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  • La souveraineté ne se sous-traite pas

    La souveraineté ne se sous-traite pas



    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.

    Il y a des phrases qui, par leur brutalité apparente, révèlent moins la pensée de celui qui les prononce que les faiblesses de ceux qui y répondent.

    La déclaration de Donald Trump suggérant que la Syrie pourrait “s’occuper” du Hezbollah appartient à cette catégorie. Elle peut être lue comme une provocation, comme une improvisation, comme une pression diplomatique, ou comme une manière très américaine de déplacer un problème vers un acteur régional supposé pouvoir le traiter à moindre coût. Mais, pour le Liban, la question essentielle n’est pas seulement ce que cette phrase dit de Washington. Elle est ce qu’elle révèle de Beyrouth.

    Car la réponse souverainiste ne peut pas se limiter à constater qu’Ahmad el-Chareh ne souhaite pas intervenir au Liban. Si le refus syrien devient l’argument principal, alors le centre de gravité du débat se déplace dangereusement. On ne dit plus : le Liban refuse qu’une puissance étrangère vienne régler militairement une question libanaise. On dit seulement : la Syrie ne veut pas le faire.

    Ce n’est pas la même chose.

    La souveraineté ne consiste pas à attendre que l’étranger renonce à intervenir. Elle consiste à dire que cette intervention est irrecevable, même lorsqu’elle vise un adversaire intérieur. Elle consiste à affirmer que le désarmement du Hezbollah doit être décidé par les institutions libanaises et exécuté par l’armée libanaise. Il ne peut être sous-traité ni à la Syrie, ni à Israël, ni à aucune autre puissance étrangère.

    Défendre la souveraineté dans l’opposition, l’exercer au pouvoir

    Pendant des années, le camp souverainiste a défendu, souvent avec courage, l’idée que la décision nationale devait revenir à l’État libanais. Il a dénoncé la confiscation de la guerre et de la paix par le Hezbollah. Il a rappelé que les armes hors État détruisaient la République, que l’alignement sur l’Iran plaçait le Liban au service d’un agenda régional, que la paix civile ne pouvait pas reposer sur une force armée autonome.

    Tout cela demeure vrai.

    Mais le passage au pouvoir change la nature de la parole. Une force placée hors du pouvoir peut dénoncer, alerter, réclamer, mobiliser. Une force impliquée dans le pouvoir doit faire davantage : elle doit transformer le principe en position d’État.

    Or c’est précisément là que le souverainisme de pouvoir est mis à l’épreuve. Il ne suffit plus de dire que le Hezbollah doit être désarmé. Il faut dire par qui, selon quelle légitimité, sous quelle autorité et dans quel cadre national.

    La réponse ne peut être ambiguë : par l’État libanais, selon la Constitution libanaise, sous l’autorité des institutions libanaises, avec l’armée libanaise comme instrument légitime de la souveraineté.

    Toute autre logique ouvre une brèche.

    Si la Syrie venait “s’occuper” du Hezbollah, ce ne serait pas le retour de la souveraineté libanaise. Ce serait le remplacement d’une confiscation par une autre. Si Israël se chargeait seul de résoudre militairement le problème, le Liban ne redeviendrait pas souverain ; il deviendrait le théâtre d’une solution imposée de l’extérieur. Si une coalition étrangère décidait à la place de Beyrouth, le monopole de la décision nationale resterait absent.

    La souveraineté ne se restaure pas par délégation.

    Le piège de l’ennemi de mon adversaire

    Il existe une tentation ancienne dans les pays faibles : accepter l’intervention extérieure lorsque celle-ci vise l’adversaire intérieur. On sait que le geste est dangereux. On sait qu’il abîme la souveraineté. Mais on se rassure en disant que l’adversaire est plus dangereux encore, que l’urgence impose des détours, que l’histoire jugera, que l’État est trop faible pour agir seul.

    C’est une logique redoutable, parce qu’elle commence toujours par une nécessité et finit souvent par une tutelle.

    Le Liban connaît ce mécanisme. Il l’a connu dans son histoire récente. Le parallèle avec 1976 doit évidemment être manié avec prudence : le contexte régional, les acteurs, les rapports de force, la nature du conflit et l’état de la société libanaise n’étaient pas ceux d’aujourd’hui. Mais le mécanisme mérite d’être rappelé.

