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  • Le Liban convoqué par la nouvelle Sublime Porte

    Le Liban convoqué par la nouvelle Sublime Porte



    Officiellement, Recep Tayyip Erdoğan reçoit Nawaf Salam pour réaffirmer le soutien de la Turquie à la souveraineté et à l’intégrité territoriale du Liban. Mais derrière cette formule diplomatique apparaît une ambition plus vaste : Ankara voudrait peser sur l’accord-cadre conclu entre le Liban et Israël, en modifier certains équilibres et inscrire Beyrouth dans sa propre stratégie régionale. Après Téhéran, Damas, Washington et Tel-Aviv, voici donc la nouvelle Sublime Porte qui convoque le Liban pour lui expliquer quelles devraient être ses priorités.

    Nawaf Salam doit être reçu ce vendredi 10 juillet par Recep Tayyip Erdoğan à Istanbul. Le communiqué de la présidence turque indique que les relations bilatérales seront abordées « dans toutes leurs dimensions » et que le soutien de la Turquie à l’intégrité territoriale et à la souveraineté du Liban sera réaffirmé. La formulation est irréprochable. Elle est même bienvenue dans un moment où une partie du territoire libanais demeure occupée et où Israël revendique ouvertement le maintien d’une zone de sécurité au Sud.

    Mais l’essentiel se trouve probablement au-delà du communiqué officiel.

    Selon des informations publiées par L’Orient-Le Jour, la Turquie entendrait renforcer la position libanaise face à Israël, soutenir politiquement et militairement l’armée, participer éventuellement à un futur dispositif international appelé à succéder à la FINUL et, surtout, chercher à faire modifier l’accord-cadre conclu le 26 juin à Washington entre le Liban et Israël.

    On ignore encore quelles clauses précises Ankara voudrait amender. Il faut donc éviter de transformer une information politique en texte déjà négocié. Mais l’intention générale suffit à poser une question essentielle : de quel droit une puissance régionale convoque-t-elle le chef du gouvernement libanais pour lui présenter l’ordre dans lequel le Liban devrait traiter sa souveraineté, son territoire et les armes présentes sur son sol ?

    La souveraineté libanaise expliquée par les autres

    L’accord-cadre signé à Washington est loin d’être parfait. Il établit un processus séquencé dans lequel l’armée libanaise doit reprendre le contrôle effectif des zones concernées et procéder au désarmement vérifié des groupes armés non étatiques avant le redéploiement progressif des forces israéliennes. Il ne fixe pas toujours des limites temporelles suffisamment contraignantes au maintien israélien et laisse subsister une asymétrie évidente entre les obligations libanaises, mesurables et immédiates, et les engagements israéliens, plus progressifs et conditionnels.

    Le Liban est donc fondé à réclamer des garanties supplémentaires, un calendrier précis, le retrait d’Israël de zones pilotes et un mécanisme empêchant l’occupation de se prolonger indéfiniment sous prétexte que les résultats obtenus par l’armée seraient jugés insuffisants. Beyrouth a d’ailleurs conditionné sa participation à la prochaine étape des négociations à un retrait israélien de deux zones expérimentales du Sud.

    Mais une chose est de corriger un déséquilibre au nom des intérêts libanais. Une autre est de laisser Ankara redéfinir la hiérarchie des exigences au nom de sa confrontation avec Israël.

    Car la Turquie ne découvre pas soudainement une vocation désintéressée pour la souveraineté libanaise. Elle poursuit une stratégie régionale cohérente. Elle cherche à contenir l’expansion israélienne en Syrie et au Liban, à empêcher l’Iran de retrouver son influence antérieure, à consolider son rôle dans la nouvelle Syrie et à s’imposer dans les futurs dispositifs militaires, économiques et diplomatiques de la Méditerranée orientale.

    La Turquie a parfaitement le droit de défendre ses intérêts. Le problème commence lorsque les intérêts turcs sont présentés au Liban comme les priorités naturelles du Liban.

    Le soutien d’Ankara peut être utile. Son assistance à l’armée peut être précieuse. Son opposition à l’occupation israélienne peut renforcer la position de Beyrouth. Mais cette aide ne doit pas devenir le véhicule d’une nouvelle tutelle stratégique.

    Modifier l’accord ou sauver les armes du Hezbollah ?

    Le principal danger tient à la séquence entre le retrait israélien et le désarmement du Hezbollah.

    Le Hezbollah refuse l’accord-cadre précisément parce que celui-ci lie le retrait israélien à la restauration de l’autorité militaire exclusive de l’État. Ses responsables rejettent tout désarmement général et préviennent que son application pourrait conduire à une confrontation intérieure. Le mouvement cherche donc à renverser la logique du processus : obtenir d’abord le retrait intégral d’Israël, puis renvoyer la question de ses armes à un dialogue national sans échéance ni mécanisme contraignant.

    Toute modification de l’accord qui aboutirait à cette inversion offrirait au Hezbollah ce dont il a aujourd’hui le plus besoin : du temps.

    Elle lui permettrait de reconstituer ses structures, de transformer son refus d’obéir à l’État en position politique négociable et de présenter son arsenal non plus comme une situation illégale à laquelle il faut mettre fin, mais comme une question nationale sur laquelle il disposerait encore d’un droit de veto.

    Il faut rappeler une évidence : le désarmement du Hezbollah n’est pas une exigence israélienne que le Liban pourrait accepter ou refuser selon l’évolution des négociations. Il découle de la souveraineté libanaise elle-même, des décisions du gouvernement, de l’accord de Taëf, des résolutions internationales et du principe élémentaire selon lequel aucun parti ne peut décider seul de la guerre et de la paix.

    Le maintien de l’occupation israélienne est illégitime. Mais cette occupation ne rend pas légitime l’existence d’une armée parallèle. Les deux atteintes à la souveraineté doivent être combattues simultanément, sans que l’une serve d’excuse à l’autre.

    En subordonnant de nouveau le désarmement au retrait israélien complet, le Liban remettrait son ordre intérieur entre les mains d’Israël. Il suffirait alors que celui-ci conserve quelques positions ou invoque une menace persistante pour que le Hezbollah justifie indéfiniment la conservation de ses armes.

    Ce serait exactement le piège : permettre à Israël et au Hezbollah de se fournir mutuellement la justification de leur présence militaire, tandis que l’État libanais attendrait entre les deux l’autorisation d’exercer sa souveraineté.

    Après Téhéran et Damas, la nouvelle Sublime Porte

    La scène est révélatrice d’une pathologie libanaise ancienne. Depuis des décennies, chaque puissance régionale considère qu’elle possède au Liban une zone d’influence, des interlocuteurs privilégiés et un droit de regard sur les grandes décisions nationales.

    Damas a longtemps traité le Liban comme une province sous administration spéciale. Téhéran a fait de la décision de guerre libanaise un prolongement de sa stratégie régionale. Israël définit les conditions militaires auxquelles il accepterait de se retirer. Washington parraine le calendrier et les mécanismes d’exécution. Et voici qu’Ankara entre à son tour dans le jeu, avec ses propositions, ses lignes rouges et sa vision de l’ordre régional.

    L’image de la Sublime Porte, الباب العالي, n’est donc pas seulement une provocation historique. Elle décrit une relation politique : le responsable libanais se rend auprès du centre impérial, écoute les priorités qu’on lui présente, reçoit des promesses de protection et revient à Beyrouth avec une feuille de route élaborée ailleurs.

    Nawaf Salam ne se rend évidemment pas en Turquie comme le gouverneur d’une province ottomane. Mais le Liban doit se garder de réinstaller lui-même ce rapport de dépendance en acceptant que toute capitale influente devienne un passage obligé pour arbitrer ses choix souverains.

    Le gouvernement libanais doit écouter la Turquie, comme il doit écouter les États-Unis, la France, l’Arabie saoudite et les autres partenaires du Liban. Mais écouter ne signifie pas recevoir des instructions. Coopérer ne signifie pas déléguer la définition de l’intérêt national.

    La ligne libanaise devrait être claire : retrait israélien progressif mais irréversible, calendrier précis, déploiement simultané de l’armée, démantèlement vérifié des infrastructures militaires illégales et transfert exclusif de la sécurité à l’État. Ni occupation israélienne durable, ni sanctuarisation des armes du Hezbollah.

    Le véritable danger serait que la Turquie utilise les faiblesses incontestables de l’accord-cadre pour en supprimer la seule avancée fondamentale : la reconnaissance que la souveraineté libanaise exige le monopole effectif des armes par l’État.

    Le Liban ne doit pas remplacer une dépendance iranienne par une protection turque, ni sortir d’un rapport de force pour entrer dans un autre. Sa souveraineté ne consiste pas à choisir la capitale étrangère qui lui dictera ses priorités avec le plus de bienveillance.

    Elle consiste enfin à les définir lui-même.

    Mise à jour – 10 juillet 2026 20h16 : Le communiqué publié à l’issue de la rencontre entre Nawaf Salam et Recep Tayyip Erdoğan ne mentionne ni une modification de l’accord-cadre, ni le désarmement du Hezbollah. Il confirme cependant la volonté d’élever les relations libano-turques au rang de partenariat stratégique ainsi que le soutien d’Ankara au retrait israélien. Aucune modification du cadre n’a donc été officiellement annoncée à ce stade.

    Photo : ANI / Voice of Lebanon

  • Liban : quand l’État paie la facture d’une guerre qu’il n’a pas décidée

    Liban : quand l’État paie la facture d’une guerre qu’il n’a pas décidée



    Au Grand Sérail, les ambassadeurs étrangers demandent au gouvernement libanais d’accélérer les réformes financières, de réorganiser le secteur bancaire, de restaurer la confiance et de rouvrir la voie à un accord avec le FMI. Le message est connu : sans réformes, pas d’argent ; sans crédibilité, pas de soutien international.

    Mais au même moment, l’ordre du jour du Conseil des ministres dit autre chose. Il prévoit notamment l’examen d’une demande du Haut Comité de secours et du Conseil du Sud pour acheter des logements préfabriqués destinés aux familles dont les maisons ont été détruites au Sud, à la suite de la guerre ouverte par le Hezbollah contre Israël.

    À première vue, l’affaire semble humanitaire. Des familles ont perdu leur maison. Des villages ont été touchés. Des civils se retrouvent sans toit. Aucun responsable politique sérieux ne peut rester indifférent à cette détresse.

    Mais la question n’est pas de savoir s’il faut aider les victimes. Bien sûr qu’il faut les aider. La vraie question est celle-ci : qui doit payer les conséquences d’une guerre que l’État libanais n’a ni décidée, ni contrôlée, ni assumée ?

    Car cette guerre n’a pas été décidée par le Conseil des ministres. Elle n’a pas été votée par le Parlement. Elle n’a pas été conduite par l’armée libanaise. Elle a été imposée au pays par une force armée privée, le Hezbollah, qui décide seule de la paix et de la guerre, puis laisse l’État gérer les ruines.

    C’est là que commence le problème politique.

    En acceptant de financer le relogement ou la reconstruction sans poser la question de la responsabilité, le gouvernement ne fait pas seulement œuvre sociale. Il transforme une responsabilité milicienne en responsabilité nationale. Il fait entrer dans les comptes publics le prix d’une décision militaire privée.

    La formule est simple : le Hezbollah privatise la guerre, l’État nationalise la facture, puis le parti récupère le bénéfice politique.

    Car demain, le Hezbollah pourra retourner vers sa base et dire : nous ne vous avons pas abandonnés. Nous avons imposé votre prise en charge. Nous avons obtenu des logements. Nous avons arraché au gouvernement les moyens de vous soutenir. Votez encore pour nous, car nous ne vous avons pas lâchés dans l’épreuve.

    Et en même temps, il pourra continuer à entretenir le récit selon lequel l’Iran, la « résistance » et son propre appareil protègent leur population. Mais dans les faits, qui paie ? L’État libanais. Donc les contribuables. Donc les consommateurs. Donc les citoyens déjà écrasés par les impôts, les taxes, le prix du carburant, les frais administratifs, l’effondrement des services publics et la crise économique.

    Depuis son arrivée, ce gouvernement a surtout su faire une chose : augmenter la pression sur les citoyens. On augmente les recettes. On renchérit le coût de la vie. On demande aux Libanais de payer davantage. On leur explique qu’il faut sauver les finances publiques, rassurer le FMI, restaurer la confiance et remettre l’État debout.

    Mais quel État remet-on debout, si cet État continue à payer les conséquences d’une guerre décidée contre lui ?

    C’est toute la contradiction. Depuis son arrivée, ce gouvernement augmente les impôts. Mais il n’augmente pas la souveraineté. Il sait faire payer les citoyens, mais il ne sait pas reprendre la décision de paix et de guerre. Il sait solliciter les bailleurs internationaux, mais il refuse de poser la seule réforme qui conditionne toutes les autres : le monopole réel de l’État sur les armes.

    Autrement dit : le citoyen paie l’impôt, l’État paie la facture, et le Hezbollah encaisse le bénéfice politique.

    Il ne s’agit pas ici de parler de détournement. Le mot serait juridiquement fragile et politiquement inutile. Le problème est plus profond : c’est une mauvaise utilisation de l’argent public. Une mauvaise affectation. Une confusion dangereuse entre solidarité nationale et couverture politique d’une guerre privée.

