre décidée en dehors des institutions.
    Non à la diplomatie confisquée.
    Non à l’État parallèle.
    Non à l’alignement stratégique sur l’Iran.
    Non à toute force qui prétend décider pour le Liban à la place du Liban.

    Sans ce refus clair, il n’y a pas de souveraineté possible. Un État qui ne possède plus le monopole de la décision nationale devient une apparence d’État. Il peut avoir un président, un gouvernement, un Parlement, des administrations, des drapeaux, des cérémonies et des communiqués. Mais si la décision stratégique lui échappe, sa souveraineté est amputée.

    Pourtant, le refus ne suffit pas.

    Le refus désigne l’obstacle ; il ne dessine pas encore l’horizon. Il dit ce qu’il faut arrêter ; il ne dit pas toujours ce qu’il faut construire. Il nomme l’anomalie ; il ne formule pas encore le projet national capable de rassembler au-delà du camp déjà convaincu.

    C’est là que le souverainisme de pouvoir doit franchir une étape. Il ne peut pas rester seulement le camp du diagnostic. Il doit devenir le camp de la reconstruction.

    Car la souveraineté ne peut pas être seulement une réponse à la milice. Elle doit être une réponse au pays.

    Elle doit dire aux Libanais pourquoi l’État vaut mieux que les parrains. Pourquoi la loi vaut mieux que les protections particulières. Pourquoi l’armée nationale vaut mieux que les armes partisanes. Pourquoi la décision commune vaut mieux que les stratégies régionales. Pourquoi la liberté politique vaut mieux que la sécurité offerte par une force qui finit toujours par réclamer l’obéissance.

    Le souverainisme doit donc passer du “contre” au “pour”. Contre les armes hors État, oui. Contre l’ingérence iranienne, oui. Contre la décision de guerre confisquée, oui. Mais pour quel État ? Pour quelle société ? Pour quelle vie commune ? Pour quelle économie ? Pour quelle place de chaque composante dans le Liban de demain ?

    Le Liban d’après ne peut pas être un retour en arrière

    Dire “nous voulons l’État” ne suffit pas. Encore faut-il dire de quel État il s’agit.

    S’agit-il de revenir au Liban d’avant-guerre ? À l’esprit de 1943 ? À l’équilibre de Taëf ? À une République centralisée restaurée ? À une décentralisation élargie ? À une neutralité active ? À une formule fédérale, demain peut-être, si elle est pensée librement et non sous la contrainte ? À un Liban plus arabe, plus méditerranéen, plus libéral, plus social, plus enraciné dans ses communautés et plus exigeant dans son autorité commune ?

    Ces questions ne peuvent pas rester dans le brouillard.

    Le Liban d’après ne peut pas être présenté comme un retour abstrait à une période idéalisée. Le Liban historique a produit de grandes choses : une liberté rare dans la région, une créativité culturelle, une économie d’initiative, une presse vivante, un pluralisme religieux et social, une capacité d’ouverture qui faisait du pays un espace de rencontre plutôt qu’un simple territoire. Tout cela mérite d’être sauvé.

    Mais le même Liban a aussi porté ses fragilités : faiblesse chronique de l’État, clientélisme, féodalités politiques, confusion entre communauté et clientèle, impunité, dépendance aux parrains extérieurs, abandon des régions, économie de rente, incapacité à intégrer toutes les composantes dans un récit réellement commun.

    Reconstruire le Liban ne consiste donc pas à revenir en arrière. Cela consiste à sauver ce qui mérite de l’être, tout en corrigeant ce qui a rendu l’effondrement possible.

    Le souverainisme sérieux ne peut pas être nostalgique. Il doit être refondateur.

    Il doit garder du Liban historique son amour de la liberté, son pluralisme, son ouverture, sa vocation culturelle, sa profondeur orientale et méditerranéenne, sa place singulière des communautés, son économie d’initiative et sa capacité à produire du lien entre des mondes différents.

    Mais il doit aussi corriger ce qui l’a rendu vulnérable : l’État trop faible, les institutions trop facilement contournées, les compromis trop souvent transformés en renoncements, l’administration trop perméable aux clientèles, la justice trop dépendante des équilibres politiques, la souveraineté trop souvent négociée avec ceux qui la contestent.

