Catégorie : Repères

  • Été 1976 au Liban : l’apogée de l’OLP et la dernière unité chrétienne

    Été 1976 au Liban : l’apogée de l’OLP et la dernière unité chrétienne



    Il y a des dates que la mémoire libanaise a retenues séparément, comme si elles appartenaient à des histoires différentes. Tal el-Zaatar d’un côté, Chekka de l’autre, Damour ailleurs, les combats du Nord encore ailleurs. Chaque camp a gardé ses morts, ses récits, ses blessures, ses silences. Mais cette séparation des mémoires finit par empêcher de comprendre la logique d’ensemble.

    L’été 1976 n’est pas seulement une addition de massacres et de batailles. C’est un moment de bascule. L’OLP et ses alliés libanais atteignent alors leur apogée militaire au Liban. Ils ne sont plus seulement une force accueillie sur le territoire libanais au nom de la cause palestinienne. Ils sont devenus une puissance armée, territorialisée, organisée, capable de mener une guerre intérieure, de contrôler des routes, de menacer des régions entières et de contester à l’État libanais ce qui restait de son autorité.

    Mais cet été-là révèle aussi autre chose, souvent oublié : les forces chrétiennes libanaises, malgré leurs rivalités, agissent encore dans une logique commune de défense. À Chekka, les Marada, les Kataëb, les Ahrar, les Gardiens des Cèdres, le Tanzim et les forces locales ne sont pas encore les fragments ennemis d’un même camp démembré. Ils sont encore, malgré tout, du même côté.

    C’est cette double vérité qu’il faut relire aujourd’hui : l’été 1976 fut à la fois l’apogée de l’OLP au Liban et l’un des derniers moments où l’unité chrétienne restait possible avant de se briser de l’intérieur.

    L’OLP avant Oslo : une puissance armée dans le Liban

    L’image contemporaine de l’OLP est souvent celle d’une organisation progressivement entrée dans la diplomatie, les négociations, les ambassades, puis le processus d’Oslo. Mais cette image tardive ne doit pas effacer ce que fut l’OLP au Liban dans les années 1970.

    En 1976, l’OLP n’est pas un simple acteur politique. Elle dispose de camps, de bases, de combattants, de relais, de finances, d’alliés libanais et de marges d’autonomie considérables. Elle agit dans un État déjà affaibli, puis débordé, dont l’armée se fracture et dont les institutions s’effondrent progressivement. La cause palestinienne, qui pouvait être regardée comme une cause extérieure, devient alors une force militaire intérieure.

    À ses côtés, le Mouvement national libanais et plusieurs formations de gauche ou pro-palestiniennes participent à une guerre qui n’est plus seulement idéologique. Elle devient territoriale. Il ne s’agit plus seulement de soutenir les Palestiniens contre Israël ou de réclamer une réforme du système libanais. Il s’agit de faire basculer des zones, de couper des axes, d’isoler des régions, de déplacer des populations, de transformer la géographie politique du pays.

    Le vocabulaire de l’époque dit beaucoup de cette culture de guerre. On parle de fedayines, de combattants, parfois de moudjahidines. Il ne faut évidemment pas projeter sur 1976 le djihadisme islamiste structuré que le monde connaîtra plus tard avec Al-Qaïda ou Daech. Mais il serait tout aussi faux d’édulcorer la réalité : l’OLP de cette période n’est pas une force romantique de libération. Au Liban, elle est aussi une puissance de guerre, mêlant imaginaire révolutionnaire, rhétorique sacrificielle, logique de guérilla et violence de conquête.

    Cette réalité, beaucoup de Libanais l’ont vécue dans leur chair. Pour eux, l’OLP de 1976 n’a rien à voir avec l’image adoucie que certains voudraient reconstruire après coup. Elle fut une force armée étrangère et intérieure à la fois, installée dans les failles libanaises, soutenue par des alliés locaux, et capable de faire régner sa loi dans des portions entières du territoire.

    Chekka, Tal el-Zaatar, Yarmouk : une même séquence

    Pour comprendre l’été 1976, il faut refuser les mémoires séparées. Tal el-Zaatar ne peut pas être isolé de Chekka. Chekka ne peut pas être isolée des offensives palestino-progressistes. Damour ne peut pas être oublié. Les combats du Nord ne peuvent pas être séparés de l’effondrement général du pays. Tout se tient.

    Au début de l’année 1976, la guerre franchit déjà un seuil. Les camps palestiniens de Beyrouth-Est, notamment Tal el-Zaatar et Jisr el-Bacha, sont encerclés par les forces chrétiennes. En parallèle, les forces palestiniennes et leurs alliés libanais attaquent ou assiègent des zones chrétiennes, notamment Damour et Jiyeh. La logique du siège, de la terreur, de la revanche et du nettoyage territorial s’installe dans les deux sens.

    Dans ce contexte apparaissent aussi des formations palestiniennes liées aux jeux régionaux, dont as-Saïqa, organisation palestinienne baassiste proche de la Syrie, et la brigade Yarmouk, relevant de l’Armée de libération de la Palestine. Il faut ici être précis : Chekka est un lieu, une ville, une bataille ; as-Saïqa est une faction ; Yarmouk renvoie à une formation militaire palestinienne. Ces noms appartiennent à la même séquence, mais ils ne désignent pas la même chose.

    Chekka, le 5 juillet 1976, est l’un des points décisifs de cet été. L’attaque contre Chekka et Hamat n’est pas seulement un massacre local. Elle vise un verrou stratégique. Si Chekka tombe durablement, le littoral nord chrétien peut être coupé, la continuité entre les régions chrétiennes menacée, et la pression sur Batroun, la Koura, Zgharta et Bécharré devient considérable. Chekka n’est donc pas seulement une blessure de mémoire. C’est un épisode militaire majeur dans la bataille pour le Nord.

    Il faut insister sur ce point, car il est souvent oublié. Chekka n’était pas une périphérie. C’était une porte. La bataille se joue sur un axe vital, entre la mer, les hauteurs, les routes du Nord et la possibilité de maintenir une continuité chrétienne. Dans cette guerre de territoires, tenir Chekka signifiait empêcher la dislocation du Nord chrétien. La perdre durablement aurait pu modifier l’équilibre militaire de toute la région.

    Dans le même été, Tal el-Zaatar devient l’autre grand symbole de la guerre. Le camp tombe le 12 août 1976, après un siège meurtrier. Les chiffres varient fortement selon les sources, les camps et les mémoires. Certains parlent de plusieurs milliers de morts ; d’autres donnent des estimations différentes. Mais la prudence sur les chiffres ne doit pas se transformer en relativisation de la tragédie. Tal el-Zaatar fut un massacre majeur. Il appartient pleinement à l’histoire douloureuse de la guerre.

    Le problème commence lorsque Tal el-Zaatar devient, dans certains récits, le seul événement lisible de l’été 1976. Comme si Chekka, Damour, les combats du Nord, les attaques contre les localités chrétiennes ou la violence palestino-progressiste n’appartenaient pas à la même histoire. Comme si une mémoire devait effacer l’autre. Comme si la guerre du Liban pouvait être racontée avec une seule victime et un seul coupable.

    Or la vérité de 1976 est plus dure : chaque camp a ses morts, ses massacres, ses fautes, ses récits et ses aveuglements. Comme toujours dans la guerre libanaise, les chiffres doivent être maniés avec prudence, qu’ils concernent Tal el-Zaatar, Chekka, Damour ou d’autres épisodes. Mais l’incertitude statistique ne doit jamais effacer le sens politique et militaire des événements.

    Ce sens est clair : en 1976, la guerre libanaise est devenue une guerre totale de territoires. On ne combat plus seulement pour une position politique. On combat pour ouvrir ou fermer des routes, pour tenir ou perdre des régions, pour déplacer les lignes de présence, pour imposer une nouvelle carte du Liban.

    Chekka ou le souvenir d’une unité chrétienne encore vivante

    C’est ici que Chekka prend une dimension particulière.

    On peut bien sûr commémorer Chekka comme une tragédie locale. On peut rappeler les morts, les familles, les maisons brûlées, les civils piégés, la violence de l’attaque. Mais Chekka dit aussi autre chose. En juillet 1976, les forces chrétiennes libanaises ne sont pas encore totalement fracturées.

    Les Marada participent encore à la défense commune. Les Kataëb sont là. Les Ahrar sont là. Les Gardiens des Cèdres, le Tanzim, les groupes locaux, les solidarités de village et de région aussi. Nous sommes avant Ehden, avant Safra, avant les grandes éliminations internes, avant que le fusil chrétien ne soit retourné contre d’autres chrétiens.

    Cette vérité est essentielle. La division chrétienne n’était pas une fatalité originelle. Elle n’était pas inscrite dès le premier jour de la guerre. Elle a été produite, construite, aggravée par des choix politiques, des rivalités de commandement, des ambitions personnelles, des alliances extérieures et des logiques de domination interne.

    À Chekka, les chrétiens libanais ne sont pas encore un archipel de milices rivales. Ils sont encore un camp en état de défense commune. Certes, les rivalités existent déjà. Les différences de tempérament, de stratégie et d’alliances existent. Les familles politiques ne pensent pas toutes la guerre de la même manière. Mais face au danger immédiat, la logique reste celle de la résistance commune.

    C’est ce qui donne à Chekka sa force historique. La bataille ne rappelle pas seulement la violence de l’adversaire. Elle rappelle aussi que l’unité chrétienne fut possible. Elle a existé. Elle a fonctionné, au moins par moments, au moins dans l’urgence, au moins quand le danger semblait existentiel.

