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  • Liban : quand l’État paie la facture d’une guerre qu’il n’a pas décidée

    Liban : quand l’État paie la facture d’une guerre qu’il n’a pas décidée



    Au Grand Sérail, les ambassadeurs étrangers demandent au gouvernement libanais d’accélérer les réformes financières, de réorganiser le secteur bancaire, de restaurer la confiance et de rouvrir la voie à un accord avec le FMI. Le message est connu : sans réformes, pas d’argent ; sans crédibilité, pas de soutien international.

    Mais au même moment, l’ordre du jour du Conseil des ministres dit autre chose. Il prévoit notamment l’examen d’une demande du Haut Comité de secours et du Conseil du Sud pour acheter des logements préfabriqués destinés aux familles dont les maisons ont été détruites au Sud, à la suite de la guerre ouverte par le Hezbollah contre Israël.

    À première vue, l’affaire semble humanitaire. Des familles ont perdu leur maison. Des villages ont été touchés. Des civils se retrouvent sans toit. Aucun responsable politique sérieux ne peut rester indifférent à cette détresse.

    Mais la question n’est pas de savoir s’il faut aider les victimes. Bien sûr qu’il faut les aider. La vraie question est celle-ci : qui doit payer les conséquences d’une guerre que l’État libanais n’a ni décidée, ni contrôlée, ni assumée ?

    Car cette guerre n’a pas été décidée par le Conseil des ministres. Elle n’a pas été votée par le Parlement. Elle n’a pas été conduite par l’armée libanaise. Elle a été imposée au pays par une force armée privée, le Hezbollah, qui décide seule de la paix et de la guerre, puis laisse l’État gérer les ruines.

    C’est là que commence le problème politique.

    En acceptant de financer le relogement ou la reconstruction sans poser la question de la responsabilité, le gouvernement ne fait pas seulement œuvre sociale. Il transforme une responsabilité milicienne en responsabilité nationale. Il fait entrer dans les comptes publics le prix d’une décision militaire privée.

    La formule est simple : le Hezbollah privatise la guerre, l’État nationalise la facture, puis le parti récupère le bénéfice politique.

    Car demain, le Hezbollah pourra retourner vers sa base et dire : nous ne vous avons pas abandonnés. Nous avons imposé votre prise en charge. Nous avons obtenu des logements. Nous avons arraché au gouvernement les moyens de vous soutenir. Votez encore pour nous, car nous ne vous avons pas lâchés dans l’épreuve.

    Et en même temps, il pourra continuer à entretenir le récit selon lequel l’Iran, la « résistance » et son propre appareil protègent leur population. Mais dans les faits, qui paie ? L’État libanais. Donc les contribuables. Donc les consommateurs. Donc les citoyens déjà écrasés par les impôts, les taxes, le prix du carburant, les frais administratifs, l’effondrement des services publics et la crise économique.

    Depuis son arrivée, ce gouvernement a surtout su faire une chose : augmenter la pression sur les citoyens. On augmente les recettes. On renchérit le coût de la vie. On demande aux Libanais de payer davantage. On leur explique qu’il faut sauver les finances publiques, rassurer le FMI, restaurer la confiance et remettre l’État debout.

    Mais quel État remet-on debout, si cet État continue à payer les conséquences d’une guerre décidée contre lui ?

    C’est toute la contradiction. Depuis son arrivée, ce gouvernement augmente les impôts. Mais il n’augmente pas la souveraineté. Il sait faire payer les citoyens, mais il ne sait pas reprendre la décision de paix et de guerre. Il sait solliciter les bailleurs internationaux, mais il refuse de poser la seule réforme qui conditionne toutes les autres : le monopole réel de l’État sur les armes.

    Autrement dit : le citoyen paie l’impôt, l’État paie la facture, et le Hezbollah encaisse le bénéfice politique.

    Il ne s’agit pas ici de parler de détournement. Le mot serait juridiquement fragile et politiquement inutile. Le problème est plus profond : c’est une mauvaise utilisation de l’argent public. Une mauvaise affectation. Une confusion dangereuse entre solidarité nationale et couverture politique d’une guerre privée.

    La solidarité envers les habitants du Sud doit exister. Mais elle ne peut pas servir d’amnistie politique. Aider les familles, oui. Couvrir le Hezbollah, non. Secourir les victimes, oui. Faire payer à l’État les choix militaires d’une milice, non.

    La différence est essentielle.

    Une aide publique responsable devrait être accompagnée d’une clarification politique : qui a engagé le Liban ? Qui a exposé les villages ? Qui a entraîné des familles entières dans une guerre décidée hors des institutions ? Et surtout : comment empêcher que le même mécanisme se reproduise demain ?

    Sans cette clarification, le gouvernement n’achète pas seulement des maisons préfabriquées. Il achète la tranquillité politique du Hezbollah. Il ne reconstruit pas seulement des logements. Il reconstruit l’impunité.

    Voilà le cœur du problème libanais : l’État est assez présent pour taxer, mais jamais assez souverain pour décider. Il est assez fort pour demander des sacrifices aux citoyens, mais trop faible pour imposer le monopole des armes. Il sait demander de l’argent au monde, mais il ne sait pas reprendre à une milice le pouvoir de décider de la guerre.

    Le Liban n’a pas seulement besoin de réformes bancaires. Il a besoin d’une réforme de l’autorité. Tant que la paix et la guerre resteront entre les mains du Hezbollah, toute réforme économique sera condamnée à devenir une façade.

    Car le vrai déficit du Liban n’est pas seulement budgétaire. Il est souverain.

    Et aujourd’hui, ce gouvernement envoie un signal inquiétant : il ne restaure pas l’État, il organise la prise en charge publique des conséquences du Hezbollah.

    On taxe le Libanais pour réparer les dégâts d’une guerre qu’il n’a pas choisie.

    On demande au FMI de restaurer la confiance, pendant que l’État restaure l’impunité du Hezbollah.

    Photo : Nabil Ismaïl / An-Nahar

  • Berytus Nutrix Legum : peut-on réformer la justice avant de la rendre?

    Berytus Nutrix Legum : peut-on réformer la justice avant de la rendre?



    Avant les Républiques modernes, avant les États-nations, avant que nos constitutions contemporaines ne prétendent organiser la justice, il y eut les cités. Et parmi ces cités, au cœur même de l’Empire, il y eut Berytus Nutrix Legum : Beyrouth, nourrice des lois.

    Ce nom n’était pas un ornement. Il disait une vocation. Beyrouth ne fut pas seulement un port, un carrefour, une ville de passage. Elle fut une école du droit, une cité où l’on formait les juristes, où la loi n’était pas encore un slogan politique, mais une discipline, une science, une exigence.

    C’est peut-être de cette profondeur-là que le Liban devrait repartir lorsqu’il parle aujourd’hui de justice. Non pour se réfugier dans une nostalgie facile, ni pour transformer le passé en consolation, mais pour mesurer l’écart tragique entre la mémoire de Beyrouth et l’état présent du pays.

    Là où certains dénoncent l’État profond, je préfère interroger la profondeur de la nation.

    Car le Liban ne manque pas de slogans. Il ne manque pas de réformes annoncées, de commissions, de discours, de promesses, de textes. Il manque d’un État capable de donner à ces textes une conséquence réelle. Il manque d’une justice capable d’aller jusqu’au bout lorsque les puissants sont en cause. Il manque d’une culture de la responsabilité là où l’histoire politique a trop souvent installé une culture de l’amnistie.

    Le débat actuel sur l’abolition de la peine de mort pose donc une question plus vaste que celle de la peine capitale. Il ne s’agit pas seulement de savoir si la République doit tuer ou ne pas tuer. Il s’agit d’abord de savoir si la République est encore capable de juger, de punir, de réparer et de protéger.

    Dire que la République ne tue pas peut être une belle formule. Mais une formule ne suffit pas à faire une justice. Une République ne se définit pas seulement par ce qu’elle refuse de faire. Elle se définit aussi par ce qu’elle est capable d’accomplir.

    Refuser la vengeance est une exigence de civilisation. Mais empêcher l’impunité en est une autre. La grandeur d’un État ne consiste pas seulement à renoncer à la mort ; elle consiste à garantir que le crime ne sera ni oublié, ni recyclé, ni transformé en carrière politique.