    Le Liban à reconstruire ne doit pas être le musée d’une grandeur perdue. Il doit être la transformation politique de ce que le Liban avait de meilleur.

    La place des chiites dans le Liban souverain

    Un projet souverainiste qui ne dit pas clairement quelle place il donne aux chiites dans le Liban d’après laisse au Hezbollah le monopole de leur représentation symbolique.

    C’est un point décisif.

    Distinguer la communauté chiite du Hezbollah ne peut pas être seulement une formule de prudence. Cela doit devenir une proposition politique réelle. Il ne suffit pas de dire : “nous ne confondons pas les chiites avec le Hezbollah”. Il faut dire quelle place les chiites auront dans le Liban souverain que l’on prétend reconstruire.

    Cette place doit être entière.

    Entière dans l’État.
    Entière dans l’armée.
    Entière dans l’administration.
    Entière dans l’économie.
    Entière dans les régions.
    Entière dans la mémoire nationale.
    Entière dans la décision commune.

    Le problème n’est pas une communauté. Le problème est une arme autonome, une décision militaire extraconstitutionnelle, un lien organique avec une puissance étrangère et une domination exercée sur l’État commun. Un souverainisme sérieux doit le répéter avec précision : le Liban ne se reconstruira pas contre les chiites. Il se reconstruira contre la confiscation de leur représentation par une force armée.

    Le Hezbollah prospère sur une peur : celle de convaincre les chiites qu’après lui viendrait leur marginalisation, leur humiliation ou leur mise à l’écart. Cette peur ne peut pas être combattue seulement par des slogans. Elle doit être combattue par une offre nationale crédible.

    Désarmer le Hezbollah ne peut pas signifier désarmer politiquement les chiites. Cela doit signifier leur retour entier dans l’État commun.

    Le Liban souverain doit donc dire aux chiites : vous n’avez pas besoin d’une milice pour être respectés. Vous n’avez pas besoin d’un lien organique avec l’Iran pour être protégés. Vous n’avez pas besoin d’une décision militaire autonome pour exister comme composante centrale du pays. Votre sécurité ne doit pas dépendre d’un parti armé ; elle doit dépendre de l’État que vous contribuez à diriger avec les autres.

    C’est là que le récit souverainiste devient vraiment national. Tant qu’il ne parle qu’aux adversaires du Hezbollah, il reste partiel. Lorsqu’il parle aussi à ceux que le Hezbollah prétend représenter, il commence à devenir une alternative.

    Un récit national doit parler à toutes les composantes

    La question ne concerne pas seulement les chiites. Elle concerne l’ensemble des composantes libanaises.

    Les chrétiens veulent savoir s’ils auront encore une sécurité, une liberté culturelle, une présence politique réelle et un avenir dans le pays. Ils ne veulent pas être réduits à un décor patrimonial, à une survivance folklorique ou à une minorité tolérée dans un système qui les dépasse. Ils veulent savoir si le Liban restera un pays où leur liberté a un sens politique.

    Les sunnites veulent savoir quelle place ils auront dans un Liban qui ne soit ni capturé par l’Iran, ni réduit à une variable arabe, ni abandonné à l’émigration ou à l’effacement. Ils doivent pouvoir retrouver une centralité nationale sans dépendre d’un parrain extérieur ou d’un équilibre régional instable.

    Les druzes veulent préserver leur rôle, leurs montagnes, leur autonomie historique, leur capacité de médiation et leur place dans les équilibres du pays. Ils ne peuvent pas être considérés comme une simple composante d’appoint dans des majorités fabriquées ailleurs.

    Les Syriaques, les Arméniens et les autres composantes doivent être pleinement intégrés dans la vision nationale. Ils ne sont pas des notes de bas de page. Ils portent des mémoires, des langues, des blessures, des enracinements, des contributions culturelles et politiques qui appartiennent à l’identité libanaise.

    Le récit souverainiste ne peut donc pas être seulement institutionnel. Il doit être existentiel.

    Il doit répondre à des questions simples : qui est chez lui au Liban ? Qui est protégé par l’État ? Qui a sa place dans le récit national ? Qui participe à la décision commune ? Qui peut vivre sans chercher un parrain extérieur ?

