Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.
Le souverainisme libanais repose sur une idée simple : la décision nationale doit revenir à l’État libanais, et à lui seul. La guerre et la paix ne peuvent pas dépendre d’une organisation armée. La politique étrangère ne peut pas être confisquée par un parti. Le territoire ne peut pas être administré selon deux légitimités parallèles. L’armée ne peut pas être une force parmi d’autres.
Tout cela est juste.
Mais une contradiction traverse souvent les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais : elles réclament la souveraineté intérieure tout en attendant, trop souvent, qu’un facteur extérieur vienne la rendre possible à leur place.
Elles attendent une pression américaine. Elles attendent une initiative française. Elles attendent une décision saoudienne. Elles attendent un changement iranien. Elles attendent un accord régional. Elles attendent parfois une erreur du Hezbollah, une impatience israélienne, une crise internationale ou une fenêtre diplomatique.
Bien sûr, aucun pays ne vit hors du monde. Le Liban, moins encore que d’autres, ne peut ignorer les équilibres régionaux, les rapports de force internationaux, les intérêts américains, français, saoudiens, iraniens, syriens ou israéliens. Un petit pays doit savoir lire les puissances. Il doit savoir parler aux alliés. Il doit savoir utiliser les ouvertures diplomatiques. Il doit savoir inscrire sa cause dans un environnement plus large.
Mais le problème commence lorsque l’attente extérieure devient un substitut à la stratégie nationale.
Une cause souverainiste peut chercher des alliés. Elle ne peut pas leur demander d’exercer sa souveraineté à sa place.
L’allié n’est pas une stratégie
L’erreur serait de croire que le soutien extérieur suffit.
Un allié peut aider. Il peut soutenir une armée. Il peut exercer une pression diplomatique. Il peut imposer des sanctions. Il peut ouvrir une négociation. Il peut garantir un accord. Il peut modifier un équilibre régional. Il peut donner du temps, de l’espace, des moyens ou une protection.
Mais il ne construit pas, à la place des Libanais, le rapport de force intérieur qui permet à l’État de redevenir souverain.
Il ne remplace pas une majorité organisée. Il ne remplace pas une stratégie parlementaire. Il ne remplace pas une politique gouvernementale. Il ne remplace pas une administration libérée des influences parallèles. Il ne remplace pas une justice capable d’agir. Il ne remplace pas une armée politiquement couverte. Il ne remplace pas une opinion publique préparée à comprendre le prix de la souveraineté.
Un allié extérieur peut accompagner une stratégie nationale. Il ne peut pas en tenir lieu.
C’est ici que se trouve le piège. Lorsque les forces souverainistes n’ont pas de méthode intérieure, elles se tournent vers l’extérieur comme vers une méthode de remplacement. Elles espèrent que les pressions venues d’ailleurs accompliront ce qu’elles n’ont pas réussi à organiser depuis l’intérieur.
Alors la politique nationale devient une attente.
On observe Washington. On interprète Paris. On commente Riyad. On surveille Téhéran. On analyse Tel-Aviv. On attend les signaux, les visites, les communiqués, les médiations, les messages indirects, les sanctions possibles, les accords à venir.
Mais pendant ce temps, qui construit au Liban même les conditions politiques de la souveraineté ?
L’attente transforme les acteurs en spectateurs
L’attente extérieure a un effet dangereux : elle transforme des acteurs politiques en spectateurs du rapport de force.
Au lieu d’organiser le pays, on commente le monde. Au lieu de produire une stratégie, on analyse les intentions des puissances. Au lieu de fixer un calendrier national, on attend le calendrier des autres. Au lieu d’assumer une ligne intérieure, on espère qu’une contrainte extérieure viendra rendre cette ligne moins coûteuse.
Cette attitude peut donner l’impression de la lucidité. Elle consiste à dire : le Liban est faible, il ne peut pas agir seul, il faut attendre le bon moment, il faut attendre que les rapports de force régionaux évoluent, il faut attendre que les grandes puissances se mettent d’accord.
Il y a là une part de vérité. Aucun combat politique sérieux ne peut ignorer les rapports de force.
Mais la lucidité peut devenir une excuse.
À force d’attendre le bon moment, on finit par ne jamais le préparer. À force d’attendre que les autres bougent, on finit par ne plus bouger soi-même. À force de vouloir éviter un affrontement prématuré, on finit par rendre impossible tout affrontement décisif.
La souveraineté ne se reconquiert pas seulement en attendant que les circonstances deviennent favorables. Elle se reconquiert en construisant, avant même que ces circonstances n’arrivent, la capacité de les utiliser.
Car une fenêtre extérieure ne sert à rien si personne, à l’intérieur, n’est prêt à la pousser.
Le Hezbollah sait attendre
Il faut aussi comprendre que l’attente n’est pas neutre.
Le Hezbollah sait attendre. Il sait absorber les pressions. Il sait traverser les périodes difficiles. Il sait transformer les délais en espace politique. Il sait reculer dans le discours sans renoncer dans les faits. Il sait négocier sans abandonner l’essentiel. Il sait laisser les autres croire que le temps travaille contre lui, alors qu’il peut parfois travailler pour lui.
C’est une erreur de croire qu’une pression extérieure, parce qu’elle existe, produit automatiquement un résultat intérieur.
Une sanction peut affaiblir. Une guerre peut modifier un équilibre. Une pression diplomatique peut gêner. Une évolution régionale peut réduire une marge de manœuvre. Mais rien de tout cela ne supprime mécaniquement une capacité de blocage interne.
