La souveraineté est souvent invoquée comme une réponse. Elle est appelée à combler des manques, à réparer des impuissances, à restaurer une maîtrise perdue. À force d’être chargée de toutes les attentes, elle finit par être investie d’un pouvoir qu’elle n’a jamais réellement eu. Clarifier la souveraineté suppose donc aussi d’en reconnaître les limites.
La souveraineté n’a jamais signifié l’omnipotence. Aucun État, à aucune époque, n’a exercé un contrôle absolu sur son environnement, son économie ou son destin. Les interdépendances, les rapports de force, les contraintes extérieures ont toujours existé. Présenter la souveraineté comme la capacité de tout décider, de tout maîtriser, relève d’une illusion rétrospective.
L’une des limites majeures de la souveraineté tient précisément à ce qu’on lui fait dire. Elle est souvent confondue avec l’autarcie, la fermeture ou le retrait. Or se replier n’est pas décider. Se couper n’est pas gouverner. Une souveraineté qui se réduit au refus du monde devient une posture défensive, non une capacité politique.
Il existe également une limite interne, plus exigeante encore : la souveraineté ne peut suppléer l’absence de projet. Décider n’a de sens que si une orientation existe. Assumer n’a de portée que si un cap est identifiable. Là où le pouvoir est privé de vision, la souveraineté se réduit à une gestion de l’existant, même lorsqu’elle se proclame avec force.
Une autre illusion consiste à croire que la souveraineté peut être restaurée par des mots. Les proclamations, les discours volontaristes, les affirmations d’autorité peuvent donner le sentiment d’un retour de maîtrise. Mais sans institutions solides, sans capacité administrative, sans crédibilité politique, ces déclarations restent sans effet durable. La souveraineté ne se décrète pas ; elle se construit.
Reconnaître les limites de la souveraineté ne revient pas à y renoncer. C’est au contraire la condition pour la penser sérieusement. Une souveraineté consciente de ses contraintes est plus solide qu’une souveraineté fantasmée. Elle accepte les interdépendances, mais cherche à les organiser. Elle reconnaît les rapports de force, mais refuse de s’y dissoudre.
Il faut enfin rappeler une limite essentielle : la souveraineté ne dispense pas de la responsabilité démocratique. Elle n’autorise ni l’arbitraire, ni la confiscation du pouvoir, ni le silence imposé. Une souveraineté qui se retournerait contre ceux qu’elle prétend servir perdrait immédiatement sa légitimité. Là encore, la limite est constitutive.
Penser la souveraineté aujourd’hui, ce n’est donc ni la sacraliser ni la disqualifier. C’est accepter qu’elle soit à la fois nécessaire et insuffisante. Nécessaire pour décider, assumer et arbitrer. Insuffisante si elle n’est pas inscrite dans un projet politique, des institutions crédibles et une responsabilité assumée.
Peut-être est-ce à cette condition — lucide, exigeante, sans illusion — que la souveraineté peut redevenir une notion opératoire. Non comme une promesse de toute-puissance, mais comme un cadre réaliste pour penser le politique, ses possibilités et ses limites.
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