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  • Entre cessez-le-feu et souveraineté : l’erreur structurelle du discours de l’État libanais

    Dire la souveraineté ne suffit pas : encore faut-il entrer dans le réel.

    Dans les moments de crise majeure, les États ont tendance à densifier leur discours et à réorganiser leurs priorités au sein d’un récit unique, apparemment cohérent et rassurant. C’est ce qu’a reflété le dernier discours du président de la République Joseph Aoun, où le cessez-le-feu, le processus de négociation et la restauration de la souveraineté ont été présentés comme une séquence presque évidente : des sacrifices, puis un cessez-le-feu, puis des négociations, puis l’État.

    Mais cette cohérence apparente masque une problématique plus profonde. Ces trois éléments ne relèvent ni du même niveau, ni de la même logique. Les confondre ne revient pas seulement à simplifier la réalité, mais à la déformer.

    Le cessez-le-feu est, par nature, une mesure militaire conjoncturelle. Son objectif immédiat est de figer les combats, de réduire les pertes et d’ouvrir une fenêtre temporelle pour un repositionnement. Il est le produit d’un rapport de force sur le terrain et de pressions internationales, et non l’expression, en soi, d’une souveraineté accomplie ou d’une décision nationale indépendante. Historiquement, au Liban, le cessez-le-feu n’a jamais constitué un aboutissement, mais plutôt une étape dans des cycles plus longs d’instabilité.

    À l’inverse, la restauration de la souveraineté relève d’un processus fondamentalement différent. Il s’agit d’une dynamique interne, structurelle, qui implique la reconfiguration du centre de décision au sein de l’État, l’unification des références sécuritaires et militaires, et la redéfinition de la légitimité politique. Ce processus ne peut être réduit à un résultat militaire, ni découler mécaniquement d’une accalmie. Il suppose, par essence, une confrontation avec la réalité de la dualité du pouvoir, où l’autorité de l’État coexiste avec des forces armées en dehors de son cadre, au premier rang desquelles le Hezbollah.

    Les négociations, quant à elles, constituent un instrument. Elles ne portent en elles-mêmes ni valeur souveraine ni son contraire. Leur portée dépend du cadre dans lequel elles s’inscrivent : qui négocie, avec quel mandat, et dans quel rapport de force. Elles peuvent être un levier de consolidation de la souveraineté, comme elles peuvent servir à stabiliser des équilibres existants sans les transformer. Elles sont, en ce sens, un outil intrinsèquement ambivalent.

    La difficulté du discours officiel réside précisément dans la fusion de ces trois dynamiques en un récit linéaire. Cette fusion confère au cessez-le-feu une valeur souveraine qu’il ne possède pas, et présente les négociations comme un prolongement naturel de la reconstruction de l’État, tout en éludant la complexité réelle du processus de souveraineté. Le résultat n’est pas seulement une simplification du réel, mais la production d’attentes qui ne reposent pas sur des équilibres effectifs.

    Ce schéma n’est pas inédit. Le discours d’investiture du président de la République Joseph Aoun, malgré l’accueil favorable qu’il a reçu, reposait déjà sur une logique similaire : une élévation du niveau des intentions sans articulation claire des moyens de mise en œuvre. La nouveauté aujourd’hui tient à l’élargissement de ce registre, avec une formulation plus affirmée autour de la décision souveraine, du monopole de la force et de la restauration de l’État.

    Mais la différence entre l’énoncé d’un cap et l’entrée effective dans ce cap reste déterminante.

    La souveraineté ne procède ni mécaniquement d’un cessez-le-feu, ni naturellement d’un processus de négociation. Elle relève d’une transformation politique interne, impliquant une redistribution réelle du pouvoir et l’acceptation du coût d’une confrontation avec des équilibres établis. À défaut, elle demeure un cadre discursif plus qu’une réalité institutionnelle.

    En ce sens, le problème ne tient pas aux intentions, mais à la précision du diagnostic. Car la confusion des niveaux ne rapproche pas de l’État : elle peut, au contraire, en retarder l’avènement, en substituant à la confrontation nécessaire une gestion rhétorique de la crise.

    Le Liban ne manque pas de discours.
    Ce qui lui fait défaut, c’est la capacité à distinguer ce qui met fin à la guerre de ce qui construit l’État.

  • Liban : négocier, est-ce restaurer la souveraineté ou en consacrer l’absence ?