Tant que l’État libanais n’a pas construit les moyens politiques, institutionnels et militaires de récupérer sa décision, l’adversaire conserve un espace. Tant que le pouvoir officiel ne transforme pas les pressions extérieures en décisions intérieures, l’anomalie demeure. Tant que les forces souverainistes ne savent pas dire comment elles passent du diagnostic à l’action, le temps reste ouvert à tous les contournements.
Le Hezbollah n’a pas besoin de convaincre tout le pays pour conserver une partie de son pouvoir. Il lui suffit souvent de bloquer, d’attendre, de fragmenter, de déplacer le débat, de rendre chaque décision plus coûteuse, plus lente, plus ambiguë.
Face à cela, l’attente extérieure peut devenir une forme d’impuissance intérieure.
Elle donne l’impression que le rapport de force est en train de se régler ailleurs. Mais l’État, lui, ne revient jamais d’ailleurs. Il revient lorsque des institutions nationales retrouvent la capacité de décider.
Le soutien extérieur doit servir une stratégie intérieure
La question n’est donc pas de refuser les soutiens extérieurs.
Ce serait absurde. Le Liban a besoin d’alliés. Il a besoin d’un appui diplomatique. Il a besoin d’un soutien à son armée. Il a besoin d’une pression internationale sur les armes hors État. Il a besoin que les puissances cessent de traiter l’anomalie libanaise comme un simple élément d’équilibre régional.
Mais ce soutien doit servir une stratégie intérieure. Il ne doit pas la remplacer.
Une politique souverainiste sérieuse doit partir du Liban lui-même.
Elle doit définir ce qu’elle veut obtenir, dans quel ordre, par quels moyens, avec quels alliés internes, avec quelle majorité, avec quelle couverture gouvernementale, avec quel rôle pour l’armée, avec quel calendrier, avec quelles conditions de négociation, avec quelles lignes rouges et avec quelle capacité de rupture.
Alors seulement, le soutien extérieur peut devenir utile.
Sinon, il reste suspendu.
Il produit des communiqués, des visites, des encouragements, des promesses, parfois des sanctions, parfois des aides. Mais il ne produit pas nécessairement une souveraineté.
Un appui extérieur ne devient décisif que lorsqu’il rencontre une volonté intérieure structurée. Il ne suffit pas qu’une capitale étrangère dise que l’État libanais doit exercer son autorité. Encore faut-il que les forces libanaises qui prétendent défendre cette autorité sachent comment la faire exister.
C’est la différence entre être aidé et être porté.
Un pays peut être aidé par ses alliés. Il ne doit jamais être porté à leur place.
La souveraineté ne se délègue pas à ses amis
Il est facile de dénoncer la tutelle d’un adversaire. Il est plus difficile de refuser la dépendance confortable à l’égard d’un allié.
Pourtant, le principe est le même : la souveraineté ne se délègue pas.
Elle ne se délègue pas à l’Iran. Elle ne se délègue pas à la Syrie. Elle ne se délègue pas à Israël. Elle ne se délègue pas davantage à Washington, Paris, Riyad ou à n’importe quelle autre capitale, même amie.
Un allié peut soutenir la souveraineté libanaise. Il ne peut pas être le lieu où elle se décide.
C’est là que le souverainisme doit être cohérent avec lui-même. Il ne peut pas réclamer que la décision nationale soit libérée d’une tutelle pour la suspendre ensuite à une autre volonté extérieure. Il ne peut pas demander que le Hezbollah cesse de recevoir ses orientations de l’étranger, tout en attendant que l’étranger règle le problème libanais à la place de l’État libanais.
La souveraineté n’est pas seulement le refus de l’ingérence hostile. Elle est aussi le refus de l’impuissance assistée.
Elle suppose une capacité propre. Une volonté propre. Une méthode propre. Une responsabilité propre.
Le Liban doit parler avec ses alliés. Mais il doit décider par lui-même. Il doit recevoir des soutiens. Mais il doit construire sa force intérieure. Il doit inscrire sa cause dans les rapports de force régionaux. Mais il ne doit pas devenir l’objet passif de ces rapports de force.
Sinon, le souverainisme se retourne contre lui-même : il devient une demande adressée aux autres, et non une capacité nationale.
Conclusion
Le piège de l’attente extérieure est l’un des grands pièges du souverainisme libanais.
Il permet de rester fidèle aux bons principes tout en reportant sans cesse le moment de l’action. Il permet de dénoncer l’anomalie tout en attendant qu’une puissance extérieure la résolve. Il permet de parler d’État tout en différant la construction du rapport de force intérieur qui permettrait à l’État de redevenir réel.
Mais la souveraineté ne s’attend pas.
Elle se prépare.
Elle s’organise.
Elle se décide.
Un soutien extérieur peut ouvrir une fenêtre. Il ne remplace pas une maison.
Le Liban ne redeviendra pas souverain parce que d’autres auront décidé de sa souveraineté. Il le redeviendra lorsque ses propres forces politiques seront capables de transformer une cause juste en puissance nationale.
Avoir raison ne suffit plus.
Attendre que les autres donnent raison au Liban ne suffit pas davantage.
Il faut désormais que cette raison devienne une force intérieure.
Étiquette : Washington
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Le piège de l’attente extérieure
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On ne découvre pas Joseph Aoun à Washington
La visite de Joseph Aoun à Washington a rapidement suscité une polémique sur la composition de sa délégation. Pourquoi le ministre des Affaires étrangères, Youssef Raggi, n’accompagne-t-il pas le président ? Pourquoi certains conseillers sont-ils présents, et pas lui ?
