Étiquette : géopolitique

  • La souveraineté avant le fédéralisme : quand le débat fuit le cœur du problème


    À l’heure où l’exécutif devrait être entièrement mobilisé par la gestion des urgences — une guerre aux contours incertains, des pertes économiques considérables, et une absence totale de visibilité sur un éventuel cessez-le-feu — émerge, en parallèle, un discours appelant à repenser la forme même de l’État libanais, sous les labels du fédéralisme ou de la décentralisation élargie.

    Le problème n’est pas tant dans l’existence de ce débat, mais dans son timing et sa fonction réelle. Lorsqu’un responsable exécutif reconnaît lui-même son incapacité à anticiper l’évolution du conflit ou sa fin, il admet implicitement la complexité d’une situation largement conditionnée par des facteurs qui dépassent le cadre strictement national. Mais cette incertitude opérationnelle contraste avec une forme de certitude théorique lorsqu’il s’agit de proposer un nouveau modèle institutionnel, comme si la transformation du système pouvait précéder la résolution de la crise qui l’affecte.

    Dans toutes les expériences internationales invoquées pour justifier le fédéralisme, celui-ci n’a jamais été un instrument de gestion d’un conflit ouvert. Il a été, au contraire, le produit d’une stabilisation préalable, fondée sur un principe fondamental : une autorité souveraine unique, une décision politique unifiée, et le monopole de la force par l’État. Le fédéralisme est intervenu après la résolution de la question de la souveraineté — jamais pour la contourner.

    Au Liban, le raisonnement est inversé. On affirme que l’État central a échoué, que la diversité du pays impose une organisation différente, et que la décentralisation pourrait constituer une voie de sortie. Mais cette approche évite la question essentielle : peut-on reconstruire un système politique, quel qu’il soit, en l’absence d’un pouvoir souverain unifié ?

    Dès lors, tout débat sur le fédéralisme — ou même sur une “réconciliation nationale” — devient secondaire s’il n’est pas adossé à une réponse claire sur la souveraineté. Car la réconciliation n’est pas seulement un ajustement entre composantes sociales : elle suppose un accord préalable sur la détention du pouvoir. En l’absence d’un tel accord, toute formule institutionnelle se réduit à une gestion provisoire des équilibres, et non à leur dépassement.

    Plus préoccupant encore, certains discours mobilisent l’argument des évolutions démographiques pour justifier une redéfinition des équilibres politiques. Cette logique introduit un glissement dangereux : du principe de l’État vers celui du nombre, c’est-à-dire vers une forme de gouvernance majoritaire. Or le Liban s’est précisément construit sur le refus de ce principe, lui substituant une logique de partage et de coexistence. Basculer vers une lecture purement démographique reviendrait non pas à réformer le système, mais à en changer la nature.

    Parallèlement, on observe une tendance à simplifier la réalité libanaise en la réduisant à de grandes oppositions — le plus souvent sunnites contre chiites — tout en présentant les chrétiens comme un bloc homogène. Cette lecture est doublement erronée : elle ne correspond ni à la réalité sociologique du pays, ni à son histoire institutionnelle. Elle permet en revanche de préparer une recomposition du pouvoir sur la base de grands ensembles, au détriment de la complexité réelle du tissu libanais. Dans ce schéma, des composantes entières — Druzes, Arméniens, Syriaques, mais aussi Grecs-catholiques et Grecs-orthodoxes — sont reléguées à la périphérie, comme si elles ne faisaient pas pleinement partie de l’équation nationale.

    Au fond, toutes ces approches ont un point commun : elles contournent la question centrale, celle de la souveraineté. Au lieu de traiter le problème à sa racine, elles proposent d’en modifier la forme.

    Or la logique devrait être exactement inverse :

    d’abord rétablir la souveraineté de l’État, c’est-à-dire son monopole effectif de la décision et de la force ;
    ensuite, et seulement ensuite, ouvrir le débat sur l’organisation institutionnelle.

    Sans cette hiérarchie, toute réflexion sur le fédéralisme, la décentralisation ou la réconciliation reste théorique, déconnectée des conditions réelles de sa mise en œuvre.

    Le Liban n’a pas aujourd’hui besoin de redessiner ses équilibres internes. Il a besoin de restaurer une base commune : un État unique, porteur d’une décision souveraine unique.

    Tant que cette condition ne sera pas remplie, tout le reste — aussi élaboré soit-il — relèvera davantage de la projection que de la politique.

  • CPI, Qatar, Netanyahou : la justice internationale à l’épreuve du soupçon



    L’affaire est explosive, mais elle exige précisément pour cette raison d’être traitée avec prudence. Selon des informations relayées ces derniers jours, le Qatar aurait promis son soutien au procureur de la Cour pénale internationale, Karim Khan, dans le contexte des poursuites engagées contre Benyamin Netanyahou et Yoav Gallant. L’accusation, si elle était établie, serait d’une extrême gravité. Elle ne viserait pas seulement un homme, ni même une procédure particulière : elle atteindrait directement la crédibilité d’une juridiction internationale déjà fragilisée par les pressions politiques, les accusations de sélectivité et la guerre de légitimité qui entoure désormais chaque décision judiciaire touchant au Proche-Orient.

    Mais le premier devoir d’analyse consiste à refuser la simplification. Une accusation n’est pas une condamnation. Une révélation médiatique, même sérieuse, ne constitue pas en elle-même une preuve judiciaire définitive. Il faut donc distinguer trois niveaux : les faits allégués, leur exploitation politique immédiate, et le problème structurel qu’ils révèlent. C’est ce troisième niveau qui est le plus important.

    Car le vrai sujet dépasse très largement la personne de Karim Khan. Il ne se réduit pas non plus à la défense de Netanyahou ni à la critique du Qatar. Il touche à une question plus profonde : que devient la justice internationale lorsqu’elle cesse d’être perçue comme un arbitre indépendant et devient elle-même un champ de bataille géopolitique ?

    La Cour pénale internationale a été conçue pour incarner une idée forte : certains crimes sont si graves qu’ils ne peuvent rester enfermés dans la souveraineté des États. Crimes de guerre, crimes contre l’humanité, génocide : face à ces catégories, l’ordre international prétend faire prévaloir une norme supérieure. En théorie, cette ambition est noble. Elle repose sur l’idée qu’il existe un droit au-dessus de la force, une responsabilité au-dessus de la puissance, et une justice capable de poursuivre même ceux que leurs États protègent.

    Mais dans la pratique, cette justice n’existe jamais hors du monde réel. Elle dépend de la coopération des États, de leur financement, de leur volonté d’arrêter les suspects, de leur accès aux preuves, de leur protection diplomatique et parfois même de leur tolérance politique. La CPI n’a ni police propre, ni armée, ni souveraineté matérielle. Elle vit dans l’espace fragile qui sépare le droit proclamé du rapport de force assumé.

    C’est cette contradiction qui éclate aujourd’hui.

    Dans le dossier israélo-palestinien, la CPI se trouve au cœur d’une tempête. Pour Israël, qui n’est pas membre de la Cour, les poursuites contre ses dirigeants relèvent d’une offensive politique déguisée en procédure judiciaire. Pour une partie du Sud global et de l’opinion internationale, au contraire, ces poursuites représentent un test décisif : si la justice internationale ne peut viser que les vaincus, les Africains, les ennemis de l’Occident ou les régimes faibles, alors elle n’est plus universelle. Elle devient l’instrument juridique des vainqueurs.

