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  • La souveraineté ne se proclame pas

    La souveraineté ne se proclame pas

    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.

    Le message publié par le ministre libanais des Affaires étrangères, Youssef Raggi, à la suite de son intervention au Sénat français mérite d’être pris au sérieux. Non parce qu’il serait faux dans ses principes, mais parce qu’il révèle une tension centrale de la séquence libanaise actuelle : l’écart entre la souveraineté proclamée et la souveraineté exercée.

    Dans ce message, Youssef Raggi affirme que le Liban aurait « fait son choix », qu’il n’y aurait plus de retour à une double autorité, qu’il n’y aurait plus de place pour des armes en dehors de la légitimité de l’État ni pour des décisions prises en dehors de ses institutions. Il ajoute que la décision de mettre fin à la présence militaire du Hezbollah serait une décision souveraine libanaise, précédant l’accord-cadre et ouvrant la voie à une situation où les décisions relatives à la guerre, à la paix et à la politique étrangère relèveraient désormais exclusivement de l’État libanais.

    C’est précisément ce « désormais » qui doit être interrogé.

    Affirmer que la souveraineté est indivisible est juste. Dire que la décision nationale ne se délègue pas est nécessaire. Rappeler que le monopole de la force légitime appartient à l’État est indispensable. Soutenir que la présence militaire du Hezbollah doit prendre fin relève d’une exigence nationale élémentaire.

    Mais plus les principes sont justes, plus ils obligent ceux qui les prononcent.

    Car il y a une différence majeure entre dire ce que l’État libanais doit redevenir et laisser croire qu’il l’est déjà. Il y a une différence entre formuler un choix politique et présenter ce choix comme une réalité accomplie. Il y a une différence entre parler au nom de la souveraineté et exercer réellement les attributs de cette souveraineté.

    Le Liban n’a pas seulement besoin de mots justes. Il a besoin d’une souveraineté vérifiable.

    Les bons mots ne font pas encore l’État

    Le discours souverainiste a une force. Il remet les mots à leur place. Il rappelle que l’État ne peut pas être un décor, que la Constitution ne peut pas être un simple texte d’apparat, que l’armée ne peut pas être une force parmi d’autres, que la décision de guerre et de paix ne peut pas être partagée entre les institutions officielles et une organisation armée autonome.

    De ce point de vue, les mots employés par Youssef Raggi sont importants.

    Ils rompent avec une partie du langage libanais habituel, fait d’euphémismes, de prudences, de compromis verbaux et de formules destinées à ne jamais nommer directement le problème. Ils disent que la souveraineté ne se divise pas. Ils disent que la décision ne se délègue pas. Ils disent que le monopole de la force appartient à l’État. Ils disent que la présence militaire du Hezbollah doit prendre fin.

    Mais les bons mots ne font pas encore l’État.

    Une souveraineté vérifiable, ce n’est pas seulement un discours prononcé dans une enceinte prestigieuse. Ce n’est pas seulement une formule forte devant des partenaires étrangers. Ce n’est pas seulement une déclaration affirmant que l’État doit retrouver son autorité.

    Une souveraineté vérifiable, c’est une décision de guerre et de paix qu’aucune organisation armée ne peut prendre à la place de l’État.

    C’est une armée nationale qui exerce seule l’autorité légitime sur tout le territoire.

    C’est une administration qui n’est pas pénétrée, contournée ou neutralisée par des réseaux partisans armés.

    C’est un gouvernement qui ne se contente pas de dire que la décision est nationale, mais qui montre comment il entend récupérer les leviers encore confisqués.

    C’est un pouvoir qui ne parle pas seulement de monopole de la force, mais qui expose le calendrier, les moyens, les obstacles et les responsabilités permettant de reconstruire ce monopole.

    C’est là que commence la difficulté. Le discours peut exprimer une volonté. Il peut rassurer des partenaires. Il peut donner une image d’État. Il peut inscrire le Liban dans une grammaire souveraine. Mais il ne doit pas transformer le souhaitable en accompli.

    Dire que la décision nationale ne se délègue pas est une phrase nécessaire. Encore faut-il que l’État redevienne effectivement le lieu où cette décision se prend.

    L’objectif ne doit pas être confondu avec le constat

    Le problème n’est pas de dire que le Liban veut redevenir un État pleinement souverain. Le problème commence lorsque l’on parle comme si cette souveraineté était déjà restaurée, ou comme si son retour était seulement une question de volonté déclarée.

    Si la décision de guerre et de paix appartient déjà pleinement à l’État, pourquoi faut-il encore mettre fin à la présence militaire du Hezbollah ?

    Si le monopole de la force légitime appartient déjà réellement aux institutions, pourquoi l’armée doit-elle encore étendre son autorité sur tout le territoire ?

    Si la souveraineté est déjà effective, pourquoi la question du Sud, du retrait israélien, de la FINUL, des garanties américaines, des médiations diplomatiques et des équilibres régionaux demeure-t-elle aussi centrale ?

    Ces questions ne visent pas à nier l’importance du discours tenu au Sénat. Elles visent à empêcher qu’il se transforme en discours performatif : dire l’État pour donner l’impression que l’État est déjà revenu.

    Or l’État ne revient pas par la phrase. Il revient par l’autorité.

    Il revient lorsque les institutions décident réellement.

    Il revient lorsque l’armée exerce réellement.

    Il revient lorsque les armes hors État cessent réellement d’imposer leur veto.

    Il revient lorsque les décisions stratégiques ne dépendent plus d’un rapport de force extraconstitutionnel.

    Il revient lorsque la souveraineté cesse d’être une déclaration devant les partenaires étrangers pour devenir une pratique intérieure.

    La souveraineté ne se mesure donc pas à l’intensité d’une formule. Elle se mesure à la capacité de l’État à imposer cette formule au réel.

    Le risque d’un vocabulaire destiné à rassurer

    Un discours diplomatique a toujours plusieurs destinataires. Il parle au pays. Il parle aux partenaires. Il parle aux puissances qui observent. Il parle aussi aux bailleurs, aux institutions internationales, aux alliés potentiels et aux adversaires.

    Dans ce cadre, il est compréhensible qu’un ministre libanais veuille présenter un État décidé, cohérent, engagé dans la restauration de son autorité. Il est compréhensible qu’il affirme que le désarmement du Hezbollah relève d’une volonté libanaise, et non d’une injonction extérieure. Il est compréhensible qu’il refuse de donner l’image d’un Liban qui n’agirait que sous pression étrangère.

    Il vaut mieux cela que l’inverse.

    Mais il y a un danger : que le discours souverainiste devienne un langage diplomatique destiné à rassurer Paris, Washington ou les partenaires internationaux, sans produire encore le rapport de force intérieur qui rendrait cette souveraineté effective.

    Le Liban a trop souvent vécu de formules destinées à masquer l’écart entre l’État officiel et le pouvoir réel. Il a trop souvent appelé consensus ce qui était blocage, équilibre ce qui était paralysie, coexistence ce qui était renoncement, stabilité ce qui était soumission à un rapport de force.

    Il ne faudrait pas que la souveraineté devienne à son tour une formule de communication.

    Si le gouvernement affirme que la décision nationale ne se délègue pas, alors il doit dire comment il empêchera qu’elle soit encore déléguée de fait.

    S’il affirme que le monopole de la force appartient à l’État, alors il doit dire comment ce monopole sera reconstruit.

    S’il affirme que la présence militaire du Hezbollah doit prendre fin, alors il doit dire selon quelle stratégie, avec quel calendrier, sous quelle autorité, avec quelles garanties nationales et avec quelle responsabilité gouvernementale.

    Sans cela, le discours reste juste, mais suspendu.

    La souveraineté a besoin de preuves

    La souveraineté a besoin de preuves.

    Elle a besoin de décisions gouvernementales qui ne reculent pas devant les rapports de force. Elle a besoin d’une armée renforcée, mandatée, protégée politiquement et placée au centre de la restauration de l’autorité publique. Elle a besoin d’une administration libérée des influences parallèles. Elle a besoin d’une justice capable de traiter les violations de la souveraineté comme autre chose que des sujets sensibles. Elle a besoin d’une diplomatie qui parle au nom de l’État, non au nom d’un équilibre de prudence entre l’État et ceux qui le contournent.

    Elle a aussi besoin de clarté.

    Qui empêche l’État d’exercer pleinement son autorité ?

    Qui bloque la récupération de la décision nationale ?

    Qui refuse que l’armée soit le seul instrument légitime de la force ?

    Qui maintient une logique de guerre et de paix étrangère aux institutions ?

    Le discours souverainiste de pouvoir ne peut pas rester dans l’abstraction. Il doit nommer les obstacles. Il doit dire où se situe le blocage. Il doit exposer les contradictions. Il doit accepter que la souveraineté ait un prix politique.

    Sinon, il rejoint le manquement déjà observé dans cette série : avoir raison sur le fond, mais ne pas transformer cette raison en méthode d’État.

    C’est ici que les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir sont attendues. Non dans la simple capacité à prononcer les mots de l’État, mais dans la capacité à produire les conditions de son retour effectif. Non dans la dénonciation générale de l’anomalie, mais dans la construction d’un chemin politique, institutionnel et militaire permettant de la lever.

    La souveraineté ne peut pas rester un horizon diplomatique. Elle doit devenir un programme d’autorité.

    Dire la souveraineté ne suffit plus

    Il faut saluer les principes lorsqu’ils sont justes. Et ceux affirmés par Youssef Raggi le sont largement. Oui, la souveraineté est indivisible. Oui, la décision nationale ne doit pas se déléguer. Oui, le monopole de la force légitime doit appartenir à l’État. Oui, la présence militaire du Hezbollah est incompatible avec une République pleinement souveraine.

    Mais justement : ces principes obligent.

    Ils obligent à ne pas confondre l’objectif avec le résultat.

    Ils obligent à ne pas transformer une volonté nationale en réalité déclarée.

    Ils obligent à ne pas rassurer l’étranger plus vite qu’on ne reconstruit l’État.

    Ils obligent à mesurer la souveraineté non à la qualité des mots, mais à la force des actes.

    Le Liban n’a pas seulement besoin que ses ministres parlent comme des souverainistes devant les partenaires étrangers. Il a besoin que ses gouvernants exercent la souveraineté à l’intérieur du pays.

    Car la souveraineté ne se proclame pas accomplie.

    Elle se vérifie.

    Elle se reconquiert.

    Et elle commence lorsque les mots de l’État cessent d’être un horizon diplomatique pour devenir une autorité réelle.

    Crédit photo : compte X de Youssef Raggi.