La question pourrait être légitime si elle portait sur l’absence générale d’une équipe diplomatique, militaire, juridique et économique correspondant à l’importance des dossiers qui seront discutés. Elle devient beaucoup moins sérieuse lorsqu’elle se résume à demander pourquoi le président a emmené Jean plutôt que Youssef.
À ce niveau, le débat sur l’avenir du Liban, le retrait israélien, le désarmement du Hezbollah et le rétablissement de la souveraineté finit par ressembler à une querelle familiale autour de la place dans la voiture présidentielle.
Une question institutionnelle réduite à une querelle de personnes
Joseph Aoun se rend à Washington sans ministre des Affaires étrangères, sans ministre de la Défense et sans délégation technique particulièrement étoffée. Compte tenu de l’ampleur des sujets abordés, ce choix peut être discuté.
Le président devra parler du retrait israélien, du déploiement de l’armée, de l’avenir des armes du Hezbollah, de l’aide militaire américaine, de la reconstruction du Sud et des garanties nécessaires à l’application de l’accord-cadre. Une délégation comprenant des diplomates, des militaires, des juristes et des spécialistes des relations économiques aurait donné l’image d’un État préparé à traiter l’ensemble de ces dossiers.
Mais la polémique ne porte déjà plus vraiment sur cela. Elle se concentre presque exclusivement sur l’absence de Youssef Raggi, comme si le ministre avait été personnellement humilié ou privé d’une place lui revenant naturellement.
À force d’être répétée par des voix proches de son camp politique, l’interrogation finit par donner l’impression que le véritable problème ne serait pas l’absence de l’État, mais l’absence de « notre » représentant sur la photographie.
Une institution ne se défend pas uniquement lorsque son titulaire appartient à son propre parti. Et la politique étrangère d’un pays ne peut pas être ramenée à une scène familiale dans laquelle chacun demande pourquoi le président a emmené l’un et laissé l’autre à Beyrouth.
La question aurait gagné en sérieux si elle avait concerné le fonctionnement global de l’État. Pourquoi le Conseil des ministres n’est-il pas davantage visible ? Quel mandat précis le président porte-t-il à Washington ? Quelles décisions ont déjà été approuvées par le gouvernement ? Qui sera ensuite chargé de leur application ?
Au lieu de cela, on en arrive presque à demander : pourquoi papa a-t-il emmené l’un de ses enfants et pas l’autre ?
Le président de la République dispose pourtant, selon la Constitution, du pouvoir de négocier les traités en accord avec le président du Conseil. Le ministre des Affaires étrangères joue évidemment un rôle essentiel dans la préparation et l’exécution de la politique extérieure, mais il ne détient pas le monopole constitutionnel des négociations.
Joseph Aoun a donc le droit de vouloir conduire personnellement ce dossier. On peut lui reprocher de le centraliser à Baabda, de ne pas suffisamment associer le gouvernement ou de préférer ses conseillers aux administrations compétentes. Mais on ne peut pas inventer une obligation constitutionnelle imposant la présence physique du ministre à chaque déplacement présidentiel.
La polémique autour de Jean Aziz est tout aussi révélatrice. Certains rappellent qu’il fut conseiller de Michel Aoun, responsable à OTV ou chroniqueur à Al-Akhbar. Ils oublient plus facilement qu’il avait auparavant appartenu aux Forces libanaises et les avait représentées au sein de Kornet Chehwan.
Son parcours peut être critiqué. Ses changements d’alliance peuvent être interrogés. Mais choisir uniquement les épisodes qui permettent de le présenter comme un produit exclusif de l’environnement du Hezbollah relève davantage du procès politique que de l’analyse.
Joseph Aoun a choisi ses conseillers. Il en connaît les parcours et les utilise selon sa propre méthode. La présence de Jean Aziz ou d’André Rahal dit quelque chose de son fonctionnement présidentiel, mais elle ne constitue pas en elle-même la preuve d’une confiscation de la diplomatie par le Hezbollah.
On connaissait Joseph Aoun avant de l’élire
Le plus étonnant reste la manière dont certains semblent découvrir aujourd’hui le président qu’ils ont eux-mêmes contribué à élire.
La prudence de Joseph Aoun, ses relations avec Nabih Berry, les canaux qu’il a toujours conservés avec le mouvement Amal et le Hezbollah, son goût des équilibres et son refus de la confrontation frontale n’étaient pas inconnus.
Des voix avaient exprimé des réserves avant son élection. Elles avaient averti que le commandant de l’armée pouvait devenir le président du compromis permanent plutôt que celui de la rupture souverainiste attendue. Ces réserves avaient souvent été balayées, parfois avec mépris, au nom de la construction du « nouveau Liban ».
Les Forces libanaises, les Kataëb et une grande partie de l’opposition avaient finalement soutenu Joseph Aoun. Elles avaient présenté son élection comme le début d’une nouvelle étape et comme la possibilité de restaurer l’État, la souveraineté et le monopole des armes.
Ces mêmes forces participent aujourd’hui au gouvernement. Youssef Raggi n’est pas un opposant extérieur persécuté par Baabda. Il est ministre au sein d’un exécutif qui continue de bénéficier de leur participation et de leur soutien.
Elles ont naturellement le droit de critiquer le président. Un vote n’est pas un blanc-seing et la participation à un gouvernement ne signifie pas le renoncement à tout désaccord.
Mais la responsabilité politique ne peut pas fonctionner à sens unique. On ne peut pas célébrer collectivement l’élection d’un président, présenter son arrivée comme une victoire historique, puis feindre la surprise chaque fois que sa méthode ne correspond pas exactement aux attentes de son propre camp.
