Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.
Depuis des années, les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais accumulent les déclarations justes, les diagnostics lucides, les mises en garde nécessaires et les appels répétés à l’État.
Elles disent souvent ce qu’il faut dire.
Elles rappellent que la souveraineté ne se partage pas. Elles affirment que la décision de guerre et de paix doit appartenir aux seules institutions. Elles dénoncent les armes hors État. Elles demandent que l’armée libanaise soit l’unique autorité légitime. Elles soulignent que le Liban ne peut pas vivre durablement sous une double autorité, ni rester suspendu aux choix d’une organisation armée liée à une puissance étrangère.
Tout cela est juste.
Mais la question n’est plus seulement de savoir si ces paroles sont justes. La question est de savoir ce qu’elles produisent.
Car une parole juste peut être répétée pendant des années sans déplacer le réel. Une majorité peut exister sans gouverner. Une dénonciation peut être exacte sans devenir une stratégie. Une cause peut avoir raison sur le fond et échouer politiquement faute d’organisation, de méthode et de capacité d’exécution.
C’est précisément cette difficulté qu’il faut regarder en face.
L’illusion de la somme
Il existe une illusion propre aux camps politiques qui ont raison sur le fond : croire que l’accumulation finit par faire puissance.
Accumuler les communiqués. Accumuler les entretiens. Accumuler les conférences. Accumuler les pétitions. Accumuler les déclarations parlementaires. Accumuler les appels à la communauté internationale. Accumuler les rappels à la Constitution. Accumuler les discours sur l’État.
À force d’accumuler, on peut finir par croire que quelque chose avance nécessairement.
Or la politique ne fonctionne pas ainsi.
La politique ne se mesure pas au nombre de positions prises. Elle se mesure à ce que ces positions déplacent réellement. Elle ne se mesure pas seulement à la clarté d’un diagnostic, mais à la capacité de transformer ce diagnostic en action. Elle ne se mesure pas seulement à la répétition d’un principe, mais à la capacité d’en faire une contrainte politique.
Une parole juste ne devient puissance que si elle passe par plusieurs étapes : une méthode, une organisation, un calendrier, une hiérarchie des priorités, une capacité de coalition, une stratégie d’affrontement politique, puis une décision assumée.
Sans cela, l’accumulation demeure une accumulation.
Elle remplit l’espace public. Elle rassure les convaincus. Elle donne le sentiment d’une présence. Elle entretient une identité politique. Mais elle ne produit pas nécessairement du pouvoir.
Le souverainisme libanais souffre moins d’un déficit de paroles que d’un déficit de transformation. Il sait formuler une vérité politique ; il doit encore montrer comment cette vérité devient une force capable d’agir sur le réel.
La majorité ne suffit pas davantage
Il faut également sortir d’une autre illusion : celle selon laquelle la majorité, à elle seule, réglerait le problème.
Bien sûr, la majorité compte. Dans un régime parlementaire, elle est nécessaire. Elle peut ouvrir une voie. Elle peut donner une légitimité. Elle peut permettre de voter, de bloquer, d’imposer ou d’orienter.
Mais une majorité n’est pas automatiquement une puissance.
Les forces souverainistes ont déjà connu des moments de majorité, ou de quasi-majorité. Elles ont déjà disposé de relais parlementaires. Elles ont déjà participé à des gouvernements. Elles ont déjà occupé des positions institutionnelles. Elles ont déjà bénéficié de circonstances régionales favorables, de soutiens diplomatiques, de sympathies internationales et de fenêtres politiques.
Ces moments n’ont pourtant pas restauré la souveraineté.
Ils n’ont pas mis fin à la double autorité. Ils n’ont pas retiré au Hezbollah sa capacité de décider de la guerre et de la paix. Ils n’ont pas reconstruit le monopole effectif de l’État. Ils n’ont pas empêché les reculs, les compromis, les arrangements, les ambiguïtés et parfois les renoncements.
C’est une réalité qu’il faut peser sereinement.
La majorité ne vaut que si elle sait devenir pouvoir. Elle ne vaut que si elle sait gouverner, contraindre, décider, assumer un conflit politique, payer un prix, imposer un calendrier et tenir une ligne. Sinon, elle devient une majorité de commentaire.
