Il suffit parfois d’une phrase glissée dans un communiqué politique pour révéler un désordre institutionnel plus profond que le débat auquel elle se rapporte.
En justifiant leur retrait de la séance parlementaire consacrée à la loi d’amnistie, certains députés ont affirmé défendre une formule destinée à rendre justice à des « détenus libanais victimes d’injustice », conformément à ce qui aurait été convenu avec le président du Conseil des ministres.
Les intentions peuvent être sincères. Des personnes ont pu subir des détentions abusivement prolongées, des procédures interminables, des procès inéquitables ou l’instrumentalisation politique de leur dossier. De telles injustices doivent être reconnues et réparées.
Mais la formulation employée soulève une question plus fondamentale : depuis quand un accord entre le chef du gouvernement et des blocs parlementaires permet-il de déterminer qui a été injustement poursuivi par la justice ?
Derrière la controverse sur l’amnistie apparaît ainsi une interrogation digne de Montesquieu : que reste-t-il de la liberté lorsque chaque pouvoir, sous prétexte de réparer les fautes de l’autre, commence à exercer ses fonctions à sa place ?
Montesquieu et la limite du pouvoir
La pensée de Montesquieu est souvent réduite à une formule scolaire : la séparation des pouvoirs. Il n’imaginait pourtant pas trois institutions enfermées dans des compartiments étanches, condamnées à s’ignorer.
Il cherchait à organiser le pouvoir de manière qu’aucune autorité ne puisse réunir entre ses mains la capacité de faire la loi, de l’exécuter et de juger ceux auxquels elle s’applique. D’où sa formule célèbre : pour prévenir l’abus, il faut que, « par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ».
La Constitution libanaise reprend explicitement cette logique. Son préambule affirme que le régime repose sur « la séparation des pouvoirs, leur équilibre et leur coopération ». Le pouvoir législatif appartient à la Chambre des députés, le pouvoir exécutif au Conseil des ministres et le pouvoir judiciaire aux tribunaux. L’article 20 précise que les juges sont indépendants dans l’exercice de leur magistrature.
Le mot « coopération » ne signifie cependant ni fusion ni substitution.
Le Conseil constitutionnel libanais l’a rappelé dans une décision de 2012 : l’équilibre des pouvoirs impose à chaque autorité de demeurer dans son domaine d’attribution. Leur coopération exclut toute confusion et ne peut conduire à la substitution d’une autorité à une autre, même partiellement.
C’est précisément ce que la séquence actuelle invite à examiner.
Une loi par sa forme, un jugement par ses effets
La Constitution est claire sur la compétence. Le président de la République peut accorder une grâce individuelle par décret, tandis que l’amnistie ne peut être accordée que par une loi. Le Parlement est donc constitutionnellement habilité à voter un tel texte.
Le problème n’est pas de savoir si la Chambre possède cette compétence. Il réside dans la nature particulière de l’usage qu’elle en fait.
En principe, le Parlement adopte des règles générales et impersonnelles. Il définit les infractions, établit les procédures et fixe les peines. Le juge applique ensuite ces règles à des situations individuelles, après avoir examiné les faits, les preuves, les responsabilités et les circonstances propres à chaque personne.
L’amnistie renverse partiellement cette logique. Elle intervient après les faits et neutralise, pour certaines infractions ou catégories de personnes, les conséquences pénales que l’application ordinaire de la loi aurait dû produire.
Elle est donc juridiquement une loi, mais politiquement elle se rapproche d’un jugement collectif.
Une telle exception peut être justifiée dans des circonstances historiques particulières : sortie d’une guerre civile, transition de régime, réconciliation nationale ou nécessité supérieure de pacification. Mais elle ne doit jamais être confondue avec une déclaration d’innocence.
L’amnistie ne démontre pas qu’un crime n’a pas été commis, qu’un dossier a été fabriqué ou qu’un condamné était innocent. Elle signifie que le pouvoir politique décide, pour des raisons déterminées, de renoncer aux poursuites ou aux effets de la condamnation.
Le danger commence lorsque les députés ne présentent plus l’amnistie comme un acte exceptionnel de clémence ou de pacification, mais comme le moyen d’identifier eux-mêmes les détenus qui auraient été « victimes d’injustice ».
Car déclarer qu’une personne a été injustement poursuivie revient à porter une appréciation sur la procédure, les preuves, le comportement des magistrats et la décision rendue, parfois même avant qu’un jugement définitif n’existe.
Le Parlement ne se contente alors plus d’effacer les effets de la justice. Il prétend dire à sa place où se trouvent l’innocence et l’injustice.
Lorsque l’accord politique précède la loi
Il serait excessif d’affirmer que le Premier ministre ou le gouvernement ne peuvent avoir aucune position sur une loi d’amnistie.
La Constitution reconnaît au Conseil des ministres l’initiative des lois. Dans un régime parlementaire, le gouvernement peut donc préparer un projet, défendre une politique pénale, consulter les groupes parlementaires et rechercher une majorité.
La difficulté se trouve ailleurs.
Elle apparaît lorsqu’un accord préalable avec le chef du gouvernement est invoqué non seulement pour soutenir le principe d’une loi, mais pour déterminer quelles catégories de détenus doivent être reconnues comme victimes d’injustice et bénéficier de la clémence pénale.
Ce n’est donc pas l’avis du Premier ministre qui pose problème. C’est la transformation d’un compromis conclu avec lui en critère de répartition de l’amnistie.
Le processus risque alors de suivre une chaîne institutionnelle préoccupante : l’exécutif négocie avec les blocs politiques les catégories de bénéficiaires ; le Parlement transforme cet accord en loi ; puis la justice voit ses procédures et ses décisions neutralisées au nom d’un compromis auquel elle n’a évidemment pas participé.
La confusion devient plus grave encore lorsque les catégories retenues répondent à des équilibres partisans ou communautaires. Chaque camp arrive alors avec ses détenus, ses condamnés, ses causes, ses exceptions et sa propre définition de l’injustice.
L’amnistie ne procède plus d’un principe commun. Elle devient l’addition de plusieurs intérêts particuliers.
La loi, qui devrait être générale, se transforme en négociation sur mesure.
Réparer la justice sans la remplacer
Le Liban connaît de graves dysfonctionnements judiciaires. Certains détenus attendent leur procès pendant des années. Des dossiers restent bloqués, des procédures peuvent subir des influences politiques ou sécuritaires et des décisions de remise en liberté ne sont pas toujours exécutées.
Mais précisément : si la justice est défaillante, la première réponse doit consister à lui imposer d’appliquer la loi.
L’article 108 du Code de procédure pénale libanais limite la détention provisoire en matière délictuelle à deux mois, renouvelables une seule fois en cas de nécessité. En matière criminelle, elle ne peut normalement dépasser six mois, renouvelables une fois par une décision motivée.
Hors les exceptions expressément prévues par la loi, notamment pour l’homicide, le terrorisme, certaines infractions liées aux stupéfiants, les atteintes à la sûreté de l’État et les crimes présentant un danger général, une personne poursuivie pour un crime ne peut donc être maintenue en détention provisoire au-delà d’un an.
Elle doit être remise en liberté, même si son procès se poursuit.
Cette précision change profondément la nature du débat.
Lorsqu’un détenu reste emprisonné au-delà du délai légal, il n’a pas besoin d’être amnistié. Il doit être libéré par application de la loi.
Lorsqu’une personne a été condamnée à la suite d’un procès inéquitable, elle ne devrait pas dépendre d’une transaction entre blocs parlementaires. Elle doit disposer d’une voie de recours, d’une révision de son procès ou d’un nouvel examen judiciaire de son dossier.
Lorsqu’une personne est innocente, elle doit être acquittée.
L’amnistie répond à une autre logique : elle renonce à la sanction sans nécessairement établir l’innocence, l’erreur judiciaire ou l’irrégularité de la procédure.
Mélanger ces différentes situations permet au pouvoir politique de se présenter comme le libérateur de personnes que la justice aurait parfois déjà dû remettre en liberté. L’amnistie masque alors la violation de la loi au lieu d’y mettre fin.
Le Parlement répare en apparence ce qu’il devrait exiger de la justice qu’elle corrige selon ses propres procédures.
La victime, quatrième absente
L’amnistie ne concerne pas seulement l’État et le détenu. Elle concerne également la victime.
Dans la circulation désordonnée des compétences, celle-ci devient le quatrième acteur absent.
L’exécutif négocie, les blocs parlementaires répartissent les bénéficiaires, le Parlement vote et la justice voit ses décisions effacées. Mais qui représente la personne agressée, la famille endeuillée, le militaire tué ou le citoyen dont les droits ont été détruits par l’acte amnistié ?
La victime ne possède pas seulement un désir de vengeance dont l’État pourrait lui demander de se défaire. Elle a droit à l’établissement des faits, à la reconnaissance des responsabilités et à une justice dont les décisions ne dépendent pas du prochain équilibre politique.
Une société peut, dans des circonstances exceptionnelles, choisir la clémence. Mais la clémence n’est légitime que si elle assume son nom, ses raisons et son coût.
Elle devient profondément injuste lorsqu’elle se présente comme une rectification judiciaire sans avoir examiné individuellement les dossiers, ou comme une réconciliation nationale dont le prix serait payé exclusivement par les victimes.
L’expérience libanaise devrait inspirer une prudence particulière. L’amnistie de 1991 a permis de tourner formellement la page de la guerre sans établir toute la vérité, sans rendre pleinement justice aux victimes et sans empêcher les responsables de la violence de se reconvertir en responsables du système politique.
Une nouvelle amnistie ne peut donc être traitée comme une simple opération de désengorgement des prisons ou de rééquilibrage entre communautés.
Respecter la Constitution sans en renverser l’esprit
Une mesure peut être conforme à la lettre d’une compétence constitutionnelle tout en menaçant l’esprit du constitutionnalisme.
Le Parlement possède le droit de voter une amnistie. Mais ce droit ne l’autorise pas à qualifier collectivement des personnes d’innocentes, à déclarer que leurs procès étaient injustes sans examen judiciaire ni à transformer les condamnations en monnaie d’échange entre forces politiques.
Le gouvernement peut participer à l’élaboration de la loi. Mais il ne devrait pas négocier la vérité judiciaire.
La justice peut commettre des erreurs. Mais celles-ci doivent être corrigées par des juges indépendants, des voies de recours effectives, l’application des délais légaux et la révision des procédures, non par une distribution politique de l’innocence.
Montesquieu ne nous invite donc pas seulement à nous demander qui mérite d’être libéré. Il nous oblige à poser une question préalable : quelle autorité peut le décider, selon quelle procédure et sous quel contrôle ?
Lorsque l’exécutif négocie les catégories de bénéficiaires, que le législatif se met à désigner les victimes de l’injustice judiciaire, que les tribunaux sont contournés et que les véritables victimes sont exclues de la transaction, l’amnistie cesse d’être une exception maîtrisée.
Elle devient l’exception qui confond les pouvoirs.
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La loi d’amnistie : l’exception qui confond les pouvoirs
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À Washington, Joseph Aoun joue la transformation de sa présidence
La visite de Joseph Aoun à Washington, prévue le 21 juillet, ne sera pas seulement la première rencontre en tête-à-tête du président libanais avec Donald Trump. Elle peut devenir le moment où le chef de l’État tentera de donner une cohérence politique à une méthode jusqu’ici perçue, selon les camps, comme de la prudence, de l’hésitation ou de l’inaction.
Son pari est ambitieux : démontrer que sa patience envers le Hezbollah n’était pas un renoncement, mais le moyen de préserver la paix civile ; et que la négociation avec Israël n’est pas une concession à l’ennemi, mais la voie permettant de libérer le territoire, de ramener l’armée dans le Sud et de rendre les villages à leurs habitants.
Pour réussir cette démonstration, Joseph Aoun devra revenir de Washington avec davantage que des déclarations de soutien. Il lui faut un résultat visible : le commencement d’un retrait israélien réel, même progressif, donnant enfin un contenu concret à la diplomatie de l’État.
Obtenir de Trump ce que les négociateurs ne peuvent imposer seuls
Le principal objectif de la visite sera d’obtenir une intervention personnelle de Donald Trump auprès de Benyamin Netanyahou.
L’accord-cadre signé le 26 juin prévoit un retrait graduel des forces israéliennes, le déploiement de l’armée libanaise et le démantèlement des structures militaires non étatiques. Les négociations de Rome ont ensuite porté sur la mise en œuvre de premières « zones pilotes ». Mais Israël continue de lier son retrait au désarmement du Hezbollah, tandis que le Liban demande que le retrait commence effectivement dans des secteurs où l’armée israélienne est présente.
Le problème n’est donc plus seulement de s’entendre sur un principe. Il est de déterminer qui accomplira le premier geste et selon quel calendrier.
Joseph Aoun sait que le Liban ne dispose pas, à lui seul, des moyens de contraindre Israël à partir. Il cherche donc à utiliser la relation particulière de Trump avec le gouvernement israélien pour débloquer la situation. Le président américain aurait déjà demandé à Netanyahou de commencer les redéploiements prévus au Liban, sans que cela se soit encore traduit par un retrait suffisamment significatif.
À Washington, Aoun ne demandera probablement pas une promesse abstraite de retrait complet. Il cherchera d’abord à obtenir une séquence crédible : retrait israélien de secteurs effectivement occupés, déploiement de l’armée libanaise, retour des habitants et lancement de la reconstruction.
Cette progression peut paraître modeste. Elle serait pourtant politiquement considérable.
Faire du retour des déplacés la preuve de l’efficacité de l’État
Le retour des déplacés libanais du Sud ne constitue pas un dossier humanitaire séparé de la négociation. Il en est l’un des objectifs politiques essentiels.
Un village n’est pas réellement libéré lorsque les forces israéliennes le quittent sur le papier. Il l’est lorsque l’armée libanaise peut s’y installer durablement, lorsque ses habitants peuvent retrouver leurs maisons et leurs terres, et lorsque les bailleurs acceptent de financer la reconstruction sans craindre une nouvelle guerre.
Joseph Aoun avait présenté l’accord du 26 juin comme une première étape vers le retour des déplacés et le rétablissement de la souveraineté libanaise. La visite de Washington doit désormais permettre de transformer cette formule en mécanisme concret.