Joseph Aoun n’est pas devenu prudent à la veille de son départ pour Washington. Il ne vient pas de découvrir Nabih Berry, le Hezbollah ou les mécanismes du compromis libanais. Il gouverne comme il a toujours laissé entendre qu’il gouvernerait : en maintenant les contacts avec tous, en évitant les ruptures brutales et en cherchant à concentrer autour de la présidence les dossiers qu’il juge décisifs.
On peut considérer cette méthode trop lente, trop ambiguë ou trop conciliante. Mais on ne peut pas prétendre qu’elle vient d’être révélée par l’absence de Youssef Raggi dans un avion.
Une décision de l’État, et non l’initiative solitaire d’un ministre
Le récit selon lequel Youssef Raggi aurait été puni pour avoir décidé, seul, d’éloigner l’ambassadeur iranien est d’autant moins convaincant que Samir Geagea lui-même avait alors présenté cette mesure comme une décision gouvernementale prise en concertation avec le président de la République et le président du Conseil.
Il avait raison.
Une décision d’une telle portée ne pouvait pas être prise individuellement par un ministre, puis maintenue contre la volonté de Joseph Aoun et de Nawaf Salam, sans provoquer immédiatement une crise au sein de l’exécutif.
Youssef Raggi a assumé, annoncé et exécuté la mesure dans le cadre de ses fonctions. Mais il mettait en œuvre une orientation collective de l’État libanais.
Il est donc contradictoire de soutenir, au moment de la décision, que le ministre agissait en parfaite concertation avec les deux têtes de l’exécutif, puis d’expliquer aujourd’hui sa non-participation au voyage de Washington par une sanction imposée au président par le Hezbollah en représailles à une initiative personnelle de Raggi.
Soit la décision était bien celle de l’État, comme l’affirmait alors le chef des Forces libanaises, et Joseph Aoun en portait lui aussi la responsabilité politique. Soit elle était l’initiative isolée du ministre. Les deux récits ne peuvent pas être utilisés successivement selon les besoins de la communication du moment.
Le Hezbollah avait intérêt à personnaliser cette décision afin de présenter Youssef Raggi comme le représentant des Forces libanaises plutôt que comme un membre du gouvernement.
L’exécutif aurait d’ailleurs dû le défendre plus clairement et rappeler que ses décisions engageaient l’État dans son ensemble.
Le silence de Joseph Aoun face aux attaques contre son ministre pouvait être critiqué. Mais ce silence correspond précisément à sa méthode : ne pas rejoindre complètement le Hezbollah, sans apparaître non plus comme le président du camp des Forces libanaises.
Joseph Aoun se place au centre d’un exécutif où les Forces libanaises, le Hezbollah, Amal et les autres composantes du pouvoir ne sont pas véritablement dans deux camps institutionnels opposés. Ils participent, directement ou indirectement, au même système gouvernemental.
À Washington, le président ne parlera donc pas seulement au nom de Baabda, de Nabih Berry ou d’un entourage personnel. Il parlera au nom de la République libanaise, y compris au nom de ceux qui l’ont élu, de ceux qui ont choisi ce gouvernement et de ceux qui continuent à y participer.
Le président devra être jugé sur le résultat
Il est possible que Joseph Aoun ait délibérément décidé de ne pas placer Youssef Raggi au premier plan afin de ne pas accentuer la confrontation avec le Hezbollah. Le ministre est devenu, aux yeux du parti, l’incarnation d’une ligne hostile à l’Iran et trop proche des Forces libanaises.
Il est également possible que le président considère que la négociation avec Israël relève directement de son autorité et qu’il veuille la conduire personnellement jusqu’à son terme.
Ce sont des hypothèses. Mais elles sont plus sérieuses que le récit simpliste d’un président qui aurait sacrifié son ministre sur ordre du Hezbollah.
Joseph Aoun porte désormais presque personnellement un pari considérable : obtenir de Donald Trump une pression réelle sur Israël, un calendrier de retrait et des garanties permettant de rendre possible le démantèlement de l’arsenal du Hezbollah et le rétablissement du monopole des armes par l’État.
C’est sur ce résultat qu’il devra être jugé.
S’il revient avec une avancée concrète, il pourra soutenir que sa patience n’était pas une renonciation, mais une méthode destinée à éviter une confrontation intérieure tout en réunissant les conditions de l’autorité.
S’il revient seulement avec des déclarations générales et de nouvelles exigences adressées au Liban, sa stratégie apparaîtra beaucoup plus fragile. En ayant choisi de concentrer la négociation autour de sa personne, il aura également concentré sur lui la responsabilité de son éventuel échec.
La composition de la délégation peut être critiquée. L’absence d’une équipe gouvernementale et technique plus large peut inquiéter. Mais l’avenir du pays ne dépend pas de savoir pourquoi le président a emmené Jean et non Youssef.
Le véritable débat commence là où s’achève la querelle des places : qu’aura obtenu Joseph Aoun, et cet acquis lui donnera-t-il enfin les moyens de restaurer l’autorité de l’État ?
La diplomatie ne se mesure pas à la liste des passagers. Elle se mesure au résultat obtenu pour le Liban. -

À Washington, Joseph Aoun joue la transformation de sa présidence
La visite de Joseph Aoun à Washington, prévue le 21 juillet, ne sera pas seulement la première rencontre en tête-à-tête du président libanais avec Donald Trump. Elle peut devenir le moment où le chef de l’État tentera de donner une cohérence politique à une méthode jusqu’ici perçue, selon les camps, comme de la prudence, de l’hésitation ou de l’inaction.
