Catégorie : Repères

  • Vingt et un ans après le retrait syrien, le Liban est-il vraiment sorti de 1983 ?


    L’année 1983 n’est pas seulement une date dans l’histoire libanaise. Elle est devenue une structure politique dont le Liban n’est jamais véritablement sorti.

    On la réduit souvent à l’accord du 17 mai avec Israël, à son effondrement rapide, à la fragmentation militaire et au basculement progressif vers une nouvelle phase de la guerre civile. Mais 1983 représente davantage qu’un épisode diplomatique ou militaire : elle marque la démonstration brutale de l’incapacité de l’État libanais à produire une décision souveraine unique.

    C’est là que se situe la faille originelle.

    L’échec du 17 mai ne fut pas seulement l’échec d’un accord. Il fut l’échec d’un centre décisionnel. Un État qui signe sans pouvoir imposer, qui engage sans pouvoir garantir, qui promet sans pouvoir exécuter, révèle moins une faiblesse diplomatique qu’une absence de souveraineté réelle.

    Le problème n’était pas Israël, pas la Syrie, pas même l’Iran qui n’occupait pas encore la place qu’il prendra plus tard. Le problème était déjà intérieur : qui décide réellement au Liban ?

    Cette question n’a jamais cessé de hanter la vie politique libanaise.

    L’armée elle-même, institution supposée incarner l’unité de l’État, devient alors le reflet de cette fragmentation. Le commandement du général Ibrahim Tannous, puis son remplacement dans le contexte du chaos de 1984, illustrent cette incapacité du pouvoir central à conserver le monopole effectif de la force. Lorsque l’armée cesse d’être le prolongement d’un État et devient l’objet des équilibres politiques, ce n’est pas seulement une crise sécuritaire : c’est une crise de souveraineté.

    Depuis, chaque séquence majeure répète la même logique.

    L’accord de Taëf n’a pas restauré un centre souverain ; il a organisé une coexistence. Il a mis fin à la guerre ouverte sans résoudre la question fondamentale du monopole de la décision. L’occupation syrienne a gelé le problème sans le résoudre, en remplaçant l’arbitrage interne par une souveraineté extérieure imposée. Le retrait syrien du 26 avril 2005 n’a pas restauré l’État : il a révélé le vide qu’occupait cette occupation.

    C’est ici que le 14 mars devient central.

    Le retrait syrien fut un moment historique réel : mobilisation populaire massive, majorité parlementaire nouvelle, soutien international large, possibilité concrète de refondation de l’État. Après le retrait israélien du Sud en 2000, puis le départ des troupes syriennes en 2005, l’argument de l’exception permanente devenait beaucoup plus difficile à soutenir.

    Le Liban disposait alors d’une véritable fenêtre historique.

    Tout était réuni pour rétablir clairement le principe fondamental : une seule autorité, une seule armée, une seule décision stratégique.

    Mais cette fenêtre n’a pas été saisie.

    Le Hezbollah est resté armé, autonome dans sa décision militaire, intégré politiquement sans être absorbé institutionnellement. La majorité parlementaire du 14 mars existait, la légitimité populaire existait, le contexte diplomatique était favorable — et pourtant la décision fondamentale n’a pas été imposée.

    Le choix fut celui de la coexistence prudente plutôt que de la restauration souveraine. On a préféré gérer l’équilibre plutôt que rétablir la règle.

    Par peur de la guerre civile, par calcul politique, par prudence internationale ou par absence de consensus interne, les raisons peuvent être discutées. Mais le résultat, lui, est incontestable : le problème a été reporté, non résolu.

    Puis 2006 a verrouillé davantage encore le rapport de force, et le 7 mai 2008 a transformé cette réalité en fait politique assumé : la majorité parlementaire ne suffisait pas face à une supériorité militaire autonome.

    Autrement dit, le centre politique existait, mais le centre souverain n’existait pas.

    Le 14 mars a libéré le Liban d’une occupation ; il n’a pas réussi à le rendre pleinement souverain.

    Le Hezbollah ne crée pas cette crise ; il en est l’expression contemporaine la plus visible.

    Réduire la question libanaise au seul désarmement du Hezbollah est une erreur analytique. Le problème précède le Hezbollah et lui survivrait même s’il disparaissait demain. Une milice armée hors du monopole étatique n’est pas la cause première de la crise : elle est le symptôme le plus achevé d’un État qui n’a jamais retrouvé sa pleine souveraineté.

    Un État ne peut pas avoir deux armées. Cette formule, souvent répétée, est juste — mais insuffisante. Car la vraie question est plus radicale : un État peut-il exister lorsqu’il n’a plus un seul centre de décision ?

    Le Liban souffre moins d’un excès de conflits que d’un déficit d’État.

    Chaque tentative de réforme contourne ce constat. On discute des équilibres confessionnels, des répartitions institutionnelles, des garanties communautaires, des alliances régionales, mais rarement de cette évidence première : sans souveraineté effective, aucune architecture politique ne tient durablement.

    Le pays vit depuis des décennies dans la gestion de l’anomalie. Il administre l’absence de décision comme si elle constituait un système. Il transforme l’exception en méthode de gouvernement.

    C’est pourquoi le vrai risque aujourd’hui n’est pas de revivre 1983.

    C’est de découvrir que nous n’en sommes jamais sortis.

    Tant que la question centrale — qui décide ? — restera sans réponse claire, chaque cessez-le-feu, chaque médiation, chaque compromis international ne sera qu’un sursis.

    On ne sort pas de 1983 avec une nouvelle négociation.

    On en sort avec la reconstruction d’un État capable de décider, d’imposer et d’assumer.

    Autrement dit : avec le retour de la souveraineté.

  • Après le cessez-le-feu : le désarmement du Hezbollah ou le désarmement de l’État?



    Au Liban, les crises ne s’achèvent jamais avec un cessez-le-feu. Elles commencent souvent après. La trêve n’est pas la fin de la guerre, mais son déplacement : du terrain militaire vers le champ politique, de la frontière vers l’intérieur, des missiles vers le contrôle de la décision nationale.