    La solidarité envers les habitants du Sud doit exister. Mais elle ne peut pas servir d’amnistie politique. Aider les familles, oui. Couvrir le Hezbollah, non. Secourir les victimes, oui. Faire payer à l’État les choix militaires d’une milice, non.

    La différence est essentielle.

    Une aide publique responsable devrait être accompagnée d’une clarification politique : qui a engagé le Liban ? Qui a exposé les villages ? Qui a entraîné des familles entières dans une guerre décidée hors des institutions ? Et surtout : comment empêcher que le même mécanisme se reproduise demain ?

    Sans cette clarification, le gouvernement n’achète pas seulement des maisons préfabriquées. Il achète la tranquillité politique du Hezbollah. Il ne reconstruit pas seulement des logements. Il reconstruit l’impunité.

    Voilà le cœur du problème libanais : l’État est assez présent pour taxer, mais jamais assez souverain pour décider. Il est assez fort pour demander des sacrifices aux citoyens, mais trop faible pour imposer le monopole des armes. Il sait demander de l’argent au monde, mais il ne sait pas reprendre à une milice le pouvoir de décider de la guerre.

    Le Liban n’a pas seulement besoin de réformes bancaires. Il a besoin d’une réforme de l’autorité. Tant que la paix et la guerre resteront entre les mains du Hezbollah, toute réforme économique sera condamnée à devenir une façade.

    Car le vrai déficit du Liban n’est pas seulement budgétaire. Il est souverain.

    Et aujourd’hui, ce gouvernement envoie un signal inquiétant : il ne restaure pas l’État, il organise la prise en charge publique des conséquences du Hezbollah.

    On taxe le Libanais pour réparer les dégâts d’une guerre qu’il n’a pas choisie.

    On demande au FMI de restaurer la confiance, pendant que l’État restaure l’impunité du Hezbollah.

    Photo : Nabil Ismaïl / An-Nahar

  • Face au Hezbollah, le piège d’une solution syrienne

    Face au Hezbollah, le piège d’une solution syrienne



    La visite d’Emmanuel Macron à Damas a révélé une divergence de méthode entre Paris et Washington sur le dossier libanais. Les États-Unis semblent tentés de regarder la Syrie d’Ahmad al-Charaa comme un levier possible contre le Hezbollah. La France, elle, trace une ligne rouge : pas de retour syrien au Liban. Une position juste, car la souveraineté libanaise ne peut pas être restaurée par procuration.

    La visite d’Emmanuel Macron à Damas n’a pas seulement ouvert une séquence syrienne. Elle a aussi révélé, en creux, une divergence franco-américaine sur le dossier libanais.

    Pour Washington, la Syrie d’Ahmad al-Charaa peut apparaître comme un levier possible contre le Hezbollah. Le raisonnement est simple : la nouvelle Syrie n’est plus celle de Bachar el-Assad, elle n’est plus adossée à l’Iran, elle a combattu les forces qui soutenaient l’ancien régime, et elle regarde naturellement le Hezbollah comme un adversaire historique. Dans cette logique, pourquoi ne pas utiliser ce nouvel équilibre syrien pour peser sur le rapport de force libanais ?

    La tentation américaine est donc opérationnelle : puisque le Hezbollah est affaibli, puisque la Syrie nouvelle est hostile à l’ancien axe Assad-Iran-Hezbollah, il faudrait peut-être profiter de cette fenêtre pour « finir le travail ». Mais ce raisonnement, en apparence efficace, est politiquement dangereux.

    La ligne française : pas de retour syrien au Liban

    La France semble avoir une lecture différente. À Damas, Emmanuel Macron n’est pas seulement venu accompagner la normalisation syrienne. Il est aussi venu rappeler que la Syrie nouvelle ne devait pas redevenir un acteur d’intervention au Liban.

    Ce point est essentiel. Il dit presque tout de la divergence entre Paris et Washington.

    Washington raisonne en levier de puissance. Paris raisonne en ligne rouge de souveraineté.

    Il ne s’agit pas, pour la France, de défendre le Hezbollah. Il ne s’agit pas non plus de nier l’urgence du désarmement. Le Hezbollah demeure l’anomalie centrale de l’État libanais : un parti armé, adossé à l’Iran, disposant d’une capacité militaire propre, capable d’engager le pays dans la guerre sans décision nationale, sans mandat populaire et sans autorité légale.

    Mais précisément parce que le problème est un problème de souveraineté, il ne peut pas être résolu par une nouvelle atteinte à la souveraineté libanaise. On ne peut pas combattre une tutelle iranienne en rouvrant la porte à une tutelle syrienne, même sous une autre forme, même sous un autre régime, même au nom d’un objectif juste.

    Le Liban a déjà payé le prix de la présence syrienne. Toute idée d’un retour militaire syrien, direct ou déguisé, réveillerait une mémoire lourde : celle d’un État libanais longtemps placé sous surveillance, d’une décision nationale confisquée, d’un système politique modelé par la contrainte et d’une souveraineté réduite à une fiction.

    Une tentation existe aussi au Liban

    Il serait cependant trop simple de présenter cette tentation comme exclusivement américaine.

    Au Liban même, une partie des adversaires du Hezbollah a parfois regardé vers la Syrie nouvelle comme vers un possible levier. Non pas toujours sous la forme assumée d’une intervention militaire, mais sous des formes plus prudentes, plus présentables : aide sécuritaire, pression frontalière, coordination contre les trafics, fermeture des routes de contrebande, soutien indirect contre l’appareil politico-militaire du Hezbollah.

    Cette tentation est compréhensible. Face à un Hezbollah armé, structuré, financé, adossé à l’Iran, bénéficiant longtemps de la faiblesse de l’État et de l’ambiguïté des institutions, certains cherchent naturellement un rapport de force extérieur. Quand l’État ne fait pas son travail, la tentation est grande de chercher ailleurs la force qui manque.

    Mais c’est précisément là que se trouve le piège.

    Le désarmement du Hezbollah est une nécessité nationale. Il est même la condition première du retour de l’État libanais. Mais il ne peut pas devenir le prétexte d’une nouvelle sous-traitance de la souveraineté. On ne restaure pas la souveraineté d’un pays en confiant son problème central à l’armée d’un autre.

    Une intervention syrienne, même limitée, même présentée comme une aide, offrirait au Hezbollah son meilleur argument : transformer une exigence libanaise de souveraineté en confrontation contre une intervention étrangère.

    Le désarmement ne peut venir que de l’État libanais

    La bonne ligne est donc exigeante, mais claire.

    Le Hezbollah doit être désarmé. Mais il doit l’être par l’État libanais, au nom de la souveraineté libanaise, avec le soutien politique, diplomatique, financier et militaire des partenaires internationaux. Ce soutien doit renforcer l’armée libanaise, consolider les institutions, contrôler les frontières, assécher les circuits de contrebande et imposer progressivement le monopole de l’État sur les armes.

    Mais il ne doit pas remplacer l’État libanais.

    C’est toute la différence entre une aide internationale et une substitution étrangère. Aider le Liban à restaurer sa souveraineté est nécessaire. Se substituer à lui serait destructeur.

    La Syrie d’Ahmad al-Charaa a déjà assez à faire : reconstruire son territoire, stabiliser son État, protéger ses propres composantes, contrôler ses frontières, éviter les résurgences jihadistes, rassurer ses voisins et prouver qu’elle ne sera pas une nouvelle puissance de déstabilisation régionale. L’entraîner dans une opération libanaise contre le Hezbollah serait dangereux pour le Liban, dangereux pour la Syrie et politiquement exploitable par le Hezbollah.

    La divergence franco-américaine ne porte donc pas forcément sur le diagnostic. Le Hezbollah est un problème. Il doit être désarmé. Il empêche le Liban de redevenir un État pleinement souverain. Mais la divergence porte sur la méthode.

    Washington semble tenté par une solution de force indirecte : utiliser la Syrie contre le Hezbollah. Paris rappelle une évidence politique : le Liban ne peut pas retrouver sa souveraineté par le retour d’une intervention syrienne.

    C’est sur cette ligne qu’il faut tenir.

    Le Hezbollah ne doit pas garder ses armes. Mais la Syrie ne doit pas revenir au Liban. Entre ces deux refus, il y a une seule voie : reconstruire l’État libanais, réarmer sa légitimité, soutenir son armée, restaurer son autorité et imposer, enfin, le monopole public de la décision de guerre et de paix.

    Car la souveraineté ne se délègue pas. Elle ne se sous-traite pas. Elle ne se reconquiert pas par procuration.

    Elle s’assume.

    Des membres des nouvelles forces de sécurité syriennes montent la garde à un poste de contrôle situé près de la frontière avec le Liban, dans la ville de Serghaya, le mardi 7 janvier 2025.
    © Leo Correa / AP — image d’illustration

  • À Damas, la normalisation rattrapée par le réel

    À Damas, la normalisation rattrapée par le réel


    La visite d’Emmanuel Macron en Syrie devait mettre en scène le retour d’un pays redevenu fréquentable, reconstructible et investissable. Les explosions survenues à Damas ont rappelé ce que cette séquence voulait tenir au second plan : la Syrie nouvelle reste encore à prouver.

    La visite d’Emmanuel Macron à Damas devait être l’image d’une Syrie qui revient. Une Syrie redevenue fréquentable, reconstructible, investissable, capable de reprendre sa place dans le jeu régional après des années de guerre, d’isolement et de destruction. Tout, dans cette séquence, devait installer l’idée d’un pays qui tourne une page : retour diplomatique, présence d’entreprises françaises, discussions sur les infrastructures, l’énergie, les transports, la sécurité, les réfugiés et la reconstruction.

    Mais les explosions survenues à Damas pendant cette visite ont déplacé le centre de gravité de l’événement. Elles n’annulent pas la portée diplomatique du déplacement français. Elles ne signifient pas non plus que toute normalisation serait impossible. Elles révèlent simplement ce que la mise en scène diplomatique voulait maintenir au second plan : la Syrie veut redevenir un État normal, mais elle n’est pas encore un État stabilisé.

    Une visite pour mettre en scène le retour de la Syrie

    C’est toute l’ambiguïté de cette visite. Emmanuel Macron n’est pas venu seulement rencontrer un président syrien. Il est venu accompagner le retour progressif de la Syrie dans le jeu international. En cela, son déplacement marque une étape importante. Après la chute de Bachar el-Assad, les nouvelles autorités syriennes cherchent à sortir de l’isolement, à attirer les investissements, à rétablir des relations diplomatiques et à convaincre les puissances étrangères que la Syrie peut redevenir un partenaire.

    Ce pari n’est pas absurde. Après tant d’années de guerre, les Syriens ont besoin de reconstruction, de stabilité, de services publics, d’écoles, de routes, d’électricité, d’hôpitaux, d’emplois et de perspectives. Il serait irresponsable de souhaiter que la Syrie demeure indéfiniment un champ de ruines, un espace fragmenté ou un territoire livré aux ingérences et aux milices. Mais il serait tout aussi dangereux de confondre ouverture diplomatique et normalisation réelle.

    Car la normalisation ne se décrète pas. Elle se démontre.

    Le président syrien cherche à présenter son pays sous le visage de la reconstruction. Son message est clair : la Syrie veut reconstruire ses infrastructures, relancer son économie, lutter contre les trafics, organiser le retour des réfugiés et jouer demain un rôle stabilisateur dans la région, notamment vis-à-vis du Liban, d’Israël et de l’Iran. Cette image est importante. Elle correspond à une aspiration réelle des Syriens : sortir de la guerre, vivre en paix, reconstruire un pays épuisé par plus d’une décennie de violences.

    Mais entre l’image projetée et la réalité du terrain, l’écart reste considérable.

    Les explosions, ou le réel qui surgit dans la séquence

    Les explosions de Damas viennent rappeler ce réel. On peut signer des accords, accueillir des délégations, rétablir des ambassadeurs et parler d’investissements. Mais tant que la capitale elle-même demeure vulnérable, la question centrale reste celle de la sécurité.

    Non pas seulement la sécurité d’un chef d’État étranger en visite officielle, mais celle des Syriens eux-mêmes, de toutes les composantes du pays, de toutes les communautés qui ont traversé la guerre, la peur, l’exil ou la persécution.

    C’est précisément ce qui rend cette séquence si révélatrice. La visite devait montrer la Syrie de demain ; les explosions ont rappelé la Syrie d’aujourd’hui. La diplomatie voulait installer l’image d’un État qui reprend pied ; la violence a rappelé que l’autorité, la sécurité et la confiance ne sont pas encore pleinement restaurées.

    Il ne s’agit pas de conclure que la Syrie serait condamnée à l’instabilité. Ce serait trop simple, et peut-être trop confortable. Il s’agit plutôt de comprendre que la normalisation diplomatique précède encore la stabilisation réelle. La France peut ouvrir une porte. Les entreprises peuvent revenir. Les chancelleries peuvent rétablir des contacts. Mais le véritable test reste ailleurs : dans la capacité du nouvel État syrien à protéger son territoire, sa capitale, ses citoyens et ses composantes.

    Le test du pluralisme et de la citoyenneté

    C’est ici que le message de L’Œuvre d’Orient prend toute sa portée. Il ne s’agit pas seulement de rappeler la situation des chrétiens de Syrie comme une question humanitaire. Il s’agit de poser une question politique essentielle : quelle Syrie veut-on reconstruire ?

