Au Liban, les crises ne s’achèvent jamais avec un cessez-le-feu. Elles commencent souvent après. La trêve n’est pas la fin de la guerre, mais son déplacement : du terrain militaire vers le champ politique, de la frontière vers l’intérieur, des missiles vers le contrôle de la décision nationale.
La véritable question, après tout cessez-le-feu avec Israël, n’est donc pas seulement de savoir si la trêve tiendra, mais ce qu’il adviendra de l’État libanais lui-même. Qui décidera ? Qui imposera les limites ? Et surtout : qui détiendra réellement le monopole de la décision souveraine ?
La phase actuelle place le Liban devant une équation redoutable. La communauté internationale ne s’arrête pas à la stabilisation du Sud. Très rapidement, le débat se déplace vers une question bien plus sensible : celle du devenir de l’arsenal du Hezbollah, de la place de l’armée libanaise, du rôle de l’État et de la relation entre Beyrouth, Washington et les capitales arabes impliquées dans la séquence à venir.
C’est là que commence la véritable crise.
Si le cessez-le-feu tient, la pression internationale quittera progressivement le terrain militaire pour se concentrer sur le terrain politique. L’État libanais sera alors confronté à une question qu’il évite depuis des décennies : peut-il redevenir pleinement souverain, ou se contentera-t-il une fois de plus de gérer l’ancien équilibre sous une nouvelle apparence ?
Ce succès apparent peut devenir, paradoxalement, plus dangereux que la guerre elle-même pour le Hezbollah. Car la fin du bruit des armes ouvre immédiatement le dossier central : celui du monopole de la force légitime. Dès lors que la question devient celle de l’exclusivité des armes entre les mains de l’État, il ne s’agit plus d’un simple débat technique, mais d’un enjeu existentiel pour un acteur qui a construit sa légitimité sur une puissance supérieure à celle de l’État lui-même.
Dans ce contexte, la réponse ne prend pas nécessairement la forme d’une confrontation militaire directe. Le 7 mai 2008 n’a jamais été seulement un épisode sécuritaire ; il fut une démonstration politique : l’État peut administrer, mais il ne peut pas redéfinir seul le véritable rapport de force.
Aujourd’hui, la version contemporaine de ce scénario pourrait être plus sophistiquée. Non pas forcément une démonstration armée frontale, mais une forme de « 7 mai soft » : pression politique, mobilisation de rue, sit-in devant le Grand Sérail, paralysie administrative, discours social et économique servant de couverture à une bataille profondément souveraine.
L’arme reste en arrière-plan, mais sa simple existence suffit à produire l’effet recherché. Il n’est pas toujours nécessaire d’utiliser la force ; il suffit que chacun sache qu’elle peut être utilisée.
Ce scénario devient particulièrement plausible si le Hezbollah estime qu’une tentative sérieuse de modification des règles du jeu est engagée : restriction financière, contrôle des passages frontaliers, renforcement du rôle effectif de l’armée, réduction des marges sécuritaires, ou transformation de la présidence et du gouvernement d’un simple mécanisme de gestion en véritable instrument de souveraineté.
À l’inverse, si le cessez-le-feu échoue ou demeure fragile, la priorité redevient immédiatement sécuritaire. La souveraineté est alors reportée à plus tard. Chaque frappe israélienne, chaque escalade, permet de refermer le débat sur une seule idée : ce n’est pas le moment de parler des armes, la priorité est à la confrontation. La guerre devient ainsi le meilleur mécanisme de suspension permanente de l’État.
Le scénario le plus dangereux reste toutefois celui du double étau : une pression internationale persistante, des frappes israéliennes intermittentes, un processus diplomatique actif à Washington ou sous parrainage saoudien, et en parallèle une montée de la tension politique à Beyrouth. Le gouvernement se retrouve alors pris entre deux feux : avancer, c’est risquer l’explosion intérieure ; reculer, c’est renoncer à toute crédibilité souveraine.
Dès lors, la vraie question n’est plus : le Liban peut-il désarmer le Hezbollah ?
Elle devient plus profonde : le Liban peut-il empêcher le Hezbollah de désarmer l’État lui-même ?
Car le problème n’est pas seulement l’existence d’une force armée hors du cadre légal, mais la capacité de cette force à empêcher l’émergence même d’un pouvoir souverain chaque fois que celui-ci tente de se reconstituer.
C’est là toute la grande contradiction libanaise. Tout le monde parle de l’État, mais beaucoup ne souhaitent pas réellement son avènement. Car un État fort signifierait la fin de nombreuses fonctions : des leaderships locaux, des réseaux clientélistes, des équilibres régionaux et des rôles construits précisément sur le maintien du Liban dans une zone grise entre l’État et le non-État.
C’est pourquoi l’après-ceasez-le-feu peut être plus dangereux que la guerre elle-même. Car il ne s’agit plus seulement d’un affrontement sur une frontière, mais d’une bataille sur la définition même du Liban : un État souverain ou un espace administré par le rapport de force.
Le cessez-le-feu peut suspendre les combats. Il ne suspend pas la question essentielle.
La vraie question n’est pas seulement de savoir qui possède les armes, mais qui possède le droit de décider.
Catégorie : Souveraineté
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Après le cessez-le-feu : le désarmement du Hezbollah ou le désarmement de l’État?