  • La souveraineté ne se sous-traite pas

    La souveraineté ne se sous-traite pas



    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.

    Il y a des phrases qui, par leur brutalité apparente, révèlent moins la pensée de celui qui les prononce que les faiblesses de ceux qui y répondent.

    La déclaration de Donald Trump suggérant que la Syrie pourrait “s’occuper” du Hezbollah appartient à cette catégorie. Elle peut être lue comme une provocation, comme une improvisation, comme une pression diplomatique, ou comme une manière très américaine de déplacer un problème vers un acteur régional supposé pouvoir le traiter à moindre coût. Mais, pour le Liban, la question essentielle n’est pas seulement ce que cette phrase dit de Washington. Elle est ce qu’elle révèle de Beyrouth.

    Car la réponse souverainiste ne peut pas se limiter à constater qu’Ahmad el-Chareh ne souhaite pas intervenir au Liban. Si le refus syrien devient l’argument principal, alors le centre de gravité du débat se déplace dangereusement. On ne dit plus : le Liban refuse qu’une puissance étrangère vienne régler militairement une question libanaise. On dit seulement : la Syrie ne veut pas le faire.

    Ce n’est pas la même chose.

    La souveraineté ne consiste pas à attendre que l’étranger renonce à intervenir. Elle consiste à dire que cette intervention est irrecevable, même lorsqu’elle vise un adversaire intérieur. Elle consiste à affirmer que le désarmement du Hezbollah doit être décidé par les institutions libanaises et exécuté par l’armée libanaise. Il ne peut être sous-traité ni à la Syrie, ni à Israël, ni à aucune autre puissance étrangère.

    Défendre la souveraineté dans l’opposition, l’exercer au pouvoir

    Pendant des années, le camp souverainiste a défendu, souvent avec courage, l’idée que la décision nationale devait revenir à l’État libanais. Il a dénoncé la confiscation de la guerre et de la paix par le Hezbollah. Il a rappelé que les armes hors État détruisaient la République, que l’alignement sur l’Iran plaçait le Liban au service d’un agenda régional, que la paix civile ne pouvait pas reposer sur une force armée autonome.

    Tout cela demeure vrai.

    Mais le passage au pouvoir change la nature de la parole. Une force placée hors du pouvoir peut dénoncer, alerter, réclamer, mobiliser. Une force impliquée dans le pouvoir doit faire davantage : elle doit transformer le principe en position d’État.

    Or c’est précisément là que le souverainisme de pouvoir est mis à l’épreuve. Il ne suffit plus de dire que le Hezbollah doit être désarmé. Il faut dire par qui, selon quelle légitimité, sous quelle autorité et dans quel cadre national.

    La réponse ne peut être ambiguë : par l’État libanais, selon la Constitution libanaise, sous l’autorité des institutions libanaises, avec l’armée libanaise comme instrument légitime de la souveraineté.

    Toute autre logique ouvre une brèche.

    Si la Syrie venait “s’occuper” du Hezbollah, ce ne serait pas le retour de la souveraineté libanaise. Ce serait le remplacement d’une confiscation par une autre. Si Israël se chargeait seul de résoudre militairement le problème, le Liban ne redeviendrait pas souverain ; il deviendrait le théâtre d’une solution imposée de l’extérieur. Si une coalition étrangère décidait à la place de Beyrouth, le monopole de la décision nationale resterait absent.

    La souveraineté ne se restaure pas par délégation.

    Le piège de l’ennemi de mon adversaire

    Il existe une tentation ancienne dans les pays faibles : accepter l’intervention extérieure lorsque celle-ci vise l’adversaire intérieur. On sait que le geste est dangereux. On sait qu’il abîme la souveraineté. Mais on se rassure en disant que l’adversaire est plus dangereux encore, que l’urgence impose des détours, que l’histoire jugera, que l’État est trop faible pour agir seul.

    C’est une logique redoutable, parce qu’elle commence toujours par une nécessité et finit souvent par une tutelle.

    Le Liban connaît ce mécanisme. Il l’a connu dans son histoire récente. Le parallèle avec 1976 doit évidemment être manié avec prudence : le contexte régional, les acteurs, les rapports de force, la nature du conflit et l’état de la société libanaise n’étaient pas ceux d’aujourd’hui. Mais le mécanisme mérite d’être rappelé.

    À l’époque, une partie du Front libanais avait fini par tolérer, voire regarder favorablement, une intervention syrienne parce qu’elle semblait alors contenir un adversaire intérieur et rétablir un certain équilibre. Le calcul pouvait paraître compréhensible dans l’urgence. Mais l’histoire a montré le prix de cette logique : une intervention acceptée parce qu’elle vise l’adversaire finit rarement par s’arrêter là où ses bénéficiaires provisoires l’avaient imaginé.

    La tutelle ne demande pas toujours la permission pour durer.

    C’est pourquoi le souverainisme ne peut pas être sélectif. Il ne peut pas refuser l’ingérence iranienne lorsqu’elle soutient le Hezbollah, mais devenir hésitant devant une intervention syrienne si celle-ci prétend combattre le Hezbollah. Il ne peut pas dénoncer la guerre décidée hors de l’État, mais accueillir favorablement une guerre menée au Liban par un autre État. Il ne peut pas réclamer le monopole libanais de la décision et accepter que l’acte décisif soit accompli par une armée étrangère.

    Le principe doit rester entier, surtout lorsque l’adversaire visé est réel.

    Le désarmement comme acte national

    Le désarmement du Hezbollah est une nécessité nationale. Il ne s’agit pas d’un caprice partisan, ni d’une revanche communautaire, ni d’une exigence imposée de l’extérieur. Il s’agit de la condition élémentaire de l’existence d’un État.

    Aucun pays ne peut durablement survivre lorsque la décision de guerre et de paix échappe à ses institutions. Aucun gouvernement ne peut prétendre exercer la souveraineté si une force armée autonome peut engager le territoire national dans un conflit sans mandat. Aucune armée nationale ne peut être pleinement légitime si une autre structure militaire conserve une capacité stratégique indépendante.

    Mais précisément parce que ce désarmement est une nécessité nationale, il doit être porté comme un acte national.

    Il doit être décidé par les institutions libanaises. Il doit être inscrit dans une stratégie libanaise. Il doit être assumé par un pouvoir libanais. Il doit être exécuté par l’armée libanaise. Et il doit être accompagné d’un récit national qui distingue clairement le Hezbollah comme organisation armée de la communauté chiite comme composante pleine et entière du pays.

    Car si le désarmement apparaît comme une opération syrienne, israélienne, américaine ou étrangère, il sera aussitôt transformé par le Hezbollah en preuve de son propre récit : celui d’une communauté menacée, d’un pays livré aux puissances extérieures, d’une résistance nécessaire contre un complot régional.

    La sous-traitance étrangère ne désarme pas seulement une milice. Elle peut aussi réarmer son discours.

    C’est pourquoi le camp souverainiste impliqué dans le pouvoir doit être extrêmement clair : le problème du Hezbollah est libanais parce qu’il touche à la souveraineté libanaise. Sa résolution doit être libanaise parce qu’elle doit restaurer cette souveraineté, non la contourner.

    La faiblesse des réponses prudentes

    Répondre que la Syrie ne veut pas intervenir est insuffisant. Ce peut être une information utile. Ce n’est pas une position souveraine.

    Une position souveraine dirait : même si la Syrie le voulait, le Liban le refuserait. Même si une puissance extérieure proposait de traiter le problème à notre place, nous refuserions d’en faire une solution politique. Même si cette intervention visait le Hezbollah, elle ne pourrait pas devenir le chemin normal du retour à l’État.

    La nuance est capitale.

    Car si le refus dépend seulement de la volonté syrienne, alors le Liban apparaît comme un objet en attente de décisions extérieures. Si Damas refuse, il respire. Si Damas accepte, il subit. Si Washington propose, il commente. Si Israël agit, il réagit. Dans tous les cas, la décision n’est pas à Beyrouth.

    Or toute la logique souverainiste devrait consister à remettre Beyrouth au centre de la décision.

    Les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir ne peuvent donc pas répondre comme des analystes. Elles doivent parler comme des acteurs de l’État. Elles doivent dire ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Elles doivent rappeler que l’armée libanaise n’est pas un détail dans le débat, mais l’instrument légitime de la souveraineté. Elles doivent exiger que toute solution passe par les institutions, non par des arrangements entre parrains.

    Sinon, elles retombent dans le travers déjà observé : avoir raison sur le fond, mais ne pas transformer cette raison en doctrine d’État.

    La souveraineté ne choisit pas ses exceptions

    Le Liban ne peut pas sortir d’une souveraineté confisquée par une souveraineté sous-traitée. Il ne peut pas remplacer la décision du Hezbollah par la décision de Damas, de Tel-Aviv, de Washington ou d’un quelconque parrain régional. Il ne peut pas redevenir libre en confiant à d’autres le soin d’accomplir l’acte fondateur de sa liberté.

    La souveraineté ne choisit pas ses exceptions selon l’identité de celui qu’elle combat.

    Elle vaut contre l’Iran lorsqu’il arme et oriente le Hezbollah. Elle vaut contre Israël lorsqu’il impose ses opérations et ses zones de fait. Elle vaut contre la Syrie si elle prétend revenir dans le jeu libanais par la sécurité. Elle vaut contre les États-Unis si Washington imagine pouvoir redistribuer les rôles sans passer par la volonté libanaise. Elle vaut aussi contre les illusions internes, lorsque certains Libanais espèrent qu’une puissance étrangère fera à leur place ce qu’ils n’osent pas encore assumer politiquement.

    C’est cela, l’épreuve du pouvoir.

    Dans l’opposition, il est possible de défendre la souveraineté comme un principe. Au pouvoir, il faut la défendre comme une décision. Et une décision souveraine ne peut pas dire : nous voulons l’État, mais nous acceptons qu’un autre État fasse le travail décisif sur notre territoire.

    La souveraineté ne se pétitionne pas. Elle ne se réfugie pas dans une réforme sans chemin. Elle ne se conserve pas dans le confort de l’opposition morale. Elle ne se réduit pas non plus à un récit national abstrait.

    Elle s’exerce.

    Et elle commence ici par une phrase simple : le Hezbollah doit être désarmé par l’État libanais, sous autorité libanaise, par les moyens légitimes de l’État libanais.

    Ni par la Syrie.
    Ni par Israël.
    Ni par procuration étrangère.

    Le Liban n’a pas besoin qu’un autre pays vienne exercer sa souveraineté à sa place.

    Il a besoin de redevenir capable de l’exercer lui-même.

    Crédit photo : Armée libanaise / page officielle Facebook.