    À l’époque, une partie du Front libanais avait fini par tolérer, voire regarder favorablement, une intervention syrienne parce qu’elle semblait alors contenir un adversaire intérieur et rétablir un certain équilibre. Le calcul pouvait paraître compréhensible dans l’urgence. Mais l’histoire a montré le prix de cette logique : une intervention acceptée parce qu’elle vise l’adversaire finit rarement par s’arrêter là où ses bénéficiaires provisoires l’avaient imaginé.

    La tutelle ne demande pas toujours la permission pour durer.

    C’est pourquoi le souverainisme ne peut pas être sélectif. Il ne peut pas refuser l’ingérence iranienne lorsqu’elle soutient le Hezbollah, mais devenir hésitant devant une intervention syrienne si celle-ci prétend combattre le Hezbollah. Il ne peut pas dénoncer la guerre décidée hors de l’État, mais accueillir favorablement une guerre menée au Liban par un autre État. Il ne peut pas réclamer le monopole libanais de la décision et accepter que l’acte décisif soit accompli par une armée étrangère.

    Le principe doit rester entier, surtout lorsque l’adversaire visé est réel.

    Le désarmement comme acte national

    Le désarmement du Hezbollah est une nécessité nationale. Il ne s’agit pas d’un caprice partisan, ni d’une revanche communautaire, ni d’une exigence imposée de l’extérieur. Il s’agit de la condition élémentaire de l’existence d’un État.

    Aucun pays ne peut durablement survivre lorsque la décision de guerre et de paix échappe à ses institutions. Aucun gouvernement ne peut prétendre exercer la souveraineté si une force armée autonome peut engager le territoire national dans un conflit sans mandat. Aucune armée nationale ne peut être pleinement légitime si une autre structure militaire conserve une capacité stratégique indépendante.

    Mais précisément parce que ce désarmement est une nécessité nationale, il doit être porté comme un acte national.

    Il doit être décidé par les institutions libanaises. Il doit être inscrit dans une stratégie libanaise. Il doit être assumé par un pouvoir libanais. Il doit être exécuté par l’armée libanaise. Et il doit être accompagné d’un récit national qui distingue clairement le Hezbollah comme organisation armée de la communauté chiite comme composante pleine et entière du pays.

    Car si le désarmement apparaît comme une opération syrienne, israélienne, américaine ou étrangère, il sera aussitôt transformé par le Hezbollah en preuve de son propre récit : celui d’une communauté menacée, d’un pays livré aux puissances extérieures, d’une résistance nécessaire contre un complot régional.

    La sous-traitance étrangère ne désarme pas seulement une milice. Elle peut aussi réarmer son discours.

    C’est pourquoi le camp souverainiste impliqué dans le pouvoir doit être extrêmement clair : le problème du Hezbollah est libanais parce qu’il touche à la souveraineté libanaise. Sa résolution doit être libanaise parce qu’elle doit restaurer cette souveraineté, non la contourner.

    La faiblesse des réponses prudentes

    Répondre que la Syrie ne veut pas intervenir est insuffisant. Ce peut être une information utile. Ce n’est pas une position souveraine.

    Une position souveraine dirait : même si la Syrie le voulait, le Liban le refuserait. Même si une puissance extérieure proposait de traiter le problème à notre place, nous refuserions d’en faire une solution politique. Même si cette intervention visait le Hezbollah, elle ne pourrait pas devenir le chemin normal du retour à l’État.

    La nuance est capitale.

    Car si le refus dépend seulement de la volonté syrienne, alors le Liban apparaît comme un objet en attente de décisions extérieures. Si Damas refuse, il respire. Si Damas accepte, il subit. Si Washington propose, il commente. Si Israël agit, il réagit. Dans tous les cas, la décision n’est pas à Beyrouth.

    Or toute la logique souverainiste devrait consister à remettre Beyrouth au centre de la décision.

    Les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir ne peuvent donc pas répondre comme des analystes. Elles doivent parler comme des acteurs de l’État. Elles doivent dire ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Elles doivent rappeler que l’armée libanaise n’est pas un détail dans le débat, mais l’instrument légitime de la souveraineté. Elles doivent exiger que toute solution passe par les institutions, non par des arrangements entre parrains.

    Sinon, elles retombent dans le travers déjà observé : avoir raison sur le fond, mais ne pas transformer cette raison en doctrine d’État.