Car le retour des habitants aurait une portée qui dépasse largement le Sud. Il permettrait à l’État de reprendre l’initiative face aux réseaux politiques, militaires et sociaux du Hezbollah.
Pendant des décennies, le parti a pu affirmer qu’il était simultanément la force qui combattait Israël, protégeait les populations chiites et organisait la reconstruction après les guerres. Si le retrait est cette fois obtenu par la diplomatie officielle, si l’armée sécurise les villages et si les aides internationales passent par les institutions, une partie de cette architecture politique se trouve remise en question.
Le résultat recherché pourrait se résumer ainsi : ce n’est plus une organisation armée qui ramène les habitants chez eux après avoir engagé le pays dans la guerre ; c’est l’État qui empêche la reprise de la guerre, récupère le territoire et organise le retour.
Offrir au tandem chiite une sortie, sans lui abandonner la victoire
C’est ici qu’apparaît toute la subtilité de la stratégie présidentielle.
Joseph Aoun doit obtenir un retrait israélien pour renforcer l’État, mais aussi pour donner au tandem chiite une possibilité de sortir de la confrontation sans devoir reconnaître publiquement sa défaite.
Il pourrait lui dire : l’État n’a pas abandonné le Sud ; la négociation a obtenu le retrait, l’armée a repris le territoire et les habitants ont pu rentrer. La diplomatie n’a donc pas remplacé la défense des intérêts libanais par la soumission. Elle a obtenu ce que la poursuite de la guerre ne pouvait plus garantir.
Le tandem chiite conserverait la possibilité d’affirmer à sa base que le « rapport de force de la résistance » a préparé le retrait. Joseph Aoun, de son côté, pourrait souligner que le résultat concret a été obtenu et mis en œuvre par les institutions.
Cette ambiguïté peut être utile pendant une phase de transition. Elle permet à chacun de sauver la face et limite le risque d’un affrontement intérieur.
Mais elle comporte aussi un danger majeur : que le Hezbollah transforme tout retrait partiel en victoire de la résistance et l’utilise pour geler la question de ses armes.
Le retrait ne doit donc pas devenir la récompense politique accordée au Hezbollah pour avoir refusé le désarmement. Il doit constituer la première démonstration que la voie de l’État fonctionne mieux que celle de la guerre.
La formule présidentielle ne peut pas être : Israël s’est retiré, la question des armes est donc refermée. Elle doit être : Israël commence à se retirer parce que l’État négocie ; l’armée se déploie parce que l’autorité publique revient ; les armes parallèles perdent dès lors progressivement leur justification.
Répondre aux deux procès intentés au président
Joseph Aoun se trouve au centre de deux accusations contradictoires.
Une partie du camp souverainiste lui reproche sa patience envers le Hezbollah, l’absence de décisions contraignantes et la lenteur du rétablissement du monopole des armes. Elle craint que le dialogue ne soit devenu une méthode pour différer indéfiniment l’application des décisions prises.
À l’opposé, le Hezbollah et ses alliés lui reprochent de négocier avec Israël, d’accepter une médiation américaine et de soumettre la sécurité du Liban aux priorités de Washington.
Pour sortir de cette double accusation, le président ne peut plus seulement expliquer sa position. Il doit produire un résultat qui lui permette de répondre aux deux camps.
Aux souverainistes, il devra pouvoir dire : ma patience a empêché que l’armée soit entraînée dans une confrontation intérieure ; elle n’a pas supprimé l’objectif du monopole des armes, mais elle a créé les conditions permettant de l’atteindre progressivement.
Au tandem chiite, il devra répondre : la négociation n’est ni une normalisation ni un abandon ; elle a obtenu un retrait, rendu des villages à leurs habitants et défendu le territoire sans déclencher une nouvelle guerre.
Toute sa position centriste dépend désormais de cette capacité à présenter des résultats. Sans retrait, sa patience sera décrite comme de la faiblesse par les uns, tandis que sa négociation sera dénoncée comme une concession inutile par les autres.
Le centrisme de Joseph Aoun ne peut donc survivre comme simple équilibre verbal. Il doit devenir un centrisme de résultats.
La Syrie : contrôler la frontière sans rétablir la tutelle
La visite comportera probablement un autre enjeu : clarifier le rôle que Washington entend attribuer à la Syrie.
Donald Trump a plusieurs fois évoqué une possible intervention syrienne contre le Hezbollah. Cette hypothèse a suscité de fortes inquiétudes au Liban et a été rejetée par Damas. Les autorités syriennes peuvent coopérer en contrôlant les frontières, en coupant les voies de ravitaillement et en luttant contre les trafics d’armes. Elles ne peuvent recevoir un mandat leur permettant d’intervenir militairement ou politiquement à l’intérieur du territoire libanais.
Joseph Aoun devra donc défendre une ligne nette : coopération avec la Syrie, oui ; retour d’une tutelle syrienne sous prétexte de combattre le Hezbollah, non.
Le monopole des armes au Liban doit être rétabli par les institutions libanaises et exécuté par l’armée libanaise. Confier cette tâche à une puissance extérieure, même voisine, reviendrait à remplacer une atteinte à la souveraineté par une autre.
De la patience à la stature d’homme d’État
La visite à Washington est ainsi beaucoup plus importante pour Joseph Aoun qu’une rencontre protocolaire à la Maison-Blanche.
Elle peut lui permettre de faire évoluer le regard porté sur sa présidence. Jusqu’ici, ses adversaires décrivent volontiers un chef de l’État prudent jusqu’à l’immobilisme, soucieux de ménager tous les camps et hésitant à exercer l’autorité que la situation exige.
Son pari consiste à faire émerger un autre récit : celui d’un président qui aura refusé de provoquer une guerre civile, donné une chance à la négociation, obtenu le retrait israélien par la diplomatie et utilisé ce résultat pour rétablir progressivement l’autorité de l’État.
Mais ce récit ne peut pas être décrété. Il doit être prouvé.
Si Joseph Aoun obtient un retrait concret, le déploiement de l’armée et le retour des déplacés, sa patience pourra apparaître rétrospectivement comme une méthode. S’il parvient ensuite à inscrire cette dynamique dans une progression réelle vers le monopole des armes, il pourra prétendre avoir sauvegardé à la fois la paix civile et la souveraineté.
À l’inverse, si la négociation s’éternise, si Israël demeure dans les zones occupées et si le Hezbollah conserve intacte sa capacité militaire, la patience présidentielle sera interprétée comme une incapacité à décider.
À Washington, Joseph Aoun ne joue donc pas seulement l’avenir de l’accord-cadre. Il joue la signification de sa présidence : restera-t-il le chef de l’État qui aura accompagné les événements, ou deviendra-t-il l’homme d’État qui aura libéré le Sud par la diplomatie sans précipiter le Liban dans une nouvelle guerre intérieure ?Crédit photo : Présidence de la République libanaise
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L’accord-cadre et le gel silencieux du désarmement
Que l’armée libanaise remplace les forces israéliennes dans les villages du Sud constituerait une avancée réelle. Mais cette avancée territoriale ne doit pas masquer la question nationale : l’État remplacera-t-il aussi le Hezbollah comme unique détenteur de la force ? À mesure que l’accord-cadre devient intouchable, le risque apparaît de voir non seulement le désarmement reporté, mais jusqu’au débat sur le désarmement progressivement interdit.
Toute réserve exprimée sur les négociations entre le Liban et Israël semble désormais exposer son auteur à un étrange procès d’intention. Interroger l’accord-cadre, ses délais, ses mécanismes ou ses premiers résultats reviendrait à affaiblir l’État, à compromettre la voie diplomatique, voire à servir indirectement les intérêts de l’Iran et du Hezbollah.
Le raisonnement est pour le moins curieux. On peut soutenir pleinement le principe de négociations conduites par l’État libanais, souhaiter le retrait de l’armée israélienne et considérer en même temps que l’accord-cadre ne doit pas devenir une nouvelle bible soustraite à toute critique.
La diplomatie n’exige pas la suspension du jugement. Elle exige au contraire que l’on compare constamment les objectifs annoncés aux résultats obtenus.
Après les discussions de Rome des 14 et 15 juillet, les États-Unis ont annoncé un accord sur la structure et les modalités des futures « zones pilotes ». Celles-ci doivent permettre un retrait israélien, un déploiement de l’armée libanaise et, selon le dispositif annoncé, l’élimination de toute présence armée du Hezbollah dans les secteurs concernés. Mais les modalités doivent encore être finalisées, tandis que le Hezbollah continue de refuser l’accord et son désarmement.
Il est donc légitime de poser une question simple : à ce stade de la séquence, qu’est-ce qui a réellement changé dans le rapport de force libanais ?
Une avancée territoriale, mais laquelle ?
Que l’armée libanaise entre dans les villages évacués par Israël est évidemment positif. Aucun souverainiste sérieux ne peut préférer la présence d’une armée étrangère à celle de l’armée nationale. Le retour de l’institution militaire libanaise, le retour des habitants et la restauration d’une administration régulière constituent des objectifs indispensables.
Mais il faut préciser ce que cette avancée signifie — et surtout ce qu’elle ne signifie pas encore.
Dans les zones pilotes, l’armée libanaise est d’abord appelée à remplacer l’armée israélienne. Le mouvement immédiatement visible sera celui d’une armée occupante qui se retire et d’une armée nationale qui prend position. C’est essentiel, mais cela ne garantit pas, à lui seul, que l’ordre armé du Hezbollah aura disparu.
Le Hezbollah n’est pas une armée étrangère cantonnée dans des casernes identifiables. Ses combattants sont libanais, insérés dans des villages, dans des réseaux familiaux, municipaux, économiques et politiques. Ils peuvent quitter momentanément une zone sans que l’organisation ait perdu son influence, ses capacités de renseignement ou ses possibilités de réimplantation.
La vraie question n’est donc pas seulement de savoir si l’armée libanaise entrera dans ces villages. Elle est de savoir si elle y entrera avec les moyens politiques, juridiques et militaires d’empêcher le Hezbollah de revenir.
À défaut, le scénario pourrait être le suivant : Israël se retire, l’armée se déploie, les habitants reviennent, puis les réseaux du Hezbollah se reconstituent progressivement, plus discrètement, à mesure que l’attention internationale se déplace ailleurs.
L’armée libanaise aurait alors remplacé l’armée israélienne sur le terrain sans avoir remplacé le Hezbollah dans l’ordre réel du pouvoir.
Or le texte de l’accord ne limite pas, en principe, la question des armes à quelques localités du Sud. Il prévoit que les groupes non étatiques ne conservent aucune capacité militaire ou sécuritaire « où que ce soit au Liban » et que le processus de démantèlement, commencé dans les zones pilotes, soit ensuite étendu à l’ensemble du territoire. Il reste néanmoins silencieux sur une question décisive : ce désarmement sera-t-il consensuel, contraint ou simplement différé ?
Le Liban ne se limite pas aux zones pilotes
Même si les premières zones étaient entièrement sécurisées, que deviendraient les autres villages du Sud ? Qu’en serait-il des secteurs situés au nord du Litani, de la Békaa, de la banlieue sud de Beyrouth, de Beyrouth elle-même et des réseaux militaires ou sécuritaires présents ailleurs dans le pays ?
La souveraineté ne peut pas être rétablie par parcelles.
Le problème posé par le Hezbollah n’a jamais été uniquement sa présence le long de la frontière. Il réside dans l’existence d’une organisation armée autonome, capable de décider de la guerre et de la paix, de fixer des limites à l’action gouvernementale et d’opposer sa propre légitimité à celle des institutions.
Le monopole des armes ne signifie pas seulement que l’armée contrôle quelques villages. Il signifie qu’aucune organisation ne peut conserver des missiles, des dépôts, des tunnels, des centres de commandement ou des unités combattantes en dehors de l’autorité de l’État.
Il signifie aussi que le gouvernement peut décider.
Avant la conclusion de l’accord-cadre, le pouvoir libanais avait adopté des décisions certes tardives et encore fragiles, mais politiquement importantes. Le gouvernement avait réaffirmé le monopole de l’État sur les armes, réservé aux institutions la décision de guerre et de paix et interdit les activités militaires du Hezbollah. Cette prise de position avait replacé le débat là où il devait être : au niveau national et institutionnel.
Depuis, toute l’attention semble s’être déplacée vers la négociation des retraits israéliens, la délimitation des zones pilotes, les mécanismes de vérification et la succession des réunions techniques.
Ces questions sont nécessaires. Mais elles peuvent aussi réduire une question politique nationale à un dossier territorial et procédural.
On ne demande plus quand l’État exercera le monopole des armes sur l’ensemble du Liban. On demande dans quel village l’armée entrera en premier.
On ne demande plus comment les décisions gouvernementales seront exécutées. On demande si le prochain cycle de négociations sera qualifié de « constructif » ou de « positif ».
On ne demande plus quand le Hezbollah remettra ses armes. On répond qu’il ne faut pas fragiliser le processus.
C’est ainsi que l’objectif risque de disparaître derrière la méthode.
Quand le processus devient l’argument du report
Le paradoxe est désormais visible : l’accord-cadre a été présenté comme le chemin conduisant au désarmement du Hezbollah, mais il pourrait devenir l’argument principal pour différer toute discussion sur ce désarmement.
À chaque demande de calendrier, il sera répondu que les négociations sont délicates.
À chaque interrogation sur les autres régions du Liban, il sera répondu qu’il faut d’abord réussir les zones pilotes.
À chaque rappel des décisions gouvernementales, il sera répondu que toute pression pourrait provoquer une crise intérieure.
À chaque critique, enfin, sera opposé le soupçon d’irresponsabilité, de bellicisme ou de complaisance envers l’Iran.
Le désarmement n’est alors pas officiellement abandonné. Il est placé au terme d’un processus sans échéance clairement définie, dont chaque étape dépend de la précédente et peut être interrompue par un incident, un désaccord technique ou une nouvelle crise régionale.