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La souveraineté ne se résume pas au désarmement : elle exige le démantèlement de l’État parallèle au sein même de l’État
Le débat libanais est souvent réduit à une seule question : les armes du Hezbollah. Comme si la crise nationale pouvait être résolue par une décision technique portant sur l’exclusivité de la force armée entre les mains de l’État. Cet angle, bien qu’en partie juste, masque pourtant la réalité la plus profonde : les armes ne sont pas l’origine de la crise, mais l’une de ses manifestations.
Le véritable problème est que le Liban ne fait pas seulement face à l’existence d’une force armée en dehors de l’État, mais à l’existence d’un système d’influence qui s’est installé à l’intérieur même de l’État. Il ne s’agit pas uniquement du Sud ou du front avec Israël, mais de l’administration, de la justice, des appareils sécuritaires, des nominations, de l’économie sociale, et même des mécanismes de représentation de la communauté chiite elle-même.
Lorsqu’une organisation parvient à cumuler puissance militaire, couverture politique, extension administrative et légitimité sociale, la question n’est plus celle d’une simple « arme illégale », mais celle d’une structure de pouvoir parallèle, qui agit à la fois contre l’État et à travers lui.
Le plus dangereux est que cette domination ne s’exerce pas uniquement par la force directe, mais par un réseau complexe d’intérêts, de peur et de dépendance matérielle. Des milliers de familles ont vu leurs revenus devenir liés à cette structure. Des milliers de fonctionnaires, d’officiers et d’intermédiaires locaux se retrouvent, volontairement ou sous contrainte, intégrés à cette logique de loyauté. Dès lors, l’opposition politique devient coûteuse, non seulement comme position idéologique, mais comme risque de perdre son emploi, sa protection ou simplement sa capacité à vivre.
Au sein de l’environnement chiite, cette question prend une dimension encore plus sensible. L’opposant chiite national n’est pas traité comme un simple adversaire politique, mais comme une menace existentielle, parce qu’il remet en cause le monopole même de la représentation. Si l’opposition vient d’un adversaire chrétien ou sunnite, elle peut être absorbée dans la logique classique des clivages libanais. Mais lorsqu’elle surgit de l’intérieur même de la communauté chiite, portée par des figures religieuses ou sociales qui connaissent cette structure de l’intérieur, le danger devient bien plus grand.
C’est pourquoi les témoignages de certains dignitaires religieux chiites opposés au Hezbollah revêtent une importance particulière. Ils ne parlent pas seulement des armes, mais de l’influence au sein des institutions, des pressions sociales, du contrôle des recrutements et des promotions, et de la transformation progressive de l’État en espace d’influence permanente. Ces témoignages ne doivent pas être lus comme des actes judiciaires, mais comme des indicateurs politiques révélant la nature réelle du système.
L’erreur majeure de nombreuses approches internationales consiste à croire qu’il suffirait d’un accord sécuritaire : remettre les armes contre des garanties politiques. Même si cela devenait possible en théorie, le maintien des réseaux profonds à l’intérieur des institutions signifierait que la souveraineté n’aurait pas été restaurée ; seule la forme de la crise aurait changé.
L’État ne se reconstruit pas uniquement par la disparition des armes visibles, mais par la restauration de sa propre légitimité. Cela suppose la création d’une véritable alternative pour le citoyen chiite qui ne veut pas rester prisonnier de cette structure : un État qui protège, un emploi qui ne dépend pas de l’allégeance, une justice qui ne se plie pas au rapport de force politique, et un cadre national qui permette d’être à la fois chiite et pleinement libanais, sans devoir choisir entre les deux.
Ainsi, la bataille pour la souveraineté au Liban n’est pas dirigée contre la communauté chiite, mais pour sa libération du monopole de sa propre représentation. Ce n’est pas un affrontement entre communautés, mais entre la logique de l’État et celle de la structure parallèle.
Le problème n’est pas seulement que l’État ne détient pas seul les armes ; c’est qu’en de nombreux points, l’État ne se possède plus lui-même.
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Sortir de la suspension
Lorsque la décision ne produit plus d’effet, lorsque son origine devient incertaine et que ses limites sont fixées par des mécanismes implicites, le système entre dans un état particulier. Ni bloqué, ni véritablement en mouvement, il fonctionne dans une forme de suspension.
Cette suspension n’est pas l’absence d’activité.
Au contraire, tout semble continuer. Les institutions se réunissent, les décisions sont annoncées, les équilibres sont maintenus. Le système donne l’image d’un fonctionnement normal, capable de traiter les situations au fur et à mesure qu’elles se présentent.
Mais cette normalité est trompeuse.
Car elle ne repose pas sur une capacité à orienter, mais sur une capacité à éviter. Éviter la rupture, éviter le conflit ouvert, éviter la décision qui engagerait pleinement le système. Chaque ajustement vise à maintenir l’équilibre, non à le transformer.
C’est dans cette logique que s’installe la suspension.
Le système avance sans direction claire. Il traite les effets sans agir sur les causes. Il gère les tensions sans les résoudre. Il maintient un fonctionnement sans produire une véritable dynamique.
Cette situation peut durer.
Elle peut même donner le sentiment d’une stabilité retrouvée. L’absence de rupture devient une forme de réussite, la continuité une preuve de solidité. Mais cette stabilité est fragile, car elle repose sur une absence : celle de la décision.
Sortir de cette suspension ne consiste pas à accélérer le mouvement.
Cela suppose un changement de nature.
