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  • Liban : quand l’État paie la facture d’une guerre qu’il n’a pas décidée

    Liban : quand l’État paie la facture d’une guerre qu’il n’a pas décidée



    Au Grand Sérail, les ambassadeurs étrangers demandent au gouvernement libanais d’accélérer les réformes financières, de réorganiser le secteur bancaire, de restaurer la confiance et de rouvrir la voie à un accord avec le FMI. Le message est connu : sans réformes, pas d’argent ; sans crédibilité, pas de soutien international.

    Mais au même moment, l’ordre du jour du Conseil des ministres dit autre chose. Il prévoit notamment l’examen d’une demande du Haut Comité de secours et du Conseil du Sud pour acheter des logements préfabriqués destinés aux familles dont les maisons ont été détruites au Sud, à la suite de la guerre ouverte par le Hezbollah contre Israël.

    À première vue, l’affaire semble humanitaire. Des familles ont perdu leur maison. Des villages ont été touchés. Des civils se retrouvent sans toit. Aucun responsable politique sérieux ne peut rester indifférent à cette détresse.

    Mais la question n’est pas de savoir s’il faut aider les victimes. Bien sûr qu’il faut les aider. La vraie question est celle-ci : qui doit payer les conséquences d’une guerre que l’État libanais n’a ni décidée, ni contrôlée, ni assumée ?

    Car cette guerre n’a pas été décidée par le Conseil des ministres. Elle n’a pas été votée par le Parlement. Elle n’a pas été conduite par l’armée libanaise. Elle a été imposée au pays par une force armée privée, le Hezbollah, qui décide seule de la paix et de la guerre, puis laisse l’État gérer les ruines.

    C’est là que commence le problème politique.

    En acceptant de financer le relogement ou la reconstruction sans poser la question de la responsabilité, le gouvernement ne fait pas seulement œuvre sociale. Il transforme une responsabilité milicienne en responsabilité nationale. Il fait entrer dans les comptes publics le prix d’une décision militaire privée.

    La formule est simple : le Hezbollah privatise la guerre, l’État nationalise la facture, puis le parti récupère le bénéfice politique.

    Car demain, le Hezbollah pourra retourner vers sa base et dire : nous ne vous avons pas abandonnés. Nous avons imposé votre prise en charge. Nous avons obtenu des logements. Nous avons arraché au gouvernement les moyens de vous soutenir. Votez encore pour nous, car nous ne vous avons pas lâchés dans l’épreuve.

    Et en même temps, il pourra continuer à entretenir le récit selon lequel l’Iran, la « résistance » et son propre appareil protègent leur population. Mais dans les faits, qui paie ? L’État libanais. Donc les contribuables. Donc les consommateurs. Donc les citoyens déjà écrasés par les impôts, les taxes, le prix du carburant, les frais administratifs, l’effondrement des services publics et la crise économique.

    Depuis son arrivée, ce gouvernement a surtout su faire une chose : augmenter la pression sur les citoyens. On augmente les recettes. On renchérit le coût de la vie. On demande aux Libanais de payer davantage. On leur explique qu’il faut sauver les finances publiques, rassurer le FMI, restaurer la confiance et remettre l’État debout.

    Mais quel État remet-on debout, si cet État continue à payer les conséquences d’une guerre décidée contre lui ?

    C’est toute la contradiction. Depuis son arrivée, ce gouvernement augmente les impôts. Mais il n’augmente pas la souveraineté. Il sait faire payer les citoyens, mais il ne sait pas reprendre la décision de paix et de guerre. Il sait solliciter les bailleurs internationaux, mais il refuse de poser la seule réforme qui conditionne toutes les autres : le monopole réel de l’État sur les armes.

    Autrement dit : le citoyen paie l’impôt, l’État paie la facture, et le Hezbollah encaisse le bénéfice politique.

    Il ne s’agit pas ici de parler de détournement. Le mot serait juridiquement fragile et politiquement inutile. Le problème est plus profond : c’est une mauvaise utilisation de l’argent public. Une mauvaise affectation. Une confusion dangereuse entre solidarité nationale et couverture politique d’une guerre privée.

    La solidarité envers les habitants du Sud doit exister. Mais elle ne peut pas servir d’amnistie politique. Aider les familles, oui. Couvrir le Hezbollah, non. Secourir les victimes, oui. Faire payer à l’État les choix militaires d’une milice, non.

    La différence est essentielle.

    Une aide publique responsable devrait être accompagnée d’une clarification politique : qui a engagé le Liban ? Qui a exposé les villages ? Qui a entraîné des familles entières dans une guerre décidée hors des institutions ? Et surtout : comment empêcher que le même mécanisme se reproduise demain ?

    Sans cette clarification, le gouvernement n’achète pas seulement des maisons préfabriquées. Il achète la tranquillité politique du Hezbollah. Il ne reconstruit pas seulement des logements. Il reconstruit l’impunité.

    Voilà le cœur du problème libanais : l’État est assez présent pour taxer, mais jamais assez souverain pour décider. Il est assez fort pour demander des sacrifices aux citoyens, mais trop faible pour imposer le monopole des armes. Il sait demander de l’argent au monde, mais il ne sait pas reprendre à une milice le pouvoir de décider de la guerre.

    Le Liban n’a pas seulement besoin de réformes bancaires. Il a besoin d’une réforme de l’autorité. Tant que la paix et la guerre resteront entre les mains du Hezbollah, toute réforme économique sera condamnée à devenir une façade.

    Car le vrai déficit du Liban n’est pas seulement budgétaire. Il est souverain.

    Et aujourd’hui, ce gouvernement envoie un signal inquiétant : il ne restaure pas l’État, il organise la prise en charge publique des conséquences du Hezbollah.

    On taxe le Libanais pour réparer les dégâts d’une guerre qu’il n’a pas choisie.

    On demande au FMI de restaurer la confiance, pendant que l’État restaure l’impunité du Hezbollah.

    Photo : Nabil Ismaïl / An-Nahar