    Entre ces deux lectures, la Cour tente de maintenir une ligne juridique. Mais plus le dossier est politiquement central, plus cette ligne devient difficile à tenir. Les décisions judiciaires sont immédiatement lues comme des actes diplomatiques. Les mandats d’arrêt deviennent des prises de position. Les juges deviennent des acteurs. Les procureurs deviennent des cibles.

    L’affaire qatarie s’inscrit dans cette zone grise. Le Qatar n’est pas un acteur périphérique. Il joue depuis des années un rôle central dans la diplomatie régionale, notamment dans les médiations liées à Gaza, au Hamas, aux otages, aux États-Unis et à Israël. Doha est à la fois médiateur, puissance d’influence, bailleur, plateforme diplomatique et acteur informationnel. Son rôle hybride est précisément ce qui rend le dossier sensible. Lorsqu’un État doté de tels relais est accusé d’avoir cherché à peser sur une procédure internationale, l’enjeu ne concerne pas seulement la corruption éventuelle d’une personne. Il concerne la porosité possible entre diplomatie, influence, renseignement, communication et justice pénale internationale.

    Il faut également observer l’autre versant du problème. Les accusations visant Karim Khan émergent dans un contexte où la CPI subit aussi des pressions majeures venues d’Israël et des États-Unis. Washington a déjà montré, à plusieurs reprises, qu’il refusait que la Cour puisse traiter ses alliés stratégiques comme de simples justiciables internationaux. Israël, de son côté, combat frontalement la légitimité même de la procédure. Autrement dit, la CPI n’est pas prise entre le droit et la politique : elle est prise dans plusieurs politiques concurrentes, chacune accusant l’autre d’instrumentaliser le droit.

    C’est là que réside le cœur du problème. Chaque camp dénonce la politisation de la justice lorsqu’elle lui est défavorable, mais se réjouit rarement de son indépendance lorsqu’elle atteint l’adversaire. Les mêmes qui invoquent la souveraineté lorsqu’ils sont visés invoquent l’universalité lorsqu’ils veulent viser autrui. Les mêmes qui dénoncent l’impunité d’un camp tolèrent parfois celle de leurs alliés. Cette asymétrie permanente affaiblit l’idée même de justice internationale.

    Dans ce contexte, la CPI risque de devenir non pas une institution au-dessus des rapports de force, mais un théâtre supplémentaire de ces rapports de force. Les États n’y cherchent plus seulement la justice ; ils y cherchent une arme de légitimation. Un mandat d’arrêt devient une victoire diplomatique. Une enquête devient un moyen de pression. Une procédure devient un récit. Et une accusation contre un procureur devient, immédiatement, un outil dans la guerre de communication.

    Cela ne signifie pas que la justice internationale soit inutile. Ce serait une conclusion trop facile. Sans juridictions internationales, le monde reviendrait à une logique encore plus brutale : celle où seuls les rapports de puissance décident de la qualification des crimes. Mais cela signifie que la justice internationale ne peut survivre que si elle accepte d’être jugée elle-même selon des critères extrêmement exigeants : transparence, indépendance, cohérence, procédures irréprochables, distance vis-à-vis des États et refus de toute capture politique.

    Or c’est précisément cette exigence qui est aujourd’hui en crise. La CPI est critiquée par ceux qui l’accusent d’être trop faible face aux puissants, et par ceux qui l’accusent de s’ériger en autorité politique sans légitimité démocratique. Elle est critiquée par les États qui refusent d’être jugés, mais aussi par les opinions publiques qui ne comprennent plus pourquoi certains crimes mobilisent la justice internationale tandis que d’autres restent sans suite. Elle est donc prise dans une double crise : crise d’efficacité et crise de légitimité.

    L’affaire Khan-Qatar-Netanyahou doit être lue dans ce cadre. Même si les accusations d’influence qatarie devaient être partiellement ou totalement contestées, le mal est déjà profond : la justice internationale entre dans l’ère du soupçon permanent. Et une justice soupçonnée n’est pas seulement une justice affaiblie. C’est une justice qui risque de ne plus convaincre que ceux qui ont déjà intérêt à croire en elle.

    Le danger est immense. Car si la CPI apparaît comme l’instrument d’un camp, ses décisions perdront leur force morale. Si elle apparaît comme paralysée par les pressions des puissants, elle perdra sa raison d’être. Si elle apparaît comme vulnérable à l’influence d’États médiateurs, financeurs ou acteurs régionaux, elle perdra son autorité. Dans les trois cas, le droit international ne disparaît pas, mais il se transforme en langage de puissance.

    C’est peut-être cela que révèle cette séquence : non pas la fin de la justice internationale, mais sa transformation en terrain stratégique. Les États ne se contentent plus de faire la guerre par les armes, l’économie, l’énergie ou l’information. Ils la font aussi par le droit. On parle alors de “lawfare”, guerre juridique, non pas parce que toute procédure serait illégitime, mais parce que le droit devient lui-même un instrument d’affrontement.

    Face à cela, la réponse ne peut être ni le cynisme ni la naïveté. Le cynisme consisterait à dire que toute justice internationale est forcément une fiction. La naïveté consisterait à croire qu’elle peut fonctionner comme si les États, les puissances régionales et les appareils d’influence n’existaient pas. La seule voie sérieuse consiste à défendre le principe de justice internationale tout en exigeant de ses institutions une rigueur absolue.

    Cela suppose de ne pas transformer les révélations actuelles en procès médiatique immédiat. Mais cela suppose aussi de ne pas les balayer au nom de la cause qu’elles risqueraient de servir. Si le Qatar a tenté d’influencer le procureur de la CPI, cela doit être établi, documenté et sanctionné. Si ces accusations sont instrumentalisées pour discréditer une procédure gênante contre Israël, cela doit être également analysé. Dans les deux cas, le devoir est le même : séparer le droit de la propagande.

    Le plus grave, dans cette affaire, n’est donc pas seulement ce qui aurait pu se passer en coulisses. Le plus grave est que tout semble désormais plausible aux yeux d’une partie croissante de l’opinion internationale. Plausible qu’un État influence une juridiction. Plausible qu’une grande puissance sanctionne des magistrats. Plausible qu’un procureur soit ciblé pour ses décisions. Plausible qu’une procédure judiciaire devienne une opération diplomatique.

    Lorsque tout devient plausible, la confiance disparaît.

    Et lorsque la confiance disparaît, la justice internationale ne meurt pas brutalement. Elle continue d’exister, de publier des communiqués, de tenir des audiences, de rendre des décisions. Mais elle perd progressivement ce qui fonde son autorité réelle : la conviction qu’elle juge au nom du droit, et non au nom d’un rapport de force mieux habillé que les autres.

    La séquence actuelle ne juge donc pas seulement Karim Khan, le Qatar ou Netanyahou. Elle juge la capacité du monde contemporain à maintenir une distinction entre justice et puissance. Et c’est peut-être là que se trouve l’enjeu central : dans un ordre international déjà fragmenté, la crise de la CPI n’est pas un accident institutionnel. Elle est le symptôme d’un monde où même les arbitres sont désormais aspirés par la guerre des camps.