    Ce souvenir dérange peut-être, parce qu’il oblige à regarder la suite avec plus de lucidité. Si l’unité a été possible en 1976, alors sa destruction ultérieure ne peut pas être expliquée seulement par la fatalité, la géographie ou les vieux réflexes féodaux. Elle fut aussi le résultat de décisions.

    Après le danger extérieur, la fracture intérieure

    Après 1976, le camp chrétien sort de cette séquence à la fois renforcé et fragilisé. Renforcé parce qu’il a résisté. Fragilisé parce que la question du commandement devient explosive.

    Qui parle au nom des chrétiens ? Qui commande les armes ? Quelle relation faut-il entretenir avec la Syrie ? Quelle relation avec Israël ? Quelle place reste-t-il aux zaïms traditionnels ? Faut-il une coordination entre forces chrétiennes ou une centralisation autoritaire ? L’unification du fusil est-elle une nécessité stratégique ou une prise de pouvoir interne ?

    C’est là que la rupture se prépare.

    Sleiman Frangieh ne quitte pas le wagon chrétien en 1976. À ce moment-là, les Marada sont encore dans la défense commune. Mais les désaccords se creusent ensuite. La proximité de Frangieh avec Damas, sa méfiance envers la montée de Bachir Gemayel, la volonté de ce dernier d’imposer un commandement militaire unifié et la rivalité entre Zgharta et les Kataëb vont progressivement transformer l’alliance en conflit.

    L’assassinat de Joud el-Bayeh, cadre Kataëb dans le Nord, intervient alors comme l’étincelle dans un climat déjà saturé de tensions. Il ne crée pas à lui seul la rupture entre les Frangieh et les Gemayel, mais il la précipite. Ce meurtre donne à Bachir Gemayel le motif immédiat de la riposte et transforme une rivalité politique, territoriale et militaire en engrenage sanglant.

    Le drame d’Ehden, le 13 juin 1978, rendra cette rupture irréversible. L’élimination de Tony Frangieh, de son épouse Vera, de leur fille Jihane et de leurs compagnons ne sera pas seulement un massacre interchrétien. Elle symbolisera l’entrée dans une autre guerre : non plus seulement la guerre contre l’adversaire extérieur, mais la guerre pour le contrôle du camp chrétien lui-même.

    Puis viendront d’autres étapes, d’autres fractures, d’autres éliminations. La logique du fusil unique, présentée comme une nécessité d’ordre et d’efficacité, contribuera aussi à démembrer politiquement ce qu’elle prétendait unifier militairement. Les chrétiens libanais, qui avaient résisté ensemble à l’apogée palestino-progressiste de 1976, commenceront alors à se combattre entre eux.

    C’est peut-être l’une des grandes tragédies de cette période. Le danger extérieur avait provoqué un sursaut commun. La victoire relative sur ce danger a ouvert la lutte pour le pouvoir interne. Comme si le camp chrétien, après avoir échappé à l’effondrement militaire, n’avait pas su éviter son propre démembrement politique.

    Relire 1976 sans mémoire sélective

    Cinquante ans après, l’été 1976 ne doit pas être relu seulement comme une page de deuil. Il faut le relire comme un moment de vérité.

    Il dit d’abord ce que fut l’OLP au Liban avant sa reconversion diplomatique : non pas seulement une cause, mais une puissance armée ; non pas seulement un mouvement national, mais une force capable de participer à la destruction de l’État libanais ; non pas seulement un acteur extérieur, mais un acteur intérieur de la guerre libanaise.

    Il dit ensuite que les chrétiens libanais ne furent pas divisés dès l’origine au point d’être incapables de se défendre ensemble. À Chekka, comme dans d’autres épisodes de cette période, ils ont montré qu’une défense commune était possible. Cette unité fut imparfaite, provisoire, traversée de rivalités, mais elle exista.

    Il dit enfin que le drame chrétien libanais ne fut pas seulement d’avoir été attaqué. Il fut aussi, ensuite, de s’être démembré lui-même. Après avoir affronté l’apogée de l’OLP et de ses alliés, le camp chrétien entra dans une logique d’affrontements internes qui l’affaiblit durablement, divisa ses territoires, brisa ses familles politiques et transforma la question du commandement en guerre de survie entre anciens alliés.

    Relire l’été 1976, ce n’est donc pas rouvrir les plaies pour le plaisir de la mémoire. C’est comprendre une leçon politique. Un camp peut survivre à l’offensive de ses adversaires et se perdre ensuite dans ses propres divisions. Il peut gagner une bataille de défense et perdre, quelques années plus tard, la bataille de son unité.

    Chekka, Tal el-Zaatar, Yarmouk, Damour et les autres noms de cette année terrible ne doivent pas être enfermés dans des récits concurrents. Ils appartiennent à une même tragédie libanaise. Mais Chekka garde, dans cette tragédie, une signification particulière : elle rappelle le moment où le danger était maximal, mais où l’unité était encore possible.

    C’est peut-être cela, aujourd’hui, qu’il faut retenir. Avant la fracture, il y eut une défense commune. Avant le démembrement, il y eut un sursaut. Et avant que les chrétiens ne se combattent entre eux, ils avaient encore compris que leur survie politique dépendait d’abord de leur capacité à ne pas se diviser.

    Note sur l’illustration — La photo utilisée pour illustrer cet article montre des combattants des Gardiens des Cèdres lors de la bataille de Chekka, en 1976. Elle a été reprise d’une publication d’Étienne Sakr, datée du 5 juillet 2020, accompagnée de la légende arabe : « حراس الأرز في معركة شكا 1976 » — « Les Gardiens des Cèdres à la bataille de Chekka, 1976 ». Elle est utilisée ici comme document mémoriel et historique, afin d’illustrer la participation des différentes formations chrétiennes à la défense commune du Nord durant l’été 1976.

  • Le piège du compromis présidentiel

    Le piège du compromis présidentiel



    Le tandem chiite pensait avoir évité le pire. Il découvre peut-être qu’il a accepté le cadre institutionnel dans lequel son propre système d’exception devient plus difficile à défendre.

    L’élection de Joseph Aoun à la présidence de la République libanaise a souvent été présentée comme une défaite du Hezbollah et d’Amal. La lecture est tentante. Elle n’est pas entièrement fausse, mais elle reste trop simple.

    Le tandem chiite n’a pas imposé son candidat maximal. Il n’a pas obtenu la reconduction tranquille du vieux système sous la forme qu’il souhaitait. Le Hezbollah sortait affaibli de la guerre, le rapport de force régional avait changé, l’Arabie saoudite revenait dans le jeu libanais, et les États-Unis reprenaient l’initiative.

    Mais dire que Hezbollah et Amal ont simplement perdu l’élection présidentielle serait une erreur. Nabih Berry avait la clé du Parlement. Il l’avait gardée fermée pendant des mois. Le jour où il a accepté d’ouvrir la porte, c’est que le compromis lui paraissait supportable.

    Joseph Aoun n’était pas le candidat officiel du Hezbollah. Mais il n’était pas non plus l’homme d’une rupture frontale avec lui. C’était un militaire connu, un ancien commandant de l’armée familier des équilibres sécuritaires, des zones grises, de la Bekaa, des rapports avec Amal, avec le Hezbollah, avec les réseaux locaux et avec les réalités du terrain.

    C’est là que commence l’ambiguïté.

    Joseph Aoun n’est pas arrivé contre le tandem chiite. Il est arrivé avec son consentement minimal. Ce consentement n’était pas un acte de générosité démocratique. C’était un calcul politique. Le tandem ne gagnait pas tout, mais il conservait l’essentiel : rester dans le jeu, empêcher son exclusion et éviter qu’un affaiblissement militaire ou régional du Hezbollah ne se transforme en marginalisation institutionnelle.

    Autrement dit, le tandem chiite n’a pas nécessairement perdu l’élection présidentielle. Il a peut-être perdu le contrôle de ce que cette élection allait produire.

    Un compromis, pas une capitulation

    Le profil de Joseph Aoun rassurait une partie des acteurs internationaux parce qu’il incarnait l’armée, l’État, l’ordre et la promesse d’une restauration progressive de l’autorité publique. Mais ce même profil pouvait aussi rassurer, autrement, le tandem chiite.

    Car Joseph Aoun n’était pas un inconnu. Il connaissait les équilibres du terrain. Il connaissait les relations complexes entre l’armée, les communautés locales, les tribus de la Bekaa, Amal, le Hezbollah et les anciennes zones de confrontation avec les groupes jihadistes à la frontière syro-libanaise. Il avait traversé des séquences militaires et sécuritaires où l’armée libanaise et le Hezbollah, chacun depuis son espace, avaient combattu des ennemis communs.

    Il avait aussi géré, comme commandant de l’armée, plusieurs épisodes révélateurs de la relation ambiguë entre l’État et les armes du Hezbollah. À Chouaya, lorsque des armes du Hezbollah avaient été interceptées après des tirs de roquettes vers Israël. À Kahaleh, lorsqu’un camion lié au Hezbollah s’était renversé, exposant au grand jour ce que tout le monde savait déjà : des armes circulaient dans un pays où l’État prétendait détenir seul la légitimité de la force, mais où cette légitimité était contredite par le fait accompli.

    Dans ces moments-là, l’armée n’a pas agi comme l’instrument d’une rupture. Elle a souvent agi comme un amortisseur. Elle contenait l’incident, empêchait l’explosion communautaire, déplaçait le problème, administrait la tension.

    Cette logique pouvait se comprendre au nom de la paix civile. Mais elle avait un coût politique : elle transformait la connaissance du fait accompli en mode de gouvernement.

