Étiquette : Israël

  • À Washington, Joseph Aoun joue la transformation de sa présidence

    À Washington, Joseph Aoun joue la transformation de sa présidence


    La visite de Joseph Aoun à Washington, prévue le 21 juillet, ne sera pas seulement la première rencontre en tête-à-tête du président libanais avec Donald Trump. Elle peut devenir le moment où le chef de l’État tentera de donner une cohérence politique à une méthode jusqu’ici perçue, selon les camps, comme de la prudence, de l’hésitation ou de l’inaction.

    Son pari est ambitieux : démontrer que sa patience envers le Hezbollah n’était pas un renoncement, mais le moyen de préserver la paix civile ; et que la négociation avec Israël n’est pas une concession à l’ennemi, mais la voie permettant de libérer le territoire, de ramener l’armée dans le Sud et de rendre les villages à leurs habitants.

    Pour réussir cette démonstration, Joseph Aoun devra revenir de Washington avec davantage que des déclarations de soutien. Il lui faut un résultat visible : le commencement d’un retrait israélien réel, même progressif, donnant enfin un contenu concret à la diplomatie de l’État.

    Obtenir de Trump ce que les négociateurs ne peuvent imposer seuls

    Le principal objectif de la visite sera d’obtenir une intervention personnelle de Donald Trump auprès de Benyamin Netanyahou.

    L’accord-cadre signé le 26 juin prévoit un retrait graduel des forces israéliennes, le déploiement de l’armée libanaise et le démantèlement des structures militaires non étatiques. Les négociations de Rome ont ensuite porté sur la mise en œuvre de premières « zones pilotes ». Mais Israël continue de lier son retrait au désarmement du Hezbollah, tandis que le Liban demande que le retrait commence effectivement dans des secteurs où l’armée israélienne est présente.

    Le problème n’est donc plus seulement de s’entendre sur un principe. Il est de déterminer qui accomplira le premier geste et selon quel calendrier.

    Joseph Aoun sait que le Liban ne dispose pas, à lui seul, des moyens de contraindre Israël à partir. Il cherche donc à utiliser la relation particulière de Trump avec le gouvernement israélien pour débloquer la situation. Le président américain aurait déjà demandé à Netanyahou de commencer les redéploiements prévus au Liban, sans que cela se soit encore traduit par un retrait suffisamment significatif.

    À Washington, Aoun ne demandera probablement pas une promesse abstraite de retrait complet. Il cherchera d’abord à obtenir une séquence crédible : retrait israélien de secteurs effectivement occupés, déploiement de l’armée libanaise, retour des habitants et lancement de la reconstruction.

    Cette progression peut paraître modeste. Elle serait pourtant politiquement considérable.

    Faire du retour des déplacés la preuve de l’efficacité de l’État

    Le retour des déplacés libanais du Sud ne constitue pas un dossier humanitaire séparé de la négociation. Il en est l’un des objectifs politiques essentiels.

    Un village n’est pas réellement libéré lorsque les forces israéliennes le quittent sur le papier. Il l’est lorsque l’armée libanaise peut s’y installer durablement, lorsque ses habitants peuvent retrouver leurs maisons et leurs terres, et lorsque les bailleurs acceptent de financer la reconstruction sans craindre une nouvelle guerre.

    Joseph Aoun avait présenté l’accord du 26 juin comme une première étape vers le retour des déplacés et le rétablissement de la souveraineté libanaise.  La visite de Washington doit désormais permettre de transformer cette formule en mécanisme concret.

    Car le retour des habitants aurait une portée qui dépasse largement le Sud. Il permettrait à l’État de reprendre l’initiative face aux réseaux politiques, militaires et sociaux du Hezbollah.

    Pendant des décennies, le parti a pu affirmer qu’il était simultanément la force qui combattait Israël, protégeait les populations chiites et organisait la reconstruction après les guerres. Si le retrait est cette fois obtenu par la diplomatie officielle, si l’armée sécurise les villages et si les aides internationales passent par les institutions, une partie de cette architecture politique se trouve remise en question.

    Le résultat recherché pourrait se résumer ainsi : ce n’est plus une organisation armée qui ramène les habitants chez eux après avoir engagé le pays dans la guerre ; c’est l’État qui empêche la reprise de la guerre, récupère le territoire et organise le retour.

    Offrir au tandem chiite une sortie, sans lui abandonner la victoire

    C’est ici qu’apparaît toute la subtilité de la stratégie présidentielle.

    Joseph Aoun doit obtenir un retrait israélien pour renforcer l’État, mais aussi pour donner au tandem chiite une possibilité de sortir de la confrontation sans devoir reconnaître publiquement sa défaite.

    Il pourrait lui dire : l’État n’a pas abandonné le Sud ; la négociation a obtenu le retrait, l’armée a repris le territoire et les habitants ont pu rentrer. La diplomatie n’a donc pas remplacé la défense des intérêts libanais par la soumission. Elle a obtenu ce que la poursuite de la guerre ne pouvait plus garantir.

    Le tandem chiite conserverait la possibilité d’affirmer à sa base que le « rapport de force de la résistance » a préparé le retrait. Joseph Aoun, de son côté, pourrait souligner que le résultat concret a été obtenu et mis en œuvre par les institutions.

    Cette ambiguïté peut être utile pendant une phase de transition. Elle permet à chacun de sauver la face et limite le risque d’un affrontement intérieur.

    Mais elle comporte aussi un danger majeur : que le Hezbollah transforme tout retrait partiel en victoire de la résistance et l’utilise pour geler la question de ses armes.

    Le retrait ne doit donc pas devenir la récompense politique accordée au Hezbollah pour avoir refusé le désarmement. Il doit constituer la première démonstration que la voie de l’État fonctionne mieux que celle de la guerre.

    La formule présidentielle ne peut pas être : Israël s’est retiré, la question des armes est donc refermée. Elle doit être : Israël commence à se retirer parce que l’État négocie ; l’armée se déploie parce que l’autorité publique revient ; les armes parallèles perdent dès lors progressivement leur justification.

    Répondre aux deux procès intentés au président

    Joseph Aoun se trouve au centre de deux accusations contradictoires.

    Une partie du camp souverainiste lui reproche sa patience envers le Hezbollah, l’absence de décisions contraignantes et la lenteur du rétablissement du monopole des armes. Elle craint que le dialogue ne soit devenu une méthode pour différer indéfiniment l’application des décisions prises.

    À l’opposé, le Hezbollah et ses alliés lui reprochent de négocier avec Israël, d’accepter une médiation américaine et de soumettre la sécurité du Liban aux priorités de Washington.

    Pour sortir de cette double accusation, le président ne peut plus seulement expliquer sa position. Il doit produire un résultat qui lui permette de répondre aux deux camps.

    Aux souverainistes, il devra pouvoir dire : ma patience a empêché que l’armée soit entraînée dans une confrontation intérieure ; elle n’a pas supprimé l’objectif du monopole des armes, mais elle a créé les conditions permettant de l’atteindre progressivement.

    Au tandem chiite, il devra répondre : la négociation n’est ni une normalisation ni un abandon ; elle a obtenu un retrait, rendu des villages à leurs habitants et défendu le territoire sans déclencher une nouvelle guerre.

    Toute sa position centriste dépend désormais de cette capacité à présenter des résultats. Sans retrait, sa patience sera décrite comme de la faiblesse par les uns, tandis que sa négociation sera dénoncée comme une concession inutile par les autres.

    Le centrisme de Joseph Aoun ne peut donc survivre comme simple équilibre verbal. Il doit devenir un centrisme de résultats.

    La Syrie : contrôler la frontière sans rétablir la tutelle

    La visite comportera probablement un autre enjeu : clarifier le rôle que Washington entend attribuer à la Syrie.

    Donald Trump a plusieurs fois évoqué une possible intervention syrienne contre le Hezbollah. Cette hypothèse a suscité de fortes inquiétudes au Liban et a été rejetée par Damas. Les autorités syriennes peuvent coopérer en contrôlant les frontières, en coupant les voies de ravitaillement et en luttant contre les trafics d’armes. Elles ne peuvent recevoir un mandat leur permettant d’intervenir militairement ou politiquement à l’intérieur du territoire libanais.

    Joseph Aoun devra donc défendre une ligne nette : coopération avec la Syrie, oui ; retour d’une tutelle syrienne sous prétexte de combattre le Hezbollah, non.

    Le monopole des armes au Liban doit être rétabli par les institutions libanaises et exécuté par l’armée libanaise. Confier cette tâche à une puissance extérieure, même voisine, reviendrait à remplacer une atteinte à la souveraineté par une autre.

    De la patience à la stature d’homme d’État

    La visite à Washington est ainsi beaucoup plus importante pour Joseph Aoun qu’une rencontre protocolaire à la Maison-Blanche.

    Elle peut lui permettre de faire évoluer le regard porté sur sa présidence. Jusqu’ici, ses adversaires décrivent volontiers un chef de l’État prudent jusqu’à l’immobilisme, soucieux de ménager tous les camps et hésitant à exercer l’autorité que la situation exige.

    Son pari consiste à faire émerger un autre récit : celui d’un président qui aura refusé de provoquer une guerre civile, donné une chance à la négociation, obtenu le retrait israélien par la diplomatie et utilisé ce résultat pour rétablir progressivement l’autorité de l’État.

    Mais ce récit ne peut pas être décrété. Il doit être prouvé.