    Au Liban, cette interrogation ne peut pas être abstraite. Elle est chargée d’histoire.

    En 1991, l’amnistie générale fut présentée comme le prix nécessaire de la sortie de guerre. Elle accompagnait une autre grande promesse : celle de Taëf, nouvelle architecture constitutionnelle censée mettre fin au conflit, restaurer l’État, dissoudre les milices, rééquilibrer les institutions et ouvrir une page nouvelle.

    Taëf devait sauver l’État. L’amnistie devait sauver la paix civile.

    Mais le résultat fut autrement plus ambigu. Le Liban n’a pas seulement amnistié les crimes de la guerre. Il a permis à une grande partie des acteurs de cette guerre de se réinstaller dans le système politique d’après-guerre. L’amnistie aurait pu être un pont vers un renouvellement du leadership. Elle est devenue, pour beaucoup, une seconde naissance politique.

    C’est là que se trouve le péché originel de l’après-guerre libanais. Le pays n’a pas vraiment tourné la page de la guerre ; il a confié la page suivante à ceux qui avaient contribué à écrire la précédente dans le sang. La Constitution nouvelle prétendait refonder l’État, mais l’amnistie retirait à cette refondation sa substance morale. Taëf promettait l’État ; l’amnistie reconduisait les gardiens du désordre.

    Depuis, cette culture n’a jamais totalement disparu. Le Liban a vécu dans une étrange familiarité avec l’impunité. Les crimes politiques se sont succédé. Les victimes ont eu des noms, des visages, des familles, des dates de mort. Mais les auteurs, les commanditaires, les chaînes de responsabilité sont souvent restés flous, contestés, inaccessibles ou politiquement neutralisés.

    La guerre civile a laissé ses morts, ses disparus, ses familles sans vérité. L’après-guerre a laissé ses assassinats politiques. L’explosion du port de Beyrouth a laissé une capitale éventrée, des centaines de morts et de blessés, et des familles qui attendent encore une justice complète. L’effondrement financier a laissé les déposants face à une dépossession massive, sans que la responsabilité politique, bancaire et pénale du désastre soit portée jusqu’au bout.

    Même la parole publique reste parfois sous la surveillance de juridictions d’exception, comme si la justice pouvait encore être forte contre le citoyen ordinaire et faible devant les puissants.

    Alors, de quelle réforme parlons-nous ?

    Si la réforme de la justice consiste seulement à modifier des textes, à proclamer des principes ou à s’aligner sur le vocabulaire international des droits humains, elle risque de manquer son objet. Le Liban ne souffre pas d’abord d’un manque de déclarations. Il souffre d’un manque de conséquences. Il ne manque pas de lois ; il manque d’une justice capable d’atteindre ceux que la loi protège trop souvent.

    C’est pourquoi l’abolition de la peine de mort, prise isolément, ne peut suffire à définir une réforme de la justice. Elle peut être un progrès moral. Elle peut inscrire le Liban dans un mouvement universel de refus de la peine irréversible. Elle peut aussi épargner aux juges le poids terrible de décider légalement la mort d’un homme.

    Mais elle ne peut devenir crédible que si elle s’inscrit dans une culture retrouvée de la responsabilité.

    Car dans un État souverain, abolir la peine de mort signifie que l’État renonce à tuer parce qu’il est assez fort pour punir autrement. Dans un État faible, captif ou fragmenté, le même geste peut être reçu autrement : non comme un progrès de la justice, mais comme une étape supplémentaire dans la dilution de la sanction.

    La question n’est donc pas : faut-il tuer les criminels ? La question est : que devient la peine lorsqu’un pays n’a pas encore rétabli la certitude de la justice ?

    Une République qui renonce à tuer peut se grandir. Une République qui renonce à juger se dissout.

    Le problème libanais est précisément là. La peine de mort ne concerne pas seulement, dans l’imaginaire collectif, les crimes de sang les plus atroces. Elle touche aussi, dans l’architecture pénale, aux crimes les plus graves contre l’État : trahison, espionnage, terrorisme, atteintes à la sûreté nationale, participation à des entreprises armées dirigées contre la souveraineté.

    Dans un pays où la souveraineté demeure disputée, où les armes n’appartiennent pas toutes à l’État, où les décisions régaliennes peuvent être contournées par des puissances de fait, toute réforme pénale générale doit être pensée avec une extrême prudence.

    Il ne s’agit pas de soupçonner l’intention de ceux qui portent l’abolition. Il s’agit de mesurer ses effets possibles dans un système déjà travaillé par l’amnistie, la grâce, le compromis communautaire et l’arrangement politique.

    Le danger n’est pas que la République cesse de tuer. Le danger est qu’elle cesse, une fois de plus, de tenir les coupables jusqu’au bout de leur responsabilité.

    Abolir la peine de mort sans prévoir une peine de substitution certaine, effective, durable, exclue des amnisties futures pour les crimes les plus graves, reviendrait à ouvrir un débat humaniste dans un pays qui n’a pas encore réglé son rapport à l’impunité. Or le Liban n’a pas seulement besoin d’une justice plus humaine. Il a besoin d’une justice plus réelle.

    C’est ici que la mémoire de Berytus Nutrix Legum devient autre chose qu’une belle référence historique. Elle oblige le Liban à se regarder dans le miroir de sa propre vocation.

    Beyrouth fut nourrice des lois. Mais le Liban contemporain a trop souvent nourri l’oubli.

    La cité qui formait des juristes pour l’Empire appartient aujourd’hui à un pays où l’on parle sans cesse de réformes, mais où l’État peine encore à rendre justice à ses morts, à ses disparus, à ses déposants, à ses victimes politiques.

    Réformer la justice ne consiste donc pas seulement à supprimer une peine. Cela consiste à restaurer une fonction. La justice doit nommer. Elle doit juger. Elle doit réparer. Elle doit protéger. Elle doit s’exercer sur les puissants comme sur les faibles. Elle doit empêcher que chaque tragédie nationale se termine par une transaction, une prescription morale, une amnistie ou un silence.

    Avant de réformer la justice, il faut se demander si l’État est encore capable de la rendre.

    Avant d’abolir la peine suprême, il faut restaurer la certitude de la peine.

    Avant de proclamer que la République ne tue pas, il faut s’assurer qu’elle ne laisse plus tuer impunément.

    Le débat n’est donc pas entre vengeance et humanisme. Il est entre justice et oubli. Entre réforme réelle et réforme-vitrine. Entre la loi comme exigence et la loi comme décor. Entre une République qui refuse de tuer parce qu’elle sait juger, et un État qui renonce à la peine ultime sans avoir reconquis la puissance minimale de sanctionner.

    Le Liban peut abolir la peine de mort. Mais il ne peut le faire sérieusement qu’à une condition : rompre en même temps avec la culture de l’amnistie, de l’impunité et du recyclage politique des acteurs de la violence.

    Sinon, cette abolition ne sera pas l’acte souverain d’une justice restaurée. Elle risque de devenir une nouvelle couche morale posée sur un vieux système d’irresponsabilité.

    Beyrouth fut Berytus Nutrix Legum, nourrice des lois. Le Liban ne manque donc pas d’une mémoire juridique. Il lui manque le courage de redevenir fidèle à cette mémoire.

    Car la justice n’est pas seulement l’art de ne pas tuer. Elle est d’abord la volonté de ne plus laisser les crimes sans réponse.

    Crédit photo : Rachel Ricci — Wikimedia Commons / Flickr, CC BY 2.0. Vestiges romains devant la cathédrale Saint-Georges, Beyrouth.

  • Washington et la paix que Beyrouth n’ose pas nommer

    Washington et la paix que Beyrouth n’ose pas nommer



    L’accord-cadre annoncé à Washington entre le Liban et Israël ne signe pas encore la paix. Il ne règle ni le rapport de force intérieur libanais, ni la question du Hezbollah, ni celle des garanties israéliennes. Mais il ouvre une séquence décisive : pour la première fois depuis longtemps, retrait israélien, désarmement du Hezbollah, rôle de l’armée libanaise et perspective d’une paix durable sont placés dans une même équation. Le Liban officiel ne peut plus réclamer la souveraineté à l’extérieur tout en l’abandonnant à l’intérieur.