    C’est précisément ce que les relais du Hezbollah rappellent aujourd’hui à Joseph Aoun lorsqu’ils lui disent, en substance : tu savais. Tu nous connaissais. Tu as composé avec nous. Tu n’as pas découvert nos armes le jour de ton élection.

    Ce rappel est une pression. Mais c’est aussi un aveu.

    Car si l’État savait, si l’armée savait, si les gouvernements savaient, alors le problème n’a jamais été l’ignorance. Le problème était l’absence de décision. Le débat ne porte donc plus sur la découverte des armes, mais sur la capacité de l’État à mettre fin à une situation qu’il a longtemps tolérée, subie ou couverte.

    Un exécutif d’amortissement

    Le tandem chiite n’a pas accepté Joseph Aoun par amour du changement. Il l’a accepté parce qu’il pensait pouvoir vivre avec lui. Il ne le percevait pas comme un président de confrontation, mais comme un président de gestion : un homme d’institution, prudent, soucieux de stabilité interne, capable de parler aux Américains, aux Arabes et aux Français, mais également capable de comprendre les lignes rouges du Hezbollah et d’Amal.

    Son élection ne doit donc pas être lue seulement comme une victoire souverainiste. Elle est aussi le produit d’un compromis libanais classique : chacun renonce à son option maximale pour préserver sa part du système. Les souverainistes y voyaient une possibilité de restauration de l’État. Le tandem chiite y voyait une garantie de non-exclusion. Les acteurs arabes et occidentaux y trouvaient un visage institutionnel acceptable. Nabih Berry, lui, restait l’architecte indispensable du passage.

    À cela s’ajoute le calendrier. L’élection présidentielle a eu lieu avant l’installation complète de la nouvelle administration Trump. Après plus de deux années de vacance présidentielle, quelques jours ou quelques semaines de plus n’auraient pas changé la nature de la crise libanaise. Mais politiquement, ces jours comptaient. Ils permettaient de fixer un exécutif avant que Washington ne reprenne entièrement la main.

    Il serait imprudent d’en faire une certitude absolue, mais la suite des événements rend l’hypothèse sérieuse : l’exécutif Joseph Aoun-Nawaf Salam n’a pas été conçu pour appliquer spontanément une politique trumpienne au Liban. Il a été conçu pour encadrer, amortir, ralentir et traduire cette pression dans les termes acceptables du compromis libanais, du parrainage arabe et de la prudence institutionnelle.

    Ce n’était pas un exécutif de rupture. C’était un exécutif d’amortissement.

    La suite l’a montré : patience stratégique envers le Hezbollah, intégration du tandem chiite dans la logique gouvernementale, formules prudentes sur le monopole des armes, références permanentes au consensus national, pas en avant suivis de gestes de réassurance. Le discours souverainiste existe, mais il avance avec les pieds qui traînent. Il affirme le principe de l’État, puis cherche immédiatement la formule qui évite l’affrontement avec ceux qui contestent ce principe.

    Le problème est que l’histoire va parfois plus vite que les compromis qui prétendent la contenir.

    Quand le compromis se retourne

    Le tandem chiite croyait avoir accepté un président compatible avec le statu quo. Or ce statu quo se décompose.

    La guerre a changé les termes du débat. Le Hezbollah n’est plus dans la position de force absolue qui était la sienne après 2006. Le coût humain, économique et politique de sa stratégie est devenu insoutenable pour une grande partie du pays. Israël maintient une pression militaire permanente. Les États-Unis replacent la question du désarmement au centre du jeu. Les pays du Golfe fournissent progressivement une couverture arabe sans laquelle aucun exécutif libanais n’oserait avancer. La reconstruction elle-même devient conditionnée à la restauration d’un minimum de souveraineté réelle.

    C’est dans ce contexte qu’intervient l’accord-cadre de Washington entre le Liban et Israël. Il ne s’agit pas d’un traité de paix complet. Il ne faut pas lui donner plus qu’il ne contient. C’est un accord d’intention, un cadre politique et sécuritaire. Mais symboliquement, il est considérable. Il place noir sur blanc la question que le Liban officiel a longtemps essayé de contourner : qui décide de la guerre, de la paix, du territoire, du retrait israélien, du déploiement de l’armée et des armes non étatiques ?

    Cet accord n’est pas né d’un élan spontané de Beyrouth. Il est né d’une contrainte américaine rendue acceptable par une couverture arabe. Sans la séquence du Golfe, sans l’ajustement saoudien, sans le travail américain pour aligner les acteurs régionaux, l’exécutif libanais aurait probablement continué à parler de retrait israélien, de reconstruction, de cessez-le-feu et de souveraineté, sans franchir le seuil politique du cadre direct avec Israël.

    C’est ici que la réaction de Nabih Berry prend tout son sens. En affirmant que l’accord ne passera pas, le président de la Chambre ne se contente pas d’exprimer une réserve politique. Il tente de reprendre la main sur une séquence qu’il avait lui-même contribué à rendre possible.

    Berry n’est pas un opposant extérieur au compromis présidentiel. Il en fut l’un des verrous, puis l’un des ouvreurs. Il a fermé le Parlement pendant la vacance présidentielle, puis l’a ouvert lorsque l’élection de Joseph Aoun est devenue un compromis acceptable. Aujourd’hui, face à un exécutif qui avance, même prudemment, vers un cadre américano-libano-israélien, il cherche à rappeler que la clé parlementaire, communautaire et arabe n’a pas disparu.

    Son argumentation est révélatrice. Il ne dit pas seulement que l’accord est mauvais. Il le présente comme juridiquement contradictoire, politiquement inapplicable, contraire aux engagements arabes du Liban et dépourvu des conditions nécessaires à sa mise en œuvre. Autrement dit, il ne conteste pas seulement le contenu du texte ; il conteste sa légitimité à produire un effet politique.

    Le piège apparaît alors plus nettement. Le tandem chiite a accepté Joseph Aoun parce qu’il pensait que ce président resterait enfermé dans la grammaire libanaise du consensus, de la prudence et de l’équilibre. Or la pression américaine, la couverture arabe et la dynamique de l’après-guerre poussent désormais cet exécutif vers une séquence qui dépasse cette grammaire. Berry tente donc de ramener le texte dans le vieux langage du blocage : la Ligue arabe, le Parlement, les résolutions internationales, le risque de discorde, l’impossibilité d’application.

    Il ne s’agit pas seulement de refuser un accord. Il s’agit d’empêcher que le compromis présidentiel produise une conséquence que le tandem chiite n’avait pas prévue : transformer la restauration de l’État en processus concret, et non plus en formule de discours.

    C’est ici que le rôle du “centre” devient essentiel : Riyad, Paris, certaines institutions libanaises, la mécanique parlementaire de Nabih Berry, et toute cette zone diplomatique qui ne veut ni l’effondrement de l’État, ni une victoire iranienne totale, ni une paix trumpienne imposée brutalement sans filtre arabe. Ce centre cherche à contrôler la vitesse de la transition.

    Mais Trump a compris une chose simple : si les souverainistes libanais attendent le signal saoudien, alors il faut travailler Riyad autant que Beyrouth. Si le Liban officiel ne répond pas directement à Washington, il répondra peut-être à une pression américaine filtrée par le Golfe.

    Ainsi, le Liban officiel ne marche pas vers Trump. Il est poussé vers Trump par les Américains, les Saoudiens, la guerre, la pression israélienne, l’épuisement du statu quo et la nécessité de reconstruire.

    C’est exactement ce pour quoi l’exécutif libanais n’avait pas été conçu.

    Il avait été conçu pour gérer l’après-guerre sans humilier le Hezbollah. Washington lui demande désormais de gérer l’après-Hezbollah. Ce n’est pas le même mandat.

    Le tandem chiite a donc peut-être commis une erreur stratégique. Non pas en acceptant Joseph Aoun contre ses intérêts immédiats, mais en croyant que le compromis présidentiel pouvait rester enfermé dans la logique libanaise habituelle.

    Dans cette logique, chacun connaît les lignes rouges de chacun. L’État parle fort, puis négocie faiblement. Le Hezbollah accepte les mots de la souveraineté, mais conserve la décision militaire. Amal protège l’équilibre parlementaire. Les gouvernements produisent des formules ambiguës. Les partenaires internationaux financent l’armée, saluent les déclarations, appellent aux réformes et ferment les yeux sur l’essentiel. Tout le monde sait, mais personne ne tranche.

    Or cette mécanique ne fonctionne plus aussi bien lorsque le rapport de force régional se durcit. Elle ne fonctionne plus lorsque Washington lie le retrait israélien, la reconstruction et la souveraineté au dossier des armes. Elle ne fonctionne plus lorsque Riyad donne une couverture au mouvement. Elle ne fonctionne plus lorsque le Hezbollah, affaibli, ne peut plus imposer au pays le même silence qu’hier.

    C’est pourquoi les attaques actuelles contre Joseph Aoun sont révélatrices. Le Hezbollah et ses relais ne lui reprochent pas seulement une orientation politique. Ils lui rappellent son passé. Ils lui disent, en substance : tu étais des nôtres dans la gestion du réel ; tu savais comment fonctionnait le pays ; tu as vu nos armes, nos routes, nos contraintes, nos combats, nos arrangements ; ne viens pas maintenant jouer le président souverainiste neuf.

    Mais cette accusation peut se retourner contre eux.