Elle parle beaucoup. Elle dénonce souvent. Elle vote parfois. Mais elle ne modifie pas le centre réel de la décision.
Or le problème libanais est précisément là : le centre réel de la décision n’est pas toujours là où se trouvent les institutions officielles. Il existe un pouvoir formel et un pouvoir effectif. Il existe une souveraineté proclamée et une souveraineté confisquée. Il existe une majorité politique et une capacité de blocage armée, administrative, sécuritaire et psychologique.
Tant que cette distinction n’est pas affrontée, la majorité reste insuffisante.
Elle peut donner une légitimité. Elle ne donne pas automatiquement la puissance.
Le piège de l’auto-conviction
Dans cette situation, un autre danger apparaît : celui de l’auto-conviction.
À force de répéter que le Hezbollah serait affaibli, on peut finir par prendre le souhait pour un fait. À force de dire que le contexte régional a changé, que l’Iran recule, que les équilibres se déplacent, que l’opinion évolue, que l’État revient, on peut finir par confondre un possible avec une réalité.
Or il faut regarder les faits froidement.
Le Hezbollah peut être soumis à des pressions. Il peut subir des contraintes. Il peut être exposé à des pertes. Il peut traverser une phase plus difficile qu’auparavant. Mais cela ne signifie pas qu’il soit politiquement neutralisé. Cela ne signifie pas qu’il ait renoncé à ses armes. Cela ne signifie pas qu’il ait accepté le monopole de l’État. Cela ne signifie pas qu’il ait cessé de peser sur les institutions, sur les administrations, sur les équilibres internes et sur la décision nationale.
Rien n’indique, pour l’instant, que l’anomalie soit levée.
Au contraire, les faits réels montrent une continuité du verrouillage. Le discours peut changer. Les circonstances peuvent évoluer. Les pressions peuvent s’accroître. Mais le cœur du problème demeure : une organisation armée conserve une capacité de veto sur la souveraineté libanaise.
Dans ces conditions, gagner du temps ne gêne pas nécessairement le Hezbollah. Il sait attendre. Il sait absorber les séquences. Il sait négocier sans renoncer. Il sait transformer les délais en espace politique. Il sait laisser les autres parler pendant qu’il conserve les leviers essentiels.
C’est pourquoi les souverainistes doivent se méfier des récits trop rassurants.
Dire que l’adversaire est affaibli ne suffit pas. Il faut démontrer qu’il est empêché. Dire que le rapport de force a changé ne suffit pas. Il faut montrer où, comment et au profit de qui il a changé. Dire que l’État revient ne suffit pas. Il faut prouver que l’État décide réellement.
La souveraineté ne se gagne pas par auto-suggestion.
Elle se gagne par déplacement effectif du pouvoir.
La parole comme substitut de l’action
Le risque, dans cette séquence, est que la parole souverainiste devienne un substitut à l’action souveraine.
Plus les déclarations sont fortes, plus elles peuvent donner l’impression que le combat avance. Plus les formules sont justes, plus elles peuvent masquer l’absence de mécanisme. Plus les principes sont répétés, plus ils peuvent devenir une manière de tenir symboliquement une position sans engager réellement le conflit politique nécessaire.
C’est tout le paradoxe.
Le discours souverainiste est indispensable. Sans lui, les mots seraient perdus. Sans lui, l’État serait dilué dans les compromis. Sans lui, la souveraineté deviendrait une notion vague, négociable, secondaire. Il faut donc parler. Il faut nommer. Il faut rappeler les principes.
Mais il ne faut pas s’arrêter là.
Lorsqu’une force politique est hors du pouvoir, sa parole peut d’abord témoigner, alerter, mobiliser. Lorsqu’elle est dans le pouvoir ou autour du pouvoir, sa parole doit aussi produire des actes. Elle doit déboucher sur des projets de loi, des décisions gouvernementales, des conditions de participation, des ruptures assumées, des votes cohérents, des stratégies institutionnelles, des alliances lisibles, des priorités hiérarchisées.
Sinon, la parole devient confortable.