Pendant ce temps, l’accord-cadre sait parfaitement coexister avec les armes du Hezbollah.Cette coexistence n’est d’ailleurs plus seulement une hypothèse analytique. Des sources citées par le quotidien Asharq Al-Awsat se demandent désormais ouvertement ce qui empêcherait le Hezbollah de « coexister, même provisoirement, avec l’accord-cadre » en accordant au gouvernement une période de grâce destinée à poursuivre son application. Selon ces mêmes informations, la direction de l’armée serait en contact avec le parti afin qu’il facilite son déploiement dans la zone expérimentale et ne lui oppose aucun obstacle.
Il faut mesurer le renversement contenu dans ces formulations. Ce n’est plus l’État qui fixe au Hezbollah un délai pour se conformer à une décision nationale. C’est le Hezbollah qui serait appelé à accorder au gouvernement le temps et l’espace nécessaires pour appliquer partiellement son propre accord.
Une coordination destinée à éviter un affrontement entre l’armée et des combattants libanais peut naturellement se comprendre sur le plan opérationnel. Mais elle confirme aussi que le déploiement de l’armée ne procède pas encore de l’exercice incontesté de son autorité. L’armée doit encore négocier les conditions de son entrée avec l’organisation armée qu’elle est théoriquement appelée à remplacer.
Le Hezbollah pourrait ainsi ne pas reconnaître l’accord, conserver son arsenal, interrompre son dialogue avec le président de la République et néanmoins tolérer un déploiement limité de l’armée dans les villages évacués par Israël. Il ne renoncerait alors ni à ses armes ni à son pouvoir de décision : il accorderait seulement une suspension provisoire de son opposition.
L’accord-cadre ne contraindrait donc pas encore le Hezbollah. Son application dépendrait, au moins localement, de sa bienveillance temporaire. L’État ne lui imposerait pas le calendrier du désarmement ; le Hezbollah déterminerait la période pendant laquelle le gouvernement est autorisé à avancer sans rencontrer son obstruction.
Le parti peut rejeter le texte tout en conservant son arsenal. Israël peut maintenir sa présence en invoquant cet arsenal. Le gouvernement peut poursuivre les négociations en attendant les conditions permettant d’appliquer ses propres décisions.
Chacun dispose ainsi d’une justification pour maintenir provisoirement sa position. Or, au Liban, le provisoire possède une remarquable faculté à devenir permanent.
Le mécanisme peut même se refermer sur lui-même : Israël refuse de se retirer tant que le Hezbollah reste armé ; le Hezbollah justifie ses armes par la présence israélienne ; l’État attend le retrait de l’un et le désarmement de l’autre pour retrouver une autorité qu’il devrait précisément exercer afin de produire ces deux résultats.
La séquence peut donc avancer diplomatiquement tout en demeurant politiquement immobile.
Le droit de demander des résultats
Il serait prématuré d’affirmer que l’accord-cadre a échoué. Il serait tout aussi prématuré d’affirmer qu’il a déjà renforcé l’État libanais.
Son évaluation ne doit dépendre ni des intentions déclarées ni du nombre de réunions organisées, mais de résultats vérifiables.
L’armée peut-elle fouiller les secteurs placés sous son contrôle sans solliciter d’arrangements locaux ? Peut-elle saisir les armes et démanteler les infrastructures ? Peut-elle empêcher le retour des combattants ? Le gouvernement peut-il étendre ce processus au-delà des zones pilotes ? Peut-il simplement parler du désarmement sans être accusé de menacer la paix civile ou de compromettre la négociation ?
Le véritable test ne sera pas seulement l’entrée de l’armée dans quelques villages. Il sera sa capacité à y demeurer comme seule autorité armée, puis à exercer cette même autorité partout ailleurs.
Car l’armée libanaise doit accomplir une double mission : remplacer l’armée israélienne qui occupe une partie du territoire et remplacer toute organisation armée qui concurrence l’État à l’intérieur de ce territoire.
La première mission rétablit l’intégrité territoriale. La seconde rétablit la souveraineté.
Obtenir l’une sans l’autre serait une amélioration, mais non une solution.
Il faut donc soutenir les négociations sans transformer l’accord-cadre en objet de foi. Il faut se réjouir de chaque retrait israélien sans confondre ce retrait avec le désarmement du Hezbollah. Il faut saluer chaque déploiement de l’armée sans considérer qu’un uniforme officiel suffit à établir le monopole effectif de la force.
Et surtout, il faut préserver le droit de poser la question que le processus semble déjà chercher à repousser : quand l’État libanais exercera-t-il pleinement, sur tout son territoire, le monopole des armes et de la décision ?
Car si l’accord-cadre finit par geler non seulement le désarmement, mais jusqu’à la possibilité d’en parler, il n’aura pas ouvert le chemin vers la souveraineté.
Il aura seulement donné à son report un nouveau vocabulaire diplomatique. -
L’accumulation ne fait pas la puissance
Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.
Depuis des années, les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais accumulent les déclarations justes, les diagnostics lucides, les mises en garde nécessaires et les appels répétés à l’État.
Elles disent souvent ce qu’il faut dire.
Elles rappellent que la souveraineté ne se partage pas. Elles affirment que la décision de guerre et de paix doit appartenir aux seules institutions. Elles dénoncent les armes hors État. Elles demandent que l’armée libanaise soit l’unique autorité légitime. Elles soulignent que le Liban ne peut pas vivre durablement sous une double autorité, ni rester suspendu aux choix d’une organisation armée liée à une puissance étrangère.
Tout cela est juste.
Mais la question n’est plus seulement de savoir si ces paroles sont justes. La question est de savoir ce qu’elles produisent.
Car une parole juste peut être répétée pendant des années sans déplacer le réel. Une majorité peut exister sans gouverner. Une dénonciation peut être exacte sans devenir une stratégie. Une cause peut avoir raison sur le fond et échouer politiquement faute d’organisation, de méthode et de capacité d’exécution.
C’est précisément cette difficulté qu’il faut regarder en face.
L’illusion de la somme
Il existe une illusion propre aux camps politiques qui ont raison sur le fond : croire que l’accumulation finit par faire puissance.
Accumuler les communiqués. Accumuler les entretiens. Accumuler les conférences. Accumuler les pétitions. Accumuler les déclarations parlementaires. Accumuler les appels à la communauté internationale. Accumuler les rappels à la Constitution. Accumuler les discours sur l’État.
À force d’accumuler, on peut finir par croire que quelque chose avance nécessairement.
Or la politique ne fonctionne pas ainsi.
La politique ne se mesure pas au nombre de positions prises. Elle se mesure à ce que ces positions déplacent réellement. Elle ne se mesure pas seulement à la clarté d’un diagnostic, mais à la capacité de transformer ce diagnostic en action. Elle ne se mesure pas seulement à la répétition d’un principe, mais à la capacité d’en faire une contrainte politique.
Une parole juste ne devient puissance que si elle passe par plusieurs étapes : une méthode, une organisation, un calendrier, une hiérarchie des priorités, une capacité de coalition, une stratégie d’affrontement politique, puis une décision assumée.
Sans cela, l’accumulation demeure une accumulation.
Elle remplit l’espace public. Elle rassure les convaincus. Elle donne le sentiment d’une présence. Elle entretient une identité politique. Mais elle ne produit pas nécessairement du pouvoir.
Le souverainisme libanais souffre moins d’un déficit de paroles que d’un déficit de transformation. Il sait formuler une vérité politique ; il doit encore montrer comment cette vérité devient une force capable d’agir sur le réel.
La majorité ne suffit pas davantage
Il faut également sortir d’une autre illusion : celle selon laquelle la majorité, à elle seule, réglerait le problème.
Bien sûr, la majorité compte. Dans un régime parlementaire, elle est nécessaire. Elle peut ouvrir une voie. Elle peut donner une légitimité. Elle peut permettre de voter, de bloquer, d’imposer ou d’orienter.
Mais une majorité n’est pas automatiquement une puissance.
Les forces souverainistes ont déjà connu des moments de majorité, ou de quasi-majorité. Elles ont déjà disposé de relais parlementaires. Elles ont déjà participé à des gouvernements. Elles ont déjà occupé des positions institutionnelles. Elles ont déjà bénéficié de circonstances régionales favorables, de soutiens diplomatiques, de sympathies internationales et de fenêtres politiques.
Ces moments n’ont pourtant pas restauré la souveraineté.
Ils n’ont pas mis fin à la double autorité. Ils n’ont pas retiré au Hezbollah sa capacité de décider de la guerre et de la paix. Ils n’ont pas reconstruit le monopole effectif de l’État. Ils n’ont pas empêché les reculs, les compromis, les arrangements, les ambiguïtés et parfois les renoncements.
C’est une réalité qu’il faut peser sereinement.
La majorité ne vaut que si elle sait devenir pouvoir. Elle ne vaut que si elle sait gouverner, contraindre, décider, assumer un conflit politique, payer un prix, imposer un calendrier et tenir une ligne. Sinon, elle devient une majorité de commentaire.
Elle parle beaucoup. Elle dénonce souvent. Elle vote parfois. Mais elle ne modifie pas le centre réel de la décision.
Or le problème libanais est précisément là : le centre réel de la décision n’est pas toujours là où se trouvent les institutions officielles. Il existe un pouvoir formel et un pouvoir effectif. Il existe une souveraineté proclamée et une souveraineté confisquée. Il existe une majorité politique et une capacité de blocage armée, administrative, sécuritaire et psychologique.
Tant que cette distinction n’est pas affrontée, la majorité reste insuffisante.
Elle peut donner une légitimité. Elle ne donne pas automatiquement la puissance.
Le piège de l’auto-conviction
Dans cette situation, un autre danger apparaît : celui de l’auto-conviction.
À force de répéter que le Hezbollah serait affaibli, on peut finir par prendre le souhait pour un fait. À force de dire que le contexte régional a changé, que l’Iran recule, que les équilibres se déplacent, que l’opinion évolue, que l’État revient, on peut finir par confondre un possible avec une réalité.
Or il faut regarder les faits froidement.
Le Hezbollah peut être soumis à des pressions. Il peut subir des contraintes. Il peut être exposé à des pertes. Il peut traverser une phase plus difficile qu’auparavant. Mais cela ne signifie pas qu’il soit politiquement neutralisé. Cela ne signifie pas qu’il ait renoncé à ses armes. Cela ne signifie pas qu’il ait accepté le monopole de l’État. Cela ne signifie pas qu’il ait cessé de peser sur les institutions, sur les administrations, sur les équilibres internes et sur la décision nationale.
Rien n’indique, pour l’instant, que l’anomalie soit levée.
Au contraire, les faits réels montrent une continuité du verrouillage. Le discours peut changer. Les circonstances peuvent évoluer. Les pressions peuvent s’accroître. Mais le cœur du problème demeure : une organisation armée conserve une capacité de veto sur la souveraineté libanaise.
Dans ces conditions, gagner du temps ne gêne pas nécessairement le Hezbollah. Il sait attendre. Il sait absorber les séquences. Il sait négocier sans renoncer. Il sait transformer les délais en espace politique. Il sait laisser les autres parler pendant qu’il conserve les leviers essentiels.
C’est pourquoi les souverainistes doivent se méfier des récits trop rassurants.
Dire que l’adversaire est affaibli ne suffit pas. Il faut démontrer qu’il est empêché. Dire que le rapport de force a changé ne suffit pas. Il faut montrer où, comment et au profit de qui il a changé. Dire que l’État revient ne suffit pas. Il faut prouver que l’État décide réellement.
La souveraineté ne se gagne pas par auto-suggestion.
Elle se gagne par déplacement effectif du pouvoir.
La parole comme substitut de l’action
Le risque, dans cette séquence, est que la parole souverainiste devienne un substitut à l’action souveraine.
Plus les déclarations sont fortes, plus elles peuvent donner l’impression que le combat avance. Plus les formules sont justes, plus elles peuvent masquer l’absence de mécanisme. Plus les principes sont répétés, plus ils peuvent devenir une manière de tenir symboliquement une position sans engager réellement le conflit politique nécessaire.
C’est tout le paradoxe.
Le discours souverainiste est indispensable. Sans lui, les mots seraient perdus. Sans lui, l’État serait dilué dans les compromis. Sans lui, la souveraineté deviendrait une notion vague, négociable, secondaire. Il faut donc parler. Il faut nommer. Il faut rappeler les principes.
Mais il ne faut pas s’arrêter là.
Lorsqu’une force politique est hors du pouvoir, sa parole peut d’abord témoigner, alerter, mobiliser. Lorsqu’elle est dans le pouvoir ou autour du pouvoir, sa parole doit aussi produire des actes. Elle doit déboucher sur des projets de loi, des décisions gouvernementales, des conditions de participation, des ruptures assumées, des votes cohérents, des stratégies institutionnelles, des alliances lisibles, des priorités hiérarchisées.
Sinon, la parole devient confortable.
Elle permet de rester du bon côté du principe sans affronter pleinement les conséquences de ce principe. Elle permet de dire l’État sans le faire advenir. Elle permet de dénoncer l’anomalie sans construire les moyens de la lever.
Avoir raison devient alors une position, non une puissance.
Et c’est précisément ce que la période actuelle ne permet plus.
De la présence à la puissance
Le souverainisme libanais doit donc passer d’une logique de présence à une logique de puissance.
Être présent dans le débat ne suffit pas. Être présent au Parlement ne suffit pas. Être présent au gouvernement ne suffit pas. Être présent dans les médias ne suffit pas. Être présent auprès des chancelleries ne suffit pas.
La présence n’est pas la puissance.
La puissance commence lorsque cette présence devient capacité d’orientation. Lorsqu’elle impose un agenda. Lorsqu’elle oblige les autres à répondre. Lorsqu’elle transforme une exigence morale en contrainte politique. Lorsqu’elle fixe des lignes rouges crédibles. Lorsqu’elle sait dire non, mais aussi quoi faire après le non. Lorsqu’elle ne se contente pas d’attendre les circonstances extérieures, mais construit une stratégie intérieure.
C’est là que se joue la différence entre un camp qui a raison et un camp qui peut gouverner.
Gouverner ne signifie pas seulement occuper des fonctions. Gouverner signifie produire une direction. Gouverner signifie assumer des choix. Gouverner signifie accepter que la souveraineté ne soit pas seulement un mot fédérateur, mais une ligne de conflit. Gouverner signifie parfois refuser des arrangements qui donnent l’illusion de la stabilité tout en prolongeant la confiscation.