    Une Syrie réduite à un appareil d’État, à des contrats économiques et à des promesses de stabilité ? Ou une Syrie capable de renouer avec son pluralisme, avec ses communautés historiques, avec ses écoles, avec ses lieux de transmission, avec une citoyenneté commune où chacun peut vivre sur sa terre sans peur et sans statut diminué ?

    Les chrétiens d’Orient ne sont pas un supplément folklorique dans l’histoire syrienne. Ils ne sont pas une survivance tolérée au bord du paysage national. Ils sont une composante historique, éducative, sociale et culturelle du pays. Grecs-orthodoxes, grecs-catholiques, maronites, Syriaques, Arméniens, Latins et autres communautés ont contribué à la vie intellectuelle, éducative, médicale, sociale et nationale de la Syrie. Les réduire à une présence fragile à protéger serait déjà une forme d’effacement.

    La demande de restitution des écoles chrétiennes confisquées dans les années 1960 est, à cet égard, très significative. Elle dépasse la seule question patrimoniale. Elle pose une question de fond : la Syrie nouvelle acceptera-t-elle de rendre aux communautés leur rôle éducatif et social ? Acceptera-t-elle de recréer des espaces où chrétiens et musulmans peuvent apprendre ensemble, dans une culture de la coexistence, de la langue, de la transmission et du service commun ?

    Ces écoles ne seraient pas des enclaves communautaires. Elles pourraient devenir des lieux de reconstruction nationale. Car la Syrie ne sera pas rebâtie seulement par ses routes, ses ports, ses centrales électriques ou ses aéroports. Elle le sera aussi par ses écoles, ses garanties de sécurité, ses libertés religieuses, son État de droit et sa capacité à redonner confiance à toutes ses composantes.

    La France, dans cette séquence, joue donc un pari délicat. Elle veut accompagner le retour de la Syrie sans apparaître comme donnant un blanc-seing aux nouvelles autorités. Elle veut reprendre pied dans une région où les équilibres se redessinent vite, entre Washington, Ankara, Riyad, Doha, Téhéran, Jérusalem et Beyrouth. Elle veut aussi éviter que la Syrie de demain ne se construise sans elle, ou contre l’idée même d’un pluralisme politique et culturel.

    Mais ce pari ne pourra être utile que s’il reste lucide. La France ne doit pas se contenter d’une Syrie qui parle le langage de la reconstruction devant les délégations étrangères. Elle doit demander des actes : sécurité des populations, liberté religieuse, protection des composantes ethniques et religieuses, retour volontaire et sûr des réfugiés, contrôle des frontières, refus des ingérences, respect de la souveraineté des voisins et garanties concrètes pour les communautés enracinées sur cette terre.

    La Syrie ne sera pas jugée sur son discours de retour à la normalité, mais sur sa capacité à faire vivre cette normalité dans la réalité. Elle devra prouver qu’elle peut protéger Damas, rassurer les chrétiens, les Druzes, les Kurdes, les Alaouites et toutes les composantes du pays, contenir les groupes extrémistes, dialoguer avec ses voisins sans redevenir une puissance de tutelle, et offrir à ses citoyens autre chose qu’une paix fragile sous surveillance.

    La visite de Macron restera donc comme une image double. Image d’une porte qui s’ouvre, mais aussi d’une fragilité qui se révèle. La Syrie veut montrer qu’elle revient dans le jeu international. Les explosions rappellent que ce retour sera long, conditionnel et incertain.

    Au fond, cette séquence dit tout : la normalisation est commencée, mais la confiance n’est pas acquise. Et c’est peut-être là que doit se situer la position française : accompagner la Syrie quand elle reconstruit, mais exiger des actes quand il s’agit de sécurité, de pluralisme et de citoyenneté.

    Car une Syrie vraiment nouvelle ne se proclame pas. Elle se démontre.

  • Été 1976 au Liban : l’apogée de l’OLP et la dernière unité chrétienne

    Été 1976 au Liban : l’apogée de l’OLP et la dernière unité chrétienne



    Il y a des dates que la mémoire libanaise a retenues séparément, comme si elles appartenaient à des histoires différentes. Tal el-Zaatar d’un côté, Chekka de l’autre, Damour ailleurs, les combats du Nord encore ailleurs. Chaque camp a gardé ses morts, ses récits, ses blessures, ses silences. Mais cette séparation des mémoires finit par empêcher de comprendre la logique d’ensemble.

    L’été 1976 n’est pas seulement une addition de massacres et de batailles. C’est un moment de bascule. L’OLP et ses alliés libanais atteignent alors leur apogée militaire au Liban. Ils ne sont plus seulement une force accueillie sur le territoire libanais au nom de la cause palestinienne. Ils sont devenus une puissance armée, territorialisée, organisée, capable de mener une guerre intérieure, de contrôler des routes, de menacer des régions entières et de contester à l’État libanais ce qui restait de son autorité.

    Mais cet été-là révèle aussi autre chose, souvent oublié : les forces chrétiennes libanaises, malgré leurs rivalités, agissent encore dans une logique commune de défense. À Chekka, les Marada, les Kataëb, les Ahrar, les Gardiens des Cèdres, le Tanzim et les forces locales ne sont pas encore les fragments ennemis d’un même camp démembré. Ils sont encore, malgré tout, du même côté.

    C’est cette double vérité qu’il faut relire aujourd’hui : l’été 1976 fut à la fois l’apogée de l’OLP au Liban et l’un des derniers moments où l’unité chrétienne restait possible avant de se briser de l’intérieur.

    L’OLP avant Oslo : une puissance armée dans le Liban

    L’image contemporaine de l’OLP est souvent celle d’une organisation progressivement entrée dans la diplomatie, les négociations, les ambassades, puis le processus d’Oslo. Mais cette image tardive ne doit pas effacer ce que fut l’OLP au Liban dans les années 1970.

    En 1976, l’OLP n’est pas un simple acteur politique. Elle dispose de camps, de bases, de combattants, de relais, de finances, d’alliés libanais et de marges d’autonomie considérables. Elle agit dans un État déjà affaibli, puis débordé, dont l’armée se fracture et dont les institutions s’effondrent progressivement. La cause palestinienne, qui pouvait être regardée comme une cause extérieure, devient alors une force militaire intérieure.

    À ses côtés, le Mouvement national libanais et plusieurs formations de gauche ou pro-palestiniennes participent à une guerre qui n’est plus seulement idéologique. Elle devient territoriale. Il ne s’agit plus seulement de soutenir les Palestiniens contre Israël ou de réclamer une réforme du système libanais. Il s’agit de faire basculer des zones, de couper des axes, d’isoler des régions, de déplacer des populations, de transformer la géographie politique du pays.

    Le vocabulaire de l’époque dit beaucoup de cette culture de guerre. On parle de fedayines, de combattants, parfois de moudjahidines. Il ne faut évidemment pas projeter sur 1976 le djihadisme islamiste structuré que le monde connaîtra plus tard avec Al-Qaïda ou Daech. Mais il serait tout aussi faux d’édulcorer la réalité : l’OLP de cette période n’est pas une force romantique de libération. Au Liban, elle est aussi une puissance de guerre, mêlant imaginaire révolutionnaire, rhétorique sacrificielle, logique de guérilla et violence de conquête.

    Cette réalité, beaucoup de Libanais l’ont vécue dans leur chair. Pour eux, l’OLP de 1976 n’a rien à voir avec l’image adoucie que certains voudraient reconstruire après coup. Elle fut une force armée étrangère et intérieure à la fois, installée dans les failles libanaises, soutenue par des alliés locaux, et capable de faire régner sa loi dans des portions entières du territoire.

    Chekka, Tal el-Zaatar, Yarmouk : une même séquence

    Pour comprendre l’été 1976, il faut refuser les mémoires séparées. Tal el-Zaatar ne peut pas être isolé de Chekka. Chekka ne peut pas être isolée des offensives palestino-progressistes. Damour ne peut pas être oublié. Les combats du Nord ne peuvent pas être séparés de l’effondrement général du pays. Tout se tient.

    Au début de l’année 1976, la guerre franchit déjà un seuil. Les camps palestiniens de Beyrouth-Est, notamment Tal el-Zaatar et Jisr el-Bacha, sont encerclés par les forces chrétiennes. En parallèle, les forces palestiniennes et leurs alliés libanais attaquent ou assiègent des zones chrétiennes, notamment Damour et Jiyeh. La logique du siège, de la terreur, de la revanche et du nettoyage territorial s’installe dans les deux sens.

    Dans ce contexte apparaissent aussi des formations palestiniennes liées aux jeux régionaux, dont as-Saïqa, organisation palestinienne baassiste proche de la Syrie, et la brigade Yarmouk, relevant de l’Armée de libération de la Palestine. Il faut ici être précis : Chekka est un lieu, une ville, une bataille ; as-Saïqa est une faction ; Yarmouk renvoie à une formation militaire palestinienne. Ces noms appartiennent à la même séquence, mais ils ne désignent pas la même chose.

    Chekka, le 5 juillet 1976, est l’un des points décisifs de cet été. L’attaque contre Chekka et Hamat n’est pas seulement un massacre local. Elle vise un verrou stratégique. Si Chekka tombe durablement, le littoral nord chrétien peut être coupé, la continuité entre les régions chrétiennes menacée, et la pression sur Batroun, la Koura, Zgharta et Bécharré devient considérable. Chekka n’est donc pas seulement une blessure de mémoire. C’est un épisode militaire majeur dans la bataille pour le Nord.

    Il faut insister sur ce point, car il est souvent oublié. Chekka n’était pas une périphérie. C’était une porte. La bataille se joue sur un axe vital, entre la mer, les hauteurs, les routes du Nord et la possibilité de maintenir une continuité chrétienne. Dans cette guerre de territoires, tenir Chekka signifiait empêcher la dislocation du Nord chrétien. La perdre durablement aurait pu modifier l’équilibre militaire de toute la région.

    Dans le même été, Tal el-Zaatar devient l’autre grand symbole de la guerre. Le camp tombe le 12 août 1976, après un siège meurtrier. Les chiffres varient fortement selon les sources, les camps et les mémoires. Certains parlent de plusieurs milliers de morts ; d’autres donnent des estimations différentes. Mais la prudence sur les chiffres ne doit pas se transformer en relativisation de la tragédie. Tal el-Zaatar fut un massacre majeur. Il appartient pleinement à l’histoire douloureuse de la guerre.

    Le problème commence lorsque Tal el-Zaatar devient, dans certains récits, le seul événement lisible de l’été 1976. Comme si Chekka, Damour, les combats du Nord, les attaques contre les localités chrétiennes ou la violence palestino-progressiste n’appartenaient pas à la même histoire. Comme si une mémoire devait effacer l’autre. Comme si la guerre du Liban pouvait être racontée avec une seule victime et un seul coupable.

    Or la vérité de 1976 est plus dure : chaque camp a ses morts, ses massacres, ses fautes, ses récits et ses aveuglements. Comme toujours dans la guerre libanaise, les chiffres doivent être maniés avec prudence, qu’ils concernent Tal el-Zaatar, Chekka, Damour ou d’autres épisodes. Mais l’incertitude statistique ne doit jamais effacer le sens politique et militaire des événements.

    Ce sens est clair : en 1976, la guerre libanaise est devenue une guerre totale de territoires. On ne combat plus seulement pour une position politique. On combat pour ouvrir ou fermer des routes, pour tenir ou perdre des régions, pour déplacer les lignes de présence, pour imposer une nouvelle carte du Liban.

    Chekka ou le souvenir d’une unité chrétienne encore vivante

    C’est ici que Chekka prend une dimension particulière.

    On peut bien sûr commémorer Chekka comme une tragédie locale. On peut rappeler les morts, les familles, les maisons brûlées, les civils piégés, la violence de l’attaque. Mais Chekka dit aussi autre chose. En juillet 1976, les forces chrétiennes libanaises ne sont pas encore totalement fracturées.

    Les Marada participent encore à la défense commune. Les Kataëb sont là. Les Ahrar sont là. Les Gardiens des Cèdres, le Tanzim, les groupes locaux, les solidarités de village et de région aussi. Nous sommes avant Ehden, avant Safra, avant les grandes éliminations internes, avant que le fusil chrétien ne soit retourné contre d’autres chrétiens.

    Cette vérité est essentielle. La division chrétienne n’était pas une fatalité originelle. Elle n’était pas inscrite dès le premier jour de la guerre. Elle a été produite, construite, aggravée par des choix politiques, des rivalités de commandement, des ambitions personnelles, des alliances extérieures et des logiques de domination interne.

    À Chekka, les chrétiens libanais ne sont pas encore un archipel de milices rivales. Ils sont encore un camp en état de défense commune. Certes, les rivalités existent déjà. Les différences de tempérament, de stratégie et d’alliances existent. Les familles politiques ne pensent pas toutes la guerre de la même manière. Mais face au danger immédiat, la logique reste celle de la résistance commune.

    C’est ce qui donne à Chekka sa force historique. La bataille ne rappelle pas seulement la violence de l’adversaire. Elle rappelle aussi que l’unité chrétienne fut possible. Elle a existé. Elle a fonctionné, au moins par moments, au moins dans l’urgence, au moins quand le danger semblait existentiel.

    Ce souvenir dérange peut-être, parce qu’il oblige à regarder la suite avec plus de lucidité. Si l’unité a été possible en 1976, alors sa destruction ultérieure ne peut pas être expliquée seulement par la fatalité, la géographie ou les vieux réflexes féodaux. Elle fut aussi le résultat de décisions.