  • Trump, l’Iran et l’illusion de l’ultimatum final



    La séquence ouverte entre Washington et Téhéran est souvent présentée comme un moment de vérité : d’un côté, un président américain persuadé de disposer de tous les leviers ; de l’autre, un régime iranien affaibli, contraint de céder après des années de pression, de sanctions et d’affrontements indirects. Cette lecture a l’avantage de la clarté. Elle a aussi l’inconvénient de simplifier à l’excès une réalité stratégique beaucoup plus instable.

    Le dossier iranien ne se réduit ni à la psychologie de Donald Trump, ni à la capacité de nuisance de la République islamique. Il se situe à l’intersection de quatre dimensions : le nucléaire, la survie du régime iranien, l’équilibre régional et la crédibilité américaine. C’est précisément cette superposition qui rend toute lecture triomphaliste dangereuse.

    Depuis le retrait américain du JCPOA en 2018, le cadre diplomatique qui encadrait le programme nucléaire iranien s’est progressivement vidé de sa substance. L’accord de 2015 reposait sur une logique simple : limitation vérifiable du programme nucléaire iranien en échange d’un allègement progressif des sanctions. Mais cette logique supposait une condition centrale : la continuité politique des engagements. Or le retrait américain a profondément modifié le calcul iranien. Aux yeux de Téhéran, aucun accord ne peut désormais être considéré comme durable si une alternance à Washington suffit à l’annuler.

    Cela ne signifie pas que l’Iran soit une victime passive du dossier nucléaire. Le régime iranien a lui-même exploité les failles du processus diplomatique, prolongé les négociations, multiplié les demandes et utilisé l’ambiguïté comme méthode. Les cycles de pourparlers de Vienne l’ont montré : Téhéran a souvent cherché à gagner du temps, à faire monter le prix de ses concessions et à obtenir une levée maximale des sanctions sans abandonner ses leviers stratégiques essentiels. Mais reconnaître cette stratégie dilatoire ne suffit pas à conclure que l’Iran serait aujourd’hui au bord de la capitulation.

    La pression américaine est réelle. Les sanctions secondaires, la pression sur les circuits pétroliers, la surveillance des flux financiers et la menace sur les acheteurs de brut iranien constituent des instruments puissants. Les États-Unis ont encore récemment ciblé des acteurs liés aux importations chinoises de pétrole iranien et menacé les acheteurs d’une extension des sanctions. Mais cette pression rencontre une limite structurelle : l’économie iranienne n’est plus une économie ouverte classique. Elle fonctionne depuis des années dans un système de contournement, d’intermédiation, de flotte fantôme, de rabais pétroliers et de dépendance croissante à certains débouchés asiatiques, notamment chinois.

    Autrement dit, Washington peut renchérir le coût de la survie économique iranienne ; il ne peut pas garantir mécaniquement l’effondrement du régime. C’est là une distinction essentielle. L’histoire récente du Moyen-Orient montre que les régimes soumis à une pression extrême ne s’effondrent pas toujours. Ils peuvent aussi se durcir, réorganiser leurs clientèles, transférer le coût de la crise vers la population et accroître la répression interne. La fragilisation économique n’est donc pas automatiquement une victoire politique.

    L’autre erreur consiste à confondre affaiblissement et désarmement stratégique. L’Iran est incontestablement moins à l’aise qu’au moment où son influence régionale semblait s’étendre sans limite, de Bagdad à Beyrouth, de Damas à Sanaa. Ses relais sont contestés, certains théâtres sont épuisés, et le coût de son expansion régionale est devenu plus visible. Mais l’Iran conserve une profondeur stratégique asymétrique que les États classiques ont souvent du mal à neutraliser. Son influence ne repose pas uniquement sur des bases militaires ou des accords diplomatiques ; elle repose sur des réseaux, des milices, des économies parallèles, des fidélités idéologiques, des dépendances locales et des vides étatiques.

    C’est pourquoi la question iranienne ne peut pas être abordée uniquement par le prisme de la pression maximale. Une stratégie de pression peut contraindre un adversaire à négocier ; elle ne suffit pas à produire un ordre régional stable. Entre contraindre et stabiliser, il existe un gouffre.

    Donald Trump cherche manifestement à rétablir un rapport de force favorable aux États-Unis. Il veut montrer que l’Amérique ne négocie pas par faiblesse, qu’elle peut frapper, sanctionner, bloquer et imposer un coût. Cette méthode peut produire des résultats tactiques. Elle peut forcer Téhéran à revenir à la table, à ajuster ses demandes, à ralentir certaines activités ou à accepter des canaux indirects de discussion. Mais elle comporte aussi un risque : transformer la négociation en théâtre permanent de surenchère.

    Car l’Iran ne négocie pas seulement avec les États-Unis. Il négocie aussi avec lui-même. Chaque concession faite à Washington doit être rendue acceptable pour les équilibres internes du régime : les Gardiens de la révolution, les réseaux économiques liés aux sanctions, les conservateurs idéologiques, les institutions religieuses et les factions qui tirent leur légitimité de la confrontation avec l’Occident. Pour une partie de cet appareil, l’hostilité américaine n’est pas seulement une menace ; elle est aussi une ressource politique. Elle permet de justifier la centralisation du pouvoir, la militarisation de l’économie et la fermeture du champ politique intérieur.

    C’est ici que l’ultimatum atteint ses limites. Un ultimatum fonctionne lorsqu’il offre à l’adversaire une sortie claire : céder sur tel point pour éviter telle conséquence. Mais dans le cas iranien, toute concession trop visible peut être interprétée comme une humiliation stratégique. Le régime iranien peut accepter un recul technique, un compromis discret, une formule ambiguë, un calendrier progressif ; il aura beaucoup plus de mal à accepter une capitulation publique.

    La diplomatie utile ne consiste donc pas à chercher l’image d’un Iran vaincu, mais à définir les conditions d’un recul vérifiable. Ce n’est pas la même chose. La première option produit une victoire narrative ; la seconde peut produire un résultat politique.

    Le rôle d’Israël ajoute une autre couche de complexité. Israël ne lit pas le dossier iranien comme les Européens, ni même toujours comme les Américains. Pour l’État hébreu, la question nucléaire iranienne n’est pas seulement un problème de prolifération ; elle est perçue comme une menace existentielle, surtout lorsqu’elle est articulée à l’arsenal régional de Téhéran, au Hezbollah, aux milices irakiennes, aux Houthis et aux capacités balistiques iraniennes. Cette perception donne à Israël une autonomie stratégique forte. Même si Washington privilégie à un moment donné une solution diplomatique, Israël peut considérer que certains seuils ne doivent pas être franchis.

    C’est l’un des points aveugles des analyses trop linéaires : les États-Unis peuvent négocier avec l’Iran, mais ils ne contrôlent pas entièrement les dynamiques régionales déclenchées par cette confrontation. Une escalade limitée peut devenir incontrôlable. Un calcul de dissuasion peut être mal lu. Une frappe peut produire une riposte indirecte. Une pression économique peut pousser un acteur régional à déplacer la confrontation sur un autre théâtre.