Les souverainistes ne peuvent plus seulement demander à l’État d’agir comme s’ils n’en étaient pas partie prenante.
S’ils sont dans les institutions, ils doivent y introduire une méthode. S’ils participent au pouvoir, ils doivent y introduire une exigence. S’ils revendiquent la souveraineté, ils doivent montrer comment elle se reconquiert concrètement.
Le passage décisif est là : ne plus accumuler des positions, mais construire une capacité.
Une cause juste ne vaut politiquement que lorsqu’elle cesse d’être seulement défendue pour devenir organisée, orientée et capable de contraindre le cours des choses.
Conclusion
Le camp souverainiste n’a pas manqué de diagnostics. Il n’a pas manqué de déclarations. Il n’a pas manqué de principes. Il n’a pas manqué d’occasions de dire qu’il avait raison.
Mais avoir raison ne suffit plus.
Répéter qu’on a raison ne suffit plus davantage.
L’accumulation n’est pas la puissance.
Elle peut occuper l’espace public, rassurer les convaincus, entretenir une identité politique et donner le sentiment d’un mouvement. Mais elle ne suffit pas à refaire de l’État le centre réel de la décision nationale.
Ce qui manque encore, c’est la conversion politique : passer du diagnostic à la méthode, de la présence au rapport de force, de la parole juste à l’autorité effective.
C’est cette conversion qui dira si le souverainisme libanais peut devenir autre chose qu’une vérité répétée : une force capable de restaurer l’État. -

La souveraineté ne se proclame pas
Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.
Le message publié par le ministre libanais des Affaires étrangères, Youssef Raggi, à la suite de son intervention au Sénat français mérite d’être pris au sérieux. Non parce qu’il serait faux dans ses principes, mais parce qu’il révèle une tension centrale de la séquence libanaise actuelle : l’écart entre la souveraineté proclamée et la souveraineté exercée.
Dans ce message, Youssef Raggi affirme que le Liban aurait « fait son choix », qu’il n’y aurait plus de retour à une double autorité, qu’il n’y aurait plus de place pour des armes en dehors de la légitimité de l’État ni pour des décisions prises en dehors de ses institutions. Il ajoute que la décision de mettre fin à la présence militaire du Hezbollah serait une décision souveraine libanaise, précédant l’accord-cadre et ouvrant la voie à une situation où les décisions relatives à la guerre, à la paix et à la politique étrangère relèveraient désormais exclusivement de l’État libanais.
C’est précisément ce « désormais » qui doit être interrogé.
Affirmer que la souveraineté est indivisible est juste. Dire que la décision nationale ne se délègue pas est nécessaire. Rappeler que le monopole de la force légitime appartient à l’État est indispensable. Soutenir que la présence militaire du Hezbollah doit prendre fin relève d’une exigence nationale élémentaire.
Mais plus les principes sont justes, plus ils obligent ceux qui les prononcent.
Car il y a une différence majeure entre dire ce que l’État libanais doit redevenir et laisser croire qu’il l’est déjà. Il y a une différence entre formuler un choix politique et présenter ce choix comme une réalité accomplie. Il y a une différence entre parler au nom de la souveraineté et exercer réellement les attributs de cette souveraineté.
Le Liban n’a pas seulement besoin de mots justes. Il a besoin d’une souveraineté vérifiable.
Les bons mots ne font pas encore l’État
Le discours souverainiste a une force. Il remet les mots à leur place. Il rappelle que l’État ne peut pas être un décor, que la Constitution ne peut pas être un simple texte d’apparat, que l’armée ne peut pas être une force parmi d’autres, que la décision de guerre et de paix ne peut pas être partagée entre les institutions officielles et une organisation armée autonome.
De ce point de vue, les mots employés par Youssef Raggi sont importants.
Ils rompent avec une partie du langage libanais habituel, fait d’euphémismes, de prudences, de compromis verbaux et de formules destinées à ne jamais nommer directement le problème. Ils disent que la souveraineté ne se divise pas. Ils disent que la décision ne se délègue pas. Ils disent que le monopole de la force appartient à l’État. Ils disent que la présence militaire du Hezbollah doit prendre fin.
Mais les bons mots ne font pas encore l’État.
Une souveraineté vérifiable, ce n’est pas seulement un discours prononcé dans une enceinte prestigieuse. Ce n’est pas seulement une formule forte devant des partenaires étrangers. Ce n’est pas seulement une déclaration affirmant que l’État doit retrouver son autorité.
Une souveraineté vérifiable, c’est une décision de guerre et de paix qu’aucune organisation armée ne peut prendre à la place de l’État.
C’est une armée nationale qui exerce seule l’autorité légitime sur tout le territoire.
C’est une administration qui n’est pas pénétrée, contournée ou neutralisée par des réseaux partisans armés.
C’est un gouvernement qui ne se contente pas de dire que la décision est nationale, mais qui montre comment il entend récupérer les leviers encore confisqués.
C’est un pouvoir qui ne parle pas seulement de monopole de la force, mais qui expose le calendrier, les moyens, les obstacles et les responsabilités permettant de reconstruire ce monopole.
C’est là que commence la difficulté. Le discours peut exprimer une volonté. Il peut rassurer des partenaires. Il peut donner une image d’État. Il peut inscrire le Liban dans une grammaire souveraine. Mais il ne doit pas transformer le souhaitable en accompli.
Dire que la décision nationale ne se délègue pas est une phrase nécessaire. Encore faut-il que l’État redevienne effectivement le lieu où cette décision se prend.
L’objectif ne doit pas être confondu avec le constat
Le problème n’est pas de dire que le Liban veut redevenir un État pleinement souverain. Le problème commence lorsque l’on parle comme si cette souveraineté était déjà restaurée, ou comme si son retour était seulement une question de volonté déclarée.
Si la décision de guerre et de paix appartient déjà pleinement à l’État, pourquoi faut-il encore mettre fin à la présence militaire du Hezbollah ?
Si le monopole de la force légitime appartient déjà réellement aux institutions, pourquoi l’armée doit-elle encore étendre son autorité sur tout le territoire ?
Si la souveraineté est déjà effective, pourquoi la question du Sud, du retrait israélien, de la FINUL, des garanties américaines, des médiations diplomatiques et des équilibres régionaux demeure-t-elle aussi centrale ?
Ces questions ne visent pas à nier l’importance du discours tenu au Sénat. Elles visent à empêcher qu’il se transforme en discours performatif : dire l’État pour donner l’impression que l’État est déjà revenu.
Or l’État ne revient pas par la phrase. Il revient par l’autorité.
Il revient lorsque les institutions décident réellement.
Il revient lorsque l’armée exerce réellement.
Il revient lorsque les armes hors État cessent réellement d’imposer leur veto.
Il revient lorsque les décisions stratégiques ne dépendent plus d’un rapport de force extraconstitutionnel.
Il revient lorsque la souveraineté cesse d’être une déclaration devant les partenaires étrangers pour devenir une pratique intérieure.
La souveraineté ne se mesure donc pas à l’intensité d’une formule. Elle se mesure à la capacité de l’État à imposer cette formule au réel.
Le risque d’un vocabulaire destiné à rassurer
Un discours diplomatique a toujours plusieurs destinataires. Il parle au pays. Il parle aux partenaires. Il parle aux puissances qui observent. Il parle aussi aux bailleurs, aux institutions internationales, aux alliés potentiels et aux adversaires.
Dans ce cadre, il est compréhensible qu’un ministre libanais veuille présenter un État décidé, cohérent, engagé dans la restauration de son autorité. Il est compréhensible qu’il affirme que le désarmement du Hezbollah relève d’une volonté libanaise, et non d’une injonction extérieure. Il est compréhensible qu’il refuse de donner l’image d’un Liban qui n’agirait que sous pression étrangère.
Il vaut mieux cela que l’inverse.
Mais il y a un danger : que le discours souverainiste devienne un langage diplomatique destiné à rassurer Paris, Washington ou les partenaires internationaux, sans produire encore le rapport de force intérieur qui rendrait cette souveraineté effective.
Le Liban a trop souvent vécu de formules destinées à masquer l’écart entre l’État officiel et le pouvoir réel. Il a trop souvent appelé consensus ce qui était blocage, équilibre ce qui était paralysie, coexistence ce qui était renoncement, stabilité ce qui était soumission à un rapport de force.
Il ne faudrait pas que la souveraineté devienne à son tour une formule de communication.
Si le gouvernement affirme que la décision nationale ne se délègue pas, alors il doit dire comment il empêchera qu’elle soit encore déléguée de fait.
S’il affirme que le monopole de la force appartient à l’État, alors il doit dire comment ce monopole sera reconstruit.
S’il affirme que la présence militaire du Hezbollah doit prendre fin, alors il doit dire selon quelle stratégie, avec quel calendrier, sous quelle autorité, avec quelles garanties nationales et avec quelle responsabilité gouvernementale.
Sans cela, le discours reste juste, mais suspendu.
La souveraineté a besoin de preuves
La souveraineté a besoin de preuves.
Elle a besoin de décisions gouvernementales qui ne reculent pas devant les rapports de force. Elle a besoin d’une armée renforcée, mandatée, protégée politiquement et placée au centre de la restauration de l’autorité publique. Elle a besoin d’une administration libérée des influences parallèles. Elle a besoin d’une justice capable de traiter les violations de la souveraineté comme autre chose que des sujets sensibles. Elle a besoin d’une diplomatie qui parle au nom de l’État, non au nom d’un équilibre de prudence entre l’État et ceux qui le contournent.
Elle a aussi besoin de clarté.
Qui empêche l’État d’exercer pleinement son autorité ?
Qui bloque la récupération de la décision nationale ?
Qui refuse que l’armée soit le seul instrument légitime de la force ?
Qui maintient une logique de guerre et de paix étrangère aux institutions ?
Le discours souverainiste de pouvoir ne peut pas rester dans l’abstraction. Il doit nommer les obstacles. Il doit dire où se situe le blocage. Il doit exposer les contradictions. Il doit accepter que la souveraineté ait un prix politique.
Sinon, il rejoint le manquement déjà observé dans cette série : avoir raison sur le fond, mais ne pas transformer cette raison en méthode d’État.
C’est ici que les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir sont attendues. Non dans la simple capacité à prononcer les mots de l’État, mais dans la capacité à produire les conditions de son retour effectif. Non dans la dénonciation générale de l’anomalie, mais dans la construction d’un chemin politique, institutionnel et militaire permettant de la lever.
La souveraineté ne peut pas rester un horizon diplomatique. Elle doit devenir un programme d’autorité.
Dire la souveraineté ne suffit plus
Il faut saluer les principes lorsqu’ils sont justes. Et ceux affirmés par Youssef Raggi le sont largement. Oui, la souveraineté est indivisible. Oui, la décision nationale ne doit pas se déléguer. Oui, le monopole de la force légitime doit appartenir à l’État. Oui, la présence militaire du Hezbollah est incompatible avec une République pleinement souveraine.
Mais justement : ces principes obligent.
Ils obligent à ne pas confondre l’objectif avec le résultat.
Ils obligent à ne pas transformer une volonté nationale en réalité déclarée.
Ils obligent à ne pas rassurer l’étranger plus vite qu’on ne reconstruit l’État.
Ils obligent à mesurer la souveraineté non à la qualité des mots, mais à la force des actes.
Le Liban n’a pas seulement besoin que ses ministres parlent comme des souverainistes devant les partenaires étrangers. Il a besoin que ses gouvernants exercent la souveraineté à l’intérieur du pays.
Car la souveraineté ne se proclame pas accomplie.
Elle se vérifie.
Elle se reconquiert.
Et elle commence lorsque les mots de l’État cessent d’être un horizon diplomatique pour devenir une autorité réelle.
Crédit photo : compte X de Youssef Raggi. -

La souveraineté ne se sous-traite pas
Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.
Il y a des phrases qui, par leur brutalité apparente, révèlent moins la pensée de celui qui les prononce que les faiblesses de ceux qui y répondent.
La déclaration de Donald Trump suggérant que la Syrie pourrait “s’occuper” du Hezbollah appartient à cette catégorie. Elle peut être lue comme une provocation, comme une improvisation, comme une pression diplomatique, ou comme une manière très américaine de déplacer un problème vers un acteur régional supposé pouvoir le traiter à moindre coût. Mais, pour le Liban, la question essentielle n’est pas seulement ce que cette phrase dit de Washington. Elle est ce qu’elle révèle de Beyrouth.
Car la réponse souverainiste ne peut pas se limiter à constater qu’Ahmad el-Chareh ne souhaite pas intervenir au Liban. Si le refus syrien devient l’argument principal, alors le centre de gravité du débat se déplace dangereusement. On ne dit plus : le Liban refuse qu’une puissance étrangère vienne régler militairement une question libanaise. On dit seulement : la Syrie ne veut pas le faire.
Ce n’est pas la même chose.
La souveraineté ne consiste pas à attendre que l’étranger renonce à intervenir. Elle consiste à dire que cette intervention est irrecevable, même lorsqu’elle vise un adversaire intérieur. Elle consiste à affirmer que le désarmement du Hezbollah doit être décidé par les institutions libanaises et exécuté par l’armée libanaise. Il ne peut être sous-traité ni à la Syrie, ni à Israël, ni à aucune autre puissance étrangère.
Défendre la souveraineté dans l’opposition, l’exercer au pouvoir
Pendant des années, le camp souverainiste a défendu, souvent avec courage, l’idée que la décision nationale devait revenir à l’État libanais. Il a dénoncé la confiscation de la guerre et de la paix par le Hezbollah. Il a rappelé que les armes hors État détruisaient la République, que l’alignement sur l’Iran plaçait le Liban au service d’un agenda régional, que la paix civile ne pouvait pas reposer sur une force armée autonome.
Tout cela demeure vrai.
Mais le passage au pouvoir change la nature de la parole. Une force placée hors du pouvoir peut dénoncer, alerter, réclamer, mobiliser. Une force impliquée dans le pouvoir doit faire davantage : elle doit transformer le principe en position d’État.
