Catégorie : Repères

  • L’accumulation ne fait pas la puissance



    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.

    Depuis des années, les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais accumulent les déclarations justes, les diagnostics lucides, les mises en garde nécessaires et les appels répétés à l’État.

    Elles disent souvent ce qu’il faut dire.

    Elles rappellent que la souveraineté ne se partage pas. Elles affirment que la décision de guerre et de paix doit appartenir aux seules institutions. Elles dénoncent les armes hors État. Elles demandent que l’armée libanaise soit l’unique autorité légitime. Elles soulignent que le Liban ne peut pas vivre durablement sous une double autorité, ni rester suspendu aux choix d’une organisation armée liée à une puissance étrangère.

    Tout cela est juste.

    Mais la question n’est plus seulement de savoir si ces paroles sont justes. La question est de savoir ce qu’elles produisent.

    Car une parole juste peut être répétée pendant des années sans déplacer le réel. Une majorité peut exister sans gouverner. Une dénonciation peut être exacte sans devenir une stratégie. Une cause peut avoir raison sur le fond et échouer politiquement faute d’organisation, de méthode et de capacité d’exécution.

    C’est précisément cette difficulté qu’il faut regarder en face.

    L’illusion de la somme

    Il existe une illusion propre aux camps politiques qui ont raison sur le fond : croire que l’accumulation finit par faire puissance.

    Accumuler les communiqués. Accumuler les entretiens. Accumuler les conférences. Accumuler les pétitions. Accumuler les déclarations parlementaires. Accumuler les appels à la communauté internationale. Accumuler les rappels à la Constitution. Accumuler les discours sur l’État.

    À force d’accumuler, on peut finir par croire que quelque chose avance nécessairement.

    Or la politique ne fonctionne pas ainsi.

    La politique ne se mesure pas au nombre de positions prises. Elle se mesure à ce que ces positions déplacent réellement. Elle ne se mesure pas seulement à la clarté d’un diagnostic, mais à la capacité de transformer ce diagnostic en action. Elle ne se mesure pas seulement à la répétition d’un principe, mais à la capacité d’en faire une contrainte politique.

    Une parole juste ne devient puissance que si elle passe par plusieurs étapes : une méthode, une organisation, un calendrier, une hiérarchie des priorités, une capacité de coalition, une stratégie d’affrontement politique, puis une décision assumée.

    Sans cela, l’accumulation demeure une accumulation.

    Elle remplit l’espace public. Elle rassure les convaincus. Elle donne le sentiment d’une présence. Elle entretient une identité politique. Mais elle ne produit pas nécessairement du pouvoir.

    Le souverainisme libanais souffre moins d’un déficit de paroles que d’un déficit de transformation. Il sait formuler une vérité politique ; il doit encore montrer comment cette vérité devient une force capable d’agir sur le réel.

    La majorité ne suffit pas davantage

    Il faut également sortir d’une autre illusion : celle selon laquelle la majorité, à elle seule, réglerait le problème.

    Bien sûr, la majorité compte. Dans un régime parlementaire, elle est nécessaire. Elle peut ouvrir une voie. Elle peut donner une légitimité. Elle peut permettre de voter, de bloquer, d’imposer ou d’orienter.

    Mais une majorité n’est pas automatiquement une puissance.

    Les forces souverainistes ont déjà connu des moments de majorité, ou de quasi-majorité. Elles ont déjà disposé de relais parlementaires. Elles ont déjà participé à des gouvernements. Elles ont déjà occupé des positions institutionnelles. Elles ont déjà bénéficié de circonstances régionales favorables, de soutiens diplomatiques, de sympathies internationales et de fenêtres politiques.

    Ces moments n’ont pourtant pas restauré la souveraineté.

    Ils n’ont pas mis fin à la double autorité. Ils n’ont pas retiré au Hezbollah sa capacité de décider de la guerre et de la paix. Ils n’ont pas reconstruit le monopole effectif de l’État. Ils n’ont pas empêché les reculs, les compromis, les arrangements, les ambiguïtés et parfois les renoncements.

    C’est une réalité qu’il faut peser sereinement.

    La majorité ne vaut que si elle sait devenir pouvoir. Elle ne vaut que si elle sait gouverner, contraindre, décider, assumer un conflit politique, payer un prix, imposer un calendrier et tenir une ligne. Sinon, elle devient une majorité de commentaire.

    Elle parle beaucoup. Elle dénonce souvent. Elle vote parfois. Mais elle ne modifie pas le centre réel de la décision.

    Or le problème libanais est précisément là : le centre réel de la décision n’est pas toujours là où se trouvent les institutions officielles. Il existe un pouvoir formel et un pouvoir effectif. Il existe une souveraineté proclamée et une souveraineté confisquée. Il existe une majorité politique et une capacité de blocage armée, administrative, sécuritaire et psychologique.

    Tant que cette distinction n’est pas affrontée, la majorité reste insuffisante.

    Elle peut donner une légitimité. Elle ne donne pas automatiquement la puissance.

    Le piège de l’auto-conviction

    Dans cette situation, un autre danger apparaît : celui de l’auto-conviction.

    À force de répéter que le Hezbollah serait affaibli, on peut finir par prendre le souhait pour un fait. À force de dire que le contexte régional a changé, que l’Iran recule, que les équilibres se déplacent, que l’opinion évolue, que l’État revient, on peut finir par confondre un possible avec une réalité.

    Or il faut regarder les faits froidement.

    Le Hezbollah peut être soumis à des pressions. Il peut subir des contraintes. Il peut être exposé à des pertes. Il peut traverser une phase plus difficile qu’auparavant. Mais cela ne signifie pas qu’il soit politiquement neutralisé. Cela ne signifie pas qu’il ait renoncé à ses armes. Cela ne signifie pas qu’il ait accepté le monopole de l’État. Cela ne signifie pas qu’il ait cessé de peser sur les institutions, sur les administrations, sur les équilibres internes et sur la décision nationale.

    Rien n’indique, pour l’instant, que l’anomalie soit levée.

    Au contraire, les faits réels montrent une continuité du verrouillage. Le discours peut changer. Les circonstances peuvent évoluer. Les pressions peuvent s’accroître. Mais le cœur du problème demeure : une organisation armée conserve une capacité de veto sur la souveraineté libanaise.

    Dans ces conditions, gagner du temps ne gêne pas nécessairement le Hezbollah. Il sait attendre. Il sait absorber les séquences. Il sait négocier sans renoncer. Il sait transformer les délais en espace politique. Il sait laisser les autres parler pendant qu’il conserve les leviers essentiels.

    C’est pourquoi les souverainistes doivent se méfier des récits trop rassurants.

    Dire que l’adversaire est affaibli ne suffit pas. Il faut démontrer qu’il est empêché. Dire que le rapport de force a changé ne suffit pas. Il faut montrer où, comment et au profit de qui il a changé. Dire que l’État revient ne suffit pas. Il faut prouver que l’État décide réellement.

    La souveraineté ne se gagne pas par auto-suggestion.

    Elle se gagne par déplacement effectif du pouvoir.

    La parole comme substitut de l’action

    Le risque, dans cette séquence, est que la parole souverainiste devienne un substitut à l’action souveraine.

    Plus les déclarations sont fortes, plus elles peuvent donner l’impression que le combat avance. Plus les formules sont justes, plus elles peuvent masquer l’absence de mécanisme. Plus les principes sont répétés, plus ils peuvent devenir une manière de tenir symboliquement une position sans engager réellement le conflit politique nécessaire.

    C’est tout le paradoxe.

    Le discours souverainiste est indispensable. Sans lui, les mots seraient perdus. Sans lui, l’État serait dilué dans les compromis. Sans lui, la souveraineté deviendrait une notion vague, négociable, secondaire. Il faut donc parler. Il faut nommer. Il faut rappeler les principes.

    Mais il ne faut pas s’arrêter là.

    Lorsqu’une force politique est hors du pouvoir, sa parole peut d’abord témoigner, alerter, mobiliser. Lorsqu’elle est dans le pouvoir ou autour du pouvoir, sa parole doit aussi produire des actes. Elle doit déboucher sur des projets de loi, des décisions gouvernementales, des conditions de participation, des ruptures assumées, des votes cohérents, des stratégies institutionnelles, des alliances lisibles, des priorités hiérarchisées.

    Sinon, la parole devient confortable.

    Elle permet de rester du bon côté du principe sans affronter pleinement les conséquences de ce principe. Elle permet de dire l’État sans le faire advenir. Elle permet de dénoncer l’anomalie sans construire les moyens de la lever.

    Avoir raison devient alors une position, non une puissance.

    Et c’est précisément ce que la période actuelle ne permet plus.

    De la présence à la puissance

    Le souverainisme libanais doit donc passer d’une logique de présence à une logique de puissance.

    Être présent dans le débat ne suffit pas. Être présent au Parlement ne suffit pas. Être présent au gouvernement ne suffit pas. Être présent dans les médias ne suffit pas. Être présent auprès des chancelleries ne suffit pas.

    La présence n’est pas la puissance.

    La puissance commence lorsque cette présence devient capacité d’orientation. Lorsqu’elle impose un agenda. Lorsqu’elle oblige les autres à répondre. Lorsqu’elle transforme une exigence morale en contrainte politique. Lorsqu’elle fixe des lignes rouges crédibles. Lorsqu’elle sait dire non, mais aussi quoi faire après le non. Lorsqu’elle ne se contente pas d’attendre les circonstances extérieures, mais construit une stratégie intérieure.

    C’est là que se joue la différence entre un camp qui a raison et un camp qui peut gouverner.

    Gouverner ne signifie pas seulement occuper des fonctions. Gouverner signifie produire une direction. Gouverner signifie assumer des choix. Gouverner signifie accepter que la souveraineté ne soit pas seulement un mot fédérateur, mais une ligne de conflit. Gouverner signifie parfois refuser des arrangements qui donnent l’illusion de la stabilité tout en prolongeant la confiscation.

    Les souverainistes ne peuvent plus seulement demander à l’État d’agir comme s’ils n’en étaient pas partie prenante.

    S’ils sont dans les institutions, ils doivent y introduire une méthode. S’ils participent au pouvoir, ils doivent y introduire une exigence. S’ils revendiquent la souveraineté, ils doivent montrer comment elle se reconquiert concrètement.

    Le passage décisif est là : ne plus accumuler des positions, mais construire une capacité.

    Une cause juste ne vaut politiquement que lorsqu’elle cesse d’être seulement défendue pour devenir organisée, orientée et capable de contraindre le cours des choses.

    Conclusion

    Le camp souverainiste n’a pas manqué de diagnostics. Il n’a pas manqué de déclarations. Il n’a pas manqué de principes. Il n’a pas manqué d’occasions de dire qu’il avait raison.

    Mais avoir raison ne suffit plus.

    Répéter qu’on a raison ne suffit plus davantage.

    L’accumulation n’est pas la puissance.

    Elle peut occuper l’espace public, rassurer les convaincus, entretenir une identité politique et donner le sentiment d’un mouvement. Mais elle ne suffit pas à refaire de l’État le centre réel de la décision nationale.

    Ce qui manque encore, c’est la conversion politique : passer du diagnostic à la méthode, de la présence au rapport de force, de la parole juste à l’autorité effective.

    C’est cette conversion qui dira si le souverainisme libanais peut devenir autre chose qu’une vérité répétée : une force capable de restaurer l’État.

  • La souveraineté ne se proclame pas

    La souveraineté ne se proclame pas

    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.

    Le message publié par le ministre libanais des Affaires étrangères, Youssef Raggi, à la suite de son intervention au Sénat français mérite d’être pris au sérieux. Non parce qu’il serait faux dans ses principes, mais parce qu’il révèle une tension centrale de la séquence libanaise actuelle : l’écart entre la souveraineté proclamée et la souveraineté exercée.

    Dans ce message, Youssef Raggi affirme que le Liban aurait « fait son choix », qu’il n’y aurait plus de retour à une double autorité, qu’il n’y aurait plus de place pour des armes en dehors de la légitimité de l’État ni pour des décisions prises en dehors de ses institutions. Il ajoute que la décision de mettre fin à la présence militaire du Hezbollah serait une décision souveraine libanaise, précédant l’accord-cadre et ouvrant la voie à une situation où les décisions relatives à la guerre, à la paix et à la politique étrangère relèveraient désormais exclusivement de l’État libanais.

    C’est précisément ce « désormais » qui doit être interrogé.

    Affirmer que la souveraineté est indivisible est juste. Dire que la décision nationale ne se délègue pas est nécessaire. Rappeler que le monopole de la force légitime appartient à l’État est indispensable. Soutenir que la présence militaire du Hezbollah doit prendre fin relève d’une exigence nationale élémentaire.

    Mais plus les principes sont justes, plus ils obligent ceux qui les prononcent.

    Car il y a une différence majeure entre dire ce que l’État libanais doit redevenir et laisser croire qu’il l’est déjà. Il y a une différence entre formuler un choix politique et présenter ce choix comme une réalité accomplie. Il y a une différence entre parler au nom de la souveraineté et exercer réellement les attributs de cette souveraineté.

    Le Liban n’a pas seulement besoin de mots justes. Il a besoin d’une souveraineté vérifiable.

    Les bons mots ne font pas encore l’État

    Le discours souverainiste a une force. Il remet les mots à leur place. Il rappelle que l’État ne peut pas être un décor, que la Constitution ne peut pas être un simple texte d’apparat, que l’armée ne peut pas être une force parmi d’autres, que la décision de guerre et de paix ne peut pas être partagée entre les institutions officielles et une organisation armée autonome.

    De ce point de vue, les mots employés par Youssef Raggi sont importants.

    Ils rompent avec une partie du langage libanais habituel, fait d’euphémismes, de prudences, de compromis verbaux et de formules destinées à ne jamais nommer directement le problème. Ils disent que la souveraineté ne se divise pas. Ils disent que la décision ne se délègue pas. Ils disent que le monopole de la force appartient à l’État. Ils disent que la présence militaire du Hezbollah doit prendre fin.

    Mais les bons mots ne font pas encore l’État.

    Une souveraineté vérifiable, ce n’est pas seulement un discours prononcé dans une enceinte prestigieuse. Ce n’est pas seulement une formule forte devant des partenaires étrangers. Ce n’est pas seulement une déclaration affirmant que l’État doit retrouver son autorité.