    Le Golfe se trouve au centre de cette équation. Les monarchies arabes ne veulent ni d’un Iran nucléaire, ni d’une guerre ouverte qui déstabiliserait leurs économies, leurs routes maritimes, leurs marchés énergétiques et leurs stratégies de diversification. Elles cherchent un équilibre difficile : contenir l’Iran sans provoquer un embrasement régional. Cette prudence explique leur position souvent plus nuancée que les discours occidentaux les plus offensifs. Les États du Golfe savent qu’ils paieraient directement le prix d’une guerre prolongée.

    Le Liban, lui, apparaît comme l’un des théâtres les plus vulnérables de cette recomposition. Toute pression sur l’Iran se répercute indirectement sur le Hezbollah. Mais l’affaiblissement de l’Iran ne signifie pas automatiquement le rétablissement de la souveraineté libanaise. C’est une illusion dangereuse. Le problème libanais n’est pas seulement l’existence d’une influence extérieure ; il est aussi l’incapacité interne de l’État à imposer une autorité pleine, continue et exclusive sur son territoire.

    Si l’Iran recule, le Hezbollah peut être fragilisé. Mais s’il n’existe pas en face un État libanais capable d’absorber ce recul, de restaurer la confiance nationale, de reconstruire les institutions et de proposer un cadre politique à toutes les communautés, le vide peut produire une autre forme de désordre. La souveraineté ne se décrète pas par l’affaiblissement d’un adversaire. Elle se reconstruit par la capacité d’un État à redevenir le centre légitime de la décision.

    C’est pourquoi la lecture purement anti-iranienne, aussi séduisante soit-elle pour certains milieux occidentaux ou libanais, reste incomplète. Elle identifie correctement une partie du problème : l’expansion régionale iranienne, la militarisation des relais locaux, la captation de souverainetés nationales par des acteurs armés. Mais elle ne répond pas à l’autre partie de la question : que fait-on du vide politique, institutionnel et social qui a permis cette captation ?

    L’Iran n’a pas créé seul la faiblesse des États arabes. Il l’a exploitée. Il l’a aggravée. Il l’a organisée à son profit. Mais il a rarement eu besoin d’inventer le vide : il l’a trouvé. Au Liban, en Irak, en Syrie ou au Yémen, l’influence iranienne s’est installée là où l’État était fragmenté, contesté, capturé ou absent. Réduire le dossier à une simple confrontation entre Washington et Téhéran revient donc à ignorer les sociétés qui vivent dans les interstices de ce conflit.

    La vraie question n’est pas de savoir si Trump a toutes les cartes. Aucun acteur n’a toutes les cartes au Moyen-Orient. Les États-Unis disposent d’une puissance militaire, financière et diplomatique considérable. L’Iran dispose d’une capacité de nuisance, d’une profondeur régionale et d’une expérience du contournement. Israël dispose d’une supériorité militaire et d’une doctrine d’anticipation. Les États du Golfe disposent de leviers économiques et énergétiques. La Chine dispose d’une capacité d’absorption du pétrole iranien et d’un intérêt à limiter la domination américaine. La Russie, malgré ses propres contraintes, reste attentive à toute crise susceptible de disperser l’attention occidentale.

    Nous ne sommes donc pas devant un ultimatum final, mais devant une partie complexe où chaque acteur tente d’obtenir un avantage sans déclencher un effondrement général du système. C’est précisément cette contradiction qui définit le moment actuel : tout le monde veut faire pression, mais personne ne veut assumer pleinement les conséquences d’une guerre régionale totale.

    La rigueur impose alors de tenir deux idées ensemble. Premièrement, le régime iranien est affaibli, contesté et contraint. Sa stratégie régionale a un coût croissant. Son économie subit une pression lourde. Sa population paie le prix d’une politique de puissance menée par un appareil politico-militaire obsédé par sa survie. Deuxièmement, cet affaiblissement ne signifie pas que l’Iran soit sans ressources, ni que la pression américaine puisse produire mécaniquement un ordre plus stable.

    La politique internationale n’est pas une morale simplifiée. Ce n’est pas parce qu’un régime est dangereux qu’il est facile à faire reculer. Ce n’est pas parce qu’une pression est justifiée qu’elle est stratégiquement suffisante. Et ce n’est pas parce qu’un acteur paraît affaibli qu’il ne peut pas encore provoquer des dégâts considérables.

    L’enjeu n’est donc pas l’humiliation de l’Iran. L’enjeu est la limitation vérifiable de ses capacités nucléaires, balistiques et régionales, tout en évitant que la pression ne produise une fragmentation supplémentaire du Moyen-Orient. Cela suppose une stratégie plus exigeante que le simple ultimatum : une combinaison de fermeté, de contrôle des seuils, d’incitations conditionnelles, de garanties réalistes et de reconstruction des États vulnérables.

    Pour le Liban, cette conclusion est décisive. Une éventuelle réduction de l’influence iranienne ne suffira pas à sauver l’État libanais. Elle ouvrira seulement une fenêtre. Cette fenêtre peut être utilisée pour reconstruire la souveraineté, ou elle peut être gaspillée dans de nouvelles compétitions internes, de nouvelles illusions diplomatiques et de nouveaux récits importés.

    Le Moyen-Orient n’a pas besoin d’un récit de victoire. Il a besoin d’une architecture de stabilisation. Or cette architecture ne naîtra ni d’un slogan américain, ni d’une posture iranienne, ni d’une frappe israélienne, ni d’un communiqué européen. Elle ne pourra émerger que si les États de la région retrouvent une capacité à redevenir des États : c’est-à-dire des lieux de décision, de responsabilité et de souveraineté.

    Le piège serait donc de croire à l’ultime ultimatum. Dans cette région, les ultimatums sont rarement ultimes. Ils sont souvent les préludes d’un nouveau cycle de négociations, de contournements et de rapports de force. La vraie lucidité consiste à ne pas confondre la pression avec la victoire, ni l’affaiblissement de l’adversaire avec la reconstruction d’un ordre politique.

  • Et si les négociations sortaient aussi le Hezbollah de l’impasse ?



    L’idée la plus répandue consiste à présenter les négociations en cours comme un processus destiné à affaiblir le Hezbollah, à réduire sa marge d’action et à rétablir progressivement le monopole de l’État sur la décision stratégique. Dans cette lecture, la diplomatie serait le prolongement politique d’un rapport de force militaire, avec pour horizon la restauration pleine de la souveraineté libanaise.

    Mais une autre hypothèse mérite d’être examinée : et si cette même séquence permettait aussi au Hezbollah de sortir d’une impasse stratégique devenue difficilement soutenable ?

    Après des mois de confrontation, la situation place le Hezbollah dans une contradiction profonde. Maintenir l’escalade militaire expose son environnement direct — en particulier le Sud, la Békaa et une partie de sa base sociale — à un coût humain, économique et territorial considérable. Mais accepter un recul explicite fragiliserait immédiatement son récit fondateur : celui d’une force capable d’imposer un équilibre par la résistance.

    C’est précisément dans ce type de moment que l’entrée en scène de l’État change la nature du jeu.

