La souveraineté ne se pétitionne pas



Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements du camp souverainiste libanais.

Il y a, dans la vie politique libanaise, une spécialité presque nationale : transformer une responsabilité politique en geste symbolique, puis présenter le symbole comme un acte de courage.

La récente pétition parlementaire demandant à l’État libanais de réclamer des compensations à l’Iran pour les dommages causés par la guerre relève de cette ambiguïté. Sur le fond, l’idée n’est pas absurde. Si l’Iran a contribué, par son lien organique, militaire, financier et stratégique avec le Hezbollah, à l’ouverture d’un front depuis le territoire libanais sans décision de l’État, alors la question de sa responsabilité peut être posée. Elle doit même l’être.

Mais ce qui frappe, ce n’est pas seulement ce que cette pétition dit. C’est ce qu’elle évite.

Elle désigne l’Iran, mais contourne la question libanaise. Elle parle d’une guerre imposée au Liban, mais n’interroge pas sérieusement ceux qui, au Liban même, ont permis que cette guerre soit déclenchée hors de toute décision constitutionnelle. Elle réclame un dossier juridique contre un État étranger, mais ne demande pas avec la même vigueur une enquête politique, judiciaire et gouvernementale sur le rôle du Hezbollah, pourtant acteur local, armé, organisé, représenté dans les institutions et associé à une puissance étrangère.

Or c’est là que commence la souveraineté : non pas dans la plainte déposée contre l’étranger, mais dans la capacité de l’État à demander des comptes à ceux qui, sur son propre territoire, ont engagé le pays dans une guerre sans mandat national.

Quand la pétition remplace l’acte d’État

Une pétition, c’est très bien pour des citoyens. C’est parfois nécessaire. Lorsqu’une population ne dispose pas des leviers institutionnels pour agir, elle signe, interpelle, alerte, oblige les responsables à regarder ce qu’ils préfèrent ignorer.

Mais quand ceux qui signent appartiennent à des forces politiques représentées au gouvernement, quand ils participent à l’architecture de l’exécutif, quand ils disposent de relais parlementaires, ministériels et institutionnels, la pétition change de nature. Elle n’est plus seulement une demande d’action. Elle devient un aveu.

Elle ne dit plus simplement : “il faut agir”. Elle dit surtout : “nous sommes dans l’État, mais nous nous comportons comme si nous étions à l’extérieur de l’État”.

C’est toute l’ambiguïté libanaise.

On siège au gouvernement, mais on parle comme une opposition de trottoir. On participe aux équilibres du pouvoir, mais on dénonce l’impuissance du pouvoir. On revendique une présence institutionnelle, mais on explique que l’État est paralysé. On réclame la souveraineté, mais on n’utilise pas les instruments de la souveraineté.

Cela porte un nom : la gesticulation souverainiste.

Le problème n’est pas de réclamer des comptes à l’Iran. Le problème est de le faire comme si l’Iran avait agi dans le vide, sans relais libanais, sans bras armé libanais, sans couverture institutionnelle, sans silence officiel, sans calculs de partis, sans lâchetés successives.

L’Iran n’a pas téléporté la guerre au Liban. Il l’a conduite à travers un acteur libanais, sur un territoire libanais, avec des conséquences payées par des Libanais. La première question n’est donc pas seulement : que nous doit Téhéran ? Elle est aussi : qui, à Beyrouth, a laissé Téhéran disposer d’une partie de la souveraineté libanaise ?

Le détour commode par l’étranger

C’est précisément ici que le discours politique libanais devient souvent commode. On cherche le responsable extérieur, parfois avec raison, mais on le fait pour éviter de regarder les responsabilités internes.

Oui, les États-Unis défendent leurs intérêts. Oui, les pays arabes défendent leurs intérêts. Oui, la France, l’Iran, Israël, la Syrie, la Turquie, le Qatar, l’Arabie saoudite ou les Émirats agissent selon leurs propres calculs. Aucun acteur extérieur ne travaille par pure tendresse pour le Liban.

Mais réduire la tragédie libanaise à une longue trahison américaine, arabe, iranienne ou internationale, c’est offrir à tout le monde une sortie de secours. Les uns seraient innocents, les autres seraient les seuls coupables, et les Libanais, eux, ne seraient jamais responsables de rien.

Ce discours n’est pas seulement faux. Il est confortable.

L’Accord du Caire n’a pas été signé dans un vide libanais. Les compromis successifs avec les armes hors État n’ont pas tous été dictés par des chancelleries étrangères. Les gouvernements libanais qui ont toléré, contourné ou maquillé la question du Hezbollah n’étaient pas de simples bureaux d’exécution de puissances extérieures. Les responsables libanais qui ont préféré le confort de la formule à la brutalité de la décision ne peuvent pas, aujourd’hui, se cacher derrière un parrain, un adversaire ou un bouc émissaire.