    Une souveraineté vérifiable, c’est une décision de guerre et de paix qu’aucune organisation armée ne peut prendre à la place de l’État.

    C’est une armée nationale qui exerce seule l’autorité légitime sur tout le territoire.

    C’est une administration qui n’est pas pénétrée, contournée ou neutralisée par des réseaux partisans armés.

    C’est un gouvernement qui ne se contente pas de dire que la décision est nationale, mais qui montre comment il entend récupérer les leviers encore confisqués.

    C’est un pouvoir qui ne parle pas seulement de monopole de la force, mais qui expose le calendrier, les moyens, les obstacles et les responsabilités permettant de reconstruire ce monopole.

    C’est là que commence la difficulté. Le discours peut exprimer une volonté. Il peut rassurer des partenaires. Il peut donner une image d’État. Il peut inscrire le Liban dans une grammaire souveraine. Mais il ne doit pas transformer le souhaitable en accompli.

    Dire que la décision nationale ne se délègue pas est une phrase nécessaire. Encore faut-il que l’État redevienne effectivement le lieu où cette décision se prend.

    L’objectif ne doit pas être confondu avec le constat

    Le problème n’est pas de dire que le Liban veut redevenir un État pleinement souverain. Le problème commence lorsque l’on parle comme si cette souveraineté était déjà restaurée, ou comme si son retour était seulement une question de volonté déclarée.

    Si la décision de guerre et de paix appartient déjà pleinement à l’État, pourquoi faut-il encore mettre fin à la présence militaire du Hezbollah ?

    Si le monopole de la force légitime appartient déjà réellement aux institutions, pourquoi l’armée doit-elle encore étendre son autorité sur tout le territoire ?

    Si la souveraineté est déjà effective, pourquoi la question du Sud, du retrait israélien, de la FINUL, des garanties américaines, des médiations diplomatiques et des équilibres régionaux demeure-t-elle aussi centrale ?

    Ces questions ne visent pas à nier l’importance du discours tenu au Sénat. Elles visent à empêcher qu’il se transforme en discours performatif : dire l’État pour donner l’impression que l’État est déjà revenu.

    Or l’État ne revient pas par la phrase. Il revient par l’autorité.

    Il revient lorsque les institutions décident réellement.

    Il revient lorsque l’armée exerce réellement.

    Il revient lorsque les armes hors État cessent réellement d’imposer leur veto.

    Il revient lorsque les décisions stratégiques ne dépendent plus d’un rapport de force extraconstitutionnel.

    Il revient lorsque la souveraineté cesse d’être une déclaration devant les partenaires étrangers pour devenir une pratique intérieure.

    La souveraineté ne se mesure donc pas à l’intensité d’une formule. Elle se mesure à la capacité de l’État à imposer cette formule au réel.

    Le risque d’un vocabulaire destiné à rassurer

    Un discours diplomatique a toujours plusieurs destinataires. Il parle au pays. Il parle aux partenaires. Il parle aux puissances qui observent. Il parle aussi aux bailleurs, aux institutions internationales, aux alliés potentiels et aux adversaires.

    Dans ce cadre, il est compréhensible qu’un ministre libanais veuille présenter un État décidé, cohérent, engagé dans la restauration de son autorité. Il est compréhensible qu’il affirme que le désarmement du Hezbollah relève d’une volonté libanaise, et non d’une injonction extérieure. Il est compréhensible qu’il refuse de donner l’image d’un Liban qui n’agirait que sous pression étrangère.

    Il vaut mieux cela que l’inverse.

    Mais il y a un danger : que le discours souverainiste devienne un langage diplomatique destiné à rassurer Paris, Washington ou les partenaires internationaux, sans produire encore le rapport de force intérieur qui rendrait cette souveraineté effective.

    Le Liban a trop souvent vécu de formules destinées à masquer l’écart entre l’État officiel et le pouvoir réel. Il a trop souvent appelé consensus ce qui était blocage, équilibre ce qui était paralysie, coexistence ce qui était renoncement, stabilité ce qui était soumission à un rapport de force.

    Il ne faudrait pas que la souveraineté devienne à son tour une formule de communication.

    Si le gouvernement affirme que la décision nationale ne se délègue pas, alors il doit dire comment il empêchera qu’elle soit encore déléguée de fait.

    S’il affirme que le monopole de la force appartient à l’État, alors il doit dire comment ce monopole sera reconstruit.

    S’il affirme que la présence militaire du Hezbollah doit prendre fin, alors il doit dire selon quelle stratégie, avec quel calendrier, sous quelle autorité, avec quelles garanties nationales et avec quelle responsabilité gouvernementale.

    Sans cela, le discours reste juste, mais suspendu.

    La souveraineté a besoin de preuves

    La souveraineté a besoin de preuves.

    Elle a besoin de décisions gouvernementales qui ne reculent pas devant les rapports de force. Elle a besoin d’une armée renforcée, mandatée, protégée politiquement et placée au centre de la restauration de l’autorité publique. Elle a besoin d’une administration libérée des influences parallèles. Elle a besoin d’une justice capable de traiter les violations de la souveraineté comme autre chose que des sujets sensibles. Elle a besoin d’une diplomatie qui parle au nom de l’État, non au nom d’un équilibre de prudence entre l’État et ceux qui le contournent.

    Elle a aussi besoin de clarté.

    Qui empêche l’État d’exercer pleinement son autorité ?

    Qui bloque la récupération de la décision nationale ?

    Qui refuse que l’armée soit le seul instrument légitime de la force ?

    Qui maintient une logique de guerre et de paix étrangère aux institutions ?

    Le discours souverainiste de pouvoir ne peut pas rester dans l’abstraction. Il doit nommer les obstacles. Il doit dire où se situe le blocage. Il doit exposer les contradictions. Il doit accepter que la souveraineté ait un prix politique.

    Sinon, il rejoint le manquement déjà observé dans cette série : avoir raison sur le fond, mais ne pas transformer cette raison en méthode d’État.

    C’est ici que les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir sont attendues. Non dans la simple capacité à prononcer les mots de l’État, mais dans la capacité à produire les conditions de son retour effectif. Non dans la dénonciation générale de l’anomalie, mais dans la construction d’un chemin politique, institutionnel et militaire permettant de la lever.

    La souveraineté ne peut pas rester un horizon diplomatique. Elle doit devenir un programme d’autorité.

    Dire la souveraineté ne suffit plus

    Il faut saluer les principes lorsqu’ils sont justes. Et ceux affirmés par Youssef Raggi le sont largement. Oui, la souveraineté est indivisible. Oui, la décision nationale ne doit pas se déléguer. Oui, le monopole de la force légitime doit appartenir à l’État. Oui, la présence militaire du Hezbollah est incompatible avec une République pleinement souveraine.

    Mais justement : ces principes obligent.

    Ils obligent à ne pas confondre l’objectif avec le résultat.

    Ils obligent à ne pas transformer une volonté nationale en réalité déclarée.

    Ils obligent à ne pas rassurer l’étranger plus vite qu’on ne reconstruit l’État.

    Ils obligent à mesurer la souveraineté non à la qualité des mots, mais à la force des actes.

    Le Liban n’a pas seulement besoin que ses ministres parlent comme des souverainistes devant les partenaires étrangers. Il a besoin que ses gouvernants exercent la souveraineté à l’intérieur du pays.

    Car la souveraineté ne se proclame pas accomplie.

    Elle se vérifie.

    Elle se reconquiert.

    Et elle commence lorsque les mots de l’État cessent d’être un horizon diplomatique pour devenir une autorité réelle.

    Crédit photo : compte X de Youssef Raggi.

  • Quatre jours de deuil… mais pour quel ami du Liban ?

    Quatre jours de deuil… mais pour quel ami du Liban ?



    Le gouvernement libanais a décrété le deuil officiel du dimanche 12 au mercredi 15 juillet inclus, à la suite du décès de l’émir père du Qatar, cheikh Hamad ben Khalifa Al Thani. Les drapeaux ont été mis en berne dans les administrations, les institutions publiques et les municipalités, tandis que les programmes des radios et des télévisions devaient être adaptés. La note officielle l’a présenté comme un « grand ami du Liban ».

    Présenter ses condoléances au Qatar, à son peuple et à la famille du défunt relève naturellement du devoir diplomatique et de la courtoisie humaine. Il ne s’agit pas davantage de juger un homme après sa mort ni de nier ce qu’il a accompli pour son propre pays. Cheikh Hamad fut incontestablement un dirigeant important pour le Qatar. Sous son règne, l’émirat est devenu une puissance diplomatique, économique et médiatique dont l’influence dépasse largement son poids géographique et démographique.

    Mais le deuil officiel n’est pas une simple expression de compassion personnelle. Il constitue une décision politique prise au nom de l’État libanais. Mettre le drapeau national en berne n’équivaut pas à adresser un message privé de condoléances : c’est accorder un hommage national.

    Dès lors, une question légitime se pose : pourquoi maintenir cet hommage du dimanche au mercredi inclus ? Et pourquoi consacrer officiellement l’image d’un « grand ami du Liban », sans examiner ce que sa politique a réellement produit pour la souveraineté libanaise ?

    La question n’est pas de savoir si cheikh Hamad fut un grand dirigeant pour le Qatar. Elle est de savoir s’il fut réellement un grand ami de l’État libanais.

    Une réussite qatarie ne signifie pas nécessairement un bénéfice libanais

    Le Qatar a construit une part essentielle de son influence sur la médiation, la puissance financière, les investissements, les médias et sa capacité à dialoguer simultanément avec des États, des organisations politiques et des groupes armés.

    Cette politique a remarquablement servi les intérêts du Qatar. Elle lui a permis de devenir un intermédiaire recherché dans les crises régionales et internationales, y compris lorsque les autres puissances ne souhaitaient pas traiter directement avec certains acteurs non étatiques.

    Mais l’efficacité d’un médiateur au service de son propre pays ne garantit pas que les compromis qu’il patronne servent la souveraineté des États concernés.

    Un médiateur cherche souvent à faire cesser une crise. Pour y parvenir, il peut être tenté de consacrer le rapport de force existant, même lorsque ce rapport de force repose sur des armes illégales et sur l’affaiblissement des institutions.

    C’est précisément ce qui s’est produit au Liban avec l’accord de Doha de mai 2008.

    L’accord de Doha a récompensé les effets de la force armée

    L’accord de Doha est intervenu après les événements du 7 mai 2008, lorsque le Hezbollah et ses alliés ont utilisé leurs armes à l’intérieur du pays en réaction à des décisions prises par le gouvernement libanais.

    Au lieu que cette crise se conclue par un rétablissement de l’autorité de l’État, l’opposition dirigée par le Hezbollah a obtenu onze ministres sur trente au sein du gouvernement, soit la capacité politique de bloquer les grandes décisions.

    La question des armes, elle, fut repoussée à un dialogue ultérieur sans mécanisme contraignant.

    Le texte de Doha affirmait certes que les armes et la violence ne devaient pas être utilisées pour obtenir des gains politiques. Mais toute la contradiction se trouve là : cet engagement fut pris dans un accord négocié après que l’emploi des armes eut précisément permis d’arracher des gains politiques.

    L’accord n’a pas déclaré officiellement que la souveraineté libanaise était remise au Hezbollah. Il a néanmoins transformé une partie des résultats imposés par les armes en avantages institutionnels.

    Il a arrêté l’affrontement dans la rue, sans supprimer sa cause.

    Il a condamné l’usage des armes dans son texte, sans retirer à leur détenteur la capacité de les utiliser.

    Il a invoqué l’autorité de l’État, tout en accordant au parti armé un pouvoir supplémentaire pour paralyser ses institutions.

    L’accord de Doha ne fut donc pas une victoire de l’État. Il fut un compromis entre l’État et celui qui s’était retourné contre lui avec ses armes, au détriment de ceux qui n’avaient ni milice ni arsenal pour imposer leurs revendications.

    Les Qataris peuvent légitimement considérer cet accord comme une réussite diplomatique ayant évité, à court terme, une nouvelle guerre civile. Les Libanais ont tout autant le droit d’en voir l’autre face : la paix immédiate fut achetée au prix d’un recul durable de la souveraineté.

    Le paradoxe de Rome

    La décision de deuil est intervenue au moment où une délégation libanaise se préparait à participer à des discussions à Rome concernant la sécurité du pays, l’application des accords et, en définitive, sa souveraineté.

    L’État ne cesse évidemment pas de fonctionner pendant un deuil officiel. Les administrations restent ouvertes, l’économie poursuit son activité et les médias continuent de couvrir l’actualité et les négociations. Seuls les programmes de divertissement sont généralement modifiés.

    Mais c’est précisément ce qui rend la situation politiquement frappante.

    Alors que le Liban négocie à Rome au nom de son autorité et de sa souveraineté, son drapeau demeure en berne en hommage à celui qui parraina un accord ayant consacré les effets politiques des armes au sein de ses institutions.

    L’État continue de travailler normalement. Seul le symbole de sa souveraineté est appelé à s’incliner.

    Reconstruire les pierres ou reconstruire l’État ?

    Le rôle du Qatar dans la reconstruction de plusieurs villes et villages après la guerre de 2006 est également souvent invoqué pour justifier la gratitude libanaise.

    Il serait injuste de nier la valeur humaine de l’aide apportée aux familles dont les maisons avaient été détruites. Les habitants ne doivent évidemment pas être abandonnés sous les décombres pour des décisions militaires qu’ils n’ont pas tous prises.

    Mais la reconstruction matérielle ne peut remplacer la construction de l’État.

    Lorsqu’une milice prend seule la décision de la guerre, que cette guerre détruit des villes et des villages, puis que des États étrangers financent leur reconstruction tandis que la milice conserve ses armes et son pouvoir de décider d’un nouveau conflit, les Libanais et les donateurs assument les coûts pendant que le détenteur des armes conserve les bénéfices politiques et symboliques.

    Les bâtiments sont reconstruits, mais le mécanisme qui a conduit à leur destruction demeure intact.

    Le Hezbollah peut alors affirmer à son environnement : nous avons combattu pour vous, nous avons résisté, puis vos maisons ont été reconstruites. La reconstruction devient ainsi, parfois malgré l’intention des donateurs, une forme d’assurance couvrant la prochaine aventure militaire.