    Lorsque c’est l’État libanais qui porte la négociation, la sortie de crise cesse d’apparaître comme un recul direct du Hezbollah. La désescalade devient une séquence institutionnelle nationale, et non l’aveu d’un affaiblissement partisan. Le coût politique du compromis est transféré vers les institutions, tandis que le Hezbollah conserve la possibilité de maintenir son discours de légitimité stratégique.

    L’État devient alors, volontairement ou non, la couverture institutionnelle d’une sortie de crise dont il ne maîtrise pas entièrement les bénéficiaires.

    Cette dynamique offre également un autre avantage : le temps. Une négociation suspend l’urgence militaire sans exiger immédiatement une transformation structurelle. Elle ouvre un espace intermédiaire où l’on cesse de combattre sans encore redéfinir totalement les rapports de force internes. Pour le Hezbollah, ce temps est essentiel : il permet la réorganisation, la préservation de l’environnement social, et surtout l’évitement d’un affrontement frontal sur la question du désarmement.

    Le paradoxe apparaît alors clairement. Un processus présenté comme destiné à renforcer l’État peut, dans un premier temps, stabiliser aussi l’acteur armé qu’il prétend contenir.

    Ce paradoxe explique d’ailleurs une partie des ambiguïtés du discours public. La critique officielle des négociations peut coexister avec un intérêt objectif pour la désescalade. On refuse la remise en cause du statut stratégique, mais on n’a aucun intérêt à une guerre totale qui détruirait l’espace politique et social dans lequel ce statut s’exerce.

    La question devient alors plus sensible : l’État négocie-t-il pour réduire l’influence du Hezbollah, ou gère-t-il aussi une séquence qui permet au Hezbollah d’éviter une sortie de crise par la défaite ?

    Dans les systèmes de souveraineté fragmentée, la réponse est rarement binaire. La reconstruction de l’État ne commence pas toujours par l’élimination immédiate des centres de pouvoir concurrents. Elle passe souvent par leur stabilisation provisoire, parfois même par leur intégration implicite dans une nouvelle architecture de compromis.

    Le danger, évidemment, réside là : ce qui devait être une transition peut devenir une consolidation durable. Une négociation pensée comme étape vers le retour de l’État peut se transformer en mécanisme de légitimation indirecte d’un équilibre ancien.

    Toute la question est donc de savoir si cette séquence prépare réellement une restauration de la souveraineté, ou si elle organise simplement une nouvelle adaptation du système autour des mêmes rapports de force.

    Autrement dit : les négociations visent-elles réellement à résoudre le problème, ou simplement à permettre à chacun — y compris au Hezbollah — d’en sortir sans perdre la face ?

  • Vingt et un ans après le retrait syrien, le Liban est-il vraiment sorti de 1983 ?


    L’année 1983 n’est pas seulement une date dans l’histoire libanaise. Elle est devenue une structure politique dont le Liban n’est jamais véritablement sorti.

    On la réduit souvent à l’accord du 17 mai avec Israël, à son effondrement rapide, à la fragmentation militaire et au basculement progressif vers une nouvelle phase de la guerre civile. Mais 1983 représente davantage qu’un épisode diplomatique ou militaire : elle marque la démonstration brutale de l’incapacité de l’État libanais à produire une décision souveraine unique.

    C’est là que se situe la faille originelle.

    L’échec du 17 mai ne fut pas seulement l’échec d’un accord. Il fut l’échec d’un centre décisionnel. Un État qui signe sans pouvoir imposer, qui engage sans pouvoir garantir, qui promet sans pouvoir exécuter, révèle moins une faiblesse diplomatique qu’une absence de souveraineté réelle.

    Le problème n’était pas Israël, pas la Syrie, pas même l’Iran qui n’occupait pas encore la place qu’il prendra plus tard. Le problème était déjà intérieur : qui décide réellement au Liban ?

    Cette question n’a jamais cessé de hanter la vie politique libanaise.

    L’armée elle-même, institution supposée incarner l’unité de l’État, devient alors le reflet de cette fragmentation. Le commandement du général Ibrahim Tannous, puis son remplacement dans le contexte du chaos de 1984, illustrent cette incapacité du pouvoir central à conserver le monopole effectif de la force. Lorsque l’armée cesse d’être le prolongement d’un État et devient l’objet des équilibres politiques, ce n’est pas seulement une crise sécuritaire : c’est une crise de souveraineté.

    Depuis, chaque séquence majeure répète la même logique.

    L’accord de Taëf n’a pas restauré un centre souverain ; il a organisé une coexistence. Il a mis fin à la guerre ouverte sans résoudre la question fondamentale du monopole de la décision. L’occupation syrienne a gelé le problème sans le résoudre, en remplaçant l’arbitrage interne par une souveraineté extérieure imposée. Le retrait syrien du 26 avril 2005 n’a pas restauré l’État : il a révélé le vide qu’occupait cette occupation.

    C’est ici que le 14 mars devient central.

    Le retrait syrien fut un moment historique réel : mobilisation populaire massive, majorité parlementaire nouvelle, soutien international large, possibilité concrète de refondation de l’État. Après le retrait israélien du Sud en 2000, puis le départ des troupes syriennes en 2005, l’argument de l’exception permanente devenait beaucoup plus difficile à soutenir.

    Le Liban disposait alors d’une véritable fenêtre historique.

    Tout était réuni pour rétablir clairement le principe fondamental : une seule autorité, une seule armée, une seule décision stratégique.

    Mais cette fenêtre n’a pas été saisie.

    Le Hezbollah est resté armé, autonome dans sa décision militaire, intégré politiquement sans être absorbé institutionnellement. La majorité parlementaire du 14 mars existait, la légitimité populaire existait, le contexte diplomatique était favorable — et pourtant la décision fondamentale n’a pas été imposée.

    Le choix fut celui de la coexistence prudente plutôt que de la restauration souveraine. On a préféré gérer l’équilibre plutôt que rétablir la règle.

    Par peur de la guerre civile, par calcul politique, par prudence internationale ou par absence de consensus interne, les raisons peuvent être discutées. Mais le résultat, lui, est incontestable : le problème a été reporté, non résolu.

    Puis 2006 a verrouillé davantage encore le rapport de force, et le 7 mai 2008 a transformé cette réalité en fait politique assumé : la majorité parlementaire ne suffisait pas face à une supériorité militaire autonome.

    Autrement dit, le centre politique existait, mais le centre souverain n’existait pas.

    Le 14 mars a libéré le Liban d’une occupation ; il n’a pas réussi à le rendre pleinement souverain.

    Le Hezbollah ne crée pas cette crise ; il en est l’expression contemporaine la plus visible.

    Réduire la question libanaise au seul désarmement du Hezbollah est une erreur analytique. Le problème précède le Hezbollah et lui survivrait même s’il disparaissait demain. Une milice armée hors du monopole étatique n’est pas la cause première de la crise : elle est le symptôme le plus achevé d’un État qui n’a jamais retrouvé sa pleine souveraineté.

    Un État ne peut pas avoir deux armées. Cette formule, souvent répétée, est juste — mais insuffisante. Car la vraie question est plus radicale : un État peut-il exister lorsqu’il n’a plus un seul centre de décision ?

    Le Liban souffre moins d’un excès de conflits que d’un déficit d’État.

