
Il y a des périodes où l’on peut se permettre l’approximation, l’improvisation, le pilotage à vue. Et puis il y a celles où ces attitudes deviennent des fautes. Nous sommes entrés dans la seconde.
Les crises ne se succèdent plus : elles s’additionnent. Crise institutionnelle, crise de confiance, crise de l’autorité politique, crise du sens. Chacune prise isolément pourrait être gérable. Leur accumulation, en revanche, produit un affaissement général : celui de la capacité à décider.
Ce qui frappe aujourd’hui, ce n’est pas seulement la gravité des enjeux, mais le décalage entre leur ampleur et la faiblesse des réponses apportées. Les dirigeants parlent beaucoup, expliquent sans cesse, commentent l’événement en continu. Mais gouverner suppose autre chose que d’occuper l’espace médiatique ou de gérer des séquences de communication.
À force de privilégier la parole sur l’acte, la politique se transforme en commentaire permanent de sa propre impuissance. L’analyse remplace la décision, la prudence devient inertie, et l’attentisme est souvent présenté comme sagesse.
Dans ce contexte, le citoyen est placé dans une position paradoxale. On l’invite à s’exprimer, à réagir, à voter, mais rarement à comprendre les mécanismes profonds qui structurent les choix — ou les non-choix — qui s’imposent à lui. L’espace du débat se rétrécit, tandis que celui de l’émotion s’élargit.
Or une société qui ne décide plus finit toujours par subir. Et une démocratie qui se contente de commenter son déclin sans le nommer clairement prépare, consciemment ou non, les conditions de sa propre fragilisation.
Ce moment politique appelle donc autre chose qu’une indignation supplémentaire ou qu’un fatalisme résigné. Il exige un effort de clarification : sur ce qui bloque, sur ce qui est évité, sur ce qui n’est plus assumé. Il impose aussi de réinterroger les notions que l’on croyait acquises — souveraineté, responsabilité, autorité, légitimité — et que l’on utilise parfois comme des mots creux.
Ce texte n’a pas pour ambition de dresser un réquisitoire définitif. Il vise plutôt à fixer un point de départ : reconnaître que nous traversons une phase où l’absence de décision est devenue un fait politique majeur. Et que continuer à la traiter comme un simple accident conjoncturel serait une erreur.
La suite consistera à nommer plus précisément ce qui est en jeu.
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