    Après le danger extérieur, la fracture intérieure

    Après 1976, le camp chrétien sort de cette séquence à la fois renforcé et fragilisé. Renforcé parce qu’il a résisté. Fragilisé parce que la question du commandement devient explosive.

    Qui parle au nom des chrétiens ? Qui commande les armes ? Quelle relation faut-il entretenir avec la Syrie ? Quelle relation avec Israël ? Quelle place reste-t-il aux zaïms traditionnels ? Faut-il une coordination entre forces chrétiennes ou une centralisation autoritaire ? L’unification du fusil est-elle une nécessité stratégique ou une prise de pouvoir interne ?

    C’est là que la rupture se prépare.

    Sleiman Frangieh ne quitte pas le wagon chrétien en 1976. À ce moment-là, les Marada sont encore dans la défense commune. Mais les désaccords se creusent ensuite. La proximité de Frangieh avec Damas, sa méfiance envers la montée de Bachir Gemayel, la volonté de ce dernier d’imposer un commandement militaire unifié et la rivalité entre Zgharta et les Kataëb vont progressivement transformer l’alliance en conflit.

    L’assassinat de Joud el-Bayeh, cadre Kataëb dans le Nord, intervient alors comme l’étincelle dans un climat déjà saturé de tensions. Il ne crée pas à lui seul la rupture entre les Frangieh et les Gemayel, mais il la précipite. Ce meurtre donne à Bachir Gemayel le motif immédiat de la riposte et transforme une rivalité politique, territoriale et militaire en engrenage sanglant.

    Le drame d’Ehden, le 13 juin 1978, rendra cette rupture irréversible. L’élimination de Tony Frangieh, de son épouse Vera, de leur fille Jihane et de leurs compagnons ne sera pas seulement un massacre interchrétien. Elle symbolisera l’entrée dans une autre guerre : non plus seulement la guerre contre l’adversaire extérieur, mais la guerre pour le contrôle du camp chrétien lui-même.

    Puis viendront d’autres étapes, d’autres fractures, d’autres éliminations. La logique du fusil unique, présentée comme une nécessité d’ordre et d’efficacité, contribuera aussi à démembrer politiquement ce qu’elle prétendait unifier militairement. Les chrétiens libanais, qui avaient résisté ensemble à l’apogée palestino-progressiste de 1976, commenceront alors à se combattre entre eux.

    C’est peut-être l’une des grandes tragédies de cette période. Le danger extérieur avait provoqué un sursaut commun. La victoire relative sur ce danger a ouvert la lutte pour le pouvoir interne. Comme si le camp chrétien, après avoir échappé à l’effondrement militaire, n’avait pas su éviter son propre démembrement politique.

    Relire 1976 sans mémoire sélective

    Cinquante ans après, l’été 1976 ne doit pas être relu seulement comme une page de deuil. Il faut le relire comme un moment de vérité.

    Il dit d’abord ce que fut l’OLP au Liban avant sa reconversion diplomatique : non pas seulement une cause, mais une puissance armée ; non pas seulement un mouvement national, mais une force capable de participer à la destruction de l’État libanais ; non pas seulement un acteur extérieur, mais un acteur intérieur de la guerre libanaise.

    Il dit ensuite que les chrétiens libanais ne furent pas divisés dès l’origine au point d’être incapables de se défendre ensemble. À Chekka, comme dans d’autres épisodes de cette période, ils ont montré qu’une défense commune était possible. Cette unité fut imparfaite, provisoire, traversée de rivalités, mais elle exista.

    Il dit enfin que le drame chrétien libanais ne fut pas seulement d’avoir été attaqué. Il fut aussi, ensuite, de s’être démembré lui-même. Après avoir affronté l’apogée de l’OLP et de ses alliés, le camp chrétien entra dans une logique d’affrontements internes qui l’affaiblit durablement, divisa ses territoires, brisa ses familles politiques et transforma la question du commandement en guerre de survie entre anciens alliés.

    Relire l’été 1976, ce n’est donc pas rouvrir les plaies pour le plaisir de la mémoire. C’est comprendre une leçon politique. Un camp peut survivre à l’offensive de ses adversaires et se perdre ensuite dans ses propres divisions. Il peut gagner une bataille de défense et perdre, quelques années plus tard, la bataille de son unité.

    Chekka, Tal el-Zaatar, Yarmouk, Damour et les autres noms de cette année terrible ne doivent pas être enfermés dans des récits concurrents. Ils appartiennent à une même tragédie libanaise. Mais Chekka garde, dans cette tragédie, une signification particulière : elle rappelle le moment où le danger était maximal, mais où l’unité était encore possible.

    C’est peut-être cela, aujourd’hui, qu’il faut retenir. Avant la fracture, il y eut une défense commune. Avant le démembrement, il y eut un sursaut. Et avant que les chrétiens ne se combattent entre eux, ils avaient encore compris que leur survie politique dépendait d’abord de leur capacité à ne pas se diviser.

    Note sur l’illustration — La photo utilisée pour illustrer cet article montre des combattants des Gardiens des Cèdres lors de la bataille de Chekka, en 1976. Elle a été reprise d’une publication d’Étienne Sakr, datée du 5 juillet 2020, accompagnée de la légende arabe : « حراس الأرز في معركة شكا 1976 » — « Les Gardiens des Cèdres à la bataille de Chekka, 1976 ». Elle est utilisée ici comme document mémoriel et historique, afin d’illustrer la participation des différentes formations chrétiennes à la défense commune du Nord durant l’été 1976.

  • Le fédéralisme comme refuge

    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.

    Le fédéralisme peut être une idée sérieuse. Il peut être une piste de refondation, une tentative de répondre à l’épuisement du modèle libanais, une manière de penser autrement la coexistence, les libertés locales, les équilibres communautaires et la protection des identités.

    Mais une idée sérieuse peut aussi devenir une échappatoire.

    Lorsqu’elle est portée par des citoyens, des intellectuels, des militants ou des chercheurs de solutions, la proposition fédérale mérite d’être discutée. On peut en contester les présupposés, en discuter la faisabilité, en interroger les conséquences, mais on ne peut pas reprocher à ceux qui sont hors du pouvoir de chercher une issue à l’impasse libanaise.

    Le problème commence ailleurs.

    Il commence lorsque le fédéralisme est brandi par des forces qui participent déjà au pouvoir, qui siègent dans les équilibres gouvernementaux, qui disposent de relais parlementaires ou ministériels, mais qui parlent pourtant comme si elles étaient extérieures à l’État. Là, le débat change de nature. Il ne s’agit plus seulement d’une proposition institutionnelle. Il s’agit d’un refuge politique.

    Un citoyen peut interpeller. Un intellectuel peut proposer. Un militant peut pétitionner. Un opposant peut dénoncer. Mais une force engagée dans l’exécutif doit assumer.

    L’idée fédérale n’est pas le problème

    Il faut donc lever d’emblée une ambiguïté. Ce texte n’est pas dirigé contre ceux qui pensent sincèrement que le Liban doit évoluer vers une formule fédérale ou quasi fédérale. Le pays est traversé par des fractures anciennes. Sa diversité est réelle. Son centralisme administratif est souvent inefficace. Son pacte politique est épuisé par des décennies de guerre, d’occupations, de tutelles, de corruption, d’arrangements et de violences.

    On peut donc réfléchir au fédéralisme. On peut réfléchir à la décentralisation élargie. On peut comparer les modèles suisse, belge, canadien ou d’autres expériences. On peut se demander si le Liban a besoin de régions fortes, de garanties locales, d’un nouveau partage des compétences, d’une meilleure protection des cultures, des langues, des patrimoines et des libertés communautaires.

    Rien n’interdit de penser.

    Mais penser une réforme n’est pas la même chose que l’utiliser pour éviter une responsabilité immédiate. C’est ici que la distinction devient essentielle.

    Celui qui n’est pas au pouvoir peut proposer une refondation. Celui qui est dans le pouvoir doit d’abord répondre de l’État auquel il participe. Il peut évidemment proposer des réformes profondes. Il peut même défendre un changement de régime. Mais avant d’expliquer quel État il faudrait inventer demain, il doit rendre compte de l’État qu’il contribue à administrer aujourd’hui.

    Être au gouvernement, ce n’est pas regarder l’État depuis le trottoir. C’est prendre part à sa décision, à ses silences, à ses compromis et à ses renoncements. On ne peut pas siéger dans les vestiges du pouvoir et se comporter comme si l’on était seulement dans les ruines de l’opposition.

    Le refuge de ceux qui ont un pied dans le pouvoir

    C’est là que le fédéralisme devient parfois suspect dans le discours de certaines forces souverainistes impliquées dans le pouvoir.

    Elles disent que l’État ne fonctionne plus. Mais elles sont dans l’État.

    Elles disent que le système est bloqué. Mais elles participent au système.

    Elles disent qu’il faut penser une autre architecture. Mais elles ne vont pas toujours jusqu’au bout des responsabilités que l’architecture actuelle leur donne déjà.

    Le fédéralisme devient alors une respiration politique. Une manière de dire à une population inquiète, épuisée ou en colère : “ne vous inquiétez pas, une sortie existe”. Un jour, dit-on, il y aura un autre Liban. Un jour, les communautés seront protégées. Un jour, chacun aura son espace, ses garanties, son autonomie, sa sécurité. Un jour, la crise sera résolue par une nouvelle formule.

    Mais entre ce jour imaginaire et le présent réel, que fait-on ?

    C’est la question que les acteurs du pouvoir ne peuvent pas esquiver. Car la réforme institutionnelle n’efface pas la responsabilité politique. Elle ne remplace ni les actes gouvernementaux, ni les questions parlementaires, ni les motions, ni les refus clairs, ni les démissions éventuelles, ni les lignes rouges assumées, ni la construction d’un rapport de force public.

    Une réforme sans chemin n’est pas une stratégie. C’est une promesse faite à une population que l’on veut maintenir dans l’attente.

    C’est en cela que le fédéralisme-refuge devient une forme de populisme. Non parce qu’il propose une réforme, mais parce qu’il propose une issue sans nommer les moyens. Il entretient une espérance, calme une colère, donne une perspective, mais repousse la question centrale : que faites-vous, maintenant, avec le pouvoir que vous avez déjà ?

    Le faux précédent du “canton Hezbollah”

    Un argument revient souvent dans certains milieux souverainistes : le Hezbollah aurait déjà fait son fédéralisme. Il aurait son territoire, ses quartiers, ses zones, son système de sécurité, son réseau social, son économie parallèle. Dès lors, disent certains, pourquoi les autres ne pourraient-ils pas, eux aussi, penser leur propre refuge institutionnel ?

    Cet argument est séduisant. Il est surtout trompeur.

    Le Hezbollah n’a pas construit un fédéralisme. Il a imposé une domination.

    Le fédéralisme suppose une règle commune, une reconnaissance constitutionnelle, une répartition claire des compétences, une égalité de principe entre les composantes et un arbitre institutionnel capable de garantir l’ensemble. Le fédéralisme n’est pas la privatisation d’un territoire par une force armée. Ce n’est pas la constitution de zones interdites à l’État. Ce n’est pas l’installation de carrés sécuritaires, ces murabbaat amniya, où l’autorité publique recule. Ce n’est pas non plus la pénétration progressive de l’administration, des services, des équilibres gouvernementaux et de la décision nationale par un parti armé.

    Ce qui a été construit n’est donc pas un canton fédéral. C’est un système d’asymétrie.

    Il existe des zones où les autres entrent difficilement, mais le pouvoir armé conserve, lui, la capacité d’entrer dans l’État de tous. Il sanctuarise certains quartiers, mais pèse sur les espaces communs. Il protège ses bastions, mais intervient dans la décision nationale. Il contrôle une partie de la guerre et de la paix, tout en participant au jeu institutionnel. Il ne s’est pas retiré dans un territoire séparé : il a étendu son influence sur l’État commun.

    C’est précisément cela qui distingue une autonomie institutionnelle d’une domination politique.

    On peut discuter, sur le plan historique, de ce que certains ont appelé autrefois le “maronitisme politique”. Mais celui-ci s’inscrivait, qu’on l’approuve ou non, dans une architecture constitutionnelle et dans une lecture du Pacte national. La domination actuelle du Hezbollah ne procède pas d’un équilibre constitutionnel assumé. Elle procède d’un rapport de force armé, d’un réseau sécuritaire, d’une capacité de blocage et d’une influence profonde dans l’administration et dans la décision publique.

    Il ne s’agit donc pas d’un fédéralisme chiite. Il s’agit d’un chiisme politique armé, extraconstitutionnel, qui ne se contente pas d’organiser une communauté, mais pèse sur l’ensemble de la République.

    C’est pourquoi l’argument du “Hezbollah l’a déjà fait” ne peut pas servir de justification à une fuite fédéraliste. Il faut partir de l’inverse : ce qui a été imposé n’est pas un modèle à imiter, mais une anomalie à lever.

    Avant de changer la structure, il faut lever l’anomalie.

    La question oubliée : comment y parvenir ?

    Une réforme de régime ne naît pas d’un slogan. Elle suppose un chemin. Elle suppose une méthode. Elle suppose surtout de répondre à une question simple : comment y parvenir ?

    Un changement institutionnel profond peut venir de deux manières. Par le consentement, lorsqu’un consensus national suffisamment large accepte de refonder le pacte politique. Ou par un rapport de force politique capable d’imposer une révision majeure des règles du jeu. Dans les deux cas, il faut nommer les conditions, les obstacles et les moyens.