    La véritable question, après tout cessez-le-feu avec Israël, n’est donc pas seulement de savoir si la trêve tiendra, mais ce qu’il adviendra de l’État libanais lui-même. Qui décidera ? Qui imposera les limites ? Et surtout : qui détiendra réellement le monopole de la décision souveraine ?

    La phase actuelle place le Liban devant une équation redoutable. La communauté internationale ne s’arrête pas à la stabilisation du Sud. Très rapidement, le débat se déplace vers une question bien plus sensible : celle du devenir de l’arsenal du Hezbollah, de la place de l’armée libanaise, du rôle de l’État et de la relation entre Beyrouth, Washington et les capitales arabes impliquées dans la séquence à venir.

    C’est là que commence la véritable crise.

    Si le cessez-le-feu tient, la pression internationale quittera progressivement le terrain militaire pour se concentrer sur le terrain politique. L’État libanais sera alors confronté à une question qu’il évite depuis des décennies : peut-il redevenir pleinement souverain, ou se contentera-t-il une fois de plus de gérer l’ancien équilibre sous une nouvelle apparence ?

    Ce succès apparent peut devenir, paradoxalement, plus dangereux que la guerre elle-même pour le Hezbollah. Car la fin du bruit des armes ouvre immédiatement le dossier central : celui du monopole de la force légitime. Dès lors que la question devient celle de l’exclusivité des armes entre les mains de l’État, il ne s’agit plus d’un simple débat technique, mais d’un enjeu existentiel pour un acteur qui a construit sa légitimité sur une puissance supérieure à celle de l’État lui-même.

    Dans ce contexte, la réponse ne prend pas nécessairement la forme d’une confrontation militaire directe. Le 7 mai 2008 n’a jamais été seulement un épisode sécuritaire ; il fut une démonstration politique : l’État peut administrer, mais il ne peut pas redéfinir seul le véritable rapport de force.

    Aujourd’hui, la version contemporaine de ce scénario pourrait être plus sophistiquée. Non pas forcément une démonstration armée frontale, mais une forme de « 7 mai soft » : pression politique, mobilisation de rue, sit-in devant le Grand Sérail, paralysie administrative, discours social et économique servant de couverture à une bataille profondément souveraine.

    L’arme reste en arrière-plan, mais sa simple existence suffit à produire l’effet recherché. Il n’est pas toujours nécessaire d’utiliser la force ; il suffit que chacun sache qu’elle peut être utilisée.

    Ce scénario devient particulièrement plausible si le Hezbollah estime qu’une tentative sérieuse de modification des règles du jeu est engagée : restriction financière, contrôle des passages frontaliers, renforcement du rôle effectif de l’armée, réduction des marges sécuritaires, ou transformation de la présidence et du gouvernement d’un simple mécanisme de gestion en véritable instrument de souveraineté.

    À l’inverse, si le cessez-le-feu échoue ou demeure fragile, la priorité redevient immédiatement sécuritaire. La souveraineté est alors reportée à plus tard. Chaque frappe israélienne, chaque escalade, permet de refermer le débat sur une seule idée : ce n’est pas le moment de parler des armes, la priorité est à la confrontation. La guerre devient ainsi le meilleur mécanisme de suspension permanente de l’État.

    Le scénario le plus dangereux reste toutefois celui du double étau : une pression internationale persistante, des frappes israéliennes intermittentes, un processus diplomatique actif à Washington ou sous parrainage saoudien, et en parallèle une montée de la tension politique à Beyrouth. Le gouvernement se retrouve alors pris entre deux feux : avancer, c’est risquer l’explosion intérieure ; reculer, c’est renoncer à toute crédibilité souveraine.

    Dès lors, la vraie question n’est plus : le Liban peut-il désarmer le Hezbollah ?

    Elle devient plus profonde : le Liban peut-il empêcher le Hezbollah de désarmer l’État lui-même ?

    Car le problème n’est pas seulement l’existence d’une force armée hors du cadre légal, mais la capacité de cette force à empêcher l’émergence même d’un pouvoir souverain chaque fois que celui-ci tente de se reconstituer.

    C’est là toute la grande contradiction libanaise. Tout le monde parle de l’État, mais beaucoup ne souhaitent pas réellement son avènement. Car un État fort signifierait la fin de nombreuses fonctions : des leaderships locaux, des réseaux clientélistes, des équilibres régionaux et des rôles construits précisément sur le maintien du Liban dans une zone grise entre l’État et le non-État.

    C’est pourquoi l’après-ceasez-le-feu peut être plus dangereux que la guerre elle-même. Car il ne s’agit plus seulement d’un affrontement sur une frontière, mais d’une bataille sur la définition même du Liban : un État souverain ou un espace administré par le rapport de force.

    Le cessez-le-feu peut suspendre les combats. Il ne suspend pas la question essentielle.

    La vraie question n’est pas seulement de savoir qui possède les armes, mais qui possède le droit de décider.

  • La souveraineté ne se résume pas au désarmement : elle exige le démantèlement de l’État parallèle au sein même de l’État

    Le débat libanais est souvent réduit à une seule question : les armes du Hezbollah. Comme si la crise nationale pouvait être résolue par une décision technique portant sur l’exclusivité de la force armée entre les mains de l’État. Cet angle, bien qu’en partie juste, masque pourtant la réalité la plus profonde : les armes ne sont pas l’origine de la crise, mais l’une de ses manifestations.

    Le véritable problème est que le Liban ne fait pas seulement face à l’existence d’une force armée en dehors de l’État, mais à l’existence d’un système d’influence qui s’est installé à l’intérieur même de l’État. Il ne s’agit pas uniquement du Sud ou du front avec Israël, mais de l’administration, de la justice, des appareils sécuritaires, des nominations, de l’économie sociale, et même des mécanismes de représentation de la communauté chiite elle-même.