    Chaque tentative de réforme contourne ce constat. On discute des équilibres confessionnels, des répartitions institutionnelles, des garanties communautaires, des alliances régionales, mais rarement de cette évidence première : sans souveraineté effective, aucune architecture politique ne tient durablement.

    Le pays vit depuis des décennies dans la gestion de l’anomalie. Il administre l’absence de décision comme si elle constituait un système. Il transforme l’exception en méthode de gouvernement.

    C’est pourquoi le vrai risque aujourd’hui n’est pas de revivre 1983.

    C’est de découvrir que nous n’en sommes jamais sortis.

    Tant que la question centrale — qui décide ? — restera sans réponse claire, chaque cessez-le-feu, chaque médiation, chaque compromis international ne sera qu’un sursis.

    On ne sort pas de 1983 avec une nouvelle négociation.

    On en sort avec la reconstruction d’un État capable de décider, d’imposer et d’assumer.

    Autrement dit : avec le retour de la souveraineté.

  • Après le cessez-le-feu : le désarmement du Hezbollah ou le désarmement de l’État?



    Au Liban, les crises ne s’achèvent jamais avec un cessez-le-feu. Elles commencent souvent après. La trêve n’est pas la fin de la guerre, mais son déplacement : du terrain militaire vers le champ politique, de la frontière vers l’intérieur, des missiles vers le contrôle de la décision nationale.

    La véritable question, après tout cessez-le-feu avec Israël, n’est donc pas seulement de savoir si la trêve tiendra, mais ce qu’il adviendra de l’État libanais lui-même. Qui décidera ? Qui imposera les limites ? Et surtout : qui détiendra réellement le monopole de la décision souveraine ?

    La phase actuelle place le Liban devant une équation redoutable. La communauté internationale ne s’arrête pas à la stabilisation du Sud. Très rapidement, le débat se déplace vers une question bien plus sensible : celle du devenir de l’arsenal du Hezbollah, de la place de l’armée libanaise, du rôle de l’État et de la relation entre Beyrouth, Washington et les capitales arabes impliquées dans la séquence à venir.

    C’est là que commence la véritable crise.

    Si le cessez-le-feu tient, la pression internationale quittera progressivement le terrain militaire pour se concentrer sur le terrain politique. L’État libanais sera alors confronté à une question qu’il évite depuis des décennies : peut-il redevenir pleinement souverain, ou se contentera-t-il une fois de plus de gérer l’ancien équilibre sous une nouvelle apparence ?

    Ce succès apparent peut devenir, paradoxalement, plus dangereux que la guerre elle-même pour le Hezbollah. Car la fin du bruit des armes ouvre immédiatement le dossier central : celui du monopole de la force légitime. Dès lors que la question devient celle de l’exclusivité des armes entre les mains de l’État, il ne s’agit plus d’un simple débat technique, mais d’un enjeu existentiel pour un acteur qui a construit sa légitimité sur une puissance supérieure à celle de l’État lui-même.

    Dans ce contexte, la réponse ne prend pas nécessairement la forme d’une confrontation militaire directe. Le 7 mai 2008 n’a jamais été seulement un épisode sécuritaire ; il fut une démonstration politique : l’État peut administrer, mais il ne peut pas redéfinir seul le véritable rapport de force.

    Aujourd’hui, la version contemporaine de ce scénario pourrait être plus sophistiquée. Non pas forcément une démonstration armée frontale, mais une forme de « 7 mai soft » : pression politique, mobilisation de rue, sit-in devant le Grand Sérail, paralysie administrative, discours social et économique servant de couverture à une bataille profondément souveraine.

    L’arme reste en arrière-plan, mais sa simple existence suffit à produire l’effet recherché. Il n’est pas toujours nécessaire d’utiliser la force ; il suffit que chacun sache qu’elle peut être utilisée.

    Ce scénario devient particulièrement plausible si le Hezbollah estime qu’une tentative sérieuse de modification des règles du jeu est engagée : restriction financière, contrôle des passages frontaliers, renforcement du rôle effectif de l’armée, réduction des marges sécuritaires, ou transformation de la présidence et du gouvernement d’un simple mécanisme de gestion en véritable instrument de souveraineté.

    À l’inverse, si le cessez-le-feu échoue ou demeure fragile, la priorité redevient immédiatement sécuritaire. La souveraineté est alors reportée à plus tard. Chaque frappe israélienne, chaque escalade, permet de refermer le débat sur une seule idée : ce n’est pas le moment de parler des armes, la priorité est à la confrontation. La guerre devient ainsi le meilleur mécanisme de suspension permanente de l’État.

    Le scénario le plus dangereux reste toutefois celui du double étau : une pression internationale persistante, des frappes israéliennes intermittentes, un processus diplomatique actif à Washington ou sous parrainage saoudien, et en parallèle une montée de la tension politique à Beyrouth. Le gouvernement se retrouve alors pris entre deux feux : avancer, c’est risquer l’explosion intérieure ; reculer, c’est renoncer à toute crédibilité souveraine.

    Dès lors, la vraie question n’est plus : le Liban peut-il désarmer le Hezbollah ?

    Elle devient plus profonde : le Liban peut-il empêcher le Hezbollah de désarmer l’État lui-même ?

    Car le problème n’est pas seulement l’existence d’une force armée hors du cadre légal, mais la capacité de cette force à empêcher l’émergence même d’un pouvoir souverain chaque fois que celui-ci tente de se reconstituer.

    C’est là toute la grande contradiction libanaise. Tout le monde parle de l’État, mais beaucoup ne souhaitent pas réellement son avènement. Car un État fort signifierait la fin de nombreuses fonctions : des leaderships locaux, des réseaux clientélistes, des équilibres régionaux et des rôles construits précisément sur le maintien du Liban dans une zone grise entre l’État et le non-État.

    C’est pourquoi l’après-ceasez-le-feu peut être plus dangereux que la guerre elle-même. Car il ne s’agit plus seulement d’un affrontement sur une frontière, mais d’une bataille sur la définition même du Liban : un État souverain ou un espace administré par le rapport de force.

    Le cessez-le-feu peut suspendre les combats. Il ne suspend pas la question essentielle.

    La vraie question n’est pas seulement de savoir qui possède les armes, mais qui possède le droit de décider.

  • La souveraineté ne se résume pas au désarmement : elle exige le démantèlement de l’État parallèle au sein même de l’État

    Le débat libanais est souvent réduit à une seule question : les armes du Hezbollah. Comme si la crise nationale pouvait être résolue par une décision technique portant sur l’exclusivité de la force armée entre les mains de l’État. Cet angle, bien qu’en partie juste, masque pourtant la réalité la plus profonde : les armes ne sont pas l’origine de la crise, mais l’une de ses manifestations.

    Le véritable problème est que le Liban ne fait pas seulement face à l’existence d’une force armée en dehors de l’État, mais à l’existence d’un système d’influence qui s’est installé à l’intérieur même de l’État. Il ne s’agit pas uniquement du Sud ou du front avec Israël, mais de l’administration, de la justice, des appareils sécuritaires, des nominations, de l’économie sociale, et même des mécanismes de représentation de la communauté chiite elle-même.

    Lorsqu’une organisation parvient à cumuler puissance militaire, couverture politique, extension administrative et légitimité sociale, la question n’est plus celle d’une simple « arme illégale », mais celle d’une structure de pouvoir parallèle, qui agit à la fois contre l’État et à travers lui.