    Un récit national n’est pas un communiqué sur la coexistence. C’est une promesse concrète faite à chacun qu’il n’aura plus besoin d’un protecteur extérieur pour vivre dans son propre pays.

    Le Liban ne sera pas reconstruit par une addition de peurs communautaires. Il doit être reconstruit autour d’un pacte de sécurité, de liberté et de responsabilité.

    Sécurité, pour que personne n’ait besoin d’une milice, d’un quartier fermé ou d’un protecteur étranger.
    Liberté, pour que chaque composante puisse vivre sa culture, sa foi, sa mémoire et sa présence sans domination.
    Responsabilité, pour que personne ne puisse réclamer les droits de la participation nationale tout en refusant les devoirs de l’État commun.

    La souveraineté doit parler à la vie concrète

    Un projet souverainiste ne peut pas rester suspendu dans l’abstraction institutionnelle. Les Libanais ne vivent pas seulement une crise de souveraineté. Ils vivent aussi une crise de survie, d’appauvrissement, de déclassement, d’humiliation et d’émigration des jeunes.

    Un citoyen qui n’a plus d’électricité stable, qui ne peut plus soigner ses parents, qui voit partir ses enfants, qui perd son salaire, qui ne croit plus à l’école, à l’hôpital, à la justice ou à la monnaie, ne peut pas être mobilisé durablement par un discours uniquement institutionnel.

    La souveraineté doit donc être reliée à la vie quotidienne.

    Elle doit signifier quelque chose de concret : sécurité, justice, services publics, école, hôpital, travail, monnaie, frontières, administration, avenir pour les jeunes, retour possible de ceux qui sont partis.

    Un peuple qui cherche du pain, une école, un hôpital et un avenir pour ses enfants ne peut pas être mobilisé seulement par un discours sur les institutions.

    Cela ne veut pas dire que la souveraineté serait secondaire. Au contraire. Sans souveraineté, il n’y a pas de politique économique cohérente, pas de sécurité durable, pas de justice indépendante, pas de frontières sérieuses, pas de réforme réelle, pas de confiance internationale, pas de retour possible de l’investissement, pas de reconstruction nationale.

    Mais il faut le montrer.

    Il faut expliquer que l’État souverain n’est pas seulement celui qui décide de la guerre et de la paix. C’est aussi celui qui protège la dignité concrète des citoyens. Celui qui empêche qu’une famille soit ruinée par une hospitalisation. Celui qui garantit une école digne. Celui qui assure une justice moins dépendante des puissants. Celui qui permet aux jeunes d’imaginer une vie ailleurs que dans l’exil. Celui qui rend possible une économie de travail au lieu d’une économie de survie.

    Le souverainisme ne peut pas parler seulement au citoyen inquiet pour la nation. Il doit parler au citoyen épuisé dans sa vie quotidienne.

    Sinon, il reste juste, mais lointain.

    Du camp du refus au camp de la reconstruction

    Les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir doivent sortir d’une contradiction. Elles parlent souvent comme le camp du refus, alors qu’elles devraient devenir le camp de la reconstruction.

    Refuser l’anomalie Hezbollah est indispensable. Refuser l’ingérence iranienne est indispensable. Refuser la guerre hors État est indispensable. Refuser la confiscation de la décision nationale est indispensable. Mais ce refus doit ouvrir sur une vision.

    Quel Liban après les armes ?
    Quel État après la milice ?
    Quelle place pour les chiites après la confiscation de leur représentation ?
    Quelle sécurité pour les chrétiens ?
    Quelle dignité pour les sunnites ?
    Quelle garantie pour les druzes ?
    Quelle reconnaissance pour les Syriaques, les Arméniens et les autres composantes ?
    Quelle économie pour les jeunes ?
    Quelle justice après l’impunité ?
    Quelle neutralité, quelle diplomatie, quelle relation avec le monde arabe, l’Occident, la Méditerranée, Israël et la Syrie ?

    Tant que ces questions restent floues, le souverainisme demeure incomplet. Il peut avoir raison contre l’anomalie. Il ne produit pas encore l’adhésion nationale nécessaire à la reconstruction.

    La souveraineté ne peut pas être seulement la fin d’une domination. Elle doit être le début d’un projet.