Il ne s’agit pas de produire plus de décisions, mais de produire des décisions qui s’imposent. De passer d’un système qui ajuste à un système qui tranche. De rétablir un lien entre ce qui est décidé et ce qui advient.
Ce passage implique un coût.
Car décider réellement, c’est rompre avec certains équilibres. C’est accepter que toutes les positions ne puissent être maintenues simultanément. C’est introduire une hiérarchie, définir des priorités, assumer des conséquences.
Autrement dit, sortir de la suspension, c’est entrer dans le conflit.
Non pas le conflit comme désordre, mais comme moment nécessaire de clarification. Là où la suspension maintient l’ambiguïté, la décision impose une direction. Là où le système évite, elle engage.
C’est précisément ce qui rend ce passage difficile.
Car un système habitué à fonctionner dans l’équilibre et l’ajustement développe une résistance à la rupture. Il privilégie la continuité, même imparfaite, à la transformation incertaine. Il préfère maintenir plutôt que risquer.
Ainsi, la suspension devient un choix par défaut.
Non pas un choix assumé, mais une conséquence logique d’un système qui ne parvient plus à décider pleinement. Elle s’impose comme une solution intermédiaire, durable sans être stable, active sans être transformative.
Sortir de cette logique ne dépend pas uniquement de la volonté.
Cela suppose une reconfiguration.
Une capacité à redéfinir le centre, à restaurer un lieu où la décision peut s’imposer sans être immédiatement neutralisée. Une capacité à accepter que l’équilibre ne soit plus le seul horizon.
Sans cela, le système continuera d’avancer.
Mais il restera suspendu. -
De Gaza au Liban : la “ligne jaune” ou l’institution d’une souveraineté suspendue

Carte diffusée par l’armée israélienne matérialisant une « ligne jaune » au sud du Liban. Plus qu’un repère opérationnel, cette ligne traduit une redéfinition unilatérale de l’espace sécuritaire au-delà de la Ligne bleue.
Une simple image suffit parfois à dire plus qu’un long discours. Celle diffusée par l’armée israélienne, matérialisant une « ligne jaune » au sud du Liban, ne se limite pas à illustrer une situation militaire : elle introduit un nouveau référentiel territorial, appelé à structurer durablement la lecture du conflit.
Ce choix terminologique mérite d’être pris au sérieux. Dans l’histoire des conflits israélo-arabes, les lignes ont toujours précédé les réalités politiques. La Ligne verte de 1949, puis la Ligne bleue établie après le retrait israélien du Liban en 2000, ont progressivement acquis une forme de reconnaissance internationale. La « ligne jaune », en revanche, s’inscrit dans une logique inverse : elle ne découle d’aucun accord, d’aucune médiation, d’aucune validation juridique. Elle est un produit unilatéral.
Mais c’est précisément là que réside son intérêt stratégique. Car cette ligne ne vise pas à être reconnue. Elle vise à être appliquée.
Une comparaison historique permet d’en préciser la nature. Les doctrines israéliennes passées envisageaient la zone tampon comme un espace à stabiliser dans la durée, avec une profondeur limitée et une logique territoriale implicite. La « ligne jaune » s’inscrit dans une rupture : elle ne vise pas à structurer un espace, mais à en contrôler les usages. Là où la zone tampon relevait d’une logique de territoire, la ligne actuelle relève d’une logique d’intervention.
L’expérience de Gaza permet d’en comprendre la portée. Depuis plusieurs années, l’armée israélienne y opère selon une logique d’espace contrôlé, structuré autour de lignes d’intervention mouvantes, définissant des zones où la souveraineté locale est, de facto, suspendue. Ce modèle ne repose pas sur l’annexion, ni même sur une occupation permanente au sens classique. Il repose sur une capacité d’action unilatérale, répétée, et assumée.
L’introduction de la « ligne jaune » au Liban suggère une transposition de cette doctrine. Le sud du pays n’est plus seulement envisagé comme une frontière à défendre, mais comme une profondeur stratégique à modeler. Il ne s’agit plus simplement d’empêcher une menace, mais de redéfinir l’espace dans lequel cette menace pourrait émerger.
D’un point de vue juridique, la situation est sans ambiguïté. Une ligne imposée sans l’accord de l’État concerné ne possède aucune valeur légale. Elle constitue une atteinte à la souveraineté. Mais cette lecture, si elle est nécessaire, demeure insuffisante. Car le droit, ici, ne précède pas les faits : il les suit.
Ce que révèle la « ligne jaune », c’est moins une stratégie israélienne qu’une faille libanaise. Car une telle ligne ne peut exister que là où l’État est incapable d’exercer pleinement son autorité. En d’autres termes, ce n’est pas Israël qui crée cette réalité : c’est l’absence de souveraineté effective qui la rend possible.
Ce basculement est lourd de conséquences. Il installe une situation dans laquelle la frontière cesse d’être un cadre stable pour devenir une variable d’ajustement militaire. Il ouvre la voie à une conflictualité permanente, où chaque accalmie n’est qu’une suspension temporaire d’un rapport de force non résolu.
Surtout, il opère un glissement plus profond : celui du statut même du territoire. Entre une souveraineté pleinement exercée et une occupation formellement reconnue, émerge un troisième espace, plus ambigu, mais potentiellement plus durable : celui d’une souveraineté suspendue.
La « ligne jaune » n’est donc pas une frontière. Elle est le symptôme d’une frontière devenue incertaine. Et dans cet espace d’incertitude, ce ne sont pas seulement les lignes qui se redessinent, mais les équilibres eux-mêmes.