Elle permet de rester du bon côté du principe sans affronter pleinement les conséquences de ce principe. Elle permet de dire l’État sans le faire advenir. Elle permet de dénoncer l’anomalie sans construire les moyens de la lever.
Avoir raison devient alors une position, non une puissance.
Et c’est précisément ce que la période actuelle ne permet plus.
De la présence à la puissance
Le souverainisme libanais doit donc passer d’une logique de présence à une logique de puissance.
Être présent dans le débat ne suffit pas. Être présent au Parlement ne suffit pas. Être présent au gouvernement ne suffit pas. Être présent dans les médias ne suffit pas. Être présent auprès des chancelleries ne suffit pas.
La présence n’est pas la puissance.
La puissance commence lorsque cette présence devient capacité d’orientation. Lorsqu’elle impose un agenda. Lorsqu’elle oblige les autres à répondre. Lorsqu’elle transforme une exigence morale en contrainte politique. Lorsqu’elle fixe des lignes rouges crédibles. Lorsqu’elle sait dire non, mais aussi quoi faire après le non. Lorsqu’elle ne se contente pas d’attendre les circonstances extérieures, mais construit une stratégie intérieure.
C’est là que se joue la différence entre un camp qui a raison et un camp qui peut gouverner.
Gouverner ne signifie pas seulement occuper des fonctions. Gouverner signifie produire une direction. Gouverner signifie assumer des choix. Gouverner signifie accepter que la souveraineté ne soit pas seulement un mot fédérateur, mais une ligne de conflit. Gouverner signifie parfois refuser des arrangements qui donnent l’illusion de la stabilité tout en prolongeant la confiscation.
Les souverainistes ne peuvent plus seulement demander à l’État d’agir comme s’ils n’en étaient pas partie prenante.
S’ils sont dans les institutions, ils doivent y introduire une méthode. S’ils participent au pouvoir, ils doivent y introduire une exigence. S’ils revendiquent la souveraineté, ils doivent montrer comment elle se reconquiert concrètement.
Le passage décisif est là : ne plus accumuler des positions, mais construire une capacité.
Une cause juste ne vaut politiquement que lorsqu’elle cesse d’être seulement défendue pour devenir organisée, orientée et capable de contraindre le cours des choses.
Conclusion
Le camp souverainiste n’a pas manqué de diagnostics. Il n’a pas manqué de déclarations. Il n’a pas manqué de principes. Il n’a pas manqué d’occasions de dire qu’il avait raison.
Mais avoir raison ne suffit plus.
Répéter qu’on a raison ne suffit plus davantage.
L’accumulation n’est pas la puissance.
Elle peut occuper l’espace public, rassurer les convaincus, entretenir une identité politique et donner le sentiment d’un mouvement. Mais elle ne suffit pas à refaire de l’État le centre réel de la décision nationale.
Ce qui manque encore, c’est la conversion politique : passer du diagnostic à la méthode, de la présence au rapport de force, de la parole juste à l’autorité effective.
C’est cette conversion qui dira si le souverainisme libanais peut devenir autre chose qu’une vérité répétée : une force capable de restaurer l’État.
Étiquette : reconstruction
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L’accumulation ne fait pas la puissance
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Quatre jours de deuil… mais pour quel ami du Liban ?
Le gouvernement libanais a décrété le deuil officiel du dimanche 12 au mercredi 15 juillet inclus, à la suite du décès de l’émir père du Qatar, cheikh Hamad ben Khalifa Al Thani. Les drapeaux ont été mis en berne dans les administrations, les institutions publiques et les municipalités, tandis que les programmes des radios et des télévisions devaient être adaptés. La note officielle l’a présenté comme un « grand ami du Liban ».
Présenter ses condoléances au Qatar, à son peuple et à la famille du défunt relève naturellement du devoir diplomatique et de la courtoisie humaine. Il ne s’agit pas davantage de juger un homme après sa mort ni de nier ce qu’il a accompli pour son propre pays. Cheikh Hamad fut incontestablement un dirigeant important pour le Qatar. Sous son règne, l’émirat est devenu une puissance diplomatique, économique et médiatique dont l’influence dépasse largement son poids géographique et démographique.