    Si Joseph Aoun obtient un retrait concret, le déploiement de l’armée et le retour des déplacés, sa patience pourra apparaître rétrospectivement comme une méthode. S’il parvient ensuite à inscrire cette dynamique dans une progression réelle vers le monopole des armes, il pourra prétendre avoir sauvegardé à la fois la paix civile et la souveraineté.

    À l’inverse, si la négociation s’éternise, si Israël demeure dans les zones occupées et si le Hezbollah conserve intacte sa capacité militaire, la patience présidentielle sera interprétée comme une incapacité à décider.

    À Washington, Joseph Aoun ne joue donc pas seulement l’avenir de l’accord-cadre. Il joue la signification de sa présidence : restera-t-il le chef de l’État qui aura accompagné les événements, ou deviendra-t-il l’homme d’État qui aura libéré le Sud par la diplomatie sans précipiter le Liban dans une nouvelle guerre intérieure ?

    Crédit photo : Présidence de la République libanaise

  • Le Liban convoqué par la nouvelle Sublime Porte

    Le Liban convoqué par la nouvelle Sublime Porte



    Officiellement, Recep Tayyip Erdoğan reçoit Nawaf Salam pour réaffirmer le soutien de la Turquie à la souveraineté et à l’intégrité territoriale du Liban. Mais derrière cette formule diplomatique apparaît une ambition plus vaste : Ankara voudrait peser sur l’accord-cadre conclu entre le Liban et Israël, en modifier certains équilibres et inscrire Beyrouth dans sa propre stratégie régionale. Après Téhéran, Damas, Washington et Tel-Aviv, voici donc la nouvelle Sublime Porte qui convoque le Liban pour lui expliquer quelles devraient être ses priorités.

    Nawaf Salam doit être reçu ce vendredi 10 juillet par Recep Tayyip Erdoğan à Istanbul. Le communiqué de la présidence turque indique que les relations bilatérales seront abordées « dans toutes leurs dimensions » et que le soutien de la Turquie à l’intégrité territoriale et à la souveraineté du Liban sera réaffirmé. La formulation est irréprochable. Elle est même bienvenue dans un moment où une partie du territoire libanais demeure occupée et où Israël revendique ouvertement le maintien d’une zone de sécurité au Sud.

    Mais l’essentiel se trouve probablement au-delà du communiqué officiel.

    Selon des informations publiées par L’Orient-Le Jour, la Turquie entendrait renforcer la position libanaise face à Israël, soutenir politiquement et militairement l’armée, participer éventuellement à un futur dispositif international appelé à succéder à la FINUL et, surtout, chercher à faire modifier l’accord-cadre conclu le 26 juin à Washington entre le Liban et Israël.

    On ignore encore quelles clauses précises Ankara voudrait amender. Il faut donc éviter de transformer une information politique en texte déjà négocié. Mais l’intention générale suffit à poser une question essentielle : de quel droit une puissance régionale convoque-t-elle le chef du gouvernement libanais pour lui présenter l’ordre dans lequel le Liban devrait traiter sa souveraineté, son territoire et les armes présentes sur son sol ?

    La souveraineté libanaise expliquée par les autres

    L’accord-cadre signé à Washington est loin d’être parfait. Il établit un processus séquencé dans lequel l’armée libanaise doit reprendre le contrôle effectif des zones concernées et procéder au désarmement vérifié des groupes armés non étatiques avant le redéploiement progressif des forces israéliennes. Il ne fixe pas toujours des limites temporelles suffisamment contraignantes au maintien israélien et laisse subsister une asymétrie évidente entre les obligations libanaises, mesurables et immédiates, et les engagements israéliens, plus progressifs et conditionnels.

    Le Liban est donc fondé à réclamer des garanties supplémentaires, un calendrier précis, le retrait d’Israël de zones pilotes et un mécanisme empêchant l’occupation de se prolonger indéfiniment sous prétexte que les résultats obtenus par l’armée seraient jugés insuffisants. Beyrouth a d’ailleurs conditionné sa participation à la prochaine étape des négociations à un retrait israélien de deux zones expérimentales du Sud.

    Mais une chose est de corriger un déséquilibre au nom des intérêts libanais. Une autre est de laisser Ankara redéfinir la hiérarchie des exigences au nom de sa confrontation avec Israël.

    Car la Turquie ne découvre pas soudainement une vocation désintéressée pour la souveraineté libanaise. Elle poursuit une stratégie régionale cohérente. Elle cherche à contenir l’expansion israélienne en Syrie et au Liban, à empêcher l’Iran de retrouver son influence antérieure, à consolider son rôle dans la nouvelle Syrie et à s’imposer dans les futurs dispositifs militaires, économiques et diplomatiques de la Méditerranée orientale.

    La Turquie a parfaitement le droit de défendre ses intérêts. Le problème commence lorsque les intérêts turcs sont présentés au Liban comme les priorités naturelles du Liban.

    Le soutien d’Ankara peut être utile. Son assistance à l’armée peut être précieuse. Son opposition à l’occupation israélienne peut renforcer la position de Beyrouth. Mais cette aide ne doit pas devenir le véhicule d’une nouvelle tutelle stratégique.

    Modifier l’accord ou sauver les armes du Hezbollah ?

    Le principal danger tient à la séquence entre le retrait israélien et le désarmement du Hezbollah.

    Le Hezbollah refuse l’accord-cadre précisément parce que celui-ci lie le retrait israélien à la restauration de l’autorité militaire exclusive de l’État. Ses responsables rejettent tout désarmement général et préviennent que son application pourrait conduire à une confrontation intérieure. Le mouvement cherche donc à renverser la logique du processus : obtenir d’abord le retrait intégral d’Israël, puis renvoyer la question de ses armes à un dialogue national sans échéance ni mécanisme contraignant.

    Toute modification de l’accord qui aboutirait à cette inversion offrirait au Hezbollah ce dont il a aujourd’hui le plus besoin : du temps.

    Elle lui permettrait de reconstituer ses structures, de transformer son refus d’obéir à l’État en position politique négociable et de présenter son arsenal non plus comme une situation illégale à laquelle il faut mettre fin, mais comme une question nationale sur laquelle il disposerait encore d’un droit de veto.

    Il faut rappeler une évidence : le désarmement du Hezbollah n’est pas une exigence israélienne que le Liban pourrait accepter ou refuser selon l’évolution des négociations. Il découle de la souveraineté libanaise elle-même, des décisions du gouvernement, de l’accord de Taëf, des résolutions internationales et du principe élémentaire selon lequel aucun parti ne peut décider seul de la guerre et de la paix.

    Le maintien de l’occupation israélienne est illégitime. Mais cette occupation ne rend pas légitime l’existence d’une armée parallèle. Les deux atteintes à la souveraineté doivent être combattues simultanément, sans que l’une serve d’excuse à l’autre.

    En subordonnant de nouveau le désarmement au retrait israélien complet, le Liban remettrait son ordre intérieur entre les mains d’Israël. Il suffirait alors que celui-ci conserve quelques positions ou invoque une menace persistante pour que le Hezbollah justifie indéfiniment la conservation de ses armes.

    Ce serait exactement le piège : permettre à Israël et au Hezbollah de se fournir mutuellement la justification de leur présence militaire, tandis que l’État libanais attendrait entre les deux l’autorisation d’exercer sa souveraineté.

    Après Téhéran et Damas, la nouvelle Sublime Porte

    La scène est révélatrice d’une pathologie libanaise ancienne. Depuis des décennies, chaque puissance régionale considère qu’elle possède au Liban une zone d’influence, des interlocuteurs privilégiés et un droit de regard sur les grandes décisions nationales.

    Damas a longtemps traité le Liban comme une province sous administration spéciale. Téhéran a fait de la décision de guerre libanaise un prolongement de sa stratégie régionale. Israël définit les conditions militaires auxquelles il accepterait de se retirer. Washington parraine le calendrier et les mécanismes d’exécution. Et voici qu’Ankara entre à son tour dans le jeu, avec ses propositions, ses lignes rouges et sa vision de l’ordre régional.

    L’image de la Sublime Porte, الباب العالي, n’est donc pas seulement une provocation historique. Elle décrit une relation politique : le responsable libanais se rend auprès du centre impérial, écoute les priorités qu’on lui présente, reçoit des promesses de protection et revient à Beyrouth avec une feuille de route élaborée ailleurs.

    Nawaf Salam ne se rend évidemment pas en Turquie comme le gouverneur d’une province ottomane. Mais le Liban doit se garder de réinstaller lui-même ce rapport de dépendance en acceptant que toute capitale influente devienne un passage obligé pour arbitrer ses choix souverains.

    Le gouvernement libanais doit écouter la Turquie, comme il doit écouter les États-Unis, la France, l’Arabie saoudite et les autres partenaires du Liban. Mais écouter ne signifie pas recevoir des instructions. Coopérer ne signifie pas déléguer la définition de l’intérêt national.

    La ligne libanaise devrait être claire : retrait israélien progressif mais irréversible, calendrier précis, déploiement simultané de l’armée, démantèlement vérifié des infrastructures militaires illégales et transfert exclusif de la sécurité à l’État. Ni occupation israélienne durable, ni sanctuarisation des armes du Hezbollah.

    Le véritable danger serait que la Turquie utilise les faiblesses incontestables de l’accord-cadre pour en supprimer la seule avancée fondamentale : la reconnaissance que la souveraineté libanaise exige le monopole effectif des armes par l’État.