  • Quel Liban veulent-ils reconstruire ?

    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.

    Les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir ont souvent raison lorsqu’elles dénoncent les armes hors État, l’alignement sur l’Iran, la confiscation de la décision nationale et l’effacement progressif de l’autorité publique. Elles ont raison de rappeler qu’aucun pays ne peut vivre durablement si la guerre, la paix, la sécurité et la diplomatie échappent à ses institutions légitimes. Elles ont raison de dire qu’un État ne peut pas coexister avec une force armée autonome qui décide au-dessus de lui.

    Mais un projet politique ne peut pas vivre seulement de refus.

    Il ne suffit pas de dire non à l’anomalie Hezbollah. Il faut dire oui à un Liban possible. Il ne suffit pas de dénoncer la confiscation de l’État. Il faut expliquer ce que l’on veut reconstruire une fois cette confiscation levée. Il ne suffit pas de répéter que la souveraineté est nécessaire. Il faut montrer quel avenir cette souveraineté rend possible pour les Libanais.

    C’est peut-être l’un des manquements les plus profonds du souverainisme de pouvoir : il sait souvent désigner ce qui empêche le Liban d’exister pleinement, mais il dit moins clairement quel Liban il veut faire advenir.

    Or une cause politique ne rassemble pas seulement par l’adversaire qu’elle désigne. Elle rassemble par l’avenir qu’elle rend possible.

    Savoir refuser ne suffit pas

    Le refus souverainiste est nécessaire. Il est même fondateur.

    Non aux armes hors État.
    Non à la guerre décidée en dehors des institutions.
    Non à la diplomatie confisquée.
    Non à l’État parallèle.
    Non à l’alignement stratégique sur l’Iran.
    Non à toute force qui prétend décider pour le Liban à la place du Liban.

    Sans ce refus clair, il n’y a pas de souveraineté possible. Un État qui ne possède plus le monopole de la décision nationale devient une apparence d’État. Il peut avoir un président, un gouvernement, un Parlement, des administrations, des drapeaux, des cérémonies et des communiqués. Mais si la décision stratégique lui échappe, sa souveraineté est amputée.

    Pourtant, le refus ne suffit pas.

    Le refus désigne l’obstacle ; il ne dessine pas encore l’horizon. Il dit ce qu’il faut arrêter ; il ne dit pas toujours ce qu’il faut construire. Il nomme l’anomalie ; il ne formule pas encore le projet national capable de rassembler au-delà du camp déjà convaincu.

    C’est là que le souverainisme de pouvoir doit franchir une étape. Il ne peut pas rester seulement le camp du diagnostic. Il doit devenir le camp de la reconstruction.

    Car la souveraineté ne peut pas être seulement une réponse à la milice. Elle doit être une réponse au pays.

    Elle doit dire aux Libanais pourquoi l’État vaut mieux que les parrains. Pourquoi la loi vaut mieux que les protections particulières. Pourquoi l’armée nationale vaut mieux que les armes partisanes. Pourquoi la décision commune vaut mieux que les stratégies régionales. Pourquoi la liberté politique vaut mieux que la sécurité offerte par une force qui finit toujours par réclamer l’obéissance.

    Le souverainisme doit donc passer du “contre” au “pour”. Contre les armes hors État, oui. Contre l’ingérence iranienne, oui. Contre la décision de guerre confisquée, oui. Mais pour quel État ? Pour quelle société ? Pour quelle vie commune ? Pour quelle économie ? Pour quelle place de chaque composante dans le Liban de demain ?

    Le Liban d’après ne peut pas être un retour en arrière

    Dire “nous voulons l’État” ne suffit pas. Encore faut-il dire de quel État il s’agit.

    S’agit-il de revenir au Liban d’avant-guerre ? À l’esprit de 1943 ? À l’équilibre de Taëf ? À une République centralisée restaurée ? À une décentralisation élargie ? À une neutralité active ? À une formule fédérale, demain peut-être, si elle est pensée librement et non sous la contrainte ? À un Liban plus arabe, plus méditerranéen, plus libéral, plus social, plus enraciné dans ses communautés et plus exigeant dans son autorité commune ?

    Ces questions ne peuvent pas rester dans le brouillard.

    Le Liban d’après ne peut pas être présenté comme un retour abstrait à une période idéalisée. Le Liban historique a produit de grandes choses : une liberté rare dans la région, une créativité culturelle, une économie d’initiative, une presse vivante, un pluralisme religieux et social, une capacité d’ouverture qui faisait du pays un espace de rencontre plutôt qu’un simple territoire. Tout cela mérite d’être sauvé.

    Mais le même Liban a aussi porté ses fragilités : faiblesse chronique de l’État, clientélisme, féodalités politiques, confusion entre communauté et clientèle, impunité, dépendance aux parrains extérieurs, abandon des régions, économie de rente, incapacité à intégrer toutes les composantes dans un récit réellement commun.

    Reconstruire le Liban ne consiste donc pas à revenir en arrière. Cela consiste à sauver ce qui mérite de l’être, tout en corrigeant ce qui a rendu l’effondrement possible.

    Le souverainisme sérieux ne peut pas être nostalgique. Il doit être refondateur.

    Il doit garder du Liban historique son amour de la liberté, son pluralisme, son ouverture, sa vocation culturelle, sa profondeur orientale et méditerranéenne, sa place singulière des communautés, son économie d’initiative et sa capacité à produire du lien entre des mondes différents.

    Mais il doit aussi corriger ce qui l’a rendu vulnérable : l’État trop faible, les institutions trop facilement contournées, les compromis trop souvent transformés en renoncements, l’administration trop perméable aux clientèles, la justice trop dépendante des équilibres politiques, la souveraineté trop souvent négociée avec ceux qui la contestent.

    Le Liban à reconstruire ne doit pas être le musée d’une grandeur perdue. Il doit être la transformation politique de ce que le Liban avait de meilleur.

    La place des chiites dans le Liban souverain

    Un projet souverainiste qui ne dit pas clairement quelle place il donne aux chiites dans le Liban d’après laisse au Hezbollah le monopole de leur représentation symbolique.

    C’est un point décisif.

    Distinguer la communauté chiite du Hezbollah ne peut pas être seulement une formule de prudence. Cela doit devenir une proposition politique réelle. Il ne suffit pas de dire : “nous ne confondons pas les chiites avec le Hezbollah”. Il faut dire quelle place les chiites auront dans le Liban souverain que l’on prétend reconstruire.

    Cette place doit être entière.

    Entière dans l’État.
    Entière dans l’armée.
    Entière dans l’administration.
    Entière dans l’économie.
    Entière dans les régions.
    Entière dans la mémoire nationale.
    Entière dans la décision commune.

    Le problème n’est pas une communauté. Le problème est une arme autonome, une décision militaire extraconstitutionnelle, un lien organique avec une puissance étrangère et une domination exercée sur l’État commun. Un souverainisme sérieux doit le répéter avec précision : le Liban ne se reconstruira pas contre les chiites. Il se reconstruira contre la confiscation de leur représentation par une force armée.

    Le Hezbollah prospère sur une peur : celle de convaincre les chiites qu’après lui viendrait leur marginalisation, leur humiliation ou leur mise à l’écart. Cette peur ne peut pas être combattue seulement par des slogans. Elle doit être combattue par une offre nationale crédible.

    Désarmer le Hezbollah ne peut pas signifier désarmer politiquement les chiites. Cela doit signifier leur retour entier dans l’État commun.

    Le Liban souverain doit donc dire aux chiites : vous n’avez pas besoin d’une milice pour être respectés. Vous n’avez pas besoin d’un lien organique avec l’Iran pour être protégés. Vous n’avez pas besoin d’une décision militaire autonome pour exister comme composante centrale du pays. Votre sécurité ne doit pas dépendre d’un parti armé ; elle doit dépendre de l’État que vous contribuez à diriger avec les autres.

    C’est là que le récit souverainiste devient vraiment national. Tant qu’il ne parle qu’aux adversaires du Hezbollah, il reste partiel. Lorsqu’il parle aussi à ceux que le Hezbollah prétend représenter, il commence à devenir une alternative.

    Un récit national doit parler à toutes les composantes

    La question ne concerne pas seulement les chiites. Elle concerne l’ensemble des composantes libanaises.

    Les chrétiens veulent savoir s’ils auront encore une sécurité, une liberté culturelle, une présence politique réelle et un avenir dans le pays. Ils ne veulent pas être réduits à un décor patrimonial, à une survivance folklorique ou à une minorité tolérée dans un système qui les dépasse. Ils veulent savoir si le Liban restera un pays où leur liberté a un sens politique.

    Les sunnites veulent savoir quelle place ils auront dans un Liban qui ne soit ni capturé par l’Iran, ni réduit à une variable arabe, ni abandonné à l’émigration ou à l’effacement. Ils doivent pouvoir retrouver une centralité nationale sans dépendre d’un parrain extérieur ou d’un équilibre régional instable.

    Les druzes veulent préserver leur rôle, leurs montagnes, leur autonomie historique, leur capacité de médiation et leur place dans les équilibres du pays. Ils ne peuvent pas être considérés comme une simple composante d’appoint dans des majorités fabriquées ailleurs.

    Les Syriaques, les Arméniens et les autres composantes doivent être pleinement intégrés dans la vision nationale. Ils ne sont pas des notes de bas de page. Ils portent des mémoires, des langues, des blessures, des enracinements, des contributions culturelles et politiques qui appartiennent à l’identité libanaise.

    Le récit souverainiste ne peut donc pas être seulement institutionnel. Il doit être existentiel.

    Il doit répondre à des questions simples : qui est chez lui au Liban ? Qui est protégé par l’État ? Qui a sa place dans le récit national ? Qui participe à la décision commune ? Qui peut vivre sans chercher un parrain extérieur ?

    Un récit national n’est pas un communiqué sur la coexistence. C’est une promesse concrète faite à chacun qu’il n’aura plus besoin d’un protecteur extérieur pour vivre dans son propre pays.

    Le Liban ne sera pas reconstruit par une addition de peurs communautaires. Il doit être reconstruit autour d’un pacte de sécurité, de liberté et de responsabilité.

    Sécurité, pour que personne n’ait besoin d’une milice, d’un quartier fermé ou d’un protecteur étranger.
    Liberté, pour que chaque composante puisse vivre sa culture, sa foi, sa mémoire et sa présence sans domination.
    Responsabilité, pour que personne ne puisse réclamer les droits de la participation nationale tout en refusant les devoirs de l’État commun.

