L’État sans centre

L’État sans centre

L’État continue d’occuper une place centrale dans l’imaginaire politique. Il demeure le cadre de référence, le garant des règles, l’instance ultime à laquelle on se tourne en période de crise. Pourtant, cette centralité est de plus en plus formelle. Dans les faits, l’État peine à exercer pleinement sa fonction politique essentielle : être un centre de décision et d’arbitrage.

Cette fragilisation ne signifie pas que l’État aurait disparu ou cessé d’agir. Il administre, régule, produit des normes, gère des dispositifs complexes. Son activité est réelle, parfois même intense. Mais cette activité ne se traduit plus nécessairement par des choix structurants, clairement assumés et hiérarchisés.

Ce qui semble s’être déplacé, c’est le centre de gravité. Les décisions sont dispersées entre niveaux territoriaux, agences spécialisées, cadres juridiques, contraintes extérieures et temporalités multiples. L’État devient un point de passage plutôt qu’un lieu d’arbitrage. Il coordonne plus qu’il ne tranche, il accompagne plus qu’il ne décide.

Dans ce contexte, l’absence d’un centre de décision politique identifiable rend difficile la formulation d’un cap lisible. Les choix, lorsqu’ils existent, sont souvent présentés comme la conséquence logique de cadres préexistants, plutôt que comme l’expression d’une volonté politique assumée. La hiérarchisation des priorités devient incertaine, et l’action publique semble guidée davantage par l’adaptation que par l’orientation.

Cette situation a un effet direct sur la souveraineté réelle. Celle-ci peut subsister dans les textes, dans les compétences formelles, dans les symboles. Mais sans un État capable de tenir ensemble les décisions, de les inscrire dans une cohérence d’ensemble, la souveraineté se fragmente. Elle devient diffuse, parfois incantatoire, rarement opératoire.

L’affaiblissement du centre ne produit pas nécessairement le chaos. Il engendre plutôt une forme de continuité sans direction claire. Les politiques se succèdent, les dispositifs s’empilent, les ajustements se multiplient. Mais l’impression demeure que l’essentiel échappe, que les choix structurants sont évités ou déplacés.

Pour le citoyen, cette désaxation est difficile à saisir. L’État est toujours là, omniprésent dans les procédures et les discours, mais son rôle politique devient opaque. La responsabilité se dilue à mesure que le centre s’efface. Le pouvoir existe, mais il semble ne plus se concentrer nulle part.

Penser l’État aujourd’hui suppose donc de dépasser l’alternative simpliste entre puissance et impuissance. Il s’agit plutôt de comprendre comment un État peut rester actif tout en perdant sa fonction de centre politique. C’est dans cette tension que se joue une part essentielle de la crise contemporaine de la décision et de la souveraineté.

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