    Or c’est précisément ce que certains discours fédéralistes évitent.

    Si le fédéralisme est proposé comme nouvelle architecture du Liban, il faut dire qui l’accepte, qui le refuse, comment il se négocie, par quelle procédure constitutionnelle il se met en place, avec quelles garanties, quels territoires, quelles compétences, quelle fiscalité, quelle sécurité, quelle armée, quelle justice et quelle autorité commune.

    Mais surtout, il faut répondre à la question centrale : comment cette réforme franchit-elle le verrou principal de la vie politique libanaise ?

    Car on revient toujours au même point. Toute refondation institutionnelle sérieuse suppose que la décision commune soit réellement commune. Elle suppose que la guerre et la paix relèvent de l’État. Elle suppose que les armes, les territoires, les administrations et les rapports de force soient clarifiés. Elle suppose donc de traiter la puissance extraconstitutionnelle qui fausse déjà l’État actuel.

    Et si ce verrou demeure, que fait-on ?

    Dispose-t-on d’un rapport de force politique capable de le faire céder ? Dispose-t-on d’un consensus national suffisant pour le contourner ? Dispose-t-on d’une stratégie institutionnelle, parlementaire, gouvernementale et diplomatique pour ouvrir ce chemin ?

    Si la réponse est non, alors le fédéralisme cesse d’être une offre politique immédiate. Il devient une parole d’attente.

    On dit à une population humiliée : patience, un autre Liban viendra. On dit à une population inquiète : patience, une formule vous protégera. On dit à une population qui ne croit plus à l’État : patience, un jour vous aurez votre propre garantie. Mais cette promesse n’engage presque rien si elle ne dit pas comment elle franchira le verrou principal.

    Le problème n’est pas d’imaginer un autre régime. Le problème est d’en faire une promesse sans chemin.

    Le préalable oublié : libérer la décision

    Le raisonnement fédéraliste-refuge ressemble, sur ce point, au raisonnement tenu autour des négociations avec le Hezbollah.

    On dit parfois qu’il faut négocier avec le Hezbollah pour qu’il rende ses armes. Mais si une force armée autonome acceptait réellement de rentrer dans le cadre de l’État, le cœur du problème serait déjà levé. Et si elle le refuse, la négociation devient souvent une manière de repousser la question centrale : comment l’État récupère-t-il sa décision ?

    Le même raisonnement vaut pour le changement de régime. On affirme qu’il faudrait passer au fédéralisme parce qu’une composante aurait déjà imposé son propre canton. Mais si l’anomalie actuelle acceptait une refondation constitutionnelle claire, si elle acceptait de se soumettre à une règle commune, si elle acceptait de renoncer à sa domination armée et sécuritaire, alors l’urgence ne serait plus la fuite vers une autre architecture. On pourrait discuter sereinement de décentralisation, de fédéralisme, de garanties locales, de rééquilibrage institutionnel et de protection des libertés communautaires.

    Mais ce n’est pas la situation actuelle.

    Aujourd’hui, le problème premier n’est pas l’absence d’imagination institutionnelle. Le problème premier est l’anomalie Hezbollah : une force armée autonome, liée à une puissance étrangère, capable de peser sur la guerre et la paix, de sanctuariser ses zones, de pénétrer l’administration, d’influencer la décision nationale et de limiter la liberté politique des autres composantes.

    Tant que cette domination demeure, aucune réforme ne peut produire ses effets normalement. Ni le fédéralisme, ni la décentralisation, ni la paix avec Israël, ni une politique arabe cohérente, ni une politique étrangère indépendante, ni même une vraie querelle démocratique interne. Tout est faussé par la présence d’un acteur qui dispose d’un pouvoir supérieur à celui que les institutions lui reconnaissent.

    Il faut donc remettre les choses dans l’ordre.

    On peut penser le long terme. On peut réfléchir à une refondation institutionnelle pour les générations à venir. On peut discuter du fédéralisme sans tabou, comme on peut discuter d’autres formes d’organisation de l’État. Mais on ne peut pas présenter cette réflexion comme une réponse immédiate à la crise si l’on refuse de traiter d’abord le verrou principal.

    Avant de changer le régime, il faut libérer la décision.

    Avant de redessiner l’État, il faut lever l’anomalie qui empêche tout État de fonctionner.

    Réformer, oui ; fuir la responsabilité, non

    Le Liban aura peut-être besoin, un jour, d’une refondation institutionnelle profonde. Rien ne doit interdire d’y penser. Rien ne doit empêcher de regarder froidement les limites de l’État actuel, les blessures de l’histoire, les peurs communautaires, les déséquilibres du système et les échecs accumulés du centralisme libanais.

    Mais cette refondation ne peut pas être pensée comme un abri contre le réel.

    Elle doit commencer par une vérité politique : tant qu’une force armée autonome conserve le pouvoir de décider la guerre et la paix, aucune architecture institutionnelle ne suffira à rendre l’État libre. On peut déplacer les compétences. On peut renforcer les régions. On peut dessiner des garanties. On peut inventer des mécanismes. Mais si l’autorité commune reste dominée par une force extraconstitutionnelle, la réforme ne produira pas la liberté. Elle risque seulement d’habiller autrement la domination.

    Le fédéralisme peut organiser une souveraineté partagée. Il ne peut pas remplacer une souveraineté confisquée.

    Voilà pourquoi les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir doivent choisir. Elles peuvent ouvrir un débat de long terme sur la réforme du régime. Mais elles ne peuvent pas s’en servir pour esquiver leur responsabilité immédiate. Elles ne peuvent pas dire : “l’État est impuissant”, sans reconnaître leur place dans cet État. Elles ne peuvent pas dire : “le système est bloqué”, sans dire ce qu’elles font pour rompre le blocage. Elles ne peuvent pas promettre un autre Liban demain pour éviter d’assumer ce qu’elles ne font pas aujourd’hui.

    Le fédéralisme peut être une question sérieuse.

    Il devient dangereux lorsqu’il sert de refuge.

    Car la souveraineté ne consiste pas seulement à imaginer un autre État.

    Elle commence par assumer celui dont on prétend encore faire partie.

  • Berytus Nutrix Legum : peut-on réformer la justice avant de la rendre?

    Berytus Nutrix Legum : peut-on réformer la justice avant de la rendre?



    Avant les Républiques modernes, avant les États-nations, avant que nos constitutions contemporaines ne prétendent organiser la justice, il y eut les cités. Et parmi ces cités, au cœur même de l’Empire, il y eut Berytus Nutrix Legum : Beyrouth, nourrice des lois.

    Ce nom n’était pas un ornement. Il disait une vocation. Beyrouth ne fut pas seulement un port, un carrefour, une ville de passage. Elle fut une école du droit, une cité où l’on formait les juristes, où la loi n’était pas encore un slogan politique, mais une discipline, une science, une exigence.

    C’est peut-être de cette profondeur-là que le Liban devrait repartir lorsqu’il parle aujourd’hui de justice. Non pour se réfugier dans une nostalgie facile, ni pour transformer le passé en consolation, mais pour mesurer l’écart tragique entre la mémoire de Beyrouth et l’état présent du pays.

    Là où certains dénoncent l’État profond, je préfère interroger la profondeur de la nation.

    Car le Liban ne manque pas de slogans. Il ne manque pas de réformes annoncées, de commissions, de discours, de promesses, de textes. Il manque d’un État capable de donner à ces textes une conséquence réelle. Il manque d’une justice capable d’aller jusqu’au bout lorsque les puissants sont en cause. Il manque d’une culture de la responsabilité là où l’histoire politique a trop souvent installé une culture de l’amnistie.

    Le débat actuel sur l’abolition de la peine de mort pose donc une question plus vaste que celle de la peine capitale. Il ne s’agit pas seulement de savoir si la République doit tuer ou ne pas tuer. Il s’agit d’abord de savoir si la République est encore capable de juger, de punir, de réparer et de protéger.

    Dire que la République ne tue pas peut être une belle formule. Mais une formule ne suffit pas à faire une justice. Une République ne se définit pas seulement par ce qu’elle refuse de faire. Elle se définit aussi par ce qu’elle est capable d’accomplir.

    Refuser la vengeance est une exigence de civilisation. Mais empêcher l’impunité en est une autre. La grandeur d’un État ne consiste pas seulement à renoncer à la mort ; elle consiste à garantir que le crime ne sera ni oublié, ni recyclé, ni transformé en carrière politique.

    Au Liban, cette interrogation ne peut pas être abstraite. Elle est chargée d’histoire.

    En 1991, l’amnistie générale fut présentée comme le prix nécessaire de la sortie de guerre. Elle accompagnait une autre grande promesse : celle de Taëf, nouvelle architecture constitutionnelle censée mettre fin au conflit, restaurer l’État, dissoudre les milices, rééquilibrer les institutions et ouvrir une page nouvelle.

    Taëf devait sauver l’État. L’amnistie devait sauver la paix civile.

    Mais le résultat fut autrement plus ambigu. Le Liban n’a pas seulement amnistié les crimes de la guerre. Il a permis à une grande partie des acteurs de cette guerre de se réinstaller dans le système politique d’après-guerre. L’amnistie aurait pu être un pont vers un renouvellement du leadership. Elle est devenue, pour beaucoup, une seconde naissance politique.

    C’est là que se trouve le péché originel de l’après-guerre libanais. Le pays n’a pas vraiment tourné la page de la guerre ; il a confié la page suivante à ceux qui avaient contribué à écrire la précédente dans le sang. La Constitution nouvelle prétendait refonder l’État, mais l’amnistie retirait à cette refondation sa substance morale. Taëf promettait l’État ; l’amnistie reconduisait les gardiens du désordre.

    Depuis, cette culture n’a jamais totalement disparu. Le Liban a vécu dans une étrange familiarité avec l’impunité. Les crimes politiques se sont succédé. Les victimes ont eu des noms, des visages, des familles, des dates de mort. Mais les auteurs, les commanditaires, les chaînes de responsabilité sont souvent restés flous, contestés, inaccessibles ou politiquement neutralisés.

    La guerre civile a laissé ses morts, ses disparus, ses familles sans vérité. L’après-guerre a laissé ses assassinats politiques. L’explosion du port de Beyrouth a laissé une capitale éventrée, des centaines de morts et de blessés, et des familles qui attendent encore une justice complète. L’effondrement financier a laissé les déposants face à une dépossession massive, sans que la responsabilité politique, bancaire et pénale du désastre soit portée jusqu’au bout.

    Même la parole publique reste parfois sous la surveillance de juridictions d’exception, comme si la justice pouvait encore être forte contre le citoyen ordinaire et faible devant les puissants.

    Alors, de quelle réforme parlons-nous ?

    Si la réforme de la justice consiste seulement à modifier des textes, à proclamer des principes ou à s’aligner sur le vocabulaire international des droits humains, elle risque de manquer son objet. Le Liban ne souffre pas d’abord d’un manque de déclarations. Il souffre d’un manque de conséquences. Il ne manque pas de lois ; il manque d’une justice capable d’atteindre ceux que la loi protège trop souvent.

    C’est pourquoi l’abolition de la peine de mort, prise isolément, ne peut suffire à définir une réforme de la justice. Elle peut être un progrès moral. Elle peut inscrire le Liban dans un mouvement universel de refus de la peine irréversible. Elle peut aussi épargner aux juges le poids terrible de décider légalement la mort d’un homme.

    Mais elle ne peut devenir crédible que si elle s’inscrit dans une culture retrouvée de la responsabilité.

    Car dans un État souverain, abolir la peine de mort signifie que l’État renonce à tuer parce qu’il est assez fort pour punir autrement. Dans un État faible, captif ou fragmenté, le même geste peut être reçu autrement : non comme un progrès de la justice, mais comme une étape supplémentaire dans la dilution de la sanction.

    La question n’est donc pas : faut-il tuer les criminels ? La question est : que devient la peine lorsqu’un pays n’a pas encore rétabli la certitude de la justice ?

    Une République qui renonce à tuer peut se grandir. Une République qui renonce à juger se dissout.

    Le problème libanais est précisément là. La peine de mort ne concerne pas seulement, dans l’imaginaire collectif, les crimes de sang les plus atroces. Elle touche aussi, dans l’architecture pénale, aux crimes les plus graves contre l’État : trahison, espionnage, terrorisme, atteintes à la sûreté nationale, participation à des entreprises armées dirigées contre la souveraineté.

    Dans un pays où la souveraineté demeure disputée, où les armes n’appartiennent pas toutes à l’État, où les décisions régaliennes peuvent être contournées par des puissances de fait, toute réforme pénale générale doit être pensée avec une extrême prudence.

    Il ne s’agit pas de soupçonner l’intention de ceux qui portent l’abolition. Il s’agit de mesurer ses effets possibles dans un système déjà travaillé par l’amnistie, la grâce, le compromis communautaire et l’arrangement politique.

    Le danger n’est pas que la République cesse de tuer. Le danger est qu’elle cesse, une fois de plus, de tenir les coupables jusqu’au bout de leur responsabilité.

    Abolir la peine de mort sans prévoir une peine de substitution certaine, effective, durable, exclue des amnisties futures pour les crimes les plus graves, reviendrait à ouvrir un débat humaniste dans un pays qui n’a pas encore réglé son rapport à l’impunité. Or le Liban n’a pas seulement besoin d’une justice plus humaine. Il a besoin d’une justice plus réelle.