    Lorsqu’une organisation parvient à cumuler puissance militaire, couverture politique, extension administrative et légitimité sociale, la question n’est plus celle d’une simple « arme illégale », mais celle d’une structure de pouvoir parallèle, qui agit à la fois contre l’État et à travers lui.

    Le plus dangereux est que cette domination ne s’exerce pas uniquement par la force directe, mais par un réseau complexe d’intérêts, de peur et de dépendance matérielle. Des milliers de familles ont vu leurs revenus devenir liés à cette structure. Des milliers de fonctionnaires, d’officiers et d’intermédiaires locaux se retrouvent, volontairement ou sous contrainte, intégrés à cette logique de loyauté. Dès lors, l’opposition politique devient coûteuse, non seulement comme position idéologique, mais comme risque de perdre son emploi, sa protection ou simplement sa capacité à vivre.

    Au sein de l’environnement chiite, cette question prend une dimension encore plus sensible. L’opposant chiite national n’est pas traité comme un simple adversaire politique, mais comme une menace existentielle, parce qu’il remet en cause le monopole même de la représentation. Si l’opposition vient d’un adversaire chrétien ou sunnite, elle peut être absorbée dans la logique classique des clivages libanais. Mais lorsqu’elle surgit de l’intérieur même de la communauté chiite, portée par des figures religieuses ou sociales qui connaissent cette structure de l’intérieur, le danger devient bien plus grand.

    C’est pourquoi les témoignages de certains dignitaires religieux chiites opposés au Hezbollah revêtent une importance particulière. Ils ne parlent pas seulement des armes, mais de l’influence au sein des institutions, des pressions sociales, du contrôle des recrutements et des promotions, et de la transformation progressive de l’État en espace d’influence permanente. Ces témoignages ne doivent pas être lus comme des actes judiciaires, mais comme des indicateurs politiques révélant la nature réelle du système.

    L’erreur majeure de nombreuses approches internationales consiste à croire qu’il suffirait d’un accord sécuritaire : remettre les armes contre des garanties politiques. Même si cela devenait possible en théorie, le maintien des réseaux profonds à l’intérieur des institutions signifierait que la souveraineté n’aurait pas été restaurée ; seule la forme de la crise aurait changé.

    L’État ne se reconstruit pas uniquement par la disparition des armes visibles, mais par la restauration de sa propre légitimité. Cela suppose la création d’une véritable alternative pour le citoyen chiite qui ne veut pas rester prisonnier de cette structure : un État qui protège, un emploi qui ne dépend pas de l’allégeance, une justice qui ne se plie pas au rapport de force politique, et un cadre national qui permette d’être à la fois chiite et pleinement libanais, sans devoir choisir entre les deux.

    Ainsi, la bataille pour la souveraineté au Liban n’est pas dirigée contre la communauté chiite, mais pour sa libération du monopole de sa propre représentation. Ce n’est pas un affrontement entre communautés, mais entre la logique de l’État et celle de la structure parallèle.

    Le problème n’est pas seulement que l’État ne détient pas seul les armes ; c’est qu’en de nombreux points, l’État ne se possède plus lui-même.

  • De Gaza au Liban : la “ligne jaune” ou l’institution d’une souveraineté suspendue

    Carte diffusée par l’armée israélienne matérialisant une « ligne jaune » au sud du Liban. Plus qu’un repère opérationnel, cette ligne traduit une redéfinition unilatérale de l’espace sécuritaire au-delà de la Ligne bleue.



    Une simple image suffit parfois à dire plus qu’un long discours. Celle diffusée par l’armée israélienne, matérialisant une « ligne jaune » au sud du Liban, ne se limite pas à illustrer une situation militaire : elle introduit un nouveau référentiel territorial, appelé à structurer durablement la lecture du conflit.

    Ce choix terminologique mérite d’être pris au sérieux. Dans l’histoire des conflits israélo-arabes, les lignes ont toujours précédé les réalités politiques. La Ligne verte de 1949, puis la Ligne bleue établie après le retrait israélien du Liban en 2000, ont progressivement acquis une forme de reconnaissance internationale. La « ligne jaune », en revanche, s’inscrit dans une logique inverse : elle ne découle d’aucun accord, d’aucune médiation, d’aucune validation juridique. Elle est un produit unilatéral.

    Mais c’est précisément là que réside son intérêt stratégique. Car cette ligne ne vise pas à être reconnue. Elle vise à être appliquée.

    Une comparaison historique permet d’en préciser la nature. Les doctrines israéliennes passées envisageaient la zone tampon comme un espace à stabiliser dans la durée, avec une profondeur limitée et une logique territoriale implicite. La « ligne jaune » s’inscrit dans une rupture : elle ne vise pas à structurer un espace, mais à en contrôler les usages. Là où la zone tampon relevait d’une logique de territoire, la ligne actuelle relève d’une logique d’intervention.

    L’expérience de Gaza permet d’en comprendre la portée. Depuis plusieurs années, l’armée israélienne y opère selon une logique d’espace contrôlé, structuré autour de lignes d’intervention mouvantes, définissant des zones où la souveraineté locale est, de facto, suspendue. Ce modèle ne repose pas sur l’annexion, ni même sur une occupation permanente au sens classique. Il repose sur une capacité d’action unilatérale, répétée, et assumée.

    L’introduction de la « ligne jaune » au Liban suggère une transposition de cette doctrine. Le sud du pays n’est plus seulement envisagé comme une frontière à défendre, mais comme une profondeur stratégique à modeler. Il ne s’agit plus simplement d’empêcher une menace, mais de redéfinir l’espace dans lequel cette menace pourrait émerger.

    D’un point de vue juridique, la situation est sans ambiguïté. Une ligne imposée sans l’accord de l’État concerné ne possède aucune valeur légale. Elle constitue une atteinte à la souveraineté. Mais cette lecture, si elle est nécessaire, demeure insuffisante. Car le droit, ici, ne précède pas les faits : il les suit.