    Un accord-cadre, pas une paix acquise

    Il faut d’abord éviter l’illusion. Washington n’a pas fait disparaître la crise libanaise. L’accord-cadre annoncé sous médiation américaine n’est pas un traité de paix achevé. Il ne règle pas le problème d’un simple communiqué, il ne transforme pas le Hezbollah en acteur désarmé par miracle, et il ne garantit pas qu’Israël acceptera de se retirer sans conditions de sécurité précises. C’est une architecture de mise en œuvre, un commencement, peut-être même une mise en demeure.

    Son intérêt tient précisément à cette ambiguïté. Il ne promet pas une paix immédiate ; il oblige les acteurs à dire ce qu’ils veulent vraiment. Israël veut des garanties avant de se retirer complètement. Les États-Unis veulent inscrire le dossier libanais dans une logique de stabilisation régionale. Le Liban, lui, est renvoyé à une question plus profonde : est-il capable d’exercer l’autorité qu’il revendique ?

    La déclaration États-Unis–Conseil de coopération du Golfe avait déjà fourni une couverture arabe à cette évolution, en inscrivant les négociations libano-israéliennes dans la perspective d’un accord durable de paix et de sécurité. L’accord de Washington transforme désormais cette couverture politique en épreuve concrète.

    Car le texte lie ce que le système libanais avait pris l’habitude de séparer : retrait israélien, déploiement de l’armée libanaise, désarmement du Hezbollah, démantèlement de son infrastructure militaire et restauration de la souveraineté de l’État.

    Pendant des années, Beyrouth a pu réclamer le retrait israélien tout en repoussant la question des armes non étatiques. Il était possible de parler de souveraineté contre Israël et de compromis intérieur avec le Hezbollah, comme si les deux sujets appartenaient à deux mondes différents. On condamnait les violations israéliennes, tout en acceptant qu’une organisation armée conserve, à côté de l’État, sa propre stratégie, ses propres arsenaux, ses propres alliances et sa propre décision de guerre.

    Cette séparation était devenue l’une des grandes fictions du système libanais. Elle permettait à chacun de parler de souveraineté sans en assumer toutes les conséquences. Les uns exigeaient le retrait israélien sans poser la question du monopole de la force. Les autres réclamaient le désarmement du Hezbollah sans toujours assumer la perspective d’un accord politique durable avec Israël. Entre les deux, l’État survivait comme formule, non comme autorité.

    Washington remet ces sujets dans la même phrase. Et cette phrase est redoutable : sans État souverain, il n’y aura ni retrait durable, ni sécurité durable, ni paix durable.

    C’est pourquoi cet accord-cadre ne doit pas être lu comme un simple épisode diplomatique. Il ne constitue pas encore une paix ; il crée les conditions d’un test. Le Liban ne peut plus se contenter de demander aux autres de respecter sa souveraineté. Il doit démontrer qu’il peut lui-même la restaurer.

    Le Hezbollah face à l’inversion de son récit

    Le Hezbollah comprend parfaitement le danger de cette séquence. Ce danger n’est pas seulement militaire. Il est politique et narratif.

    Tant que le retrait israélien était présenté comme une condition préalable absolue, le parti pouvait affirmer que ses armes restaient nécessaires. Il pouvait dire : tant qu’Israël occupe, la résistance demeure. Cette formule lui permettait de transformer l’anomalie armée en nécessité nationale. Les armes n’étaient pas présentées comme un problème de souveraineté, mais comme une réponse provisoire à l’absence de souveraineté.

    Mais si le retrait israélien devient lié au déploiement de l’armée libanaise et au démantèlement de l’infrastructure militaire du Hezbollah, alors l’équation s’inverse. La question n’est plus seulement : pourquoi Israël ne se retire-t-il pas ? Elle devient aussi : qui empêche l’État libanais de remplir les conditions de ce retrait ?

    Autrement dit, les armes du Hezbollah risquent d’apparaître non plus comme le moyen d’obtenir le retrait israélien, mais comme l’obstacle principal à ce retrait. C’est une rupture majeure.

    Le parti se retrouve placé devant sa contradiction centrale. Il prétend défendre la souveraineté libanaise contre Israël, mais il refuse que cette souveraineté s’exerce contre son propre arsenal. Il invoque l’État lorsqu’il s’agit de condamner les violations israéliennes, mais lui refuse le monopole de la force lorsqu’il s’agit de décider de la guerre et de la paix. Il réclame que l’armée libanaise protège le territoire, mais refuse que cette armée soit la seule force légitime sur ce territoire.

    Or une souveraineté conditionnée par une milice n’est pas une souveraineté. C’est une souveraineté suspendue.

    La menace de guerre civile brandie par certains responsables du Hezbollah révèle la nature du problème. Elle signifie que le parti accepte l’État tant que l’État ne touche pas à ses armes. Mais un État qui ne peut pas décider du sort des armes présentes sur son territoire n’est pas pleinement un État. Il administre son impuissance.

    Cette menace dit aussi autre chose : le Hezbollah sait que son récit peut se retourner contre lui. Tant que la guerre permanente paraît inévitable, il peut se présenter comme une nécessité. Mais dès qu’un cadre de paix, même fragile, même conditionnel, même incomplet, commence à apparaître, les armes parallèles changent de statut. Elles ne sont plus seulement l’instrument d’une confrontation avec Israël ; elles deviennent le verrou qui empêche le Liban de sortir de la guerre.

    Voilà pourquoi l’accord de Washington est si difficile à absorber pour le Hezbollah. Il déplace le centre du débat. Il ne s’agit plus seulement de savoir si Israël doit se retirer. Il s’agit de savoir si le Liban veut redevenir l’unique détenteur de la décision nationale.

    Le Hezbollah pourra tenter de dénoncer l’accord comme une pression américaine, comme une concession à Israël, comme une tentative de désarmer la résistance par des moyens diplomatiques après l’échec des moyens militaires. Il cherchera probablement à ramener le débat à ses catégories habituelles : l’occupation, la résistance, la trahison, l’axe régional, la Palestine, les rapports de force. Mais cette rhétorique ne suffit plus à masquer la question centrale : qui décide au Liban ?

    Si le Hezbollah décide seul de la guerre, alors l’État ne décide plus. Si le Hezbollah décide seul des conditions du désarmement, alors l’État ne commande plus. Si le Hezbollah peut menacer de guerre civile lorsque l’État cherche à recouvrer son autorité, alors la souveraineté libanaise reste placée sous tutelle armée.

    C’est ce que l’accord de Washington révèle cruellement. Il ne détruit pas le Hezbollah. Il ne règle pas le rapport de force. Mais il met à nu la contradiction que le Liban officiel avait trop longtemps accepté de couvrir.

    L’armée, la paix et l’épreuve de l’État

    Le point le plus sensible de l’accord tient au rôle confié à l’armée libanaise. Depuis des années, le soutien à l’armée est devenu une formule consensuelle. Tout le monde dit soutenir l’armée, y compris ceux qui refusent qu’elle soit la seule force armée du pays ou qu’elle décide réellement dans les moments essentiels.

    Cette unanimité de façade a longtemps permis d’éviter le vrai débat. On célèbre l’armée comme symbole d’unité nationale, mais on accepte qu’elle ne possède pas l’autorité stratégique exclusive. On lui demande de tenir les points de passage, de maintenir l’ordre, de protéger les institutions, parfois de payer le prix du sang, mais on lui refuse le droit d’être l’unique instrument de la défense nationale. On veut l’armée comme décor de l’État, pas toujours comme expression de l’État.

    Désormais, soutenir l’armée ne peut plus être un hommage protocolaire. Si elle doit se déployer, contrôler le terrain, accompagner un retrait israélien progressif et empêcher le retour d’infrastructures armées non étatiques, alors elle devient l’instrument concret du retour de l’État.