Dans ce contexte, toute analyse qui se limiterait à dénoncer une initiative unilatérale manquerait l’essentiel. Le véritable enjeu ne réside pas dans la ligne elle-même, mais dans les conditions qui permettent son émergence. Tant que la question de la souveraineté libanaise restera irrésolue, d’autres lignes — quelles que soient leurs couleurs — viendront combler ce vide.
Et chacune d’entre elles, à sa manière, redessinera un peu plus un territoire dont les contours échappent progressivement à ceux censés en avoir la charge. -
Attaque contre la FINUL : ce que révèle vraiment la crise de souveraineté libanaise

Patrouille de la FINUL dans le sud du Liban — une force internationale opérant dans un espace où l’État libanais ne détient pas l’exclusivité de l’usage de la force.
L’attaque visant une patrouille de la Force intérimaire des Nations unies au Liban dans le sud du Liban, ayant entraîné la mort d’un militaire français et blessé grièvement trois autres, ne peut être interprétée comme un simple fait sécuritaire. Elle constitue un révélateur brutal d’une réalité plus profonde : l’incapacité de l’État libanais à exercer un contrôle exclusif sur l’usage de la force sur son propre territoire.
La présence de la FINUL s’inscrit dans un cadre international précis, défini par le Conseil de sécurité des Nations unies à travers la résolution 1701 adoptée en 2006. Cette force opère avec l’accord de l’État libanais et en coordination avec ses institutions. En théorie, elle est donc intégrée à un dispositif souverain. En pratique, le fait qu’elle puisse être prise pour cible met en évidence une réalité différente : celle d’un contrôle fragmenté du territoire et d’une chaîne de décision sécuritaire incomplète.
Cette attaque ne constitue pas une rupture, mais s’inscrit dans une continuité. Depuis 1978, la FINUL a été confrontée à de nombreuses attaques et situations violentes, ayant entraîné la mort de plus de 300 de ses membres. Ce constat ne relève pas de l’accident, mais d’un schéma récurrent. Il traduit l’existence d’un espace où l’autorité de l’État coexiste avec d’autres formes de pouvoir armé, capables d’initiative et d’action en dehors de tout cadre institutionnel.
Dans ce contexte, la réaction du président français Emmanuel Macron prend une signification particulière. En demandant aux autorités libanaises de faire toute la lumière sur cette attaque, il ne formule pas seulement une exigence judiciaire. Il pose implicitement la question de la responsabilité souveraine. Car un État est jugé, avant tout, à sa capacité à identifier les auteurs d’une attaque, à les poursuivre et à les sanctionner.
C’est là que se situe le cœur du problème. Le Liban ne souffre pas d’un vide institutionnel, mais d’une dualité structurelle. D’un côté, un État doté de légitimité juridique. De l’autre, une réalité sécuritaire dans laquelle l’usage de la force n’est pas exclusivement entre ses mains. Cette coexistence crée une zone d’incertitude permanente, où les lignes de responsabilité deviennent floues et où chaque action armée peut entraîner des conséquences qui dépassent le cadre national.
Les implications sont lourdes. Sur le plan interne, cette situation affaiblit progressivement la crédibilité de l’État et alimente une perte de confiance dans ses institutions. Sur le plan externe, elle expose le Liban à une remise en question de ses engagements, notamment vis-à-vis des pays qui contribuent à la FINUL. À terme, c’est la capacité même du Liban à être considéré comme un acteur souverain qui est en jeu.
L’attaque contre la FINUL ne doit donc pas être lue comme un événement isolé, mais comme l’expression d’un déséquilibre plus profond. Tant que la question du monopole de la force ne sera pas tranchée en faveur de l’État, les mêmes causes continueront de produire les mêmes effets.
Le Liban se trouve aujourd’hui face à une alternative claire : soit il parvient à réaffirmer pleinement sa souveraineté en rétablissant l’exclusivité de la décision sécuritaire, soit il accepte de facto un système dual, avec toutes les conséquences que cela implique. Dans ce second cas, chaque attaque de ce type cessera d’être une exception pour devenir une confirmation. -
Entre cessez-le-feu et souveraineté : l’erreur structurelle du discours de l’État libanais

Dire la souveraineté ne suffit pas : encore faut-il entrer dans le réel. Dans les moments de crise majeure, les États ont tendance à densifier leur discours et à réorganiser leurs priorités au sein d’un récit unique, apparemment cohérent et rassurant. C’est ce qu’a reflété le dernier discours du président de la République Joseph Aoun, où le cessez-le-feu, le processus de négociation et la restauration de la souveraineté ont été présentés comme une séquence presque évidente : des sacrifices, puis un cessez-le-feu, puis des négociations, puis l’État.
Mais cette cohérence apparente masque une problématique plus profonde. Ces trois éléments ne relèvent ni du même niveau, ni de la même logique. Les confondre ne revient pas seulement à simplifier la réalité, mais à la déformer.
Le cessez-le-feu est, par nature, une mesure militaire conjoncturelle. Son objectif immédiat est de figer les combats, de réduire les pertes et d’ouvrir une fenêtre temporelle pour un repositionnement. Il est le produit d’un rapport de force sur le terrain et de pressions internationales, et non l’expression, en soi, d’une souveraineté accomplie ou d’une décision nationale indépendante. Historiquement, au Liban, le cessez-le-feu n’a jamais constitué un aboutissement, mais plutôt une étape dans des cycles plus longs d’instabilité.