    Ce que révèle la « ligne jaune », c’est moins une stratégie israélienne qu’une faille libanaise. Car une telle ligne ne peut exister que là où l’État est incapable d’exercer pleinement son autorité. En d’autres termes, ce n’est pas Israël qui crée cette réalité : c’est l’absence de souveraineté effective qui la rend possible.

    Ce basculement est lourd de conséquences. Il installe une situation dans laquelle la frontière cesse d’être un cadre stable pour devenir une variable d’ajustement militaire. Il ouvre la voie à une conflictualité permanente, où chaque accalmie n’est qu’une suspension temporaire d’un rapport de force non résolu.

    Surtout, il opère un glissement plus profond : celui du statut même du territoire. Entre une souveraineté pleinement exercée et une occupation formellement reconnue, émerge un troisième espace, plus ambigu, mais potentiellement plus durable : celui d’une souveraineté suspendue.

    La « ligne jaune » n’est donc pas une frontière. Elle est le symptôme d’une frontière devenue incertaine. Et dans cet espace d’incertitude, ce ne sont pas seulement les lignes qui se redessinent, mais les équilibres eux-mêmes.

    Dans ce contexte, toute analyse qui se limiterait à dénoncer une initiative unilatérale manquerait l’essentiel. Le véritable enjeu ne réside pas dans la ligne elle-même, mais dans les conditions qui permettent son émergence. Tant que la question de la souveraineté libanaise restera irrésolue, d’autres lignes — quelles que soient leurs couleurs — viendront combler ce vide.

    Et chacune d’entre elles, à sa manière, redessinera un peu plus un territoire dont les contours échappent progressivement à ceux censés en avoir la charge.

  • Cessez-le-feu au Liban : une désescalade sans souveraineté

    Une habitante face aux ruines de son quartier dans le sud du Liban, après l’annonce du cessez-le-feu.



    Le cessez-le-feu annoncé au Liban intervient dans un moment de bascule régionale, mais il révèle surtout une réalité plus profonde : celle d’une désescalade sans souveraineté.

    Le président américain Donald Trump a annoncé un cessez-le-feu au Liban, appelé à entrer en vigueur à minuit pour une durée initiale de dix jours, après quarante-six jours de guerre ayant fait près de 2 200 morts. Cette décision s’inscrit dans une séquence régionale d’une intensité rare. Le 28 février, une guerre ouverte était déclenchée contre l’Iran, marquée notamment par l’élimination de l’ayatollah Ali Khamenei lors de frappes israélo-américaines. Deux jours plus tard, le Liban était entraîné dans le conflit à la suite de tirs de roquettes du Hezbollah vers Israël. Un cessez-le-feu en Iran, prévu pour une durée initiale de deux semaines, est entré en vigueur le 7 avril. Celui concernant le Liban intervient quant à lui dans un moment particulièrement dense, deux jours après des contacts entre responsables libanais et israéliens — une séquence rare s’inscrivant dans le prolongement des mécanismes indirects de désescalade établis depuis les années 1990 — et quelques heures après un échange entre le président de la République libanaise, Joseph Aoun, et le secrétaire d’État américain, Marco Rubio.

    Dans cette configuration, le cessez-le-feu libanais ne peut être compris comme un événement autonome. Il constitue un segment d’un dispositif de désescalade plus large, piloté à l’échelle régionale et largement structuré par les États-Unis. Le Liban n’apparaît pas ici comme un acteur central de la décision, mais comme un espace d’application d’un agenda stratégique défini ailleurs. La temporalité même du cessez-le-feu — limitée, conditionnée, articulée à d’autres théâtres — traduit cette dépendance.

    Mais un élément vient immédiatement en révéler les limites : selon les déclarations faites au cabinet de sécurité par le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, l’armée israélienne ne se retirera pas du Liban-Sud durant la période de cessez-le-feu. Cette position est décisive. Elle signifie que la cessation des hostilités ne s’accompagne pas d’un retour au statu quo territorial, mais entérine au contraire une présence militaire maintenue.

    Autrement dit, le cessez-le-feu ne suspend pas seulement les combats : il fige un rapport de force au sol.

    Cette donnée transforme profondément sa nature. Il ne s’agit plus d’un simple mécanisme de désescalade, mais d’un instrument de stabilisation provisoire d’une situation asymétrique, dans laquelle une partie conserve ses positions militaires tandis que l’autre est contrainte à l’arrêt des hostilités. Le cessez-le-feu devient ainsi moins un point d’équilibre qu’un moment de cristallisation.

    C’est précisément dans ce contexte que la déclaration du Premier ministre Nawaf Salam prend tout son sens. En saluant un cessez-le-feu présenté comme un objectif libanais central poursuivi depuis le début de la guerre, le discours gouvernemental cherche à réintroduire une forme d’intentionnalité nationale dans un processus largement exogène. Cette relecture vise à transformer une décision contrainte en résultat revendiqué.

    Pourtant, cette lecture est loin d’être unanimement reflétée dans les prises de parole internes. Le président du Parlement, Nabih Berri, a ainsi appelé les populations déplacées à ne pas regagner immédiatement leurs villages, insistant sur la nécessité de préserver les vies et de patienter jusqu’à clarification de la situation conformément à l’accord de cessez-le-feu. Cette intervention, au ton à la fois empathique et directif, introduit une dissonance significative. Là où le discours gouvernemental tend à présenter la séquence comme un aboutissement, elle rappelle implicitement que les conditions de sécurité ne sont pas réunies sur le terrain.

    Ce décalage éclaire la réalité du moment. Le cessez-le-feu, en l’état, apparaît moins comme une stabilisation effective que comme une suspension fragile, dépendante d’équilibres militaires encore incertains. L’appel à la prudence formulé par Nabih Berri ne relève pas seulement de la précaution ; il constitue un indicateur de la perception interne du risque, et, plus largement, des limites concrètes de l’accord.