    Le Liban ne doit pas remplacer une dépendance iranienne par une protection turque, ni sortir d’un rapport de force pour entrer dans un autre. Sa souveraineté ne consiste pas à choisir la capitale étrangère qui lui dictera ses priorités avec le plus de bienveillance.

    Elle consiste enfin à les définir lui-même.

    Mise à jour – 10 juillet 2026 20h16 : Le communiqué publié à l’issue de la rencontre entre Nawaf Salam et Recep Tayyip Erdoğan ne mentionne ni une modification de l’accord-cadre, ni le désarmement du Hezbollah. Il confirme cependant la volonté d’élever les relations libano-turques au rang de partenariat stratégique ainsi que le soutien d’Ankara au retrait israélien. Aucune modification du cadre n’a donc été officiellement annoncée à ce stade.

    Photo : ANI / Voice of Lebanon

  • Un vrai accord aurait commencé après le Hezbollah

    Un vrai accord aurait commencé après le Hezbollah



    Présenté comme un pas vers la paix, l’accord de Washington révèle surtout la faillite d’un exécutif incapable d’exercer la souveraineté à Beyrouth avant d’aller la chercher à l’étranger.

    Il fut un temps où le Liban parlait au monde.

    Le Liban de Charles Malik, philosophe et diplomate, présent aux grandes heures de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Le Liban de Michel Chiha, l’un des pères intellectuels de son architecture politique. Le Liban de Gibran Khalil Gibran, dont la parole a traversé les langues et les continents. Le Liban de Fairouz, voix d’un pays plus grand que ses blessures. Le Liban de saint Charbel, figure spirituelle devenue universelle. Le Liban des juristes, des bâtisseurs, des diplomates, des hommes d’État, de ceux qui savaient encore que la souveraineté n’est pas une posture, mais une responsabilité.

    Et puis il y a le Liban d’aujourd’hui.

    Un Liban dont les responsables se rendent à Washington pour entendre ce qu’ils auraient dû décider à Beyrouth depuis longtemps : aucune milice ne peut décider de la guerre et de la paix à la place de l’État. Un Liban qui n’aurait jamais dû avoir besoin qu’on lui explique ce qu’est la souveraineté, mais qui en a eu besoin parce que ceux qui prétendent le gouverner ont renoncé à gouverner. Un Liban qui n’arrive plus à transformer son héritage en autorité, sa mémoire en courage, ses institutions en décision.

    C’est là que commence le vrai problème de l’accord de Washington.

    Si l’on enlève le vernis diplomatique, cet accord ne parle essentiellement que d’une seule chose : le Hezbollah. Tout le reste est emballage. Les formules sur la paix, la sécurité, les garanties, les mécanismes, les étapes ou les engagements réciproques ne changent rien à la nature profonde du texte. Il ne s’agit pas d’abord de régler un contentieux territorial entre le Liban et Israël. Il ne s’agit pas d’abord de redessiner une frontière, de solder un différend historique ou d’organiser une relation normale entre deux États enfin redevenus maîtres d’eux-mêmes. Il s’agit, en réalité, d’expliquer au Liban ce qu’il aurait dû faire seul depuis longtemps : empêcher une organisation armée de décider à sa place.

    Voilà pourquoi un souverainiste libanais peut rejeter cet accord. Non parce qu’il serait hostile à la paix. Non parce qu’il refuserait la sécurité d’Israël ou celle du Liban. Non parce qu’il défendrait, même indirectement, le Hezbollah. Mais pour une raison exactement inverse : parce qu’un accord libano-israélien qui place le Hezbollah au centre du texte n’est plus un accord entre deux États souverains. C’est l’aveu diplomatique que l’un des deux États n’a pas su redevenir État.

    Un vrai accord entre le Liban et Israël aurait dû commencer après le Hezbollah, non autour de lui.

    Il aurait dû être signé une fois la décision de guerre et de paix rendue à l’État libanais. Une fois le monopole des armes restauré. Une fois l’armée déployée sur les frontières. Une fois toute activité militaire hors de l’État interdite, poursuivie et supprimée. Alors, le Liban aurait pu aller négocier la tête haute. Il aurait pu parler de retrait, de violations, de garanties, de sécurité des populations, de mécanismes frontaliers, de relations futures, de respect mutuel et de droit international. Il aurait pu parler à Israël en État, non en territoire problématique.

    Mais l’exécutif a fait l’inverse. Il a laissé le Hezbollah exister, puis il est allé négocier les conséquences de cette existence. Il a laissé une milice confisquer la décision souveraine, puis il a accepté que cette milice devienne l’objet même d’un accord international. Il n’a pas restauré l’État avant la négociation ; il est allé négocier parce qu’il ne l’avait pas restauré.

    C’est cela, l’humiliation.

    Le Hezbollah n’aurait pas dû apparaître dans ce type d’accord. Pas une fois. Pas dans le préambule, pas dans une annexe, pas dans un mécanisme provisoire, pas dans une feuille de route, pas comme obstacle, pas comme condition, pas comme donnée stratégique. Dès que son nom ou sa fonction structure un texte entre le Liban et Israël, l’État libanais reconnaît implicitement qu’il n’est plus seul souverain sur son propre territoire.

    Or un État souverain ne négocie pas sa milice. Il l’interdit.

    On répond souvent aux souverainistes : “Très bien, mais quelle est votre solution ?” Cette question est commode. Elle permet à ceux qui occupent les fonctions, qui disposent des ministres, des budgets, de l’armée, de la police, de la parole officielle et des institutions, de renvoyer leur propre responsabilité au citoyen. Mais ce n’est pas au citoyen de rédiger le plan opérationnel de désarmement. C’est au gouvernement de gouverner. S’il ne sait pas restaurer l’autorité de l’État, qu’il cesse de prétendre l’incarner.

    Depuis l’élection présidentielle, depuis la formation du gouvernement, depuis le vote de confiance, le désarmement du Hezbollah n’avait pas à devenir un sujet diplomatique. Il devait être une décision d’État. Le lendemain matin, il fallait décider. Puis exécuter. Plus aucune arme hors de l’État. Plus aucune décision de guerre hors du Conseil des ministres et des institutions légitimes. Plus aucune infrastructure militaire autonome. Plus aucune zone soustraite à l’autorité de l’armée libanaise.

    Cela demandait du courage politique.

    Ce courage a manqué.

    À sa place, on a produit du processus. À sa place, on a produit des formules. À sa place, on a produit de la diplomatie de substitution. Quand un gouvernement n’a pas le courage d’arrêter une milice, il invente un mécanisme. Quand il n’a pas le courage de décider à Beyrouth, il va chercher à Washington une feuille de route qui lui permet de dire : “Ce n’est pas nous, c’est l’accord.” Quand il n’a pas le courage d’exercer la souveraineté, il la sous-traite.

    Le résultat est terrible : l’exécutif prétend désarmer le Hezbollah, mais il lui offre sa meilleure protection politique. Car plus l’accord parle du Hezbollah, plus il le replace au centre de la scène. Plus il prétend le traiter, plus il lui donne la preuve qu’il reste le véritable sujet du dossier libano-israélien. Plus il l’inscrit dans un texte international, plus il lui permet de dire à sa base : “Vous voyez, ce n’est pas l’État libanais qui restaure sa souveraineté ; ce sont Israël et les États-Unis qui veulent nous imposer notre disparition.”

    Ainsi, même en dénonçant le Hezbollah, même en parlant de son désarmement, même en prétendant agir contre lui, l’exécutif finit par valider son récit. Il ne l’efface pas. Il le consacre. Il ne le réduit pas à une anomalie intérieure que l’État devait supprimer. Il le transforme en clause, en obstacle, en condition, en sujet diplomatique.

    C’est exactement ce qu’il ne fallait jamais faire.

    Car le problème du Liban avec Israël n’est pas un mystère insoluble. Il n’y a pas, au fond, une impossibilité métaphysique de coexistence entre les deux États. Il y a un problème de sécurité, aggravé et entretenu par le fait qu’une organisation armée, installée dans la vie politique libanaise, s’est arrogé le droit de décider de la guerre. Empêchez cette organisation d’agir. Rendez la frontière à l’armée. Rendez la décision militaire à l’État. Rendez le territoire à la République. Alors la nature du dossier change immédiatement.

    Ce qui reste à discuter avec Israël relève ensuite de rapports entre États : retrait, violations, garanties, sécurité des civils, mécanismes de frontière, retour des habitants, droit et responsabilité. Mais le cœur de la souveraineté libanaise ne doit pas être négocié avec Israël, ni avec Washington, ni avec personne. Il doit être exercé.

    Le Liban n’avait pas besoin d’un accord pour savoir qu’une milice ne peut pas cohabiter avec l’État. Il n’avait pas besoin d’un traité pour comprendre que deux armées sur un même territoire signifient l’absence de souveraineté. Il n’avait pas besoin de Washington pour découvrir que la guerre et la paix ne peuvent pas être confiées à une organisation partisane liée à une puissance étrangère.

    Et pourtant, les faits sont là : il en a eu besoin. Non parce que le peuple libanais serait incapable de comprendre l’État, mais parce que ses responsables ont cessé de le faire vivre. Le scandale n’est donc pas que des étrangers aient rappelé au Liban ce qu’est un État. Le scandale est que ce rappel ait été nécessaire.

    C’est pourquoi cet accord est moins un accord de paix qu’un aveu de faillite.

