Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.
Il existe une position confortable dans la vie politique libanaise : participer au pouvoir tout en parlant comme si l’on était extérieur à lui. Siéger dans les institutions, prendre part aux équilibres gouvernementaux, disposer de relais parlementaires ou ministériels, mais conserver le langage de l’opposition morale, de la dénonciation pure, de l’indignation sans conséquence.
Cette position est d’autant plus séduisante qu’elle permet de cumuler deux bénéfices contradictoires : le poids institutionnel du pouvoir et l’innocence morale de l’opposition.
On peut alors dire : l’État ne fait rien.
Mais on est dans l’État.
On peut dire : le gouvernement est impuissant.
Mais on participe à l’architecture du gouvernement.
On peut dire : les institutions sont bloquées.
Mais on ne va pas toujours jusqu’au bout des moyens institutionnels permettant de nommer le blocage, d’en identifier les responsables et d’en tirer les conséquences.
C’est ici que commence le problème.
Car une chose est de dénoncer l’impuissance de l’État lorsqu’on est citoyen, militant, intellectuel, journaliste, opposant réel ou voix indépendante. Une autre est de dénoncer cette même impuissance lorsqu’on participe au pouvoir que l’on accuse d’être impuissant.
On ne peut pas être comptable du pouvoir le matin et procureur de son impuissance le soir.
Dénoncer ne suffit pas quand on participe
La dénonciation est légitime. Elle est parfois nécessaire. Dans un pays où la décision nationale est souvent confisquée, déplacée, contournée ou neutralisée, il faut des voix capables de dire ce que le système cherche à dissimuler. Il faut nommer les responsabilités. Il faut rappeler que la souveraineté n’est pas une formule décorative, mais la condition même de l’existence de l’État.
Mais la dénonciation change de nature selon celui qui la porte.
Un citoyen peut interpeller.
Un intellectuel peut analyser.
Un militant peut alerter.
Un opposant peut accuser.
Une force impliquée dans le pouvoir, elle, ne peut pas se limiter à ces registres. Elle doit transformer la dénonciation en actes. Elle doit utiliser les instruments dont elle dispose : questions parlementaires, commissions, motions, votes, refus, conditions publiques, lignes rouges, ruptures éventuelles, démissions si nécessaire, clarification des responsabilités.
Le problème n’est pas que ces moyens réussissent toujours. Dans un système libanais fragmenté, traversé par les tutelles, les blocages et la domination d’une force armée extraconstitutionnelle, aucun outil institutionnel n’est magique. Mais l’action politique ne commence pas seulement quand on gagne. Elle commence déjà lorsqu’on oblige les autres à se positionner.
C’est pourquoi le souverainisme de pouvoir ne peut pas se contenter d’avoir raison dans le discours. S’il défend réellement l’État, il doit agir dans l’État. S’il estime que l’État est empêché, il doit dire par qui, comment, sur quel dossier et quelles conséquences politiques il en tire.
Sans cela, la dénonciation devient une posture.
Le prestige confortable de la posture
L’opposition morale possède un prestige particulier. Elle donne le sentiment de la pureté. Elle permet de se tenir du bon côté du diagnostic, de rappeler les principes, de condamner les renoncements, de parler au nom de l’État idéal contre l’État réel.
Cette posture est respectable lorsqu’elle vient de ceux qui n’ont pas de leviers directs. Elle devient problématique lorsqu’elle vient de ceux qui disposent d’une part, même limitée, du pouvoir.
Car alors, la parole morale sert parfois à masquer l’insuffisance de l’action politique. On dénonce l’impuissance générale pour éviter de reconnaître sa propre place dans cette impuissance. On condamne l’ambiguïté du système tout en continuant à bénéficier de ses équilibres. On parle de rupture sans toujours en payer le prix. On parle de souveraineté sans toujours engager les moyens de souveraineté que l’on possède déjà.
La souveraineté devient alors un langage de protection interne. Elle rassure la base. Elle permet de dire : nous n’avons pas renoncé. Elle maintient le lien avec un électorat inquiet, exigeant, parfois en colère. Elle donne à ceux qui participent au pouvoir la possibilité de rester moralement du côté de l’opposition.
Mais gouverner, même dans un pouvoir affaibli, même dans les vestiges d’un État capturé, ce n’est pas seulement commenter l’impuissance. C’est accepter d’en répondre.
On ne peut pas vouloir à la fois la légitimité institutionnelle du pouvoir et l’innocence morale de l’opposition.