    Il ne s’agit pas de punir les populations ni de leur refuser une aide indispensable. Il s’agit de comprendre que la véritable solidarité ne consiste pas seulement à reconstruire des murs. Elle doit également empêcher que ces murs soient à nouveau détruits.

    L’aide à la reconstruction doit donc aller de pair avec le rétablissement de l’autorité de l’État, le monopole légal des armes et la restitution au gouvernement du pouvoir exclusif de décider de la guerre et de la paix.

    Reconstruire avant de restaurer la souveraineté ne prévient pas la guerre suivante. Cela efface une partie du coût de la guerre précédente pour celui qui en a pris la décision.

    Les condoléances ne sont pas un hommage politique obligatoire

    Personne ne conteste le droit du Qatar de célébrer la mémoire d’un dirigeant qui a considérablement renforcé son pays. Personne ne conteste non plus le devoir du Liban de présenter ses condoléances à un État ami.

    Et nul ne prétend juger l’homme devant Dieu. Ce jugement n’appartient qu’à Dieu.

    Mais le Libanais n’est pas tenu d’évaluer un dirigeant étranger uniquement à travers ce qu’il a accompli pour son propre pays. Il a le droit de l’évaluer à travers les conséquences de ses choix pour le Liban.

    De ce point de vue, qualifier sans réserve le parrain de l’accord de Doha de « grand ami du Liban » est pour le moins discutable.

    Il fut l’ami d’un compromis ayant momentanément interrompu les affrontements. Mais il fut également le parrain d’un accord ayant transformé la supériorité armée du Hezbollah en avantage politique, sans lui retirer ses armes ni rendre pleinement à l’État sa décision.

    Un deuil maintenu du dimanche au mercredi inclus pour un ancien émir étranger ne constitue pas une simple formalité protocolaire. Il représente un choix politique et un message diplomatique appuyé.

    Les condoléances sont un devoir. Le respect dû aux morts est un devoir. Mais maintenir le drapeau libanais en berne jusqu’au mercredi et présenter comme un « grand ami du Liban » celui qui parraina une telle concession n’est pas une obligation morale.

    C’est une décision politique. Et toute décision politique prise au nom des Libanais peut être discutée, contestée et refusée.

    Car le véritable ami du Liban est celui qui l’aide à construire son État, et non seulement à reconstruire ses pierres tandis que la décision de guerre demeure hors de ses institutions.

  • Quel Liban veulent-ils reconstruire ?

    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.

    Les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir ont souvent raison lorsqu’elles dénoncent les armes hors État, l’alignement sur l’Iran, la confiscation de la décision nationale et l’effacement progressif de l’autorité publique. Elles ont raison de rappeler qu’aucun pays ne peut vivre durablement si la guerre, la paix, la sécurité et la diplomatie échappent à ses institutions légitimes. Elles ont raison de dire qu’un État ne peut pas coexister avec une force armée autonome qui décide au-dessus de lui.

    Mais un projet politique ne peut pas vivre seulement de refus.

    Il ne suffit pas de dire non à l’anomalie Hezbollah. Il faut dire oui à un Liban possible. Il ne suffit pas de dénoncer la confiscation de l’État. Il faut expliquer ce que l’on veut reconstruire une fois cette confiscation levée. Il ne suffit pas de répéter que la souveraineté est nécessaire. Il faut montrer quel avenir cette souveraineté rend possible pour les Libanais.

    C’est peut-être l’un des manquements les plus profonds du souverainisme de pouvoir : il sait souvent désigner ce qui empêche le Liban d’exister pleinement, mais il dit moins clairement quel Liban il veut faire advenir.

    Or une cause politique ne rassemble pas seulement par l’adversaire qu’elle désigne. Elle rassemble par l’avenir qu’elle rend possible.

    Savoir refuser ne suffit pas

    Le refus souverainiste est nécessaire. Il est même fondateur.

    Non aux armes hors État.
    Non à la guerre décidée en dehors des institutions.
    Non à la diplomatie confisquée.
    Non à l’État parallèle.
    Non à l’alignement stratégique sur l’Iran.
    Non à toute force qui prétend décider pour le Liban à la place du Liban.

    Sans ce refus clair, il n’y a pas de souveraineté possible. Un État qui ne possède plus le monopole de la décision nationale devient une apparence d’État. Il peut avoir un président, un gouvernement, un Parlement, des administrations, des drapeaux, des cérémonies et des communiqués. Mais si la décision stratégique lui échappe, sa souveraineté est amputée.

    Pourtant, le refus ne suffit pas.

    Le refus désigne l’obstacle ; il ne dessine pas encore l’horizon. Il dit ce qu’il faut arrêter ; il ne dit pas toujours ce qu’il faut construire. Il nomme l’anomalie ; il ne formule pas encore le projet national capable de rassembler au-delà du camp déjà convaincu.

    C’est là que le souverainisme de pouvoir doit franchir une étape. Il ne peut pas rester seulement le camp du diagnostic. Il doit devenir le camp de la reconstruction.

    Car la souveraineté ne peut pas être seulement une réponse à la milice. Elle doit être une réponse au pays.

    Elle doit dire aux Libanais pourquoi l’État vaut mieux que les parrains. Pourquoi la loi vaut mieux que les protections particulières. Pourquoi l’armée nationale vaut mieux que les armes partisanes. Pourquoi la décision commune vaut mieux que les stratégies régionales. Pourquoi la liberté politique vaut mieux que la sécurité offerte par une force qui finit toujours par réclamer l’obéissance.

    Le souverainisme doit donc passer du “contre” au “pour”. Contre les armes hors État, oui. Contre l’ingérence iranienne, oui. Contre la décision de guerre confisquée, oui. Mais pour quel État ? Pour quelle société ? Pour quelle vie commune ? Pour quelle économie ? Pour quelle place de chaque composante dans le Liban de demain ?

    Le Liban d’après ne peut pas être un retour en arrière

    Dire “nous voulons l’État” ne suffit pas. Encore faut-il dire de quel État il s’agit.

    S’agit-il de revenir au Liban d’avant-guerre ? À l’esprit de 1943 ? À l’équilibre de Taëf ? À une République centralisée restaurée ? À une décentralisation élargie ? À une neutralité active ? À une formule fédérale, demain peut-être, si elle est pensée librement et non sous la contrainte ? À un Liban plus arabe, plus méditerranéen, plus libéral, plus social, plus enraciné dans ses communautés et plus exigeant dans son autorité commune ?

    Ces questions ne peuvent pas rester dans le brouillard.

    Le Liban d’après ne peut pas être présenté comme un retour abstrait à une période idéalisée. Le Liban historique a produit de grandes choses : une liberté rare dans la région, une créativité culturelle, une économie d’initiative, une presse vivante, un pluralisme religieux et social, une capacité d’ouverture qui faisait du pays un espace de rencontre plutôt qu’un simple territoire. Tout cela mérite d’être sauvé.

    Mais le même Liban a aussi porté ses fragilités : faiblesse chronique de l’État, clientélisme, féodalités politiques, confusion entre communauté et clientèle, impunité, dépendance aux parrains extérieurs, abandon des régions, économie de rente, incapacité à intégrer toutes les composantes dans un récit réellement commun.

    Reconstruire le Liban ne consiste donc pas à revenir en arrière. Cela consiste à sauver ce qui mérite de l’être, tout en corrigeant ce qui a rendu l’effondrement possible.

    Le souverainisme sérieux ne peut pas être nostalgique. Il doit être refondateur.

    Il doit garder du Liban historique son amour de la liberté, son pluralisme, son ouverture, sa vocation culturelle, sa profondeur orientale et méditerranéenne, sa place singulière des communautés, son économie d’initiative et sa capacité à produire du lien entre des mondes différents.

    Mais il doit aussi corriger ce qui l’a rendu vulnérable : l’État trop faible, les institutions trop facilement contournées, les compromis trop souvent transformés en renoncements, l’administration trop perméable aux clientèles, la justice trop dépendante des équilibres politiques, la souveraineté trop souvent négociée avec ceux qui la contestent.

    Le Liban à reconstruire ne doit pas être le musée d’une grandeur perdue. Il doit être la transformation politique de ce que le Liban avait de meilleur.

    La place des chiites dans le Liban souverain

    Un projet souverainiste qui ne dit pas clairement quelle place il donne aux chiites dans le Liban d’après laisse au Hezbollah le monopole de leur représentation symbolique.

    C’est un point décisif.

    Distinguer la communauté chiite du Hezbollah ne peut pas être seulement une formule de prudence. Cela doit devenir une proposition politique réelle. Il ne suffit pas de dire : “nous ne confondons pas les chiites avec le Hezbollah”. Il faut dire quelle place les chiites auront dans le Liban souverain que l’on prétend reconstruire.

    Cette place doit être entière.

    Entière dans l’État.
    Entière dans l’armée.
    Entière dans l’administration.
    Entière dans l’économie.
    Entière dans les régions.
    Entière dans la mémoire nationale.
    Entière dans la décision commune.

    Le problème n’est pas une communauté. Le problème est une arme autonome, une décision militaire extraconstitutionnelle, un lien organique avec une puissance étrangère et une domination exercée sur l’État commun. Un souverainisme sérieux doit le répéter avec précision : le Liban ne se reconstruira pas contre les chiites. Il se reconstruira contre la confiscation de leur représentation par une force armée.

    Le Hezbollah prospère sur une peur : celle de convaincre les chiites qu’après lui viendrait leur marginalisation, leur humiliation ou leur mise à l’écart. Cette peur ne peut pas être combattue seulement par des slogans. Elle doit être combattue par une offre nationale crédible.

    Désarmer le Hezbollah ne peut pas signifier désarmer politiquement les chiites. Cela doit signifier leur retour entier dans l’État commun.

    Le Liban souverain doit donc dire aux chiites : vous n’avez pas besoin d’une milice pour être respectés. Vous n’avez pas besoin d’un lien organique avec l’Iran pour être protégés. Vous n’avez pas besoin d’une décision militaire autonome pour exister comme composante centrale du pays. Votre sécurité ne doit pas dépendre d’un parti armé ; elle doit dépendre de l’État que vous contribuez à diriger avec les autres.

    C’est là que le récit souverainiste devient vraiment national. Tant qu’il ne parle qu’aux adversaires du Hezbollah, il reste partiel. Lorsqu’il parle aussi à ceux que le Hezbollah prétend représenter, il commence à devenir une alternative.

    Un récit national doit parler à toutes les composantes

    La question ne concerne pas seulement les chiites. Elle concerne l’ensemble des composantes libanaises.

    Les chrétiens veulent savoir s’ils auront encore une sécurité, une liberté culturelle, une présence politique réelle et un avenir dans le pays. Ils ne veulent pas être réduits à un décor patrimonial, à une survivance folklorique ou à une minorité tolérée dans un système qui les dépasse. Ils veulent savoir si le Liban restera un pays où leur liberté a un sens politique.

    Les sunnites veulent savoir quelle place ils auront dans un Liban qui ne soit ni capturé par l’Iran, ni réduit à une variable arabe, ni abandonné à l’émigration ou à l’effacement. Ils doivent pouvoir retrouver une centralité nationale sans dépendre d’un parrain extérieur ou d’un équilibre régional instable.

    Les druzes veulent préserver leur rôle, leurs montagnes, leur autonomie historique, leur capacité de médiation et leur place dans les équilibres du pays. Ils ne peuvent pas être considérés comme une simple composante d’appoint dans des majorités fabriquées ailleurs.

    Les Syriaques, les Arméniens et les autres composantes doivent être pleinement intégrés dans la vision nationale. Ils ne sont pas des notes de bas de page. Ils portent des mémoires, des langues, des blessures, des enracinements, des contributions culturelles et politiques qui appartiennent à l’identité libanaise.

    Le récit souverainiste ne peut donc pas être seulement institutionnel. Il doit être existentiel.

    Il doit répondre à des questions simples : qui est chez lui au Liban ? Qui est protégé par l’État ? Qui a sa place dans le récit national ? Qui participe à la décision commune ? Qui peut vivre sans chercher un parrain extérieur ?

    Un récit national n’est pas un communiqué sur la coexistence. C’est une promesse concrète faite à chacun qu’il n’aura plus besoin d’un protecteur extérieur pour vivre dans son propre pays.

    Le Liban ne sera pas reconstruit par une addition de peurs communautaires. Il doit être reconstruit autour d’un pacte de sécurité, de liberté et de responsabilité.

    Sécurité, pour que personne n’ait besoin d’une milice, d’un quartier fermé ou d’un protecteur étranger.
    Liberté, pour que chaque composante puisse vivre sa culture, sa foi, sa mémoire et sa présence sans domination.
    Responsabilité, pour que personne ne puisse réclamer les droits de la participation nationale tout en refusant les devoirs de l’État commun.

    La souveraineté doit parler à la vie concrète

    Un projet souverainiste ne peut pas rester suspendu dans l’abstraction institutionnelle. Les Libanais ne vivent pas seulement une crise de souveraineté. Ils vivent aussi une crise de survie, d’appauvrissement, de déclassement, d’humiliation et d’émigration des jeunes.

    Un citoyen qui n’a plus d’électricité stable, qui ne peut plus soigner ses parents, qui voit partir ses enfants, qui perd son salaire, qui ne croit plus à l’école, à l’hôpital, à la justice ou à la monnaie, ne peut pas être mobilisé durablement par un discours uniquement institutionnel.

    La souveraineté doit donc être reliée à la vie quotidienne.

    Elle doit signifier quelque chose de concret : sécurité, justice, services publics, école, hôpital, travail, monnaie, frontières, administration, avenir pour les jeunes, retour possible de ceux qui sont partis.

    Un peuple qui cherche du pain, une école, un hôpital et un avenir pour ses enfants ne peut pas être mobilisé seulement par un discours sur les institutions.

    Cela ne veut pas dire que la souveraineté serait secondaire. Au contraire. Sans souveraineté, il n’y a pas de politique économique cohérente, pas de sécurité durable, pas de justice indépendante, pas de frontières sérieuses, pas de réforme réelle, pas de confiance internationale, pas de retour possible de l’investissement, pas de reconstruction nationale.

    Mais il faut le montrer.