    La souveraineté doit parler à la vie concrète

    Un projet souverainiste ne peut pas rester suspendu dans l’abstraction institutionnelle. Les Libanais ne vivent pas seulement une crise de souveraineté. Ils vivent aussi une crise de survie, d’appauvrissement, de déclassement, d’humiliation et d’émigration des jeunes.

    Un citoyen qui n’a plus d’électricité stable, qui ne peut plus soigner ses parents, qui voit partir ses enfants, qui perd son salaire, qui ne croit plus à l’école, à l’hôpital, à la justice ou à la monnaie, ne peut pas être mobilisé durablement par un discours uniquement institutionnel.

    La souveraineté doit donc être reliée à la vie quotidienne.

    Elle doit signifier quelque chose de concret : sécurité, justice, services publics, école, hôpital, travail, monnaie, frontières, administration, avenir pour les jeunes, retour possible de ceux qui sont partis.

    Un peuple qui cherche du pain, une école, un hôpital et un avenir pour ses enfants ne peut pas être mobilisé seulement par un discours sur les institutions.

    Cela ne veut pas dire que la souveraineté serait secondaire. Au contraire. Sans souveraineté, il n’y a pas de politique économique cohérente, pas de sécurité durable, pas de justice indépendante, pas de frontières sérieuses, pas de réforme réelle, pas de confiance internationale, pas de retour possible de l’investissement, pas de reconstruction nationale.

    Mais il faut le montrer.

    Il faut expliquer que l’État souverain n’est pas seulement celui qui décide de la guerre et de la paix. C’est aussi celui qui protège la dignité concrète des citoyens. Celui qui empêche qu’une famille soit ruinée par une hospitalisation. Celui qui garantit une école digne. Celui qui assure une justice moins dépendante des puissants. Celui qui permet aux jeunes d’imaginer une vie ailleurs que dans l’exil. Celui qui rend possible une économie de travail au lieu d’une économie de survie.

    Le souverainisme ne peut pas parler seulement au citoyen inquiet pour la nation. Il doit parler au citoyen épuisé dans sa vie quotidienne.

    Sinon, il reste juste, mais lointain.

    Du camp du refus au camp de la reconstruction

    Les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir doivent sortir d’une contradiction. Elles parlent souvent comme le camp du refus, alors qu’elles devraient devenir le camp de la reconstruction.

    Refuser l’anomalie Hezbollah est indispensable. Refuser l’ingérence iranienne est indispensable. Refuser la guerre hors État est indispensable. Refuser la confiscation de la décision nationale est indispensable. Mais ce refus doit ouvrir sur une vision.

    Quel Liban après les armes ?
    Quel État après la milice ?
    Quelle place pour les chiites après la confiscation de leur représentation ?
    Quelle sécurité pour les chrétiens ?
    Quelle dignité pour les sunnites ?
    Quelle garantie pour les druzes ?
    Quelle reconnaissance pour les Syriaques, les Arméniens et les autres composantes ?
    Quelle économie pour les jeunes ?
    Quelle justice après l’impunité ?
    Quelle neutralité, quelle diplomatie, quelle relation avec le monde arabe, l’Occident, la Méditerranée, Israël et la Syrie ?

    Tant que ces questions restent floues, le souverainisme demeure incomplet. Il peut avoir raison contre l’anomalie. Il ne produit pas encore l’adhésion nationale nécessaire à la reconstruction.

    La souveraineté ne peut pas être seulement la fin d’une domination. Elle doit être le début d’un projet.

    Elle doit dire à chaque Libanais : l’État que nous voulons ne sera pas l’État d’un camp contre un autre, ni l’État d’une revanche communautaire, ni l’État d’un retour nostalgique, ni l’État d’une façade institutionnelle. Il doit être l’État commun, celui qui protège, arbitre, décide, sanctionne, répare et rend possible une vie nationale digne.

    Avoir raison contre l’anomalie armée ne suffit pas à faire naître un Liban nouveau.

    Il faut dire quel Liban vient après cette domination.

    Car un pays ne se reconstruit pas seulement contre ce qui l’a détruit.

    Il se reconstruit autour de ce qu’il veut redevenir.

  • Liban : quand l’État paie la facture d’une guerre qu’il n’a pas décidée

    Liban : quand l’État paie la facture d’une guerre qu’il n’a pas décidée



    Au Grand Sérail, les ambassadeurs étrangers demandent au gouvernement libanais d’accélérer les réformes financières, de réorganiser le secteur bancaire, de restaurer la confiance et de rouvrir la voie à un accord avec le FMI. Le message est connu : sans réformes, pas d’argent ; sans crédibilité, pas de soutien international.

    Mais au même moment, l’ordre du jour du Conseil des ministres dit autre chose. Il prévoit notamment l’examen d’une demande du Haut Comité de secours et du Conseil du Sud pour acheter des logements préfabriqués destinés aux familles dont les maisons ont été détruites au Sud, à la suite de la guerre ouverte par le Hezbollah contre Israël.

    À première vue, l’affaire semble humanitaire. Des familles ont perdu leur maison. Des villages ont été touchés. Des civils se retrouvent sans toit. Aucun responsable politique sérieux ne peut rester indifférent à cette détresse.

    Mais la question n’est pas de savoir s’il faut aider les victimes. Bien sûr qu’il faut les aider. La vraie question est celle-ci : qui doit payer les conséquences d’une guerre que l’État libanais n’a ni décidée, ni contrôlée, ni assumée ?

    Car cette guerre n’a pas été décidée par le Conseil des ministres. Elle n’a pas été votée par le Parlement. Elle n’a pas été conduite par l’armée libanaise. Elle a été imposée au pays par une force armée privée, le Hezbollah, qui décide seule de la paix et de la guerre, puis laisse l’État gérer les ruines.

    C’est là que commence le problème politique.

    En acceptant de financer le relogement ou la reconstruction sans poser la question de la responsabilité, le gouvernement ne fait pas seulement œuvre sociale. Il transforme une responsabilité milicienne en responsabilité nationale. Il fait entrer dans les comptes publics le prix d’une décision militaire privée.

    La formule est simple : le Hezbollah privatise la guerre, l’État nationalise la facture, puis le parti récupère le bénéfice politique.

    Car demain, le Hezbollah pourra retourner vers sa base et dire : nous ne vous avons pas abandonnés. Nous avons imposé votre prise en charge. Nous avons obtenu des logements. Nous avons arraché au gouvernement les moyens de vous soutenir. Votez encore pour nous, car nous ne vous avons pas lâchés dans l’épreuve.

    Et en même temps, il pourra continuer à entretenir le récit selon lequel l’Iran, la « résistance » et son propre appareil protègent leur population. Mais dans les faits, qui paie ? L’État libanais. Donc les contribuables. Donc les consommateurs. Donc les citoyens déjà écrasés par les impôts, les taxes, le prix du carburant, les frais administratifs, l’effondrement des services publics et la crise économique.

    Depuis son arrivée, ce gouvernement a surtout su faire une chose : augmenter la pression sur les citoyens. On augmente les recettes. On renchérit le coût de la vie. On demande aux Libanais de payer davantage. On leur explique qu’il faut sauver les finances publiques, rassurer le FMI, restaurer la confiance et remettre l’État debout.

    Mais quel État remet-on debout, si cet État continue à payer les conséquences d’une guerre décidée contre lui ?

    C’est toute la contradiction. Depuis son arrivée, ce gouvernement augmente les impôts. Mais il n’augmente pas la souveraineté. Il sait faire payer les citoyens, mais il ne sait pas reprendre la décision de paix et de guerre. Il sait solliciter les bailleurs internationaux, mais il refuse de poser la seule réforme qui conditionne toutes les autres : le monopole réel de l’État sur les armes.

    Autrement dit : le citoyen paie l’impôt, l’État paie la facture, et le Hezbollah encaisse le bénéfice politique.

    Il ne s’agit pas ici de parler de détournement. Le mot serait juridiquement fragile et politiquement inutile. Le problème est plus profond : c’est une mauvaise utilisation de l’argent public. Une mauvaise affectation. Une confusion dangereuse entre solidarité nationale et couverture politique d’une guerre privée.

    La solidarité envers les habitants du Sud doit exister. Mais elle ne peut pas servir d’amnistie politique. Aider les familles, oui. Couvrir le Hezbollah, non. Secourir les victimes, oui. Faire payer à l’État les choix militaires d’une milice, non.

    La différence est essentielle.

    Une aide publique responsable devrait être accompagnée d’une clarification politique : qui a engagé le Liban ? Qui a exposé les villages ? Qui a entraîné des familles entières dans une guerre décidée hors des institutions ? Et surtout : comment empêcher que le même mécanisme se reproduise demain ?

    Sans cette clarification, le gouvernement n’achète pas seulement des maisons préfabriquées. Il achète la tranquillité politique du Hezbollah. Il ne reconstruit pas seulement des logements. Il reconstruit l’impunité.

    Voilà le cœur du problème libanais : l’État est assez présent pour taxer, mais jamais assez souverain pour décider. Il est assez fort pour demander des sacrifices aux citoyens, mais trop faible pour imposer le monopole des armes. Il sait demander de l’argent au monde, mais il ne sait pas reprendre à une milice le pouvoir de décider de la guerre.

    Le Liban n’a pas seulement besoin de réformes bancaires. Il a besoin d’une réforme de l’autorité. Tant que la paix et la guerre resteront entre les mains du Hezbollah, toute réforme économique sera condamnée à devenir une façade.

    Car le vrai déficit du Liban n’est pas seulement budgétaire. Il est souverain.

    Et aujourd’hui, ce gouvernement envoie un signal inquiétant : il ne restaure pas l’État, il organise la prise en charge publique des conséquences du Hezbollah.

    On taxe le Libanais pour réparer les dégâts d’une guerre qu’il n’a pas choisie.

    On demande au FMI de restaurer la confiance, pendant que l’État restaure l’impunité du Hezbollah.

    Photo : Nabil Ismaïl / An-Nahar

  • Berytus Nutrix Legum : peut-on réformer la justice avant de la rendre?

    Berytus Nutrix Legum : peut-on réformer la justice avant de la rendre?



    Avant les Républiques modernes, avant les États-nations, avant que nos constitutions contemporaines ne prétendent organiser la justice, il y eut les cités. Et parmi ces cités, au cœur même de l’Empire, il y eut Berytus Nutrix Legum : Beyrouth, nourrice des lois.

    Ce nom n’était pas un ornement. Il disait une vocation. Beyrouth ne fut pas seulement un port, un carrefour, une ville de passage. Elle fut une école du droit, une cité où l’on formait les juristes, où la loi n’était pas encore un slogan politique, mais une discipline, une science, une exigence.