La responsabilité ne se délègue pas
Il serait injuste de prétendre qu’une force souverainiste impliquée dans le pouvoir contrôle tout. Ce n’est pas le cas. Le système libanais est verrouillé par des rapports de force multiples, par des dépendances anciennes, par des compromis imposés, par une administration fragilisée, par une économie effondrée, et surtout par une anomalie majeure : l’existence d’une force armée autonome qui pèse sur la décision nationale, la guerre, la paix et les orientations stratégiques du pays.
Mais ne pas tout contrôler ne signifie pas ne rien assumer.
C’est là que se joue la différence entre l’impuissance subie et l’impuissance consentie. Être empêché peut arriver. Mais lorsqu’on est empêché, il faut le dire clairement. Il faut nommer le verrou. Il faut exposer le mécanisme. Il faut placer les autres devant leurs responsabilités. Il faut refuser de transformer le blocage en fatalité vague.
La responsabilité politique ne consiste pas seulement à obtenir un résultat. Elle consiste aussi à produire de la clarté.
Si un gouvernement ne peut pas décider librement de la guerre et de la paix, il faut le dire.
Si une décision nationale est paralysée par la menace d’un acteur armé, il faut le dire.
Si des ministres ne peuvent pas exercer leur autorité parce qu’un rapport de force extraconstitutionnel les limite, il faut le dire.
Si l’État est empêché par ceux qui prétendent en même temps le représenter, il faut le dire.
Mais il faut aussi aller plus loin : que fait-on après l’avoir dit ?
C’est souvent là que le discours souverainiste de pouvoir s’arrête. Il nomme le problème, puis revient dans le jeu ordinaire. Il constate l’impuissance, puis reprend sa place dans l’équilibre qui la produit. Il dénonce le blocage, puis accepte que le blocage demeure sans coût politique réel pour ceux qui l’imposent.
Or la responsabilité ne se délègue pas. On ne peut pas la transférer entièrement à l’étranger, aux circonstances, à l’histoire, au système, au Hezbollah, aux Américains, aux Arabes, aux Français, aux Iraniens ou à la fatalité libanaise. Tous ces éléments peuvent peser. Certains pèsent lourdement. Mais la question demeure : que font ceux qui disent défendre l’État avec la part d’État qu’ils détiennent encore ?
Les actes qui manquent
Il ne s’agit pas de demander une héroïsation artificielle de la politique. Il ne s’agit pas non plus de réclamer des gestes spectaculaires qui n’auraient aucun effet. Il s’agit de rappeler une chose simple : le pouvoir se mesure aussi aux actes que l’on accepte de poser lorsque les principes que l’on proclame sont contredits.
Si la souveraineté est réellement la ligne rouge, alors cette ligne doit produire des conséquences. Elle ne peut pas être seulement une phrase dans un communiqué.
Il existe des moyens institutionnels. Ils sont imparfaits, parfois faibles, parfois neutralisés, mais ils existent. Questions au gouvernement. Interpellations ministérielles. Commissions d’enquête. Motions. Votes publics. Refus de certaines formules. Conditions posées à la participation gouvernementale. Clarification des alliances. Ruptures assumées. Démissions éventuelles. Construction d’un rapport de force politique, social et médiatique.
Aucun de ces moyens ne suffit seul. Mais leur absence, ou leur usage trop timide, finit par produire un message désastreux : la souveraineté serait bonne à proclamer, mais trop coûteuse à défendre.
Le problème n’est pas que tout puisse être réglé immédiatement. Le problème est que trop souvent, rien n’est poussé jusqu’à son terme. On ouvre une polémique, puis on la laisse retomber. On annonce une ligne rouge, puis on la déplace. On critique un compromis, puis on s’y installe. On dénonce une contradiction, puis on continue à en vivre.
Ce cycle épuise la parole souverainiste.
À force de ne pas être suivie d’actes, la dénonciation perd sa force. Elle devient un bruit de fond. Elle rassure les convaincus, mais elle ne transforme pas le rapport de force. Elle entretient l’idée que tout le monde sait, que tout le monde voit, que tout le monde comprend, mais que personne ne franchira réellement le seuil où la parole devient décision.
La politique ne commence pas seulement lorsqu’on obtient gain de cause. Elle commence lorsqu’on accepte de créer un coût pour l’ambiguïté.
Sortir de l’innocence
Le souverainisme libanais a longtemps vécu de la force de son diagnostic. Il a vu juste sur l’essentiel : un État ne peut pas survivre durablement si une partie de sa souveraineté est capturée par une force armée autonome ; une République ne peut pas tenir si la guerre et la paix se décident en dehors des institutions ; une vie nationale ne peut pas être libre si chaque décision stratégique est soumise à un rapport de force extraconstitutionnel.