    Il faut expliquer que l’État souverain n’est pas seulement celui qui décide de la guerre et de la paix. C’est aussi celui qui protège la dignité concrète des citoyens. Celui qui empêche qu’une famille soit ruinée par une hospitalisation. Celui qui garantit une école digne. Celui qui assure une justice moins dépendante des puissants. Celui qui permet aux jeunes d’imaginer une vie ailleurs que dans l’exil. Celui qui rend possible une économie de travail au lieu d’une économie de survie.

    Le souverainisme ne peut pas parler seulement au citoyen inquiet pour la nation. Il doit parler au citoyen épuisé dans sa vie quotidienne.

    Sinon, il reste juste, mais lointain.

    Du camp du refus au camp de la reconstruction

    Les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir doivent sortir d’une contradiction. Elles parlent souvent comme le camp du refus, alors qu’elles devraient devenir le camp de la reconstruction.

    Refuser l’anomalie Hezbollah est indispensable. Refuser l’ingérence iranienne est indispensable. Refuser la guerre hors État est indispensable. Refuser la confiscation de la décision nationale est indispensable. Mais ce refus doit ouvrir sur une vision.

    Quel Liban après les armes ?
    Quel État après la milice ?
    Quelle place pour les chiites après la confiscation de leur représentation ?
    Quelle sécurité pour les chrétiens ?
    Quelle dignité pour les sunnites ?
    Quelle garantie pour les druzes ?
    Quelle reconnaissance pour les Syriaques, les Arméniens et les autres composantes ?
    Quelle économie pour les jeunes ?
    Quelle justice après l’impunité ?
    Quelle neutralité, quelle diplomatie, quelle relation avec le monde arabe, l’Occident, la Méditerranée, Israël et la Syrie ?

    Tant que ces questions restent floues, le souverainisme demeure incomplet. Il peut avoir raison contre l’anomalie. Il ne produit pas encore l’adhésion nationale nécessaire à la reconstruction.

    La souveraineté ne peut pas être seulement la fin d’une domination. Elle doit être le début d’un projet.

    Elle doit dire à chaque Libanais : l’État que nous voulons ne sera pas l’État d’un camp contre un autre, ni l’État d’une revanche communautaire, ni l’État d’un retour nostalgique, ni l’État d’une façade institutionnelle. Il doit être l’État commun, celui qui protège, arbitre, décide, sanctionne, répare et rend possible une vie nationale digne.

    Avoir raison contre l’anomalie armée ne suffit pas à faire naître un Liban nouveau.

    Il faut dire quel Liban vient après cette domination.

    Car un pays ne se reconstruit pas seulement contre ce qui l’a détruit.

    Il se reconstruit autour de ce qu’il veut redevenir.

  • 14 juillet : la République peut-elle regarder la Révolution en face ?

    14 juillet : la République peut-elle regarder la Révolution en face ?



    On peut être républicain sans transformer la Révolution française en objet sacré. Célébrer les principes de 1789 n’interdit pas de regarder les violences commises en leur nom, ni de reconnaître enfin pleinement ceux que le récit des vainqueurs a longtemps relégués dans le mauvais camp de l’Histoire.

    Il existe une manière fragile d’aimer un régime politique : vouloir l’innocenter de tout. Et une manière plus adulte : distinguer ce qu’on lui doit de ce que rien ne saurait justifier.

    Ce texte n’est ni un plaidoyer pour la monarchie ni un réquisitoire contre la République. La République est aujourd’hui notre bien commun. Elle ne dépend plus, pour être légitime, de l’approbation rétrospective de chaque décision prise par les révolutionnaires entre 1789 et 1794.

    On peut reconnaître l’abolition des privilèges, l’égalité devant la loi, la souveraineté nationale et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, sans considérer pour autant que la Terreur, les tribunaux d’exception, la déchristianisation ou la répression de la Vendée furent les étapes inévitables d’une marche lumineuse vers le progrès.

    La République n’a pas besoin d’une naissance immaculée. Mais elle devrait être assez sûre d’elle-même pour ne plus avoir besoin d’un récit innocent.

    À l’occasion du 14 juillet, la question mérite donc d’être posée : la France a-t-elle réellement regardé en face toute la violence de sa Révolution ?

    Une fête nationale à double fond

    Le 14 juillet ne commémore pas une histoire aussi simple que le laisse entendre l’expression courante de « prise de la Bastille ».

    Lorsque la IIIᵉ République adopta en 1880 le 14 juillet comme fête nationale, la loi ne précisa aucune année. La date permettait de réunir deux événements très différents : la prise de la Bastille du 14 juillet 1789 et la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790. Les républicains les plus ardents retenaient la victoire populaire sur l’arbitraire ; les plus modérés pouvaient se reconnaître dans une journée d’unité nationale autour de la Nation, de la loi et encore du roi.

    Cette ambiguïté n’était pas une maladresse. Elle était une sagesse.

    Le 14 juillet 1789 fut une journée insurrectionnelle et sanglante. Une centaine de Parisiens furent tués. Après la reddition de la Bastille, son gouverneur, Bernard-René de Launay, fut massacré et décapité. Le prévôt des marchands Jacques de Flesselles fut également assassiné. Leurs têtes furent promenées au bout de piques dans les rues de Paris.

    Le 14 juillet 1790 proposait une autre image : celle d’un pays qui cherchait à passer de la révolte à l’unité. Une messe fut célébrée au Champ-de-Mars ; La Fayette, les députés et Louis XVI prêtèrent serment à la Nation, à la loi et à la Constitution. La Révolution n’avait pas encore aboli la monarchie. Elle prétendait encore réconcilier le pays plutôt que désigner ceux qui devraient en être retranchés.

    La République a donc choisi une date à double fond : l’insurrection et la Fédération, la rupture et la réconciliation, la violence et l’espoir d’une unité retrouvée.

    Nous avons conservé la fête. Mais peut-être avons-nous progressivement oublié l’avertissement contenu dans ce double héritage.

    1789 n’absout pas 1793

    La Révolution française n’est pas un bloc.

    Il est aussi simpliste de la réduire à la guillotine que de la présenter comme le déroulement presque pur et nécessaire des principes de 1789. Elle fut une succession de moments, de forces contradictoires, d’espérances, de peurs, de guerres et de radicalisations.

    Mais cette complexité ne doit pas devenir un refuge commode.

    La Déclaration des droits de l’homme ne saurait servir de certificat d’innocence à tous ceux qui agirent ensuite au nom de la Révolution. Entre l’égalité devant la loi et une justice sans appel, entre la liberté proclamée et la loi des suspects, entre la souveraineté du peuple et le pouvoir d’éliminer une partie de ce peuple, il n’existe pas une continuité morale évidente.

    La République fut proclamée en septembre 1792. Quelques mois plus tard, la concentration du pouvoir entre les mains du Comité de salut public et du Comité de sûreté générale accompagna la mise en place du gouvernement révolutionnaire et de la Terreur.

    On peut rappeler la guerre extérieure, les soulèvements intérieurs, la crainte du complot et le risque d’effondrement de l’État. L’histoire doit expliquer les circonstances. Elle doit résister à la tentation de juger le passé comme si ses acteurs avaient vécu dans notre confort.

    Mais expliquer n’est pas absoudre.

    Les circonstances permettent de comprendre pourquoi des hommes franchissent certaines limites. Elles ne transforment pas ces limites en vertus politiques. Elles ne font pas d’une justice d’exception une véritable justice, ni de la terreur un instrument légitime de la liberté.

    La Révolution connut également une entreprise de déchristianisation. Des cérémonies religieuses furent supprimées, des prêtres poussés à l’abdication ou contraints à la clandestinité, tandis que des cultes révolutionnaires étaient organisés pour susciter l’adhésion politique. Robespierre lui-même s’opposa à certains excès de cette déchristianisation, avant de promouvoir le culte de l’Être suprême.

    Il ne s’agissait pas encore de la laïcité telle que nous la comprenons aujourd’hui : la séparation de l’État et des religions accompagnée de la liberté de conscience. Il s’agissait, dans de nombreux cas, de combattre une foi considérée comme politiquement suspecte et de remplacer ses formes publiques par une liturgie nouvelle.

    Or les paysans, les femmes, les prêtres ou les artisans attachés à leur religion ne constituaient pas nécessairement une caste de privilégiés refusant la justice sociale. Beaucoup ne possédaient ni terres immenses, ni titres, ni pouvoir. Ils avaient simplement grandi dans un monde où la fidélité à Dieu, à la paroisse et au roi formait encore l’ordre naturel des choses.

    Ils ne savaient pas nécessairement ce que la République leur promettait. Ils comprenaient en revanche que leur prêtre était poursuivi, que leur culte devenait clandestin et que l’État exigeait désormais leurs fils pour la guerre.

    L’histoire officielle les a trop facilement décrits comme les retardataires d’un progrès qu’ils auraient été incapables de comprendre. Mais le fait d’être vaincu par l’Histoire ne signifie pas que l’on avait tort de craindre ceux qui venaient vous imposer la liberté par la contrainte.

    La Vendée : le débat sur le mot ne doit pas effacer les morts

    La guerre de Vendée reste la plaie la plus sensible de cette mémoire révolutionnaire.

    Le débat se fixe souvent sur une question : faut-il parler de génocide vendéen ? La qualification, popularisée dans les années 1980 par Reynald Sécher, est récusée par de nombreux historiens et continue de provoquer une controverse historique, juridique et politique.

    Ce débat est légitime. Les mots ont un sens, et celui de génocide ne peut pas être employé comme une simple manière de dire qu’un massacre fut particulièrement grave.

    Mais la bataille du vocabulaire ne doit pas devenir un moyen d’éviter les faits.

    Que l’on retienne ou non le terme de génocide, il demeure que la Vendée fut le théâtre d’une guerre civile d’une extrême violence, de destructions, d’exécutions et de massacres touchant aussi des populations civiles. Les archives départementales de la Vendée rappellent que, parmi les victimes, beaucoup ne moururent pas au combat, mais lors des massacres des colonnes infernales ou à la suite d’exécutions.

    L’insurrection ne fut pas davantage une simple manipulation aristocratique d’une population ignorante. Ses causes furent religieuses, économiques, sociales et politiques. L’hostilité à la Constitution civile du clergé, l’arrestation de prêtres réfractaires, l’exercice clandestin du culte, la hausse des prix et le ressentiment envers les nouvelles élites locales avaient préparé le terrain. La levée de 300 000 hommes décidée en février 1793, dont certaines catégories étaient exemptées, constitua l’élément déclencheur du soulèvement.

    Les insurgés commirent eux aussi des atrocités. Les massacres de Machecoul comptent parmi les premiers épisodes sanglants de la guerre. Rien ne justifierait de remplacer la légende républicaine par une légende blanche dans laquelle tous les Vendéens seraient innocents et tous les républicains criminels.

    Mais la reconnaissance de ces violences réciproques ne met pas sur le même plan moral une foule insurgée et un pouvoir constitué organisant la répression d’un territoire.

    L’État possède des forces, une administration, une chaîne de commandement et une responsabilité particulière. Lorsqu’il ne distingue plus le combattant de l’habitant, la répression militaire de la punition collective, l’ennemi armé de l’enfant ou du vieillard, il ne défend plus seulement l’ordre : il installe une logique de destruction.

    Le problème n’est donc pas uniquement de choisir le mot qui figurera sur le dossier. Il est de savoir quelle place nous accordons aux morts.

    Sont-ils des victimes françaises à part entière ? Ou demeurent-ils, deux siècles plus tard, les pertes secondaires d’un processus historique dont la noblesse supposée finirait par excuser les moyens ?

    Marie-Antoinette et la permanence du verdict révolutionnaire

    La cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris, en 2024, a donné une illustration presque parfaite de cette mémoire asymétrique.

    Une Marie-Antoinette décapitée, tenant sa tête entre ses mains, apparut aux fenêtres de la Conciergerie pendant l’interprétation du Ah ! ça ira. L’intention était probablement théâtrale, provocatrice, carnavalesque. Il ne s’agit pas d’en faire une affaire d’État ni de demander à l’art de renoncer à l’ironie.

    Mais une question demeure : pourquoi cette mort-là peut-elle encore être traitée avec légèreté ?

    Marie-Antoinette fut condamnée à mort pour haute trahison le 16 octobre 1793. Le ministère de la Justice rappelle aujourd’hui que ses avocats, avertis au dernier moment, eurent très peu de temps pour préparer sa défense, que les témoignages n’apportèrent guère de charges sérieuses et que son sort paraissait fixé avant même le verdict.

    On peut porter un jugement très sévère sur son rôle politique, ses liens avec les puissances étrangères ou son incompréhension de la crise française. Cela ne transforme pas son procès en modèle de justice.

    Or le jugement prononcé contre elle semble avoir survécu à l’institution qui la condamna. Parce que la Révolution l’avait désignée comme coupable, parce que les vainqueurs l’avaient transformée en symbole de l’Ancien Régime honni, sa décapitation reste disponible pour le spectacle.

    Elle n’est pas tout à fait regardée comme une femme exécutée après un procès expéditif. Elle demeure d’abord « la reine », « l’Autrichienne », l’ennemie condamnée par le sens de l’Histoire.

    C’est ici que réside le véritable malaise. Non dans la seule audace d’une mise en scène, mais dans la permanence d’une hiérarchie entre les victimes.

    Certaines morts commandent naturellement le recueillement. D’autres peuvent encore être esthétisées, rejouées ou tournées en dérision, parce que le verdict politique des vainqueurs continue de leur retirer une part de notre compassion.

    Plus de deux siècles après l’échafaud, le rire reste encore du côté de ceux qui tenaient la guillotine.

    Le privilège moral des vainqueurs

    Les violences de la Révolution n’ont pas été cachées aux historiens. Elles ont donné lieu à une immense bibliographie, à des controverses savantes, à des recherches minutieuses et à des récits contradictoires.

    Le problème n’est donc pas un secret d’archives. Il est celui de la mémoire collective.

    Une société peut connaître un événement sans l’avoir véritablement intégré à son récit. Elle peut mentionner ses morts tout en continuant de considérer qu’ils appartenaient au mauvais camp. Elle peut enseigner la Terreur tout en la présentant aussitôt comme la conséquence presque mécanique des périls qui menaçaient la République.

    C’est ainsi que s’installe le privilège moral des vainqueurs.