    La faillite d’un pouvoir qui a préféré composer avec le Hezbollah plutôt que l’interdire. La faillite d’un exécutif qui a préféré ménager les équilibres de veto plutôt que restaurer l’autorité nationale. La faillite d’une classe politique qui a accepté que le Hezbollah soit tantôt partenaire, tantôt menace, tantôt sujet de dialogue, tantôt donnée régionale, mais jamais simplement ce qu’il aurait dû être aux yeux de l’État : une organisation armée illégitime à supprimer de l’ordre politique libanais.

    Un vrai accord aurait commencé après le Hezbollah.

    Il aurait commencé lorsque le Liban aurait pu dire à Israël et au monde : “Nous avons repris le contrôle de notre décision. Aucune force armée ne parle plus à notre place. Aucune milice ne décide plus de nos guerres. Aucune organisation ne confisque plus notre frontière. Nous sommes désormais ici comme État, et seulement comme État.”

    Mais tant que le Hezbollah est dans le texte, il est dans l’État. Tant qu’il est dans l’accord, il est dans la négociation. Tant qu’il est dans la négociation, il n’a pas été politiquement vaincu. Il a seulement été déplacé du terrain militaire vers le papier diplomatique.

    Et c’est pourquoi cet accord, loin de restaurer pleinement la souveraineté libanaise, en expose l’absence.

    La paix véritable ne commencera pas le jour où le Hezbollah sera mentionné dans un accord. Elle commencera le jour où il n’aura plus besoin d’y être nommé

    Crédit photo : BlingBling10 / Wikimedia Commons — CC BY-SA 3.0

    Le Grand Sérail à Beyrouth, siège du pouvoir exécutif libanais.

  • Washington et la paix que Beyrouth n’ose pas nommer

    Washington et la paix que Beyrouth n’ose pas nommer



    L’accord-cadre annoncé à Washington entre le Liban et Israël ne signe pas encore la paix. Il ne règle ni le rapport de force intérieur libanais, ni la question du Hezbollah, ni celle des garanties israéliennes. Mais il ouvre une séquence décisive : pour la première fois depuis longtemps, retrait israélien, désarmement du Hezbollah, rôle de l’armée libanaise et perspective d’une paix durable sont placés dans une même équation. Le Liban officiel ne peut plus réclamer la souveraineté à l’extérieur tout en l’abandonnant à l’intérieur.

    Un accord-cadre, pas une paix acquise

    Il faut d’abord éviter l’illusion. Washington n’a pas fait disparaître la crise libanaise. L’accord-cadre annoncé sous médiation américaine n’est pas un traité de paix achevé. Il ne règle pas le problème d’un simple communiqué, il ne transforme pas le Hezbollah en acteur désarmé par miracle, et il ne garantit pas qu’Israël acceptera de se retirer sans conditions de sécurité précises. C’est une architecture de mise en œuvre, un commencement, peut-être même une mise en demeure.

    Son intérêt tient précisément à cette ambiguïté. Il ne promet pas une paix immédiate ; il oblige les acteurs à dire ce qu’ils veulent vraiment. Israël veut des garanties avant de se retirer complètement. Les États-Unis veulent inscrire le dossier libanais dans une logique de stabilisation régionale. Le Liban, lui, est renvoyé à une question plus profonde : est-il capable d’exercer l’autorité qu’il revendique ?

    La déclaration États-Unis–Conseil de coopération du Golfe avait déjà fourni une couverture arabe à cette évolution, en inscrivant les négociations libano-israéliennes dans la perspective d’un accord durable de paix et de sécurité. L’accord de Washington transforme désormais cette couverture politique en épreuve concrète.

    Car le texte lie ce que le système libanais avait pris l’habitude de séparer : retrait israélien, déploiement de l’armée libanaise, désarmement du Hezbollah, démantèlement de son infrastructure militaire et restauration de la souveraineté de l’État.

    Pendant des années, Beyrouth a pu réclamer le retrait israélien tout en repoussant la question des armes non étatiques. Il était possible de parler de souveraineté contre Israël et de compromis intérieur avec le Hezbollah, comme si les deux sujets appartenaient à deux mondes différents. On condamnait les violations israéliennes, tout en acceptant qu’une organisation armée conserve, à côté de l’État, sa propre stratégie, ses propres arsenaux, ses propres alliances et sa propre décision de guerre.

    Cette séparation était devenue l’une des grandes fictions du système libanais. Elle permettait à chacun de parler de souveraineté sans en assumer toutes les conséquences. Les uns exigeaient le retrait israélien sans poser la question du monopole de la force. Les autres réclamaient le désarmement du Hezbollah sans toujours assumer la perspective d’un accord politique durable avec Israël. Entre les deux, l’État survivait comme formule, non comme autorité.

    Washington remet ces sujets dans la même phrase. Et cette phrase est redoutable : sans État souverain, il n’y aura ni retrait durable, ni sécurité durable, ni paix durable.

    C’est pourquoi cet accord-cadre ne doit pas être lu comme un simple épisode diplomatique. Il ne constitue pas encore une paix ; il crée les conditions d’un test. Le Liban ne peut plus se contenter de demander aux autres de respecter sa souveraineté. Il doit démontrer qu’il peut lui-même la restaurer.

    Le Hezbollah face à l’inversion de son récit

    Le Hezbollah comprend parfaitement le danger de cette séquence. Ce danger n’est pas seulement militaire. Il est politique et narratif.

    Tant que le retrait israélien était présenté comme une condition préalable absolue, le parti pouvait affirmer que ses armes restaient nécessaires. Il pouvait dire : tant qu’Israël occupe, la résistance demeure. Cette formule lui permettait de transformer l’anomalie armée en nécessité nationale. Les armes n’étaient pas présentées comme un problème de souveraineté, mais comme une réponse provisoire à l’absence de souveraineté.

    Mais si le retrait israélien devient lié au déploiement de l’armée libanaise et au démantèlement de l’infrastructure militaire du Hezbollah, alors l’équation s’inverse. La question n’est plus seulement : pourquoi Israël ne se retire-t-il pas ? Elle devient aussi : qui empêche l’État libanais de remplir les conditions de ce retrait ?

    Autrement dit, les armes du Hezbollah risquent d’apparaître non plus comme le moyen d’obtenir le retrait israélien, mais comme l’obstacle principal à ce retrait. C’est une rupture majeure.

    Le parti se retrouve placé devant sa contradiction centrale. Il prétend défendre la souveraineté libanaise contre Israël, mais il refuse que cette souveraineté s’exerce contre son propre arsenal. Il invoque l’État lorsqu’il s’agit de condamner les violations israéliennes, mais lui refuse le monopole de la force lorsqu’il s’agit de décider de la guerre et de la paix. Il réclame que l’armée libanaise protège le territoire, mais refuse que cette armée soit la seule force légitime sur ce territoire.

    Or une souveraineté conditionnée par une milice n’est pas une souveraineté. C’est une souveraineté suspendue.

    La menace de guerre civile brandie par certains responsables du Hezbollah révèle la nature du problème. Elle signifie que le parti accepte l’État tant que l’État ne touche pas à ses armes. Mais un État qui ne peut pas décider du sort des armes présentes sur son territoire n’est pas pleinement un État. Il administre son impuissance.

    Cette menace dit aussi autre chose : le Hezbollah sait que son récit peut se retourner contre lui. Tant que la guerre permanente paraît inévitable, il peut se présenter comme une nécessité. Mais dès qu’un cadre de paix, même fragile, même conditionnel, même incomplet, commence à apparaître, les armes parallèles changent de statut. Elles ne sont plus seulement l’instrument d’une confrontation avec Israël ; elles deviennent le verrou qui empêche le Liban de sortir de la guerre.

    Voilà pourquoi l’accord de Washington est si difficile à absorber pour le Hezbollah. Il déplace le centre du débat. Il ne s’agit plus seulement de savoir si Israël doit se retirer. Il s’agit de savoir si le Liban veut redevenir l’unique détenteur de la décision nationale.

    Le Hezbollah pourra tenter de dénoncer l’accord comme une pression américaine, comme une concession à Israël, comme une tentative de désarmer la résistance par des moyens diplomatiques après l’échec des moyens militaires. Il cherchera probablement à ramener le débat à ses catégories habituelles : l’occupation, la résistance, la trahison, l’axe régional, la Palestine, les rapports de force. Mais cette rhétorique ne suffit plus à masquer la question centrale : qui décide au Liban ?

    Si le Hezbollah décide seul de la guerre, alors l’État ne décide plus. Si le Hezbollah décide seul des conditions du désarmement, alors l’État ne commande plus. Si le Hezbollah peut menacer de guerre civile lorsque l’État cherche à recouvrer son autorité, alors la souveraineté libanaise reste placée sous tutelle armée.

    C’est ce que l’accord de Washington révèle cruellement. Il ne détruit pas le Hezbollah. Il ne règle pas le rapport de force. Mais il met à nu la contradiction que le Liban officiel avait trop longtemps accepté de couvrir.

    L’armée, la paix et l’épreuve de l’État

    Le point le plus sensible de l’accord tient au rôle confié à l’armée libanaise. Depuis des années, le soutien à l’armée est devenu une formule consensuelle. Tout le monde dit soutenir l’armée, y compris ceux qui refusent qu’elle soit la seule force armée du pays ou qu’elle décide réellement dans les moments essentiels.