    Le plus dangereux est que cette domination ne s’exerce pas uniquement par la force directe, mais par un réseau complexe d’intérêts, de peur et de dépendance matérielle. Des milliers de familles ont vu leurs revenus devenir liés à cette structure. Des milliers de fonctionnaires, d’officiers et d’intermédiaires locaux se retrouvent, volontairement ou sous contrainte, intégrés à cette logique de loyauté. Dès lors, l’opposition politique devient coûteuse, non seulement comme position idéologique, mais comme risque de perdre son emploi, sa protection ou simplement sa capacité à vivre.

    Au sein de l’environnement chiite, cette question prend une dimension encore plus sensible. L’opposant chiite national n’est pas traité comme un simple adversaire politique, mais comme une menace existentielle, parce qu’il remet en cause le monopole même de la représentation. Si l’opposition vient d’un adversaire chrétien ou sunnite, elle peut être absorbée dans la logique classique des clivages libanais. Mais lorsqu’elle surgit de l’intérieur même de la communauté chiite, portée par des figures religieuses ou sociales qui connaissent cette structure de l’intérieur, le danger devient bien plus grand.

    C’est pourquoi les témoignages de certains dignitaires religieux chiites opposés au Hezbollah revêtent une importance particulière. Ils ne parlent pas seulement des armes, mais de l’influence au sein des institutions, des pressions sociales, du contrôle des recrutements et des promotions, et de la transformation progressive de l’État en espace d’influence permanente. Ces témoignages ne doivent pas être lus comme des actes judiciaires, mais comme des indicateurs politiques révélant la nature réelle du système.

    L’erreur majeure de nombreuses approches internationales consiste à croire qu’il suffirait d’un accord sécuritaire : remettre les armes contre des garanties politiques. Même si cela devenait possible en théorie, le maintien des réseaux profonds à l’intérieur des institutions signifierait que la souveraineté n’aurait pas été restaurée ; seule la forme de la crise aurait changé.

    L’État ne se reconstruit pas uniquement par la disparition des armes visibles, mais par la restauration de sa propre légitimité. Cela suppose la création d’une véritable alternative pour le citoyen chiite qui ne veut pas rester prisonnier de cette structure : un État qui protège, un emploi qui ne dépend pas de l’allégeance, une justice qui ne se plie pas au rapport de force politique, et un cadre national qui permette d’être à la fois chiite et pleinement libanais, sans devoir choisir entre les deux.

    Ainsi, la bataille pour la souveraineté au Liban n’est pas dirigée contre la communauté chiite, mais pour sa libération du monopole de sa propre représentation. Ce n’est pas un affrontement entre communautés, mais entre la logique de l’État et celle de la structure parallèle.

    Le problème n’est pas seulement que l’État ne détient pas seul les armes ; c’est qu’en de nombreux points, l’État ne se possède plus lui-même.

  • Attaque contre la FINUL : ce que révèle vraiment la crise de souveraineté libanaise

    Patrouille de la FINUL dans le sud du Liban — une force internationale opérant dans un espace où l’État libanais ne détient pas l’exclusivité de l’usage de la force.



    L’attaque visant une patrouille de la Force intérimaire des Nations unies au Liban dans le sud du Liban, ayant entraîné la mort d’un militaire français et blessé grièvement trois autres, ne peut être interprétée comme un simple fait sécuritaire. Elle constitue un révélateur brutal d’une réalité plus profonde : l’incapacité de l’État libanais à exercer un contrôle exclusif sur l’usage de la force sur son propre territoire.

    La présence de la FINUL s’inscrit dans un cadre international précis, défini par le Conseil de sécurité des Nations unies à travers la résolution 1701 adoptée en 2006. Cette force opère avec l’accord de l’État libanais et en coordination avec ses institutions. En théorie, elle est donc intégrée à un dispositif souverain. En pratique, le fait qu’elle puisse être prise pour cible met en évidence une réalité différente : celle d’un contrôle fragmenté du territoire et d’une chaîne de décision sécuritaire incomplète.

    Cette attaque ne constitue pas une rupture, mais s’inscrit dans une continuité. Depuis 1978, la FINUL a été confrontée à de nombreuses attaques et situations violentes, ayant entraîné la mort de plus de 300 de ses membres. Ce constat ne relève pas de l’accident, mais d’un schéma récurrent. Il traduit l’existence d’un espace où l’autorité de l’État coexiste avec d’autres formes de pouvoir armé, capables d’initiative et d’action en dehors de tout cadre institutionnel.

    Dans ce contexte, la réaction du président français Emmanuel Macron prend une signification particulière. En demandant aux autorités libanaises de faire toute la lumière sur cette attaque, il ne formule pas seulement une exigence judiciaire. Il pose implicitement la question de la responsabilité souveraine. Car un État est jugé, avant tout, à sa capacité à identifier les auteurs d’une attaque, à les poursuivre et à les sanctionner.

    C’est là que se situe le cœur du problème. Le Liban ne souffre pas d’un vide institutionnel, mais d’une dualité structurelle. D’un côté, un État doté de légitimité juridique. De l’autre, une réalité sécuritaire dans laquelle l’usage de la force n’est pas exclusivement entre ses mains. Cette coexistence crée une zone d’incertitude permanente, où les lignes de responsabilité deviennent floues et où chaque action armée peut entraîner des conséquences qui dépassent le cadre national.

    Les implications sont lourdes. Sur le plan interne, cette situation affaiblit progressivement la crédibilité de l’État et alimente une perte de confiance dans ses institutions. Sur le plan externe, elle expose le Liban à une remise en question de ses engagements, notamment vis-à-vis des pays qui contribuent à la FINUL. À terme, c’est la capacité même du Liban à être considéré comme un acteur souverain qui est en jeu.

    L’attaque contre la FINUL ne doit donc pas être lue comme un événement isolé, mais comme l’expression d’un déséquilibre plus profond. Tant que la question du monopole de la force ne sera pas tranchée en faveur de l’État, les mêmes causes continueront de produire les mêmes effets.

    Le Liban se trouve aujourd’hui face à une alternative claire : soit il parvient à réaffirmer pleinement sa souveraineté en rétablissant l’exclusivité de la décision sécuritaire, soit il accepte de facto un système dual, avec toutes les conséquences que cela implique. Dans ce second cas, chaque attaque de ce type cessera d’être une exception pour devenir une confirmation.

  • Entre cessez-le-feu et souveraineté : l’erreur structurelle du discours de l’État libanais

    Dire la souveraineté ne suffit pas : encore faut-il entrer dans le réel.

    Dans les moments de crise majeure, les États ont tendance à densifier leur discours et à réorganiser leurs priorités au sein d’un récit unique, apparemment cohérent et rassurant. C’est ce qu’a reflété le dernier discours du président de la République Joseph Aoun, où le cessez-le-feu, le processus de négociation et la restauration de la souveraineté ont été présentés comme une séquence presque évidente : des sacrifices, puis un cessez-le-feu, puis des négociations, puis l’État.

    Mais cette cohérence apparente masque une problématique plus profonde. Ces trois éléments ne relèvent ni du même niveau, ni de la même logique. Les confondre ne revient pas seulement à simplifier la réalité, mais à la déformer.