    Car si Joseph Aoun savait, alors l’État savait. Si l’État savait, alors la question n’est plus celle de l’information, mais celle de l’autorité. Et si l’autorité décide enfin de sortir de l’ambiguïté, le Hezbollah ne peut plus prétendre que le débat est une invention américaine ou israélienne. Il devient le vieux débat libanais, longtemps différé : un État peut-il rester un État lorsque la décision de guerre et de paix lui échappe ?

    Voilà le piège du compromis présidentiel.

    Le tandem chiite a accepté Joseph Aoun parce qu’il pensait qu’il ne serait pas l’homme de la rupture. Mais c’est précisément parce qu’il n’était pas un adversaire frontal que sa position devient aujourd’hui dangereuse pour le Hezbollah. Un président ouvertement hostile aurait permis au tandem de mobiliser immédiatement la logique de l’affrontement communautaire et de la défense de la “résistance”. Un président issu du compromis rend cette défense plus difficile. Il ne vient pas de l’extérieur du système. Il en connaît les codes, les secrets et les faiblesses.

    Surtout, il ne peut pas dire qu’il ne sait pas.

    Joseph Aoun n’a peut-être pas été élu pour désarmer le Hezbollah. Mais il pourrait devenir le président sous lequel la question du désarmement ne peut plus être évitée.

    En ouvrant la porte du Parlement, Nabih Berry pensait peut-être verrouiller le compromis. Mais il a aussi ouvert la porte à une séquence que le tandem chiite ne maîtrise plus entièrement.

    C’est toute l’ironie de cette séquence libanaise : le compromis destiné à empêcher la rupture pourrait devenir le cadre de la rupture. Le président choisi pour amortir la pression pourrait être contraint de l’incarner. Et le tandem chiite, qui voulait rester gardien du consensus national, pourrait se retrouver prisonnier de ce même consensus, au moment où celui-ci commence enfin à poser la seule question qui vaille : qui commande au Liban ?

  • La souveraineté ne se pétitionne pas



    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements du camp souverainiste libanais.

    Il y a, dans la vie politique libanaise, une spécialité presque nationale : transformer une responsabilité politique en geste symbolique, puis présenter le symbole comme un acte de courage.

    La récente pétition parlementaire demandant à l’État libanais de réclamer des compensations à l’Iran pour les dommages causés par la guerre relève de cette ambiguïté. Sur le fond, l’idée n’est pas absurde. Si l’Iran a contribué, par son lien organique, militaire, financier et stratégique avec le Hezbollah, à l’ouverture d’un front depuis le territoire libanais sans décision de l’État, alors la question de sa responsabilité peut être posée. Elle doit même l’être.

    Mais ce qui frappe, ce n’est pas seulement ce que cette pétition dit. C’est ce qu’elle évite.

    Elle désigne l’Iran, mais contourne la question libanaise. Elle parle d’une guerre imposée au Liban, mais n’interroge pas sérieusement ceux qui, au Liban même, ont permis que cette guerre soit déclenchée hors de toute décision constitutionnelle. Elle réclame un dossier juridique contre un État étranger, mais ne demande pas avec la même vigueur une enquête politique, judiciaire et gouvernementale sur le rôle du Hezbollah, pourtant acteur local, armé, organisé, représenté dans les institutions et associé à une puissance étrangère.

    Or c’est là que commence la souveraineté : non pas dans la plainte déposée contre l’étranger, mais dans la capacité de l’État à demander des comptes à ceux qui, sur son propre territoire, ont engagé le pays dans une guerre sans mandat national.

    Quand la pétition remplace l’acte d’État

    Une pétition, c’est très bien pour des citoyens. C’est parfois nécessaire. Lorsqu’une population ne dispose pas des leviers institutionnels pour agir, elle signe, interpelle, alerte, oblige les responsables à regarder ce qu’ils préfèrent ignorer.

    Mais quand ceux qui signent appartiennent à des forces politiques représentées au gouvernement, quand ils participent à l’architecture de l’exécutif, quand ils disposent de relais parlementaires, ministériels et institutionnels, la pétition change de nature. Elle n’est plus seulement une demande d’action. Elle devient un aveu.

    Elle ne dit plus simplement : “il faut agir”. Elle dit surtout : “nous sommes dans l’État, mais nous nous comportons comme si nous étions à l’extérieur de l’État”.

    C’est toute l’ambiguïté libanaise.

    On siège au gouvernement, mais on parle comme une opposition de trottoir. On participe aux équilibres du pouvoir, mais on dénonce l’impuissance du pouvoir. On revendique une présence institutionnelle, mais on explique que l’État est paralysé. On réclame la souveraineté, mais on n’utilise pas les instruments de la souveraineté.

    Cela porte un nom : la gesticulation souverainiste.

    Le problème n’est pas de réclamer des comptes à l’Iran. Le problème est de le faire comme si l’Iran avait agi dans le vide, sans relais libanais, sans bras armé libanais, sans couverture institutionnelle, sans silence officiel, sans calculs de partis, sans lâchetés successives.

    L’Iran n’a pas téléporté la guerre au Liban. Il l’a conduite à travers un acteur libanais, sur un territoire libanais, avec des conséquences payées par des Libanais. La première question n’est donc pas seulement : que nous doit Téhéran ? Elle est aussi : qui, à Beyrouth, a laissé Téhéran disposer d’une partie de la souveraineté libanaise ?

    Le détour commode par l’étranger

    C’est précisément ici que le discours politique libanais devient souvent commode. On cherche le responsable extérieur, parfois avec raison, mais on le fait pour éviter de regarder les responsabilités internes.

    Oui, les États-Unis défendent leurs intérêts. Oui, les pays arabes défendent leurs intérêts. Oui, la France, l’Iran, Israël, la Syrie, la Turquie, le Qatar, l’Arabie saoudite ou les Émirats agissent selon leurs propres calculs. Aucun acteur extérieur ne travaille par pure tendresse pour le Liban.

    Mais réduire la tragédie libanaise à une longue trahison américaine, arabe, iranienne ou internationale, c’est offrir à tout le monde une sortie de secours. Les uns seraient innocents, les autres seraient les seuls coupables, et les Libanais, eux, ne seraient jamais responsables de rien.

    Ce discours n’est pas seulement faux. Il est confortable.

    L’Accord du Caire n’a pas été signé dans un vide libanais. Les compromis successifs avec les armes hors État n’ont pas tous été dictés par des chancelleries étrangères. Les gouvernements libanais qui ont toléré, contourné ou maquillé la question du Hezbollah n’étaient pas de simples bureaux d’exécution de puissances extérieures. Les responsables libanais qui ont préféré le confort de la formule à la brutalité de la décision ne peuvent pas, aujourd’hui, se cacher derrière un parrain, un adversaire ou un bouc émissaire.

    C’est pourquoi l’opposition entre “choix américain” et “choix arabe” mérite d’être maniée avec prudence. Elle appartient souvent à un monde ancien. Les politiques arabes et américaines ne sont ni totalement alignées ni totalement divergentes. Elles comportent des passerelles, des coordinations, des rivalités, des dépendances et des zones d’entente.

    La Quintette sur le Liban le montre à sa manière : États-Unis, France, Arabie saoudite, Qatar et Égypte y coexistent dans un même cadre, avec des intérêts parfois différents, mais sans séparation pure entre un bloc arabe et un bloc américain. Présenter l’ancrage arabe comme une alternative naturelle et absolument distincte de l’Amérique relève davantage du roman politique que de l’analyse stratégique.

    On peut choisir l’ancrage arabe du Liban. C’est un choix respectable. On peut le faire par culture, par langue, par géographie, par sentiment d’appartenance ou par intérêt. Mais il faut l’assumer comme un choix politique, non le maquiller en vérité historique absolue. Les pays arabes ont, eux aussi, leurs intérêts. Ils ont, eux aussi, leurs silences. Ils ont parfois aidé le Liban, parfois l’ont contenu, parfois l’ont livré à d’autres, parfois ont traité son sort comme une variable régionale.

    La même règle vaut pour les Américains, les Français, les Israéliens, les Iraniens ou les Syriens : aucun parrain extérieur n’est une assurance-vie nationale.

    Un État n’implore pas son autorité

    Le plus grave, au fond, est peut-être ailleurs. Au Liban, il n’existe presque jamais de querelle strictement interne. Une querelle démocratique normale peut être saine : elle oppose des visions, des programmes, des intérêts sociaux. Mais la querelle libanaise, elle, est presque toujours télescopée par l’extérieur.

    Chaque camp porte avec lui un arrière-monde : argent, médias, armes, protections diplomatiques, relations régionales, promesses de reconstruction, canaux internationaux. Les Libanais ne se disputent pas seulement entre eux ; ils se disputent avec des parrains derrière eux.

    C’est pourquoi la souveraineté libanaise ne consiste pas seulement à dénoncer l’ingérence étrangère. Elle consiste d’abord à empêcher les Libanais d’importer l’étranger dans leurs propres conflits.

    Dans ce contexte, la question chrétienne ressurgit, elle aussi, de manière révélatrice. Quand un responsable américain évoque les chrétiens du Liban, certains répondent aussitôt par des formules convenues sur le vivre-ensemble. Mais lorsqu’un soldat libanais de religion chrétienne est agressé dans son village du Sud avec l’idée qu’il n’y serait pas le bienvenu, ce n’est plus une simple question de vocabulaire. C’est le symptôme d’un problème plus profond : celui d’un État qui n’assure plus pleinement à ses propres citoyens la même sécurité symbolique, territoriale et politique sur l’ensemble de son territoire.

    Le problème n’est pas que les chrétiens demanderaient une protection étrangère. Le problème est qu’un État incapable d’exercer son autorité laisse mécaniquement chaque communauté chercher un langage de protection : américain, arabe, français, iranien, israélien ou autre.