    Leur violence devient circonstancielle, nécessaire ou excusable. Celle de leurs adversaires révèle, au contraire, ce qu’ils étaient profondément. Le révolutionnaire tue parce que la patrie est en danger ; le Vendéen tue parce qu’il est fanatique. Le premier est emporté par les circonstances ; le second est défini par son obscurantisme.

    Cette dissymétrie n’est pas de l’histoire. C’est encore le langage de la victoire.

    Il ne s’agit pas de réhabiliter tout ce qui s’opposa à la Révolution. L’Ancien Régime comportait des privilèges, des inégalités et des injustices que rien ne nous oblige à regretter. Tous les royalistes n’étaient pas des défenseurs désintéressés du peuple, pas plus que tous les révolutionnaires n’étaient des bourreaux.

    Mais aucun progrès politique ne devrait conférer à ses acteurs le droit rétrospectif de déshumaniser ceux qui lui résistèrent.

    Les droits de l’homme n’ont de sens que s’ils valent aussi pour l’adversaire, le suspect, le croyant réfractaire, l’impopulaire et le vaincu. Lorsqu’ils ne protègent que ceux qui marchent dans le sens proclamé de l’Histoire, ils cessent d’être des droits. Ils deviennent une récompense idéologique.

    Une République adulte n’a pas besoin d’être innocente

    Regarder la Révolution en face ne signifie ni abolir le 14 juillet, ni demander une repentance nationale supplémentaire, ni juger les hommes du XVIIIᵉ siècle selon le seul droit du XXIᵉ.

    Il ne s’agit pas davantage de remplacer une légende dorée par une légende noire.

    Il s’agit de sortir de l’enfance mémorielle.

    La République n’est pas la Terreur. Elle n’est pas tenue d’assumer comme sien chaque décret de la Convention, chaque jugement du Tribunal révolutionnaire ou chaque massacre commis par les armées républicaines. Elle peut revendiquer les principes de 1789 sans canoniser tous ceux qui s’en proclamèrent les interprètes.

    Elle peut célébrer la souveraineté nationale tout en condamnant la souveraineté devenue toute-puissance. Elle peut défendre la laïcité sans confondre celle-ci avec la persécution religieuse. Elle peut honorer la liberté sans excuser ceux qui prétendirent la sauver en supprimant celle de leurs adversaires.

    La République ne perdrait rien à accorder aux victimes de la Révolution la même dignité qu’aux autres victimes de l’histoire française.

    Elle ne perdrait rien à reconnaître que les paysans vendéens n’étaient pas une population superflue, que les prêtres réfractaires possédaient une conscience, que les suspects avaient des droits et que Marie-Antoinette, même reine et même coupable aux yeux de ses juges, demeurait un être humain devant un tribunal.

    Elle ne perdrait rien à rappeler que le changement de régime ne sanctifie pas la violence qui l’accompagne.

    Elle gagnerait, au contraire, en cohérence.

    Car le véritable hommage aux principes de 1789 ne consiste pas à soustraire la Révolution à l’esprit critique. Il consiste à appliquer les droits qu’elle proclama également à ceux qu’elle persécuta.

    Le 14 juillet peut demeurer une grande fête nationale. Mais célébrer n’oblige pas à oublier. Une nation peut honorer ses lumières sans dissimuler les ombres qu’elles ont projetées.

    Une République n’a pas besoin d’être innocente pour être légitime.

    Elle doit seulement être assez forte pour préférer toute la vérité à la moitié d’une légende.

    Crédit photo : Charles Thévenin, La Fête de la Fédération, 1790 — domaine public.

  • Liban : quand l’État paie la facture d’une guerre qu’il n’a pas décidée

    Liban : quand l’État paie la facture d’une guerre qu’il n’a pas décidée



    Au Grand Sérail, les ambassadeurs étrangers demandent au gouvernement libanais d’accélérer les réformes financières, de réorganiser le secteur bancaire, de restaurer la confiance et de rouvrir la voie à un accord avec le FMI. Le message est connu : sans réformes, pas d’argent ; sans crédibilité, pas de soutien international.

    Mais au même moment, l’ordre du jour du Conseil des ministres dit autre chose. Il prévoit notamment l’examen d’une demande du Haut Comité de secours et du Conseil du Sud pour acheter des logements préfabriqués destinés aux familles dont les maisons ont été détruites au Sud, à la suite de la guerre ouverte par le Hezbollah contre Israël.

    À première vue, l’affaire semble humanitaire. Des familles ont perdu leur maison. Des villages ont été touchés. Des civils se retrouvent sans toit. Aucun responsable politique sérieux ne peut rester indifférent à cette détresse.

    Mais la question n’est pas de savoir s’il faut aider les victimes. Bien sûr qu’il faut les aider. La vraie question est celle-ci : qui doit payer les conséquences d’une guerre que l’État libanais n’a ni décidée, ni contrôlée, ni assumée ?

    Car cette guerre n’a pas été décidée par le Conseil des ministres. Elle n’a pas été votée par le Parlement. Elle n’a pas été conduite par l’armée libanaise. Elle a été imposée au pays par une force armée privée, le Hezbollah, qui décide seule de la paix et de la guerre, puis laisse l’État gérer les ruines.

    C’est là que commence le problème politique.

    En acceptant de financer le relogement ou la reconstruction sans poser la question de la responsabilité, le gouvernement ne fait pas seulement œuvre sociale. Il transforme une responsabilité milicienne en responsabilité nationale. Il fait entrer dans les comptes publics le prix d’une décision militaire privée.

    La formule est simple : le Hezbollah privatise la guerre, l’État nationalise la facture, puis le parti récupère le bénéfice politique.

    Car demain, le Hezbollah pourra retourner vers sa base et dire : nous ne vous avons pas abandonnés. Nous avons imposé votre prise en charge. Nous avons obtenu des logements. Nous avons arraché au gouvernement les moyens de vous soutenir. Votez encore pour nous, car nous ne vous avons pas lâchés dans l’épreuve.

    Et en même temps, il pourra continuer à entretenir le récit selon lequel l’Iran, la « résistance » et son propre appareil protègent leur population. Mais dans les faits, qui paie ? L’État libanais. Donc les contribuables. Donc les consommateurs. Donc les citoyens déjà écrasés par les impôts, les taxes, le prix du carburant, les frais administratifs, l’effondrement des services publics et la crise économique.

    Depuis son arrivée, ce gouvernement a surtout su faire une chose : augmenter la pression sur les citoyens. On augmente les recettes. On renchérit le coût de la vie. On demande aux Libanais de payer davantage. On leur explique qu’il faut sauver les finances publiques, rassurer le FMI, restaurer la confiance et remettre l’État debout.

    Mais quel État remet-on debout, si cet État continue à payer les conséquences d’une guerre décidée contre lui ?

    C’est toute la contradiction. Depuis son arrivée, ce gouvernement augmente les impôts. Mais il n’augmente pas la souveraineté. Il sait faire payer les citoyens, mais il ne sait pas reprendre la décision de paix et de guerre. Il sait solliciter les bailleurs internationaux, mais il refuse de poser la seule réforme qui conditionne toutes les autres : le monopole réel de l’État sur les armes.

    Autrement dit : le citoyen paie l’impôt, l’État paie la facture, et le Hezbollah encaisse le bénéfice politique.

    Il ne s’agit pas ici de parler de détournement. Le mot serait juridiquement fragile et politiquement inutile. Le problème est plus profond : c’est une mauvaise utilisation de l’argent public. Une mauvaise affectation. Une confusion dangereuse entre solidarité nationale et couverture politique d’une guerre privée.

    La solidarité envers les habitants du Sud doit exister. Mais elle ne peut pas servir d’amnistie politique. Aider les familles, oui. Couvrir le Hezbollah, non. Secourir les victimes, oui. Faire payer à l’État les choix militaires d’une milice, non.

    La différence est essentielle.

    Une aide publique responsable devrait être accompagnée d’une clarification politique : qui a engagé le Liban ? Qui a exposé les villages ? Qui a entraîné des familles entières dans une guerre décidée hors des institutions ? Et surtout : comment empêcher que le même mécanisme se reproduise demain ?

    Sans cette clarification, le gouvernement n’achète pas seulement des maisons préfabriquées. Il achète la tranquillité politique du Hezbollah. Il ne reconstruit pas seulement des logements. Il reconstruit l’impunité.

    Voilà le cœur du problème libanais : l’État est assez présent pour taxer, mais jamais assez souverain pour décider. Il est assez fort pour demander des sacrifices aux citoyens, mais trop faible pour imposer le monopole des armes. Il sait demander de l’argent au monde, mais il ne sait pas reprendre à une milice le pouvoir de décider de la guerre.

    Le Liban n’a pas seulement besoin de réformes bancaires. Il a besoin d’une réforme de l’autorité. Tant que la paix et la guerre resteront entre les mains du Hezbollah, toute réforme économique sera condamnée à devenir une façade.

    Car le vrai déficit du Liban n’est pas seulement budgétaire. Il est souverain.

    Et aujourd’hui, ce gouvernement envoie un signal inquiétant : il ne restaure pas l’État, il organise la prise en charge publique des conséquences du Hezbollah.

    On taxe le Libanais pour réparer les dégâts d’une guerre qu’il n’a pas choisie.

    On demande au FMI de restaurer la confiance, pendant que l’État restaure l’impunité du Hezbollah.

    Photo : Nabil Ismaïl / An-Nahar

  • À Damas, la normalisation rattrapée par le réel

    À Damas, la normalisation rattrapée par le réel


    La visite d’Emmanuel Macron en Syrie devait mettre en scène le retour d’un pays redevenu fréquentable, reconstructible et investissable. Les explosions survenues à Damas ont rappelé ce que cette séquence voulait tenir au second plan : la Syrie nouvelle reste encore à prouver.

    La visite d’Emmanuel Macron à Damas devait être l’image d’une Syrie qui revient. Une Syrie redevenue fréquentable, reconstructible, investissable, capable de reprendre sa place dans le jeu régional après des années de guerre, d’isolement et de destruction. Tout, dans cette séquence, devait installer l’idée d’un pays qui tourne une page : retour diplomatique, présence d’entreprises françaises, discussions sur les infrastructures, l’énergie, les transports, la sécurité, les réfugiés et la reconstruction.

    Mais les explosions survenues à Damas pendant cette visite ont déplacé le centre de gravité de l’événement. Elles n’annulent pas la portée diplomatique du déplacement français. Elles ne signifient pas non plus que toute normalisation serait impossible. Elles révèlent simplement ce que la mise en scène diplomatique voulait maintenir au second plan : la Syrie veut redevenir un État normal, mais elle n’est pas encore un État stabilisé.

    Une visite pour mettre en scène le retour de la Syrie

    C’est toute l’ambiguïté de cette visite. Emmanuel Macron n’est pas venu seulement rencontrer un président syrien. Il est venu accompagner le retour progressif de la Syrie dans le jeu international. En cela, son déplacement marque une étape importante. Après la chute de Bachar el-Assad, les nouvelles autorités syriennes cherchent à sortir de l’isolement, à attirer les investissements, à rétablir des relations diplomatiques et à convaincre les puissances étrangères que la Syrie peut redevenir un partenaire.

    Ce pari n’est pas absurde. Après tant d’années de guerre, les Syriens ont besoin de reconstruction, de stabilité, de services publics, d’écoles, de routes, d’électricité, d’hôpitaux, d’emplois et de perspectives. Il serait irresponsable de souhaiter que la Syrie demeure indéfiniment un champ de ruines, un espace fragmenté ou un territoire livré aux ingérences et aux milices. Mais il serait tout aussi dangereux de confondre ouverture diplomatique et normalisation réelle.

    Car la normalisation ne se décrète pas. Elle se démontre.

    Le président syrien cherche à présenter son pays sous le visage de la reconstruction. Son message est clair : la Syrie veut reconstruire ses infrastructures, relancer son économie, lutter contre les trafics, organiser le retour des réfugiés et jouer demain un rôle stabilisateur dans la région, notamment vis-à-vis du Liban, d’Israël et de l’Iran. Cette image est importante. Elle correspond à une aspiration réelle des Syriens : sortir de la guerre, vivre en paix, reconstruire un pays épuisé par plus d’une décennie de violences.

    Mais entre l’image projetée et la réalité du terrain, l’écart reste considérable.

    Les explosions, ou le réel qui surgit dans la séquence

    Les explosions de Damas viennent rappeler ce réel. On peut signer des accords, accueillir des délégations, rétablir des ambassadeurs et parler d’investissements. Mais tant que la capitale elle-même demeure vulnérable, la question centrale reste celle de la sécurité.

    Non pas seulement la sécurité d’un chef d’État étranger en visite officielle, mais celle des Syriens eux-mêmes, de toutes les composantes du pays, de toutes les communautés qui ont traversé la guerre, la peur, l’exil ou la persécution.

    C’est précisément ce qui rend cette séquence si révélatrice. La visite devait montrer la Syrie de demain ; les explosions ont rappelé la Syrie d’aujourd’hui. La diplomatie voulait installer l’image d’un État qui reprend pied ; la violence a rappelé que l’autorité, la sécurité et la confiance ne sont pas encore pleinement restaurées.

    Il ne s’agit pas de conclure que la Syrie serait condamnée à l’instabilité. Ce serait trop simple, et peut-être trop confortable. Il s’agit plutôt de comprendre que la normalisation diplomatique précède encore la stabilisation réelle. La France peut ouvrir une porte. Les entreprises peuvent revenir. Les chancelleries peuvent rétablir des contacts. Mais le véritable test reste ailleurs : dans la capacité du nouvel État syrien à protéger son territoire, sa capitale, ses citoyens et ses composantes.

    Le test du pluralisme et de la citoyenneté

    C’est ici que le message de L’Œuvre d’Orient prend toute sa portée. Il ne s’agit pas seulement de rappeler la situation des chrétiens de Syrie comme une question humanitaire. Il s’agit de poser une question politique essentielle : quelle Syrie veut-on reconstruire ?

    Une Syrie réduite à un appareil d’État, à des contrats économiques et à des promesses de stabilité ? Ou une Syrie capable de renouer avec son pluralisme, avec ses communautés historiques, avec ses écoles, avec ses lieux de transmission, avec une citoyenneté commune où chacun peut vivre sur sa terre sans peur et sans statut diminué ?

