Lorsque le centre de décision se fragilise, lorsque les institutions se mettent en retrait et que l’État peine à jouer son rôle d’arbitrage, une question demeure, souvent éludée : que peut encore le citoyen ? Non pas en théorie, mais dans les conditions réelles qui sont les siennes.
Il serait illusoire de lui attribuer un pouvoir qu’il n’a pas. Le citoyen ne décide pas des grandes orientations, ne maîtrise pas les cadres contraignants, ne tranche pas les arbitrages structurants. Lui demander de compenser à lui seul les défaillances du politique relève autant de l’injonction morale que de la déresponsabilisation des pouvoirs constitués.
Mais il serait tout aussi erroné de réduire le citoyen à un simple spectateur impuissant. Entre l’illusion de la toute-puissance et la tentation du retrait subsiste un espace étroit mais réel : celui de la parole assumée.
Dans un contexte où la responsabilité se dilue, où les décisions sont présentées comme des conséquences techniques ou des fatalités, la parole citoyenne peut encore jouer un rôle précis : nommer. Nommer les renoncements, les glissements, les incohérences. Non pour dénoncer systématiquement, mais pour refuser que l’absence de choix soit maquillée en nécessité.
Cette parole n’est ni spectaculaire ni immédiatement efficace. Elle ne produit pas d’effets rapides. Mais elle empêche une chose essentielle : la normalisation du renoncement. Elle maintient vivante l’idée que les décisions pourraient être autrement, qu’elles relèvent encore d’un choix politique, et donc d’une responsabilité.
Écrire, témoigner, analyser, ce n’est pas se substituer au pouvoir. C’est refuser de s’y dissoudre entièrement. C’est préserver une capacité minimale de jugement dans un espace public saturé de commentaires mais appauvri en pensée. Cette parole n’est pas un acte héroïque ; elle est une discipline.
Le risque, bien sûr, est double : celui de l’indignation permanente, qui épuise sans construire, et celui du silence résigné, qui entérine ce qu’il prétend éviter. Entre ces deux écueils demeure une voie : celle d’une parole sobre, située, consciente de ses limites mais fidèle à une exigence.
Ce que peut encore le citoyen, ce n’est pas réparer seul un système défaillant. C’est refuser que la dépossession devienne invisible. C’est rappeler, par une présence intellectuelle modeste mais constante, que la politique n’est pas réductible à la gestion, ni la démocratie à la procédure.
Dans des temps où le pouvoir semble partout et nulle part à la fois, cette parole ne suffit pas à gouverner. Mais son absence suffirait à tout abandonner.
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