    Dans ce cadre, la qualification du cessez-le-feu comme un accomplissement relève d’un effort de reconstruction symbolique. L’État ne contrôle pas entièrement les dynamiques militaires, mais il tente d’en maîtriser le récit. Il ne décide pas du cessez-le-feu, mais il en revendique la signification.

    Le contraste est alors saisissant : d’un côté, une réalité stratégique où des décisions clés sont prises à Washington et où des positions militaires sont maintenues sur le terrain ; de l’autre, une tentative de réaffirmation politique à travers le langage. Entre les deux, un écart persistant, qui constitue le cœur de la crise libanaise.

    Le cessez-le-feu apparaît ainsi comme un moment de suspension, mais aussi comme un révélateur. Il met en lumière une double dynamique : une désescalade pilotée de l’extérieur et une souveraineté intérieure qui peine à se reconstituer.

    Reste à savoir si cette séquence peut ouvrir sur une recomposition réelle. Car tant que les conditions matérielles de la souveraineté ne sont pas réunies — monopole de la force, capacité d’arbitrage, contrôle du territoire — le risque est grand de voir se multiplier des cessez-le-feu qui stabilisent temporairement les crises sans en traiter les causes.

    Dans ce contexte, une question demeure : le Liban est-il en train de sortir de la guerre, ou simplement d’entrer dans une nouvelle phase de gestion de son propre déséquilibre ?

  • Le Liban n’a pas un problème d’identité. Il a un problème de souveraineté.

    Une société qui tient, un État qui ne décide plus.



    On pose régulièrement la question, parfois de manière abrupte : le Liban existe-t-il vraiment ?

    La question peut sembler provocatrice. Elle est surtout mal posée.

    Car elle repose sur une confusion fréquente : celle qui consiste à juger l’existence d’une nation à partir de la solidité de son État. À ce prisme, le Liban apparaît comme une anomalie. Un pays fragmenté, traversé de contradictions, dont les institutions peinent à fonctionner, et dont l’unité semble toujours menacée.

    Certains en concluent qu’il ne serait qu’une construction artificielle, appelée à disparaître. D’autres, en réaction, mobilisent l’histoire longue, la richesse culturelle ou la résilience de la société pour en affirmer la permanence.

    Ces deux lectures, en apparence opposées, passent pourtant à côté de l’essentiel.

    Le Liban n’a pas un problème d’existence. Il a un problème de souveraineté.

    L’erreur initiale consiste à confondre État et nation. L’affaiblissement de l’un ne signifie pas la disparition de l’autre. L’histoire libanaise ne correspond pas aux modèles linéaires européens. Elle est faite de discontinuités, de recompositions, de crises successives. Mais cette instabilité n’a jamais empêché l’existence d’une société réelle, structurée, capable de perdurer.

    À l’inverse, répondre à la remise en cause du Liban en invoquant uniquement la profondeur historique ou la complexité culturelle ne permet pas davantage de saisir le cœur du problème. Car le Liban contemporain ne se définit pas d’abord par ce qu’il est, mais par ce qu’il ne parvient plus à faire.

    La question décisive est celle de la décision.

    Qui décide au Liban ?
    Au nom de qui ?
    Et avec quels moyens ?

    Depuis plusieurs décennies, la capacité de décision de l’État libanais est fragmentée, concurrencée, parfois neutralisée. Cette situation ne relève pas seulement d’un désordre interne ou d’une diversité mal maîtrisée. Elle s’inscrit dans un environnement régional où des acteurs extérieurs trouvent dans les failles libanaises des relais d’influence et des instruments d’action.

    Dans ce contexte, réduire la situation libanaise à une opposition entre communautés ou à une simple dynamique démographique revient à ignorer l’essentiel. Le problème n’est pas que le Liban serait trop divers pour exister. Il est qu’il est devenu un espace où la souveraineté est partagée, disputée, et parfois contournée.

    C’est ce déplacement qui rend le débat actuel stérile. En cherchant à trancher une question identitaire — le Liban existe-t-il ou non — on évite de poser la seule question qui compte réellement : dans quelles conditions un État peut-il exercer pleinement sa souveraineté ?

    Le Liban n’est pas une exception isolée. Il appartient à une catégorie d’États où la souveraineté n’est ni totalement absente, ni pleinement réalisée. Des États qui existent, mais dont la capacité d’action est limitée. Le Liban en est une expression particulièrement visible, mais non unique.

    Dans un contexte régional en recomposition — entre négociations indirectes, reconfigurations d’alliances et montée en puissance d’acteurs non étatiques — la question n’est plus simplement de savoir si un État existe, mais comment il agit, et dans quelle mesure il peut décider par lui-même.

    À cet égard, le Liban ne doit pas être lu comme une anomalie, mais comme un révélateur.

    Il révèle une transformation plus large : celle d’une souveraineté devenue fragmentée, concurrencée, parfois diluée dans des rapports de force qui la dépassent.

    Sortir du faux débat sur l’existence du Liban permet de revenir à l’essentiel.

    Le Liban ne manque pas d’histoire.
    Il ne manque pas de société.

    Il manque d’un centre de décision souverain.

    Et c’est là que réside, aujourd’hui, sa véritable crise.

  • Le Liban n’a pas un problème d’identité. Il a un problème de souveraineté.

    Une société qui tient, un État qui ne décide plus.



    On pose régulièrement la question, parfois de manière abrupte : le Liban existe-t-il vraiment ?

    La question peut sembler provocatrice. Elle est surtout mal posée.

    Car elle repose sur une confusion fréquente : celle qui consiste à juger l’existence d’une nation à partir de la solidité de son État. À ce prisme, le Liban apparaît comme une anomalie. Un pays fragmenté, traversé de contradictions, dont les institutions peinent à fonctionner, et dont l’unité semble toujours menacée.

    Certains en concluent qu’il ne serait qu’une construction artificielle, appelée à disparaître. D’autres, en réaction, mobilisent l’histoire longue, la richesse culturelle ou la résilience de la société pour en affirmer la permanence.