À l’inverse, la restauration de la souveraineté relève d’un processus fondamentalement différent. Il s’agit d’une dynamique interne, structurelle, qui implique la reconfiguration du centre de décision au sein de l’État, l’unification des références sécuritaires et militaires, et la redéfinition de la légitimité politique. Ce processus ne peut être réduit à un résultat militaire, ni découler mécaniquement d’une accalmie. Il suppose, par essence, une confrontation avec la réalité de la dualité du pouvoir, où l’autorité de l’État coexiste avec des forces armées en dehors de son cadre, au premier rang desquelles le Hezbollah.
Les négociations, quant à elles, constituent un instrument. Elles ne portent en elles-mêmes ni valeur souveraine ni son contraire. Leur portée dépend du cadre dans lequel elles s’inscrivent : qui négocie, avec quel mandat, et dans quel rapport de force. Elles peuvent être un levier de consolidation de la souveraineté, comme elles peuvent servir à stabiliser des équilibres existants sans les transformer. Elles sont, en ce sens, un outil intrinsèquement ambivalent.
La difficulté du discours officiel réside précisément dans la fusion de ces trois dynamiques en un récit linéaire. Cette fusion confère au cessez-le-feu une valeur souveraine qu’il ne possède pas, et présente les négociations comme un prolongement naturel de la reconstruction de l’État, tout en éludant la complexité réelle du processus de souveraineté. Le résultat n’est pas seulement une simplification du réel, mais la production d’attentes qui ne reposent pas sur des équilibres effectifs.
Ce schéma n’est pas inédit. Le discours d’investiture du président de la République Joseph Aoun, malgré l’accueil favorable qu’il a reçu, reposait déjà sur une logique similaire : une élévation du niveau des intentions sans articulation claire des moyens de mise en œuvre. La nouveauté aujourd’hui tient à l’élargissement de ce registre, avec une formulation plus affirmée autour de la décision souveraine, du monopole de la force et de la restauration de l’État.
Mais la différence entre l’énoncé d’un cap et l’entrée effective dans ce cap reste déterminante.
La souveraineté ne procède ni mécaniquement d’un cessez-le-feu, ni naturellement d’un processus de négociation. Elle relève d’une transformation politique interne, impliquant une redistribution réelle du pouvoir et l’acceptation du coût d’une confrontation avec des équilibres établis. À défaut, elle demeure un cadre discursif plus qu’une réalité institutionnelle.
En ce sens, le problème ne tient pas aux intentions, mais à la précision du diagnostic. Car la confusion des niveaux ne rapproche pas de l’État : elle peut, au contraire, en retarder l’avènement, en substituant à la confrontation nécessaire une gestion rhétorique de la crise.
Le Liban ne manque pas de discours.
Ce qui lui fait défaut, c’est la capacité à distinguer ce qui met fin à la guerre de ce qui construit l’État. -
Nawaf Salam : la cohérence du droit à l’épreuve du réel libanais

Nawaf Salam aux Nations unies, où s’est construite une part essentielle de sa légitimité.
Le parcours de Nawaf Salam impose le respect. Juriste reconnu, diplomate de premier plan, ancien représentant du Liban aux Nations unies, puis président de la Cour internationale de Justice, il incarne une trajectoire rare dans un pays où la légitimité politique se construit le plus souvent dans l’entrelacement des appartenances, des rapports de force et des héritages.
Chez lui, la légitimité procède d’un autre registre : celui du droit, de l’institution, et d’une certaine idée de l’ordre international. Cette cohérence est réelle. Elle traverse son parcours, ses prises de position, et ses écrits. Elle donne à son discours une solidité intellectuelle indéniable.
Mais c’est précisément cette cohérence qui mérite d’être interrogée.
Car tous les combats ne sont pas investis avec la même intensité.
À l’échelle internationale, et en particulier sur la question palestinienne, Nawaf Salam a porté une ligne claire, constante, et engagée. À plusieurs reprises aux Nations unies, il a défendu un règlement fondé sur le droit international, dénoncé la colonisation israélienne et rappelé les principes juridiques qui encadrent la question. Sur ce terrain, son discours ne se limite pas à une fonction de représentation : il s’inscrit dans une conviction. La cause palestinienne apparaît ainsi comme un espace où le droit et l’engagement convergent, où la norme internationale offre un cadre lisible, et où la position peut être tenue sans ambiguïté.
Cette clarté contraste avec la retenue observée sur d’autres dossiers pourtant centraux pour le Liban.
Qu’il s’agisse du régime syrien, du rôle du Hezbollah ou de la question des réfugiés syriens, la parole de Nawaf Salam apparaît plus mesurée, plus prudente, parfois plus distante. L’explication la plus immédiate renvoie à la position officielle libanaise, souvent contrainte par ses propres équilibres internes. Mais cette lecture, si elle est partiellement juste, ne suffit pas à épuiser la question.
Car ces sujets ont une caractéristique commune : ils relèvent du cœur du déséquilibre libanais.
Ils ne sont pas des objets juridiques stabilisés. Ils sont des objets politiques conflictuels. Ils impliquent des rapports de force, des acteurs armés, des équilibres internes fragiles. Autrement dit, ils ne se prêtent pas à une lecture exclusivement normative. Ils exigent d’entrer dans la complexité du réel libanais, là où le droit ne suffit plus à produire de la clarté.