    Cette unanimité de façade a longtemps permis d’éviter le vrai débat. On célèbre l’armée comme symbole d’unité nationale, mais on accepte qu’elle ne possède pas l’autorité stratégique exclusive. On lui demande de tenir les points de passage, de maintenir l’ordre, de protéger les institutions, parfois de payer le prix du sang, mais on lui refuse le droit d’être l’unique instrument de la défense nationale. On veut l’armée comme décor de l’État, pas toujours comme expression de l’État.

    Désormais, soutenir l’armée ne peut plus être un hommage protocolaire. Si elle doit se déployer, contrôler le terrain, accompagner un retrait israélien progressif et empêcher le retour d’infrastructures armées non étatiques, alors elle devient l’instrument concret du retour de l’État.

    Cela ouvre la question que beaucoup voudront éviter : le désarmement se fera-t-il par le dialogue, par l’intégration, par la pression ou par l’épreuve de force ? Le Liban officiel parlera sans doute de sagesse, de consensus national, d’étapes et d’unité. Ces mots ne sont pas inutiles. Un pays aussi fragile que le Liban ne peut pas se permettre l’improvisation ni l’aventurisme. Mais derrière ces mots, la réalité est plus dure : si une force armée refuse d’entrer sous l’autorité de l’État, alors l’État devra choisir entre son autorité et sa paralysie.

    Il ne s’agit pas d’appeler à une confrontation intérieure. Personne ne peut souhaiter une guerre civile. Mais l’évitement permanent de la question des armes a déjà produit une autre forme de violence : l’effacement de l’État, la confiscation de la décision nationale et l’impossibilité pour les Libanais de choisir eux-mêmes la guerre ou la paix.

    C’est ici que le mot “paix” devient central. Il ne doit pas être compris comme une concession faite à Israël. Il doit être compris comme un acte souverain. Un État souverain n’est pas seulement celui qui peut déclarer la guerre ; c’est aussi celui qui peut décider de la paix. Or le Liban a longtemps été privé de cette seconde liberté.

    Beyrouth parle encore de retrait, de garanties, de délimitation, de cessez-le-feu et de fin des hostilités. Mais le mot “paix”, lui, reste presque interdit. Il semble trop lourd, trop dangereux, trop exposé. On le contourne par des expressions techniques, on le remplace par la sécurité, la stabilité, la cessation des hostilités, la normalisation des frontières. Comme si nommer la paix revenait déjà à capituler.

    C’est une erreur. La paix, lorsqu’elle est décidée par un État souverain, n’est pas une capitulation. Elle est l’exercice le plus élevé de la souveraineté, parce qu’elle engage le destin national, le contrôle des frontières, la sécurité des citoyens, le retour des déplacés, la reconstruction économique et la place du pays dans son environnement régional.

    Le problème libanais n’est donc pas seulement que le mot “paix” soit difficile à prononcer. Le problème est que l’État qui devrait le prononcer ne dispose pas encore de tous les moyens politiques et militaires pour l’assumer. Ce sont désormais d’autres acteurs, arabes et américains, qui osent nommer l’horizon que Beyrouth hésite à regarder en face. C’est une humiliation subtile : le Liban officiel attend que d’autres nomment à sa place ce qui devrait relever de sa propre décision souveraine.

    L’accord de Washington ne garantit pas que cet horizon sera atteint. Il peut échouer, être vidé de sa substance, se heurter au veto armé du Hezbollah, à la méfiance israélienne, aux calculs de l’Iran ou à la faiblesse chronique des institutions libanaises. Mais il produit une clarification essentielle.

    Le Liban ne peut plus dire que les Arabes lui interdisent d’envisager une paix de sécurité avec Israël. Il ne peut plus dire qu’aucun cadre diplomatique n’existe. Il ne peut plus prétendre que le retrait israélien, le rôle de l’armée, le désarmement du Hezbollah et la souveraineté de l’État sont des dossiers séparés.

    La paix n’est donc pas la fin du débat libanais. Elle en devient le test. Si le Hezbollah refuse le monopole de la force, il montrera que son problème n’est pas seulement Israël, mais l’existence même d’un État libanais souverain. Si l’État signe sans pouvoir appliquer, il démontrera que sa souveraineté reste inférieure au veto d’une organisation armée. Et si la classe politique se réfugie encore dans l’ambiguïté, elle confirmera qu’elle préfère administrer l’absence d’État plutôt que d’assumer son retour.

    Washington n’a pas signé la paix. Washington a placé le Liban devant son miroir.

    La vraie question n’est donc plus seulement : Israël se retirera-t-il ? Elle est plus profonde : le Liban veut-il redevenir un État capable de décider de la guerre, de la paix et du monopole de la force ?

    C’est peut-être cela, le véritable tournant. Le Liban n’est plus seulement invité à négocier. Il est sommé de redevenir un État.

    Crédit photo :
    Capture d’écran — U.S. Department of State / DVIDS, domaine public

  • La clause arabe du mémorandum irano-américain

    La clause arabe du mémorandum irano-américain



    La déclaration États-Unis–Conseil de coopération du Golfe du 25 juin ne se contente pas d’accompagner le mémorandum irano-américain. Elle en fixe une lecture arabe : pas d’hégémonie iranienne reconnue, pas de milices sanctuarisées, et, pour le Liban, une couverture régionale nouvelle à l’hypothèse d’un accord durable de paix et de sécurité avec Israël.

    La déclaration commune publiée le 25 juin par les États-Unis et le Conseil de coopération du Golfe mérite mieux qu’une lecture rapide. À première vue, elle accompagne la séquence ouverte par le mémorandum d’entente entre Washington et Téhéran. En réalité, elle en modifie profondément la portée politique.

    Depuis la signature de ce mémorandum, l’Iran et ses relais ont tenté d’en imposer une lecture triomphale : Téhéran aurait résisté, Washington aurait accepté de composer avec lui, et les dossiers régionaux seraient désormais traités dans une logique de reconnaissance mutuelle. Les fronts ouverts par l’Iran dans le monde arabe conserveraient ainsi leur fonction stratégique, de Gaza au Liban, de l’Irak au Yémen, jusqu’au détroit d’Ormuz.

    La déclaration États-Unis–CCG vient corriger cette lecture. Elle ne détruit pas le mémorandum. Elle ne ferme pas la voie de la négociation avec l’Iran. Mais elle en fixe les limites. Elle transforme ce qui pouvait apparaître comme une victoire narrative iranienne en dispositif conditionnel : pas d’arme nucléaire, pas de normalisation économique automatique, pas de mise entre parenthèses des missiles balistiques, des drones et des groupes armés relais de l’influence iranienne, pas de droit iranien à contrôler ou taxer le détroit d’Ormuz.

    Autrement dit, le Golfe ne rejette pas la négociation américaine avec l’Iran. Il la replace dans un cadre régional arabe. Le message est simple : si l’Iran veut rejoindre un nouvel ordre régional, ce ne sera pas selon les conditions de ses milices, mais selon celles des États.

    Une déclaration d’interprétation

    La première fonction de ce texte est d’interpréter le mémorandum irano-américain. Téhéran pouvait chercher à le présenter comme une reconnaissance de son statut régional et comme un report des sujets les plus sensibles. Le CCG répond que le cœur du problème demeure : empêcher l’Iran de développer ou d’acquérir l’arme nucléaire.

    Mais le texte va plus loin. Il refuse que le nucléaire absorbe tout le débat. La sécurité régionale ne peut pas être réduite à la seule question de l’enrichissement. Elle passe aussi par les missiles balistiques, les drones et le soutien aux groupes armés relais. C’est là que la déclaration devient stratégique : elle empêche l’Iran de négocier un dossier tout en conservant ses instruments de pression sur les autres.

    L’économie elle-même est placée sous condition. Le commerce et les investissements avec l’Iran ne sont pas présentés comme une récompense automatique, mais comme une possibilité réversible, liée au respect des engagements et à la fin du comportement déstabilisateur. L’Iran n’obtient donc pas une réhabilitation. Il obtient une porte entrouverte, surveillée par les États-Unis et les puissances du Golfe.

    La même logique vaut pour Ormuz. L’Iran pouvait chercher à transformer la réouverture du détroit en rente géopolitique, voire en droit de contrôle. La déclaration rejette explicitement tout péage, toute taxe et toute tentative de prise de contrôle. La liberté de navigation y est rappelée comme un principe de sécurité régionale et mondiale, non comme une concession négociable avec Téhéran.

    C’est pourquoi ce texte est plus qu’un communiqué diplomatique. Il agit comme une clause politique ajoutée au mémorandum irano-américain. Non pas une clause juridique, certes, mais une clause d’interprétation : Washington et le Golfe disent ensemble que l’accord avec l’Iran ne peut pas devenir le point de départ d’une hégémonie iranienne reconnue.

    Le Liban, de la sécurité à la paix

    La partie libanaise est sans doute la plus révélatrice. Longtemps, beaucoup ont pensé que l’Arabie saoudite et les États du Golfe pourraient tolérer, au mieux, des arrangements sécuritaires entre le Liban et Israël : cessez-le-feu consolidé, retrait israélien, rôle accru de l’armée, garanties américaines. Mais pas un accord de paix bilatéral.

    Cette lecture n’était pas absurde. Elle s’inscrivait dans l’héritage de l’initiative arabe de paix, dans la centralité de la question palestinienne et dans l’idée qu’aucun pays arabe ne devait avancer seul vers Israël en dehors d’un cadre global. La déclaration du 25 juin oblige pourtant à corriger cette grille de lecture.