    La souveraineté ne choisit pas ses exceptions

    Le Liban ne peut pas sortir d’une souveraineté confisquée par une souveraineté sous-traitée. Il ne peut pas remplacer la décision du Hezbollah par la décision de Damas, de Tel-Aviv, de Washington ou d’un quelconque parrain régional. Il ne peut pas redevenir libre en confiant à d’autres le soin d’accomplir l’acte fondateur de sa liberté.

    La souveraineté ne choisit pas ses exceptions selon l’identité de celui qu’elle combat.

    Elle vaut contre l’Iran lorsqu’il arme et oriente le Hezbollah. Elle vaut contre Israël lorsqu’il impose ses opérations et ses zones de fait. Elle vaut contre la Syrie si elle prétend revenir dans le jeu libanais par la sécurité. Elle vaut contre les États-Unis si Washington imagine pouvoir redistribuer les rôles sans passer par la volonté libanaise. Elle vaut aussi contre les illusions internes, lorsque certains Libanais espèrent qu’une puissance étrangère fera à leur place ce qu’ils n’osent pas encore assumer politiquement.

    C’est cela, l’épreuve du pouvoir.

    Dans l’opposition, il est possible de défendre la souveraineté comme un principe. Au pouvoir, il faut la défendre comme une décision. Et une décision souveraine ne peut pas dire : nous voulons l’État, mais nous acceptons qu’un autre État fasse le travail décisif sur notre territoire.

    La souveraineté ne se pétitionne pas. Elle ne se réfugie pas dans une réforme sans chemin. Elle ne se conserve pas dans le confort de l’opposition morale. Elle ne se réduit pas non plus à un récit national abstrait.

    Elle s’exerce.

    Et elle commence ici par une phrase simple : le Hezbollah doit être désarmé par l’État libanais, sous autorité libanaise, par les moyens légitimes de l’État libanais.

    Ni par la Syrie.
    Ni par Israël.
    Ni par procuration étrangère.

    Le Liban n’a pas besoin qu’un autre pays vienne exercer sa souveraineté à sa place.

    Il a besoin de redevenir capable de l’exercer lui-même.

    Crédit photo : Armée libanaise / page officielle Facebook.

  • Face au Hezbollah, le piège d’une solution syrienne

    Face au Hezbollah, le piège d’une solution syrienne



    La visite d’Emmanuel Macron à Damas a révélé une divergence de méthode entre Paris et Washington sur le dossier libanais. Les États-Unis semblent tentés de regarder la Syrie d’Ahmad al-Charaa comme un levier possible contre le Hezbollah. La France, elle, trace une ligne rouge : pas de retour syrien au Liban. Une position juste, car la souveraineté libanaise ne peut pas être restaurée par procuration.

    La visite d’Emmanuel Macron à Damas n’a pas seulement ouvert une séquence syrienne. Elle a aussi révélé, en creux, une divergence franco-américaine sur le dossier libanais.

    Pour Washington, la Syrie d’Ahmad al-Charaa peut apparaître comme un levier possible contre le Hezbollah. Le raisonnement est simple : la nouvelle Syrie n’est plus celle de Bachar el-Assad, elle n’est plus adossée à l’Iran, elle a combattu les forces qui soutenaient l’ancien régime, et elle regarde naturellement le Hezbollah comme un adversaire historique. Dans cette logique, pourquoi ne pas utiliser ce nouvel équilibre syrien pour peser sur le rapport de force libanais ?

    La tentation américaine est donc opérationnelle : puisque le Hezbollah est affaibli, puisque la Syrie nouvelle est hostile à l’ancien axe Assad-Iran-Hezbollah, il faudrait peut-être profiter de cette fenêtre pour « finir le travail ». Mais ce raisonnement, en apparence efficace, est politiquement dangereux.

    La ligne française : pas de retour syrien au Liban

    La France semble avoir une lecture différente. À Damas, Emmanuel Macron n’est pas seulement venu accompagner la normalisation syrienne. Il est aussi venu rappeler que la Syrie nouvelle ne devait pas redevenir un acteur d’intervention au Liban.

    Ce point est essentiel. Il dit presque tout de la divergence entre Paris et Washington.

    Washington raisonne en levier de puissance. Paris raisonne en ligne rouge de souveraineté.

    Il ne s’agit pas, pour la France, de défendre le Hezbollah. Il ne s’agit pas non plus de nier l’urgence du désarmement. Le Hezbollah demeure l’anomalie centrale de l’État libanais : un parti armé, adossé à l’Iran, disposant d’une capacité militaire propre, capable d’engager le pays dans la guerre sans décision nationale, sans mandat populaire et sans autorité légale.