C’est ici que se dessine une ligne de fracture.
D’un côté, une capacité à investir pleinement des causes internationales structurées par le droit. De l’autre, une retenue face aux déséquilibres internes qui conditionnent pourtant l’existence même de l’État libanais. Non pas une contradiction, mais une hiérarchie.
Cette hiérarchie se retrouve dans la manière dont est abordée la question du confessionnalisme. Dans ses écrits, Nawaf Salam en propose une critique nette, y voyant un obstacle à l’émergence d’une citoyenneté pleine et d’un État fonctionnel. Cette lecture s’inscrit dans une tradition intellectuelle largement partagée, notamment dans les milieux académiques et juridiques, qui identifient dans le système confessionnel la racine des blocages libanais.
Mais là encore, une question se pose.
Le problème libanais réside-t-il dans l’existence du pluralisme, ou dans la manière dont celui-ci est organisé ? Le confessionnalisme, tel qu’il a été pensé dans l’Accord de Taëf, n’avait pas pour vocation de nier le pluralisme, mais de l’inscrire dans un cadre étatique capable d’en arbitrer les tensions. Ce n’est pas le pluralisme qui fragilise l’État, mais l’incapacité de celui-ci à en réguler les effets.
Dans cette perspective, la critique du confessionnalisme peut apparaître comme une réponse incomplète si elle ne s’accompagne pas d’une réflexion sur la reconstruction effective de l’autorité étatique, y compris dans ses dimensions les plus sensibles.
Car la question centrale demeure celle de la souveraineté.
Or, la souveraineté libanaise ne se joue pas dans les résolutions internationales. Elle se joue dans la capacité de l’État à exercer un monopole de la décision et de la contrainte sur son territoire. Elle se joue dans des équilibres internes, dans des rapports de force, dans des arbitrages difficiles qui ne peuvent être évités.
À cet égard, le long passage de Nawaf Salam aux Nations unies n’a pas modifié la nature du problème. Non par insuffisance personnelle, mais parce que le cadre dans lequel il évoluait ne permettait pas d’agir sur ces leviers. Le droit international peut encadrer, légitimer, protéger. Il ne remplace pas la capacité d’un État à s’imposer comme centre de décision.
C’est là que se situe, au fond, la limite de cette trajectoire.
Elle produit une cohérence intellectuelle forte. Elle offre une lecture structurée de la crise libanaise. Elle propose même des pistes de réforme. Mais elle repose sur une hypothèse implicite : celle de l’existence, ou de la possibilité rapide, d’un État capable de porter ces transformations.
Or, c’est précisément cet État qui fait défaut.
La question n’est donc pas de savoir si Nawaf Salam a une vision. Elle est réelle. Elle est construite. Elle est cohérente.
La question est ailleurs.
Elle tient à la capacité à affronter ce qui, dans le réel libanais, échappe au cadre du droit, résiste aux réformes, et impose de penser non seulement en termes d’institutions, mais en termes de puissance.
C’est dans cet écart entre la cohérence du droit et la dureté du réel que se joue, aujourd’hui, la portée véritable de son projet. -
Cessez-le-feu au Liban : une désescalade sans souveraineté

Une habitante face aux ruines de son quartier dans le sud du Liban, après l’annonce du cessez-le-feu.
Le cessez-le-feu annoncé au Liban intervient dans un moment de bascule régionale, mais il révèle surtout une réalité plus profonde : celle d’une désescalade sans souveraineté.
Le président américain Donald Trump a annoncé un cessez-le-feu au Liban, appelé à entrer en vigueur à minuit pour une durée initiale de dix jours, après quarante-six jours de guerre ayant fait près de 2 200 morts. Cette décision s’inscrit dans une séquence régionale d’une intensité rare. Le 28 février, une guerre ouverte était déclenchée contre l’Iran, marquée notamment par l’élimination de l’ayatollah Ali Khamenei lors de frappes israélo-américaines. Deux jours plus tard, le Liban était entraîné dans le conflit à la suite de tirs de roquettes du Hezbollah vers Israël. Un cessez-le-feu en Iran, prévu pour une durée initiale de deux semaines, est entré en vigueur le 7 avril. Celui concernant le Liban intervient quant à lui dans un moment particulièrement dense, deux jours après des contacts entre responsables libanais et israéliens — une séquence rare s’inscrivant dans le prolongement des mécanismes indirects de désescalade établis depuis les années 1990 — et quelques heures après un échange entre le président de la République libanaise, Joseph Aoun, et le secrétaire d’État américain, Marco Rubio.
Dans cette configuration, le cessez-le-feu libanais ne peut être compris comme un événement autonome. Il constitue un segment d’un dispositif de désescalade plus large, piloté à l’échelle régionale et largement structuré par les États-Unis. Le Liban n’apparaît pas ici comme un acteur central de la décision, mais comme un espace d’application d’un agenda stratégique défini ailleurs. La temporalité même du cessez-le-feu — limitée, conditionnée, articulée à d’autres théâtres — traduit cette dépendance.
Mais un élément vient immédiatement en révéler les limites : selon les déclarations faites au cabinet de sécurité par le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, l’armée israélienne ne se retirera pas du Liban-Sud durant la période de cessez-le-feu. Cette position est décisive. Elle signifie que la cessation des hostilités ne s’accompagne pas d’un retour au statu quo territorial, mais entérine au contraire une présence militaire maintenue.