    C’est peut-être de cette profondeur-là que le Liban devrait repartir lorsqu’il parle aujourd’hui de justice. Non pour se réfugier dans une nostalgie facile, ni pour transformer le passé en consolation, mais pour mesurer l’écart tragique entre la mémoire de Beyrouth et l’état présent du pays.

    Là où certains dénoncent l’État profond, je préfère interroger la profondeur de la nation.

    Car le Liban ne manque pas de slogans. Il ne manque pas de réformes annoncées, de commissions, de discours, de promesses, de textes. Il manque d’un État capable de donner à ces textes une conséquence réelle. Il manque d’une justice capable d’aller jusqu’au bout lorsque les puissants sont en cause. Il manque d’une culture de la responsabilité là où l’histoire politique a trop souvent installé une culture de l’amnistie.

    Le débat actuel sur l’abolition de la peine de mort pose donc une question plus vaste que celle de la peine capitale. Il ne s’agit pas seulement de savoir si la République doit tuer ou ne pas tuer. Il s’agit d’abord de savoir si la République est encore capable de juger, de punir, de réparer et de protéger.

    Dire que la République ne tue pas peut être une belle formule. Mais une formule ne suffit pas à faire une justice. Une République ne se définit pas seulement par ce qu’elle refuse de faire. Elle se définit aussi par ce qu’elle est capable d’accomplir.

    Refuser la vengeance est une exigence de civilisation. Mais empêcher l’impunité en est une autre. La grandeur d’un État ne consiste pas seulement à renoncer à la mort ; elle consiste à garantir que le crime ne sera ni oublié, ni recyclé, ni transformé en carrière politique.

    Au Liban, cette interrogation ne peut pas être abstraite. Elle est chargée d’histoire.

    En 1991, l’amnistie générale fut présentée comme le prix nécessaire de la sortie de guerre. Elle accompagnait une autre grande promesse : celle de Taëf, nouvelle architecture constitutionnelle censée mettre fin au conflit, restaurer l’État, dissoudre les milices, rééquilibrer les institutions et ouvrir une page nouvelle.

    Taëf devait sauver l’État. L’amnistie devait sauver la paix civile.

    Mais le résultat fut autrement plus ambigu. Le Liban n’a pas seulement amnistié les crimes de la guerre. Il a permis à une grande partie des acteurs de cette guerre de se réinstaller dans le système politique d’après-guerre. L’amnistie aurait pu être un pont vers un renouvellement du leadership. Elle est devenue, pour beaucoup, une seconde naissance politique.

    C’est là que se trouve le péché originel de l’après-guerre libanais. Le pays n’a pas vraiment tourné la page de la guerre ; il a confié la page suivante à ceux qui avaient contribué à écrire la précédente dans le sang. La Constitution nouvelle prétendait refonder l’État, mais l’amnistie retirait à cette refondation sa substance morale. Taëf promettait l’État ; l’amnistie reconduisait les gardiens du désordre.

    Depuis, cette culture n’a jamais totalement disparu. Le Liban a vécu dans une étrange familiarité avec l’impunité. Les crimes politiques se sont succédé. Les victimes ont eu des noms, des visages, des familles, des dates de mort. Mais les auteurs, les commanditaires, les chaînes de responsabilité sont souvent restés flous, contestés, inaccessibles ou politiquement neutralisés.

    La guerre civile a laissé ses morts, ses disparus, ses familles sans vérité. L’après-guerre a laissé ses assassinats politiques. L’explosion du port de Beyrouth a laissé une capitale éventrée, des centaines de morts et de blessés, et des familles qui attendent encore une justice complète. L’effondrement financier a laissé les déposants face à une dépossession massive, sans que la responsabilité politique, bancaire et pénale du désastre soit portée jusqu’au bout.

    Même la parole publique reste parfois sous la surveillance de juridictions d’exception, comme si la justice pouvait encore être forte contre le citoyen ordinaire et faible devant les puissants.

    Alors, de quelle réforme parlons-nous ?

    Si la réforme de la justice consiste seulement à modifier des textes, à proclamer des principes ou à s’aligner sur le vocabulaire international des droits humains, elle risque de manquer son objet. Le Liban ne souffre pas d’abord d’un manque de déclarations. Il souffre d’un manque de conséquences. Il ne manque pas de lois ; il manque d’une justice capable d’atteindre ceux que la loi protège trop souvent.

    C’est pourquoi l’abolition de la peine de mort, prise isolément, ne peut suffire à définir une réforme de la justice. Elle peut être un progrès moral. Elle peut inscrire le Liban dans un mouvement universel de refus de la peine irréversible. Elle peut aussi épargner aux juges le poids terrible de décider légalement la mort d’un homme.

    Mais elle ne peut devenir crédible que si elle s’inscrit dans une culture retrouvée de la responsabilité.

    Car dans un État souverain, abolir la peine de mort signifie que l’État renonce à tuer parce qu’il est assez fort pour punir autrement. Dans un État faible, captif ou fragmenté, le même geste peut être reçu autrement : non comme un progrès de la justice, mais comme une étape supplémentaire dans la dilution de la sanction.

    La question n’est donc pas : faut-il tuer les criminels ? La question est : que devient la peine lorsqu’un pays n’a pas encore rétabli la certitude de la justice ?

    Une République qui renonce à tuer peut se grandir. Une République qui renonce à juger se dissout.

    Le problème libanais est précisément là. La peine de mort ne concerne pas seulement, dans l’imaginaire collectif, les crimes de sang les plus atroces. Elle touche aussi, dans l’architecture pénale, aux crimes les plus graves contre l’État : trahison, espionnage, terrorisme, atteintes à la sûreté nationale, participation à des entreprises armées dirigées contre la souveraineté.

    Dans un pays où la souveraineté demeure disputée, où les armes n’appartiennent pas toutes à l’État, où les décisions régaliennes peuvent être contournées par des puissances de fait, toute réforme pénale générale doit être pensée avec une extrême prudence.

    Il ne s’agit pas de soupçonner l’intention de ceux qui portent l’abolition. Il s’agit de mesurer ses effets possibles dans un système déjà travaillé par l’amnistie, la grâce, le compromis communautaire et l’arrangement politique.

    Le danger n’est pas que la République cesse de tuer. Le danger est qu’elle cesse, une fois de plus, de tenir les coupables jusqu’au bout de leur responsabilité.

    Abolir la peine de mort sans prévoir une peine de substitution certaine, effective, durable, exclue des amnisties futures pour les crimes les plus graves, reviendrait à ouvrir un débat humaniste dans un pays qui n’a pas encore réglé son rapport à l’impunité. Or le Liban n’a pas seulement besoin d’une justice plus humaine. Il a besoin d’une justice plus réelle.

    C’est ici que la mémoire de Berytus Nutrix Legum devient autre chose qu’une belle référence historique. Elle oblige le Liban à se regarder dans le miroir de sa propre vocation.

    Beyrouth fut nourrice des lois. Mais le Liban contemporain a trop souvent nourri l’oubli.

    La cité qui formait des juristes pour l’Empire appartient aujourd’hui à un pays où l’on parle sans cesse de réformes, mais où l’État peine encore à rendre justice à ses morts, à ses disparus, à ses déposants, à ses victimes politiques.

    Réformer la justice ne consiste donc pas seulement à supprimer une peine. Cela consiste à restaurer une fonction. La justice doit nommer. Elle doit juger. Elle doit réparer. Elle doit protéger. Elle doit s’exercer sur les puissants comme sur les faibles. Elle doit empêcher que chaque tragédie nationale se termine par une transaction, une prescription morale, une amnistie ou un silence.

    Avant de réformer la justice, il faut se demander si l’État est encore capable de la rendre.

    Avant d’abolir la peine suprême, il faut restaurer la certitude de la peine.

    Avant de proclamer que la République ne tue pas, il faut s’assurer qu’elle ne laisse plus tuer impunément.

    Le débat n’est donc pas entre vengeance et humanisme. Il est entre justice et oubli. Entre réforme réelle et réforme-vitrine. Entre la loi comme exigence et la loi comme décor. Entre une République qui refuse de tuer parce qu’elle sait juger, et un État qui renonce à la peine ultime sans avoir reconquis la puissance minimale de sanctionner.

    Le Liban peut abolir la peine de mort. Mais il ne peut le faire sérieusement qu’à une condition : rompre en même temps avec la culture de l’amnistie, de l’impunité et du recyclage politique des acteurs de la violence.

    Sinon, cette abolition ne sera pas l’acte souverain d’une justice restaurée. Elle risque de devenir une nouvelle couche morale posée sur un vieux système d’irresponsabilité.

    Beyrouth fut Berytus Nutrix Legum, nourrice des lois. Le Liban ne manque donc pas d’une mémoire juridique. Il lui manque le courage de redevenir fidèle à cette mémoire.

    Car la justice n’est pas seulement l’art de ne pas tuer. Elle est d’abord la volonté de ne plus laisser les crimes sans réponse.

    Crédit photo : Rachel Ricci — Wikimedia Commons / Flickr, CC BY 2.0. Vestiges romains devant la cathédrale Saint-Georges, Beyrouth.

  • Washington et la paix que Beyrouth n’ose pas nommer

    Washington et la paix que Beyrouth n’ose pas nommer



    L’accord-cadre annoncé à Washington entre le Liban et Israël ne signe pas encore la paix. Il ne règle ni le rapport de force intérieur libanais, ni la question du Hezbollah, ni celle des garanties israéliennes. Mais il ouvre une séquence décisive : pour la première fois depuis longtemps, retrait israélien, désarmement du Hezbollah, rôle de l’armée libanaise et perspective d’une paix durable sont placés dans une même équation. Le Liban officiel ne peut plus réclamer la souveraineté à l’extérieur tout en l’abandonnant à l’intérieur.

    Un accord-cadre, pas une paix acquise

    Il faut d’abord éviter l’illusion. Washington n’a pas fait disparaître la crise libanaise. L’accord-cadre annoncé sous médiation américaine n’est pas un traité de paix achevé. Il ne règle pas le problème d’un simple communiqué, il ne transforme pas le Hezbollah en acteur désarmé par miracle, et il ne garantit pas qu’Israël acceptera de se retirer sans conditions de sécurité précises. C’est une architecture de mise en œuvre, un commencement, peut-être même une mise en demeure.

    Son intérêt tient précisément à cette ambiguïté. Il ne promet pas une paix immédiate ; il oblige les acteurs à dire ce qu’ils veulent vraiment. Israël veut des garanties avant de se retirer complètement. Les États-Unis veulent inscrire le dossier libanais dans une logique de stabilisation régionale. Le Liban, lui, est renvoyé à une question plus profonde : est-il capable d’exercer l’autorité qu’il revendique ?