    Mais précisément parce que le problème est un problème de souveraineté, il ne peut pas être résolu par une nouvelle atteinte à la souveraineté libanaise. On ne peut pas combattre une tutelle iranienne en rouvrant la porte à une tutelle syrienne, même sous une autre forme, même sous un autre régime, même au nom d’un objectif juste.

    Le Liban a déjà payé le prix de la présence syrienne. Toute idée d’un retour militaire syrien, direct ou déguisé, réveillerait une mémoire lourde : celle d’un État libanais longtemps placé sous surveillance, d’une décision nationale confisquée, d’un système politique modelé par la contrainte et d’une souveraineté réduite à une fiction.

    Une tentation existe aussi au Liban

    Il serait cependant trop simple de présenter cette tentation comme exclusivement américaine.

    Au Liban même, une partie des adversaires du Hezbollah a parfois regardé vers la Syrie nouvelle comme vers un possible levier. Non pas toujours sous la forme assumée d’une intervention militaire, mais sous des formes plus prudentes, plus présentables : aide sécuritaire, pression frontalière, coordination contre les trafics, fermeture des routes de contrebande, soutien indirect contre l’appareil politico-militaire du Hezbollah.

    Cette tentation est compréhensible. Face à un Hezbollah armé, structuré, financé, adossé à l’Iran, bénéficiant longtemps de la faiblesse de l’État et de l’ambiguïté des institutions, certains cherchent naturellement un rapport de force extérieur. Quand l’État ne fait pas son travail, la tentation est grande de chercher ailleurs la force qui manque.

    Mais c’est précisément là que se trouve le piège.

    Le désarmement du Hezbollah est une nécessité nationale. Il est même la condition première du retour de l’État libanais. Mais il ne peut pas devenir le prétexte d’une nouvelle sous-traitance de la souveraineté. On ne restaure pas la souveraineté d’un pays en confiant son problème central à l’armée d’un autre.

    Une intervention syrienne, même limitée, même présentée comme une aide, offrirait au Hezbollah son meilleur argument : transformer une exigence libanaise de souveraineté en confrontation contre une intervention étrangère.

    Le désarmement ne peut venir que de l’État libanais

    La bonne ligne est donc exigeante, mais claire.

    Le Hezbollah doit être désarmé. Mais il doit l’être par l’État libanais, au nom de la souveraineté libanaise, avec le soutien politique, diplomatique, financier et militaire des partenaires internationaux. Ce soutien doit renforcer l’armée libanaise, consolider les institutions, contrôler les frontières, assécher les circuits de contrebande et imposer progressivement le monopole de l’État sur les armes.

    Mais il ne doit pas remplacer l’État libanais.

    C’est toute la différence entre une aide internationale et une substitution étrangère. Aider le Liban à restaurer sa souveraineté est nécessaire. Se substituer à lui serait destructeur.

    La Syrie d’Ahmad al-Charaa a déjà assez à faire : reconstruire son territoire, stabiliser son État, protéger ses propres composantes, contrôler ses frontières, éviter les résurgences jihadistes, rassurer ses voisins et prouver qu’elle ne sera pas une nouvelle puissance de déstabilisation régionale. L’entraîner dans une opération libanaise contre le Hezbollah serait dangereux pour le Liban, dangereux pour la Syrie et politiquement exploitable par le Hezbollah.

    La divergence franco-américaine ne porte donc pas forcément sur le diagnostic. Le Hezbollah est un problème. Il doit être désarmé. Il empêche le Liban de redevenir un État pleinement souverain. Mais la divergence porte sur la méthode.

    Washington semble tenté par une solution de force indirecte : utiliser la Syrie contre le Hezbollah. Paris rappelle une évidence politique : le Liban ne peut pas retrouver sa souveraineté par le retour d’une intervention syrienne.

    C’est sur cette ligne qu’il faut tenir.

    Le Hezbollah ne doit pas garder ses armes. Mais la Syrie ne doit pas revenir au Liban. Entre ces deux refus, il y a une seule voie : reconstruire l’État libanais, réarmer sa légitimité, soutenir son armée, restaurer son autorité et imposer, enfin, le monopole public de la décision de guerre et de paix.

    Car la souveraineté ne se délègue pas. Elle ne se sous-traite pas. Elle ne se reconquiert pas par procuration.

    Elle s’assume.