    Ces deux lectures, en apparence opposées, passent pourtant à côté de l’essentiel.

    Le Liban n’a pas un problème d’existence. Il a un problème de souveraineté.

    L’erreur initiale consiste à confondre État et nation. L’affaiblissement de l’un ne signifie pas la disparition de l’autre. L’histoire libanaise ne correspond pas aux modèles linéaires européens. Elle est faite de discontinuités, de recompositions, de crises successives. Mais cette instabilité n’a jamais empêché l’existence d’une société réelle, structurée, capable de perdurer.

    À l’inverse, répondre à la remise en cause du Liban en invoquant uniquement la profondeur historique ou la complexité culturelle ne permet pas davantage de saisir le cœur du problème. Car le Liban contemporain ne se définit pas d’abord par ce qu’il est, mais par ce qu’il ne parvient plus à faire.

    La question décisive est celle de la décision.

    Qui décide au Liban ?
    Au nom de qui ?
    Et avec quels moyens ?

    Depuis plusieurs décennies, la capacité de décision de l’État libanais est fragmentée, concurrencée, parfois neutralisée. Cette situation ne relève pas seulement d’un désordre interne ou d’une diversité mal maîtrisée. Elle s’inscrit dans un environnement régional où des acteurs extérieurs trouvent dans les failles libanaises des relais d’influence et des instruments d’action.

    Dans ce contexte, réduire la situation libanaise à une opposition entre communautés ou à une simple dynamique démographique revient à ignorer l’essentiel. Le problème n’est pas que le Liban serait trop divers pour exister. Il est qu’il est devenu un espace où la souveraineté est partagée, disputée, et parfois contournée.

    C’est ce déplacement qui rend le débat actuel stérile. En cherchant à trancher une question identitaire — le Liban existe-t-il ou non — on évite de poser la seule question qui compte réellement : dans quelles conditions un État peut-il exercer pleinement sa souveraineté ?

    Le Liban n’est pas une exception isolée. Il appartient à une catégorie d’États où la souveraineté n’est ni totalement absente, ni pleinement réalisée. Des États qui existent, mais dont la capacité d’action est limitée. Le Liban en est une expression particulièrement visible, mais non unique.

    Dans un contexte régional en recomposition — entre négociations indirectes, reconfigurations d’alliances et montée en puissance d’acteurs non étatiques — la question n’est plus simplement de savoir si un État existe, mais comment il agit, et dans quelle mesure il peut décider par lui-même.

    À cet égard, le Liban ne doit pas être lu comme une anomalie, mais comme un révélateur.

    Il révèle une transformation plus large : celle d’une souveraineté devenue fragmentée, concurrencée, parfois diluée dans des rapports de force qui la dépassent.

    Sortir du faux débat sur l’existence du Liban permet de revenir à l’essentiel.

    Le Liban ne manque pas d’histoire.
    Il ne manque pas de société.

    Il manque d’un centre de décision souverain.

    Et c’est là que réside, aujourd’hui, sa véritable crise.

  • حين تصرخ دبل: أزمة السيادة قبل أن تكون حربًا

    دبل – جنوب لبنان: بلدة هادئة، متجذّرة في أرضها، تعيش اليوم تحت الحصار والدمار



    في الجنوب اللبناني، لا تحتاج المأساة إلى تقارير استخباراتية أو تحليلات استراتيجية معقّدة كي تُفهم. يكفي أحيانًا بيان بلدي.
    بيان بلدية دبل، الصادر في 12 نيسان 2026، لا يصف فقط ما يحدث، بل يكشف طبيعة الأزمة اللبنانية في عمقها. منازل مدمّرة، طرقات مجروفة، أراضٍ زراعية تُقتلع، وبلدة محاصرة منذ أكثر من خمسة وعشرين يومًا. لكن خلف هذه الوقائع، يظهر عنصر أكثر عمقًا وخطورة: شعور جماعي بالانفصال عن معنى ما يحدث.

    حين يقول أهل دبل: « نحن أهلٌ عُزّل ندفع ثمنًا لا نفهم أسبابه »، فهم لا يعبّرون فقط عن ألم، بل عن انقطاع في العلاقة بين الأرض والقرار. هنا تحديدًا، تتجلّى الأزمة اللبنانية في أنقى صورها: ليس فقط كحرب تدور على أرضٍ ما، بل كحرب تُفرض على مجتمع لا يملك لا قرارها ولا تفسيرها.

    هذه الحالة ليست استثنائية، بل هي امتداد لمسار طويل من تآكل السيادة اللبنانية. فمنذ عقود، لم يعد لبنان فضاءً تُدار فيه الحروب بقرار وطني جامع، بل ساحة تتقاطع فيها استراتيجيات متناقضة، محلية وإقليمية، تتجاوز الدولة وتختزلها في دور المتفرّج. في هذا السياق، تتحوّل البلديات، والقرى، والمجتمعات المحلية إلى وحدات صامتة تُدفع إلى قلب الصراع من دون أن تكون طرفًا فيه.

    دبل اليوم ليست حالة إنسانية فقط، بل مؤشر سياسي. حين تتوجّه بلدية بنداء إلى « المرجعيات الدولية والإنسانية » بدل الدولة المركزية، فهذا ليس تفصيلًا لغويًا، بل اعتراف ضمني بأن قنوات القرار الفعلي لم تعد داخلية، بل انتقلت خارج إطار الدولة. وحين يختصر النداء مطالبه في « وقف التدمير، فك الحصار، حماية المدنيين »، فهو لا يطلب حلًا سياسيًا، بل الحد الأدنى من شروط البقاء.

    وهنا تكمن المفارقة: في دولة مكتملة السيادة، يُفترض أن تكون هذه المطالب بديهية، بل غير قابلة للنقاش. أما في الحالة اللبنانية، فهي تتحوّل إلى مطالب استثنائية، تُرفع إلى الخارج، وكأن الداخل قد تخلّى عن وظائفه الأساسية.