Mais avoir raison ne suffit plus, surtout lorsque l’on participe au pouvoir.
L’innocence politique n’est pas compatible avec la responsabilité institutionnelle. Celui qui est hors du pouvoir peut dénoncer l’impuissance. Celui qui est dans le pouvoir doit l’affronter, la nommer, la réduire ou en tirer les conséquences. Il ne peut pas s’en servir comme d’un décor explicatif permanent.
Il ne s’agit pas de demander aux forces souverainistes impliquées dans le pouvoir de tout résoudre seules. Il s’agit de leur demander de cesser d’habiter l’ambiguïté. Si elles sont empêchées, qu’elles le disent jusqu’au bout. Si elles sont minoritaires, qu’elles construisent le rapport de force. Si elles sont contraintes, qu’elles nomment la contrainte. Si elles estiment que leur présence ne sert plus qu’à couvrir l’impuissance générale, qu’elles posent publiquement la question de leur participation.
Car la souveraineté n’est pas seulement une idée juste. Elle est une exigence qui oblige.
Elle oblige à choisir entre le confort de la posture et le risque de l’action.
Elle oblige à transformer la dénonciation en méthode.
Elle oblige à accepter que la cohérence ait un prix.
Avoir raison ne suffit plus lorsque l’on refuse de payer le prix politique de sa propre raison.
La souveraineté ne se défend pas seulement dans les discours. Elle se défend dans les actes que l’on accepte de poser, dans les ambiguïtés que l’on refuse, dans les responsabilités que l’on assume et, parfois, dans les places que l’on accepte de perdre.
Étiquette : Salam
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Le confort de l’opposition morale
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Le Hezbollah peut-il vraiment faire tomber le gouvernement Salam ?
Les menaces du Hezbollah contre le gouvernement Nawaf Salam impressionnent moins par leur crédibilité que par ce qu’elles révèlent : le parti armé ne veut pas renverser l’État, il veut continuer à l’utiliser. Car malgré ses décisions encore incomplètement appliquées, ce gouvernement lui offre une couverture politique, une légitimité résiduelle et un cadre institutionnel sans lesquels il serait renvoyé à sa réalité brute : une force armée non étatique qui décide de la guerre sans assumer seule le prix national de ses choix.
Une menace plus tactique que stratégique
Le Hezbollah menace périodiquement de faire tomber le gouvernement Salam. La formule est spectaculaire, mais sa portée réelle est beaucoup plus limitée. Elle appartient davantage au registre de la pression qu’à celui de la décision. Le parti ne cherche pas nécessairement à provoquer une chute immédiate du cabinet ; il cherche surtout à rappeler qu’il conserve une capacité de blocage, de nuisance et d’intimidation.
C’est une vieille mécanique libanaise : faire planer la crise pour empêcher la décision. Menacer de renverser le gouvernement, ce n’est pas forcément vouloir le renverser. C’est souvent vouloir le discipliner.
Or, dans le cas présent, la menace paraît d’autant moins crédible que le gouvernement Salam, malgré ses déclarations fermes et quelques décisions importantes, reste jusqu’ici l’un des derniers cadres institutionnels dont le Hezbollah peut tirer profit. Le paradoxe est là : le Hezbollah dénonce ce gouvernement, mais il en a besoin. Il l’accuse de servir un agenda étranger, mais il s’abrite derrière son existence. Il conteste ses orientations, mais il bénéficie de sa prudence.
Faire tomber Salam, pour le Hezbollah, reviendrait donc à couper la branche sur laquelle il n’est même plus confortablement assis, mais politiquement suspendu.
Le gouvernement comme couverture politique du Hezbollah
Le gouvernement Salam a pris des positions que le Hezbollah ne peut pas accepter frontalement : monopole de l’État sur les armes, refus des activités militaires hors cadre légal, négociations directes ou indirectes avec Israël selon les séquences diplomatiques, retour de la décision de guerre et de paix dans les mains de l’État.
Sur le papier, ces orientations réduisent l’espace politique du Hezbollah. Mais dans la pratique, tant qu’elles ne sont pas pleinement appliquées, elles produisent un effet plus ambigu : elles permettent au Hezbollah de rester dans un processus, au lieu d’être placé devant une rupture.
C’est précisément cette ambiguïté qui le protège.
Tant que le gouvernement existe, le Hezbollah peut dire qu’il n’est pas en dehors de l’État, mais en discussion avec lui. Il peut prétendre qu’il n’est pas un obstacle absolu, mais une composante politique avec laquelle il faut composer. Il peut lier son désarmement au retrait israélien, à la stabilité interne, aux négociations régionales, aux équilibres confessionnels, aux pressions américaines, à la posture iranienne.
