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  • Liban : négocier, est-ce restaurer la souveraineté ou en consacrer l’absence ?

    La souveraineté ne se mesure pas au drapeau, mais à la capacité de l’État à agir en son nom.

    Dans un contexte régional marqué par la réouverture de canaux de communication directe, l’hypothèse d’un processus de négociation entre le Liban et Israël revient au premier plan, dépassant les cadres techniques ou indirects qui ont longtemps structuré ce dossier. Pourtant, cette perspective ne constitue pas une rupture absolue. Le Liban a déjà connu, à de rares moments de son histoire, des négociations directes d’État à État, de l’accord d’armistice de 1949 à l’accord du 17 mai 1983, avant que les canaux ne redeviennent essentiellement indirects ou médiatisés.

    Dès lors, la question n’est pas tant celle du principe de la négociation que celle de sa signification : s’agit-il d’une réaffirmation de la fonction souveraine de l’État libanais, ou d’un processus qui s’inscrit dans la continuité de ses déséquilibres structurels ?

    Sur le plan des principes, négocier avec un État en situation d’hostilité ne constitue pas une atteinte à la souveraineté. Bien au contraire, la négociation en est l’une des expressions les plus abouties. Le cadre constitutionnel libanais, à travers la répartition des compétences entre le Président de la République et le Conseil des ministres, inscrit clairement la négociation et la conclusion des accords internationaux au cœur des prérogatives de l’État. Assimiler ce processus à une forme de renoncement relève donc d’une confusion entre l’exercice de la souveraineté et des formes de contact non autorisées qui relèvent, elles, du droit pénal.

    Mais l’enjeu libanais ne réside pas dans la légitimité de la négociation. Il réside dans la capacité à la mener comme un acte pleinement souverain. Autrement dit, la question n’est pas de savoir si le Liban peut négocier, mais s’il peut le faire en tant qu’État.

    C’est précisément à ce niveau que se révèle le déséquilibre. Négocier ne se limite pas à ouvrir un canal ou à participer à une réunion. Cela suppose l’existence d’une autorité capable de définir des objectifs, de maîtriser le tempo et d’imposer les résultats. La négociation implique un centre décisionnel clair, détenteur de la définition de l’intérêt national et des moyens de le traduire en actes. En l’absence de cette centralité, elle devient un processus fragmenté, suspendu entre des volontés multiples.

    Dans ce contexte, toute initiative de négociation, aussi significative soit-elle, reste conditionnée par la capacité effective de l’État à en contrôler le déroulement. Engager un dialogue ne suffit pas à démontrer l’existence d’une souveraineté. Encore faut-il être en mesure d’en fixer les termes et d’en garantir l’application. C’est là que se joue la différence entre une négociation conduite par un État et une négociation menée en son nom.

    Cette ambiguïté est renforcée par les dynamiques régionales qui tendent à inscrire le Liban dans des équilibres plus larges. Dans certaines approches internationales, notamment celle d’Emmanuel Macron, le Liban est envisagé comme un élément d’un ensemble plus vaste, intégré à une séquence de négociation incluant l’Iran, en raison de l’imbrication des rapports de force internes. Si cette lecture peut apparaître pragmatique dans la gestion des crises, elle contribue néanmoins à redéfinir le Liban comme une variable d’ajustement au sein d’une équation régionale, plutôt que comme un acteur disposant d’un pouvoir de décision autonome.

    Ce qui est plus problématique encore, c’est que cette logique ne se limite pas aux perceptions extérieures. Elle trouve un écho, sous des formes différentes, dans le discours politique interne. Entre ceux qui rejettent la négociation en l’inscrivant dans un affrontement régional global, et ceux qui s’y engagent tout en en acceptant implicitement les contraintes structurelles, un même résultat se dessine : le Liban n’est pas pensé comme un acteur souverain, mais comme un espace inscrit dans une dynamique qui le dépasse.

    Dès lors, la question de la négociation ne peut être appréhendée isolément. Elle ne prend sens qu’à l’aune de celui qui la conduit et des conditions dans lesquelles elle s’inscrit. La négociation peut être un instrument de souveraineté comme elle peut en révéler l’absence.

    En définitive, le Liban ne se trouve pas en difficulté parce qu’il négocie, mais parce qu’il peine à négocier en tant qu’État. Lorsque la négociation cesse d’être un outil de production de la décision pour devenir un cadre d’explication de ses limites, elle perd sa fonction première. À ce moment-là, l’État ne négocie plus : il justifie.