    La souveraineté ne s’effondre pas seulement quand une armée étrangère entre dans un pays. Elle s’effondre aussi quand les citoyens cessent de croire que leur État les protège mieux que leurs parrains.

    S’il existe, que l’État enquête.

    S’il existe, qu’il identifie les responsabilités internes.

    S’il existe, qu’il dise qui a décidé la guerre.

    S’il existe, qu’il demande pourquoi le territoire national a été utilisé au service d’un agenda étranger.

    S’il existe, qu’il sanctionne politiquement, administrativement et judiciairement ceux qui ont substitué une stratégie régionale à l’intérêt national.

    Sinon, qu’on cesse de parler de souveraineté.

    Car la souveraineté n’est pas un communiqué. Ce n’est pas une conférence de presse. Ce n’est pas une pétition déposée au Grand Sérail par des responsables qui disposent déjà de leviers institutionnels. La souveraineté, c’est la décision. C’est le monopole de la guerre et de la paix. C’est la capacité de dire non, non seulement à l’Iran, mais aussi à ses relais internes ; non seulement aux États-Unis, mais aussi aux illusions de protection ; non seulement à Israël, mais aussi à ceux qui utilisent Israël pour rêver d’une solution militaire ; non seulement aux pays arabes, mais aussi au mythe d’un ancrage arabe qui effacerait les responsabilités libanaises.

    Le Liban n’a pas besoin d’un nouveau parrain. Il a besoin d’un État.

    Et un État ne pétitionne pas sa propre autorité.

    Il l’exerce.

  • Avoir raison ne suffit plus

    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements du camp souverainiste libanais.



    Il arrive qu’une idée juste perde de sa force politique non parce qu’elle devient fausse, mais parce qu’elle cesse d’être portée par une méthode, une stratégie et une capacité d’incarnation. Elle demeure vraie sur le fond, parfois même incontestable, mais elle ne produit plus d’effet suffisant sur le réel.

    Depuis des années, le camp souverainiste libanais a raison sur l’essentiel. Aucun État ne peut durablement survivre si la décision nationale est partagée entre des institutions officielles et une force armée autonome. Aucune souveraineté ne peut être réelle si la guerre, la paix, la sécurité et la diplomatie échappent au monopole de l’État. Aucune République ne peut tenir si la Constitution devient un décor et si l’équilibre national repose sur le consentement tacite à l’exception.

    Mais avoir raison ne suffit plus.

    C’est même là que commence la difficulté. La justesse d’un diagnostic ne dispense pas de la responsabilité politique. Elle l’aggrave. Plus une cause est juste, plus ceux qui prétendent la porter doivent être à la hauteur de cette cause. La souveraineté n’est pas seulement un mot, une bannière, une indignation ou un réflexe d’opposition. Elle est une méthode d’action, une discipline institutionnelle, une manière de penser l’État et de l’assumer.

    De la décision à la responsabilité

    Les derniers textes publiés ici ont suivi un fil simple : il ne peut y avoir d’État sans unité de la décision ; il ne peut y avoir d’unité nationale si celle-ci se construit autour du plus petit dénominateur commun ; il ne peut y avoir de pouvoir sans responsabilité ; il ne peut y avoir de politique sans capacité de décider, d’assumer et de transformer.

    Ce fil conduit naturellement à une question plus inconfortable.

    Si le politique suppose d’agir sur le réel, pourquoi ceux qui se réclament de la souveraineté peinent-ils si souvent à transformer leur diagnostic en stratégie ? Pourquoi le camp qui défend, en principe, l’État, le droit, la Constitution et l’indépendance de la décision nationale se retrouve-t-il trop souvent prisonnier de la dénonciation, de l’attente, de la réaction et du commentaire ?

    Cette question n’est pas posée pour affaiblir le camp souverainiste. Elle l’est précisément parce que l’exigence souverainiste mérite mieux que la répétition de formules devenues familières. Elle mérite une doctrine, une méthode, une hiérarchie des priorités, un courage institutionnel et une capacité à parler à l’ensemble du pays.

    Car un camp politique ne se définit pas seulement par ce qu’il refuse. Il se définit aussi par ce qu’il construit.

    La critique nécessaire

    Critiquer les manquements du camp souverainiste ne revient pas à relativiser la responsabilité du Hezbollah dans la confiscation progressive de la décision libanaise. Cette responsabilité demeure centrale. Le problème des armes hors de l’État, de la guerre décidée en dehors des institutions, de l’alignement stratégique sur l’Iran et de l’affaiblissement du pouvoir national reste au cœur de la crise libanaise.

    Mais cette vérité ne peut pas exonérer ceux qui prétendent défendre l’État.

    Il ne suffit pas de dire non au Hezbollah si l’on ne sait pas dire oui à un projet national crédible, compréhensible et praticable. Il ne suffit pas d’invoquer la souveraineté si l’on n’utilise pas tous les moyens constitutionnels, parlementaires, gouvernementaux, diplomatiques et sociaux permettant de la défendre. Il ne suffit pas de dénoncer une anomalie institutionnelle si l’on finit par s’habituer aux conforts du système que l’on prétend combattre.

    Le souverainisme ne peut pas être seulement une posture morale. Il doit devenir une pratique politique.

    Or c’est précisément là que les manquements apparaissent. Trop souvent, la dénonciation remplace l’action. Trop souvent, le discours tient lieu de stratégie. Trop souvent, l’attente d’un changement régional ou international retarde la construction d’un rapport de force intérieur. Trop souvent, la critique du Hezbollah devient le centre unique du langage souverainiste, au point de laisser dans l’ombre la question décisive : quel État voulons-nous reconstruire ?

    La souveraineté ne peut pas se limiter à l’affirmation du monopole légitime des armes, même si cette affirmation est indispensable. Elle doit aussi répondre à la crise sociale, à l’effondrement des services publics, à l’émigration des jeunes, au déclassement des classes moyennes, à l’humiliation quotidienne d’un peuple qui voit son avenir se réduire à l’attente, au départ ou à la survie.

    Un souverainisme qui ne parle pas à la vie concrète des Libanais reste incomplet. Il peut être juste juridiquement, juste nationalement, juste moralement, mais politiquement insuffisant.

    Regarder les manquements en face

    C’est à partir de ce constat que s’ouvre cette série.

    Elle ne cherchera pas à juger les intentions. Elle ne s’attachera pas aux querelles de personnes, aux rivalités partisanes ou aux polémiques faciles. Elle s’intéressera aux manquements : manquements de méthode, de courage, de récit, d’organisation, de cohérence institutionnelle et d’attention sociale.

    Le premier de ces manquements est sans doute le plus visible : croire que dénoncer suffit. Depuis des années, le camp souverainiste décrit avec précision les dangers qui menacent l’État libanais. Il voit souvent juste. Il nomme les problèmes. Il identifie les responsabilités. Mais trop souvent, cette lucidité ne débouche pas sur une stratégie de pouvoir. Elle produit des communiqués, des interventions, des déclarations fortes, parfois nécessaires, mais rarement une mécanique politique capable de modifier réellement le rapport de force.

    Un autre manquement tient au récit national. Le camp souverainiste parle beaucoup contre le Hezbollah. Il parle moins clairement du Liban qu’il veut faire advenir. Or une cause ne rassemble pas seulement par l’adversaire qu’elle désigne, mais par l’avenir qu’elle rend possible.

    Un autre encore concerne les institutions. Défendre l’État suppose d’agir avec les outils de l’État : le Parlement, le gouvernement, la Constitution, la responsabilité ministérielle, les motions, les questions, les alliances publiques, les lignes rouges assumées. Il ne suffit pas de dire que les institutions sont affaiblies. Il faut montrer, par l’action, qu’elles peuvent redevenir des lieux de décision.

    Enfin, il y a le manquement social. On ne reconstruit pas un projet national en parlant seulement aux convaincus, aux militants et aux cercles politiques. Il faut parler au citoyen épuisé, au salarié appauvri, au parent qui voit partir ses enfants, au jeune qui ne croit plus à rien, au fonctionnaire humilié, à l’entrepreneur étranglé, au village abandonné, à la ville dégradée. La souveraineté n’est pas une abstraction. Elle est la condition d’une vie nationale digne.

    Cette série part donc d’une conviction simple : le camp souverainiste n’échoue pas parce qu’il a tort sur le fond. Il échoue lorsqu’il se contente d’avoir raison.

    Or le Liban n’a plus le luxe des vérités inactives. La souveraineté ne peut plus être une idée que l’on proclame dans les moments de crise avant de revenir aux arrangements ordinaires. Elle doit devenir une discipline quotidienne, une exigence de cohérence, une stratégie d’État.

    Il ne s’agit pas de demander au camp souverainiste de renoncer à sa radicalité sur les principes. Au contraire. Il s’agit de lui demander de prendre ses propres principes au sérieux.

    Si l’État doit être seul à décider, alors il faut agir en conséquence. 
    Si les armes doivent relever de l’autorité légitime, alors il faut construire le rapport de force permettant de le dire autrement qu’en slogan. 
    Si la souveraineté est le cœur de la reconstruction nationale, alors elle doit devenir une méthode politique, sociale, institutionnelle et diplomatique.

    Avoir raison fut longtemps nécessaire.

    Désormais, ce n’est plus suffisant.

    Il faut faire politique.

  • L’unité nationale : autour de l’État ou autour du plus petit dénominateur commun ?

    L’unité nationale : autour de l’État ou autour du plus petit dénominateur commun ?