    Des membres des nouvelles forces de sécurité syriennes montent la garde à un poste de contrôle situé près de la frontière avec le Liban, dans la ville de Serghaya, le mardi 7 janvier 2025.
    © Leo Correa / AP — image d’illustration

  • À Damas, la normalisation rattrapée par le réel

    À Damas, la normalisation rattrapée par le réel


    La visite d’Emmanuel Macron en Syrie devait mettre en scène le retour d’un pays redevenu fréquentable, reconstructible et investissable. Les explosions survenues à Damas ont rappelé ce que cette séquence voulait tenir au second plan : la Syrie nouvelle reste encore à prouver.

    La visite d’Emmanuel Macron à Damas devait être l’image d’une Syrie qui revient. Une Syrie redevenue fréquentable, reconstructible, investissable, capable de reprendre sa place dans le jeu régional après des années de guerre, d’isolement et de destruction. Tout, dans cette séquence, devait installer l’idée d’un pays qui tourne une page : retour diplomatique, présence d’entreprises françaises, discussions sur les infrastructures, l’énergie, les transports, la sécurité, les réfugiés et la reconstruction.

    Mais les explosions survenues à Damas pendant cette visite ont déplacé le centre de gravité de l’événement. Elles n’annulent pas la portée diplomatique du déplacement français. Elles ne signifient pas non plus que toute normalisation serait impossible. Elles révèlent simplement ce que la mise en scène diplomatique voulait maintenir au second plan : la Syrie veut redevenir un État normal, mais elle n’est pas encore un État stabilisé.

    Une visite pour mettre en scène le retour de la Syrie

    C’est toute l’ambiguïté de cette visite. Emmanuel Macron n’est pas venu seulement rencontrer un président syrien. Il est venu accompagner le retour progressif de la Syrie dans le jeu international. En cela, son déplacement marque une étape importante. Après la chute de Bachar el-Assad, les nouvelles autorités syriennes cherchent à sortir de l’isolement, à attirer les investissements, à rétablir des relations diplomatiques et à convaincre les puissances étrangères que la Syrie peut redevenir un partenaire.

    Ce pari n’est pas absurde. Après tant d’années de guerre, les Syriens ont besoin de reconstruction, de stabilité, de services publics, d’écoles, de routes, d’électricité, d’hôpitaux, d’emplois et de perspectives. Il serait irresponsable de souhaiter que la Syrie demeure indéfiniment un champ de ruines, un espace fragmenté ou un territoire livré aux ingérences et aux milices. Mais il serait tout aussi dangereux de confondre ouverture diplomatique et normalisation réelle.

    Car la normalisation ne se décrète pas. Elle se démontre.

    Le président syrien cherche à présenter son pays sous le visage de la reconstruction. Son message est clair : la Syrie veut reconstruire ses infrastructures, relancer son économie, lutter contre les trafics, organiser le retour des réfugiés et jouer demain un rôle stabilisateur dans la région, notamment vis-à-vis du Liban, d’Israël et de l’Iran. Cette image est importante. Elle correspond à une aspiration réelle des Syriens : sortir de la guerre, vivre en paix, reconstruire un pays épuisé par plus d’une décennie de violences.

    Mais entre l’image projetée et la réalité du terrain, l’écart reste considérable.

    Les explosions, ou le réel qui surgit dans la séquence

    Les explosions de Damas viennent rappeler ce réel. On peut signer des accords, accueillir des délégations, rétablir des ambassadeurs et parler d’investissements. Mais tant que la capitale elle-même demeure vulnérable, la question centrale reste celle de la sécurité.

    Non pas seulement la sécurité d’un chef d’État étranger en visite officielle, mais celle des Syriens eux-mêmes, de toutes les composantes du pays, de toutes les communautés qui ont traversé la guerre, la peur, l’exil ou la persécution.

    C’est précisément ce qui rend cette séquence si révélatrice. La visite devait montrer la Syrie de demain ; les explosions ont rappelé la Syrie d’aujourd’hui. La diplomatie voulait installer l’image d’un État qui reprend pied ; la violence a rappelé que l’autorité, la sécurité et la confiance ne sont pas encore pleinement restaurées.