Autrement dit, le cessez-le-feu ne suspend pas seulement les combats : il fige un rapport de force au sol.
Cette donnée transforme profondément sa nature. Il ne s’agit plus d’un simple mécanisme de désescalade, mais d’un instrument de stabilisation provisoire d’une situation asymétrique, dans laquelle une partie conserve ses positions militaires tandis que l’autre est contrainte à l’arrêt des hostilités. Le cessez-le-feu devient ainsi moins un point d’équilibre qu’un moment de cristallisation.
C’est précisément dans ce contexte que la déclaration du Premier ministre Nawaf Salam prend tout son sens. En saluant un cessez-le-feu présenté comme un objectif libanais central poursuivi depuis le début de la guerre, le discours gouvernemental cherche à réintroduire une forme d’intentionnalité nationale dans un processus largement exogène. Cette relecture vise à transformer une décision contrainte en résultat revendiqué.
Pourtant, cette lecture est loin d’être unanimement reflétée dans les prises de parole internes. Le président du Parlement, Nabih Berri, a ainsi appelé les populations déplacées à ne pas regagner immédiatement leurs villages, insistant sur la nécessité de préserver les vies et de patienter jusqu’à clarification de la situation conformément à l’accord de cessez-le-feu. Cette intervention, au ton à la fois empathique et directif, introduit une dissonance significative. Là où le discours gouvernemental tend à présenter la séquence comme un aboutissement, elle rappelle implicitement que les conditions de sécurité ne sont pas réunies sur le terrain.
Ce décalage éclaire la réalité du moment. Le cessez-le-feu, en l’état, apparaît moins comme une stabilisation effective que comme une suspension fragile, dépendante d’équilibres militaires encore incertains. L’appel à la prudence formulé par Nabih Berri ne relève pas seulement de la précaution ; il constitue un indicateur de la perception interne du risque, et, plus largement, des limites concrètes de l’accord.
Dans ce cadre, la qualification du cessez-le-feu comme un accomplissement relève d’un effort de reconstruction symbolique. L’État ne contrôle pas entièrement les dynamiques militaires, mais il tente d’en maîtriser le récit. Il ne décide pas du cessez-le-feu, mais il en revendique la signification.
Le contraste est alors saisissant : d’un côté, une réalité stratégique où des décisions clés sont prises à Washington et où des positions militaires sont maintenues sur le terrain ; de l’autre, une tentative de réaffirmation politique à travers le langage. Entre les deux, un écart persistant, qui constitue le cœur de la crise libanaise.
Le cessez-le-feu apparaît ainsi comme un moment de suspension, mais aussi comme un révélateur. Il met en lumière une double dynamique : une désescalade pilotée de l’extérieur et une souveraineté intérieure qui peine à se reconstituer.
Reste à savoir si cette séquence peut ouvrir sur une recomposition réelle. Car tant que les conditions matérielles de la souveraineté ne sont pas réunies — monopole de la force, capacité d’arbitrage, contrôle du territoire — le risque est grand de voir se multiplier des cessez-le-feu qui stabilisent temporairement les crises sans en traiter les causes.
Dans ce contexte, une question demeure : le Liban est-il en train de sortir de la guerre, ou simplement d’entrer dans une nouvelle phase de gestion de son propre déséquilibre ? -
Liban : négocier, est-ce restaurer la souveraineté ou en consacrer l’absence ?

La souveraineté ne se mesure pas au drapeau, mais à la capacité de l’État à agir en son nom. Dans un contexte régional marqué par la réouverture de canaux de communication directe, l’hypothèse d’un processus de négociation entre le Liban et Israël revient au premier plan, dépassant les cadres techniques ou indirects qui ont longtemps structuré ce dossier. Pourtant, cette perspective ne constitue pas une rupture absolue. Le Liban a déjà connu, à de rares moments de son histoire, des négociations directes d’État à État, de l’accord d’armistice de 1949 à l’accord du 17 mai 1983, avant que les canaux ne redeviennent essentiellement indirects ou médiatisés.
Dès lors, la question n’est pas tant celle du principe de la négociation que celle de sa signification : s’agit-il d’une réaffirmation de la fonction souveraine de l’État libanais, ou d’un processus qui s’inscrit dans la continuité de ses déséquilibres structurels ?
Sur le plan des principes, négocier avec un État en situation d’hostilité ne constitue pas une atteinte à la souveraineté. Bien au contraire, la négociation en est l’une des expressions les plus abouties. Le cadre constitutionnel libanais, à travers la répartition des compétences entre le Président de la République et le Conseil des ministres, inscrit clairement la négociation et la conclusion des accords internationaux au cœur des prérogatives de l’État. Assimiler ce processus à une forme de renoncement relève donc d’une confusion entre l’exercice de la souveraineté et des formes de contact non autorisées qui relèvent, elles, du droit pénal.
Mais l’enjeu libanais ne réside pas dans la légitimité de la négociation. Il réside dans la capacité à la mener comme un acte pleinement souverain. Autrement dit, la question n’est pas de savoir si le Liban peut négocier, mais s’il peut le faire en tant qu’État.
C’est précisément à ce niveau que se révèle le déséquilibre. Négocier ne se limite pas à ouvrir un canal ou à participer à une réunion. Cela suppose l’existence d’une autorité capable de définir des objectifs, de maîtriser le tempo et d’imposer les résultats. La négociation implique un centre décisionnel clair, détenteur de la définition de l’intérêt national et des moyens de le traduire en actes. En l’absence de cette centralité, elle devient un processus fragmenté, suspendu entre des volontés multiples.