    Cela ouvre la question que beaucoup voudront éviter : le désarmement se fera-t-il par le dialogue, par l’intégration, par la pression ou par l’épreuve de force ? Le Liban officiel parlera sans doute de sagesse, de consensus national, d’étapes et d’unité. Ces mots ne sont pas inutiles. Un pays aussi fragile que le Liban ne peut pas se permettre l’improvisation ni l’aventurisme. Mais derrière ces mots, la réalité est plus dure : si une force armée refuse d’entrer sous l’autorité de l’État, alors l’État devra choisir entre son autorité et sa paralysie.

    Il ne s’agit pas d’appeler à une confrontation intérieure. Personne ne peut souhaiter une guerre civile. Mais l’évitement permanent de la question des armes a déjà produit une autre forme de violence : l’effacement de l’État, la confiscation de la décision nationale et l’impossibilité pour les Libanais de choisir eux-mêmes la guerre ou la paix.

    C’est ici que le mot “paix” devient central. Il ne doit pas être compris comme une concession faite à Israël. Il doit être compris comme un acte souverain. Un État souverain n’est pas seulement celui qui peut déclarer la guerre ; c’est aussi celui qui peut décider de la paix. Or le Liban a longtemps été privé de cette seconde liberté.

    Beyrouth parle encore de retrait, de garanties, de délimitation, de cessez-le-feu et de fin des hostilités. Mais le mot “paix”, lui, reste presque interdit. Il semble trop lourd, trop dangereux, trop exposé. On le contourne par des expressions techniques, on le remplace par la sécurité, la stabilité, la cessation des hostilités, la normalisation des frontières. Comme si nommer la paix revenait déjà à capituler.

    C’est une erreur. La paix, lorsqu’elle est décidée par un État souverain, n’est pas une capitulation. Elle est l’exercice le plus élevé de la souveraineté, parce qu’elle engage le destin national, le contrôle des frontières, la sécurité des citoyens, le retour des déplacés, la reconstruction économique et la place du pays dans son environnement régional.

    Le problème libanais n’est donc pas seulement que le mot “paix” soit difficile à prononcer. Le problème est que l’État qui devrait le prononcer ne dispose pas encore de tous les moyens politiques et militaires pour l’assumer. Ce sont désormais d’autres acteurs, arabes et américains, qui osent nommer l’horizon que Beyrouth hésite à regarder en face. C’est une humiliation subtile : le Liban officiel attend que d’autres nomment à sa place ce qui devrait relever de sa propre décision souveraine.

    L’accord de Washington ne garantit pas que cet horizon sera atteint. Il peut échouer, être vidé de sa substance, se heurter au veto armé du Hezbollah, à la méfiance israélienne, aux calculs de l’Iran ou à la faiblesse chronique des institutions libanaises. Mais il produit une clarification essentielle.

    Le Liban ne peut plus dire que les Arabes lui interdisent d’envisager une paix de sécurité avec Israël. Il ne peut plus dire qu’aucun cadre diplomatique n’existe. Il ne peut plus prétendre que le retrait israélien, le rôle de l’armée, le désarmement du Hezbollah et la souveraineté de l’État sont des dossiers séparés.

    La paix n’est donc pas la fin du débat libanais. Elle en devient le test. Si le Hezbollah refuse le monopole de la force, il montrera que son problème n’est pas seulement Israël, mais l’existence même d’un État libanais souverain. Si l’État signe sans pouvoir appliquer, il démontrera que sa souveraineté reste inférieure au veto d’une organisation armée. Et si la classe politique se réfugie encore dans l’ambiguïté, elle confirmera qu’elle préfère administrer l’absence d’État plutôt que d’assumer son retour.

    Washington n’a pas signé la paix. Washington a placé le Liban devant son miroir.

    La vraie question n’est donc plus seulement : Israël se retirera-t-il ? Elle est plus profonde : le Liban veut-il redevenir un État capable de décider de la guerre, de la paix et du monopole de la force ?

    C’est peut-être cela, le véritable tournant. Le Liban n’est plus seulement invité à négocier. Il est sommé de redevenir un État.

    Crédit photo :
    Capture d’écran — U.S. Department of State / DVIDS, domaine public

  • La souveraineté ne se pétitionne pas



    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements du camp souverainiste libanais.

    Il y a, dans la vie politique libanaise, une spécialité presque nationale : transformer une responsabilité politique en geste symbolique, puis présenter le symbole comme un acte de courage.

    La récente pétition parlementaire demandant à l’État libanais de réclamer des compensations à l’Iran pour les dommages causés par la guerre relève de cette ambiguïté. Sur le fond, l’idée n’est pas absurde. Si l’Iran a contribué, par son lien organique, militaire, financier et stratégique avec le Hezbollah, à l’ouverture d’un front depuis le territoire libanais sans décision de l’État, alors la question de sa responsabilité peut être posée. Elle doit même l’être.

    Mais ce qui frappe, ce n’est pas seulement ce que cette pétition dit. C’est ce qu’elle évite.

    Elle désigne l’Iran, mais contourne la question libanaise. Elle parle d’une guerre imposée au Liban, mais n’interroge pas sérieusement ceux qui, au Liban même, ont permis que cette guerre soit déclenchée hors de toute décision constitutionnelle. Elle réclame un dossier juridique contre un État étranger, mais ne demande pas avec la même vigueur une enquête politique, judiciaire et gouvernementale sur le rôle du Hezbollah, pourtant acteur local, armé, organisé, représenté dans les institutions et associé à une puissance étrangère.

    Or c’est là que commence la souveraineté : non pas dans la plainte déposée contre l’étranger, mais dans la capacité de l’État à demander des comptes à ceux qui, sur son propre territoire, ont engagé le pays dans une guerre sans mandat national.

    Quand la pétition remplace l’acte d’État

    Une pétition, c’est très bien pour des citoyens. C’est parfois nécessaire. Lorsqu’une population ne dispose pas des leviers institutionnels pour agir, elle signe, interpelle, alerte, oblige les responsables à regarder ce qu’ils préfèrent ignorer.

    Mais quand ceux qui signent appartiennent à des forces politiques représentées au gouvernement, quand ils participent à l’architecture de l’exécutif, quand ils disposent de relais parlementaires, ministériels et institutionnels, la pétition change de nature. Elle n’est plus seulement une demande d’action. Elle devient un aveu.

    Elle ne dit plus simplement : “il faut agir”. Elle dit surtout : “nous sommes dans l’État, mais nous nous comportons comme si nous étions à l’extérieur de l’État”.

    C’est toute l’ambiguïté libanaise.

    On siège au gouvernement, mais on parle comme une opposition de trottoir. On participe aux équilibres du pouvoir, mais on dénonce l’impuissance du pouvoir. On revendique une présence institutionnelle, mais on explique que l’État est paralysé. On réclame la souveraineté, mais on n’utilise pas les instruments de la souveraineté.

    Cela porte un nom : la gesticulation souverainiste.

    Le problème n’est pas de réclamer des comptes à l’Iran. Le problème est de le faire comme si l’Iran avait agi dans le vide, sans relais libanais, sans bras armé libanais, sans couverture institutionnelle, sans silence officiel, sans calculs de partis, sans lâchetés successives.

    L’Iran n’a pas téléporté la guerre au Liban. Il l’a conduite à travers un acteur libanais, sur un territoire libanais, avec des conséquences payées par des Libanais. La première question n’est donc pas seulement : que nous doit Téhéran ? Elle est aussi : qui, à Beyrouth, a laissé Téhéran disposer d’une partie de la souveraineté libanaise ?

    Le détour commode par l’étranger

    C’est précisément ici que le discours politique libanais devient souvent commode. On cherche le responsable extérieur, parfois avec raison, mais on le fait pour éviter de regarder les responsabilités internes.

    Oui, les États-Unis défendent leurs intérêts. Oui, les pays arabes défendent leurs intérêts. Oui, la France, l’Iran, Israël, la Syrie, la Turquie, le Qatar, l’Arabie saoudite ou les Émirats agissent selon leurs propres calculs. Aucun acteur extérieur ne travaille par pure tendresse pour le Liban.

    Mais réduire la tragédie libanaise à une longue trahison américaine, arabe, iranienne ou internationale, c’est offrir à tout le monde une sortie de secours. Les uns seraient innocents, les autres seraient les seuls coupables, et les Libanais, eux, ne seraient jamais responsables de rien.