    La déclaration États-Unis–Conseil de coopération du Golfe avait déjà fourni une couverture arabe à cette évolution, en inscrivant les négociations libano-israéliennes dans la perspective d’un accord durable de paix et de sécurité. L’accord de Washington transforme désormais cette couverture politique en épreuve concrète.

    Car le texte lie ce que le système libanais avait pris l’habitude de séparer : retrait israélien, déploiement de l’armée libanaise, désarmement du Hezbollah, démantèlement de son infrastructure militaire et restauration de la souveraineté de l’État.

    Pendant des années, Beyrouth a pu réclamer le retrait israélien tout en repoussant la question des armes non étatiques. Il était possible de parler de souveraineté contre Israël et de compromis intérieur avec le Hezbollah, comme si les deux sujets appartenaient à deux mondes différents. On condamnait les violations israéliennes, tout en acceptant qu’une organisation armée conserve, à côté de l’État, sa propre stratégie, ses propres arsenaux, ses propres alliances et sa propre décision de guerre.

    Cette séparation était devenue l’une des grandes fictions du système libanais. Elle permettait à chacun de parler de souveraineté sans en assumer toutes les conséquences. Les uns exigeaient le retrait israélien sans poser la question du monopole de la force. Les autres réclamaient le désarmement du Hezbollah sans toujours assumer la perspective d’un accord politique durable avec Israël. Entre les deux, l’État survivait comme formule, non comme autorité.

    Washington remet ces sujets dans la même phrase. Et cette phrase est redoutable : sans État souverain, il n’y aura ni retrait durable, ni sécurité durable, ni paix durable.

    C’est pourquoi cet accord-cadre ne doit pas être lu comme un simple épisode diplomatique. Il ne constitue pas encore une paix ; il crée les conditions d’un test. Le Liban ne peut plus se contenter de demander aux autres de respecter sa souveraineté. Il doit démontrer qu’il peut lui-même la restaurer.

    Le Hezbollah face à l’inversion de son récit

    Le Hezbollah comprend parfaitement le danger de cette séquence. Ce danger n’est pas seulement militaire. Il est politique et narratif.

    Tant que le retrait israélien était présenté comme une condition préalable absolue, le parti pouvait affirmer que ses armes restaient nécessaires. Il pouvait dire : tant qu’Israël occupe, la résistance demeure. Cette formule lui permettait de transformer l’anomalie armée en nécessité nationale. Les armes n’étaient pas présentées comme un problème de souveraineté, mais comme une réponse provisoire à l’absence de souveraineté.

    Mais si le retrait israélien devient lié au déploiement de l’armée libanaise et au démantèlement de l’infrastructure militaire du Hezbollah, alors l’équation s’inverse. La question n’est plus seulement : pourquoi Israël ne se retire-t-il pas ? Elle devient aussi : qui empêche l’État libanais de remplir les conditions de ce retrait ?

    Autrement dit, les armes du Hezbollah risquent d’apparaître non plus comme le moyen d’obtenir le retrait israélien, mais comme l’obstacle principal à ce retrait. C’est une rupture majeure.

    Le parti se retrouve placé devant sa contradiction centrale. Il prétend défendre la souveraineté libanaise contre Israël, mais il refuse que cette souveraineté s’exerce contre son propre arsenal. Il invoque l’État lorsqu’il s’agit de condamner les violations israéliennes, mais lui refuse le monopole de la force lorsqu’il s’agit de décider de la guerre et de la paix. Il réclame que l’armée libanaise protège le territoire, mais refuse que cette armée soit la seule force légitime sur ce territoire.

    Or une souveraineté conditionnée par une milice n’est pas une souveraineté. C’est une souveraineté suspendue.

    La menace de guerre civile brandie par certains responsables du Hezbollah révèle la nature du problème. Elle signifie que le parti accepte l’État tant que l’État ne touche pas à ses armes. Mais un État qui ne peut pas décider du sort des armes présentes sur son territoire n’est pas pleinement un État. Il administre son impuissance.

    Cette menace dit aussi autre chose : le Hezbollah sait que son récit peut se retourner contre lui. Tant que la guerre permanente paraît inévitable, il peut se présenter comme une nécessité. Mais dès qu’un cadre de paix, même fragile, même conditionnel, même incomplet, commence à apparaître, les armes parallèles changent de statut. Elles ne sont plus seulement l’instrument d’une confrontation avec Israël ; elles deviennent le verrou qui empêche le Liban de sortir de la guerre.

    Voilà pourquoi l’accord de Washington est si difficile à absorber pour le Hezbollah. Il déplace le centre du débat. Il ne s’agit plus seulement de savoir si Israël doit se retirer. Il s’agit de savoir si le Liban veut redevenir l’unique détenteur de la décision nationale.

    Le Hezbollah pourra tenter de dénoncer l’accord comme une pression américaine, comme une concession à Israël, comme une tentative de désarmer la résistance par des moyens diplomatiques après l’échec des moyens militaires. Il cherchera probablement à ramener le débat à ses catégories habituelles : l’occupation, la résistance, la trahison, l’axe régional, la Palestine, les rapports de force. Mais cette rhétorique ne suffit plus à masquer la question centrale : qui décide au Liban ?

    Si le Hezbollah décide seul de la guerre, alors l’État ne décide plus. Si le Hezbollah décide seul des conditions du désarmement, alors l’État ne commande plus. Si le Hezbollah peut menacer de guerre civile lorsque l’État cherche à recouvrer son autorité, alors la souveraineté libanaise reste placée sous tutelle armée.

    C’est ce que l’accord de Washington révèle cruellement. Il ne détruit pas le Hezbollah. Il ne règle pas le rapport de force. Mais il met à nu la contradiction que le Liban officiel avait trop longtemps accepté de couvrir.

    L’armée, la paix et l’épreuve de l’État

    Le point le plus sensible de l’accord tient au rôle confié à l’armée libanaise. Depuis des années, le soutien à l’armée est devenu une formule consensuelle. Tout le monde dit soutenir l’armée, y compris ceux qui refusent qu’elle soit la seule force armée du pays ou qu’elle décide réellement dans les moments essentiels.

    Cette unanimité de façade a longtemps permis d’éviter le vrai débat. On célèbre l’armée comme symbole d’unité nationale, mais on accepte qu’elle ne possède pas l’autorité stratégique exclusive. On lui demande de tenir les points de passage, de maintenir l’ordre, de protéger les institutions, parfois de payer le prix du sang, mais on lui refuse le droit d’être l’unique instrument de la défense nationale. On veut l’armée comme décor de l’État, pas toujours comme expression de l’État.

    Désormais, soutenir l’armée ne peut plus être un hommage protocolaire. Si elle doit se déployer, contrôler le terrain, accompagner un retrait israélien progressif et empêcher le retour d’infrastructures armées non étatiques, alors elle devient l’instrument concret du retour de l’État.

    Cela ouvre la question que beaucoup voudront éviter : le désarmement se fera-t-il par le dialogue, par l’intégration, par la pression ou par l’épreuve de force ? Le Liban officiel parlera sans doute de sagesse, de consensus national, d’étapes et d’unité. Ces mots ne sont pas inutiles. Un pays aussi fragile que le Liban ne peut pas se permettre l’improvisation ni l’aventurisme. Mais derrière ces mots, la réalité est plus dure : si une force armée refuse d’entrer sous l’autorité de l’État, alors l’État devra choisir entre son autorité et sa paralysie.

    Il ne s’agit pas d’appeler à une confrontation intérieure. Personne ne peut souhaiter une guerre civile. Mais l’évitement permanent de la question des armes a déjà produit une autre forme de violence : l’effacement de l’État, la confiscation de la décision nationale et l’impossibilité pour les Libanais de choisir eux-mêmes la guerre ou la paix.

    C’est ici que le mot “paix” devient central. Il ne doit pas être compris comme une concession faite à Israël. Il doit être compris comme un acte souverain. Un État souverain n’est pas seulement celui qui peut déclarer la guerre ; c’est aussi celui qui peut décider de la paix. Or le Liban a longtemps été privé de cette seconde liberté.

    Beyrouth parle encore de retrait, de garanties, de délimitation, de cessez-le-feu et de fin des hostilités. Mais le mot “paix”, lui, reste presque interdit. Il semble trop lourd, trop dangereux, trop exposé. On le contourne par des expressions techniques, on le remplace par la sécurité, la stabilité, la cessation des hostilités, la normalisation des frontières. Comme si nommer la paix revenait déjà à capituler.

    C’est une erreur. La paix, lorsqu’elle est décidée par un État souverain, n’est pas une capitulation. Elle est l’exercice le plus élevé de la souveraineté, parce qu’elle engage le destin national, le contrôle des frontières, la sécurité des citoyens, le retour des déplacés, la reconstruction économique et la place du pays dans son environnement régional.

    Le problème libanais n’est donc pas seulement que le mot “paix” soit difficile à prononcer. Le problème est que l’État qui devrait le prononcer ne dispose pas encore de tous les moyens politiques et militaires pour l’assumer. Ce sont désormais d’autres acteurs, arabes et américains, qui osent nommer l’horizon que Beyrouth hésite à regarder en face. C’est une humiliation subtile : le Liban officiel attend que d’autres nomment à sa place ce qui devrait relever de sa propre décision souveraine.

    L’accord de Washington ne garantit pas que cet horizon sera atteint. Il peut échouer, être vidé de sa substance, se heurter au veto armé du Hezbollah, à la méfiance israélienne, aux calculs de l’Iran ou à la faiblesse chronique des institutions libanaises. Mais il produit une clarification essentielle.

    Le Liban ne peut plus dire que les Arabes lui interdisent d’envisager une paix de sécurité avec Israël. Il ne peut plus dire qu’aucun cadre diplomatique n’existe. Il ne peut plus prétendre que le retrait israélien, le rôle de l’armée, le désarmement du Hezbollah et la souveraineté de l’État sont des dossiers séparés.

    La paix n’est donc pas la fin du débat libanais. Elle en devient le test. Si le Hezbollah refuse le monopole de la force, il montrera que son problème n’est pas seulement Israël, mais l’existence même d’un État libanais souverain. Si l’État signe sans pouvoir appliquer, il démontrera que sa souveraineté reste inférieure au veto d’une organisation armée. Et si la classe politique se réfugie encore dans l’ambiguïté, elle confirmera qu’elle préfère administrer l’absence d’État plutôt que d’assumer son retour.

    Washington n’a pas signé la paix. Washington a placé le Liban devant son miroir.