    À chaque crise majeure que traverse le Liban, un même slogan revient : l’unité nationale. Il est aujourd’hui repris par Nabih Berry, Walid Joumblatt et de nombreux responsables politiques qui appellent à resserrer les rangs face aux dangers extérieurs et à préserver la stabilité interne.

    L’objectif paraît incontestable. Qui pourrait être contre l’unité nationale dans un pays aussi fragile que le Liban ?

    Pourtant, derrière le consensus apparent se cache une question essentielle : autour de quoi cette unité doit-elle se construire ?

    Dans le contexte actuel, l’unité nationale semble se résumer à deux revendications : le retrait israélien et un cessez-le-feu durable. Sur ces deux objectifs, une très large majorité de Libanais se retrouve naturellement. Ils constituent aujourd’hui le plus petit dénominateur commun acceptable entre les différentes composantes du pays.

    Mais le problème apparaît lorsque ce socle minimal devient la limite du débat public.

    Dès lors que l’on évoque d’autres questions – le monopole des armes par l’État, l’application intégrale de l’accord de Taëf, le rôle futur du Hezbollah, la souveraineté des institutions ou la chaîne de décision nationale – il est souvent répondu qu’il faut attendre, préserver l’unité et éviter les divisions.

    L’unité nationale cesse alors d’être un objectif pour devenir une frontière politique.

    Dans les faits, l’appel à l’unité ne s’adresse pas à tous de la même manière. Il est principalement adressé à ceux qui contestent le statu quo. On leur demande de suspendre leurs revendications, de reporter leurs interrogations et de limiter leur discours aux seuls objectifs immédiatement consensuels. En revanche, il est beaucoup plus rare d’entendre un appel demandant au Hezbollah d’adapter sa position aux exigences de l’État ou aux décisions collectives.

    C’est là que le débat mérite d’être posé.

    L’unité nationale doit-elle se construire autour du plus petit dénominateur commun acceptable pour le Hezbollah, ou autour des institutions de l’État ?

    La question est d’autant plus légitime que le gouvernement libanais a déjà adopté une orientation claire concernant le monopole de la force publique et le rôle des institutions de sécurité. Cette orientation n’a pas été imposée de l’extérieur. Elle a été discutée et approuvée au sein d’un gouvernement auquel participent le Hezbollah, Amal et les représentants de Walid Joumblatt.

    Dans tout régime parlementaire, les décisions du Conseil des ministres engagent l’ensemble du gouvernement. Les ministres peuvent exprimer leurs réserves lors des délibérations, mais une fois la décision prise, elle devient celle du gouvernement dans son ensemble. Si une formation politique estime ne plus pouvoir assumer cette orientation, elle dispose toujours d’un moyen clair : quitter le gouvernement et rejoindre l’opposition.

    La logique institutionnelle est simple. On ne peut pas simultanément participer à une décision collective et agir comme si elle n’existait pas.

    Cette question renvoie finalement à un débat plus ancien. L’accord de Taëf a précisément été conçu pour remplacer les rapports de force par des règles institutionnelles. Il a redistribué les pouvoirs, instauré la parité parlementaire entre chrétiens et musulmans et fixé un équilibre destiné à mettre fin aux conflits de légitimité.

    Dès lors, si la Constitution et les institutions ont déjà défini les règles du jeu, pourquoi continuer à revenir systématiquement aux rapports de force lorsqu’il s’agit d’appliquer ces mêmes règles ?

    L’unité nationale est une nécessité. Mais elle ne peut devenir un prétexte pour suspendre indéfiniment les questions fondamentales. Une unité durable ne peut reposer uniquement sur le silence des désaccords. Elle doit reposer sur un socle commun accepté par tous : la Constitution, les institutions et l’État.

    Car à terme, la véritable unité nationale n’est pas l’alignement derrière un acteur politique, quel qu’il soit. Elle est l’alignement derrière les règles communes que tous ont accepté de respecter.

  • Le Liban n’est pas le miroir des angoisses européennes

    Le Liban n’est pas le miroir des angoisses européennes



    À chaque nouvelle crise libanaise, une partie du débat occidental reproduit la même mécanique : le Liban cesse d’être regardé comme une réalité politique complexe pour devenir un support symbolique des débats idéologiques européens. La guerre, l’effondrement économique, la crise de souveraineté, les fractures régionales ou institutionnelles disparaissent alors derrière une lecture plus simple, plus émotionnelle et surtout plus familière aux opinions occidentales : celle du choc entre “islamisme” et “civilisation”.

    Le discours tenu ces derniers jours par plusieurs responsables européens en visite au Liban illustre cette tendance. Qu’il soit légitime de dénoncer le rôle militaire du Hezbollah dans l’ouverture du front sud et dans la déstabilisation du Liban est une chose. Qu’il soit légitime aussi de parler de la question islamiste ne fait guère de doute. Mais réduire progressivement la crise libanaise à une simple extension du débat européen sur l’islamisme produit une lecture profondément incomplète du pays.

    Le Liban n’est pas la France. Et la crise libanaise n’est pas la transposition orientale des fractures françaises.

    La France affronte des tensions identitaires, sécuritaires et migratoires dans le cadre d’un État souverain, centralisé, doté d’une armée unifiée, d’institutions stables et d’une continuité étatique forte. Le Liban, lui, affronte depuis des décennies une crise beaucoup plus profonde : fragmentation de la souveraineté, poids des communautés, ingérences régionales, héritage des guerres civiles, interventions étrangères, militarisation partielle du champ politique et dépendances géopolitiques multiples. Le Hezbollah constitue aujourd’hui un élément majeur de cette crise, mais il n’en est ni l’unique origine ni l’explication totale.

    C’est précisément là que certaines lectures occidentales deviennent problématiques : elles donnent parfois l’impression que la disparition du Hezbollah suffirait mécaniquement à résoudre la question libanaise. Or le Liban connaissait déjà les fractures de souveraineté, les influences extérieures et les déséquilibres internes bien avant l’émergence de l’axe iranien.

    Une autre ambiguïté apparaît dans l’usage récurrent de la question des “chrétiens d’Orient”. Là encore, le sujet est sérieux. La présence chrétienne au Levant constitue un élément historique majeur de l’équilibre culturel et humain de la région. Mais transformer le Liban en simple bastion chrétien assiégé par l’islamisme déforme profondément la réalité libanaise.

    La guerre actuelle ne frappe pas exclusivement les chrétiens. Elle touche les musulmans comme les chrétiens, l’ensemble des composantes du pays, l’économie entière et toute la souveraineté libanaise. Présenter le conflit comme une guerre essentiellement dirigée contre les chrétiens d’Orient finit paradoxalement par réduire la complexité du Liban à une lecture confessionnelle simplifiée.

    Plus encore, cette approche enferme parfois les chrétiens libanais eux-mêmes dans une image de minorité protégée, alors qu’une partie importante de leur histoire politique reposait justement sur une ambition inverse : celle de construire un État, une citoyenneté et un pluralisme dépassant la seule logique minoritaire.

    Le paradoxe est d’ailleurs frappant : certains discours européens prétendent défendre le pluralisme libanais tout en reproduisant eux-mêmes une lecture communautaire du pays. On parle “des chrétiens” face à “l’islamisme”, comme si le Liban pouvait être réduit à une opposition binaire entre minorités menacées et menace islamiste uniforme, alors même que la réalité libanaise demeure infiniment plus complexe, diverse et imbriquée.

    Le plus inquiétant est peut-être ailleurs : le Liban devient progressivement, dans certains débats européens, un simple théâtre idéologique. Chacun y projette ses propres obsessions : l’islamisme, l’immigration, les minorités, l’Occident, l’Iran, Israël ou encore le choc des civilisations. Les Libanais eux-mêmes finissent alors par disparaître derrière les récits construits sur eux.

    Or le Liban mérite mieux que cela. Il mérite d’être regardé pour ce qu’il est réellement : une société complexe, traversée par des contradictions historiques profondes, où la question centrale reste avant tout celle de la reconstruction d’un État souverain capable de dépasser durablement la logique des dépendances et des affrontements régionaux.

    Le Liban n’a pas besoin d’être transformé en symbole des angoisses européennes. Il a besoin d’être compris dans sa propre réalité.

  • Deux fêtes des martyrs pour une souveraineté inachevée

    Deux fêtes des martyrs pour une souveraineté inachevée

    Entre le 6 mai et le 25 mai, le Liban révèle malgré lui une réalité plus profonde que deux simples commémorations : celle d’une souveraineté fragmentée produisant des mémoires parallèles.

    Le 6 mai renvoie à la mémoire des martyrs exécutés par Jamal Pacha durant la période ottomane. Cette date appartient à l’histoire officielle du Liban moderne, à cette tentative ancienne de construire une mémoire nationale commune autour du sacrifice pour la patrie et pour la liberté. Dans l’imaginaire étatique libanais, ces martyrs étaient censés appartenir à tous les Libanais, au-delà des appartenances confessionnelles et des fractures politiques.

    Le 25 mai répond à une autre logique. Cette date commémore le retrait israélien du Sud-Liban en 2000 et célèbre les combattants du Hezbollah tombés durant les années de confrontation avec Israël. Mais au-delà de la dimension militaire ou historique, cette commémoration révèle surtout l’existence d’une mémoire parallèle portée non par l’État, mais par une organisation armée devenue au fil du temps une puissance politico-militaire autonome au sein même du Liban.

    Le problème n’est pas qu’un parti honore ses morts. Toutes les sociétés connaissent des mémoires politiques, partisanes ou idéologiques. Le problème apparaît lorsque ces mémoires deviennent suffisamment puissantes pour rivaliser symboliquement avec la mémoire nationale elle-même.