Son pari est ambitieux : démontrer que sa patience envers le Hezbollah n’était pas un renoncement, mais le moyen de préserver la paix civile ; et que la négociation avec Israël n’est pas une concession à l’ennemi, mais la voie permettant de libérer le territoire, de ramener l’armée dans le Sud et de rendre les villages à leurs habitants.
Pour réussir cette démonstration, Joseph Aoun devra revenir de Washington avec davantage que des déclarations de soutien. Il lui faut un résultat visible : le commencement d’un retrait israélien réel, même progressif, donnant enfin un contenu concret à la diplomatie de l’État.
Obtenir de Trump ce que les négociateurs ne peuvent imposer seuls
Le principal objectif de la visite sera d’obtenir une intervention personnelle de Donald Trump auprès de Benyamin Netanyahou.
L’accord-cadre signé le 26 juin prévoit un retrait graduel des forces israéliennes, le déploiement de l’armée libanaise et le démantèlement des structures militaires non étatiques. Les négociations de Rome ont ensuite porté sur la mise en œuvre de premières « zones pilotes ». Mais Israël continue de lier son retrait au désarmement du Hezbollah, tandis que le Liban demande que le retrait commence effectivement dans des secteurs où l’armée israélienne est présente.
Le problème n’est donc plus seulement de s’entendre sur un principe. Il est de déterminer qui accomplira le premier geste et selon quel calendrier.
Joseph Aoun sait que le Liban ne dispose pas, à lui seul, des moyens de contraindre Israël à partir. Il cherche donc à utiliser la relation particulière de Trump avec le gouvernement israélien pour débloquer la situation. Le président américain aurait déjà demandé à Netanyahou de commencer les redéploiements prévus au Liban, sans que cela se soit encore traduit par un retrait suffisamment significatif.
À Washington, Aoun ne demandera probablement pas une promesse abstraite de retrait complet. Il cherchera d’abord à obtenir une séquence crédible : retrait israélien de secteurs effectivement occupés, déploiement de l’armée libanaise, retour des habitants et lancement de la reconstruction.
Cette progression peut paraître modeste. Elle serait pourtant politiquement considérable.
Faire du retour des déplacés la preuve de l’efficacité de l’État
Le retour des déplacés libanais du Sud ne constitue pas un dossier humanitaire séparé de la négociation. Il en est l’un des objectifs politiques essentiels.
Un village n’est pas réellement libéré lorsque les forces israéliennes le quittent sur le papier. Il l’est lorsque l’armée libanaise peut s’y installer durablement, lorsque ses habitants peuvent retrouver leurs maisons et leurs terres, et lorsque les bailleurs acceptent de financer la reconstruction sans craindre une nouvelle guerre.
Joseph Aoun avait présenté l’accord du 26 juin comme une première étape vers le retour des déplacés et le rétablissement de la souveraineté libanaise. La visite de Washington doit désormais permettre de transformer cette formule en mécanisme concret.
Car le retour des habitants aurait une portée qui dépasse largement le Sud. Il permettrait à l’État de reprendre l’initiative face aux réseaux politiques, militaires et sociaux du Hezbollah.
Pendant des décennies, le parti a pu affirmer qu’il était simultanément la force qui combattait Israël, protégeait les populations chiites et organisait la reconstruction après les guerres. Si le retrait est cette fois obtenu par la diplomatie officielle, si l’armée sécurise les villages et si les aides internationales passent par les institutions, une partie de cette architecture politique se trouve remise en question.
Le résultat recherché pourrait se résumer ainsi : ce n’est plus une organisation armée qui ramène les habitants chez eux après avoir engagé le pays dans la guerre ; c’est l’État qui empêche la reprise de la guerre, récupère le territoire et organise le retour.
Offrir au tandem chiite une sortie, sans lui abandonner la victoire
C’est ici qu’apparaît toute la subtilité de la stratégie présidentielle.
Joseph Aoun doit obtenir un retrait israélien pour renforcer l’État, mais aussi pour donner au tandem chiite une possibilité de sortir de la confrontation sans devoir reconnaître publiquement sa défaite.
Il pourrait lui dire : l’État n’a pas abandonné le Sud ; la négociation a obtenu le retrait, l’armée a repris le territoire et les habitants ont pu rentrer. La diplomatie n’a donc pas remplacé la défense des intérêts libanais par la soumission. Elle a obtenu ce que la poursuite de la guerre ne pouvait plus garantir.
Le tandem chiite conserverait la possibilité d’affirmer à sa base que le « rapport de force de la résistance » a préparé le retrait. Joseph Aoun, de son côté, pourrait souligner que le résultat concret a été obtenu et mis en œuvre par les institutions.
Cette ambiguïté peut être utile pendant une phase de transition. Elle permet à chacun de sauver la face et limite le risque d’un affrontement intérieur.
Mais elle comporte aussi un danger majeur : que le Hezbollah transforme tout retrait partiel en victoire de la résistance et l’utilise pour geler la question de ses armes.
Le retrait ne doit donc pas devenir la récompense politique accordée au Hezbollah pour avoir refusé le désarmement. Il doit constituer la première démonstration que la voie de l’État fonctionne mieux que celle de la guerre.
La formule présidentielle ne peut pas être : Israël s’est retiré, la question des armes est donc refermée. Elle doit être : Israël commence à se retirer parce que l’État négocie ; l’armée se déploie parce que l’autorité publique revient ; les armes parallèles perdent dès lors progressivement leur justification.
Répondre aux deux procès intentés au président
Joseph Aoun se trouve au centre de deux accusations contradictoires.