    Les chrétiens d’Orient ne sont pas un supplément folklorique dans l’histoire syrienne. Ils ne sont pas une survivance tolérée au bord du paysage national. Ils sont une composante historique, éducative, sociale et culturelle du pays. Grecs-orthodoxes, grecs-catholiques, maronites, Syriaques, Arméniens, Latins et autres communautés ont contribué à la vie intellectuelle, éducative, médicale, sociale et nationale de la Syrie. Les réduire à une présence fragile à protéger serait déjà une forme d’effacement.

    La demande de restitution des écoles chrétiennes confisquées dans les années 1960 est, à cet égard, très significative. Elle dépasse la seule question patrimoniale. Elle pose une question de fond : la Syrie nouvelle acceptera-t-elle de rendre aux communautés leur rôle éducatif et social ? Acceptera-t-elle de recréer des espaces où chrétiens et musulmans peuvent apprendre ensemble, dans une culture de la coexistence, de la langue, de la transmission et du service commun ?

    Ces écoles ne seraient pas des enclaves communautaires. Elles pourraient devenir des lieux de reconstruction nationale. Car la Syrie ne sera pas rebâtie seulement par ses routes, ses ports, ses centrales électriques ou ses aéroports. Elle le sera aussi par ses écoles, ses garanties de sécurité, ses libertés religieuses, son État de droit et sa capacité à redonner confiance à toutes ses composantes.

    La France, dans cette séquence, joue donc un pari délicat. Elle veut accompagner le retour de la Syrie sans apparaître comme donnant un blanc-seing aux nouvelles autorités. Elle veut reprendre pied dans une région où les équilibres se redessinent vite, entre Washington, Ankara, Riyad, Doha, Téhéran, Jérusalem et Beyrouth. Elle veut aussi éviter que la Syrie de demain ne se construise sans elle, ou contre l’idée même d’un pluralisme politique et culturel.

    Mais ce pari ne pourra être utile que s’il reste lucide. La France ne doit pas se contenter d’une Syrie qui parle le langage de la reconstruction devant les délégations étrangères. Elle doit demander des actes : sécurité des populations, liberté religieuse, protection des composantes ethniques et religieuses, retour volontaire et sûr des réfugiés, contrôle des frontières, refus des ingérences, respect de la souveraineté des voisins et garanties concrètes pour les communautés enracinées sur cette terre.

    La Syrie ne sera pas jugée sur son discours de retour à la normalité, mais sur sa capacité à faire vivre cette normalité dans la réalité. Elle devra prouver qu’elle peut protéger Damas, rassurer les chrétiens, les Druzes, les Kurdes, les Alaouites et toutes les composantes du pays, contenir les groupes extrémistes, dialoguer avec ses voisins sans redevenir une puissance de tutelle, et offrir à ses citoyens autre chose qu’une paix fragile sous surveillance.

    La visite de Macron restera donc comme une image double. Image d’une porte qui s’ouvre, mais aussi d’une fragilité qui se révèle. La Syrie veut montrer qu’elle revient dans le jeu international. Les explosions rappellent que ce retour sera long, conditionnel et incertain.

    Au fond, cette séquence dit tout : la normalisation est commencée, mais la confiance n’est pas acquise. Et c’est peut-être là que doit se situer la position française : accompagner la Syrie quand elle reconstruit, mais exiger des actes quand il s’agit de sécurité, de pluralisme et de citoyenneté.

    Car une Syrie vraiment nouvelle ne se proclame pas. Elle se démontre.

  • Été 1976 au Liban : l’apogée de l’OLP et la dernière unité chrétienne

    Été 1976 au Liban : l’apogée de l’OLP et la dernière unité chrétienne



    Il y a des dates que la mémoire libanaise a retenues séparément, comme si elles appartenaient à des histoires différentes. Tal el-Zaatar d’un côté, Chekka de l’autre, Damour ailleurs, les combats du Nord encore ailleurs. Chaque camp a gardé ses morts, ses récits, ses blessures, ses silences. Mais cette séparation des mémoires finit par empêcher de comprendre la logique d’ensemble.

    L’été 1976 n’est pas seulement une addition de massacres et de batailles. C’est un moment de bascule. L’OLP et ses alliés libanais atteignent alors leur apogée militaire au Liban. Ils ne sont plus seulement une force accueillie sur le territoire libanais au nom de la cause palestinienne. Ils sont devenus une puissance armée, territorialisée, organisée, capable de mener une guerre intérieure, de contrôler des routes, de menacer des régions entières et de contester à l’État libanais ce qui restait de son autorité.

    Mais cet été-là révèle aussi autre chose, souvent oublié : les forces chrétiennes libanaises, malgré leurs rivalités, agissent encore dans une logique commune de défense. À Chekka, les Marada, les Kataëb, les Ahrar, les Gardiens des Cèdres, le Tanzim et les forces locales ne sont pas encore les fragments ennemis d’un même camp démembré. Ils sont encore, malgré tout, du même côté.

    C’est cette double vérité qu’il faut relire aujourd’hui : l’été 1976 fut à la fois l’apogée de l’OLP au Liban et l’un des derniers moments où l’unité chrétienne restait possible avant de se briser de l’intérieur.

    L’OLP avant Oslo : une puissance armée dans le Liban

    L’image contemporaine de l’OLP est souvent celle d’une organisation progressivement entrée dans la diplomatie, les négociations, les ambassades, puis le processus d’Oslo. Mais cette image tardive ne doit pas effacer ce que fut l’OLP au Liban dans les années 1970.

    En 1976, l’OLP n’est pas un simple acteur politique. Elle dispose de camps, de bases, de combattants, de relais, de finances, d’alliés libanais et de marges d’autonomie considérables. Elle agit dans un État déjà affaibli, puis débordé, dont l’armée se fracture et dont les institutions s’effondrent progressivement. La cause palestinienne, qui pouvait être regardée comme une cause extérieure, devient alors une force militaire intérieure.

    À ses côtés, le Mouvement national libanais et plusieurs formations de gauche ou pro-palestiniennes participent à une guerre qui n’est plus seulement idéologique. Elle devient territoriale. Il ne s’agit plus seulement de soutenir les Palestiniens contre Israël ou de réclamer une réforme du système libanais. Il s’agit de faire basculer des zones, de couper des axes, d’isoler des régions, de déplacer des populations, de transformer la géographie politique du pays.

    Le vocabulaire de l’époque dit beaucoup de cette culture de guerre. On parle de fedayines, de combattants, parfois de moudjahidines. Il ne faut évidemment pas projeter sur 1976 le djihadisme islamiste structuré que le monde connaîtra plus tard avec Al-Qaïda ou Daech. Mais il serait tout aussi faux d’édulcorer la réalité : l’OLP de cette période n’est pas une force romantique de libération. Au Liban, elle est aussi une puissance de guerre, mêlant imaginaire révolutionnaire, rhétorique sacrificielle, logique de guérilla et violence de conquête.

    Cette réalité, beaucoup de Libanais l’ont vécue dans leur chair. Pour eux, l’OLP de 1976 n’a rien à voir avec l’image adoucie que certains voudraient reconstruire après coup. Elle fut une force armée étrangère et intérieure à la fois, installée dans les failles libanaises, soutenue par des alliés locaux, et capable de faire régner sa loi dans des portions entières du territoire.

    Chekka, Tal el-Zaatar, Yarmouk : une même séquence

    Pour comprendre l’été 1976, il faut refuser les mémoires séparées. Tal el-Zaatar ne peut pas être isolé de Chekka. Chekka ne peut pas être isolée des offensives palestino-progressistes. Damour ne peut pas être oublié. Les combats du Nord ne peuvent pas être séparés de l’effondrement général du pays. Tout se tient.

    Au début de l’année 1976, la guerre franchit déjà un seuil. Les camps palestiniens de Beyrouth-Est, notamment Tal el-Zaatar et Jisr el-Bacha, sont encerclés par les forces chrétiennes. En parallèle, les forces palestiniennes et leurs alliés libanais attaquent ou assiègent des zones chrétiennes, notamment Damour et Jiyeh. La logique du siège, de la terreur, de la revanche et du nettoyage territorial s’installe dans les deux sens.

    Dans ce contexte apparaissent aussi des formations palestiniennes liées aux jeux régionaux, dont as-Saïqa, organisation palestinienne baassiste proche de la Syrie, et la brigade Yarmouk, relevant de l’Armée de libération de la Palestine. Il faut ici être précis : Chekka est un lieu, une ville, une bataille ; as-Saïqa est une faction ; Yarmouk renvoie à une formation militaire palestinienne. Ces noms appartiennent à la même séquence, mais ils ne désignent pas la même chose.

    Chekka, le 5 juillet 1976, est l’un des points décisifs de cet été. L’attaque contre Chekka et Hamat n’est pas seulement un massacre local. Elle vise un verrou stratégique. Si Chekka tombe durablement, le littoral nord chrétien peut être coupé, la continuité entre les régions chrétiennes menacée, et la pression sur Batroun, la Koura, Zgharta et Bécharré devient considérable. Chekka n’est donc pas seulement une blessure de mémoire. C’est un épisode militaire majeur dans la bataille pour le Nord.

    Il faut insister sur ce point, car il est souvent oublié. Chekka n’était pas une périphérie. C’était une porte. La bataille se joue sur un axe vital, entre la mer, les hauteurs, les routes du Nord et la possibilité de maintenir une continuité chrétienne. Dans cette guerre de territoires, tenir Chekka signifiait empêcher la dislocation du Nord chrétien. La perdre durablement aurait pu modifier l’équilibre militaire de toute la région.

    Dans le même été, Tal el-Zaatar devient l’autre grand symbole de la guerre. Le camp tombe le 12 août 1976, après un siège meurtrier. Les chiffres varient fortement selon les sources, les camps et les mémoires. Certains parlent de plusieurs milliers de morts ; d’autres donnent des estimations différentes. Mais la prudence sur les chiffres ne doit pas se transformer en relativisation de la tragédie. Tal el-Zaatar fut un massacre majeur. Il appartient pleinement à l’histoire douloureuse de la guerre.

    Le problème commence lorsque Tal el-Zaatar devient, dans certains récits, le seul événement lisible de l’été 1976. Comme si Chekka, Damour, les combats du Nord, les attaques contre les localités chrétiennes ou la violence palestino-progressiste n’appartenaient pas à la même histoire. Comme si une mémoire devait effacer l’autre. Comme si la guerre du Liban pouvait être racontée avec une seule victime et un seul coupable.

    Or la vérité de 1976 est plus dure : chaque camp a ses morts, ses massacres, ses fautes, ses récits et ses aveuglements. Comme toujours dans la guerre libanaise, les chiffres doivent être maniés avec prudence, qu’ils concernent Tal el-Zaatar, Chekka, Damour ou d’autres épisodes. Mais l’incertitude statistique ne doit jamais effacer le sens politique et militaire des événements.

    Ce sens est clair : en 1976, la guerre libanaise est devenue une guerre totale de territoires. On ne combat plus seulement pour une position politique. On combat pour ouvrir ou fermer des routes, pour tenir ou perdre des régions, pour déplacer les lignes de présence, pour imposer une nouvelle carte du Liban.

    Chekka ou le souvenir d’une unité chrétienne encore vivante

    C’est ici que Chekka prend une dimension particulière.

    On peut bien sûr commémorer Chekka comme une tragédie locale. On peut rappeler les morts, les familles, les maisons brûlées, les civils piégés, la violence de l’attaque. Mais Chekka dit aussi autre chose. En juillet 1976, les forces chrétiennes libanaises ne sont pas encore totalement fracturées.

    Les Marada participent encore à la défense commune. Les Kataëb sont là. Les Ahrar sont là. Les Gardiens des Cèdres, le Tanzim, les groupes locaux, les solidarités de village et de région aussi. Nous sommes avant Ehden, avant Safra, avant les grandes éliminations internes, avant que le fusil chrétien ne soit retourné contre d’autres chrétiens.

    Cette vérité est essentielle. La division chrétienne n’était pas une fatalité originelle. Elle n’était pas inscrite dès le premier jour de la guerre. Elle a été produite, construite, aggravée par des choix politiques, des rivalités de commandement, des ambitions personnelles, des alliances extérieures et des logiques de domination interne.

    À Chekka, les chrétiens libanais ne sont pas encore un archipel de milices rivales. Ils sont encore un camp en état de défense commune. Certes, les rivalités existent déjà. Les différences de tempérament, de stratégie et d’alliances existent. Les familles politiques ne pensent pas toutes la guerre de la même manière. Mais face au danger immédiat, la logique reste celle de la résistance commune.

    C’est ce qui donne à Chekka sa force historique. La bataille ne rappelle pas seulement la violence de l’adversaire. Elle rappelle aussi que l’unité chrétienne fut possible. Elle a existé. Elle a fonctionné, au moins par moments, au moins dans l’urgence, au moins quand le danger semblait existentiel.

    Ce souvenir dérange peut-être, parce qu’il oblige à regarder la suite avec plus de lucidité. Si l’unité a été possible en 1976, alors sa destruction ultérieure ne peut pas être expliquée seulement par la fatalité, la géographie ou les vieux réflexes féodaux. Elle fut aussi le résultat de décisions.

    Après le danger extérieur, la fracture intérieure

    Après 1976, le camp chrétien sort de cette séquence à la fois renforcé et fragilisé. Renforcé parce qu’il a résisté. Fragilisé parce que la question du commandement devient explosive.

    Qui parle au nom des chrétiens ? Qui commande les armes ? Quelle relation faut-il entretenir avec la Syrie ? Quelle relation avec Israël ? Quelle place reste-t-il aux zaïms traditionnels ? Faut-il une coordination entre forces chrétiennes ou une centralisation autoritaire ? L’unification du fusil est-elle une nécessité stratégique ou une prise de pouvoir interne ?

    C’est là que la rupture se prépare.

    Sleiman Frangieh ne quitte pas le wagon chrétien en 1976. À ce moment-là, les Marada sont encore dans la défense commune. Mais les désaccords se creusent ensuite. La proximité de Frangieh avec Damas, sa méfiance envers la montée de Bachir Gemayel, la volonté de ce dernier d’imposer un commandement militaire unifié et la rivalité entre Zgharta et les Kataëb vont progressivement transformer l’alliance en conflit.