    Ce discours n’est pas seulement faux. Il est confortable.

    L’Accord du Caire n’a pas été signé dans un vide libanais. Les compromis successifs avec les armes hors État n’ont pas tous été dictés par des chancelleries étrangères. Les gouvernements libanais qui ont toléré, contourné ou maquillé la question du Hezbollah n’étaient pas de simples bureaux d’exécution de puissances extérieures. Les responsables libanais qui ont préféré le confort de la formule à la brutalité de la décision ne peuvent pas, aujourd’hui, se cacher derrière un parrain, un adversaire ou un bouc émissaire.

    C’est pourquoi l’opposition entre “choix américain” et “choix arabe” mérite d’être maniée avec prudence. Elle appartient souvent à un monde ancien. Les politiques arabes et américaines ne sont ni totalement alignées ni totalement divergentes. Elles comportent des passerelles, des coordinations, des rivalités, des dépendances et des zones d’entente.

    La Quintette sur le Liban le montre à sa manière : États-Unis, France, Arabie saoudite, Qatar et Égypte y coexistent dans un même cadre, avec des intérêts parfois différents, mais sans séparation pure entre un bloc arabe et un bloc américain. Présenter l’ancrage arabe comme une alternative naturelle et absolument distincte de l’Amérique relève davantage du roman politique que de l’analyse stratégique.

    On peut choisir l’ancrage arabe du Liban. C’est un choix respectable. On peut le faire par culture, par langue, par géographie, par sentiment d’appartenance ou par intérêt. Mais il faut l’assumer comme un choix politique, non le maquiller en vérité historique absolue. Les pays arabes ont, eux aussi, leurs intérêts. Ils ont, eux aussi, leurs silences. Ils ont parfois aidé le Liban, parfois l’ont contenu, parfois l’ont livré à d’autres, parfois ont traité son sort comme une variable régionale.

    La même règle vaut pour les Américains, les Français, les Israéliens, les Iraniens ou les Syriens : aucun parrain extérieur n’est une assurance-vie nationale.

    Un État n’implore pas son autorité

    Le plus grave, au fond, est peut-être ailleurs. Au Liban, il n’existe presque jamais de querelle strictement interne. Une querelle démocratique normale peut être saine : elle oppose des visions, des programmes, des intérêts sociaux. Mais la querelle libanaise, elle, est presque toujours télescopée par l’extérieur.

    Chaque camp porte avec lui un arrière-monde : argent, médias, armes, protections diplomatiques, relations régionales, promesses de reconstruction, canaux internationaux. Les Libanais ne se disputent pas seulement entre eux ; ils se disputent avec des parrains derrière eux.

    C’est pourquoi la souveraineté libanaise ne consiste pas seulement à dénoncer l’ingérence étrangère. Elle consiste d’abord à empêcher les Libanais d’importer l’étranger dans leurs propres conflits.

    Dans ce contexte, la question chrétienne ressurgit, elle aussi, de manière révélatrice. Quand un responsable américain évoque les chrétiens du Liban, certains répondent aussitôt par des formules convenues sur le vivre-ensemble. Mais lorsqu’un soldat libanais de religion chrétienne est agressé dans son village du Sud avec l’idée qu’il n’y serait pas le bienvenu, ce n’est plus une simple question de vocabulaire. C’est le symptôme d’un problème plus profond : celui d’un État qui n’assure plus pleinement à ses propres citoyens la même sécurité symbolique, territoriale et politique sur l’ensemble de son territoire.

    Le problème n’est pas que les chrétiens demanderaient une protection étrangère. Le problème est qu’un État incapable d’exercer son autorité laisse mécaniquement chaque communauté chercher un langage de protection : américain, arabe, français, iranien, israélien ou autre.

    La souveraineté ne s’effondre pas seulement quand une armée étrangère entre dans un pays. Elle s’effondre aussi quand les citoyens cessent de croire que leur État les protège mieux que leurs parrains.

    S’il existe, que l’État enquête.

    S’il existe, qu’il identifie les responsabilités internes.

    S’il existe, qu’il dise qui a décidé la guerre.

    S’il existe, qu’il demande pourquoi le territoire national a été utilisé au service d’un agenda étranger.

    S’il existe, qu’il sanctionne politiquement, administrativement et judiciairement ceux qui ont substitué une stratégie régionale à l’intérêt national.

    Sinon, qu’on cesse de parler de souveraineté.

    Car la souveraineté n’est pas un communiqué. Ce n’est pas une conférence de presse. Ce n’est pas une pétition déposée au Grand Sérail par des responsables qui disposent déjà de leviers institutionnels. La souveraineté, c’est la décision. C’est le monopole de la guerre et de la paix. C’est la capacité de dire non, non seulement à l’Iran, mais aussi à ses relais internes ; non seulement aux États-Unis, mais aussi aux illusions de protection ; non seulement à Israël, mais aussi à ceux qui utilisent Israël pour rêver d’une solution militaire ; non seulement aux pays arabes, mais aussi au mythe d’un ancrage arabe qui effacerait les responsabilités libanaises.

    Le Liban n’a pas besoin d’un nouveau parrain. Il a besoin d’un État.

    Et un État ne pétitionne pas sa propre autorité.

    Il l’exerce.

  • Décider, c’est assumer



    La décision ne se réduit pas à un acte formel. Elle ne se limite pas à une annonce, à un texte, à une position. Elle engage.

    Décider, c’est introduire une direction dans le réel.

    Cela implique de choisir, donc de renoncer. De privilégier une option, donc d’en écarter d’autres. De produire un effet, donc d’en accepter les conséquences. La décision ne vaut que par ce qu’elle transforme.

    C’est en cela qu’elle suppose une forme particulière de responsabilité.

    Non pas une responsabilité abstraite, mais une responsabilité effective. Celle d’assumer ce qui résulte du choix, d’en porter le coût, d’en gérer les effets. Décider, ce n’est pas seulement trancher. C’est accepter d’être lié à ce qui est décidé.

    C’est précisément ce lien qui se fragilise.

    Dans un système où la décision est conditionnée, fragmentée, limitée par des équilibres implicites, l’acte de décider subsiste, mais l’acte d’assumer s’atténue. Les décisions sont produites, mais leurs conséquences sont diluées. Elles existent, sans être pleinement portées.

    Ce phénomène n’est pas sans logique.

    Lorsque la décision ne s’impose pas complètement, lorsqu’elle dépend de multiples centres, lorsqu’elle peut être contournée ou neutralisée, il devient difficile d’en attribuer la responsabilité. Qui assume ce qui n’a pas été pleinement décidé ? Qui porte les effets d’un choix qui n’a pas été entièrement tranché ?

    La responsabilité se diffuse.

    Elle se répartit, se dilue, se perd dans les interstices du système. Chacun participe à la décision, mais personne ne l’assume entièrement. Chacun contribue à l’orientation, mais aucun acteur ne peut en porter seul les conséquences.

    Le système fonctionne ainsi dans une forme d’irresponsabilité structurelle.

    Non pas au sens d’une absence totale de responsabilité, mais au sens d’une impossibilité à l’ancrer. La responsabilité existe, mais elle ne se fixe pas. Elle circule, se déplace, s’atténue.

    C’est dans cette dissociation que la décision perd sa portée.

    Car décider sans assumer revient à produire des actes sans en garantir les effets. À annoncer sans transformer. À orienter sans engager. La décision devient un geste, non un acte.

    Sortir de cette logique suppose une rupture.

    Non pas seulement dans la manière de décider, mais dans la manière d’assumer. Cela implique de rétablir un lien entre le choix et sa conséquence, entre l’acte et sa responsabilité. D’accepter que toute décision engage, expose, contraigne.

    Ce lien a un coût.

    Car assumer, c’est renoncer à la protection que procure la dilution. C’est accepter d’être identifié, d’être contesté, d’être tenu responsable. C’est introduire une forme de clarté là où le système fonctionnait dans l’ambiguïté.

    Mais c’est aussi la condition de la décision.

    Car sans responsabilité, la décision ne tient pas.

    Elle peut exister.

    Mais elle ne s’impose pas.