    Le texte ne se contente pas de soutenir des négociations bilatérales entre Israël et le Liban. Il précise que ces négociations doivent créer les conditions d’un accord durable de paix et de sécurité entre les deux pays. Le mot “paix” est essentiel. Il va beaucoup plus loin que la simple désescalade, plus loin que le cessez-le-feu, plus loin qu’un accord technique de frontière ou de sécurité.

    Plus frappant encore : ce mot est prononcé par l’environnement arabe du Liban, alors même que le Liban officiel hésite encore à l’assumer publiquement. Beyrouth parle de retrait israélien, de souveraineté, de délimitation des frontières, de garanties, de rôle de l’armée, de fin des hostilités. Le CCG, lui, introduit l’horizon politique que l’État libanais n’ose pas nommer : la paix.

    Cela change profondément le débat. Le problème n’est plus de savoir si les Arabes interdiraient au Liban de faire la paix. Le problème devient de savoir si l’État libanais se reconnaît à lui-même le droit souverain de décider de la paix.

    La déclaration ajoute un élément décisif : ce processus de négociation ne doit pas être conditionné par l’issue des autres conflits. Cette phrase vise directement la logique iranienne des fronts liés. Pour Téhéran et pour le Hezbollah, le Liban n’est jamais un dossier autonome. Il est relié à Gaza, à l’Irak, à la Syrie, au Yémen, à Ormuz, au nucléaire, à la négociation globale avec Washington. La déclaration États-Unis–CCG défait cette architecture. Elle dit que le Liban doit pouvoir avancer selon sa propre logique, son propre calendrier et son propre intérêt national.

    Elle ne renie pas la cause palestinienne, qui reste présente dans le texte. Mais elle refuse que cette cause serve de veto permanent à la souveraineté libanaise. Elle refuse surtout que l’Iran s’en serve pour maintenir le Liban dans une guerre qui n’est plus décidée par l’État libanais.

    La paix comme test de souveraineté

    La déclaration ne présente pas la paix comme une concession faite à Israël. Elle la présente comme le prolongement logique de la restauration de l’État libanais.

    C’est pourquoi la séquence des mots est importante : paix et sécurité durables, frontières permanentes, restauration de l’autorité de l’État, désarmement des groupes armés non étatiques, monopole de la force, soutien aux Forces armées libanaises.

    Tout est lié. Si l’objectif est simplement une trêve, le Hezbollah peut encore prétendre qu’il demeure une force de dissuasion nécessaire. Mais si l’objectif devient un accord durable de paix et de sécurité, alors l’existence d’une force armée parallèle devient incompatible avec l’objectif lui-même.

    La déclaration ne dit pas seulement : il faut désarmer les groupes armés. Elle ajoute que l’État libanais doit retrouver le monopole de la force et que l’armée libanaise doit être soutenue dans cette démarche. Ce point est capital. Le soutien à l’armée n’est pas ici un hommage protocolaire. Il devient la contrepartie opérationnelle du désarmement.

    Cela ne signifie pas que le texte appelle à une confrontation militaire immédiate entre l’armée libanaise et le Hezbollah. Personne ne souhaite ouvrir la porte à une guerre civile. Mais la phrase réintroduit une idée que la politique libanaise a trop longtemps évitée : le monopole de la force ne se proclame pas, il s’exerce.

    Le désarmement sort ainsi du registre de la prière politique. Il n’est plus seulement une formule répétée dans les communiqués internationaux ou les discours souverainistes. Il devient un objectif lié à la reconstruction concrète de la capacité étatique. Le message est clair : la souveraineté libanaise ne peut plus dépendre du bon vouloir d’un parti armé.

    De ce point de vue, la déclaration retire au Liban officiel une excuse majeure. Il pourra encore invoquer les contraintes internes, l’équilibre communautaire, les risques sécuritaires, l’attitude israélienne, la nécessité de garanties américaines ou la complexité du dossier palestinien. Mais il ne pourra plus dire qu’il manque de couverture arabe pour envisager un accord de paix et de sécurité avec Israël.

    Cette couverture existe désormais. Elle n’est pas panarabe au sens large. Elle n’est pas un blanc-seing. Elle ne couvre pas n’importe quel accord. Mais elle existe, et elle est politiquement lourde : les États-Unis et le Conseil de coopération du Golfe reconnaissent que le processus libano-israélien peut viser un accord durable de paix et de sécurité, indépendant des autres conflits.

    Le Liban officiel se retrouve donc face à sa propre responsabilité. Pendant des années, il a pu se réfugier derrière l’argument arabe, derrière l’initiative de paix globale, derrière la question palestinienne, derrière la peur de l’isolement. La déclaration du CCG déplace la question. Elle ne demande pas au Liban de trahir le monde arabe. Elle lui dit, au contraire, que restaurer son État, délimiter ses frontières, désarmer les groupes armés et négocier une paix de sécurité peut désormais s’inscrire dans un cadre arabe assumé.

    Ce renversement est majeur.

    La paix n’apparaît plus comme une capitulation. Elle devient un test de souveraineté. La guerre permanente, elle, apparaît pour ce qu’elle est devenue : non pas la défense du Liban, mais la confiscation de son droit souverain à décider de la guerre et de la paix.

    C’est peut-être ce que l’Iran a parfaitement compris. La déclaration ne bat pas l’Iran sur un champ de bataille. Elle le prive d’un monopole plus subtil : celui de raconter la région à sa place. Téhéran voulait faire du mémorandum avec Washington la preuve que son rôle régional était reconnu. Le Golfe répond que toute reconnaissance sera conditionnelle, encadrée et subordonnée à la souveraineté des États.

    Pour le Liban, la conclusion est plus directe encore. Le mot “paix”, que Beyrouth n’ose pas prononcer, a été prononcé par d’autres. Le cadre arabe que l’État libanais prétendait attendre existe désormais. Dès lors, le problème n’est plus que les Arabes interdiraient au Liban de faire la paix. Le problème est que l’État libanais n’ose pas encore se reconnaître le droit souverain de la faire.

    Et c’est précisément là que commence la responsabilité.

    Crédit photo : Secrétariat général du Conseil de coopération du Golfe — Réunion ministérielle États-Unis–CCG, Manama, 25 juin 2026.

  • Le Liban n’est pas le miroir des angoisses européennes

    Le Liban n’est pas le miroir des angoisses européennes



    À chaque nouvelle crise libanaise, une partie du débat occidental reproduit la même mécanique : le Liban cesse d’être regardé comme une réalité politique complexe pour devenir un support symbolique des débats idéologiques européens. La guerre, l’effondrement économique, la crise de souveraineté, les fractures régionales ou institutionnelles disparaissent alors derrière une lecture plus simple, plus émotionnelle et surtout plus familière aux opinions occidentales : celle du choc entre “islamisme” et “civilisation”.

    Le discours tenu ces derniers jours par plusieurs responsables européens en visite au Liban illustre cette tendance. Qu’il soit légitime de dénoncer le rôle militaire du Hezbollah dans l’ouverture du front sud et dans la déstabilisation du Liban est une chose. Qu’il soit légitime aussi de parler de la question islamiste ne fait guère de doute. Mais réduire progressivement la crise libanaise à une simple extension du débat européen sur l’islamisme produit une lecture profondément incomplète du pays.

    Le Liban n’est pas la France. Et la crise libanaise n’est pas la transposition orientale des fractures françaises.

    La France affronte des tensions identitaires, sécuritaires et migratoires dans le cadre d’un État souverain, centralisé, doté d’une armée unifiée, d’institutions stables et d’une continuité étatique forte. Le Liban, lui, affronte depuis des décennies une crise beaucoup plus profonde : fragmentation de la souveraineté, poids des communautés, ingérences régionales, héritage des guerres civiles, interventions étrangères, militarisation partielle du champ politique et dépendances géopolitiques multiples. Le Hezbollah constitue aujourd’hui un élément majeur de cette crise, mais il n’en est ni l’unique origine ni l’explication totale.

    C’est précisément là que certaines lectures occidentales deviennent problématiques : elles donnent parfois l’impression que la disparition du Hezbollah suffirait mécaniquement à résoudre la question libanaise. Or le Liban connaissait déjà les fractures de souveraineté, les influences extérieures et les déséquilibres internes bien avant l’émergence de l’axe iranien.

    Une autre ambiguïté apparaît dans l’usage récurrent de la question des “chrétiens d’Orient”. Là encore, le sujet est sérieux. La présence chrétienne au Levant constitue un élément historique majeur de l’équilibre culturel et humain de la région. Mais transformer le Liban en simple bastion chrétien assiégé par l’islamisme déforme profondément la réalité libanaise.

    La guerre actuelle ne frappe pas exclusivement les chrétiens. Elle touche les musulmans comme les chrétiens, l’ensemble des composantes du pays, l’économie entière et toute la souveraineté libanaise. Présenter le conflit comme une guerre essentiellement dirigée contre les chrétiens d’Orient finit paradoxalement par réduire la complexité du Liban à une lecture confessionnelle simplifiée.

    Plus encore, cette approche enferme parfois les chrétiens libanais eux-mêmes dans une image de minorité protégée, alors qu’une partie importante de leur histoire politique reposait justement sur une ambition inverse : celle de construire un État, une citoyenneté et un pluralisme dépassant la seule logique minoritaire.

    Le paradoxe est d’ailleurs frappant : certains discours européens prétendent défendre le pluralisme libanais tout en reproduisant eux-mêmes une lecture communautaire du pays. On parle “des chrétiens” face à “l’islamisme”, comme si le Liban pouvait être réduit à une opposition binaire entre minorités menacées et menace islamiste uniforme, alors même que la réalité libanaise demeure infiniment plus complexe, diverse et imbriquée.