    لا يمكن فهم ما يحدث في دبل بمعزل عن الإطار الأوسع الذي يحكم الجنوب اللبناني. فهذه المنطقة، تاريخيًا، كانت نقطة تماس بين الدولة اللبنانية ومحيطها، لكنها تحوّلت تدريجيًا إلى ساحة مفتوحة لصراعات تتجاوزها. ومع تصاعد التوترات الإقليمية، يصبح الجنوب مرة جديدة مساحة لإعادة تموضع القوى، حيث تتداخل الحسابات العسكرية مع الرسائل السياسية، فيما تبقى المجتمعات المحلية خارج معادلة القرار.

    لكن الأخطر من الدمار المادي، هو ذلك التآكل الصامت لمعنى الانتماء السياسي. حين يشعر المواطن أن ما يحدث حوله لا يمكن تفسيره من داخل دولته، يبدأ بفقدان الرابط الأساسي الذي يربطه بها. وهذا ما يعبّر عنه بيان دبل بشكل غير مباشر: ليس فقط طلب الحماية، بل طلب الاعتراف بأن ما يحدث ليس طبيعيًا، وأن هناك خللًا بنيويًا في طريقة إدارة هذا البلد.

    في هذا المعنى، لا يعود السؤال: من يقصف؟ بل: من يقرّر؟ ومن يملك القدرة على منع القصف؟ ومن يتحمّل مسؤولية تحويل مناطق كاملة إلى خطوط تماس دائمة؟ هذه الأسئلة لا تُطرح في بيان بلدي، لكنها حاضرة بين سطوره، كفراغ ثقيل.

    إن اختزال الأزمة في بعدها الإنساني فقط، رغم أهميته، قد يُخفي جوهرها الحقيقي. فالمشكلة ليست فقط في أن المدنيين يتضرّرون، بل في أن هذا الضرر يحدث في سياق غياب قرار سيادي واضح يحدّد متى ولماذا وكيف تُدار الحرب والسلم. وهذا ما يجعل من دبل، وغيرها من المناطق، رهائن لمسارات لا تتحكّم بها.

    لبنان اليوم لا يواجه فقط خطر التصعيد أو التدمير، بل يواجه خطرًا أعمق: أن يصبح الاعتياد على هذا النمط من اللادولة هو القاعدة. أن تتحوّل البيانات البلدية إلى الشكل الوحيد للتعبير عن الألم، وأن يصبح النداء إلى الخارج البديل الطبيعي عن المساءلة الداخلية.

    ورغم ذلك، يبقى في بيان دبل عنصر لافت: الإصرار على التمسّك بفكرة لبنان. « لبنان يستحق الحياة »، تقول البلدية. هذه الجملة، رغم بساطتها، تختصر التناقض كله: الإيمان بوطن، في مقابل واقع يفرغه من مضمونه.

    من هنا، لا يمكن التعامل مع دبل كحادثة عابرة، بل كمرآة. مرآة تعكس ما يحدث حين تتآكل السيادة تدريجيًا، إلى أن يصبح المواطن غريبًا عن أسباب الحرب التي تدور فوق أرضه. وفي هذا السياق، فإن أي معالجة جدية للوضع اللبناني لا يمكن أن تبدأ من إدارة الأزمات، بل من إعادة طرح السؤال الأساسي: كيف يُستعاد القرار، وكيف تُعاد ربط الأرض بمن يقرّر مصيرها؟

    دبل اليوم تنادي. لكن ما تقوله يتجاوزها بكثير. إنها لا تطلب فقط وقف القصف، بل تطلب، دون أن تصرّح، استعادة معنى الدولة كسلطة تقرّر، لا كجغرافيا تُدار.

  • Liban 1975–2026 : une souveraineté brisée, une crise persistante

    Hélicoptère de l’armée libanaise abattu en 1969, dans le contexte des affrontements liés à la présence armée palestinienne — un des premiers signes visibles de la remise en cause du monopole de la souveraineté de l’État.



    Cinquante et un ans se sont écoulés depuis le 13 avril 1975, date qui marque le début officiel de la guerre du Liban. Cet événement ne constitue pas un point de départ absolu, mais plutôt l’aboutissement d’un processus de fragmentation progressive de l’État libanais.



    Avant même l’irruption de la violence généralisée, le Liban connaissait déjà une fragilisation de son équilibre interne. Cette fragilisation était nationale, touchant l’ensemble du territoire et des composantes du pays, et non le produit d’un déséquilibre limité à une seule région ou à une seule communauté. Elle relevait d’un affaiblissement structurel de l’État et de sa capacité à incarner une souveraineté pleine et entière.


    Dans ce contexte, la présence armée palestinienne au Liban a constitué un tournant décisif. À partir de la fin des années 1960, et plus encore avec les accords du Caire de 1969, l’État libanais a accepté de facto l’installation d’un acteur armé autonome sur son territoire. Ce choix a introduit une rupture majeure : celle du monopole de la violence légitime, fondement même de toute souveraineté étatique.


    Ce précédent ne doit pas être compris comme un simple épisode conjoncturel. Il a instauré une logique durable, dans laquelle des acteurs non étatiques, souvent adossés à des dynamiques régionales, opèrent à l’intérieur du Liban en dehors du cadre institutionnel. Cette transformation a profondément modifié la nature du système libanais.



    La guerre de 1975 s’inscrit dans cette faille. Elle résulte de la rencontre entre une fragmentation interne déjà avancée et l’irruption de logiques armées transnationales qui ont fait du territoire libanais un espace de confrontation dépassant largement ses frontières.



    La question des responsabilités ne peut être réduite à une causalité unique. Elle engage à la fois des choix politiques internes, des dynamiques idéologiques, et des interventions extérieures. Toutefois, certains tournants ont eu un effet structurant. L’acceptation, puis la normalisation, d’une autonomie militaire étrangère sur le sol libanais en fait partie.