    La vraie question n’est donc plus seulement : Israël se retirera-t-il ? Elle est plus profonde : le Liban veut-il redevenir un État capable de décider de la guerre, de la paix et du monopole de la force ?

    C’est peut-être cela, le véritable tournant. Le Liban n’est plus seulement invité à négocier. Il est sommé de redevenir un État.

    Crédit photo :
    Capture d’écran — U.S. Department of State / DVIDS, domaine public

  • La souveraineté ne se pétitionne pas



    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements du camp souverainiste libanais.

    Il y a, dans la vie politique libanaise, une spécialité presque nationale : transformer une responsabilité politique en geste symbolique, puis présenter le symbole comme un acte de courage.

    La récente pétition parlementaire demandant à l’État libanais de réclamer des compensations à l’Iran pour les dommages causés par la guerre relève de cette ambiguïté. Sur le fond, l’idée n’est pas absurde. Si l’Iran a contribué, par son lien organique, militaire, financier et stratégique avec le Hezbollah, à l’ouverture d’un front depuis le territoire libanais sans décision de l’État, alors la question de sa responsabilité peut être posée. Elle doit même l’être.

    Mais ce qui frappe, ce n’est pas seulement ce que cette pétition dit. C’est ce qu’elle évite.

    Elle désigne l’Iran, mais contourne la question libanaise. Elle parle d’une guerre imposée au Liban, mais n’interroge pas sérieusement ceux qui, au Liban même, ont permis que cette guerre soit déclenchée hors de toute décision constitutionnelle. Elle réclame un dossier juridique contre un État étranger, mais ne demande pas avec la même vigueur une enquête politique, judiciaire et gouvernementale sur le rôle du Hezbollah, pourtant acteur local, armé, organisé, représenté dans les institutions et associé à une puissance étrangère.

    Or c’est là que commence la souveraineté : non pas dans la plainte déposée contre l’étranger, mais dans la capacité de l’État à demander des comptes à ceux qui, sur son propre territoire, ont engagé le pays dans une guerre sans mandat national.

    Quand la pétition remplace l’acte d’État

    Une pétition, c’est très bien pour des citoyens. C’est parfois nécessaire. Lorsqu’une population ne dispose pas des leviers institutionnels pour agir, elle signe, interpelle, alerte, oblige les responsables à regarder ce qu’ils préfèrent ignorer.

    Mais quand ceux qui signent appartiennent à des forces politiques représentées au gouvernement, quand ils participent à l’architecture de l’exécutif, quand ils disposent de relais parlementaires, ministériels et institutionnels, la pétition change de nature. Elle n’est plus seulement une demande d’action. Elle devient un aveu.

    Elle ne dit plus simplement : “il faut agir”. Elle dit surtout : “nous sommes dans l’État, mais nous nous comportons comme si nous étions à l’extérieur de l’État”.

    C’est toute l’ambiguïté libanaise.

    On siège au gouvernement, mais on parle comme une opposition de trottoir. On participe aux équilibres du pouvoir, mais on dénonce l’impuissance du pouvoir. On revendique une présence institutionnelle, mais on explique que l’État est paralysé. On réclame la souveraineté, mais on n’utilise pas les instruments de la souveraineté.

    Cela porte un nom : la gesticulation souverainiste.

    Le problème n’est pas de réclamer des comptes à l’Iran. Le problème est de le faire comme si l’Iran avait agi dans le vide, sans relais libanais, sans bras armé libanais, sans couverture institutionnelle, sans silence officiel, sans calculs de partis, sans lâchetés successives.

    L’Iran n’a pas téléporté la guerre au Liban. Il l’a conduite à travers un acteur libanais, sur un territoire libanais, avec des conséquences payées par des Libanais. La première question n’est donc pas seulement : que nous doit Téhéran ? Elle est aussi : qui, à Beyrouth, a laissé Téhéran disposer d’une partie de la souveraineté libanaise ?

    Le détour commode par l’étranger

    C’est précisément ici que le discours politique libanais devient souvent commode. On cherche le responsable extérieur, parfois avec raison, mais on le fait pour éviter de regarder les responsabilités internes.

    Oui, les États-Unis défendent leurs intérêts. Oui, les pays arabes défendent leurs intérêts. Oui, la France, l’Iran, Israël, la Syrie, la Turquie, le Qatar, l’Arabie saoudite ou les Émirats agissent selon leurs propres calculs. Aucun acteur extérieur ne travaille par pure tendresse pour le Liban.

    Mais réduire la tragédie libanaise à une longue trahison américaine, arabe, iranienne ou internationale, c’est offrir à tout le monde une sortie de secours. Les uns seraient innocents, les autres seraient les seuls coupables, et les Libanais, eux, ne seraient jamais responsables de rien.

    Ce discours n’est pas seulement faux. Il est confortable.

    L’Accord du Caire n’a pas été signé dans un vide libanais. Les compromis successifs avec les armes hors État n’ont pas tous été dictés par des chancelleries étrangères. Les gouvernements libanais qui ont toléré, contourné ou maquillé la question du Hezbollah n’étaient pas de simples bureaux d’exécution de puissances extérieures. Les responsables libanais qui ont préféré le confort de la formule à la brutalité de la décision ne peuvent pas, aujourd’hui, se cacher derrière un parrain, un adversaire ou un bouc émissaire.

    C’est pourquoi l’opposition entre “choix américain” et “choix arabe” mérite d’être maniée avec prudence. Elle appartient souvent à un monde ancien. Les politiques arabes et américaines ne sont ni totalement alignées ni totalement divergentes. Elles comportent des passerelles, des coordinations, des rivalités, des dépendances et des zones d’entente.

    La Quintette sur le Liban le montre à sa manière : États-Unis, France, Arabie saoudite, Qatar et Égypte y coexistent dans un même cadre, avec des intérêts parfois différents, mais sans séparation pure entre un bloc arabe et un bloc américain. Présenter l’ancrage arabe comme une alternative naturelle et absolument distincte de l’Amérique relève davantage du roman politique que de l’analyse stratégique.

    On peut choisir l’ancrage arabe du Liban. C’est un choix respectable. On peut le faire par culture, par langue, par géographie, par sentiment d’appartenance ou par intérêt. Mais il faut l’assumer comme un choix politique, non le maquiller en vérité historique absolue. Les pays arabes ont, eux aussi, leurs intérêts. Ils ont, eux aussi, leurs silences. Ils ont parfois aidé le Liban, parfois l’ont contenu, parfois l’ont livré à d’autres, parfois ont traité son sort comme une variable régionale.

    La même règle vaut pour les Américains, les Français, les Israéliens, les Iraniens ou les Syriens : aucun parrain extérieur n’est une assurance-vie nationale.

    Un État n’implore pas son autorité

    Le plus grave, au fond, est peut-être ailleurs. Au Liban, il n’existe presque jamais de querelle strictement interne. Une querelle démocratique normale peut être saine : elle oppose des visions, des programmes, des intérêts sociaux. Mais la querelle libanaise, elle, est presque toujours télescopée par l’extérieur.

    Chaque camp porte avec lui un arrière-monde : argent, médias, armes, protections diplomatiques, relations régionales, promesses de reconstruction, canaux internationaux. Les Libanais ne se disputent pas seulement entre eux ; ils se disputent avec des parrains derrière eux.

    C’est pourquoi la souveraineté libanaise ne consiste pas seulement à dénoncer l’ingérence étrangère. Elle consiste d’abord à empêcher les Libanais d’importer l’étranger dans leurs propres conflits.

    Dans ce contexte, la question chrétienne ressurgit, elle aussi, de manière révélatrice. Quand un responsable américain évoque les chrétiens du Liban, certains répondent aussitôt par des formules convenues sur le vivre-ensemble. Mais lorsqu’un soldat libanais de religion chrétienne est agressé dans son village du Sud avec l’idée qu’il n’y serait pas le bienvenu, ce n’est plus une simple question de vocabulaire. C’est le symptôme d’un problème plus profond : celui d’un État qui n’assure plus pleinement à ses propres citoyens la même sécurité symbolique, territoriale et politique sur l’ensemble de son territoire.

    Le problème n’est pas que les chrétiens demanderaient une protection étrangère. Le problème est qu’un État incapable d’exercer son autorité laisse mécaniquement chaque communauté chercher un langage de protection : américain, arabe, français, iranien, israélien ou autre.

    La souveraineté ne s’effondre pas seulement quand une armée étrangère entre dans un pays. Elle s’effondre aussi quand les citoyens cessent de croire que leur État les protège mieux que leurs parrains.

    S’il existe, que l’État enquête.

    S’il existe, qu’il identifie les responsabilités internes.

    S’il existe, qu’il dise qui a décidé la guerre.

    S’il existe, qu’il demande pourquoi le territoire national a été utilisé au service d’un agenda étranger.

    S’il existe, qu’il sanctionne politiquement, administrativement et judiciairement ceux qui ont substitué une stratégie régionale à l’intérêt national.

    Sinon, qu’on cesse de parler de souveraineté.

    Car la souveraineté n’est pas un communiqué. Ce n’est pas une conférence de presse. Ce n’est pas une pétition déposée au Grand Sérail par des responsables qui disposent déjà de leviers institutionnels. La souveraineté, c’est la décision. C’est le monopole de la guerre et de la paix. C’est la capacité de dire non, non seulement à l’Iran, mais aussi à ses relais internes ; non seulement aux États-Unis, mais aussi aux illusions de protection ; non seulement à Israël, mais aussi à ceux qui utilisent Israël pour rêver d’une solution militaire ; non seulement aux pays arabes, mais aussi au mythe d’un ancrage arabe qui effacerait les responsabilités libanaises.

    Le Liban n’a pas besoin d’un nouveau parrain. Il a besoin d’un État.

    Et un État ne pétitionne pas sa propre autorité.

    Il l’exerce.

  • Décider, c’est assumer



    La décision ne se réduit pas à un acte formel. Elle ne se limite pas à une annonce, à un texte, à une position. Elle engage.

    Décider, c’est introduire une direction dans le réel.

    Cela implique de choisir, donc de renoncer. De privilégier une option, donc d’en écarter d’autres. De produire un effet, donc d’en accepter les conséquences. La décision ne vaut que par ce qu’elle transforme.

    C’est en cela qu’elle suppose une forme particulière de responsabilité.

    Non pas une responsabilité abstraite, mais une responsabilité effective. Celle d’assumer ce qui résulte du choix, d’en porter le coût, d’en gérer les effets. Décider, ce n’est pas seulement trancher. C’est accepter d’être lié à ce qui est décidé.

    C’est précisément ce lien qui se fragilise.