    Le plus inquiétant est peut-être ailleurs : le Liban devient progressivement, dans certains débats européens, un simple théâtre idéologique. Chacun y projette ses propres obsessions : l’islamisme, l’immigration, les minorités, l’Occident, l’Iran, Israël ou encore le choc des civilisations. Les Libanais eux-mêmes finissent alors par disparaître derrière les récits construits sur eux.

    Or le Liban mérite mieux que cela. Il mérite d’être regardé pour ce qu’il est réellement : une société complexe, traversée par des contradictions historiques profondes, où la question centrale reste avant tout celle de la reconstruction d’un État souverain capable de dépasser durablement la logique des dépendances et des affrontements régionaux.

    Le Liban n’a pas besoin d’être transformé en symbole des angoisses européennes. Il a besoin d’être compris dans sa propre réalité.

  • Le Liban dans la nouvelle zone grise régionale

    Le Liban dans la nouvelle zone grise régionale



    Depuis plusieurs semaines, une étrange zone grise semble se dessiner autour du Liban. Les hésitations saoudiennes concernant l’utilisation des bases militaires et de l’espace aérien par les États-Unis, les prudences des forces dites souverainistes au Liban face aux pressions américaines pour accélérer une logique de paix avec Israël, le refus du Hezbollah d’entrer dans une négociation globale malgré les destructions et les pertes, tout cela peut paraître contradictoire si l’on continue à lire la région avec les anciennes grilles d’analyse. Pourtant, ces contradictions apparentes pourraient révéler au contraire l’émergence d’un nouvel équilibre régional encore flou, mais déjà perceptible.

    Car la question centrale devient peut-être la suivante : et si la région était entrée, depuis Pékin 2023, dans une phase de stabilisation négociée et implicite entre plusieurs puissances qui n’ont pourtant pas les mêmes intérêts ? En mars 2023, sous parrainage chinois, l’Arabie saoudite et l’Iran annonçaient à Pékin le rétablissement de leurs relations diplomatiques après des années de rupture et de confrontation indirecte dans plusieurs théâtres régionaux. Cet accord n’était probablement pas seulement une reprise de relations diplomatiques. Il pourrait aussi avoir marqué le début d’une logique plus profonde : empêcher qu’une recomposition brutale du Moyen-Orient soit menée exclusivement par Washington et Israël à travers une succession d’accords bilatéraux rapides.

    Dans cette lecture, les hésitations saoudiennes prennent un autre sens. Les allers-retours autour des bases militaires américaines et de l’espace aérien ne traduisent pas une rupture avec Washington. Ils montrent plutôt que Riyad ne veut plus être entraîné automatiquement dans une confrontation régionale dont elle ne maîtriserait ni le rythme ni les conséquences. Depuis les attaques contre Aramco, la guerre du Yémen et les mutations économiques liées à sa stratégie de transformation interne, le royaume semble privilégier la stabilité régionale à la logique d’affrontement permanent avec l’Iran. Mais un autre élément mérite attention. Riyad pourrait aussi considérer qu’une normalisation fragmentée pays par pays affaiblirait sa propre capacité de négociation future avec Israël et les États-Unis. Car si le Liban négocie seul, si la Syrie négocie seule, ou si d’autres acteurs arabes avancent séparément, alors le poids collectif arabe se dilue progressivement. Dans ce cas, Israël obtient des accords successifs à moindre coût stratégique, tandis que l’Arabie saoudite perd progressivement sa capacité à imposer des contreparties politiques ou régionales plus larges. Autrement dit, Riyad pourrait préférer retarder certaines négociations afin de préserver sa position comme acteur central d’une éventuelle grande négociation régionale future.

    C’est ici qu’apparaît l’un des paradoxes les plus fascinants du moment. Le Hezbollah, qui refuse aujourd’hui toute logique de négociation globale, finit presque par produire un effet convergent avec la prudence saoudienne, malgré des motivations totalement opposées. Car si le Hezbollah raisonnait uniquement dans une logique libanaise classique, il pourrait considérer qu’il dispose encore d’éléments de force suffisants pour négocier. Malgré la supériorité militaire israélienne, Israël ne parvient pas totalement à imposer sa volonté politique au Liban. Les destructions sont immenses, les pertes lourdes, mais la capacité de résistance et de nuisance du Hezbollah demeure suffisante pour empêcher une victoire claire et définitive. Dans beaucoup de conflits, ce type d’équilibre imparfait ouvre justement la voie à des négociations. Mais le Hezbollah ne se pense pas uniquement comme un acteur libanais. Il s’inscrit aussi dans une architecture régionale plus large liée à l’Iran et à l’équilibre général des fronts au Moyen-Orient. Une négociation séparée purement libanaise risquerait alors de détacher le Liban du reste de cet ensemble régional et de transformer progressivement le Hezbollah en acteur strictement national.

    Le plus intéressant est peut-être ailleurs. Car les ambiguïtés actuelles du Liban semblent parfois refléter une transformation plus large du système international lui-même. Le Moyen-Orient n’est plus structuré par des alignements rigides comparables à ceux de la guerre froide. Une vaste zone intermédiaire paraît émerger entre les grands pôles de puissance. Même les alliés traditionnels des États-Unis cherchent désormais à préserver des marges d’autonomie, à dialoguer avec Pékin, à éviter les confrontations directes avec l’Iran et à maintenir des équilibres mouvants plutôt qu’à entrer dans des logiques de blocs fermés. Dans ce contexte, les hésitations saoudiennes, les prudences libanaises ou même certaines ambiguïtés iraniennes apparaissent moins incohérentes qu’elles n’en ont l’air. Elles pourraient au contraire révéler l’installation progressive d’un ordre régional plus flou, plus transactionnel et plus multipolaire.

    Ainsi, pour des raisons totalement différentes, Riyad cherche à préserver un levier arabe collectif tandis que le Hezbollah cherche à préserver la cohérence du front régional lié à l’Iran. Mais dans les deux cas, un même réflexe semble apparaître : éviter qu’un Liban isolé entre seul et précipitamment dans une recomposition régionale pilotée par Washington. Et peut-être est-ce précisément cela que Pékin a commencé à produire en 2023 : non pas une alliance formelle, mais un équilibre flou, fait de retenues réciproques, de stabilisations partielles et de refus silencieux d’une accélération brutale de l’ordre régional voulu par les États-Unis. Comme souvent, le Liban devient alors moins un acteur autonome qu’un révélateur extrêmement sensible des mutations géopolitiques qui traversent toute la région.

  • Liban : dans le discours de Washington, le basculement de la crise vers l’intérieur



    La déclaration de Marco Rubio sur le Liban ne relève pas d’un simple commentaire diplomatique. Elle traduit un glissement plus profond dans la manière dont Washington appréhende la crise libanaise. En affirmant que « le problème n’est pas entre le Liban et Israël, mais dans le Hezbollah », il ne se contente pas de hiérarchiser les enjeux : il redéfinit la nature même du conflit.

    Dans cette lecture, le Liban n’est plus perçu comme un théâtre de confrontation classique entre États, mais comme un espace où la question centrale est celle du monopole de la violence légitime. Autrement dit, le cœur du problème ne serait plus la frontière sud ni l’équilibre de dissuasion avec Israël, mais la capacité de l’État libanais à exercer pleinement sa souveraineté.

    Ce déplacement est loin d’être anodin. Il transfère le centre de gravité du conflit de l’extérieur vers l’intérieur, en plaçant l’État libanais face à une injonction claire : démontrer sa capacité à contrôler et à encadrer l’ensemble des acteurs armés sur son territoire. Dans cette logique, le désarmement du Hezbollah devient non pas une option politique parmi d’autres, mais une condition structurante de toute stabilisation durable.

    Or, cette approche se heurte à la réalité libanaise. Malgré la reconstitution formelle de ses institutions, l’État demeure fragilisé par des déséquilibres internes profonds. L’armée libanaise, dans son état actuel, ne dispose ni des moyens ni du contexte politique nécessaire pour affronter directement le Hezbollah sans risquer une déstabilisation majeure. Présenter la question du désarmement comme un impératif immédiat revient ainsi à traiter une crise structurelle comme un simple problème d’exécution.

    Parallèlement, le propos de Rubio introduit une autre dimension stratégique, en minimisant l’existence d’un contentieux entre le Liban et Israël et en évoquant la possibilité d’un accord de paix « très proche ». Cette articulation n’est pas neutre : elle établit un lien direct entre deux dynamiques — la neutralisation du rôle militaire du Hezbollah d’un côté, et l’ouverture d’un horizon de normalisation avec Israël de l’autre.

    Une telle lecture tend à simplifier excessivement la complexité du dossier libanais. Car la crise ne se résume pas à la seule question des armes. Elle renvoie avant tout à une crise de souveraineté : un État affaibli, une décision politique fragmentée et une incapacité persistante à produire une autorité exécutive capable d’imposer ses choix sur l’ensemble du territoire.

    Dès lors, l’intérêt de cette déclaration ne réside pas uniquement dans son contenu immédiat, mais dans ce qu’elle révèle d’une évolution plus large : une tendance internationale croissante à considérer le Liban non plus comme un front extérieur, mais comme un problème de gouvernance interne. Une telle requalification n’est pas sans risques. Elle peut ouvrir la voie soit à une tentative de recomposition interne sous pression extérieure, soit à une accentuation des fractures si cette dynamique est perçue comme imposée de l’extérieur.