    La souveraineté ne se mesure pas au drapeau, mais à la capacité de l’État à agir en son nom.

    Dans un contexte régional marqué par la réouverture de canaux de communication directe, l’hypothèse d’un processus de négociation entre le Liban et Israël revient au premier plan, dépassant les cadres techniques ou indirects qui ont longtemps structuré ce dossier. Pourtant, cette perspective ne constitue pas une rupture absolue. Le Liban a déjà connu, à de rares moments de son histoire, des négociations directes d’État à État, de l’accord d’armistice de 1949 à l’accord du 17 mai 1983, avant que les canaux ne redeviennent essentiellement indirects ou médiatisés.

    Dès lors, la question n’est pas tant celle du principe de la négociation que celle de sa signification : s’agit-il d’une réaffirmation de la fonction souveraine de l’État libanais, ou d’un processus qui s’inscrit dans la continuité de ses déséquilibres structurels ?

    Sur le plan des principes, négocier avec un État en situation d’hostilité ne constitue pas une atteinte à la souveraineté. Bien au contraire, la négociation en est l’une des expressions les plus abouties. Le cadre constitutionnel libanais, à travers la répartition des compétences entre le Président de la République et le Conseil des ministres, inscrit clairement la négociation et la conclusion des accords internationaux au cœur des prérogatives de l’État. Assimiler ce processus à une forme de renoncement relève donc d’une confusion entre l’exercice de la souveraineté et des formes de contact non autorisées qui relèvent, elles, du droit pénal.

    Mais l’enjeu libanais ne réside pas dans la légitimité de la négociation. Il réside dans la capacité à la mener comme un acte pleinement souverain. Autrement dit, la question n’est pas de savoir si le Liban peut négocier, mais s’il peut le faire en tant qu’État.

    C’est précisément à ce niveau que se révèle le déséquilibre. Négocier ne se limite pas à ouvrir un canal ou à participer à une réunion. Cela suppose l’existence d’une autorité capable de définir des objectifs, de maîtriser le tempo et d’imposer les résultats. La négociation implique un centre décisionnel clair, détenteur de la définition de l’intérêt national et des moyens de le traduire en actes. En l’absence de cette centralité, elle devient un processus fragmenté, suspendu entre des volontés multiples.

    Dans ce contexte, toute initiative de négociation, aussi significative soit-elle, reste conditionnée par la capacité effective de l’État à en contrôler le déroulement. Engager un dialogue ne suffit pas à démontrer l’existence d’une souveraineté. Encore faut-il être en mesure d’en fixer les termes et d’en garantir l’application. C’est là que se joue la différence entre une négociation conduite par un État et une négociation menée en son nom.

    Cette ambiguïté est renforcée par les dynamiques régionales qui tendent à inscrire le Liban dans des équilibres plus larges. Dans certaines approches internationales, notamment celle d’Emmanuel Macron, le Liban est envisagé comme un élément d’un ensemble plus vaste, intégré à une séquence de négociation incluant l’Iran, en raison de l’imbrication des rapports de force internes. Si cette lecture peut apparaître pragmatique dans la gestion des crises, elle contribue néanmoins à redéfinir le Liban comme une variable d’ajustement au sein d’une équation régionale, plutôt que comme un acteur disposant d’un pouvoir de décision autonome.

    Ce qui est plus problématique encore, c’est que cette logique ne se limite pas aux perceptions extérieures. Elle trouve un écho, sous des formes différentes, dans le discours politique interne. Entre ceux qui rejettent la négociation en l’inscrivant dans un affrontement régional global, et ceux qui s’y engagent tout en en acceptant implicitement les contraintes structurelles, un même résultat se dessine : le Liban n’est pas pensé comme un acteur souverain, mais comme un espace inscrit dans une dynamique qui le dépasse.

    Dès lors, la question de la négociation ne peut être appréhendée isolément. Elle ne prend sens qu’à l’aune de celui qui la conduit et des conditions dans lesquelles elle s’inscrit. La négociation peut être un instrument de souveraineté comme elle peut en révéler l’absence.

    En définitive, le Liban ne se trouve pas en difficulté parce qu’il négocie, mais parce qu’il peine à négocier en tant qu’État. Lorsque la négociation cesse d’être un outil de production de la décision pour devenir un cadre d’explication de ses limites, elle perd sa fonction première. À ce moment-là, l’État ne négocie plus : il justifie.