    Dans un système où la décision est conditionnée, fragmentée, limitée par des équilibres implicites, l’acte de décider subsiste, mais l’acte d’assumer s’atténue. Les décisions sont produites, mais leurs conséquences sont diluées. Elles existent, sans être pleinement portées.

    Ce phénomène n’est pas sans logique.

    Lorsque la décision ne s’impose pas complètement, lorsqu’elle dépend de multiples centres, lorsqu’elle peut être contournée ou neutralisée, il devient difficile d’en attribuer la responsabilité. Qui assume ce qui n’a pas été pleinement décidé ? Qui porte les effets d’un choix qui n’a pas été entièrement tranché ?

    La responsabilité se diffuse.

    Elle se répartit, se dilue, se perd dans les interstices du système. Chacun participe à la décision, mais personne ne l’assume entièrement. Chacun contribue à l’orientation, mais aucun acteur ne peut en porter seul les conséquences.

    Le système fonctionne ainsi dans une forme d’irresponsabilité structurelle.

    Non pas au sens d’une absence totale de responsabilité, mais au sens d’une impossibilité à l’ancrer. La responsabilité existe, mais elle ne se fixe pas. Elle circule, se déplace, s’atténue.

    C’est dans cette dissociation que la décision perd sa portée.

    Car décider sans assumer revient à produire des actes sans en garantir les effets. À annoncer sans transformer. À orienter sans engager. La décision devient un geste, non un acte.

    Sortir de cette logique suppose une rupture.

    Non pas seulement dans la manière de décider, mais dans la manière d’assumer. Cela implique de rétablir un lien entre le choix et sa conséquence, entre l’acte et sa responsabilité. D’accepter que toute décision engage, expose, contraigne.

    Ce lien a un coût.

    Car assumer, c’est renoncer à la protection que procure la dilution. C’est accepter d’être identifié, d’être contesté, d’être tenu responsable. C’est introduire une forme de clarté là où le système fonctionnait dans l’ambiguïté.

    Mais c’est aussi la condition de la décision.

    Car sans responsabilité, la décision ne tient pas.

    Elle peut exister.

    Mais elle ne s’impose pas.

    Décider, c’est assumer.

    Et tant que ce lien n’est pas rétabli, la décision reste incomplète.

    Elle ne transforme pas.

    Elle accompagne.

  • L’unité nationale : autour de l’État ou autour du plus petit dénominateur commun ?

    L’unité nationale : autour de l’État ou autour du plus petit dénominateur commun ?



    À chaque crise majeure que traverse le Liban, un même slogan revient : l’unité nationale. Il est aujourd’hui repris par Nabih Berry, Walid Joumblatt et de nombreux responsables politiques qui appellent à resserrer les rangs face aux dangers extérieurs et à préserver la stabilité interne.

    L’objectif paraît incontestable. Qui pourrait être contre l’unité nationale dans un pays aussi fragile que le Liban ?

    Pourtant, derrière le consensus apparent se cache une question essentielle : autour de quoi cette unité doit-elle se construire ?

    Dans le contexte actuel, l’unité nationale semble se résumer à deux revendications : le retrait israélien et un cessez-le-feu durable. Sur ces deux objectifs, une très large majorité de Libanais se retrouve naturellement. Ils constituent aujourd’hui le plus petit dénominateur commun acceptable entre les différentes composantes du pays.

    Mais le problème apparaît lorsque ce socle minimal devient la limite du débat public.

    Dès lors que l’on évoque d’autres questions – le monopole des armes par l’État, l’application intégrale de l’accord de Taëf, le rôle futur du Hezbollah, la souveraineté des institutions ou la chaîne de décision nationale – il est souvent répondu qu’il faut attendre, préserver l’unité et éviter les divisions.

    L’unité nationale cesse alors d’être un objectif pour devenir une frontière politique.

    Dans les faits, l’appel à l’unité ne s’adresse pas à tous de la même manière. Il est principalement adressé à ceux qui contestent le statu quo. On leur demande de suspendre leurs revendications, de reporter leurs interrogations et de limiter leur discours aux seuls objectifs immédiatement consensuels. En revanche, il est beaucoup plus rare d’entendre un appel demandant au Hezbollah d’adapter sa position aux exigences de l’État ou aux décisions collectives.

    C’est là que le débat mérite d’être posé.

    L’unité nationale doit-elle se construire autour du plus petit dénominateur commun acceptable pour le Hezbollah, ou autour des institutions de l’État ?

    La question est d’autant plus légitime que le gouvernement libanais a déjà adopté une orientation claire concernant le monopole de la force publique et le rôle des institutions de sécurité. Cette orientation n’a pas été imposée de l’extérieur. Elle a été discutée et approuvée au sein d’un gouvernement auquel participent le Hezbollah, Amal et les représentants de Walid Joumblatt.

    Dans tout régime parlementaire, les décisions du Conseil des ministres engagent l’ensemble du gouvernement. Les ministres peuvent exprimer leurs réserves lors des délibérations, mais une fois la décision prise, elle devient celle du gouvernement dans son ensemble. Si une formation politique estime ne plus pouvoir assumer cette orientation, elle dispose toujours d’un moyen clair : quitter le gouvernement et rejoindre l’opposition.

    La logique institutionnelle est simple. On ne peut pas simultanément participer à une décision collective et agir comme si elle n’existait pas.

    Cette question renvoie finalement à un débat plus ancien. L’accord de Taëf a précisément été conçu pour remplacer les rapports de force par des règles institutionnelles. Il a redistribué les pouvoirs, instauré la parité parlementaire entre chrétiens et musulmans et fixé un équilibre destiné à mettre fin aux conflits de légitimité.

    Dès lors, si la Constitution et les institutions ont déjà défini les règles du jeu, pourquoi continuer à revenir systématiquement aux rapports de force lorsqu’il s’agit d’appliquer ces mêmes règles ?

    L’unité nationale est une nécessité. Mais elle ne peut devenir un prétexte pour suspendre indéfiniment les questions fondamentales. Une unité durable ne peut reposer uniquement sur le silence des désaccords. Elle doit reposer sur un socle commun accepté par tous : la Constitution, les institutions et l’État.

    Car à terme, la véritable unité nationale n’est pas l’alignement derrière un acteur politique, quel qu’il soit. Elle est l’alignement derrière les règles communes que tous ont accepté de respecter.

  • Le Liban n’est pas le miroir des angoisses européennes

    Le Liban n’est pas le miroir des angoisses européennes



    À chaque nouvelle crise libanaise, une partie du débat occidental reproduit la même mécanique : le Liban cesse d’être regardé comme une réalité politique complexe pour devenir un support symbolique des débats idéologiques européens. La guerre, l’effondrement économique, la crise de souveraineté, les fractures régionales ou institutionnelles disparaissent alors derrière une lecture plus simple, plus émotionnelle et surtout plus familière aux opinions occidentales : celle du choc entre “islamisme” et “civilisation”.

    Le discours tenu ces derniers jours par plusieurs responsables européens en visite au Liban illustre cette tendance. Qu’il soit légitime de dénoncer le rôle militaire du Hezbollah dans l’ouverture du front sud et dans la déstabilisation du Liban est une chose. Qu’il soit légitime aussi de parler de la question islamiste ne fait guère de doute. Mais réduire progressivement la crise libanaise à une simple extension du débat européen sur l’islamisme produit une lecture profondément incomplète du pays.

    Le Liban n’est pas la France. Et la crise libanaise n’est pas la transposition orientale des fractures françaises.

    La France affronte des tensions identitaires, sécuritaires et migratoires dans le cadre d’un État souverain, centralisé, doté d’une armée unifiée, d’institutions stables et d’une continuité étatique forte. Le Liban, lui, affronte depuis des décennies une crise beaucoup plus profonde : fragmentation de la souveraineté, poids des communautés, ingérences régionales, héritage des guerres civiles, interventions étrangères, militarisation partielle du champ politique et dépendances géopolitiques multiples. Le Hezbollah constitue aujourd’hui un élément majeur de cette crise, mais il n’en est ni l’unique origine ni l’explication totale.

    C’est précisément là que certaines lectures occidentales deviennent problématiques : elles donnent parfois l’impression que la disparition du Hezbollah suffirait mécaniquement à résoudre la question libanaise. Or le Liban connaissait déjà les fractures de souveraineté, les influences extérieures et les déséquilibres internes bien avant l’émergence de l’axe iranien.

    Une autre ambiguïté apparaît dans l’usage récurrent de la question des “chrétiens d’Orient”. Là encore, le sujet est sérieux. La présence chrétienne au Levant constitue un élément historique majeur de l’équilibre culturel et humain de la région. Mais transformer le Liban en simple bastion chrétien assiégé par l’islamisme déforme profondément la réalité libanaise.

    La guerre actuelle ne frappe pas exclusivement les chrétiens. Elle touche les musulmans comme les chrétiens, l’ensemble des composantes du pays, l’économie entière et toute la souveraineté libanaise. Présenter le conflit comme une guerre essentiellement dirigée contre les chrétiens d’Orient finit paradoxalement par réduire la complexité du Liban à une lecture confessionnelle simplifiée.

    Plus encore, cette approche enferme parfois les chrétiens libanais eux-mêmes dans une image de minorité protégée, alors qu’une partie importante de leur histoire politique reposait justement sur une ambition inverse : celle de construire un État, une citoyenneté et un pluralisme dépassant la seule logique minoritaire.

    Le paradoxe est d’ailleurs frappant : certains discours européens prétendent défendre le pluralisme libanais tout en reproduisant eux-mêmes une lecture communautaire du pays. On parle “des chrétiens” face à “l’islamisme”, comme si le Liban pouvait être réduit à une opposition binaire entre minorités menacées et menace islamiste uniforme, alors même que la réalité libanaise demeure infiniment plus complexe, diverse et imbriquée.

    Le plus inquiétant est peut-être ailleurs : le Liban devient progressivement, dans certains débats européens, un simple théâtre idéologique. Chacun y projette ses propres obsessions : l’islamisme, l’immigration, les minorités, l’Occident, l’Iran, Israël ou encore le choc des civilisations. Les Libanais eux-mêmes finissent alors par disparaître derrière les récits construits sur eux.

    Or le Liban mérite mieux que cela. Il mérite d’être regardé pour ce qu’il est réellement : une société complexe, traversée par des contradictions historiques profondes, où la question centrale reste avant tout celle de la reconstruction d’un État souverain capable de dépasser durablement la logique des dépendances et des affrontements régionaux.

    Le Liban n’a pas besoin d’être transformé en symbole des angoisses européennes. Il a besoin d’être compris dans sa propre réalité.