    L’assassinat de Joud el-Bayeh, cadre Kataëb dans le Nord, intervient alors comme l’étincelle dans un climat déjà saturé de tensions. Il ne crée pas à lui seul la rupture entre les Frangieh et les Gemayel, mais il la précipite. Ce meurtre donne à Bachir Gemayel le motif immédiat de la riposte et transforme une rivalité politique, territoriale et militaire en engrenage sanglant.

    Le drame d’Ehden, le 13 juin 1978, rendra cette rupture irréversible. L’élimination de Tony Frangieh, de son épouse Vera, de leur fille Jihane et de leurs compagnons ne sera pas seulement un massacre interchrétien. Elle symbolisera l’entrée dans une autre guerre : non plus seulement la guerre contre l’adversaire extérieur, mais la guerre pour le contrôle du camp chrétien lui-même.

    Puis viendront d’autres étapes, d’autres fractures, d’autres éliminations. La logique du fusil unique, présentée comme une nécessité d’ordre et d’efficacité, contribuera aussi à démembrer politiquement ce qu’elle prétendait unifier militairement. Les chrétiens libanais, qui avaient résisté ensemble à l’apogée palestino-progressiste de 1976, commenceront alors à se combattre entre eux.

    C’est peut-être l’une des grandes tragédies de cette période. Le danger extérieur avait provoqué un sursaut commun. La victoire relative sur ce danger a ouvert la lutte pour le pouvoir interne. Comme si le camp chrétien, après avoir échappé à l’effondrement militaire, n’avait pas su éviter son propre démembrement politique.

    Relire 1976 sans mémoire sélective

    Cinquante ans après, l’été 1976 ne doit pas être relu seulement comme une page de deuil. Il faut le relire comme un moment de vérité.

    Il dit d’abord ce que fut l’OLP au Liban avant sa reconversion diplomatique : non pas seulement une cause, mais une puissance armée ; non pas seulement un mouvement national, mais une force capable de participer à la destruction de l’État libanais ; non pas seulement un acteur extérieur, mais un acteur intérieur de la guerre libanaise.

    Il dit ensuite que les chrétiens libanais ne furent pas divisés dès l’origine au point d’être incapables de se défendre ensemble. À Chekka, comme dans d’autres épisodes de cette période, ils ont montré qu’une défense commune était possible. Cette unité fut imparfaite, provisoire, traversée de rivalités, mais elle exista.

    Il dit enfin que le drame chrétien libanais ne fut pas seulement d’avoir été attaqué. Il fut aussi, ensuite, de s’être démembré lui-même. Après avoir affronté l’apogée de l’OLP et de ses alliés, le camp chrétien entra dans une logique d’affrontements internes qui l’affaiblit durablement, divisa ses territoires, brisa ses familles politiques et transforma la question du commandement en guerre de survie entre anciens alliés.

    Relire l’été 1976, ce n’est donc pas rouvrir les plaies pour le plaisir de la mémoire. C’est comprendre une leçon politique. Un camp peut survivre à l’offensive de ses adversaires et se perdre ensuite dans ses propres divisions. Il peut gagner une bataille de défense et perdre, quelques années plus tard, la bataille de son unité.

    Chekka, Tal el-Zaatar, Yarmouk, Damour et les autres noms de cette année terrible ne doivent pas être enfermés dans des récits concurrents. Ils appartiennent à une même tragédie libanaise. Mais Chekka garde, dans cette tragédie, une signification particulière : elle rappelle le moment où le danger était maximal, mais où l’unité était encore possible.

    C’est peut-être cela, aujourd’hui, qu’il faut retenir. Avant la fracture, il y eut une défense commune. Avant le démembrement, il y eut un sursaut. Et avant que les chrétiens ne se combattent entre eux, ils avaient encore compris que leur survie politique dépendait d’abord de leur capacité à ne pas se diviser.

    Note sur l’illustration — La photo utilisée pour illustrer cet article montre des combattants des Gardiens des Cèdres lors de la bataille de Chekka, en 1976. Elle a été reprise d’une publication d’Étienne Sakr, datée du 5 juillet 2020, accompagnée de la légende arabe : « حراس الأرز في معركة شكا 1976 » — « Les Gardiens des Cèdres à la bataille de Chekka, 1976 ». Elle est utilisée ici comme document mémoriel et historique, afin d’illustrer la participation des différentes formations chrétiennes à la défense commune du Nord durant l’été 1976.

  • Le piège du compromis présidentiel

    Le piège du compromis présidentiel



    Le tandem chiite pensait avoir évité le pire. Il découvre peut-être qu’il a accepté le cadre institutionnel dans lequel son propre système d’exception devient plus difficile à défendre.

    L’élection de Joseph Aoun à la présidence de la République libanaise a souvent été présentée comme une défaite du Hezbollah et d’Amal. La lecture est tentante. Elle n’est pas entièrement fausse, mais elle reste trop simple.

    Le tandem chiite n’a pas imposé son candidat maximal. Il n’a pas obtenu la reconduction tranquille du vieux système sous la forme qu’il souhaitait. Le Hezbollah sortait affaibli de la guerre, le rapport de force régional avait changé, l’Arabie saoudite revenait dans le jeu libanais, et les États-Unis reprenaient l’initiative.

    Mais dire que Hezbollah et Amal ont simplement perdu l’élection présidentielle serait une erreur. Nabih Berry avait la clé du Parlement. Il l’avait gardée fermée pendant des mois. Le jour où il a accepté d’ouvrir la porte, c’est que le compromis lui paraissait supportable.

    Joseph Aoun n’était pas le candidat officiel du Hezbollah. Mais il n’était pas non plus l’homme d’une rupture frontale avec lui. C’était un militaire connu, un ancien commandant de l’armée familier des équilibres sécuritaires, des zones grises, de la Bekaa, des rapports avec Amal, avec le Hezbollah, avec les réseaux locaux et avec les réalités du terrain.

    C’est là que commence l’ambiguïté.

    Joseph Aoun n’est pas arrivé contre le tandem chiite. Il est arrivé avec son consentement minimal. Ce consentement n’était pas un acte de générosité démocratique. C’était un calcul politique. Le tandem ne gagnait pas tout, mais il conservait l’essentiel : rester dans le jeu, empêcher son exclusion et éviter qu’un affaiblissement militaire ou régional du Hezbollah ne se transforme en marginalisation institutionnelle.

    Autrement dit, le tandem chiite n’a pas nécessairement perdu l’élection présidentielle. Il a peut-être perdu le contrôle de ce que cette élection allait produire.

    Un compromis, pas une capitulation

    Le profil de Joseph Aoun rassurait une partie des acteurs internationaux parce qu’il incarnait l’armée, l’État, l’ordre et la promesse d’une restauration progressive de l’autorité publique. Mais ce même profil pouvait aussi rassurer, autrement, le tandem chiite.

    Car Joseph Aoun n’était pas un inconnu. Il connaissait les équilibres du terrain. Il connaissait les relations complexes entre l’armée, les communautés locales, les tribus de la Bekaa, Amal, le Hezbollah et les anciennes zones de confrontation avec les groupes jihadistes à la frontière syro-libanaise. Il avait traversé des séquences militaires et sécuritaires où l’armée libanaise et le Hezbollah, chacun depuis son espace, avaient combattu des ennemis communs.

    Il avait aussi géré, comme commandant de l’armée, plusieurs épisodes révélateurs de la relation ambiguë entre l’État et les armes du Hezbollah. À Chouaya, lorsque des armes du Hezbollah avaient été interceptées après des tirs de roquettes vers Israël. À Kahaleh, lorsqu’un camion lié au Hezbollah s’était renversé, exposant au grand jour ce que tout le monde savait déjà : des armes circulaient dans un pays où l’État prétendait détenir seul la légitimité de la force, mais où cette légitimité était contredite par le fait accompli.

    Dans ces moments-là, l’armée n’a pas agi comme l’instrument d’une rupture. Elle a souvent agi comme un amortisseur. Elle contenait l’incident, empêchait l’explosion communautaire, déplaçait le problème, administrait la tension.

    Cette logique pouvait se comprendre au nom de la paix civile. Mais elle avait un coût politique : elle transformait la connaissance du fait accompli en mode de gouvernement.

    C’est précisément ce que les relais du Hezbollah rappellent aujourd’hui à Joseph Aoun lorsqu’ils lui disent, en substance : tu savais. Tu nous connaissais. Tu as composé avec nous. Tu n’as pas découvert nos armes le jour de ton élection.

    Ce rappel est une pression. Mais c’est aussi un aveu.

    Car si l’État savait, si l’armée savait, si les gouvernements savaient, alors le problème n’a jamais été l’ignorance. Le problème était l’absence de décision. Le débat ne porte donc plus sur la découverte des armes, mais sur la capacité de l’État à mettre fin à une situation qu’il a longtemps tolérée, subie ou couverte.

    Un exécutif d’amortissement

    Le tandem chiite n’a pas accepté Joseph Aoun par amour du changement. Il l’a accepté parce qu’il pensait pouvoir vivre avec lui. Il ne le percevait pas comme un président de confrontation, mais comme un président de gestion : un homme d’institution, prudent, soucieux de stabilité interne, capable de parler aux Américains, aux Arabes et aux Français, mais également capable de comprendre les lignes rouges du Hezbollah et d’Amal.

    Son élection ne doit donc pas être lue seulement comme une victoire souverainiste. Elle est aussi le produit d’un compromis libanais classique : chacun renonce à son option maximale pour préserver sa part du système. Les souverainistes y voyaient une possibilité de restauration de l’État. Le tandem chiite y voyait une garantie de non-exclusion. Les acteurs arabes et occidentaux y trouvaient un visage institutionnel acceptable. Nabih Berry, lui, restait l’architecte indispensable du passage.

    À cela s’ajoute le calendrier. L’élection présidentielle a eu lieu avant l’installation complète de la nouvelle administration Trump. Après plus de deux années de vacance présidentielle, quelques jours ou quelques semaines de plus n’auraient pas changé la nature de la crise libanaise. Mais politiquement, ces jours comptaient. Ils permettaient de fixer un exécutif avant que Washington ne reprenne entièrement la main.

    Il serait imprudent d’en faire une certitude absolue, mais la suite des événements rend l’hypothèse sérieuse : l’exécutif Joseph Aoun-Nawaf Salam n’a pas été conçu pour appliquer spontanément une politique trumpienne au Liban. Il a été conçu pour encadrer, amortir, ralentir et traduire cette pression dans les termes acceptables du compromis libanais, du parrainage arabe et de la prudence institutionnelle.

    Ce n’était pas un exécutif de rupture. C’était un exécutif d’amortissement.

    La suite l’a montré : patience stratégique envers le Hezbollah, intégration du tandem chiite dans la logique gouvernementale, formules prudentes sur le monopole des armes, références permanentes au consensus national, pas en avant suivis de gestes de réassurance. Le discours souverainiste existe, mais il avance avec les pieds qui traînent. Il affirme le principe de l’État, puis cherche immédiatement la formule qui évite l’affrontement avec ceux qui contestent ce principe.

    Le problème est que l’histoire va parfois plus vite que les compromis qui prétendent la contenir.

    Quand le compromis se retourne

    Le tandem chiite croyait avoir accepté un président compatible avec le statu quo. Or ce statu quo se décompose.

    La guerre a changé les termes du débat. Le Hezbollah n’est plus dans la position de force absolue qui était la sienne après 2006. Le coût humain, économique et politique de sa stratégie est devenu insoutenable pour une grande partie du pays. Israël maintient une pression militaire permanente. Les États-Unis replacent la question du désarmement au centre du jeu. Les pays du Golfe fournissent progressivement une couverture arabe sans laquelle aucun exécutif libanais n’oserait avancer. La reconstruction elle-même devient conditionnée à la restauration d’un minimum de souveraineté réelle.

    C’est dans ce contexte qu’intervient l’accord-cadre de Washington entre le Liban et Israël. Il ne s’agit pas d’un traité de paix complet. Il ne faut pas lui donner plus qu’il ne contient. C’est un accord d’intention, un cadre politique et sécuritaire. Mais symboliquement, il est considérable. Il place noir sur blanc la question que le Liban officiel a longtemps essayé de contourner : qui décide de la guerre, de la paix, du territoire, du retrait israélien, du déploiement de l’armée et des armes non étatiques ?

    Cet accord n’est pas né d’un élan spontané de Beyrouth. Il est né d’une contrainte américaine rendue acceptable par une couverture arabe. Sans la séquence du Golfe, sans l’ajustement saoudien, sans le travail américain pour aligner les acteurs régionaux, l’exécutif libanais aurait probablement continué à parler de retrait israélien, de reconstruction, de cessez-le-feu et de souveraineté, sans franchir le seuil politique du cadre direct avec Israël.

    C’est ici que la réaction de Nabih Berry prend tout son sens. En affirmant que l’accord ne passera pas, le président de la Chambre ne se contente pas d’exprimer une réserve politique. Il tente de reprendre la main sur une séquence qu’il avait lui-même contribué à rendre possible.

    Berry n’est pas un opposant extérieur au compromis présidentiel. Il en fut l’un des verrous, puis l’un des ouvreurs. Il a fermé le Parlement pendant la vacance présidentielle, puis l’a ouvert lorsque l’élection de Joseph Aoun est devenue un compromis acceptable. Aujourd’hui, face à un exécutif qui avance, même prudemment, vers un cadre américano-libano-israélien, il cherche à rappeler que la clé parlementaire, communautaire et arabe n’a pas disparu.

    Son argumentation est révélatrice. Il ne dit pas seulement que l’accord est mauvais. Il le présente comme juridiquement contradictoire, politiquement inapplicable, contraire aux engagements arabes du Liban et dépourvu des conditions nécessaires à sa mise en œuvre. Autrement dit, il ne conteste pas seulement le contenu du texte ; il conteste sa légitimité à produire un effet politique.

    Le piège apparaît alors plus nettement. Le tandem chiite a accepté Joseph Aoun parce qu’il pensait que ce président resterait enfermé dans la grammaire libanaise du consensus, de la prudence et de l’équilibre. Or la pression américaine, la couverture arabe et la dynamique de l’après-guerre poussent désormais cet exécutif vers une séquence qui dépasse cette grammaire. Berry tente donc de ramener le texte dans le vieux langage du blocage : la Ligue arabe, le Parlement, les résolutions internationales, le risque de discorde, l’impossibilité d’application.