    Le cessez-le-feu est, par nature, une mesure militaire conjoncturelle. Son objectif immédiat est de figer les combats, de réduire les pertes et d’ouvrir une fenêtre temporelle pour un repositionnement. Il est le produit d’un rapport de force sur le terrain et de pressions internationales, et non l’expression, en soi, d’une souveraineté accomplie ou d’une décision nationale indépendante. Historiquement, au Liban, le cessez-le-feu n’a jamais constitué un aboutissement, mais plutôt une étape dans des cycles plus longs d’instabilité.

    À l’inverse, la restauration de la souveraineté relève d’un processus fondamentalement différent. Il s’agit d’une dynamique interne, structurelle, qui implique la reconfiguration du centre de décision au sein de l’État, l’unification des références sécuritaires et militaires, et la redéfinition de la légitimité politique. Ce processus ne peut être réduit à un résultat militaire, ni découler mécaniquement d’une accalmie. Il suppose, par essence, une confrontation avec la réalité de la dualité du pouvoir, où l’autorité de l’État coexiste avec des forces armées en dehors de son cadre, au premier rang desquelles le Hezbollah.

    Les négociations, quant à elles, constituent un instrument. Elles ne portent en elles-mêmes ni valeur souveraine ni son contraire. Leur portée dépend du cadre dans lequel elles s’inscrivent : qui négocie, avec quel mandat, et dans quel rapport de force. Elles peuvent être un levier de consolidation de la souveraineté, comme elles peuvent servir à stabiliser des équilibres existants sans les transformer. Elles sont, en ce sens, un outil intrinsèquement ambivalent.

    La difficulté du discours officiel réside précisément dans la fusion de ces trois dynamiques en un récit linéaire. Cette fusion confère au cessez-le-feu une valeur souveraine qu’il ne possède pas, et présente les négociations comme un prolongement naturel de la reconstruction de l’État, tout en éludant la complexité réelle du processus de souveraineté. Le résultat n’est pas seulement une simplification du réel, mais la production d’attentes qui ne reposent pas sur des équilibres effectifs.

    Ce schéma n’est pas inédit. Le discours d’investiture du président de la République Joseph Aoun, malgré l’accueil favorable qu’il a reçu, reposait déjà sur une logique similaire : une élévation du niveau des intentions sans articulation claire des moyens de mise en œuvre. La nouveauté aujourd’hui tient à l’élargissement de ce registre, avec une formulation plus affirmée autour de la décision souveraine, du monopole de la force et de la restauration de l’État.

    Mais la différence entre l’énoncé d’un cap et l’entrée effective dans ce cap reste déterminante.

    La souveraineté ne procède ni mécaniquement d’un cessez-le-feu, ni naturellement d’un processus de négociation. Elle relève d’une transformation politique interne, impliquant une redistribution réelle du pouvoir et l’acceptation du coût d’une confrontation avec des équilibres établis. À défaut, elle demeure un cadre discursif plus qu’une réalité institutionnelle.

    En ce sens, le problème ne tient pas aux intentions, mais à la précision du diagnostic. Car la confusion des niveaux ne rapproche pas de l’État : elle peut, au contraire, en retarder l’avènement, en substituant à la confrontation nécessaire une gestion rhétorique de la crise.

    Le Liban ne manque pas de discours.
    Ce qui lui fait défaut, c’est la capacité à distinguer ce qui met fin à la guerre de ce qui construit l’État.

  • Le Liban n’a pas un problème d’identité. Il a un problème de souveraineté.

    Une société qui tient, un État qui ne décide plus.



    On pose régulièrement la question, parfois de manière abrupte : le Liban existe-t-il vraiment ?

    La question peut sembler provocatrice. Elle est surtout mal posée.

    Car elle repose sur une confusion fréquente : celle qui consiste à juger l’existence d’une nation à partir de la solidité de son État. À ce prisme, le Liban apparaît comme une anomalie. Un pays fragmenté, traversé de contradictions, dont les institutions peinent à fonctionner, et dont l’unité semble toujours menacée.

    Certains en concluent qu’il ne serait qu’une construction artificielle, appelée à disparaître. D’autres, en réaction, mobilisent l’histoire longue, la richesse culturelle ou la résilience de la société pour en affirmer la permanence.

    Ces deux lectures, en apparence opposées, passent pourtant à côté de l’essentiel.

    Le Liban n’a pas un problème d’existence. Il a un problème de souveraineté.

    L’erreur initiale consiste à confondre État et nation. L’affaiblissement de l’un ne signifie pas la disparition de l’autre. L’histoire libanaise ne correspond pas aux modèles linéaires européens. Elle est faite de discontinuités, de recompositions, de crises successives. Mais cette instabilité n’a jamais empêché l’existence d’une société réelle, structurée, capable de perdurer.

    À l’inverse, répondre à la remise en cause du Liban en invoquant uniquement la profondeur historique ou la complexité culturelle ne permet pas davantage de saisir le cœur du problème. Car le Liban contemporain ne se définit pas d’abord par ce qu’il est, mais par ce qu’il ne parvient plus à faire.

    La question décisive est celle de la décision.

    Qui décide au Liban ?
    Au nom de qui ?
    Et avec quels moyens ?

    Depuis plusieurs décennies, la capacité de décision de l’État libanais est fragmentée, concurrencée, parfois neutralisée. Cette situation ne relève pas seulement d’un désordre interne ou d’une diversité mal maîtrisée. Elle s’inscrit dans un environnement régional où des acteurs extérieurs trouvent dans les failles libanaises des relais d’influence et des instruments d’action.

    Dans ce contexte, réduire la situation libanaise à une opposition entre communautés ou à une simple dynamique démographique revient à ignorer l’essentiel. Le problème n’est pas que le Liban serait trop divers pour exister. Il est qu’il est devenu un espace où la souveraineté est partagée, disputée, et parfois contournée.

    C’est ce déplacement qui rend le débat actuel stérile. En cherchant à trancher une question identitaire — le Liban existe-t-il ou non — on évite de poser la seule question qui compte réellement : dans quelles conditions un État peut-il exercer pleinement sa souveraineté ?

    Le Liban n’est pas une exception isolée. Il appartient à une catégorie d’États où la souveraineté n’est ni totalement absente, ni pleinement réalisée. Des États qui existent, mais dont la capacité d’action est limitée. Le Liban en est une expression particulièrement visible, mais non unique.

    Dans un contexte régional en recomposition — entre négociations indirectes, reconfigurations d’alliances et montée en puissance d’acteurs non étatiques — la question n’est plus simplement de savoir si un État existe, mais comment il agit, et dans quelle mesure il peut décider par lui-même.

    À cet égard, le Liban ne doit pas être lu comme une anomalie, mais comme un révélateur.

    Il révèle une transformation plus large : celle d’une souveraineté devenue fragmentée, concurrencée, parfois diluée dans des rapports de force qui la dépassent.

    Sortir du faux débat sur l’existence du Liban permet de revenir à l’essentiel.

    Le Liban ne manque pas d’histoire.
    Il ne manque pas de société.

    Il manque d’un centre de décision souverain.

    Et c’est là que réside, aujourd’hui, sa véritable crise.