Or c’est précisément là que le souverainisme de pouvoir est mis à l’épreuve. Il ne suffit plus de dire que le Hezbollah doit être désarmé. Il faut dire par qui, selon quelle légitimité, sous quelle autorité et dans quel cadre national.
La réponse ne peut être ambiguë : par l’État libanais, selon la Constitution libanaise, sous l’autorité des institutions libanaises, avec l’armée libanaise comme instrument légitime de la souveraineté.
Toute autre logique ouvre une brèche.
Si la Syrie venait “s’occuper” du Hezbollah, ce ne serait pas le retour de la souveraineté libanaise. Ce serait le remplacement d’une confiscation par une autre. Si Israël se chargeait seul de résoudre militairement le problème, le Liban ne redeviendrait pas souverain ; il deviendrait le théâtre d’une solution imposée de l’extérieur. Si une coalition étrangère décidait à la place de Beyrouth, le monopole de la décision nationale resterait absent.
La souveraineté ne se restaure pas par délégation.
Le piège de l’ennemi de mon adversaire
Il existe une tentation ancienne dans les pays faibles : accepter l’intervention extérieure lorsque celle-ci vise l’adversaire intérieur. On sait que le geste est dangereux. On sait qu’il abîme la souveraineté. Mais on se rassure en disant que l’adversaire est plus dangereux encore, que l’urgence impose des détours, que l’histoire jugera, que l’État est trop faible pour agir seul.
C’est une logique redoutable, parce qu’elle commence toujours par une nécessité et finit souvent par une tutelle.
Le Liban connaît ce mécanisme. Il l’a connu dans son histoire récente. Le parallèle avec 1976 doit évidemment être manié avec prudence : le contexte régional, les acteurs, les rapports de force, la nature du conflit et l’état de la société libanaise n’étaient pas ceux d’aujourd’hui. Mais le mécanisme mérite d’être rappelé.
À l’époque, une partie du Front libanais avait fini par tolérer, voire regarder favorablement, une intervention syrienne parce qu’elle semblait alors contenir un adversaire intérieur et rétablir un certain équilibre. Le calcul pouvait paraître compréhensible dans l’urgence. Mais l’histoire a montré le prix de cette logique : une intervention acceptée parce qu’elle vise l’adversaire finit rarement par s’arrêter là où ses bénéficiaires provisoires l’avaient imaginé.
La tutelle ne demande pas toujours la permission pour durer.
C’est pourquoi le souverainisme ne peut pas être sélectif. Il ne peut pas refuser l’ingérence iranienne lorsqu’elle soutient le Hezbollah, mais devenir hésitant devant une intervention syrienne si celle-ci prétend combattre le Hezbollah. Il ne peut pas dénoncer la guerre décidée hors de l’État, mais accueillir favorablement une guerre menée au Liban par un autre État. Il ne peut pas réclamer le monopole libanais de la décision et accepter que l’acte décisif soit accompli par une armée étrangère.
Le principe doit rester entier, surtout lorsque l’adversaire visé est réel.
Le désarmement comme acte national
Le désarmement du Hezbollah est une nécessité nationale. Il ne s’agit pas d’un caprice partisan, ni d’une revanche communautaire, ni d’une exigence imposée de l’extérieur. Il s’agit de la condition élémentaire de l’existence d’un État.
Aucun pays ne peut durablement survivre lorsque la décision de guerre et de paix échappe à ses institutions. Aucun gouvernement ne peut prétendre exercer la souveraineté si une force armée autonome peut engager le territoire national dans un conflit sans mandat. Aucune armée nationale ne peut être pleinement légitime si une autre structure militaire conserve une capacité stratégique indépendante.
Mais précisément parce que ce désarmement est une nécessité nationale, il doit être porté comme un acte national.
Il doit être décidé par les institutions libanaises. Il doit être inscrit dans une stratégie libanaise. Il doit être assumé par un pouvoir libanais. Il doit être exécuté par l’armée libanaise. Et il doit être accompagné d’un récit national qui distingue clairement le Hezbollah comme organisation armée de la communauté chiite comme composante pleine et entière du pays.
Car si le désarmement apparaît comme une opération syrienne, israélienne, américaine ou étrangère, il sera aussitôt transformé par le Hezbollah en preuve de son propre récit : celui d’une communauté menacée, d’un pays livré aux puissances extérieures, d’une résistance nécessaire contre un complot régional.
La sous-traitance étrangère ne désarme pas seulement une milice. Elle peut aussi réarmer son discours.
C’est pourquoi le camp souverainiste impliqué dans le pouvoir doit être extrêmement clair : le problème du Hezbollah est libanais parce qu’il touche à la souveraineté libanaise. Sa résolution doit être libanaise parce qu’elle doit restaurer cette souveraineté, non la contourner.
La faiblesse des réponses prudentes
Répondre que la Syrie ne veut pas intervenir est insuffisant. Ce peut être une information utile. Ce n’est pas une position souveraine.
Une position souveraine dirait : même si la Syrie le voulait, le Liban le refuserait. Même si une puissance extérieure proposait de traiter le problème à notre place, nous refuserions d’en faire une solution politique. Même si cette intervention visait le Hezbollah, elle ne pourrait pas devenir le chemin normal du retour à l’État.
La nuance est capitale.
Car si le refus dépend seulement de la volonté syrienne, alors le Liban apparaît comme un objet en attente de décisions extérieures. Si Damas refuse, il respire. Si Damas accepte, il subit. Si Washington propose, il commente. Si Israël agit, il réagit. Dans tous les cas, la décision n’est pas à Beyrouth.
Or toute la logique souverainiste devrait consister à remettre Beyrouth au centre de la décision.
Les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir ne peuvent donc pas répondre comme des analystes. Elles doivent parler comme des acteurs de l’État. Elles doivent dire ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Elles doivent rappeler que l’armée libanaise n’est pas un détail dans le débat, mais l’instrument légitime de la souveraineté. Elles doivent exiger que toute solution passe par les institutions, non par des arrangements entre parrains.
Sinon, elles retombent dans le travers déjà observé : avoir raison sur le fond, mais ne pas transformer cette raison en doctrine d’État.
La souveraineté ne choisit pas ses exceptions
Le Liban ne peut pas sortir d’une souveraineté confisquée par une souveraineté sous-traitée. Il ne peut pas remplacer la décision du Hezbollah par la décision de Damas, de Tel-Aviv, de Washington ou d’un quelconque parrain régional. Il ne peut pas redevenir libre en confiant à d’autres le soin d’accomplir l’acte fondateur de sa liberté.
La souveraineté ne choisit pas ses exceptions selon l’identité de celui qu’elle combat.
Elle vaut contre l’Iran lorsqu’il arme et oriente le Hezbollah. Elle vaut contre Israël lorsqu’il impose ses opérations et ses zones de fait. Elle vaut contre la Syrie si elle prétend revenir dans le jeu libanais par la sécurité. Elle vaut contre les États-Unis si Washington imagine pouvoir redistribuer les rôles sans passer par la volonté libanaise. Elle vaut aussi contre les illusions internes, lorsque certains Libanais espèrent qu’une puissance étrangère fera à leur place ce qu’ils n’osent pas encore assumer politiquement.
C’est cela, l’épreuve du pouvoir.
Dans l’opposition, il est possible de défendre la souveraineté comme un principe. Au pouvoir, il faut la défendre comme une décision. Et une décision souveraine ne peut pas dire : nous voulons l’État, mais nous acceptons qu’un autre État fasse le travail décisif sur notre territoire.
La souveraineté ne se pétitionne pas. Elle ne se réfugie pas dans une réforme sans chemin. Elle ne se conserve pas dans le confort de l’opposition morale. Elle ne se réduit pas non plus à un récit national abstrait.
Elle s’exerce.
Et elle commence ici par une phrase simple : le Hezbollah doit être désarmé par l’État libanais, sous autorité libanaise, par les moyens légitimes de l’État libanais.
Ni par la Syrie.
Ni par Israël.
Ni par procuration étrangère.
Le Liban n’a pas besoin qu’un autre pays vienne exercer sa souveraineté à sa place.
Il a besoin de redevenir capable de l’exercer lui-même.Crédit photo : Armée libanaise / page officielle Facebook.
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Quatre jours de deuil… mais pour quel ami du Liban ?
Le gouvernement libanais a décrété le deuil officiel du dimanche 12 au mercredi 15 juillet inclus, à la suite du décès de l’émir père du Qatar, cheikh Hamad ben Khalifa Al Thani. Les drapeaux ont été mis en berne dans les administrations, les institutions publiques et les municipalités, tandis que les programmes des radios et des télévisions devaient être adaptés. La note officielle l’a présenté comme un « grand ami du Liban ».
Présenter ses condoléances au Qatar, à son peuple et à la famille du défunt relève naturellement du devoir diplomatique et de la courtoisie humaine. Il ne s’agit pas davantage de juger un homme après sa mort ni de nier ce qu’il a accompli pour son propre pays. Cheikh Hamad fut incontestablement un dirigeant important pour le Qatar. Sous son règne, l’émirat est devenu une puissance diplomatique, économique et médiatique dont l’influence dépasse largement son poids géographique et démographique.
Mais le deuil officiel n’est pas une simple expression de compassion personnelle. Il constitue une décision politique prise au nom de l’État libanais. Mettre le drapeau national en berne n’équivaut pas à adresser un message privé de condoléances : c’est accorder un hommage national.
Dès lors, une question légitime se pose : pourquoi maintenir cet hommage du dimanche au mercredi inclus ? Et pourquoi consacrer officiellement l’image d’un « grand ami du Liban », sans examiner ce que sa politique a réellement produit pour la souveraineté libanaise ?
La question n’est pas de savoir si cheikh Hamad fut un grand dirigeant pour le Qatar. Elle est de savoir s’il fut réellement un grand ami de l’État libanais.
Une réussite qatarie ne signifie pas nécessairement un bénéfice libanais
Le Qatar a construit une part essentielle de son influence sur la médiation, la puissance financière, les investissements, les médias et sa capacité à dialoguer simultanément avec des États, des organisations politiques et des groupes armés.
Cette politique a remarquablement servi les intérêts du Qatar. Elle lui a permis de devenir un intermédiaire recherché dans les crises régionales et internationales, y compris lorsque les autres puissances ne souhaitaient pas traiter directement avec certains acteurs non étatiques.
Mais l’efficacité d’un médiateur au service de son propre pays ne garantit pas que les compromis qu’il patronne servent la souveraineté des États concernés.
Un médiateur cherche souvent à faire cesser une crise. Pour y parvenir, il peut être tenté de consacrer le rapport de force existant, même lorsque ce rapport de force repose sur des armes illégales et sur l’affaiblissement des institutions.
C’est précisément ce qui s’est produit au Liban avec l’accord de Doha de mai 2008.
L’accord de Doha a récompensé les effets de la force armée
L’accord de Doha est intervenu après les événements du 7 mai 2008, lorsque le Hezbollah et ses alliés ont utilisé leurs armes à l’intérieur du pays en réaction à des décisions prises par le gouvernement libanais.
Au lieu que cette crise se conclue par un rétablissement de l’autorité de l’État, l’opposition dirigée par le Hezbollah a obtenu onze ministres sur trente au sein du gouvernement, soit la capacité politique de bloquer les grandes décisions.
La question des armes, elle, fut repoussée à un dialogue ultérieur sans mécanisme contraignant.
Le texte de Doha affirmait certes que les armes et la violence ne devaient pas être utilisées pour obtenir des gains politiques. Mais toute la contradiction se trouve là : cet engagement fut pris dans un accord négocié après que l’emploi des armes eut précisément permis d’arracher des gains politiques.
L’accord n’a pas déclaré officiellement que la souveraineté libanaise était remise au Hezbollah. Il a néanmoins transformé une partie des résultats imposés par les armes en avantages institutionnels.
Il a arrêté l’affrontement dans la rue, sans supprimer sa cause.
Il a condamné l’usage des armes dans son texte, sans retirer à leur détenteur la capacité de les utiliser.
Il a invoqué l’autorité de l’État, tout en accordant au parti armé un pouvoir supplémentaire pour paralyser ses institutions.
L’accord de Doha ne fut donc pas une victoire de l’État. Il fut un compromis entre l’État et celui qui s’était retourné contre lui avec ses armes, au détriment de ceux qui n’avaient ni milice ni arsenal pour imposer leurs revendications.
Les Qataris peuvent légitimement considérer cet accord comme une réussite diplomatique ayant évité, à court terme, une nouvelle guerre civile. Les Libanais ont tout autant le droit d’en voir l’autre face : la paix immédiate fut achetée au prix d’un recul durable de la souveraineté.
Le paradoxe de Rome
La décision de deuil est intervenue au moment où une délégation libanaise se préparait à participer à des discussions à Rome concernant la sécurité du pays, l’application des accords et, en définitive, sa souveraineté.
L’État ne cesse évidemment pas de fonctionner pendant un deuil officiel. Les administrations restent ouvertes, l’économie poursuit son activité et les médias continuent de couvrir l’actualité et les négociations. Seuls les programmes de divertissement sont généralement modifiés.
Mais c’est précisément ce qui rend la situation politiquement frappante.
Alors que le Liban négocie à Rome au nom de son autorité et de sa souveraineté, son drapeau demeure en berne en hommage à celui qui parraina un accord ayant consacré les effets politiques des armes au sein de ses institutions.
L’État continue de travailler normalement. Seul le symbole de sa souveraineté est appelé à s’incliner.
Reconstruire les pierres ou reconstruire l’État ?
Le rôle du Qatar dans la reconstruction de plusieurs villes et villages après la guerre de 2006 est également souvent invoqué pour justifier la gratitude libanaise.
Il serait injuste de nier la valeur humaine de l’aide apportée aux familles dont les maisons avaient été détruites. Les habitants ne doivent évidemment pas être abandonnés sous les décombres pour des décisions militaires qu’ils n’ont pas tous prises.
Mais la reconstruction matérielle ne peut remplacer la construction de l’État.
Lorsqu’une milice prend seule la décision de la guerre, que cette guerre détruit des villes et des villages, puis que des États étrangers financent leur reconstruction tandis que la milice conserve ses armes et son pouvoir de décider d’un nouveau conflit, les Libanais et les donateurs assument les coûts pendant que le détenteur des armes conserve les bénéfices politiques et symboliques.