Dans ce contexte, toute initiative de négociation, aussi significative soit-elle, reste conditionnée par la capacité effective de l’État à en contrôler le déroulement. Engager un dialogue ne suffit pas à démontrer l’existence d’une souveraineté. Encore faut-il être en mesure d’en fixer les termes et d’en garantir l’application. C’est là que se joue la différence entre une négociation conduite par un État et une négociation menée en son nom.
Cette ambiguïté est renforcée par les dynamiques régionales qui tendent à inscrire le Liban dans des équilibres plus larges. Dans certaines approches internationales, notamment celle d’Emmanuel Macron, le Liban est envisagé comme un élément d’un ensemble plus vaste, intégré à une séquence de négociation incluant l’Iran, en raison de l’imbrication des rapports de force internes. Si cette lecture peut apparaître pragmatique dans la gestion des crises, elle contribue néanmoins à redéfinir le Liban comme une variable d’ajustement au sein d’une équation régionale, plutôt que comme un acteur disposant d’un pouvoir de décision autonome.
Ce qui est plus problématique encore, c’est que cette logique ne se limite pas aux perceptions extérieures. Elle trouve un écho, sous des formes différentes, dans le discours politique interne. Entre ceux qui rejettent la négociation en l’inscrivant dans un affrontement régional global, et ceux qui s’y engagent tout en en acceptant implicitement les contraintes structurelles, un même résultat se dessine : le Liban n’est pas pensé comme un acteur souverain, mais comme un espace inscrit dans une dynamique qui le dépasse.
Dès lors, la question de la négociation ne peut être appréhendée isolément. Elle ne prend sens qu’à l’aune de celui qui la conduit et des conditions dans lesquelles elle s’inscrit. La négociation peut être un instrument de souveraineté comme elle peut en révéler l’absence.
En définitive, le Liban ne se trouve pas en difficulté parce qu’il négocie, mais parce qu’il peine à négocier en tant qu’État. Lorsque la négociation cesse d’être un outil de production de la décision pour devenir un cadre d’explication de ses limites, elle perd sa fonction première. À ce moment-là, l’État ne négocie plus : il justifie.
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Qui décide vraiment ?
Lorsque la décision ne produit plus d’effet, la question finit par s’imposer d’elle-même. Non pas celle de sa qualité, ni même de sa légitimité, mais celle, plus fondamentale, de son origine. Si ce qui est décidé n’agit pas, alors la décision ne se situe pas là où elle apparaît.
Dans tout système politique, pourtant, la décision existe toujours. Elle ne disparaît jamais. Elle peut être fragmentée, contestée, déplacée, mais elle ne s’abolit pas. Il y a toujours, quelque part, un point à partir duquel une orientation s’impose, une limite est fixée, une ligne ne peut être franchie.
C’est à cet endroit que se trouve le pouvoir réel.
La difficulté tient au fait que cet endroit ne coïncide pas nécessairement avec les lieux institutionnels. Ce qui est visible — signatures, décrets, prises de parole — ne correspond pas toujours à ce qui est décisif. Il existe ainsi, dans certains systèmes, une dissociation progressive entre la scène officielle de la décision et son lieu effectif.
Les institutions continuent de produire des actes. Elles délibèrent, annoncent, organisent. Elles donnent au système sa forme, son langage, sa continuité apparente. Mais leur capacité à imposer reste conditionnée par des équilibres qui leur échappent en partie. Elles peuvent décider, mais dans des limites qui ne sont pas entièrement les leurs.
C’est dans ces limites que se dessine une autre cartographie du pouvoir.
Une décision n’est réelle que si elle peut être appliquée. Et elle ne peut être appliquée que si aucun acteur n’est en mesure de la neutraliser. Là où un veto implicite existe, là où une ligne ne peut être franchie sans provoquer une rupture que le système ne peut absorber, la décision change de nature. Elle cesse d’être un acte souverain pour devenir une proposition sous condition.
Le pouvoir ne disparaît pas dans cette configuration. Il se distribue autrement.
Il se loge dans la capacité d’empêcher autant que dans la capacité d’imposer. Il s’exprime moins par l’initiative que par la maîtrise des limites. Ce ne sont plus nécessairement ceux qui décident qui détiennent le pouvoir, mais ceux qui déterminent jusqu’où il est possible de décider.
Ainsi se met en place un système à double niveau. À la surface, une production continue de décisions, nécessaire au maintien de l’ordre apparent. En profondeur, une structuration plus discrète, qui définit le champ du possible et du pensable. L’un donne sa visibilité au pouvoir, l’autre en fixe la réalité.
Le problème n’est donc pas l’absence de décision. Il est ailleurs.
Il tient à l’impossibilité d’identifier un lieu unique où la décision se concentre et s’impose. Le pouvoir existe, mais il n’est plus unifié. Il circule, se négocie, se contraint lui-même à travers un ensemble d’équilibres implicites qui rendent toute affirmation définitive incertaine.
Dans un tel système, la question « qui décide ? » ne reçoit jamais de réponse simple. Et c’est précisément cette absence de réponse qui constitue la réponse.
Car là où la décision ne peut être attribuée clairement, elle ne peut pas non plus être pleinement assumée.
Et là où elle n’est pas assumée, elle ne peut pas être souveraine.