    Cinquante et un ans plus tard, cette question demeure centrale. Le Liban continue d’évoluer dans un système où la décision stratégique échappe en partie à ses institutions, et où des acteurs armés extérieurs ou hybrides influencent directement ses trajectoires politiques et sécuritaires.



    L’histoire ne se répète pas à l’identique. Mais elle produit des structures. Et lorsque ces structures ne sont pas résolues, elles tendent à se reproduire sous d’autres formes, avec d’autres acteurs, mais selon des logiques similaires.



    Le Liban ne fait pas face uniquement à une crise politique ou économique. Il est confronté à une crise plus fondamentale : celle de l’unité, de la cohérence et de l’indivisibilité de sa souveraineté.

  • 45 ans de la guerre de Zahlé

    Au Liban, la légitimité ne naît presque jamais des institutions. Elle se construit ailleurs, dans des moments de rupture où la guerre redéfinit les hiérarchies politiques. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, cette logique atteint une forme presque pure. Ce n’est pas un processus électoral qui fait émerger une figure centrale, mais une séquence militaire. Et cette séquence tient en deux moments : Achrafieh en 1978, Zahlé en 1981.

    La guerre des cent jours à Achrafieh constitue le premier basculement. Face à l’armée syrienne, dans un espace urbain densément peuplé, la bataille impose une réalité nouvelle : celle d’un commandement capable de tenir, d’organiser, et surtout de trancher. Bachir Gemayel ne s’y contente pas de résister. Il y impose une autorité. Dans un camp chrétien fragmenté, traversé par des logiques concurrentes, Achrafieh produit un effet décisif : la centralisation du pouvoir militaire et politique. À partir de ce moment, il n’est plus simplement un chef parmi d’autres. Il devient le leader d’un camp.

    Mais cette légitimité reste, à ce stade, enfermée dans un cadre communautaire. Elle est forte, mais limitée. Elle ne dépasse pas encore les frontières de son propre espace. C’est là que Zahlé intervient, trois ans plus tard, et transforme la nature même de cette légitimité.

    En 1981, Zahlé n’est pas un quartier. C’est une ville stratégique, située dans la Békaa, au contact direct des zones sous influence syrienne. Lorsqu’elle est assiégée, la bataille change immédiatement d’échelle. Ce n’est plus seulement un affrontement interne libanais. C’est un face-à-face direct avec la Syrie, dans un espace où se croisent des intérêts régionaux. La ville est encerclée, bombardée, isolée. Et pourtant, elle tient.

    Ce qui se joue à Zahlé ne peut pas être réduit à un seul facteur. Le courage des habitants, d’abord, donne à la résistance sa profondeur humaine. Une ville qui ne cède pas sous la pression continue n’est pas seulement un fait militaire, c’est un fait politique. La bravoure des combattants, ensuite, permet de traduire cette résistance en capacité opérationnelle. Dans un rapport de force défavorable, ils maintiennent des positions, organisent la défense, empêchent l’effondrement. Mais cela ne suffit pas à expliquer l’issue.

    Le troisième élément est déterminant : l’entrée du facteur aérien israélien dans l’équation. La crise des missiles dans la Békaa et la pression exercée par Israël modifient profondément le cadre stratégique. L’armée syrienne ne peut plus escalader librement. L’usage de l’aviation devient risqué. Le siège ne peut pas se transformer en écrasement total sans ouvrir la voie à une confrontation régionale. À partir de ce moment, une limite est imposée. Et c’est cette limite qui permet à Zahlé de tenir.

    Aucun de ces éléments, pris isolément, n’aurait suffi. Sans les habitants, la ville s’effondre. Sans les combattants, elle tombe. Sans le plafond stratégique imposé par Israël, elle est écrasée. Le résultat est donc le produit d’une combinaison rare : une résistance locale soutenue par une contrainte régionale. Et c’est précisément cette combinaison qui produit un effet politique majeur.

    Après Zahlé, Bachir Gemayel change de statut. Il n’est plus seulement le leader d’un camp. Il devient un acteur capable de se projeter au-delà de celui-ci. La bataille ne fait pas de lui un président. Mais elle le transforme en candidat. Elle lui donne ce qui manquait à sa légitimité issue d’Achrafieh : une portée qui dépasse le cadre communautaire pour entrer dans un espace national, ou du moins prétendu tel.

    Cette trajectoire éclaire l’élection de 1982. Celle-ci ne surgit pas dans le vide. Elle est l’aboutissement d’un processus. L’invasion israélienne, la recomposition des rapports de force à Beyrouth, l’affaiblissement momentané de la Syrie créent les conditions de l’élection. Mais ces conditions ne suffisent pas à expliquer le choix. Encore faut-il une figure capable de s’y inscrire. Et cette figure a été produite par la séquence précédente.

    Achrafieh a fait de Bachir Gemayel le leader des chrétiens. Zahlé en a fait une option pour le Liban. Entre les deux, il ne s’agit pas d’une simple progression, mais d’un changement de nature. La légitimité passe d’un cercle à un autre : du communautaire au territorial, puis du territorial au national. Mais à chaque étape, elle reste dépendante d’un rapport de force. Elle ne se construit pas dans les institutions. Elle y est simplement traduite, une fois acquise ailleurs.

    C’est là que réside le paradoxe libanais. Plus une figure gagne en stature nationale, plus cette stature repose sur des équilibres qui lui échappent. À Zahlé, la résistance est locale, mais son issue est conditionnée par une confrontation entre Damas et Tel-Aviv. L’émergence d’un candidat à la présidence du Liban se joue alors dans un espace où le Liban lui-même n’est pas souverain.

    Ce constat dépasse largement la seule figure de Bachir Gemayel. Il dit quelque chose de plus profond : au Liban, l’État ne produit pas la légitimité. Il la consacre, après coup, lorsqu’elle a été forgée dans la guerre. Et cette guerre, elle-même, n’est jamais strictement libanaise.