Les bâtiments sont reconstruits, mais le mécanisme qui a conduit à leur destruction demeure intact.
Le Hezbollah peut alors affirmer à son environnement : nous avons combattu pour vous, nous avons résisté, puis vos maisons ont été reconstruites. La reconstruction devient ainsi, parfois malgré l’intention des donateurs, une forme d’assurance couvrant la prochaine aventure militaire.
Il ne s’agit pas de punir les populations ni de leur refuser une aide indispensable. Il s’agit de comprendre que la véritable solidarité ne consiste pas seulement à reconstruire des murs. Elle doit également empêcher que ces murs soient à nouveau détruits.
L’aide à la reconstruction doit donc aller de pair avec le rétablissement de l’autorité de l’État, le monopole légal des armes et la restitution au gouvernement du pouvoir exclusif de décider de la guerre et de la paix.
Reconstruire avant de restaurer la souveraineté ne prévient pas la guerre suivante. Cela efface une partie du coût de la guerre précédente pour celui qui en a pris la décision.
Les condoléances ne sont pas un hommage politique obligatoire
Personne ne conteste le droit du Qatar de célébrer la mémoire d’un dirigeant qui a considérablement renforcé son pays. Personne ne conteste non plus le devoir du Liban de présenter ses condoléances à un État ami.
Et nul ne prétend juger l’homme devant Dieu. Ce jugement n’appartient qu’à Dieu.
Mais le Libanais n’est pas tenu d’évaluer un dirigeant étranger uniquement à travers ce qu’il a accompli pour son propre pays. Il a le droit de l’évaluer à travers les conséquences de ses choix pour le Liban.
De ce point de vue, qualifier sans réserve le parrain de l’accord de Doha de « grand ami du Liban » est pour le moins discutable.
Il fut l’ami d’un compromis ayant momentanément interrompu les affrontements. Mais il fut également le parrain d’un accord ayant transformé la supériorité armée du Hezbollah en avantage politique, sans lui retirer ses armes ni rendre pleinement à l’État sa décision.
Un deuil maintenu du dimanche au mercredi inclus pour un ancien émir étranger ne constitue pas une simple formalité protocolaire. Il représente un choix politique et un message diplomatique appuyé.
Les condoléances sont un devoir. Le respect dû aux morts est un devoir. Mais maintenir le drapeau libanais en berne jusqu’au mercredi et présenter comme un « grand ami du Liban » celui qui parraina une telle concession n’est pas une obligation morale.
C’est une décision politique. Et toute décision politique prise au nom des Libanais peut être discutée, contestée et refusée.
Car le véritable ami du Liban est celui qui l’aide à construire son État, et non seulement à reconstruire ses pierres tandis que la décision de guerre demeure hors de ses institutions. -
Quel Liban veulent-ils reconstruire ?
Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.
Les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir ont souvent raison lorsqu’elles dénoncent les armes hors État, l’alignement sur l’Iran, la confiscation de la décision nationale et l’effacement progressif de l’autorité publique. Elles ont raison de rappeler qu’aucun pays ne peut vivre durablement si la guerre, la paix, la sécurité et la diplomatie échappent à ses institutions légitimes. Elles ont raison de dire qu’un État ne peut pas coexister avec une force armée autonome qui décide au-dessus de lui.
Mais un projet politique ne peut pas vivre seulement de refus.
Il ne suffit pas de dire non à l’anomalie Hezbollah. Il faut dire oui à un Liban possible. Il ne suffit pas de dénoncer la confiscation de l’État. Il faut expliquer ce que l’on veut reconstruire une fois cette confiscation levée. Il ne suffit pas de répéter que la souveraineté est nécessaire. Il faut montrer quel avenir cette souveraineté rend possible pour les Libanais.
C’est peut-être l’un des manquements les plus profonds du souverainisme de pouvoir : il sait souvent désigner ce qui empêche le Liban d’exister pleinement, mais il dit moins clairement quel Liban il veut faire advenir.
Or une cause politique ne rassemble pas seulement par l’adversaire qu’elle désigne. Elle rassemble par l’avenir qu’elle rend possible.
Savoir refuser ne suffit pas
Le refus souverainiste est nécessaire. Il est même fondateur.
Non aux armes hors État.
Non à la guerre décidée en dehors des institutions.
Non à la diplomatie confisquée.
Non à l’État parallèle.
Non à l’alignement stratégique sur l’Iran.
Non à toute force qui prétend décider pour le Liban à la place du Liban.
Sans ce refus clair, il n’y a pas de souveraineté possible. Un État qui ne possède plus le monopole de la décision nationale devient une apparence d’État. Il peut avoir un président, un gouvernement, un Parlement, des administrations, des drapeaux, des cérémonies et des communiqués. Mais si la décision stratégique lui échappe, sa souveraineté est amputée.
Pourtant, le refus ne suffit pas.
Le refus désigne l’obstacle ; il ne dessine pas encore l’horizon. Il dit ce qu’il faut arrêter ; il ne dit pas toujours ce qu’il faut construire. Il nomme l’anomalie ; il ne formule pas encore le projet national capable de rassembler au-delà du camp déjà convaincu.
C’est là que le souverainisme de pouvoir doit franchir une étape. Il ne peut pas rester seulement le camp du diagnostic. Il doit devenir le camp de la reconstruction.
Car la souveraineté ne peut pas être seulement une réponse à la milice. Elle doit être une réponse au pays.
Elle doit dire aux Libanais pourquoi l’État vaut mieux que les parrains. Pourquoi la loi vaut mieux que les protections particulières. Pourquoi l’armée nationale vaut mieux que les armes partisanes. Pourquoi la décision commune vaut mieux que les stratégies régionales. Pourquoi la liberté politique vaut mieux que la sécurité offerte par une force qui finit toujours par réclamer l’obéissance.
Le souverainisme doit donc passer du “contre” au “pour”. Contre les armes hors État, oui. Contre l’ingérence iranienne, oui. Contre la décision de guerre confisquée, oui. Mais pour quel État ? Pour quelle société ? Pour quelle vie commune ? Pour quelle économie ? Pour quelle place de chaque composante dans le Liban de demain ?
Le Liban d’après ne peut pas être un retour en arrière
Dire “nous voulons l’État” ne suffit pas. Encore faut-il dire de quel État il s’agit.
S’agit-il de revenir au Liban d’avant-guerre ? À l’esprit de 1943 ? À l’équilibre de Taëf ? À une République centralisée restaurée ? À une décentralisation élargie ? À une neutralité active ? À une formule fédérale, demain peut-être, si elle est pensée librement et non sous la contrainte ? À un Liban plus arabe, plus méditerranéen, plus libéral, plus social, plus enraciné dans ses communautés et plus exigeant dans son autorité commune ?
Ces questions ne peuvent pas rester dans le brouillard.
Le Liban d’après ne peut pas être présenté comme un retour abstrait à une période idéalisée. Le Liban historique a produit de grandes choses : une liberté rare dans la région, une créativité culturelle, une économie d’initiative, une presse vivante, un pluralisme religieux et social, une capacité d’ouverture qui faisait du pays un espace de rencontre plutôt qu’un simple territoire. Tout cela mérite d’être sauvé.
Mais le même Liban a aussi porté ses fragilités : faiblesse chronique de l’État, clientélisme, féodalités politiques, confusion entre communauté et clientèle, impunité, dépendance aux parrains extérieurs, abandon des régions, économie de rente, incapacité à intégrer toutes les composantes dans un récit réellement commun.
Reconstruire le Liban ne consiste donc pas à revenir en arrière. Cela consiste à sauver ce qui mérite de l’être, tout en corrigeant ce qui a rendu l’effondrement possible.
Le souverainisme sérieux ne peut pas être nostalgique. Il doit être refondateur.
Il doit garder du Liban historique son amour de la liberté, son pluralisme, son ouverture, sa vocation culturelle, sa profondeur orientale et méditerranéenne, sa place singulière des communautés, son économie d’initiative et sa capacité à produire du lien entre des mondes différents.
Mais il doit aussi corriger ce qui l’a rendu vulnérable : l’État trop faible, les institutions trop facilement contournées, les compromis trop souvent transformés en renoncements, l’administration trop perméable aux clientèles, la justice trop dépendante des équilibres politiques, la souveraineté trop souvent négociée avec ceux qui la contestent.
Le Liban à reconstruire ne doit pas être le musée d’une grandeur perdue. Il doit être la transformation politique de ce que le Liban avait de meilleur.
La place des chiites dans le Liban souverain
Un projet souverainiste qui ne dit pas clairement quelle place il donne aux chiites dans le Liban d’après laisse au Hezbollah le monopole de leur représentation symbolique.
C’est un point décisif.
Distinguer la communauté chiite du Hezbollah ne peut pas être seulement une formule de prudence. Cela doit devenir une proposition politique réelle. Il ne suffit pas de dire : “nous ne confondons pas les chiites avec le Hezbollah”. Il faut dire quelle place les chiites auront dans le Liban souverain que l’on prétend reconstruire.
Cette place doit être entière.
Entière dans l’État.
Entière dans l’armée.
Entière dans l’administration.
Entière dans l’économie.
Entière dans les régions.
Entière dans la mémoire nationale.
Entière dans la décision commune.
Le problème n’est pas une communauté. Le problème est une arme autonome, une décision militaire extraconstitutionnelle, un lien organique avec une puissance étrangère et une domination exercée sur l’État commun. Un souverainisme sérieux doit le répéter avec précision : le Liban ne se reconstruira pas contre les chiites. Il se reconstruira contre la confiscation de leur représentation par une force armée.
Le Hezbollah prospère sur une peur : celle de convaincre les chiites qu’après lui viendrait leur marginalisation, leur humiliation ou leur mise à l’écart. Cette peur ne peut pas être combattue seulement par des slogans. Elle doit être combattue par une offre nationale crédible.
Désarmer le Hezbollah ne peut pas signifier désarmer politiquement les chiites. Cela doit signifier leur retour entier dans l’État commun.
Le Liban souverain doit donc dire aux chiites : vous n’avez pas besoin d’une milice pour être respectés. Vous n’avez pas besoin d’un lien organique avec l’Iran pour être protégés. Vous n’avez pas besoin d’une décision militaire autonome pour exister comme composante centrale du pays. Votre sécurité ne doit pas dépendre d’un parti armé ; elle doit dépendre de l’État que vous contribuez à diriger avec les autres.
C’est là que le récit souverainiste devient vraiment national. Tant qu’il ne parle qu’aux adversaires du Hezbollah, il reste partiel. Lorsqu’il parle aussi à ceux que le Hezbollah prétend représenter, il commence à devenir une alternative.
Un récit national doit parler à toutes les composantes
La question ne concerne pas seulement les chiites. Elle concerne l’ensemble des composantes libanaises.
Les chrétiens veulent savoir s’ils auront encore une sécurité, une liberté culturelle, une présence politique réelle et un avenir dans le pays. Ils ne veulent pas être réduits à un décor patrimonial, à une survivance folklorique ou à une minorité tolérée dans un système qui les dépasse. Ils veulent savoir si le Liban restera un pays où leur liberté a un sens politique.
Les sunnites veulent savoir quelle place ils auront dans un Liban qui ne soit ni capturé par l’Iran, ni réduit à une variable arabe, ni abandonné à l’émigration ou à l’effacement. Ils doivent pouvoir retrouver une centralité nationale sans dépendre d’un parrain extérieur ou d’un équilibre régional instable.
Les druzes veulent préserver leur rôle, leurs montagnes, leur autonomie historique, leur capacité de médiation et leur place dans les équilibres du pays. Ils ne peuvent pas être considérés comme une simple composante d’appoint dans des majorités fabriquées ailleurs.
Les Syriaques, les Arméniens et les autres composantes doivent être pleinement intégrés dans la vision nationale. Ils ne sont pas des notes de bas de page. Ils portent des mémoires, des langues, des blessures, des enracinements, des contributions culturelles et politiques qui appartiennent à l’identité libanaise.
Le récit souverainiste ne peut donc pas être seulement institutionnel. Il doit être existentiel.
Il doit répondre à des questions simples : qui est chez lui au Liban ? Qui est protégé par l’État ? Qui a sa place dans le récit national ? Qui participe à la décision commune ? Qui peut vivre sans chercher un parrain extérieur ?
Un récit national n’est pas un communiqué sur la coexistence. C’est une promesse concrète faite à chacun qu’il n’aura plus besoin d’un protecteur extérieur pour vivre dans son propre pays.
Le Liban ne sera pas reconstruit par une addition de peurs communautaires. Il doit être reconstruit autour d’un pacte de sécurité, de liberté et de responsabilité.
Sécurité, pour que personne n’ait besoin d’une milice, d’un quartier fermé ou d’un protecteur étranger.
Liberté, pour que chaque composante puisse vivre sa culture, sa foi, sa mémoire et sa présence sans domination.
Responsabilité, pour que personne ne puisse réclamer les droits de la participation nationale tout en refusant les devoirs de l’État commun.
La souveraineté doit parler à la vie concrète
Un projet souverainiste ne peut pas rester suspendu dans l’abstraction institutionnelle. Les Libanais ne vivent pas seulement une crise de souveraineté. Ils vivent aussi une crise de survie, d’appauvrissement, de déclassement, d’humiliation et d’émigration des jeunes.
Un citoyen qui n’a plus d’électricité stable, qui ne peut plus soigner ses parents, qui voit partir ses enfants, qui perd son salaire, qui ne croit plus à l’école, à l’hôpital, à la justice ou à la monnaie, ne peut pas être mobilisé durablement par un discours uniquement institutionnel.
La souveraineté doit donc être reliée à la vie quotidienne.
Elle doit signifier quelque chose de concret : sécurité, justice, services publics, école, hôpital, travail, monnaie, frontières, administration, avenir pour les jeunes, retour possible de ceux qui sont partis.
Un peuple qui cherche du pain, une école, un hôpital et un avenir pour ses enfants ne peut pas être mobilisé seulement par un discours sur les institutions.