    Dans ce contexte, le Liban semble entrer dans une nouvelle phase, où la question centrale n’est plus celle de la gestion du conflit avec l’extérieur, mais celle, plus fondamentale, de la reconstruction de l’État et de la définition effective de sa souveraineté.

  • Iran–États-Unis : le front le plus lisible est au Liban

    Drapeau libanais au-dessus de décombres, sur fond de fumée après des frappes au sud du Liban.

    Le sud du Liban s’impose à nouveau comme un théâtre d’affrontement, mais sa lecture strictement locale est aujourd’hui insuffisante. Ce qui s’y joue dépasse largement la confrontation entre Israël et le Hezbollah. Il s’agit désormais d’un espace de projection indirecte du rapport de force entre l’Iran et les États-Unis, dans lequel les acteurs locaux ne sont plus que les relais d’une dynamique stratégique plus large.

    D’un côté, le Hezbollah incarne l’outil principal de la projection iranienne au Levant. De l’autre, l’armée israélienne agit comme vecteur de la stratégie américaine de containment. Cette configuration n’est pas nouvelle dans ses fondements, mais elle atteint aujourd’hui un niveau de lisibilité inédit. Là où le brouillard domine encore sur d’autres théâtres régionaux, notamment autour du dossier iranien lui-même, le Liban offre une grille de lecture plus directe, presque simplifiée, du conflit en cours.

    Dans ce contexte, la notion même de cessez-le-feu mérite d’être interrogée. L’annonce d’une trêve n’a jamais signifié l’arrêt réel des hostilités, mais plutôt leur régulation. Le conflit ne disparaît pas, il change de rythme. L’intensité baisse, puis remonte, en fonction des besoins du moment. Ce mécanisme permet de maintenir une pression constante sans basculer dans une guerre ouverte incontrôlable. Le Liban devient ainsi un espace d’ajustement stratégique, où l’escalade peut être activée ou contenue selon les équilibres régionaux.

    C’est dans cette logique que le front libanais semble aujourd’hui absorber une partie de la tension régionale. À mesure que certaines dynamiques se figent ou se complexifient ailleurs, le sud du Liban redevient un terrain d’expression privilégié du rapport de force. Non pas parce qu’il en est le centre, mais parce qu’il en est le point d’application le plus accessible et le moins coûteux politiquement pour les puissances impliquées.

    Cette évolution produit un effet plus profond, souvent sous-estimé : la transformation du statut même du Liban dans les perceptions internationales. Sur le plan juridique, la distinction entre l’État libanais et le Hezbollah demeure clairement établie. Aucun acteur majeur ne reconnaît formellement une équivalence entre les deux. Mais dans les faits, cette séparation tend à s’éroder dans les calculs opérationnels. Le Hezbollah agit depuis le territoire libanais, sans que l’État ne soit en mesure d’exercer pleinement son monopole de la force. Dès lors, le Liban cesse d’être perçu comme un acteur souverain autonome pour devenir un espace à partir duquel une autre puissance projette sa stratégie.

    Cette ambiguïté n’est pas sans conséquence. Elle expose l’ensemble du pays à des dynamiques qu’il ne contrôle pas, tout en brouillant la lisibilité de sa position internationale. Le Liban ne parle plus d’une seule voix, et lorsqu’il s’exprime, cette voix est souvent perçue comme contrainte, partielle ou dépendante d’un rapport de force interne non résolu.

    Dans ce cadre, l’attitude des dirigeants libanais apparaît moins comme une adhésion que comme une adaptation. Tous ne partagent pas les orientations du Hezbollah, mais peu disposent des moyens politiques ou institutionnels de s’y opposer frontalement. Le résultat est une forme d’alignement de fait, non assumé, qui renforce la perception extérieure d’une convergence stratégique. Les nuances existent, mais elles deviennent inaudibles dès lors qu’elles ne s’accompagnent pas d’une capacité d’action.

    Ce déplacement du Liban, d’acteur à territoire, constitue peut-être l’évolution la plus significative de la séquence actuelle. Il ne s’agit pas seulement d’une crise sécuritaire ou économique supplémentaire, mais d’une altération plus fondamentale de sa place dans le jeu régional. Tant que cette question ne sera pas traitée à sa racine — celle du monopole de la décision et de la force — le Liban restera exposé à une réalité qui le dépasse : celle d’un conflit qui se joue chez lui, mais qui ne lui appartient plus.

  • Avant les armes, les images : les signes d’une conflictualité interne au Liban

    Avant les armes, les images : les signes d’une conflictualité interne au Liban

    Une image a récemment circulé sur les réseaux sociaux libanais : le patriarche maronite Béchara Raï y apparaît affublé, à la place de la tête, de chaussures militaires associées à Israël. À première vue, il ne s’agit que d’un montage grossier, d’une provocation de plus dans un espace numérique saturé de tensions. Mais replacée dans la séquence actuelle, cette image dit bien davantage. Elle ne relève pas du simple débordement militant ; elle s’inscrit dans une logique politique cohérente, révélatrice d’un moment de bascule.

    Car le Liban traverse aujourd’hui une phase particulière où plusieurs dynamiques se superposent. Des négociations indirectes s’esquissent autour de la sécurité et des règles d’engagement au Sud, sous pression internationale. Les États-Unis et, dans une moindre mesure, les Européens, insistent de nouveau sur la nécessité de restaurer une forme de centralité étatique dans la décision stratégique. Dans le même temps, les institutions libanaises tentent, malgré leurs limites, de réaffirmer une présence politique et symbolique. En toile de fond, la possibilité d’une escalade avec Israel demeure, rappelant que la question de la guerre et de la paix reste ouverte. Dans ce contexte, une interrogation revient avec force : qui incarne réellement la souveraineté au Liban ?

    C’est précisément sur ce point que la séquence devient inconfortable pour Hezbollah. L’organisation se trouve prise dans une contradiction structurelle. Elle doit maintenir une posture de dissuasion face à Israël, préserver son rôle militaire et stratégique, tout en évitant d’apparaître comme l’obstacle principal à une désescalade encouragée de l’extérieur. Or, la dynamique diplomatique actuelle tend à réintroduire la question du monopole de la décision militaire dans le cadre étatique, ce qui, par définition, réduit les marges d’autonomie d’un acteur armé non étatique. Cette tension ne peut être résolue frontalement sans coût politique. Elle est donc déplacée.

    C’est ici que l’image prend tout son sens. Elle ne vise pas seulement un homme, mais ce qu’il représente. Le patriarche Raï incarne, dans le paysage libanais, une forme de légitimité institutionnelle et morale liée à l’idée d’un État souverain, capable en théorie de décider pour lui-même. En le transformant en objet d’humiliation et en l’associant symboliquement à l’ennemi israélien, le message devient clair : cette parole-là n’est plus recevable, elle est disqualifiée avant même d’être discutée. Il ne s’agit pas de contredire un discours, mais de l’expulser du champ du légitime.

    Ce type de procédé est caractéristique d’un déplacement du conflit vers le terrain narratif. Lorsqu’un acteur ne peut pas empêcher une dynamique politique ou diplomatique, il agit sur la perception de cette dynamique. L’objectif n’est plus de bloquer directement, mais de rendre toute alternative illégitime. L’image remplit alors une fonction précise : elle simplifie, radicalise, et mobilise. Elle transforme un débat complexe sur la souveraineté en une opposition binaire entre loyauté et trahison.

    Dans le même temps, cette séquence produit un effet de verrouillage interne. Elle envoie un signal aux différents acteurs du champ politique et social : toute prise de position en faveur d’un recentrage de la décision stratégique vers l’État pourra être interprétée comme une forme d’alignement sur des intérêts extérieurs. Le coût symbolique de la dissidence augmente. Ce mécanisme ne repose pas sur la contrainte directe, mais sur la stigmatisation. Il contribue à structurer un espace où les positions se durcissent et où les marges de débat se réduisent.

    Faut-il y voir les prémices d’une guerre civile ? La réponse appelle à la nuance. Une telle image ne signifie pas qu’un affrontement interne est imminent. En revanche, elle participe à la construction d’un environnement conflictuel. La déshumanisation, l’accusation implicite de trahison, la désignation d’ennemis intérieurs sont des étapes connues dans les processus de fragmentation des sociétés. Elles ne produisent pas automatiquement la violence, mais elles en constituent les conditions de possibilité. Elles affaiblissent les médiations, délégitiment les institutions, et rendent plus difficile toute recomposition politique apaisée.

    Ce qui se joue ici dépasse donc largement une polémique visuelle. Cette image est un symptôme d’un moment où la bataille centrale n’est plus seulement militaire ou diplomatique, mais profondément politique : celle de la définition de la légitimité. Dans un pays où la souveraineté est historiquement fragmentée, la question n’est pas seulement de savoir qui détient la force, mais qui peut prétendre parler au nom du Liban. À mesure que cette question revient au premier plan, les affrontements symboliques se durcissent.

    En ce sens, cette séquence confirme une idée plus large : la crise libanaise n’est pas d’abord une crise d’ingérence extérieure, mais une crise de souveraineté interne. Tant que cette souveraineté restera disputée, fragmentée et contestée, chaque tentative de la réaffirmer se heurtera à des mécanismes de délégitimation. Et dans ce type de configuration, les images, aussi rudimentaires soient-elles, deviennent des armes à part entière.