Une partie du camp souverainiste lui reproche sa patience envers le Hezbollah, l’absence de décisions contraignantes et la lenteur du rétablissement du monopole des armes. Elle craint que le dialogue ne soit devenu une méthode pour différer indéfiniment l’application des décisions prises.
À l’opposé, le Hezbollah et ses alliés lui reprochent de négocier avec Israël, d’accepter une médiation américaine et de soumettre la sécurité du Liban aux priorités de Washington.
Pour sortir de cette double accusation, le président ne peut plus seulement expliquer sa position. Il doit produire un résultat qui lui permette de répondre aux deux camps.
Aux souverainistes, il devra pouvoir dire : ma patience a empêché que l’armée soit entraînée dans une confrontation intérieure ; elle n’a pas supprimé l’objectif du monopole des armes, mais elle a créé les conditions permettant de l’atteindre progressivement.
Au tandem chiite, il devra répondre : la négociation n’est ni une normalisation ni un abandon ; elle a obtenu un retrait, rendu des villages à leurs habitants et défendu le territoire sans déclencher une nouvelle guerre.
Toute sa position centriste dépend désormais de cette capacité à présenter des résultats. Sans retrait, sa patience sera décrite comme de la faiblesse par les uns, tandis que sa négociation sera dénoncée comme une concession inutile par les autres.
Le centrisme de Joseph Aoun ne peut donc survivre comme simple équilibre verbal. Il doit devenir un centrisme de résultats.
La Syrie : contrôler la frontière sans rétablir la tutelle
La visite comportera probablement un autre enjeu : clarifier le rôle que Washington entend attribuer à la Syrie.
Donald Trump a plusieurs fois évoqué une possible intervention syrienne contre le Hezbollah. Cette hypothèse a suscité de fortes inquiétudes au Liban et a été rejetée par Damas. Les autorités syriennes peuvent coopérer en contrôlant les frontières, en coupant les voies de ravitaillement et en luttant contre les trafics d’armes. Elles ne peuvent recevoir un mandat leur permettant d’intervenir militairement ou politiquement à l’intérieur du territoire libanais.
Joseph Aoun devra donc défendre une ligne nette : coopération avec la Syrie, oui ; retour d’une tutelle syrienne sous prétexte de combattre le Hezbollah, non.
Le monopole des armes au Liban doit être rétabli par les institutions libanaises et exécuté par l’armée libanaise. Confier cette tâche à une puissance extérieure, même voisine, reviendrait à remplacer une atteinte à la souveraineté par une autre.
De la patience à la stature d’homme d’État
La visite à Washington est ainsi beaucoup plus importante pour Joseph Aoun qu’une rencontre protocolaire à la Maison-Blanche.
Elle peut lui permettre de faire évoluer le regard porté sur sa présidence. Jusqu’ici, ses adversaires décrivent volontiers un chef de l’État prudent jusqu’à l’immobilisme, soucieux de ménager tous les camps et hésitant à exercer l’autorité que la situation exige.
Son pari consiste à faire émerger un autre récit : celui d’un président qui aura refusé de provoquer une guerre civile, donné une chance à la négociation, obtenu le retrait israélien par la diplomatie et utilisé ce résultat pour rétablir progressivement l’autorité de l’État.
Mais ce récit ne peut pas être décrété. Il doit être prouvé.
Si Joseph Aoun obtient un retrait concret, le déploiement de l’armée et le retour des déplacés, sa patience pourra apparaître rétrospectivement comme une méthode. S’il parvient ensuite à inscrire cette dynamique dans une progression réelle vers le monopole des armes, il pourra prétendre avoir sauvegardé à la fois la paix civile et la souveraineté.
À l’inverse, si la négociation s’éternise, si Israël demeure dans les zones occupées et si le Hezbollah conserve intacte sa capacité militaire, la patience présidentielle sera interprétée comme une incapacité à décider.
À Washington, Joseph Aoun ne joue donc pas seulement l’avenir de l’accord-cadre. Il joue la signification de sa présidence : restera-t-il le chef de l’État qui aura accompagné les événements, ou deviendra-t-il l’homme d’État qui aura libéré le Sud par la diplomatie sans précipiter le Liban dans une nouvelle guerre intérieure ?Crédit photo : Présidence de la République libanaise
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Washington et la paix que Beyrouth n’ose pas nommer
L’accord-cadre annoncé à Washington entre le Liban et Israël ne signe pas encore la paix. Il ne règle ni le rapport de force intérieur libanais, ni la question du Hezbollah, ni celle des garanties israéliennes. Mais il ouvre une séquence décisive : pour la première fois depuis longtemps, retrait israélien, désarmement du Hezbollah, rôle de l’armée libanaise et perspective d’une paix durable sont placés dans une même équation. Le Liban officiel ne peut plus réclamer la souveraineté à l’extérieur tout en l’abandonnant à l’intérieur.
Un accord-cadre, pas une paix acquise
Il faut d’abord éviter l’illusion. Washington n’a pas fait disparaître la crise libanaise. L’accord-cadre annoncé sous médiation américaine n’est pas un traité de paix achevé. Il ne règle pas le problème d’un simple communiqué, il ne transforme pas le Hezbollah en acteur désarmé par miracle, et il ne garantit pas qu’Israël acceptera de se retirer sans conditions de sécurité précises. C’est une architecture de mise en œuvre, un commencement, peut-être même une mise en demeure.
Son intérêt tient précisément à cette ambiguïté. Il ne promet pas une paix immédiate ; il oblige les acteurs à dire ce qu’ils veulent vraiment. Israël veut des garanties avant de se retirer complètement. Les États-Unis veulent inscrire le dossier libanais dans une logique de stabilisation régionale. Le Liban, lui, est renvoyé à une question plus profonde : est-il capable d’exercer l’autorité qu’il revendique ?