    C’est ici que la mémoire de Berytus Nutrix Legum devient autre chose qu’une belle référence historique. Elle oblige le Liban à se regarder dans le miroir de sa propre vocation.

    Beyrouth fut nourrice des lois. Mais le Liban contemporain a trop souvent nourri l’oubli.

    La cité qui formait des juristes pour l’Empire appartient aujourd’hui à un pays où l’on parle sans cesse de réformes, mais où l’État peine encore à rendre justice à ses morts, à ses disparus, à ses déposants, à ses victimes politiques.

    Réformer la justice ne consiste donc pas seulement à supprimer une peine. Cela consiste à restaurer une fonction. La justice doit nommer. Elle doit juger. Elle doit réparer. Elle doit protéger. Elle doit s’exercer sur les puissants comme sur les faibles. Elle doit empêcher que chaque tragédie nationale se termine par une transaction, une prescription morale, une amnistie ou un silence.

    Avant de réformer la justice, il faut se demander si l’État est encore capable de la rendre.

    Avant d’abolir la peine suprême, il faut restaurer la certitude de la peine.

    Avant de proclamer que la République ne tue pas, il faut s’assurer qu’elle ne laisse plus tuer impunément.

    Le débat n’est donc pas entre vengeance et humanisme. Il est entre justice et oubli. Entre réforme réelle et réforme-vitrine. Entre la loi comme exigence et la loi comme décor. Entre une République qui refuse de tuer parce qu’elle sait juger, et un État qui renonce à la peine ultime sans avoir reconquis la puissance minimale de sanctionner.

    Le Liban peut abolir la peine de mort. Mais il ne peut le faire sérieusement qu’à une condition : rompre en même temps avec la culture de l’amnistie, de l’impunité et du recyclage politique des acteurs de la violence.

    Sinon, cette abolition ne sera pas l’acte souverain d’une justice restaurée. Elle risque de devenir une nouvelle couche morale posée sur un vieux système d’irresponsabilité.

    Beyrouth fut Berytus Nutrix Legum, nourrice des lois. Le Liban ne manque donc pas d’une mémoire juridique. Il lui manque le courage de redevenir fidèle à cette mémoire.

    Car la justice n’est pas seulement l’art de ne pas tuer. Elle est d’abord la volonté de ne plus laisser les crimes sans réponse.

    Crédit photo : Rachel Ricci — Wikimedia Commons / Flickr, CC BY 2.0. Vestiges romains devant la cathédrale Saint-Georges, Beyrouth.

  • Le piège du compromis présidentiel

    Le piège du compromis présidentiel



    Le tandem chiite pensait avoir évité le pire. Il découvre peut-être qu’il a accepté le cadre institutionnel dans lequel son propre système d’exception devient plus difficile à défendre.

    L’élection de Joseph Aoun à la présidence de la République libanaise a souvent été présentée comme une défaite du Hezbollah et d’Amal. La lecture est tentante. Elle n’est pas entièrement fausse, mais elle reste trop simple.

    Le tandem chiite n’a pas imposé son candidat maximal. Il n’a pas obtenu la reconduction tranquille du vieux système sous la forme qu’il souhaitait. Le Hezbollah sortait affaibli de la guerre, le rapport de force régional avait changé, l’Arabie saoudite revenait dans le jeu libanais, et les États-Unis reprenaient l’initiative.

    Mais dire que Hezbollah et Amal ont simplement perdu l’élection présidentielle serait une erreur. Nabih Berry avait la clé du Parlement. Il l’avait gardée fermée pendant des mois. Le jour où il a accepté d’ouvrir la porte, c’est que le compromis lui paraissait supportable.

    Joseph Aoun n’était pas le candidat officiel du Hezbollah. Mais il n’était pas non plus l’homme d’une rupture frontale avec lui. C’était un militaire connu, un ancien commandant de l’armée familier des équilibres sécuritaires, des zones grises, de la Bekaa, des rapports avec Amal, avec le Hezbollah, avec les réseaux locaux et avec les réalités du terrain.

    C’est là que commence l’ambiguïté.

    Joseph Aoun n’est pas arrivé contre le tandem chiite. Il est arrivé avec son consentement minimal. Ce consentement n’était pas un acte de générosité démocratique. C’était un calcul politique. Le tandem ne gagnait pas tout, mais il conservait l’essentiel : rester dans le jeu, empêcher son exclusion et éviter qu’un affaiblissement militaire ou régional du Hezbollah ne se transforme en marginalisation institutionnelle.

    Autrement dit, le tandem chiite n’a pas nécessairement perdu l’élection présidentielle. Il a peut-être perdu le contrôle de ce que cette élection allait produire.

    Un compromis, pas une capitulation

    Le profil de Joseph Aoun rassurait une partie des acteurs internationaux parce qu’il incarnait l’armée, l’État, l’ordre et la promesse d’une restauration progressive de l’autorité publique. Mais ce même profil pouvait aussi rassurer, autrement, le tandem chiite.

    Car Joseph Aoun n’était pas un inconnu. Il connaissait les équilibres du terrain. Il connaissait les relations complexes entre l’armée, les communautés locales, les tribus de la Bekaa, Amal, le Hezbollah et les anciennes zones de confrontation avec les groupes jihadistes à la frontière syro-libanaise. Il avait traversé des séquences militaires et sécuritaires où l’armée libanaise et le Hezbollah, chacun depuis son espace, avaient combattu des ennemis communs.

    Il avait aussi géré, comme commandant de l’armée, plusieurs épisodes révélateurs de la relation ambiguë entre l’État et les armes du Hezbollah. À Chouaya, lorsque des armes du Hezbollah avaient été interceptées après des tirs de roquettes vers Israël. À Kahaleh, lorsqu’un camion lié au Hezbollah s’était renversé, exposant au grand jour ce que tout le monde savait déjà : des armes circulaient dans un pays où l’État prétendait détenir seul la légitimité de la force, mais où cette légitimité était contredite par le fait accompli.

    Dans ces moments-là, l’armée n’a pas agi comme l’instrument d’une rupture. Elle a souvent agi comme un amortisseur. Elle contenait l’incident, empêchait l’explosion communautaire, déplaçait le problème, administrait la tension.

    Cette logique pouvait se comprendre au nom de la paix civile. Mais elle avait un coût politique : elle transformait la connaissance du fait accompli en mode de gouvernement.

    C’est précisément ce que les relais du Hezbollah rappellent aujourd’hui à Joseph Aoun lorsqu’ils lui disent, en substance : tu savais. Tu nous connaissais. Tu as composé avec nous. Tu n’as pas découvert nos armes le jour de ton élection.

    Ce rappel est une pression. Mais c’est aussi un aveu.

    Car si l’État savait, si l’armée savait, si les gouvernements savaient, alors le problème n’a jamais été l’ignorance. Le problème était l’absence de décision. Le débat ne porte donc plus sur la découverte des armes, mais sur la capacité de l’État à mettre fin à une situation qu’il a longtemps tolérée, subie ou couverte.

    Un exécutif d’amortissement

    Le tandem chiite n’a pas accepté Joseph Aoun par amour du changement. Il l’a accepté parce qu’il pensait pouvoir vivre avec lui. Il ne le percevait pas comme un président de confrontation, mais comme un président de gestion : un homme d’institution, prudent, soucieux de stabilité interne, capable de parler aux Américains, aux Arabes et aux Français, mais également capable de comprendre les lignes rouges du Hezbollah et d’Amal.

    Son élection ne doit donc pas être lue seulement comme une victoire souverainiste. Elle est aussi le produit d’un compromis libanais classique : chacun renonce à son option maximale pour préserver sa part du système. Les souverainistes y voyaient une possibilité de restauration de l’État. Le tandem chiite y voyait une garantie de non-exclusion. Les acteurs arabes et occidentaux y trouvaient un visage institutionnel acceptable. Nabih Berry, lui, restait l’architecte indispensable du passage.

    À cela s’ajoute le calendrier. L’élection présidentielle a eu lieu avant l’installation complète de la nouvelle administration Trump. Après plus de deux années de vacance présidentielle, quelques jours ou quelques semaines de plus n’auraient pas changé la nature de la crise libanaise. Mais politiquement, ces jours comptaient. Ils permettaient de fixer un exécutif avant que Washington ne reprenne entièrement la main.

    Il serait imprudent d’en faire une certitude absolue, mais la suite des événements rend l’hypothèse sérieuse : l’exécutif Joseph Aoun-Nawaf Salam n’a pas été conçu pour appliquer spontanément une politique trumpienne au Liban. Il a été conçu pour encadrer, amortir, ralentir et traduire cette pression dans les termes acceptables du compromis libanais, du parrainage arabe et de la prudence institutionnelle.

    Ce n’était pas un exécutif de rupture. C’était un exécutif d’amortissement.

    La suite l’a montré : patience stratégique envers le Hezbollah, intégration du tandem chiite dans la logique gouvernementale, formules prudentes sur le monopole des armes, références permanentes au consensus national, pas en avant suivis de gestes de réassurance. Le discours souverainiste existe, mais il avance avec les pieds qui traînent. Il affirme le principe de l’État, puis cherche immédiatement la formule qui évite l’affrontement avec ceux qui contestent ce principe.

    Le problème est que l’histoire va parfois plus vite que les compromis qui prétendent la contenir.

    Quand le compromis se retourne

    Le tandem chiite croyait avoir accepté un président compatible avec le statu quo. Or ce statu quo se décompose.

    La guerre a changé les termes du débat. Le Hezbollah n’est plus dans la position de force absolue qui était la sienne après 2006. Le coût humain, économique et politique de sa stratégie est devenu insoutenable pour une grande partie du pays. Israël maintient une pression militaire permanente. Les États-Unis replacent la question du désarmement au centre du jeu. Les pays du Golfe fournissent progressivement une couverture arabe sans laquelle aucun exécutif libanais n’oserait avancer. La reconstruction elle-même devient conditionnée à la restauration d’un minimum de souveraineté réelle.

    C’est dans ce contexte qu’intervient l’accord-cadre de Washington entre le Liban et Israël. Il ne s’agit pas d’un traité de paix complet. Il ne faut pas lui donner plus qu’il ne contient. C’est un accord d’intention, un cadre politique et sécuritaire. Mais symboliquement, il est considérable. Il place noir sur blanc la question que le Liban officiel a longtemps essayé de contourner : qui décide de la guerre, de la paix, du territoire, du retrait israélien, du déploiement de l’armée et des armes non étatiques ?

    Cet accord n’est pas né d’un élan spontané de Beyrouth. Il est né d’une contrainte américaine rendue acceptable par une couverture arabe. Sans la séquence du Golfe, sans l’ajustement saoudien, sans le travail américain pour aligner les acteurs régionaux, l’exécutif libanais aurait probablement continué à parler de retrait israélien, de reconstruction, de cessez-le-feu et de souveraineté, sans franchir le seuil politique du cadre direct avec Israël.

    C’est ici que la réaction de Nabih Berry prend tout son sens. En affirmant que l’accord ne passera pas, le président de la Chambre ne se contente pas d’exprimer une réserve politique. Il tente de reprendre la main sur une séquence qu’il avait lui-même contribué à rendre possible.

    Berry n’est pas un opposant extérieur au compromis présidentiel. Il en fut l’un des verrous, puis l’un des ouvreurs. Il a fermé le Parlement pendant la vacance présidentielle, puis l’a ouvert lorsque l’élection de Joseph Aoun est devenue un compromis acceptable. Aujourd’hui, face à un exécutif qui avance, même prudemment, vers un cadre américano-libano-israélien, il cherche à rappeler que la clé parlementaire, communautaire et arabe n’a pas disparu.

    Son argumentation est révélatrice. Il ne dit pas seulement que l’accord est mauvais. Il le présente comme juridiquement contradictoire, politiquement inapplicable, contraire aux engagements arabes du Liban et dépourvu des conditions nécessaires à sa mise en œuvre. Autrement dit, il ne conteste pas seulement le contenu du texte ; il conteste sa légitimité à produire un effet politique.

    Le piège apparaît alors plus nettement. Le tandem chiite a accepté Joseph Aoun parce qu’il pensait que ce président resterait enfermé dans la grammaire libanaise du consensus, de la prudence et de l’équilibre. Or la pression américaine, la couverture arabe et la dynamique de l’après-guerre poussent désormais cet exécutif vers une séquence qui dépasse cette grammaire. Berry tente donc de ramener le texte dans le vieux langage du blocage : la Ligue arabe, le Parlement, les résolutions internationales, le risque de discorde, l’impossibilité d’application.

    Il ne s’agit pas seulement de refuser un accord. Il s’agit d’empêcher que le compromis présidentiel produise une conséquence que le tandem chiite n’avait pas prévue : transformer la restauration de l’État en processus concret, et non plus en formule de discours.

    C’est ici que le rôle du “centre” devient essentiel : Riyad, Paris, certaines institutions libanaises, la mécanique parlementaire de Nabih Berry, et toute cette zone diplomatique qui ne veut ni l’effondrement de l’État, ni une victoire iranienne totale, ni une paix trumpienne imposée brutalement sans filtre arabe. Ce centre cherche à contrôler la vitesse de la transition.