    Car dans un État pleinement souverain, les morts de guerre finissent normalement absorbés dans un récit national unifié. Les sacrifices militaires rejoignent progressivement la mémoire de l’État. Les combattants deviennent des figures nationales. La guerre cesse d’appartenir à une organisation particulière pour devenir une page de l’histoire collective.

    Au Liban, cette fusion ne s’est jamais totalement accomplie.

    Le calendrier commémoratif lui-même raconte cette fragmentation. D’un côté, l’État et ses martyrs historiques. De l’autre, le Hezbollah et ses propres martyrs. Deux mémoires séparées. Deux récits. Deux légitimités. Presque deux conceptions du sacrifice national.

    Cette dualité ne relève pas seulement du symbole. Elle révèle la nature profonde du système libanais depuis des décennies : un État partageant partiellement sa souveraineté avec une organisation armée disposant de sa propre légitimité militaire, de son propre imaginaire politique et de sa propre temporalité historique.

    Le retrait israélien unilatéral du Sud-Liban en 2000 aurait pourtant pu constituer un moment de réunification nationale autour de l’État. Pour une partie des Libanais, cette date devait ouvrir une transition progressive entre le temps de la guerre et celui de la souveraineté pleinement étatique. Le combat contre l’occupation prenait fin territorialement ; l’État devait alors redevenir l’unique cadre de la défense nationale et de la légitimité armée.

    Mais cette transition n’a jamais réellement eu lieu.

    Au contraire, le Liban est resté dans une situation intermédiaire : ni guerre totale, ni paix véritable ; ni monopole complet de l’État, ni disparition de la logique des armes parallèles. Le résultat est visible jusque dans la mémoire collective du pays.

    Car une souveraineté fragmentée produit mécaniquement des mémoires fragmentées. Lorsque plusieurs légitimités coexistent durablement, plusieurs récits nationaux finissent eux aussi par coexister. Chaque espace politique développe alors ses propres martyrs, ses propres dates, ses propres symboles et parfois même sa propre lecture de l’histoire libanaise.

    Le problème du Liban ne réside donc pas uniquement dans le partage des armes ou dans la question militaire. Il réside aussi dans le partage du récit national lui-même.

    Deux fêtes des martyrs séparées de quelques jours dans un même pays disent peut-être davantage sur la réalité du Liban contemporain que de longs discours constitutionnels. Car un État réellement souverain n’unifie pas seulement les institutions ou les frontières. Il unifie également ses morts, ses célébrations et la définition même du sacrifice national.

    Entre le 6 mai et le 25 mai, le Liban continue ainsi d’exposer sa souveraineté inachevée.

  • Le Liban et la normalisation du rapport de domination

    Le Liban et la normalisation du rapport de domination



    Le discours de Naïm Qassem ne peut être compris uniquement comme une réaction politique à la question des armes ou aux pressions américaines. Il révèle quelque chose de plus profond qui traverse le Liban depuis des années : la normalisation progressive d’un rapport de domination devenu, avec le temps, presque intégré au fonctionnement ordinaire du système politique.

    Cette domination n’est pas seulement militaire. Elle est psychologique, institutionnelle et politique.

    C’est probablement là que réside la transformation la plus importante du Liban depuis les événements de mai 2008 et les accords de Doha. Car Doha n’a pas seulement mis fin à une crise sécuritaire. Il a aussi installé, dans une partie de la conscience politique libanaise, l’idée qu’un rapport de force armé pouvait imposer des limites durables au fonctionnement normal de l’État.

    Le plus important n’est peut-être même pas ce qui a été signé officiellement à Doha. Le plus important est ce qui s’est progressivement installé après : une culture implicite de l’adaptation.

    Peu à peu, une partie du système politique libanais semble avoir intégré l’existence du Hezbollah non plus comme une exception temporaire liée au conflit avec Israël, mais comme une donnée structurelle autour de laquelle il fallait organiser la vie politique du pays.

    C’est ici qu’intervient la notion de « normalisation du rapport de domination ».

    Dans beaucoup de systèmes politiques déséquilibrés, la domination ne fonctionne pas uniquement par la force brute. Elle fonctionne surtout lorsque les autres acteurs commencent eux-mêmes à adapter spontanément leurs comportements aux lignes rouges imposées par le dominant.

    Et c’est probablement ce que beaucoup de souverainistes libanais ont ressenti progressivement depuis 2008 : autocensure dans le discours, prudence excessive dans les nominations, choix de profils jugés “compatibles”, évitement systématique de certains seuils de confrontation, langage volontairement ambigu, intégration progressive de limites implicites au débat public.

    Le phénomène devient alors plus profond qu’un simple rapport militaire. Il touche la psychologie du système lui-même.

    Le Hezbollah n’a plus besoin d’imposer explicitement chaque ligne rouge si le système politique finit par les intérioriser de lui-même.

    C’est probablement ce qui donne aujourd’hui au discours de Naïm Qassem son ton particulier. Son assurance ne vient pas seulement de la puissance militaire du Hezbollah. Elle semble aussi venir de la conviction que le système libanais, y compris une partie de ses adversaires, s’est habitué à fonctionner autour de sa présence comme centre incontournable de l’équilibre national.

    Et c’est là que le sujet dépasse largement la question communautaire.

    Car le Hezbollah ne se présente plus seulement comme représentant d’une composante libanaise ou comme une simple “résistance”. Il se présente progressivement comme dépositaire d’une légitimité nationale supérieure : défense du Liban, dignité nationale, protection du pays, définition de la souveraineté, choix de la guerre et de la paix.

    Autrement dit, le conflit n’oppose plus uniquement un État à une organisation armée. Il oppose deux conceptions concurrentes de la légitimité nationale.

    D’un côté, une logique étatique classique selon laquelle les institutions élues doivent monopoliser la décision stratégique. De l’autre, une logique idéologico-régionale selon laquelle une organisation armée estime détenir une mission historique et morale supérieure à celle de l’État lui-même.

    Et c’est précisément là que la crise libanaise devient existentielle.

    Car un État peut survivre longtemps à la faiblesse. Il survit plus difficilement à l’intériorisation durable de sa propre limitation.

    Le plus frappant dans le Liban actuel est peut-être justement cette impression diffuse d’adaptation permanente : on continue de parler de souveraineté, mais dans un cadre déjà implicitement borné ; on affirme le monopole de l’État, mais sans aller jusqu’aux conséquences concrètes de ce principe ; on évoque le désarmement, mais toujours sous forme graduelle, conditionnelle ou reportée.

    Cette ambiguïté permanente nourrit chez une partie des Libanais un sentiment de désolation politique et nationale, renforcé par l’émigration massive des jeunes diplômés, l’effondrement économique et l’impression que les élites se contentent désormais de gérer le rapport de force plutôt que de le transformer.

    C’est aussi pour cela que le parallèle avec 1991 reste central dans le débat.

    À l’époque, malgré la faiblesse de l’État, il existait au moins une volonté explicite de dissoudre les milices, y compris par la force si nécessaire, avec un appui régional syrien derrière l’État libanais. Le Hezbollah n’avait échappé au désarmement que grâce à une décision géopolitique régionale liée à l’Iran et au conflit avec Israël.

    Aujourd’hui, le paradoxe est saisissant : l’État libanais est peut-être institutionnellement plus cohérent qu’en 1991 ; l’armée est plus structurée ; les souverainistes disposent d’une légitimité internationale plus forte ; mais la volonté politique d’aller jusqu’au bout semble beaucoup plus hésitante.

    Comme si le Liban contemporain était progressivement passé d’une crise de faiblesse à une crise d’intériorisation du rapport de force.

    Les sanctions américaines récentes s’inscrivent dans cette lecture. Elles ne visent pas seulement le Hezbollah comme organisation extérieure à l’État. Elles semblent aussi indiquer que le problème est désormais perçu comme une imbrication entre le parti armé, certaines zones de l’appareil institutionnel, et des réseaux de protection ou de tolérance à l’intérieur même du système.

    C’est ce qui rend la situation actuelle particulièrement sensible.

    Car si le Hezbollah était seulement une milice extérieure à l’État, la réponse serait théoriquement plus simple. Mais le problème est qu’il est à la fois dehors et dedans : acteur armé autonome, force politique parlementaire, composante gouvernementale, réseau social, relais régional de l’Iran et puissance capable d’imposer des limites au langage même de ses adversaires.

    Le gouvernement libanais parle aujourd’hui davantage de souveraineté. Mais il semble encore prisonnier d’une prudence qui ressemble de plus en plus à de l’inaction. Il peut affirmer des principes, annoncer des calendriers, évoquer le monopole des armes, mais chaque étape concrète paraît reportée, réduite ou neutralisée.

    C’est là que le discours de Naïm Qassem prend tout son sens.

    Il ne répond pas seulement à une menace militaire immédiate. Il répond à la possibilité qu’un récit nouveau se forme : celui d’un État qui devrait redevenir l’unique détenteur de la décision nationale. En assimilant toute pression contre le Hezbollah à un alignement avec Israël, il cherche à interdire moralement et politiquement cette reconstruction du récit souverain.

    Le Hezbollah ne se contente donc pas de défendre ses armes. Il défend le cadre mental qui rend ses armes acceptables, ou du moins intouchables.

    Et c’est probablement là que se situe le vrai combat politique.