Autrement dit, le gouvernement Salam transforme le Hezbollah d’un problème milicien frontal en dossier politique géré par les institutions.
C’est là que réside la vraie utilité du cabinet pour le parti armé. Il lui fournit un écran. Il amortit le choc entre la réalité de son arsenal et l’exigence croissante de souveraineté. Il maintient l’illusion qu’une intégration ordonnée reste possible, alors même que le Hezbollah continue de refuser le principe central de tout État : une seule autorité, une seule armée, une seule décision de guerre.
Sans ce gouvernement, le Hezbollah perdrait cette zone grise. Il serait contraint d’assumer seul son opposition à l’État.
Renverser Salam exposerait le Hezbollah
La chute du gouvernement ne placerait pas automatiquement le Hezbollah en position de force. Elle pourrait même produire l’effet inverse.
Si le Hezbollah faisait tomber Salam, il donnerait lui-même la preuve que son rapport à l’État est conditionnel : l’État est acceptable lorsqu’il le couvre, illégitime lorsqu’il le limite. Cette démonstration serait politiquement coûteuse. Elle confirmerait aux yeux d’une grande partie des Libanais que le parti armé ne défend pas l’État, mais l’utilise tant qu’il lui sert de parapluie.
Elle renforcerait aussi l’argument international selon lequel le blocage libanais n’est pas seulement institutionnel, mais structurel : tant qu’une force armée conserve un droit de veto sur les décisions souveraines, aucun gouvernement ne peut gouverner pleinement. La pression extérieure, notamment américaine, trouverait alors un terrain plus favorable pour s’intensifier.
Le Hezbollah le sait. Il sait qu’un gouvernement affaibli mais existant lui est plus utile qu’un vide dont il serait immédiatement tenu pour responsable. Il sait aussi qu’une crise gouvernementale ouverte compliquerait la reconstruction, le financement, les négociations et la gestion des destructions au Sud. Or le parti ne peut pas gouverner seul ces ruines. Il peut y planter ses drapeaux, mobiliser sa base, produire un récit de victoire ou de résistance ; mais il a besoin de l’État, des ministères, de l’administration, de l’armée, des bailleurs, des médiations et des canaux officiels pour gérer la suite.
C’est toute la contradiction du Hezbollah : il veut rester plus fort que l’État, mais il ne peut survivre politiquement sans l’État.
La vraie menace : la paralysie, pas la chute
Il ne faut donc pas sous-estimer le Hezbollah. Il conserve une capacité de blocage, de mobilisation et de pression. Mais il faut distinguer la menace réelle de la menace rhétorique.
La menace crédible n’est pas de faire tomber immédiatement le gouvernement. La menace crédible est de le paralyser, de vider ses décisions de leur contenu, de transformer chaque mesure souveraine en compromis interminable, de faire payer politiquement tout pas vers le monopole étatique des armes.
C’est plus subtil et plus dangereux qu’un simple renversement.
Un gouvernement qui tombe crée une crise visible. Un gouvernement qui reste debout sans pouvoir appliquer ses décisions crée une crise plus profonde : celle d’un État qui parle mais n’agit pas, qui décide mais ne tranche pas, qui affirme sa souveraineté mais en diffère l’exercice.
C’est exactement l’espace dans lequel le Hezbollah prospère. Il n’a pas besoin que l’État disparaisse. Il a besoin qu’il reste suffisamment vivant pour le couvrir, mais suffisamment faible pour ne pas le contraindre.
Le gouvernement Salam se trouve donc devant une équation redoutable. S’il va trop vite, il risque l’affrontement. S’il ne va pas jusqu’au bout, il transforme ses propres décisions en décor institutionnel. Et ce décor, paradoxalement, sert encore le Hezbollah.
Conclusion
Les menaces du Hezbollah contre le gouvernement Salam ne doivent pas être prises au pied de la lettre. Elles ne signifient pas nécessairement que le parti veut renverser le cabinet. Elles signifient qu’il veut empêcher ce gouvernement de devenir réellement souverain.
Le Hezbollah ne menace pas vraiment de couper la branche sur laquelle il est suspendu. Il la secoue pour rappeler qu’il peut faire tomber les autres avec lui.
Mais cette branche, aujourd’hui, est aussi son dernier abri. Car sans gouvernement, sans institutions, sans façade nationale, le Hezbollah apparaîtrait dans sa nudité politique : non comme une composante parmi d’autres du jeu libanais, mais comme une force armée qui impose à l’État les limites de sa souveraineté.
Et c’est précisément ce dévoilement que le Hezbollah veut éviter.