    Elle doit dire à chaque Libanais : l’État que nous voulons ne sera pas l’État d’un camp contre un autre, ni l’État d’une revanche communautaire, ni l’État d’un retour nostalgique, ni l’État d’une façade institutionnelle. Il doit être l’État commun, celui qui protège, arbitre, décide, sanctionne, répare et rend possible une vie nationale digne.

    Avoir raison contre l’anomalie armée ne suffit pas à faire naître un Liban nouveau.

    Il faut dire quel Liban vient après cette domination.

    Car un pays ne se reconstruit pas seulement contre ce qui l’a détruit.

    Il se reconstruit autour de ce qu’il veut redevenir.

  • Avoir raison ne suffit plus

    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements du camp souverainiste libanais.



    Il arrive qu’une idée juste perde de sa force politique non parce qu’elle devient fausse, mais parce qu’elle cesse d’être portée par une méthode, une stratégie et une capacité d’incarnation. Elle demeure vraie sur le fond, parfois même incontestable, mais elle ne produit plus d’effet suffisant sur le réel.

    Depuis des années, le camp souverainiste libanais a raison sur l’essentiel. Aucun État ne peut durablement survivre si la décision nationale est partagée entre des institutions officielles et une force armée autonome. Aucune souveraineté ne peut être réelle si la guerre, la paix, la sécurité et la diplomatie échappent au monopole de l’État. Aucune République ne peut tenir si la Constitution devient un décor et si l’équilibre national repose sur le consentement tacite à l’exception.

    Mais avoir raison ne suffit plus.

    C’est même là que commence la difficulté. La justesse d’un diagnostic ne dispense pas de la responsabilité politique. Elle l’aggrave. Plus une cause est juste, plus ceux qui prétendent la porter doivent être à la hauteur de cette cause. La souveraineté n’est pas seulement un mot, une bannière, une indignation ou un réflexe d’opposition. Elle est une méthode d’action, une discipline institutionnelle, une manière de penser l’État et de l’assumer.

    De la décision à la responsabilité

    Les derniers textes publiés ici ont suivi un fil simple : il ne peut y avoir d’État sans unité de la décision ; il ne peut y avoir d’unité nationale si celle-ci se construit autour du plus petit dénominateur commun ; il ne peut y avoir de pouvoir sans responsabilité ; il ne peut y avoir de politique sans capacité de décider, d’assumer et de transformer.

    Ce fil conduit naturellement à une question plus inconfortable.

    Si le politique suppose d’agir sur le réel, pourquoi ceux qui se réclament de la souveraineté peinent-ils si souvent à transformer leur diagnostic en stratégie ? Pourquoi le camp qui défend, en principe, l’État, le droit, la Constitution et l’indépendance de la décision nationale se retrouve-t-il trop souvent prisonnier de la dénonciation, de l’attente, de la réaction et du commentaire ?

    Cette question n’est pas posée pour affaiblir le camp souverainiste. Elle l’est précisément parce que l’exigence souverainiste mérite mieux que la répétition de formules devenues familières. Elle mérite une doctrine, une méthode, une hiérarchie des priorités, un courage institutionnel et une capacité à parler à l’ensemble du pays.

    Car un camp politique ne se définit pas seulement par ce qu’il refuse. Il se définit aussi par ce qu’il construit.

    La critique nécessaire

    Critiquer les manquements du camp souverainiste ne revient pas à relativiser la responsabilité du Hezbollah dans la confiscation progressive de la décision libanaise. Cette responsabilité demeure centrale. Le problème des armes hors de l’État, de la guerre décidée en dehors des institutions, de l’alignement stratégique sur l’Iran et de l’affaiblissement du pouvoir national reste au cœur de la crise libanaise.

    Mais cette vérité ne peut pas exonérer ceux qui prétendent défendre l’État.

    Il ne suffit pas de dire non au Hezbollah si l’on ne sait pas dire oui à un projet national crédible, compréhensible et praticable. Il ne suffit pas d’invoquer la souveraineté si l’on n’utilise pas tous les moyens constitutionnels, parlementaires, gouvernementaux, diplomatiques et sociaux permettant de la défendre. Il ne suffit pas de dénoncer une anomalie institutionnelle si l’on finit par s’habituer aux conforts du système que l’on prétend combattre.

    Le souverainisme ne peut pas être seulement une posture morale. Il doit devenir une pratique politique.