Cela ne veut pas dire que la souveraineté serait secondaire. Au contraire. Sans souveraineté, il n’y a pas de politique économique cohérente, pas de sécurité durable, pas de justice indépendante, pas de frontières sérieuses, pas de réforme réelle, pas de confiance internationale, pas de retour possible de l’investissement, pas de reconstruction nationale.
Mais il faut le montrer.
Il faut expliquer que l’État souverain n’est pas seulement celui qui décide de la guerre et de la paix. C’est aussi celui qui protège la dignité concrète des citoyens. Celui qui empêche qu’une famille soit ruinée par une hospitalisation. Celui qui garantit une école digne. Celui qui assure une justice moins dépendante des puissants. Celui qui permet aux jeunes d’imaginer une vie ailleurs que dans l’exil. Celui qui rend possible une économie de travail au lieu d’une économie de survie.
Le souverainisme ne peut pas parler seulement au citoyen inquiet pour la nation. Il doit parler au citoyen épuisé dans sa vie quotidienne.
Sinon, il reste juste, mais lointain.
Du camp du refus au camp de la reconstruction
Les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir doivent sortir d’une contradiction. Elles parlent souvent comme le camp du refus, alors qu’elles devraient devenir le camp de la reconstruction.
Refuser l’anomalie Hezbollah est indispensable. Refuser l’ingérence iranienne est indispensable. Refuser la guerre hors État est indispensable. Refuser la confiscation de la décision nationale est indispensable. Mais ce refus doit ouvrir sur une vision.
Quel Liban après les armes ?
Quel État après la milice ?
Quelle place pour les chiites après la confiscation de leur représentation ?
Quelle sécurité pour les chrétiens ?
Quelle dignité pour les sunnites ?
Quelle garantie pour les druzes ?
Quelle reconnaissance pour les Syriaques, les Arméniens et les autres composantes ?
Quelle économie pour les jeunes ?
Quelle justice après l’impunité ?
Quelle neutralité, quelle diplomatie, quelle relation avec le monde arabe, l’Occident, la Méditerranée, Israël et la Syrie ?
Tant que ces questions restent floues, le souverainisme demeure incomplet. Il peut avoir raison contre l’anomalie. Il ne produit pas encore l’adhésion nationale nécessaire à la reconstruction.
La souveraineté ne peut pas être seulement la fin d’une domination. Elle doit être le début d’un projet.
Elle doit dire à chaque Libanais : l’État que nous voulons ne sera pas l’État d’un camp contre un autre, ni l’État d’une revanche communautaire, ni l’État d’un retour nostalgique, ni l’État d’une façade institutionnelle. Il doit être l’État commun, celui qui protège, arbitre, décide, sanctionne, répare et rend possible une vie nationale digne.
Avoir raison contre l’anomalie armée ne suffit pas à faire naître un Liban nouveau.
Il faut dire quel Liban vient après cette domination.
Car un pays ne se reconstruit pas seulement contre ce qui l’a détruit.
Il se reconstruit autour de ce qu’il veut redevenir. -

14 juillet : la République peut-elle regarder la Révolution en face ?
On peut être républicain sans transformer la Révolution française en objet sacré. Célébrer les principes de 1789 n’interdit pas de regarder les violences commises en leur nom, ni de reconnaître enfin pleinement ceux que le récit des vainqueurs a longtemps relégués dans le mauvais camp de l’Histoire.
Il existe une manière fragile d’aimer un régime politique : vouloir l’innocenter de tout. Et une manière plus adulte : distinguer ce qu’on lui doit de ce que rien ne saurait justifier.
Ce texte n’est ni un plaidoyer pour la monarchie ni un réquisitoire contre la République. La République est aujourd’hui notre bien commun. Elle ne dépend plus, pour être légitime, de l’approbation rétrospective de chaque décision prise par les révolutionnaires entre 1789 et 1794.
On peut reconnaître l’abolition des privilèges, l’égalité devant la loi, la souveraineté nationale et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, sans considérer pour autant que la Terreur, les tribunaux d’exception, la déchristianisation ou la répression de la Vendée furent les étapes inévitables d’une marche lumineuse vers le progrès.
La République n’a pas besoin d’une naissance immaculée. Mais elle devrait être assez sûre d’elle-même pour ne plus avoir besoin d’un récit innocent.
À l’occasion du 14 juillet, la question mérite donc d’être posée : la France a-t-elle réellement regardé en face toute la violence de sa Révolution ?
Une fête nationale à double fond
Le 14 juillet ne commémore pas une histoire aussi simple que le laisse entendre l’expression courante de « prise de la Bastille ».
Lorsque la IIIᵉ République adopta en 1880 le 14 juillet comme fête nationale, la loi ne précisa aucune année. La date permettait de réunir deux événements très différents : la prise de la Bastille du 14 juillet 1789 et la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790. Les républicains les plus ardents retenaient la victoire populaire sur l’arbitraire ; les plus modérés pouvaient se reconnaître dans une journée d’unité nationale autour de la Nation, de la loi et encore du roi.
Cette ambiguïté n’était pas une maladresse. Elle était une sagesse.
Le 14 juillet 1789 fut une journée insurrectionnelle et sanglante. Une centaine de Parisiens furent tués. Après la reddition de la Bastille, son gouverneur, Bernard-René de Launay, fut massacré et décapité. Le prévôt des marchands Jacques de Flesselles fut également assassiné. Leurs têtes furent promenées au bout de piques dans les rues de Paris.
Le 14 juillet 1790 proposait une autre image : celle d’un pays qui cherchait à passer de la révolte à l’unité. Une messe fut célébrée au Champ-de-Mars ; La Fayette, les députés et Louis XVI prêtèrent serment à la Nation, à la loi et à la Constitution. La Révolution n’avait pas encore aboli la monarchie. Elle prétendait encore réconcilier le pays plutôt que désigner ceux qui devraient en être retranchés.
La République a donc choisi une date à double fond : l’insurrection et la Fédération, la rupture et la réconciliation, la violence et l’espoir d’une unité retrouvée.
Nous avons conservé la fête. Mais peut-être avons-nous progressivement oublié l’avertissement contenu dans ce double héritage.
1789 n’absout pas 1793
La Révolution française n’est pas un bloc.
Il est aussi simpliste de la réduire à la guillotine que de la présenter comme le déroulement presque pur et nécessaire des principes de 1789. Elle fut une succession de moments, de forces contradictoires, d’espérances, de peurs, de guerres et de radicalisations.
Mais cette complexité ne doit pas devenir un refuge commode.
La Déclaration des droits de l’homme ne saurait servir de certificat d’innocence à tous ceux qui agirent ensuite au nom de la Révolution. Entre l’égalité devant la loi et une justice sans appel, entre la liberté proclamée et la loi des suspects, entre la souveraineté du peuple et le pouvoir d’éliminer une partie de ce peuple, il n’existe pas une continuité morale évidente.
La République fut proclamée en septembre 1792. Quelques mois plus tard, la concentration du pouvoir entre les mains du Comité de salut public et du Comité de sûreté générale accompagna la mise en place du gouvernement révolutionnaire et de la Terreur.
On peut rappeler la guerre extérieure, les soulèvements intérieurs, la crainte du complot et le risque d’effondrement de l’État. L’histoire doit expliquer les circonstances. Elle doit résister à la tentation de juger le passé comme si ses acteurs avaient vécu dans notre confort.
Mais expliquer n’est pas absoudre.
Les circonstances permettent de comprendre pourquoi des hommes franchissent certaines limites. Elles ne transforment pas ces limites en vertus politiques. Elles ne font pas d’une justice d’exception une véritable justice, ni de la terreur un instrument légitime de la liberté.
La Révolution connut également une entreprise de déchristianisation. Des cérémonies religieuses furent supprimées, des prêtres poussés à l’abdication ou contraints à la clandestinité, tandis que des cultes révolutionnaires étaient organisés pour susciter l’adhésion politique. Robespierre lui-même s’opposa à certains excès de cette déchristianisation, avant de promouvoir le culte de l’Être suprême.
Il ne s’agissait pas encore de la laïcité telle que nous la comprenons aujourd’hui : la séparation de l’État et des religions accompagnée de la liberté de conscience. Il s’agissait, dans de nombreux cas, de combattre une foi considérée comme politiquement suspecte et de remplacer ses formes publiques par une liturgie nouvelle.
Or les paysans, les femmes, les prêtres ou les artisans attachés à leur religion ne constituaient pas nécessairement une caste de privilégiés refusant la justice sociale. Beaucoup ne possédaient ni terres immenses, ni titres, ni pouvoir. Ils avaient simplement grandi dans un monde où la fidélité à Dieu, à la paroisse et au roi formait encore l’ordre naturel des choses.
Ils ne savaient pas nécessairement ce que la République leur promettait. Ils comprenaient en revanche que leur prêtre était poursuivi, que leur culte devenait clandestin et que l’État exigeait désormais leurs fils pour la guerre.
L’histoire officielle les a trop facilement décrits comme les retardataires d’un progrès qu’ils auraient été incapables de comprendre. Mais le fait d’être vaincu par l’Histoire ne signifie pas que l’on avait tort de craindre ceux qui venaient vous imposer la liberté par la contrainte.
La Vendée : le débat sur le mot ne doit pas effacer les morts
La guerre de Vendée reste la plaie la plus sensible de cette mémoire révolutionnaire.
Le débat se fixe souvent sur une question : faut-il parler de génocide vendéen ? La qualification, popularisée dans les années 1980 par Reynald Sécher, est récusée par de nombreux historiens et continue de provoquer une controverse historique, juridique et politique.
Ce débat est légitime. Les mots ont un sens, et celui de génocide ne peut pas être employé comme une simple manière de dire qu’un massacre fut particulièrement grave.
Mais la bataille du vocabulaire ne doit pas devenir un moyen d’éviter les faits.
Que l’on retienne ou non le terme de génocide, il demeure que la Vendée fut le théâtre d’une guerre civile d’une extrême violence, de destructions, d’exécutions et de massacres touchant aussi des populations civiles. Les archives départementales de la Vendée rappellent que, parmi les victimes, beaucoup ne moururent pas au combat, mais lors des massacres des colonnes infernales ou à la suite d’exécutions.
L’insurrection ne fut pas davantage une simple manipulation aristocratique d’une population ignorante. Ses causes furent religieuses, économiques, sociales et politiques. L’hostilité à la Constitution civile du clergé, l’arrestation de prêtres réfractaires, l’exercice clandestin du culte, la hausse des prix et le ressentiment envers les nouvelles élites locales avaient préparé le terrain. La levée de 300 000 hommes décidée en février 1793, dont certaines catégories étaient exemptées, constitua l’élément déclencheur du soulèvement.
Les insurgés commirent eux aussi des atrocités. Les massacres de Machecoul comptent parmi les premiers épisodes sanglants de la guerre. Rien ne justifierait de remplacer la légende républicaine par une légende blanche dans laquelle tous les Vendéens seraient innocents et tous les républicains criminels.
Mais la reconnaissance de ces violences réciproques ne met pas sur le même plan moral une foule insurgée et un pouvoir constitué organisant la répression d’un territoire.
L’État possède des forces, une administration, une chaîne de commandement et une responsabilité particulière. Lorsqu’il ne distingue plus le combattant de l’habitant, la répression militaire de la punition collective, l’ennemi armé de l’enfant ou du vieillard, il ne défend plus seulement l’ordre : il installe une logique de destruction.
Le problème n’est donc pas uniquement de choisir le mot qui figurera sur le dossier. Il est de savoir quelle place nous accordons aux morts.
Sont-ils des victimes françaises à part entière ? Ou demeurent-ils, deux siècles plus tard, les pertes secondaires d’un processus historique dont la noblesse supposée finirait par excuser les moyens ?
Marie-Antoinette et la permanence du verdict révolutionnaire
La cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris, en 2024, a donné une illustration presque parfaite de cette mémoire asymétrique.
Une Marie-Antoinette décapitée, tenant sa tête entre ses mains, apparut aux fenêtres de la Conciergerie pendant l’interprétation du Ah ! ça ira. L’intention était probablement théâtrale, provocatrice, carnavalesque. Il ne s’agit pas d’en faire une affaire d’État ni de demander à l’art de renoncer à l’ironie.
Mais une question demeure : pourquoi cette mort-là peut-elle encore être traitée avec légèreté ?
Marie-Antoinette fut condamnée à mort pour haute trahison le 16 octobre 1793. Le ministère de la Justice rappelle aujourd’hui que ses avocats, avertis au dernier moment, eurent très peu de temps pour préparer sa défense, que les témoignages n’apportèrent guère de charges sérieuses et que son sort paraissait fixé avant même le verdict.
On peut porter un jugement très sévère sur son rôle politique, ses liens avec les puissances étrangères ou son incompréhension de la crise française. Cela ne transforme pas son procès en modèle de justice.
Or le jugement prononcé contre elle semble avoir survécu à l’institution qui la condamna. Parce que la Révolution l’avait désignée comme coupable, parce que les vainqueurs l’avaient transformée en symbole de l’Ancien Régime honni, sa décapitation reste disponible pour le spectacle.
Elle n’est pas tout à fait regardée comme une femme exécutée après un procès expéditif. Elle demeure d’abord « la reine », « l’Autrichienne », l’ennemie condamnée par le sens de l’Histoire.
C’est ici que réside le véritable malaise. Non dans la seule audace d’une mise en scène, mais dans la permanence d’une hiérarchie entre les victimes.
Certaines morts commandent naturellement le recueillement. D’autres peuvent encore être esthétisées, rejouées ou tournées en dérision, parce que le verdict politique des vainqueurs continue de leur retirer une part de notre compassion.
Plus de deux siècles après l’échafaud, le rire reste encore du côté de ceux qui tenaient la guillotine.
Le privilège moral des vainqueurs
Les violences de la Révolution n’ont pas été cachées aux historiens. Elles ont donné lieu à une immense bibliographie, à des controverses savantes, à des recherches minutieuses et à des récits contradictoires.
Le problème n’est donc pas un secret d’archives. Il est celui de la mémoire collective.
Une société peut connaître un événement sans l’avoir véritablement intégré à son récit. Elle peut mentionner ses morts tout en continuant de considérer qu’ils appartenaient au mauvais camp. Elle peut enseigner la Terreur tout en la présentant aussitôt comme la conséquence presque mécanique des périls qui menaçaient la République.