    Décider, c’est assumer.

    Et tant que ce lien n’est pas rétabli, la décision reste incomplète.

    Elle ne transforme pas.

    Elle accompagne.

  • L’unité nationale : autour de l’État ou autour du plus petit dénominateur commun ?

    L’unité nationale : autour de l’État ou autour du plus petit dénominateur commun ?



    À chaque crise majeure que traverse le Liban, un même slogan revient : l’unité nationale. Il est aujourd’hui repris par Nabih Berry, Walid Joumblatt et de nombreux responsables politiques qui appellent à resserrer les rangs face aux dangers extérieurs et à préserver la stabilité interne.

    L’objectif paraît incontestable. Qui pourrait être contre l’unité nationale dans un pays aussi fragile que le Liban ?

    Pourtant, derrière le consensus apparent se cache une question essentielle : autour de quoi cette unité doit-elle se construire ?

    Dans le contexte actuel, l’unité nationale semble se résumer à deux revendications : le retrait israélien et un cessez-le-feu durable. Sur ces deux objectifs, une très large majorité de Libanais se retrouve naturellement. Ils constituent aujourd’hui le plus petit dénominateur commun acceptable entre les différentes composantes du pays.

    Mais le problème apparaît lorsque ce socle minimal devient la limite du débat public.

    Dès lors que l’on évoque d’autres questions – le monopole des armes par l’État, l’application intégrale de l’accord de Taëf, le rôle futur du Hezbollah, la souveraineté des institutions ou la chaîne de décision nationale – il est souvent répondu qu’il faut attendre, préserver l’unité et éviter les divisions.

    L’unité nationale cesse alors d’être un objectif pour devenir une frontière politique.

    Dans les faits, l’appel à l’unité ne s’adresse pas à tous de la même manière. Il est principalement adressé à ceux qui contestent le statu quo. On leur demande de suspendre leurs revendications, de reporter leurs interrogations et de limiter leur discours aux seuls objectifs immédiatement consensuels. En revanche, il est beaucoup plus rare d’entendre un appel demandant au Hezbollah d’adapter sa position aux exigences de l’État ou aux décisions collectives.

    C’est là que le débat mérite d’être posé.

    L’unité nationale doit-elle se construire autour du plus petit dénominateur commun acceptable pour le Hezbollah, ou autour des institutions de l’État ?

    La question est d’autant plus légitime que le gouvernement libanais a déjà adopté une orientation claire concernant le monopole de la force publique et le rôle des institutions de sécurité. Cette orientation n’a pas été imposée de l’extérieur. Elle a été discutée et approuvée au sein d’un gouvernement auquel participent le Hezbollah, Amal et les représentants de Walid Joumblatt.

    Dans tout régime parlementaire, les décisions du Conseil des ministres engagent l’ensemble du gouvernement. Les ministres peuvent exprimer leurs réserves lors des délibérations, mais une fois la décision prise, elle devient celle du gouvernement dans son ensemble. Si une formation politique estime ne plus pouvoir assumer cette orientation, elle dispose toujours d’un moyen clair : quitter le gouvernement et rejoindre l’opposition.

    La logique institutionnelle est simple. On ne peut pas simultanément participer à une décision collective et agir comme si elle n’existait pas.

    Cette question renvoie finalement à un débat plus ancien. L’accord de Taëf a précisément été conçu pour remplacer les rapports de force par des règles institutionnelles. Il a redistribué les pouvoirs, instauré la parité parlementaire entre chrétiens et musulmans et fixé un équilibre destiné à mettre fin aux conflits de légitimité.

    Dès lors, si la Constitution et les institutions ont déjà défini les règles du jeu, pourquoi continuer à revenir systématiquement aux rapports de force lorsqu’il s’agit d’appliquer ces mêmes règles ?

    L’unité nationale est une nécessité. Mais elle ne peut devenir un prétexte pour suspendre indéfiniment les questions fondamentales. Une unité durable ne peut reposer uniquement sur le silence des désaccords. Elle doit reposer sur un socle commun accepté par tous : la Constitution, les institutions et l’État.

    Car à terme, la véritable unité nationale n’est pas l’alignement derrière un acteur politique, quel qu’il soit. Elle est l’alignement derrière les règles communes que tous ont accepté de respecter.

  • Le Liban n’est pas le miroir des angoisses européennes

    Le Liban n’est pas le miroir des angoisses européennes



    À chaque nouvelle crise libanaise, une partie du débat occidental reproduit la même mécanique : le Liban cesse d’être regardé comme une réalité politique complexe pour devenir un support symbolique des débats idéologiques européens. La guerre, l’effondrement économique, la crise de souveraineté, les fractures régionales ou institutionnelles disparaissent alors derrière une lecture plus simple, plus émotionnelle et surtout plus familière aux opinions occidentales : celle du choc entre “islamisme” et “civilisation”.

    Le discours tenu ces derniers jours par plusieurs responsables européens en visite au Liban illustre cette tendance. Qu’il soit légitime de dénoncer le rôle militaire du Hezbollah dans l’ouverture du front sud et dans la déstabilisation du Liban est une chose. Qu’il soit légitime aussi de parler de la question islamiste ne fait guère de doute. Mais réduire progressivement la crise libanaise à une simple extension du débat européen sur l’islamisme produit une lecture profondément incomplète du pays.

    Le Liban n’est pas la France. Et la crise libanaise n’est pas la transposition orientale des fractures françaises.

    La France affronte des tensions identitaires, sécuritaires et migratoires dans le cadre d’un État souverain, centralisé, doté d’une armée unifiée, d’institutions stables et d’une continuité étatique forte. Le Liban, lui, affronte depuis des décennies une crise beaucoup plus profonde : fragmentation de la souveraineté, poids des communautés, ingérences régionales, héritage des guerres civiles, interventions étrangères, militarisation partielle du champ politique et dépendances géopolitiques multiples. Le Hezbollah constitue aujourd’hui un élément majeur de cette crise, mais il n’en est ni l’unique origine ni l’explication totale.

    C’est précisément là que certaines lectures occidentales deviennent problématiques : elles donnent parfois l’impression que la disparition du Hezbollah suffirait mécaniquement à résoudre la question libanaise. Or le Liban connaissait déjà les fractures de souveraineté, les influences extérieures et les déséquilibres internes bien avant l’émergence de l’axe iranien.

    Une autre ambiguïté apparaît dans l’usage récurrent de la question des “chrétiens d’Orient”. Là encore, le sujet est sérieux. La présence chrétienne au Levant constitue un élément historique majeur de l’équilibre culturel et humain de la région. Mais transformer le Liban en simple bastion chrétien assiégé par l’islamisme déforme profondément la réalité libanaise.

    La guerre actuelle ne frappe pas exclusivement les chrétiens. Elle touche les musulmans comme les chrétiens, l’ensemble des composantes du pays, l’économie entière et toute la souveraineté libanaise. Présenter le conflit comme une guerre essentiellement dirigée contre les chrétiens d’Orient finit paradoxalement par réduire la complexité du Liban à une lecture confessionnelle simplifiée.

    Plus encore, cette approche enferme parfois les chrétiens libanais eux-mêmes dans une image de minorité protégée, alors qu’une partie importante de leur histoire politique reposait justement sur une ambition inverse : celle de construire un État, une citoyenneté et un pluralisme dépassant la seule logique minoritaire.

    Le paradoxe est d’ailleurs frappant : certains discours européens prétendent défendre le pluralisme libanais tout en reproduisant eux-mêmes une lecture communautaire du pays. On parle “des chrétiens” face à “l’islamisme”, comme si le Liban pouvait être réduit à une opposition binaire entre minorités menacées et menace islamiste uniforme, alors même que la réalité libanaise demeure infiniment plus complexe, diverse et imbriquée.

    Le plus inquiétant est peut-être ailleurs : le Liban devient progressivement, dans certains débats européens, un simple théâtre idéologique. Chacun y projette ses propres obsessions : l’islamisme, l’immigration, les minorités, l’Occident, l’Iran, Israël ou encore le choc des civilisations. Les Libanais eux-mêmes finissent alors par disparaître derrière les récits construits sur eux.