La déclaration États-Unis–Conseil de coopération du Golfe avait déjà fourni une couverture arabe à cette évolution, en inscrivant les négociations libano-israéliennes dans la perspective d’un accord durable de paix et de sécurité. L’accord de Washington transforme désormais cette couverture politique en épreuve concrète.
Car le texte lie ce que le système libanais avait pris l’habitude de séparer : retrait israélien, déploiement de l’armée libanaise, désarmement du Hezbollah, démantèlement de son infrastructure militaire et restauration de la souveraineté de l’État.
Pendant des années, Beyrouth a pu réclamer le retrait israélien tout en repoussant la question des armes non étatiques. Il était possible de parler de souveraineté contre Israël et de compromis intérieur avec le Hezbollah, comme si les deux sujets appartenaient à deux mondes différents. On condamnait les violations israéliennes, tout en acceptant qu’une organisation armée conserve, à côté de l’État, sa propre stratégie, ses propres arsenaux, ses propres alliances et sa propre décision de guerre.
Cette séparation était devenue l’une des grandes fictions du système libanais. Elle permettait à chacun de parler de souveraineté sans en assumer toutes les conséquences. Les uns exigeaient le retrait israélien sans poser la question du monopole de la force. Les autres réclamaient le désarmement du Hezbollah sans toujours assumer la perspective d’un accord politique durable avec Israël. Entre les deux, l’État survivait comme formule, non comme autorité.
Washington remet ces sujets dans la même phrase. Et cette phrase est redoutable : sans État souverain, il n’y aura ni retrait durable, ni sécurité durable, ni paix durable.
C’est pourquoi cet accord-cadre ne doit pas être lu comme un simple épisode diplomatique. Il ne constitue pas encore une paix ; il crée les conditions d’un test. Le Liban ne peut plus se contenter de demander aux autres de respecter sa souveraineté. Il doit démontrer qu’il peut lui-même la restaurer.
Le Hezbollah face à l’inversion de son récit
Le Hezbollah comprend parfaitement le danger de cette séquence. Ce danger n’est pas seulement militaire. Il est politique et narratif.
Tant que le retrait israélien était présenté comme une condition préalable absolue, le parti pouvait affirmer que ses armes restaient nécessaires. Il pouvait dire : tant qu’Israël occupe, la résistance demeure. Cette formule lui permettait de transformer l’anomalie armée en nécessité nationale. Les armes n’étaient pas présentées comme un problème de souveraineté, mais comme une réponse provisoire à l’absence de souveraineté.
Mais si le retrait israélien devient lié au déploiement de l’armée libanaise et au démantèlement de l’infrastructure militaire du Hezbollah, alors l’équation s’inverse. La question n’est plus seulement : pourquoi Israël ne se retire-t-il pas ? Elle devient aussi : qui empêche l’État libanais de remplir les conditions de ce retrait ?
Autrement dit, les armes du Hezbollah risquent d’apparaître non plus comme le moyen d’obtenir le retrait israélien, mais comme l’obstacle principal à ce retrait. C’est une rupture majeure.
Le parti se retrouve placé devant sa contradiction centrale. Il prétend défendre la souveraineté libanaise contre Israël, mais il refuse que cette souveraineté s’exerce contre son propre arsenal. Il invoque l’État lorsqu’il s’agit de condamner les violations israéliennes, mais lui refuse le monopole de la force lorsqu’il s’agit de décider de la guerre et de la paix. Il réclame que l’armée libanaise protège le territoire, mais refuse que cette armée soit la seule force légitime sur ce territoire.
Or une souveraineté conditionnée par une milice n’est pas une souveraineté. C’est une souveraineté suspendue.
La menace de guerre civile brandie par certains responsables du Hezbollah révèle la nature du problème. Elle signifie que le parti accepte l’État tant que l’État ne touche pas à ses armes. Mais un État qui ne peut pas décider du sort des armes présentes sur son territoire n’est pas pleinement un État. Il administre son impuissance.
Cette menace dit aussi autre chose : le Hezbollah sait que son récit peut se retourner contre lui. Tant que la guerre permanente paraît inévitable, il peut se présenter comme une nécessité. Mais dès qu’un cadre de paix, même fragile, même conditionnel, même incomplet, commence à apparaître, les armes parallèles changent de statut. Elles ne sont plus seulement l’instrument d’une confrontation avec Israël ; elles deviennent le verrou qui empêche le Liban de sortir de la guerre.
Voilà pourquoi l’accord de Washington est si difficile à absorber pour le Hezbollah. Il déplace le centre du débat. Il ne s’agit plus seulement de savoir si Israël doit se retirer. Il s’agit de savoir si le Liban veut redevenir l’unique détenteur de la décision nationale.
Le Hezbollah pourra tenter de dénoncer l’accord comme une pression américaine, comme une concession à Israël, comme une tentative de désarmer la résistance par des moyens diplomatiques après l’échec des moyens militaires. Il cherchera probablement à ramener le débat à ses catégories habituelles : l’occupation, la résistance, la trahison, l’axe régional, la Palestine, les rapports de force. Mais cette rhétorique ne suffit plus à masquer la question centrale : qui décide au Liban ?
Si le Hezbollah décide seul de la guerre, alors l’État ne décide plus. Si le Hezbollah décide seul des conditions du désarmement, alors l’État ne commande plus. Si le Hezbollah peut menacer de guerre civile lorsque l’État cherche à recouvrer son autorité, alors la souveraineté libanaise reste placée sous tutelle armée.