    Or c’est précisément là que les manquements apparaissent. Trop souvent, la dénonciation remplace l’action. Trop souvent, le discours tient lieu de stratégie. Trop souvent, l’attente d’un changement régional ou international retarde la construction d’un rapport de force intérieur. Trop souvent, la critique du Hezbollah devient le centre unique du langage souverainiste, au point de laisser dans l’ombre la question décisive : quel État voulons-nous reconstruire ?

    La souveraineté ne peut pas se limiter à l’affirmation du monopole légitime des armes, même si cette affirmation est indispensable. Elle doit aussi répondre à la crise sociale, à l’effondrement des services publics, à l’émigration des jeunes, au déclassement des classes moyennes, à l’humiliation quotidienne d’un peuple qui voit son avenir se réduire à l’attente, au départ ou à la survie.

    Un souverainisme qui ne parle pas à la vie concrète des Libanais reste incomplet. Il peut être juste juridiquement, juste nationalement, juste moralement, mais politiquement insuffisant.

    Regarder les manquements en face

    C’est à partir de ce constat que s’ouvre cette série.

    Elle ne cherchera pas à juger les intentions. Elle ne s’attachera pas aux querelles de personnes, aux rivalités partisanes ou aux polémiques faciles. Elle s’intéressera aux manquements : manquements de méthode, de courage, de récit, d’organisation, de cohérence institutionnelle et d’attention sociale.

    Le premier de ces manquements est sans doute le plus visible : croire que dénoncer suffit. Depuis des années, le camp souverainiste décrit avec précision les dangers qui menacent l’État libanais. Il voit souvent juste. Il nomme les problèmes. Il identifie les responsabilités. Mais trop souvent, cette lucidité ne débouche pas sur une stratégie de pouvoir. Elle produit des communiqués, des interventions, des déclarations fortes, parfois nécessaires, mais rarement une mécanique politique capable de modifier réellement le rapport de force.

    Un autre manquement tient au récit national. Le camp souverainiste parle beaucoup contre le Hezbollah. Il parle moins clairement du Liban qu’il veut faire advenir. Or une cause ne rassemble pas seulement par l’adversaire qu’elle désigne, mais par l’avenir qu’elle rend possible.

    Un autre encore concerne les institutions. Défendre l’État suppose d’agir avec les outils de l’État : le Parlement, le gouvernement, la Constitution, la responsabilité ministérielle, les motions, les questions, les alliances publiques, les lignes rouges assumées. Il ne suffit pas de dire que les institutions sont affaiblies. Il faut montrer, par l’action, qu’elles peuvent redevenir des lieux de décision.

    Enfin, il y a le manquement social. On ne reconstruit pas un projet national en parlant seulement aux convaincus, aux militants et aux cercles politiques. Il faut parler au citoyen épuisé, au salarié appauvri, au parent qui voit partir ses enfants, au jeune qui ne croit plus à rien, au fonctionnaire humilié, à l’entrepreneur étranglé, au village abandonné, à la ville dégradée. La souveraineté n’est pas une abstraction. Elle est la condition d’une vie nationale digne.

    Cette série part donc d’une conviction simple : le camp souverainiste n’échoue pas parce qu’il a tort sur le fond. Il échoue lorsqu’il se contente d’avoir raison.

    Or le Liban n’a plus le luxe des vérités inactives. La souveraineté ne peut plus être une idée que l’on proclame dans les moments de crise avant de revenir aux arrangements ordinaires. Elle doit devenir une discipline quotidienne, une exigence de cohérence, une stratégie d’État.

    Il ne s’agit pas de demander au camp souverainiste de renoncer à sa radicalité sur les principes. Au contraire. Il s’agit de lui demander de prendre ses propres principes au sérieux.

    Si l’État doit être seul à décider, alors il faut agir en conséquence. 
    Si les armes doivent relever de l’autorité légitime, alors il faut construire le rapport de force permettant de le dire autrement qu’en slogan. 
    Si la souveraineté est le cœur de la reconstruction nationale, alors elle doit devenir une méthode politique, sociale, institutionnelle et diplomatique.

    Avoir raison fut longtemps nécessaire.

    Désormais, ce n’est plus suffisant.

    Il faut faire politique.