C’est pourquoi l’opposition entre “choix américain” et “choix arabe” mérite d’être maniée avec prudence. Elle appartient souvent à un monde ancien. Les politiques arabes et américaines ne sont ni totalement alignées ni totalement divergentes. Elles comportent des passerelles, des coordinations, des rivalités, des dépendances et des zones d’entente.

La Quintette sur le Liban le montre à sa manière : États-Unis, France, Arabie saoudite, Qatar et Égypte y coexistent dans un même cadre, avec des intérêts parfois différents, mais sans séparation pure entre un bloc arabe et un bloc américain. Présenter l’ancrage arabe comme une alternative naturelle et absolument distincte de l’Amérique relève davantage du roman politique que de l’analyse stratégique.

On peut choisir l’ancrage arabe du Liban. C’est un choix respectable. On peut le faire par culture, par langue, par géographie, par sentiment d’appartenance ou par intérêt. Mais il faut l’assumer comme un choix politique, non le maquiller en vérité historique absolue. Les pays arabes ont, eux aussi, leurs intérêts. Ils ont, eux aussi, leurs silences. Ils ont parfois aidé le Liban, parfois l’ont contenu, parfois l’ont livré à d’autres, parfois ont traité son sort comme une variable régionale.

La même règle vaut pour les Américains, les Français, les Israéliens, les Iraniens ou les Syriens : aucun parrain extérieur n’est une assurance-vie nationale.

Un État n’implore pas son autorité

Le plus grave, au fond, est peut-être ailleurs. Au Liban, il n’existe presque jamais de querelle strictement interne. Une querelle démocratique normale peut être saine : elle oppose des visions, des programmes, des intérêts sociaux. Mais la querelle libanaise, elle, est presque toujours télescopée par l’extérieur.

Chaque camp porte avec lui un arrière-monde : argent, médias, armes, protections diplomatiques, relations régionales, promesses de reconstruction, canaux internationaux. Les Libanais ne se disputent pas seulement entre eux ; ils se disputent avec des parrains derrière eux.

C’est pourquoi la souveraineté libanaise ne consiste pas seulement à dénoncer l’ingérence étrangère. Elle consiste d’abord à empêcher les Libanais d’importer l’étranger dans leurs propres conflits.

Dans ce contexte, la question chrétienne ressurgit, elle aussi, de manière révélatrice. Quand un responsable américain évoque les chrétiens du Liban, certains répondent aussitôt par des formules convenues sur le vivre-ensemble. Mais lorsqu’un soldat libanais de religion chrétienne est agressé dans son village du Sud avec l’idée qu’il n’y serait pas le bienvenu, ce n’est plus une simple question de vocabulaire. C’est le symptôme d’un problème plus profond : celui d’un État qui n’assure plus pleinement à ses propres citoyens la même sécurité symbolique, territoriale et politique sur l’ensemble de son territoire.

Le problème n’est pas que les chrétiens demanderaient une protection étrangère. Le problème est qu’un État incapable d’exercer son autorité laisse mécaniquement chaque communauté chercher un langage de protection : américain, arabe, français, iranien, israélien ou autre.

La souveraineté ne s’effondre pas seulement quand une armée étrangère entre dans un pays. Elle s’effondre aussi quand les citoyens cessent de croire que leur État les protège mieux que leurs parrains.

S’il existe, que l’État enquête.

S’il existe, qu’il identifie les responsabilités internes.

S’il existe, qu’il dise qui a décidé la guerre.

S’il existe, qu’il demande pourquoi le territoire national a été utilisé au service d’un agenda étranger.

S’il existe, qu’il sanctionne politiquement, administrativement et judiciairement ceux qui ont substitué une stratégie régionale à l’intérêt national.

Sinon, qu’on cesse de parler de souveraineté.

Car la souveraineté n’est pas un communiqué. Ce n’est pas une conférence de presse. Ce n’est pas une pétition déposée au Grand Sérail par des responsables qui disposent déjà de leviers institutionnels. La souveraineté, c’est la décision. C’est le monopole de la guerre et de la paix. C’est la capacité de dire non, non seulement à l’Iran, mais aussi à ses relais internes ; non seulement aux États-Unis, mais aussi aux illusions de protection ; non seulement à Israël, mais aussi à ceux qui utilisent Israël pour rêver d’une solution militaire ; non seulement aux pays arabes, mais aussi au mythe d’un ancrage arabe qui effacerait les responsabilités libanaises.

Le Liban n’a pas besoin d’un nouveau parrain. Il a besoin d’un État.

Et un État ne pétitionne pas sa propre autorité.

Il l’exerce.

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