C’est ce que l’accord de Washington révèle cruellement. Il ne détruit pas le Hezbollah. Il ne règle pas le rapport de force. Mais il met à nu la contradiction que le Liban officiel avait trop longtemps accepté de couvrir.
L’armée, la paix et l’épreuve de l’État
Le point le plus sensible de l’accord tient au rôle confié à l’armée libanaise. Depuis des années, le soutien à l’armée est devenu une formule consensuelle. Tout le monde dit soutenir l’armée, y compris ceux qui refusent qu’elle soit la seule force armée du pays ou qu’elle décide réellement dans les moments essentiels.
Cette unanimité de façade a longtemps permis d’éviter le vrai débat. On célèbre l’armée comme symbole d’unité nationale, mais on accepte qu’elle ne possède pas l’autorité stratégique exclusive. On lui demande de tenir les points de passage, de maintenir l’ordre, de protéger les institutions, parfois de payer le prix du sang, mais on lui refuse le droit d’être l’unique instrument de la défense nationale. On veut l’armée comme décor de l’État, pas toujours comme expression de l’État.
Désormais, soutenir l’armée ne peut plus être un hommage protocolaire. Si elle doit se déployer, contrôler le terrain, accompagner un retrait israélien progressif et empêcher le retour d’infrastructures armées non étatiques, alors elle devient l’instrument concret du retour de l’État.
Cela ouvre la question que beaucoup voudront éviter : le désarmement se fera-t-il par le dialogue, par l’intégration, par la pression ou par l’épreuve de force ? Le Liban officiel parlera sans doute de sagesse, de consensus national, d’étapes et d’unité. Ces mots ne sont pas inutiles. Un pays aussi fragile que le Liban ne peut pas se permettre l’improvisation ni l’aventurisme. Mais derrière ces mots, la réalité est plus dure : si une force armée refuse d’entrer sous l’autorité de l’État, alors l’État devra choisir entre son autorité et sa paralysie.
Il ne s’agit pas d’appeler à une confrontation intérieure. Personne ne peut souhaiter une guerre civile. Mais l’évitement permanent de la question des armes a déjà produit une autre forme de violence : l’effacement de l’État, la confiscation de la décision nationale et l’impossibilité pour les Libanais de choisir eux-mêmes la guerre ou la paix.
C’est ici que le mot “paix” devient central. Il ne doit pas être compris comme une concession faite à Israël. Il doit être compris comme un acte souverain. Un État souverain n’est pas seulement celui qui peut déclarer la guerre ; c’est aussi celui qui peut décider de la paix. Or le Liban a longtemps été privé de cette seconde liberté.
Beyrouth parle encore de retrait, de garanties, de délimitation, de cessez-le-feu et de fin des hostilités. Mais le mot “paix”, lui, reste presque interdit. Il semble trop lourd, trop dangereux, trop exposé. On le contourne par des expressions techniques, on le remplace par la sécurité, la stabilité, la cessation des hostilités, la normalisation des frontières. Comme si nommer la paix revenait déjà à capituler.
C’est une erreur. La paix, lorsqu’elle est décidée par un État souverain, n’est pas une capitulation. Elle est l’exercice le plus élevé de la souveraineté, parce qu’elle engage le destin national, le contrôle des frontières, la sécurité des citoyens, le retour des déplacés, la reconstruction économique et la place du pays dans son environnement régional.
Le problème libanais n’est donc pas seulement que le mot “paix” soit difficile à prononcer. Le problème est que l’État qui devrait le prononcer ne dispose pas encore de tous les moyens politiques et militaires pour l’assumer. Ce sont désormais d’autres acteurs, arabes et américains, qui osent nommer l’horizon que Beyrouth hésite à regarder en face. C’est une humiliation subtile : le Liban officiel attend que d’autres nomment à sa place ce qui devrait relever de sa propre décision souveraine.
L’accord de Washington ne garantit pas que cet horizon sera atteint. Il peut échouer, être vidé de sa substance, se heurter au veto armé du Hezbollah, à la méfiance israélienne, aux calculs de l’Iran ou à la faiblesse chronique des institutions libanaises. Mais il produit une clarification essentielle.
Le Liban ne peut plus dire que les Arabes lui interdisent d’envisager une paix de sécurité avec Israël. Il ne peut plus dire qu’aucun cadre diplomatique n’existe. Il ne peut plus prétendre que le retrait israélien, le rôle de l’armée, le désarmement du Hezbollah et la souveraineté de l’État sont des dossiers séparés.
La paix n’est donc pas la fin du débat libanais. Elle en devient le test. Si le Hezbollah refuse le monopole de la force, il montrera que son problème n’est pas seulement Israël, mais l’existence même d’un État libanais souverain. Si l’État signe sans pouvoir appliquer, il démontrera que sa souveraineté reste inférieure au veto d’une organisation armée. Et si la classe politique se réfugie encore dans l’ambiguïté, elle confirmera qu’elle préfère administrer l’absence d’État plutôt que d’assumer son retour.
Washington n’a pas signé la paix. Washington a placé le Liban devant son miroir.
La vraie question n’est donc plus seulement : Israël se retirera-t-il ? Elle est plus profonde : le Liban veut-il redevenir un État capable de décider de la guerre, de la paix et du monopole de la force ?
C’est peut-être cela, le véritable tournant. Le Liban n’est plus seulement invité à négocier. Il est sommé de redevenir un État.Crédit photo :
Capture d’écran — U.S. Department of State / DVIDS, domaine public