    Mais Trump a compris une chose simple : si les souverainistes libanais attendent le signal saoudien, alors il faut travailler Riyad autant que Beyrouth. Si le Liban officiel ne répond pas directement à Washington, il répondra peut-être à une pression américaine filtrée par le Golfe.

    Ainsi, le Liban officiel ne marche pas vers Trump. Il est poussé vers Trump par les Américains, les Saoudiens, la guerre, la pression israélienne, l’épuisement du statu quo et la nécessité de reconstruire.

    C’est exactement ce pour quoi l’exécutif libanais n’avait pas été conçu.

    Il avait été conçu pour gérer l’après-guerre sans humilier le Hezbollah. Washington lui demande désormais de gérer l’après-Hezbollah. Ce n’est pas le même mandat.

    Le tandem chiite a donc peut-être commis une erreur stratégique. Non pas en acceptant Joseph Aoun contre ses intérêts immédiats, mais en croyant que le compromis présidentiel pouvait rester enfermé dans la logique libanaise habituelle.

    Dans cette logique, chacun connaît les lignes rouges de chacun. L’État parle fort, puis négocie faiblement. Le Hezbollah accepte les mots de la souveraineté, mais conserve la décision militaire. Amal protège l’équilibre parlementaire. Les gouvernements produisent des formules ambiguës. Les partenaires internationaux financent l’armée, saluent les déclarations, appellent aux réformes et ferment les yeux sur l’essentiel. Tout le monde sait, mais personne ne tranche.

    Or cette mécanique ne fonctionne plus aussi bien lorsque le rapport de force régional se durcit. Elle ne fonctionne plus lorsque Washington lie le retrait israélien, la reconstruction et la souveraineté au dossier des armes. Elle ne fonctionne plus lorsque Riyad donne une couverture au mouvement. Elle ne fonctionne plus lorsque le Hezbollah, affaibli, ne peut plus imposer au pays le même silence qu’hier.

    C’est pourquoi les attaques actuelles contre Joseph Aoun sont révélatrices. Le Hezbollah et ses relais ne lui reprochent pas seulement une orientation politique. Ils lui rappellent son passé. Ils lui disent, en substance : tu étais des nôtres dans la gestion du réel ; tu savais comment fonctionnait le pays ; tu as vu nos armes, nos routes, nos contraintes, nos combats, nos arrangements ; ne viens pas maintenant jouer le président souverainiste neuf.

    Mais cette accusation peut se retourner contre eux.

    Car si Joseph Aoun savait, alors l’État savait. Si l’État savait, alors la question n’est plus celle de l’information, mais celle de l’autorité. Et si l’autorité décide enfin de sortir de l’ambiguïté, le Hezbollah ne peut plus prétendre que le débat est une invention américaine ou israélienne. Il devient le vieux débat libanais, longtemps différé : un État peut-il rester un État lorsque la décision de guerre et de paix lui échappe ?

    Voilà le piège du compromis présidentiel.

    Le tandem chiite a accepté Joseph Aoun parce qu’il pensait qu’il ne serait pas l’homme de la rupture. Mais c’est précisément parce qu’il n’était pas un adversaire frontal que sa position devient aujourd’hui dangereuse pour le Hezbollah. Un président ouvertement hostile aurait permis au tandem de mobiliser immédiatement la logique de l’affrontement communautaire et de la défense de la “résistance”. Un président issu du compromis rend cette défense plus difficile. Il ne vient pas de l’extérieur du système. Il en connaît les codes, les secrets et les faiblesses.

    Surtout, il ne peut pas dire qu’il ne sait pas.

    Joseph Aoun n’a peut-être pas été élu pour désarmer le Hezbollah. Mais il pourrait devenir le président sous lequel la question du désarmement ne peut plus être évitée.

    En ouvrant la porte du Parlement, Nabih Berry pensait peut-être verrouiller le compromis. Mais il a aussi ouvert la porte à une séquence que le tandem chiite ne maîtrise plus entièrement.

    C’est toute l’ironie de cette séquence libanaise : le compromis destiné à empêcher la rupture pourrait devenir le cadre de la rupture. Le président choisi pour amortir la pression pourrait être contraint de l’incarner. Et le tandem chiite, qui voulait rester gardien du consensus national, pourrait se retrouver prisonnier de ce même consensus, au moment où celui-ci commence enfin à poser la seule question qui vaille : qui commande au Liban ?

  • Un vrai accord aurait commencé après le Hezbollah

    Un vrai accord aurait commencé après le Hezbollah



    Présenté comme un pas vers la paix, l’accord de Washington révèle surtout la faillite d’un exécutif incapable d’exercer la souveraineté à Beyrouth avant d’aller la chercher à l’étranger.

    Il fut un temps où le Liban parlait au monde.

    Le Liban de Charles Malik, philosophe et diplomate, présent aux grandes heures de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Le Liban de Michel Chiha, l’un des pères intellectuels de son architecture politique. Le Liban de Gibran Khalil Gibran, dont la parole a traversé les langues et les continents. Le Liban de Fairouz, voix d’un pays plus grand que ses blessures. Le Liban de saint Charbel, figure spirituelle devenue universelle. Le Liban des juristes, des bâtisseurs, des diplomates, des hommes d’État, de ceux qui savaient encore que la souveraineté n’est pas une posture, mais une responsabilité.

    Et puis il y a le Liban d’aujourd’hui.

    Un Liban dont les responsables se rendent à Washington pour entendre ce qu’ils auraient dû décider à Beyrouth depuis longtemps : aucune milice ne peut décider de la guerre et de la paix à la place de l’État. Un Liban qui n’aurait jamais dû avoir besoin qu’on lui explique ce qu’est la souveraineté, mais qui en a eu besoin parce que ceux qui prétendent le gouverner ont renoncé à gouverner. Un Liban qui n’arrive plus à transformer son héritage en autorité, sa mémoire en courage, ses institutions en décision.

    C’est là que commence le vrai problème de l’accord de Washington.

    Si l’on enlève le vernis diplomatique, cet accord ne parle essentiellement que d’une seule chose : le Hezbollah. Tout le reste est emballage. Les formules sur la paix, la sécurité, les garanties, les mécanismes, les étapes ou les engagements réciproques ne changent rien à la nature profonde du texte. Il ne s’agit pas d’abord de régler un contentieux territorial entre le Liban et Israël. Il ne s’agit pas d’abord de redessiner une frontière, de solder un différend historique ou d’organiser une relation normale entre deux États enfin redevenus maîtres d’eux-mêmes. Il s’agit, en réalité, d’expliquer au Liban ce qu’il aurait dû faire seul depuis longtemps : empêcher une organisation armée de décider à sa place.

    Voilà pourquoi un souverainiste libanais peut rejeter cet accord. Non parce qu’il serait hostile à la paix. Non parce qu’il refuserait la sécurité d’Israël ou celle du Liban. Non parce qu’il défendrait, même indirectement, le Hezbollah. Mais pour une raison exactement inverse : parce qu’un accord libano-israélien qui place le Hezbollah au centre du texte n’est plus un accord entre deux États souverains. C’est l’aveu diplomatique que l’un des deux États n’a pas su redevenir État.

    Un vrai accord entre le Liban et Israël aurait dû commencer après le Hezbollah, non autour de lui.

    Il aurait dû être signé une fois la décision de guerre et de paix rendue à l’État libanais. Une fois le monopole des armes restauré. Une fois l’armée déployée sur les frontières. Une fois toute activité militaire hors de l’État interdite, poursuivie et supprimée. Alors, le Liban aurait pu aller négocier la tête haute. Il aurait pu parler de retrait, de violations, de garanties, de sécurité des populations, de mécanismes frontaliers, de relations futures, de respect mutuel et de droit international. Il aurait pu parler à Israël en État, non en territoire problématique.

    Mais l’exécutif a fait l’inverse. Il a laissé le Hezbollah exister, puis il est allé négocier les conséquences de cette existence. Il a laissé une milice confisquer la décision souveraine, puis il a accepté que cette milice devienne l’objet même d’un accord international. Il n’a pas restauré l’État avant la négociation ; il est allé négocier parce qu’il ne l’avait pas restauré.

    C’est cela, l’humiliation.

    Le Hezbollah n’aurait pas dû apparaître dans ce type d’accord. Pas une fois. Pas dans le préambule, pas dans une annexe, pas dans un mécanisme provisoire, pas dans une feuille de route, pas comme obstacle, pas comme condition, pas comme donnée stratégique. Dès que son nom ou sa fonction structure un texte entre le Liban et Israël, l’État libanais reconnaît implicitement qu’il n’est plus seul souverain sur son propre territoire.

    Or un État souverain ne négocie pas sa milice. Il l’interdit.

    On répond souvent aux souverainistes : “Très bien, mais quelle est votre solution ?” Cette question est commode. Elle permet à ceux qui occupent les fonctions, qui disposent des ministres, des budgets, de l’armée, de la police, de la parole officielle et des institutions, de renvoyer leur propre responsabilité au citoyen. Mais ce n’est pas au citoyen de rédiger le plan opérationnel de désarmement. C’est au gouvernement de gouverner. S’il ne sait pas restaurer l’autorité de l’État, qu’il cesse de prétendre l’incarner.

    Depuis l’élection présidentielle, depuis la formation du gouvernement, depuis le vote de confiance, le désarmement du Hezbollah n’avait pas à devenir un sujet diplomatique. Il devait être une décision d’État. Le lendemain matin, il fallait décider. Puis exécuter. Plus aucune arme hors de l’État. Plus aucune décision de guerre hors du Conseil des ministres et des institutions légitimes. Plus aucune infrastructure militaire autonome. Plus aucune zone soustraite à l’autorité de l’armée libanaise.

    Cela demandait du courage politique.

    Ce courage a manqué.

    À sa place, on a produit du processus. À sa place, on a produit des formules. À sa place, on a produit de la diplomatie de substitution. Quand un gouvernement n’a pas le courage d’arrêter une milice, il invente un mécanisme. Quand il n’a pas le courage de décider à Beyrouth, il va chercher à Washington une feuille de route qui lui permet de dire : “Ce n’est pas nous, c’est l’accord.” Quand il n’a pas le courage d’exercer la souveraineté, il la sous-traite.

    Le résultat est terrible : l’exécutif prétend désarmer le Hezbollah, mais il lui offre sa meilleure protection politique. Car plus l’accord parle du Hezbollah, plus il le replace au centre de la scène. Plus il prétend le traiter, plus il lui donne la preuve qu’il reste le véritable sujet du dossier libano-israélien. Plus il l’inscrit dans un texte international, plus il lui permet de dire à sa base : “Vous voyez, ce n’est pas l’État libanais qui restaure sa souveraineté ; ce sont Israël et les États-Unis qui veulent nous imposer notre disparition.”

    Ainsi, même en dénonçant le Hezbollah, même en parlant de son désarmement, même en prétendant agir contre lui, l’exécutif finit par valider son récit. Il ne l’efface pas. Il le consacre. Il ne le réduit pas à une anomalie intérieure que l’État devait supprimer. Il le transforme en clause, en obstacle, en condition, en sujet diplomatique.

    C’est exactement ce qu’il ne fallait jamais faire.

    Car le problème du Liban avec Israël n’est pas un mystère insoluble. Il n’y a pas, au fond, une impossibilité métaphysique de coexistence entre les deux États. Il y a un problème de sécurité, aggravé et entretenu par le fait qu’une organisation armée, installée dans la vie politique libanaise, s’est arrogé le droit de décider de la guerre. Empêchez cette organisation d’agir. Rendez la frontière à l’armée. Rendez la décision militaire à l’État. Rendez le territoire à la République. Alors la nature du dossier change immédiatement.

    Ce qui reste à discuter avec Israël relève ensuite de rapports entre États : retrait, violations, garanties, sécurité des civils, mécanismes de frontière, retour des habitants, droit et responsabilité. Mais le cœur de la souveraineté libanaise ne doit pas être négocié avec Israël, ni avec Washington, ni avec personne. Il doit être exercé.

    Le Liban n’avait pas besoin d’un accord pour savoir qu’une milice ne peut pas cohabiter avec l’État. Il n’avait pas besoin d’un traité pour comprendre que deux armées sur un même territoire signifient l’absence de souveraineté. Il n’avait pas besoin de Washington pour découvrir que la guerre et la paix ne peuvent pas être confiées à une organisation partisane liée à une puissance étrangère.

    Et pourtant, les faits sont là : il en a eu besoin. Non parce que le peuple libanais serait incapable de comprendre l’État, mais parce que ses responsables ont cessé de le faire vivre. Le scandale n’est donc pas que des étrangers aient rappelé au Liban ce qu’est un État. Le scandale est que ce rappel ait été nécessaire.

    C’est pourquoi cet accord est moins un accord de paix qu’un aveu de faillite.

    La faillite d’un pouvoir qui a préféré composer avec le Hezbollah plutôt que l’interdire. La faillite d’un exécutif qui a préféré ménager les équilibres de veto plutôt que restaurer l’autorité nationale. La faillite d’une classe politique qui a accepté que le Hezbollah soit tantôt partenaire, tantôt menace, tantôt sujet de dialogue, tantôt donnée régionale, mais jamais simplement ce qu’il aurait dû être aux yeux de l’État : une organisation armée illégitime à supprimer de l’ordre politique libanais.

    Un vrai accord aurait commencé après le Hezbollah.