    Il ne s’agit pas de conclure que la Syrie serait condamnée à l’instabilité. Ce serait trop simple, et peut-être trop confortable. Il s’agit plutôt de comprendre que la normalisation diplomatique précède encore la stabilisation réelle. La France peut ouvrir une porte. Les entreprises peuvent revenir. Les chancelleries peuvent rétablir des contacts. Mais le véritable test reste ailleurs : dans la capacité du nouvel État syrien à protéger son territoire, sa capitale, ses citoyens et ses composantes.

    Le test du pluralisme et de la citoyenneté

    C’est ici que le message de L’Œuvre d’Orient prend toute sa portée. Il ne s’agit pas seulement de rappeler la situation des chrétiens de Syrie comme une question humanitaire. Il s’agit de poser une question politique essentielle : quelle Syrie veut-on reconstruire ?

    Une Syrie réduite à un appareil d’État, à des contrats économiques et à des promesses de stabilité ? Ou une Syrie capable de renouer avec son pluralisme, avec ses communautés historiques, avec ses écoles, avec ses lieux de transmission, avec une citoyenneté commune où chacun peut vivre sur sa terre sans peur et sans statut diminué ?

    Les chrétiens d’Orient ne sont pas un supplément folklorique dans l’histoire syrienne. Ils ne sont pas une survivance tolérée au bord du paysage national. Ils sont une composante historique, éducative, sociale et culturelle du pays. Grecs-orthodoxes, grecs-catholiques, maronites, Syriaques, Arméniens, Latins et autres communautés ont contribué à la vie intellectuelle, éducative, médicale, sociale et nationale de la Syrie. Les réduire à une présence fragile à protéger serait déjà une forme d’effacement.

    La demande de restitution des écoles chrétiennes confisquées dans les années 1960 est, à cet égard, très significative. Elle dépasse la seule question patrimoniale. Elle pose une question de fond : la Syrie nouvelle acceptera-t-elle de rendre aux communautés leur rôle éducatif et social ? Acceptera-t-elle de recréer des espaces où chrétiens et musulmans peuvent apprendre ensemble, dans une culture de la coexistence, de la langue, de la transmission et du service commun ?

    Ces écoles ne seraient pas des enclaves communautaires. Elles pourraient devenir des lieux de reconstruction nationale. Car la Syrie ne sera pas rebâtie seulement par ses routes, ses ports, ses centrales électriques ou ses aéroports. Elle le sera aussi par ses écoles, ses garanties de sécurité, ses libertés religieuses, son État de droit et sa capacité à redonner confiance à toutes ses composantes.

    La France, dans cette séquence, joue donc un pari délicat. Elle veut accompagner le retour de la Syrie sans apparaître comme donnant un blanc-seing aux nouvelles autorités. Elle veut reprendre pied dans une région où les équilibres se redessinent vite, entre Washington, Ankara, Riyad, Doha, Téhéran, Jérusalem et Beyrouth. Elle veut aussi éviter que la Syrie de demain ne se construise sans elle, ou contre l’idée même d’un pluralisme politique et culturel.

    Mais ce pari ne pourra être utile que s’il reste lucide. La France ne doit pas se contenter d’une Syrie qui parle le langage de la reconstruction devant les délégations étrangères. Elle doit demander des actes : sécurité des populations, liberté religieuse, protection des composantes ethniques et religieuses, retour volontaire et sûr des réfugiés, contrôle des frontières, refus des ingérences, respect de la souveraineté des voisins et garanties concrètes pour les communautés enracinées sur cette terre.

    La Syrie ne sera pas jugée sur son discours de retour à la normalité, mais sur sa capacité à faire vivre cette normalité dans la réalité. Elle devra prouver qu’elle peut protéger Damas, rassurer les chrétiens, les Druzes, les Kurdes, les Alaouites et toutes les composantes du pays, contenir les groupes extrémistes, dialoguer avec ses voisins sans redevenir une puissance de tutelle, et offrir à ses citoyens autre chose qu’une paix fragile sous surveillance.

    La visite de Macron restera donc comme une image double. Image d’une porte qui s’ouvre, mais aussi d’une fragilité qui se révèle. La Syrie veut montrer qu’elle revient dans le jeu international. Les explosions rappellent que ce retour sera long, conditionnel et incertain.

    Au fond, cette séquence dit tout : la normalisation est commencée, mais la confiance n’est pas acquise. Et c’est peut-être là que doit se situer la position française : accompagner la Syrie quand elle reconstruit, mais exiger des actes quand il s’agit de sécurité, de pluralisme et de citoyenneté.

    Car une Syrie vraiment nouvelle ne se proclame pas. Elle se démontre.