C’est ainsi que s’installe le privilège moral des vainqueurs.
Leur violence devient circonstancielle, nécessaire ou excusable. Celle de leurs adversaires révèle, au contraire, ce qu’ils étaient profondément. Le révolutionnaire tue parce que la patrie est en danger ; le Vendéen tue parce qu’il est fanatique. Le premier est emporté par les circonstances ; le second est défini par son obscurantisme.
Cette dissymétrie n’est pas de l’histoire. C’est encore le langage de la victoire.
Il ne s’agit pas de réhabiliter tout ce qui s’opposa à la Révolution. L’Ancien Régime comportait des privilèges, des inégalités et des injustices que rien ne nous oblige à regretter. Tous les royalistes n’étaient pas des défenseurs désintéressés du peuple, pas plus que tous les révolutionnaires n’étaient des bourreaux.
Mais aucun progrès politique ne devrait conférer à ses acteurs le droit rétrospectif de déshumaniser ceux qui lui résistèrent.
Les droits de l’homme n’ont de sens que s’ils valent aussi pour l’adversaire, le suspect, le croyant réfractaire, l’impopulaire et le vaincu. Lorsqu’ils ne protègent que ceux qui marchent dans le sens proclamé de l’Histoire, ils cessent d’être des droits. Ils deviennent une récompense idéologique.
Une République adulte n’a pas besoin d’être innocente
Regarder la Révolution en face ne signifie ni abolir le 14 juillet, ni demander une repentance nationale supplémentaire, ni juger les hommes du XVIIIᵉ siècle selon le seul droit du XXIᵉ.
Il ne s’agit pas davantage de remplacer une légende dorée par une légende noire.
Il s’agit de sortir de l’enfance mémorielle.
La République n’est pas la Terreur. Elle n’est pas tenue d’assumer comme sien chaque décret de la Convention, chaque jugement du Tribunal révolutionnaire ou chaque massacre commis par les armées républicaines. Elle peut revendiquer les principes de 1789 sans canoniser tous ceux qui s’en proclamèrent les interprètes.
Elle peut célébrer la souveraineté nationale tout en condamnant la souveraineté devenue toute-puissance. Elle peut défendre la laïcité sans confondre celle-ci avec la persécution religieuse. Elle peut honorer la liberté sans excuser ceux qui prétendirent la sauver en supprimant celle de leurs adversaires.
La République ne perdrait rien à accorder aux victimes de la Révolution la même dignité qu’aux autres victimes de l’histoire française.
Elle ne perdrait rien à reconnaître que les paysans vendéens n’étaient pas une population superflue, que les prêtres réfractaires possédaient une conscience, que les suspects avaient des droits et que Marie-Antoinette, même reine et même coupable aux yeux de ses juges, demeurait un être humain devant un tribunal.
Elle ne perdrait rien à rappeler que le changement de régime ne sanctifie pas la violence qui l’accompagne.
Elle gagnerait, au contraire, en cohérence.
Car le véritable hommage aux principes de 1789 ne consiste pas à soustraire la Révolution à l’esprit critique. Il consiste à appliquer les droits qu’elle proclama également à ceux qu’elle persécuta.
Le 14 juillet peut demeurer une grande fête nationale. Mais célébrer n’oblige pas à oublier. Une nation peut honorer ses lumières sans dissimuler les ombres qu’elles ont projetées.
Une République n’a pas besoin d’être innocente pour être légitime.
Elle doit seulement être assez forte pour préférer toute la vérité à la moitié d’une légende.Crédit photo : Charles Thévenin, La Fête de la Fédération, 1790 — domaine public.
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Le confort de l’opposition morale
Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.
Il existe une position confortable dans la vie politique libanaise : participer au pouvoir tout en parlant comme si l’on était extérieur à lui. Siéger dans les institutions, prendre part aux équilibres gouvernementaux, disposer de relais parlementaires ou ministériels, mais conserver le langage de l’opposition morale, de la dénonciation pure, de l’indignation sans conséquence.
Cette position est d’autant plus séduisante qu’elle permet de cumuler deux bénéfices contradictoires : le poids institutionnel du pouvoir et l’innocence morale de l’opposition.
On peut alors dire : l’État ne fait rien.
Mais on est dans l’État.
On peut dire : le gouvernement est impuissant.
Mais on participe à l’architecture du gouvernement.
On peut dire : les institutions sont bloquées.
Mais on ne va pas toujours jusqu’au bout des moyens institutionnels permettant de nommer le blocage, d’en identifier les responsables et d’en tirer les conséquences.
C’est ici que commence le problème.
Car une chose est de dénoncer l’impuissance de l’État lorsqu’on est citoyen, militant, intellectuel, journaliste, opposant réel ou voix indépendante. Une autre est de dénoncer cette même impuissance lorsqu’on participe au pouvoir que l’on accuse d’être impuissant.
On ne peut pas être comptable du pouvoir le matin et procureur de son impuissance le soir.
Dénoncer ne suffit pas quand on participe
La dénonciation est légitime. Elle est parfois nécessaire. Dans un pays où la décision nationale est souvent confisquée, déplacée, contournée ou neutralisée, il faut des voix capables de dire ce que le système cherche à dissimuler. Il faut nommer les responsabilités. Il faut rappeler que la souveraineté n’est pas une formule décorative, mais la condition même de l’existence de l’État.
Mais la dénonciation change de nature selon celui qui la porte.
Un citoyen peut interpeller.
Un intellectuel peut analyser.
Un militant peut alerter.
Un opposant peut accuser.
Une force impliquée dans le pouvoir, elle, ne peut pas se limiter à ces registres. Elle doit transformer la dénonciation en actes. Elle doit utiliser les instruments dont elle dispose : questions parlementaires, commissions, motions, votes, refus, conditions publiques, lignes rouges, ruptures éventuelles, démissions si nécessaire, clarification des responsabilités.
Le problème n’est pas que ces moyens réussissent toujours. Dans un système libanais fragmenté, traversé par les tutelles, les blocages et la domination d’une force armée extraconstitutionnelle, aucun outil institutionnel n’est magique. Mais l’action politique ne commence pas seulement quand on gagne. Elle commence déjà lorsqu’on oblige les autres à se positionner.
C’est pourquoi le souverainisme de pouvoir ne peut pas se contenter d’avoir raison dans le discours. S’il défend réellement l’État, il doit agir dans l’État. S’il estime que l’État est empêché, il doit dire par qui, comment, sur quel dossier et quelles conséquences politiques il en tire.
Sans cela, la dénonciation devient une posture.
Le prestige confortable de la posture
L’opposition morale possède un prestige particulier. Elle donne le sentiment de la pureté. Elle permet de se tenir du bon côté du diagnostic, de rappeler les principes, de condamner les renoncements, de parler au nom de l’État idéal contre l’État réel.
Cette posture est respectable lorsqu’elle vient de ceux qui n’ont pas de leviers directs. Elle devient problématique lorsqu’elle vient de ceux qui disposent d’une part, même limitée, du pouvoir.
Car alors, la parole morale sert parfois à masquer l’insuffisance de l’action politique. On dénonce l’impuissance générale pour éviter de reconnaître sa propre place dans cette impuissance. On condamne l’ambiguïté du système tout en continuant à bénéficier de ses équilibres. On parle de rupture sans toujours en payer le prix. On parle de souveraineté sans toujours engager les moyens de souveraineté que l’on possède déjà.
La souveraineté devient alors un langage de protection interne. Elle rassure la base. Elle permet de dire : nous n’avons pas renoncé. Elle maintient le lien avec un électorat inquiet, exigeant, parfois en colère. Elle donne à ceux qui participent au pouvoir la possibilité de rester moralement du côté de l’opposition.
Mais gouverner, même dans un pouvoir affaibli, même dans les vestiges d’un État capturé, ce n’est pas seulement commenter l’impuissance. C’est accepter d’en répondre.
On ne peut pas vouloir à la fois la légitimité institutionnelle du pouvoir et l’innocence morale de l’opposition.
La responsabilité ne se délègue pas
Il serait injuste de prétendre qu’une force souverainiste impliquée dans le pouvoir contrôle tout. Ce n’est pas le cas. Le système libanais est verrouillé par des rapports de force multiples, par des dépendances anciennes, par des compromis imposés, par une administration fragilisée, par une économie effondrée, et surtout par une anomalie majeure : l’existence d’une force armée autonome qui pèse sur la décision nationale, la guerre, la paix et les orientations stratégiques du pays.
Mais ne pas tout contrôler ne signifie pas ne rien assumer.
C’est là que se joue la différence entre l’impuissance subie et l’impuissance consentie. Être empêché peut arriver. Mais lorsqu’on est empêché, il faut le dire clairement. Il faut nommer le verrou. Il faut exposer le mécanisme. Il faut placer les autres devant leurs responsabilités. Il faut refuser de transformer le blocage en fatalité vague.
La responsabilité politique ne consiste pas seulement à obtenir un résultat. Elle consiste aussi à produire de la clarté.
Si un gouvernement ne peut pas décider librement de la guerre et de la paix, il faut le dire.
Si une décision nationale est paralysée par la menace d’un acteur armé, il faut le dire.
Si des ministres ne peuvent pas exercer leur autorité parce qu’un rapport de force extraconstitutionnel les limite, il faut le dire.
Si l’État est empêché par ceux qui prétendent en même temps le représenter, il faut le dire.
Mais il faut aussi aller plus loin : que fait-on après l’avoir dit ?
C’est souvent là que le discours souverainiste de pouvoir s’arrête. Il nomme le problème, puis revient dans le jeu ordinaire. Il constate l’impuissance, puis reprend sa place dans l’équilibre qui la produit. Il dénonce le blocage, puis accepte que le blocage demeure sans coût politique réel pour ceux qui l’imposent.
Or la responsabilité ne se délègue pas. On ne peut pas la transférer entièrement à l’étranger, aux circonstances, à l’histoire, au système, au Hezbollah, aux Américains, aux Arabes, aux Français, aux Iraniens ou à la fatalité libanaise. Tous ces éléments peuvent peser. Certains pèsent lourdement. Mais la question demeure : que font ceux qui disent défendre l’État avec la part d’État qu’ils détiennent encore ?
Les actes qui manquent
Il ne s’agit pas de demander une héroïsation artificielle de la politique. Il ne s’agit pas non plus de réclamer des gestes spectaculaires qui n’auraient aucun effet. Il s’agit de rappeler une chose simple : le pouvoir se mesure aussi aux actes que l’on accepte de poser lorsque les principes que l’on proclame sont contredits.
Si la souveraineté est réellement la ligne rouge, alors cette ligne doit produire des conséquences. Elle ne peut pas être seulement une phrase dans un communiqué.
Il existe des moyens institutionnels. Ils sont imparfaits, parfois faibles, parfois neutralisés, mais ils existent. Questions au gouvernement. Interpellations ministérielles. Commissions d’enquête. Motions. Votes publics. Refus de certaines formules. Conditions posées à la participation gouvernementale. Clarification des alliances. Ruptures assumées. Démissions éventuelles. Construction d’un rapport de force politique, social et médiatique.
Aucun de ces moyens ne suffit seul. Mais leur absence, ou leur usage trop timide, finit par produire un message désastreux : la souveraineté serait bonne à proclamer, mais trop coûteuse à défendre.
Le problème n’est pas que tout puisse être réglé immédiatement. Le problème est que trop souvent, rien n’est poussé jusqu’à son terme. On ouvre une polémique, puis on la laisse retomber. On annonce une ligne rouge, puis on la déplace. On critique un compromis, puis on s’y installe. On dénonce une contradiction, puis on continue à en vivre.
Ce cycle épuise la parole souverainiste.
À force de ne pas être suivie d’actes, la dénonciation perd sa force. Elle devient un bruit de fond. Elle rassure les convaincus, mais elle ne transforme pas le rapport de force. Elle entretient l’idée que tout le monde sait, que tout le monde voit, que tout le monde comprend, mais que personne ne franchira réellement le seuil où la parole devient décision.
La politique ne commence pas seulement lorsqu’on obtient gain de cause. Elle commence lorsqu’on accepte de créer un coût pour l’ambiguïté.
Sortir de l’innocence
Le souverainisme libanais a longtemps vécu de la force de son diagnostic. Il a vu juste sur l’essentiel : un État ne peut pas survivre durablement si une partie de sa souveraineté est capturée par une force armée autonome ; une République ne peut pas tenir si la guerre et la paix se décident en dehors des institutions ; une vie nationale ne peut pas être libre si chaque décision stratégique est soumise à un rapport de force extraconstitutionnel.
Mais avoir raison ne suffit plus, surtout lorsque l’on participe au pouvoir.
L’innocence politique n’est pas compatible avec la responsabilité institutionnelle. Celui qui est hors du pouvoir peut dénoncer l’impuissance. Celui qui est dans le pouvoir doit l’affronter, la nommer, la réduire ou en tirer les conséquences. Il ne peut pas s’en servir comme d’un décor explicatif permanent.
Il ne s’agit pas de demander aux forces souverainistes impliquées dans le pouvoir de tout résoudre seules. Il s’agit de leur demander de cesser d’habiter l’ambiguïté. Si elles sont empêchées, qu’elles le disent jusqu’au bout. Si elles sont minoritaires, qu’elles construisent le rapport de force. Si elles sont contraintes, qu’elles nomment la contrainte. Si elles estiment que leur présence ne sert plus qu’à couvrir l’impuissance générale, qu’elles posent publiquement la question de leur participation.
Car la souveraineté n’est pas seulement une idée juste. Elle est une exigence qui oblige.
Elle oblige à choisir entre le confort de la posture et le risque de l’action.
Elle oblige à transformer la dénonciation en méthode.
Elle oblige à accepter que la cohérence ait un prix.
Avoir raison ne suffit plus lorsque l’on refuse de payer le prix politique de sa propre raison.
La souveraineté ne se défend pas seulement dans les discours. Elle se défend dans les actes que l’on accepte de poser, dans les ambiguïtés que l’on refuse, dans les responsabilités que l’on assume et, parfois, dans les places que l’on accepte de perdre.