La souveraineté n’est pas d’abord une proclamation. Elle ne se mesure ni à l’intensité des discours, ni à la fréquence des invocations. Elle se vérifie dans un acte précis, souvent discret, toujours coûteux : la décision.
Décider, ce n’est pas commenter une situation. Ce n’est pas accompagner un mouvement présenté comme inévitable. Ce n’est pas non plus arbitrer à la marge entre des options déjà verrouillées ailleurs. Décider suppose de choisir, d’exclure, de hiérarchiser — et d’en assumer les conséquences.
Or, dans de nombreux systèmes politiques contemporains, la décision tend à se raréfier. Elle est remplacée par la gestion, la communication, ou l’adaptation permanente à des contraintes présentées comme indépassables. Le pouvoir continue d’exister formellement, mais il s’exerce de plus en plus comme une fonction d’ajustement plutôt que comme une capacité d’arbitrage.
Ce glissement n’est pas neutre. Lorsqu’un pouvoir ne décide plus vraiment, il se protège. Il se réfugie dans le langage de la nécessité, de l’expertise ou de l’urgence. Les choix deviennent des « réponses techniques », les renoncements des « réalismes », et l’absence de cap une preuve de responsabilité. La décision est dissoute dans le processus.
Dans ce contexte, la souveraineté se vide de sa substance. Elle subsiste dans les textes, dans les symboles, parfois dans les postures, mais elle ne s’incarne plus dans des choix clairs. Le pouvoir demeure visible, mais son contenu réel s’amenuise. Gouverner devient expliquer pourquoi il n’était pas possible de faire autrement.
Cette situation produit un paradoxe politique profond. Les dirigeants sont exposés, omniprésents, scrutés en permanence, mais leur capacité réelle de décision est de plus en plus limitée — ou présentée comme telle. La politique se transforme en un exercice de justification continue, où l’essentiel n’est plus de décider, mais de rendre acceptable l’absence de décision.
Pourtant, la souveraineté ne peut exister sans ce moment de rupture qu’est le choix assumé. Décider, c’est accepter de déplaire, de prendre un risque, de rompre avec une logique d’équilibre permanent. C’est reconnaître que toute décision comporte un coût, mais que l’absence de décision en a un aussi — souvent plus lourd, et plus durable.
Lorsque la décision disparaît, le citoyen est placé dans une position paradoxale. On continue de lui demander de s’exprimer, de voter, de participer, tout en lui expliquant que les choix fondamentaux relèvent de contraintes supérieures, de mécanismes globaux ou de calendriers imposés. La souveraineté politique devient alors une abstraction, détachée de toute prise réelle sur le cours des choses.
Réinterroger la souveraineté à travers la question de la décision, ce n’est pas réclamer un pouvoir sans limites. C’est rappeler qu’il n’y a pas de politique sans arbitrage, ni de responsabilité sans choix. Là où la décision est systématiquement différée, contournée ou dissimulée, la souveraineté cesse d’être un principe vivant.
C’est peut-être à cet endroit précis que se joue aujourd’hui l’essentiel : non dans la revendication incantatoire de la souveraineté, mais dans la capacité — ou l’incapacité — à décider encore.
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