    Non pas seulement dans les dépôts d’armes, les frontières, les sanctions ou les équilibres militaires, mais dans la capacité du Liban à sortir d’un système où la domination est devenue une habitude, où l’autocensure est devenue prudence, où le compromis permanent est devenu méthode de gouvernement, et où la souveraineté finit par être proclamée dans les discours tout en étant contournée dans les faits.

    Le problème libanais n’est donc pas uniquement que le Hezbollah possède des armes.

    Le problème est que tout un système s’est progressivement organisé autour de l’idée qu’il ne fallait pas réellement toucher à ces armes.

    Et c’est cette normalisation-là qui est peut-être, aujourd’hui, la plus grave.

  • La France marche encore vers Chartres

    La France marche encore vers Chartres



    Dans une France saturée d’écrans, de bruit politique et de fatigue sociale, des dizaines de milliers de jeunes marchent encore vers Chartres. Trois jours de route, de chants, de silence parfois, de fatigue aussi. Et au loin, dans la plaine de Beauce, réapparaissent les flèches de la cathédrale que Charles Péguy apercevait déjà en 1912.

    Le phénomène intrigue parce qu’il contredit beaucoup de certitudes contemporaines. Depuis des décennies, la France se pense comme une société sortie du religieux, entrée définitivement dans la modernité technique, individualiste et sécularisée. Pourtant, chaque Pentecôte, les routes menant à Chartres se remplissent de nouveau. Cette année encore, plus de vingt mille pèlerins participent à cette longue marche devenue l’un des plus importants rassemblements catholiques d’Europe.

    Le plus intéressant n’est peut-être même pas le chiffre. C’est le visage de cette foule. Beaucoup sont jeunes. Très jeunes parfois. Une génération née dans l’univers numérique, dans une société où les appartenances collectives se sont largement affaiblies, où le rapport à la transmission est devenu incertain, et où la religion semblait vouée à disparaître progressivement du paysage culturel français.

    Or voilà que cette jeunesse choisit volontairement la marche, l’effort, la liturgie, le silence, les chants, la fatigue physique, et une cathédrale vieille de plusieurs siècles comme horizon.

    C’est ici que la figure de Charles Péguy réapparaît avec une étonnante actualité.

    Péguy n’était pas un écrivain de la nostalgie facile. Il n’était ni un homme du repli, ni le défenseur d’un passé figé. Socialiste, républicain, dreyfusard, profondément ancré dans les tensions intellectuelles et politiques de son époque, il fut aussi l’un des premiers à percevoir le vide spirituel que pouvait produire une modernité uniquement matérielle.

    Lorsqu’il entreprend son pèlerinage vers Chartres en 1912, la France traverse déjà une profonde transformation culturelle et spirituelle. Le rationalisme triomphe, la République laïque s’impose, le progrès technique fascine. Beaucoup pensent alors que la question religieuse appartient désormais au passé.

    Et pourtant, Péguy marche.

    Il marche à travers la Beauce jusqu’à cette cathédrale qui surgit peu à peu à l’horizon. Chez lui, Chartres devient davantage qu’un lieu religieux. Elle incarne une continuité française, une profondeur historique, presque une mémoire civilisationnelle qui résiste aux bouleversements du temps.

    Plus d’un siècle plus tard, ce sont presque les mêmes gestes qui réapparaissent.

    Bien sûr, la France de 2026 n’est plus celle de Péguy. Le catholicisme n’occupe plus la même place dans la société. Les structures religieuses se sont affaiblies, la pratique régulière a reculé, et la culture contemporaine repose largement sur d’autres références. Mais c’est précisément ce contraste qui rend le pèlerinage de Chartres si révélateur.

    Car ce retour vers Chartres ne ressemble pas vraiment à une simple survivance folklorique. Il exprime autre chose. Une quête diffuse de verticalité dans une époque très horizontale. Un besoin de communauté dans une société fragmentée. Une recherche de sens dans un univers dominé par l’instantanéité et la consommation.

    Le succès grandissant des pèlerinages, l’augmentation récente des baptêmes d’adultes, la réouverture de Notre-Dame de Paris et même la visite annoncée du pape en France cette année participent peut-être d’un même climat de fond. Non pas un retour mécanique à la « France catholique » d’autrefois, mais la réapparition visible d’une question spirituelle que beaucoup croyaient définitivement refermée.

    Le pèlerinage de Chartres dépasse ainsi largement le cadre religieux strict. Il dit aussi quelque chose de l’état intérieur d’une partie de la société française. Une société technologiquement avancée, matériellement développée, mais traversée par une fatigue existentielle profonde. Comme si le progrès technique ne suffisait plus entièrement à répondre aux attentes humaines fondamentales.

    C’est sans doute pour cela que Péguy demeure si contemporain.

    Parce qu’il avait déjà compris, au début du XXe siècle, qu’une civilisation peut devenir puissante matériellement tout en s’appauvrissant intérieurement. Et parce qu’il percevait que certaines réalités — la foi, la mémoire, la transmission, le besoin de transcendance — ne disparaissent jamais totalement des peuples, même lorsqu’ils pensent les avoir dépassées.

    Chaque Pentecôte, les chemins de Chartres se remplissent de nouveau. Et peut-être que le plus troublant, dans cette France qui se voulait entièrement moderne, est précisément que les flèches de la cathédrale continuent encore d’apparaître au loin dans la plaine de Beauce.

  • L’amnistie comme système : le Liban face à l’échec de la justice

    L’amnistie comme système : le Liban face à l’échec de la justice



    Le Liban débat aujourd’hui d’une nouvelle loi d’amnistie. Mais le véritable sujet dépasse largement le cadre d’un simple texte juridique ou d’une mesure de circonstance. Car ceux qui discutent aujourd’hui de l’amnistie sont souvent les héritiers — ou les bénéficiaires directs — de celle de 1991, votée au lendemain de la guerre civile au nom de la paix et de la réconciliation nationale.

    Cette réalité impose une réflexion plus profonde sur le rapport du Liban à la justice, à l’État et à la responsabilité politique.

    L’amnistie générale de 1991 pouvait se comprendre dans le contexte dramatique de la sortie de guerre. Le pays était détruit, fragmenté, épuisé. Il fallait empêcher la reprise des combats et permettre une stabilisation minimale. Beaucoup de pays ayant traversé des guerres civiles ou des conflits internes ont adopté des mécanismes exceptionnels pour tenter de tourner la page.

    Mais une amnistie ne devrait jamais effacer plus que la responsabilité pénale. Elle peut suspendre la sanction judiciaire ; elle ne transforme pas pour autant les auteurs des crimes en innocents politiques ou moraux.

    Or, au Liban, le problème est précisément là.

    L’amnistie de 1991 n’a pas seulement permis de sortir de la guerre. Elle a progressivement produit un système dans lequel les principaux acteurs du conflit sont devenus les gestionnaires permanents de l’État d’après-guerre. Les bénéficiaires de l’amnistie ont poursuivi leurs carrières politiques, dirigé les institutions, structuré les équilibres du pays et façonné la culture politique du Liban contemporain.

    Et trente-cinq ans plus tard, le résultat est sous nos yeux : justice affaiblie, mémoire nationale fragmentée, culture de l’impunité, État fragile et logique permanente de compromis entre rapports de force.

    Le véritable problème n’est donc pas seulement la loi d’amnistie actuelle. Le problème est que l’exception est devenue un mode de fonctionnement politique.

    Dans un État moderne, une amnistie après guerre civile devrait rester exceptionnelle, limitée et transitoire. Elle devrait permettre la reconstruction des institutions et l’émergence d’une nouvelle génération politique capable de replacer l’État au-dessus des logiques de guerre.

    Au Liban, c’est souvent l’inverse qui s’est produit : les logiques de guerre ont survécu à travers les structures mêmes du système politique.

    Aujourd’hui encore, au lieu de réparer les dysfonctionnements de la justice, le réflexe libanais consiste souvent à les contourner politiquement.

    Pourtant, les injustices existent réellement. Des détenus ont parfois été laissés des années sans jugement. Des procédures ont traîné de manière inacceptable. Certains dossiers ont été perçus comme influencés par des rapports de force politiques ou sécuritaires. Tout cela constitue de véritables fautes de l’État.

    Mais précisément pour cette raison, la solution ne peut pas être le remplacement de la justice par une nouvelle transaction politique.

    Car un détenu ne doit pas être libéré parce qu’un équilibre politique l’exige, mais parce que la justice l’ordonne.

    L’État a le devoir de juger rapidement, équitablement et indépendamment. S’il échoue, il doit être condamné pour ses propres défaillances institutionnelles. Mais l’effacement collectif des responsabilités pénales ne peut devenir une méthode normale de gestion des crises libanaises.

    Il existe une différence fondamentale entre corriger une injustice judiciaire et supprimer le principe même de la responsabilité judiciaire.

    Dans toute société sérieuse, la liberté doit venir d’une décision de justice, comme la privation de liberté doit elle-même relever de la justice et non des rapports de force.

    C’est précisément ce qui manque au Liban depuis des décennies : la reconstruction d’une véritable autorité judiciaire indépendante des équilibres communautaires et politiques.

    Le débat actuel sur l’amnistie révèle donc une crise beaucoup plus profonde. Il montre les difficultés persistantes du Liban à sortir réellement du système né après Taëf : un système fondé davantage sur la gestion des équilibres que sur la consolidation progressive de l’État de droit.

    La question n’est plus seulement de savoir qui doit être amnistié aujourd’hui. La véritable question est de savoir si le Liban veut continuer à gérer ses crises par l’effacement périodique des responsabilités, ou enfin reconstruire un État où la justice précède la réconciliation politique au lieu d’être remplacée par elle.