    Il ne s’agit pas seulement de refuser un accord. Il s’agit d’empêcher que le compromis présidentiel produise une conséquence que le tandem chiite n’avait pas prévue : transformer la restauration de l’État en processus concret, et non plus en formule de discours.

    C’est ici que le rôle du “centre” devient essentiel : Riyad, Paris, certaines institutions libanaises, la mécanique parlementaire de Nabih Berry, et toute cette zone diplomatique qui ne veut ni l’effondrement de l’État, ni une victoire iranienne totale, ni une paix trumpienne imposée brutalement sans filtre arabe. Ce centre cherche à contrôler la vitesse de la transition.

    Mais Trump a compris une chose simple : si les souverainistes libanais attendent le signal saoudien, alors il faut travailler Riyad autant que Beyrouth. Si le Liban officiel ne répond pas directement à Washington, il répondra peut-être à une pression américaine filtrée par le Golfe.

    Ainsi, le Liban officiel ne marche pas vers Trump. Il est poussé vers Trump par les Américains, les Saoudiens, la guerre, la pression israélienne, l’épuisement du statu quo et la nécessité de reconstruire.

    C’est exactement ce pour quoi l’exécutif libanais n’avait pas été conçu.

    Il avait été conçu pour gérer l’après-guerre sans humilier le Hezbollah. Washington lui demande désormais de gérer l’après-Hezbollah. Ce n’est pas le même mandat.

    Le tandem chiite a donc peut-être commis une erreur stratégique. Non pas en acceptant Joseph Aoun contre ses intérêts immédiats, mais en croyant que le compromis présidentiel pouvait rester enfermé dans la logique libanaise habituelle.

    Dans cette logique, chacun connaît les lignes rouges de chacun. L’État parle fort, puis négocie faiblement. Le Hezbollah accepte les mots de la souveraineté, mais conserve la décision militaire. Amal protège l’équilibre parlementaire. Les gouvernements produisent des formules ambiguës. Les partenaires internationaux financent l’armée, saluent les déclarations, appellent aux réformes et ferment les yeux sur l’essentiel. Tout le monde sait, mais personne ne tranche.

    Or cette mécanique ne fonctionne plus aussi bien lorsque le rapport de force régional se durcit. Elle ne fonctionne plus lorsque Washington lie le retrait israélien, la reconstruction et la souveraineté au dossier des armes. Elle ne fonctionne plus lorsque Riyad donne une couverture au mouvement. Elle ne fonctionne plus lorsque le Hezbollah, affaibli, ne peut plus imposer au pays le même silence qu’hier.

    C’est pourquoi les attaques actuelles contre Joseph Aoun sont révélatrices. Le Hezbollah et ses relais ne lui reprochent pas seulement une orientation politique. Ils lui rappellent son passé. Ils lui disent, en substance : tu étais des nôtres dans la gestion du réel ; tu savais comment fonctionnait le pays ; tu as vu nos armes, nos routes, nos contraintes, nos combats, nos arrangements ; ne viens pas maintenant jouer le président souverainiste neuf.

    Mais cette accusation peut se retourner contre eux.

    Car si Joseph Aoun savait, alors l’État savait. Si l’État savait, alors la question n’est plus celle de l’information, mais celle de l’autorité. Et si l’autorité décide enfin de sortir de l’ambiguïté, le Hezbollah ne peut plus prétendre que le débat est une invention américaine ou israélienne. Il devient le vieux débat libanais, longtemps différé : un État peut-il rester un État lorsque la décision de guerre et de paix lui échappe ?

    Voilà le piège du compromis présidentiel.

    Le tandem chiite a accepté Joseph Aoun parce qu’il pensait qu’il ne serait pas l’homme de la rupture. Mais c’est précisément parce qu’il n’était pas un adversaire frontal que sa position devient aujourd’hui dangereuse pour le Hezbollah. Un président ouvertement hostile aurait permis au tandem de mobiliser immédiatement la logique de l’affrontement communautaire et de la défense de la “résistance”. Un président issu du compromis rend cette défense plus difficile. Il ne vient pas de l’extérieur du système. Il en connaît les codes, les secrets et les faiblesses.

    Surtout, il ne peut pas dire qu’il ne sait pas.

    Joseph Aoun n’a peut-être pas été élu pour désarmer le Hezbollah. Mais il pourrait devenir le président sous lequel la question du désarmement ne peut plus être évitée.

    En ouvrant la porte du Parlement, Nabih Berry pensait peut-être verrouiller le compromis. Mais il a aussi ouvert la porte à une séquence que le tandem chiite ne maîtrise plus entièrement.

    C’est toute l’ironie de cette séquence libanaise : le compromis destiné à empêcher la rupture pourrait devenir le cadre de la rupture. Le président choisi pour amortir la pression pourrait être contraint de l’incarner. Et le tandem chiite, qui voulait rester gardien du consensus national, pourrait se retrouver prisonnier de ce même consensus, au moment où celui-ci commence enfin à poser la seule question qui vaille : qui commande au Liban ?

  • La souveraineté ne se pétitionne pas



    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements du camp souverainiste libanais.

    Il y a, dans la vie politique libanaise, une spécialité presque nationale : transformer une responsabilité politique en geste symbolique, puis présenter le symbole comme un acte de courage.

    La récente pétition parlementaire demandant à l’État libanais de réclamer des compensations à l’Iran pour les dommages causés par la guerre relève de cette ambiguïté. Sur le fond, l’idée n’est pas absurde. Si l’Iran a contribué, par son lien organique, militaire, financier et stratégique avec le Hezbollah, à l’ouverture d’un front depuis le territoire libanais sans décision de l’État, alors la question de sa responsabilité peut être posée. Elle doit même l’être.

    Mais ce qui frappe, ce n’est pas seulement ce que cette pétition dit. C’est ce qu’elle évite.

    Elle désigne l’Iran, mais contourne la question libanaise. Elle parle d’une guerre imposée au Liban, mais n’interroge pas sérieusement ceux qui, au Liban même, ont permis que cette guerre soit déclenchée hors de toute décision constitutionnelle. Elle réclame un dossier juridique contre un État étranger, mais ne demande pas avec la même vigueur une enquête politique, judiciaire et gouvernementale sur le rôle du Hezbollah, pourtant acteur local, armé, organisé, représenté dans les institutions et associé à une puissance étrangère.

    Or c’est là que commence la souveraineté : non pas dans la plainte déposée contre l’étranger, mais dans la capacité de l’État à demander des comptes à ceux qui, sur son propre territoire, ont engagé le pays dans une guerre sans mandat national.

    Quand la pétition remplace l’acte d’État

    Une pétition, c’est très bien pour des citoyens. C’est parfois nécessaire. Lorsqu’une population ne dispose pas des leviers institutionnels pour agir, elle signe, interpelle, alerte, oblige les responsables à regarder ce qu’ils préfèrent ignorer.

    Mais quand ceux qui signent appartiennent à des forces politiques représentées au gouvernement, quand ils participent à l’architecture de l’exécutif, quand ils disposent de relais parlementaires, ministériels et institutionnels, la pétition change de nature. Elle n’est plus seulement une demande d’action. Elle devient un aveu.

    Elle ne dit plus simplement : “il faut agir”. Elle dit surtout : “nous sommes dans l’État, mais nous nous comportons comme si nous étions à l’extérieur de l’État”.

    C’est toute l’ambiguïté libanaise.

    On siège au gouvernement, mais on parle comme une opposition de trottoir. On participe aux équilibres du pouvoir, mais on dénonce l’impuissance du pouvoir. On revendique une présence institutionnelle, mais on explique que l’État est paralysé. On réclame la souveraineté, mais on n’utilise pas les instruments de la souveraineté.

    Cela porte un nom : la gesticulation souverainiste.

    Le problème n’est pas de réclamer des comptes à l’Iran. Le problème est de le faire comme si l’Iran avait agi dans le vide, sans relais libanais, sans bras armé libanais, sans couverture institutionnelle, sans silence officiel, sans calculs de partis, sans lâchetés successives.

    L’Iran n’a pas téléporté la guerre au Liban. Il l’a conduite à travers un acteur libanais, sur un territoire libanais, avec des conséquences payées par des Libanais. La première question n’est donc pas seulement : que nous doit Téhéran ? Elle est aussi : qui, à Beyrouth, a laissé Téhéran disposer d’une partie de la souveraineté libanaise ?

    Le détour commode par l’étranger

    C’est précisément ici que le discours politique libanais devient souvent commode. On cherche le responsable extérieur, parfois avec raison, mais on le fait pour éviter de regarder les responsabilités internes.

    Oui, les États-Unis défendent leurs intérêts. Oui, les pays arabes défendent leurs intérêts. Oui, la France, l’Iran, Israël, la Syrie, la Turquie, le Qatar, l’Arabie saoudite ou les Émirats agissent selon leurs propres calculs. Aucun acteur extérieur ne travaille par pure tendresse pour le Liban.

    Mais réduire la tragédie libanaise à une longue trahison américaine, arabe, iranienne ou internationale, c’est offrir à tout le monde une sortie de secours. Les uns seraient innocents, les autres seraient les seuls coupables, et les Libanais, eux, ne seraient jamais responsables de rien.

    Ce discours n’est pas seulement faux. Il est confortable.

    L’Accord du Caire n’a pas été signé dans un vide libanais. Les compromis successifs avec les armes hors État n’ont pas tous été dictés par des chancelleries étrangères. Les gouvernements libanais qui ont toléré, contourné ou maquillé la question du Hezbollah n’étaient pas de simples bureaux d’exécution de puissances extérieures. Les responsables libanais qui ont préféré le confort de la formule à la brutalité de la décision ne peuvent pas, aujourd’hui, se cacher derrière un parrain, un adversaire ou un bouc émissaire.

    C’est pourquoi l’opposition entre “choix américain” et “choix arabe” mérite d’être maniée avec prudence. Elle appartient souvent à un monde ancien. Les politiques arabes et américaines ne sont ni totalement alignées ni totalement divergentes. Elles comportent des passerelles, des coordinations, des rivalités, des dépendances et des zones d’entente.

    La Quintette sur le Liban le montre à sa manière : États-Unis, France, Arabie saoudite, Qatar et Égypte y coexistent dans un même cadre, avec des intérêts parfois différents, mais sans séparation pure entre un bloc arabe et un bloc américain. Présenter l’ancrage arabe comme une alternative naturelle et absolument distincte de l’Amérique relève davantage du roman politique que de l’analyse stratégique.

    On peut choisir l’ancrage arabe du Liban. C’est un choix respectable. On peut le faire par culture, par langue, par géographie, par sentiment d’appartenance ou par intérêt. Mais il faut l’assumer comme un choix politique, non le maquiller en vérité historique absolue. Les pays arabes ont, eux aussi, leurs intérêts. Ils ont, eux aussi, leurs silences. Ils ont parfois aidé le Liban, parfois l’ont contenu, parfois l’ont livré à d’autres, parfois ont traité son sort comme une variable régionale.

    La même règle vaut pour les Américains, les Français, les Israéliens, les Iraniens ou les Syriens : aucun parrain extérieur n’est une assurance-vie nationale.

    Un État n’implore pas son autorité

    Le plus grave, au fond, est peut-être ailleurs. Au Liban, il n’existe presque jamais de querelle strictement interne. Une querelle démocratique normale peut être saine : elle oppose des visions, des programmes, des intérêts sociaux. Mais la querelle libanaise, elle, est presque toujours télescopée par l’extérieur.

    Chaque camp porte avec lui un arrière-monde : argent, médias, armes, protections diplomatiques, relations régionales, promesses de reconstruction, canaux internationaux. Les Libanais ne se disputent pas seulement entre eux ; ils se disputent avec des parrains derrière eux.

    C’est pourquoi la souveraineté libanaise ne consiste pas seulement à dénoncer l’ingérence étrangère. Elle consiste d’abord à empêcher les Libanais d’importer l’étranger dans leurs propres conflits.

    Dans ce contexte, la question chrétienne ressurgit, elle aussi, de manière révélatrice. Quand un responsable américain évoque les chrétiens du Liban, certains répondent aussitôt par des formules convenues sur le vivre-ensemble. Mais lorsqu’un soldat libanais de religion chrétienne est agressé dans son village du Sud avec l’idée qu’il n’y serait pas le bienvenu, ce n’est plus une simple question de vocabulaire. C’est le symptôme d’un problème plus profond : celui d’un État qui n’assure plus pleinement à ses propres citoyens la même sécurité symbolique, territoriale et politique sur l’ensemble de son territoire.

    Le problème n’est pas que les chrétiens demanderaient une protection étrangère. Le problème est qu’un État incapable d’exercer son autorité laisse mécaniquement chaque communauté chercher un langage de protection : américain, arabe, français, iranien, israélien ou autre.

    La souveraineté ne s’effondre pas seulement quand une armée étrangère entre dans un pays. Elle s’effondre aussi quand les citoyens cessent de croire que leur État les protège mieux que leurs parrains.

    S’il existe, que l’État enquête.

    S’il existe, qu’il identifie les responsabilités internes.

    S’il existe, qu’il dise qui a décidé la guerre.

    S’il existe, qu’il demande pourquoi le territoire national a été utilisé au service d’un agenda étranger.

    S’il existe, qu’il sanctionne politiquement, administrativement et judiciairement ceux qui ont substitué une stratégie régionale à l’intérêt national.

    Sinon, qu’on cesse de parler de souveraineté.

    Car la souveraineté n’est pas un communiqué. Ce n’est pas une conférence de presse. Ce n’est pas une pétition déposée au Grand Sérail par des responsables qui disposent déjà de leviers institutionnels. La souveraineté, c’est la décision. C’est le monopole de la guerre et de la paix. C’est la capacité de dire non, non seulement à l’Iran, mais aussi à ses relais internes ; non seulement aux États-Unis, mais aussi aux illusions de protection ; non seulement à Israël, mais aussi à ceux qui utilisent Israël pour rêver d’une solution militaire ; non seulement aux pays arabes, mais aussi au mythe d’un ancrage arabe qui effacerait les responsabilités libanaises.

    Le Liban n’a pas besoin d’un nouveau parrain. Il a besoin d’un État.

    Et un État ne pétitionne pas sa propre autorité.

    Il l’exerce.