    Il aurait commencé lorsque le Liban aurait pu dire à Israël et au monde : “Nous avons repris le contrôle de notre décision. Aucune force armée ne parle plus à notre place. Aucune milice ne décide plus de nos guerres. Aucune organisation ne confisque plus notre frontière. Nous sommes désormais ici comme État, et seulement comme État.”

    Mais tant que le Hezbollah est dans le texte, il est dans l’État. Tant qu’il est dans l’accord, il est dans la négociation. Tant qu’il est dans la négociation, il n’a pas été politiquement vaincu. Il a seulement été déplacé du terrain militaire vers le papier diplomatique.

    Et c’est pourquoi cet accord, loin de restaurer pleinement la souveraineté libanaise, en expose l’absence.

    La paix véritable ne commencera pas le jour où le Hezbollah sera mentionné dans un accord. Elle commencera le jour où il n’aura plus besoin d’y être nommé

    Crédit photo : BlingBling10 / Wikimedia Commons — CC BY-SA 3.0

    Le Grand Sérail à Beyrouth, siège du pouvoir exécutif libanais.

  • Washington et la paix que Beyrouth n’ose pas nommer

    Washington et la paix que Beyrouth n’ose pas nommer



    L’accord-cadre annoncé à Washington entre le Liban et Israël ne signe pas encore la paix. Il ne règle ni le rapport de force intérieur libanais, ni la question du Hezbollah, ni celle des garanties israéliennes. Mais il ouvre une séquence décisive : pour la première fois depuis longtemps, retrait israélien, désarmement du Hezbollah, rôle de l’armée libanaise et perspective d’une paix durable sont placés dans une même équation. Le Liban officiel ne peut plus réclamer la souveraineté à l’extérieur tout en l’abandonnant à l’intérieur.

    Un accord-cadre, pas une paix acquise

    Il faut d’abord éviter l’illusion. Washington n’a pas fait disparaître la crise libanaise. L’accord-cadre annoncé sous médiation américaine n’est pas un traité de paix achevé. Il ne règle pas le problème d’un simple communiqué, il ne transforme pas le Hezbollah en acteur désarmé par miracle, et il ne garantit pas qu’Israël acceptera de se retirer sans conditions de sécurité précises. C’est une architecture de mise en œuvre, un commencement, peut-être même une mise en demeure.

    Son intérêt tient précisément à cette ambiguïté. Il ne promet pas une paix immédiate ; il oblige les acteurs à dire ce qu’ils veulent vraiment. Israël veut des garanties avant de se retirer complètement. Les États-Unis veulent inscrire le dossier libanais dans une logique de stabilisation régionale. Le Liban, lui, est renvoyé à une question plus profonde : est-il capable d’exercer l’autorité qu’il revendique ?

    La déclaration États-Unis–Conseil de coopération du Golfe avait déjà fourni une couverture arabe à cette évolution, en inscrivant les négociations libano-israéliennes dans la perspective d’un accord durable de paix et de sécurité. L’accord de Washington transforme désormais cette couverture politique en épreuve concrète.

    Car le texte lie ce que le système libanais avait pris l’habitude de séparer : retrait israélien, déploiement de l’armée libanaise, désarmement du Hezbollah, démantèlement de son infrastructure militaire et restauration de la souveraineté de l’État.

    Pendant des années, Beyrouth a pu réclamer le retrait israélien tout en repoussant la question des armes non étatiques. Il était possible de parler de souveraineté contre Israël et de compromis intérieur avec le Hezbollah, comme si les deux sujets appartenaient à deux mondes différents. On condamnait les violations israéliennes, tout en acceptant qu’une organisation armée conserve, à côté de l’État, sa propre stratégie, ses propres arsenaux, ses propres alliances et sa propre décision de guerre.

    Cette séparation était devenue l’une des grandes fictions du système libanais. Elle permettait à chacun de parler de souveraineté sans en assumer toutes les conséquences. Les uns exigeaient le retrait israélien sans poser la question du monopole de la force. Les autres réclamaient le désarmement du Hezbollah sans toujours assumer la perspective d’un accord politique durable avec Israël. Entre les deux, l’État survivait comme formule, non comme autorité.

    Washington remet ces sujets dans la même phrase. Et cette phrase est redoutable : sans État souverain, il n’y aura ni retrait durable, ni sécurité durable, ni paix durable.

    C’est pourquoi cet accord-cadre ne doit pas être lu comme un simple épisode diplomatique. Il ne constitue pas encore une paix ; il crée les conditions d’un test. Le Liban ne peut plus se contenter de demander aux autres de respecter sa souveraineté. Il doit démontrer qu’il peut lui-même la restaurer.

    Le Hezbollah face à l’inversion de son récit

    Le Hezbollah comprend parfaitement le danger de cette séquence. Ce danger n’est pas seulement militaire. Il est politique et narratif.

    Tant que le retrait israélien était présenté comme une condition préalable absolue, le parti pouvait affirmer que ses armes restaient nécessaires. Il pouvait dire : tant qu’Israël occupe, la résistance demeure. Cette formule lui permettait de transformer l’anomalie armée en nécessité nationale. Les armes n’étaient pas présentées comme un problème de souveraineté, mais comme une réponse provisoire à l’absence de souveraineté.

    Mais si le retrait israélien devient lié au déploiement de l’armée libanaise et au démantèlement de l’infrastructure militaire du Hezbollah, alors l’équation s’inverse. La question n’est plus seulement : pourquoi Israël ne se retire-t-il pas ? Elle devient aussi : qui empêche l’État libanais de remplir les conditions de ce retrait ?

    Autrement dit, les armes du Hezbollah risquent d’apparaître non plus comme le moyen d’obtenir le retrait israélien, mais comme l’obstacle principal à ce retrait. C’est une rupture majeure.

    Le parti se retrouve placé devant sa contradiction centrale. Il prétend défendre la souveraineté libanaise contre Israël, mais il refuse que cette souveraineté s’exerce contre son propre arsenal. Il invoque l’État lorsqu’il s’agit de condamner les violations israéliennes, mais lui refuse le monopole de la force lorsqu’il s’agit de décider de la guerre et de la paix. Il réclame que l’armée libanaise protège le territoire, mais refuse que cette armée soit la seule force légitime sur ce territoire.

    Or une souveraineté conditionnée par une milice n’est pas une souveraineté. C’est une souveraineté suspendue.

    La menace de guerre civile brandie par certains responsables du Hezbollah révèle la nature du problème. Elle signifie que le parti accepte l’État tant que l’État ne touche pas à ses armes. Mais un État qui ne peut pas décider du sort des armes présentes sur son territoire n’est pas pleinement un État. Il administre son impuissance.

    Cette menace dit aussi autre chose : le Hezbollah sait que son récit peut se retourner contre lui. Tant que la guerre permanente paraît inévitable, il peut se présenter comme une nécessité. Mais dès qu’un cadre de paix, même fragile, même conditionnel, même incomplet, commence à apparaître, les armes parallèles changent de statut. Elles ne sont plus seulement l’instrument d’une confrontation avec Israël ; elles deviennent le verrou qui empêche le Liban de sortir de la guerre.

    Voilà pourquoi l’accord de Washington est si difficile à absorber pour le Hezbollah. Il déplace le centre du débat. Il ne s’agit plus seulement de savoir si Israël doit se retirer. Il s’agit de savoir si le Liban veut redevenir l’unique détenteur de la décision nationale.

    Le Hezbollah pourra tenter de dénoncer l’accord comme une pression américaine, comme une concession à Israël, comme une tentative de désarmer la résistance par des moyens diplomatiques après l’échec des moyens militaires. Il cherchera probablement à ramener le débat à ses catégories habituelles : l’occupation, la résistance, la trahison, l’axe régional, la Palestine, les rapports de force. Mais cette rhétorique ne suffit plus à masquer la question centrale : qui décide au Liban ?

    Si le Hezbollah décide seul de la guerre, alors l’État ne décide plus. Si le Hezbollah décide seul des conditions du désarmement, alors l’État ne commande plus. Si le Hezbollah peut menacer de guerre civile lorsque l’État cherche à recouvrer son autorité, alors la souveraineté libanaise reste placée sous tutelle armée.

    C’est ce que l’accord de Washington révèle cruellement. Il ne détruit pas le Hezbollah. Il ne règle pas le rapport de force. Mais il met à nu la contradiction que le Liban officiel avait trop longtemps accepté de couvrir.

    L’armée, la paix et l’épreuve de l’État

    Le point le plus sensible de l’accord tient au rôle confié à l’armée libanaise. Depuis des années, le soutien à l’armée est devenu une formule consensuelle. Tout le monde dit soutenir l’armée, y compris ceux qui refusent qu’elle soit la seule force armée du pays ou qu’elle décide réellement dans les moments essentiels.

    Cette unanimité de façade a longtemps permis d’éviter le vrai débat. On célèbre l’armée comme symbole d’unité nationale, mais on accepte qu’elle ne possède pas l’autorité stratégique exclusive. On lui demande de tenir les points de passage, de maintenir l’ordre, de protéger les institutions, parfois de payer le prix du sang, mais on lui refuse le droit d’être l’unique instrument de la défense nationale. On veut l’armée comme décor de l’État, pas toujours comme expression de l’État.

    Désormais, soutenir l’armée ne peut plus être un hommage protocolaire. Si elle doit se déployer, contrôler le terrain, accompagner un retrait israélien progressif et empêcher le retour d’infrastructures armées non étatiques, alors elle devient l’instrument concret du retour de l’État.

    Cela ouvre la question que beaucoup voudront éviter : le désarmement se fera-t-il par le dialogue, par l’intégration, par la pression ou par l’épreuve de force ? Le Liban officiel parlera sans doute de sagesse, de consensus national, d’étapes et d’unité. Ces mots ne sont pas inutiles. Un pays aussi fragile que le Liban ne peut pas se permettre l’improvisation ni l’aventurisme. Mais derrière ces mots, la réalité est plus dure : si une force armée refuse d’entrer sous l’autorité de l’État, alors l’État devra choisir entre son autorité et sa paralysie.

    Il ne s’agit pas d’appeler à une confrontation intérieure. Personne ne peut souhaiter une guerre civile. Mais l’évitement permanent de la question des armes a déjà produit une autre forme de violence : l’effacement de l’État, la confiscation de la décision nationale et l’impossibilité pour les Libanais de choisir eux-mêmes la guerre ou la paix.

    C’est ici que le mot “paix” devient central. Il ne doit pas être compris comme une concession faite à Israël. Il doit être compris comme un acte souverain. Un État souverain n’est pas seulement celui qui peut déclarer la guerre ; c’est aussi celui qui peut décider de la paix. Or le Liban a longtemps été privé de cette seconde liberté.

    Beyrouth parle encore de retrait, de garanties, de délimitation, de cessez-le-feu et de fin des hostilités. Mais le mot “paix”, lui, reste presque interdit. Il semble trop lourd, trop dangereux, trop exposé. On le contourne par des expressions techniques, on le remplace par la sécurité, la stabilité, la cessation des hostilités, la normalisation des frontières. Comme si nommer la paix revenait déjà à capituler.

    C’est une erreur. La paix, lorsqu’elle est décidée par un État souverain, n’est pas une capitulation. Elle est l’exercice le plus élevé de la souveraineté, parce qu’elle engage le destin national, le contrôle des frontières, la sécurité des citoyens, le retour des déplacés, la reconstruction économique et la place du pays dans son environnement régional.

    Le problème libanais n’est donc pas seulement que le mot “paix” soit difficile à prononcer. Le problème est que l’État qui devrait le prononcer ne dispose pas encore de tous les moyens politiques et militaires pour l’assumer. Ce sont désormais d’autres acteurs, arabes et américains, qui osent nommer l’horizon que Beyrouth hésite à regarder en face. C’est une humiliation subtile : le Liban officiel attend que d’autres nomment à sa place ce qui devrait relever de sa propre décision souveraine.

    L’accord de Washington ne garantit pas que cet horizon sera atteint. Il peut échouer, être vidé de sa substance, se heurter au veto armé du Hezbollah, à la méfiance israélienne, aux calculs de l’Iran ou à la faiblesse chronique des institutions libanaises. Mais il produit une clarification essentielle.

    Le Liban ne peut plus dire que les Arabes lui interdisent d’envisager une paix de sécurité avec Israël. Il ne peut plus dire qu’aucun cadre diplomatique n’existe. Il ne peut plus prétendre que le retrait israélien, le rôle de l’armée, le désarmement du Hezbollah et la souveraineté de l’État sont des dossiers séparés.

    La paix n’est donc pas la fin du débat libanais. Elle en devient le test. Si le Hezbollah refuse le monopole de la force, il montrera que son problème n’est pas seulement Israël, mais l’existence même d’un État libanais souverain. Si l’État signe sans pouvoir appliquer, il démontrera que sa souveraineté reste inférieure au veto d’une organisation armée. Et si la classe politique se réfugie encore dans l’ambiguïté, elle confirmera qu’elle préfère administrer l’absence d’État plutôt que d’assumer son retour.

    Washington n’a pas signé la paix. Washington a placé le Liban devant son miroir.

    La vraie question n’est donc plus seulement : Israël se retirera-t-il ? Elle est plus profonde : le Liban veut-il redevenir un État capable de décider de la guerre, de la paix et du monopole de la force ?

    C’est peut-être cela, le véritable tournant. Le Liban n’est plus seulement invité à négocier. Il est sommé de redevenir un État.

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    Capture d’écran — U.S. Department of State / DVIDS, domaine public