    Or le Liban mérite mieux que cela. Il mérite d’être regardé pour ce qu’il est réellement : une société complexe, traversée par des contradictions historiques profondes, où la question centrale reste avant tout celle de la reconstruction d’un État souverain capable de dépasser durablement la logique des dépendances et des affrontements régionaux.

    Le Liban n’a pas besoin d’être transformé en symbole des angoisses européennes. Il a besoin d’être compris dans sa propre réalité.

  • Deux fêtes des martyrs pour une souveraineté inachevée

    Deux fêtes des martyrs pour une souveraineté inachevée

    Entre le 6 mai et le 25 mai, le Liban révèle malgré lui une réalité plus profonde que deux simples commémorations : celle d’une souveraineté fragmentée produisant des mémoires parallèles.

    Le 6 mai renvoie à la mémoire des martyrs exécutés par Jamal Pacha durant la période ottomane. Cette date appartient à l’histoire officielle du Liban moderne, à cette tentative ancienne de construire une mémoire nationale commune autour du sacrifice pour la patrie et pour la liberté. Dans l’imaginaire étatique libanais, ces martyrs étaient censés appartenir à tous les Libanais, au-delà des appartenances confessionnelles et des fractures politiques.

    Le 25 mai répond à une autre logique. Cette date commémore le retrait israélien du Sud-Liban en 2000 et célèbre les combattants du Hezbollah tombés durant les années de confrontation avec Israël. Mais au-delà de la dimension militaire ou historique, cette commémoration révèle surtout l’existence d’une mémoire parallèle portée non par l’État, mais par une organisation armée devenue au fil du temps une puissance politico-militaire autonome au sein même du Liban.

    Le problème n’est pas qu’un parti honore ses morts. Toutes les sociétés connaissent des mémoires politiques, partisanes ou idéologiques. Le problème apparaît lorsque ces mémoires deviennent suffisamment puissantes pour rivaliser symboliquement avec la mémoire nationale elle-même.

    Car dans un État pleinement souverain, les morts de guerre finissent normalement absorbés dans un récit national unifié. Les sacrifices militaires rejoignent progressivement la mémoire de l’État. Les combattants deviennent des figures nationales. La guerre cesse d’appartenir à une organisation particulière pour devenir une page de l’histoire collective.

    Au Liban, cette fusion ne s’est jamais totalement accomplie.

    Le calendrier commémoratif lui-même raconte cette fragmentation. D’un côté, l’État et ses martyrs historiques. De l’autre, le Hezbollah et ses propres martyrs. Deux mémoires séparées. Deux récits. Deux légitimités. Presque deux conceptions du sacrifice national.

    Cette dualité ne relève pas seulement du symbole. Elle révèle la nature profonde du système libanais depuis des décennies : un État partageant partiellement sa souveraineté avec une organisation armée disposant de sa propre légitimité militaire, de son propre imaginaire politique et de sa propre temporalité historique.

    Le retrait israélien unilatéral du Sud-Liban en 2000 aurait pourtant pu constituer un moment de réunification nationale autour de l’État. Pour une partie des Libanais, cette date devait ouvrir une transition progressive entre le temps de la guerre et celui de la souveraineté pleinement étatique. Le combat contre l’occupation prenait fin territorialement ; l’État devait alors redevenir l’unique cadre de la défense nationale et de la légitimité armée.

    Mais cette transition n’a jamais réellement eu lieu.

    Au contraire, le Liban est resté dans une situation intermédiaire : ni guerre totale, ni paix véritable ; ni monopole complet de l’État, ni disparition de la logique des armes parallèles. Le résultat est visible jusque dans la mémoire collective du pays.

    Car une souveraineté fragmentée produit mécaniquement des mémoires fragmentées. Lorsque plusieurs légitimités coexistent durablement, plusieurs récits nationaux finissent eux aussi par coexister. Chaque espace politique développe alors ses propres martyrs, ses propres dates, ses propres symboles et parfois même sa propre lecture de l’histoire libanaise.

    Le problème du Liban ne réside donc pas uniquement dans le partage des armes ou dans la question militaire. Il réside aussi dans le partage du récit national lui-même.

    Deux fêtes des martyrs séparées de quelques jours dans un même pays disent peut-être davantage sur la réalité du Liban contemporain que de longs discours constitutionnels. Car un État réellement souverain n’unifie pas seulement les institutions ou les frontières. Il unifie également ses morts, ses célébrations et la définition même du sacrifice national.

    Entre le 6 mai et le 25 mai, le Liban continue ainsi d’exposer sa souveraineté inachevée.

  • Le Liban et la normalisation du rapport de domination

    Le Liban et la normalisation du rapport de domination



    Le discours de Naïm Qassem ne peut être compris uniquement comme une réaction politique à la question des armes ou aux pressions américaines. Il révèle quelque chose de plus profond qui traverse le Liban depuis des années : la normalisation progressive d’un rapport de domination devenu, avec le temps, presque intégré au fonctionnement ordinaire du système politique.

    Cette domination n’est pas seulement militaire. Elle est psychologique, institutionnelle et politique.

    C’est probablement là que réside la transformation la plus importante du Liban depuis les événements de mai 2008 et les accords de Doha. Car Doha n’a pas seulement mis fin à une crise sécuritaire. Il a aussi installé, dans une partie de la conscience politique libanaise, l’idée qu’un rapport de force armé pouvait imposer des limites durables au fonctionnement normal de l’État.

    Le plus important n’est peut-être même pas ce qui a été signé officiellement à Doha. Le plus important est ce qui s’est progressivement installé après : une culture implicite de l’adaptation.

    Peu à peu, une partie du système politique libanais semble avoir intégré l’existence du Hezbollah non plus comme une exception temporaire liée au conflit avec Israël, mais comme une donnée structurelle autour de laquelle il fallait organiser la vie politique du pays.

    C’est ici qu’intervient la notion de « normalisation du rapport de domination ».

    Dans beaucoup de systèmes politiques déséquilibrés, la domination ne fonctionne pas uniquement par la force brute. Elle fonctionne surtout lorsque les autres acteurs commencent eux-mêmes à adapter spontanément leurs comportements aux lignes rouges imposées par le dominant.

    Et c’est probablement ce que beaucoup de souverainistes libanais ont ressenti progressivement depuis 2008 : autocensure dans le discours, prudence excessive dans les nominations, choix de profils jugés “compatibles”, évitement systématique de certains seuils de confrontation, langage volontairement ambigu, intégration progressive de limites implicites au débat public.

    Le phénomène devient alors plus profond qu’un simple rapport militaire. Il touche la psychologie du système lui-même.

    Le Hezbollah n’a plus besoin d’imposer explicitement chaque ligne rouge si le système politique finit par les intérioriser de lui-même.

    C’est probablement ce qui donne aujourd’hui au discours de Naïm Qassem son ton particulier. Son assurance ne vient pas seulement de la puissance militaire du Hezbollah. Elle semble aussi venir de la conviction que le système libanais, y compris une partie de ses adversaires, s’est habitué à fonctionner autour de sa présence comme centre incontournable de l’équilibre national.

    Et c’est là que le sujet dépasse largement la question communautaire.

    Car le Hezbollah ne se présente plus seulement comme représentant d’une composante libanaise ou comme une simple “résistance”. Il se présente progressivement comme dépositaire d’une légitimité nationale supérieure : défense du Liban, dignité nationale, protection du pays, définition de la souveraineté, choix de la guerre et de la paix.

    Autrement dit, le conflit n’oppose plus uniquement un État à une organisation armée. Il oppose deux conceptions concurrentes de la légitimité nationale.

    D’un côté, une logique étatique classique selon laquelle les institutions élues doivent monopoliser la décision stratégique. De l’autre, une logique idéologico-régionale selon laquelle une organisation armée estime détenir une mission historique et morale supérieure à celle de l’État lui-même.

    Et c’est précisément là que la crise libanaise devient existentielle.

    Car un État peut survivre longtemps à la faiblesse. Il survit plus difficilement à l’intériorisation durable de sa propre limitation.

    Le plus frappant dans le Liban actuel est peut-être justement cette impression diffuse d’adaptation permanente : on continue de parler de souveraineté, mais dans un cadre déjà implicitement borné ; on affirme le monopole de l’État, mais sans aller jusqu’aux conséquences concrètes de ce principe ; on évoque le désarmement, mais toujours sous forme graduelle, conditionnelle ou reportée.

    Cette ambiguïté permanente nourrit chez une partie des Libanais un sentiment de désolation politique et nationale, renforcé par l’émigration massive des jeunes diplômés, l’effondrement économique et l’impression que les élites se contentent désormais de gérer le rapport de force plutôt que de le transformer.

    C’est aussi pour cela que le parallèle avec 1991 reste central dans le débat.

    À l’époque, malgré la faiblesse de l’État, il existait au moins une volonté explicite de dissoudre les milices, y compris par la force si nécessaire, avec un appui régional syrien derrière l’État libanais. Le Hezbollah n’avait échappé au désarmement que grâce à une décision géopolitique régionale liée à l’Iran et au conflit avec Israël.

    Aujourd’hui, le paradoxe est saisissant : l’État libanais est peut-être institutionnellement plus cohérent qu’en 1991 ; l’armée est plus structurée ; les souverainistes disposent d’une légitimité internationale plus forte ; mais la volonté politique d’aller jusqu’au bout semble beaucoup plus hésitante.

    Comme si le Liban contemporain était progressivement passé d’une crise de faiblesse à une crise d’intériorisation du rapport de force.

    Les sanctions américaines récentes s’inscrivent dans cette lecture. Elles ne visent pas seulement le Hezbollah comme organisation extérieure à l’État. Elles semblent aussi indiquer que le problème est désormais perçu comme une imbrication entre le parti armé, certaines zones de l’appareil institutionnel, et des réseaux de protection ou de tolérance à l’intérieur même du système.

    C’est ce qui rend la situation actuelle particulièrement sensible.

    Car si le Hezbollah était seulement une milice extérieure à l’État, la réponse serait théoriquement plus simple. Mais le problème est qu’il est à la fois dehors et dedans : acteur armé autonome, force politique parlementaire, composante gouvernementale, réseau social, relais régional de l’Iran et puissance capable d’imposer des limites au langage même de ses adversaires.

    Le gouvernement libanais parle aujourd’hui davantage de souveraineté. Mais il semble encore prisonnier d’une prudence qui ressemble de plus en plus à de l’inaction. Il peut affirmer des principes, annoncer des calendriers, évoquer le monopole des armes, mais chaque étape concrète paraît reportée, réduite ou neutralisée.

    C’est là que le discours de Naïm Qassem prend tout son sens.

    Il ne répond pas seulement à une menace militaire immédiate. Il répond à la possibilité qu’un récit nouveau se forme : celui d’un État qui devrait redevenir l’unique détenteur de la décision nationale. En assimilant toute pression contre le Hezbollah à un alignement avec Israël, il cherche à interdire moralement et politiquement cette reconstruction du récit souverain.

    Le Hezbollah ne se contente donc pas de défendre ses armes. Il défend le cadre mental qui rend ses armes acceptables, ou du moins intouchables.

    Et c’est probablement là que se situe le vrai combat politique.

    Non pas seulement dans les dépôts d’armes, les frontières, les sanctions ou les équilibres militaires, mais dans la capacité du Liban à sortir d’un système où la domination est devenue une habitude, où l’autocensure est devenue prudence, où le compromis permanent est devenu méthode de gouvernement, et où la souveraineté finit par être proclamée dans les discours tout en étant contournée dans les faits.

    Le problème libanais n’est donc pas uniquement que le Hezbollah possède des armes.

    Le problème est que tout un système s’est progressivement organisé autour de l’idée qu’il ne fallait pas réellement toucher à ces armes.

    Et c’est cette normalisation-là qui est peut-être, aujourd’hui, la plus grave.

  • L’amnistie comme système : le Liban face à l’échec de la justice

    L’amnistie comme système : le Liban face à l’échec de la justice



    Le Liban débat aujourd’hui d’une nouvelle loi d’amnistie. Mais le véritable sujet dépasse largement le cadre d’un simple texte juridique ou d’une mesure de circonstance. Car ceux qui discutent aujourd’hui de l’amnistie sont souvent les héritiers — ou les bénéficiaires directs — de celle de 1991, votée au lendemain de la guerre civile au nom de la paix et de la réconciliation nationale.

    Cette réalité impose une réflexion plus profonde sur le rapport du Liban à la justice, à l’État et à la responsabilité politique.

    L’amnistie générale de 1991 pouvait se comprendre dans le contexte dramatique de la sortie de guerre. Le pays était détruit, fragmenté, épuisé. Il fallait empêcher la reprise des combats et permettre une stabilisation minimale. Beaucoup de pays ayant traversé des guerres civiles ou des conflits internes ont adopté des mécanismes exceptionnels pour tenter de tourner la page.

    Mais une amnistie ne devrait jamais effacer plus que la responsabilité pénale. Elle peut suspendre la sanction judiciaire ; elle ne transforme pas pour autant les auteurs des crimes en innocents politiques ou moraux.

    Or, au Liban, le problème est précisément là.

    L’amnistie de 1991 n’a pas seulement permis de sortir de la guerre. Elle a progressivement produit un système dans lequel les principaux acteurs du conflit sont devenus les gestionnaires permanents de l’État d’après-guerre. Les bénéficiaires de l’amnistie ont poursuivi leurs carrières politiques, dirigé les institutions, structuré les équilibres du pays et façonné la culture politique du Liban contemporain.

    Et trente-cinq ans plus tard, le résultat est sous nos yeux : justice affaiblie, mémoire nationale fragmentée, culture de l’impunité, État fragile et logique permanente de compromis entre rapports de force.

    Le véritable problème n’est donc pas seulement la loi d’amnistie actuelle. Le problème est que l’exception est devenue un mode de fonctionnement politique.

    Dans un État moderne, une amnistie après guerre civile devrait rester exceptionnelle, limitée et transitoire. Elle devrait permettre la reconstruction des institutions et l’émergence d’une nouvelle génération politique capable de replacer l’État au-dessus des logiques de guerre.

    Au Liban, c’est souvent l’inverse qui s’est produit : les logiques de guerre ont survécu à travers les structures mêmes du système politique.

    Aujourd’hui encore, au lieu de réparer les dysfonctionnements de la justice, le réflexe libanais consiste souvent à les contourner politiquement.

    Pourtant, les injustices existent réellement. Des détenus ont parfois été laissés des années sans jugement. Des procédures ont traîné de manière inacceptable. Certains dossiers ont été perçus comme influencés par des rapports de force politiques ou sécuritaires. Tout cela constitue de véritables fautes de l’État.

    Mais précisément pour cette raison, la solution ne peut pas être le remplacement de la justice par une nouvelle transaction politique.

    Car un détenu ne doit pas être libéré parce qu’un équilibre politique l’exige, mais parce que la justice l’ordonne.

    L’État a le devoir de juger rapidement, équitablement et indépendamment. S’il échoue, il doit être condamné pour ses propres défaillances institutionnelles. Mais l’effacement collectif des responsabilités pénales ne peut devenir une méthode normale de gestion des crises libanaises.

    Il existe une différence fondamentale entre corriger une injustice judiciaire et supprimer le principe même de la responsabilité judiciaire.

    Dans toute société sérieuse, la liberté doit venir d’une décision de justice, comme la privation de liberté doit elle-même relever de la justice et non des rapports de force.

    C’est précisément ce qui manque au Liban depuis des décennies : la reconstruction d’une véritable autorité judiciaire indépendante des équilibres communautaires et politiques.

    Le débat actuel sur l’amnistie révèle donc une crise beaucoup plus profonde. Il montre les difficultés persistantes du Liban à sortir réellement du système né après Taëf : un système fondé davantage sur la gestion des équilibres que sur la consolidation progressive de l’État de droit.

    La question n’est plus seulement de savoir qui doit être amnistié aujourd’hui. La véritable question est de savoir si le Liban veut continuer à gérer ses crises par l’effacement périodique des responsabilités, ou enfin reconstruire un État où la justice précède la réconciliation politique au lieu d’être remplacée par elle.