Mais le deuil officiel n’est pas une simple expression de compassion personnelle. Il constitue une décision politique prise au nom de l’État libanais. Mettre le drapeau national en berne n’équivaut pas à adresser un message privé de condoléances : c’est accorder un hommage national.
Dès lors, une question légitime se pose : pourquoi maintenir cet hommage du dimanche au mercredi inclus ? Et pourquoi consacrer officiellement l’image d’un « grand ami du Liban », sans examiner ce que sa politique a réellement produit pour la souveraineté libanaise ?
La question n’est pas de savoir si cheikh Hamad fut un grand dirigeant pour le Qatar. Elle est de savoir s’il fut réellement un grand ami de l’État libanais.
Une réussite qatarie ne signifie pas nécessairement un bénéfice libanais
Le Qatar a construit une part essentielle de son influence sur la médiation, la puissance financière, les investissements, les médias et sa capacité à dialoguer simultanément avec des États, des organisations politiques et des groupes armés.
Cette politique a remarquablement servi les intérêts du Qatar. Elle lui a permis de devenir un intermédiaire recherché dans les crises régionales et internationales, y compris lorsque les autres puissances ne souhaitaient pas traiter directement avec certains acteurs non étatiques.
Mais l’efficacité d’un médiateur au service de son propre pays ne garantit pas que les compromis qu’il patronne servent la souveraineté des États concernés.
Un médiateur cherche souvent à faire cesser une crise. Pour y parvenir, il peut être tenté de consacrer le rapport de force existant, même lorsque ce rapport de force repose sur des armes illégales et sur l’affaiblissement des institutions.
C’est précisément ce qui s’est produit au Liban avec l’accord de Doha de mai 2008.
L’accord de Doha a récompensé les effets de la force armée
L’accord de Doha est intervenu après les événements du 7 mai 2008, lorsque le Hezbollah et ses alliés ont utilisé leurs armes à l’intérieur du pays en réaction à des décisions prises par le gouvernement libanais.
Au lieu que cette crise se conclue par un rétablissement de l’autorité de l’État, l’opposition dirigée par le Hezbollah a obtenu onze ministres sur trente au sein du gouvernement, soit la capacité politique de bloquer les grandes décisions.
La question des armes, elle, fut repoussée à un dialogue ultérieur sans mécanisme contraignant.
Le texte de Doha affirmait certes que les armes et la violence ne devaient pas être utilisées pour obtenir des gains politiques. Mais toute la contradiction se trouve là : cet engagement fut pris dans un accord négocié après que l’emploi des armes eut précisément permis d’arracher des gains politiques.
L’accord n’a pas déclaré officiellement que la souveraineté libanaise était remise au Hezbollah. Il a néanmoins transformé une partie des résultats imposés par les armes en avantages institutionnels.
Il a arrêté l’affrontement dans la rue, sans supprimer sa cause.
Il a condamné l’usage des armes dans son texte, sans retirer à leur détenteur la capacité de les utiliser.
Il a invoqué l’autorité de l’État, tout en accordant au parti armé un pouvoir supplémentaire pour paralyser ses institutions.
L’accord de Doha ne fut donc pas une victoire de l’État. Il fut un compromis entre l’État et celui qui s’était retourné contre lui avec ses armes, au détriment de ceux qui n’avaient ni milice ni arsenal pour imposer leurs revendications.
Les Qataris peuvent légitimement considérer cet accord comme une réussite diplomatique ayant évité, à court terme, une nouvelle guerre civile. Les Libanais ont tout autant le droit d’en voir l’autre face : la paix immédiate fut achetée au prix d’un recul durable de la souveraineté.
Le paradoxe de Rome
La décision de deuil est intervenue au moment où une délégation libanaise se préparait à participer à des discussions à Rome concernant la sécurité du pays, l’application des accords et, en définitive, sa souveraineté.
L’État ne cesse évidemment pas de fonctionner pendant un deuil officiel. Les administrations restent ouvertes, l’économie poursuit son activité et les médias continuent de couvrir l’actualité et les négociations. Seuls les programmes de divertissement sont généralement modifiés.
Mais c’est précisément ce qui rend la situation politiquement frappante.
Alors que le Liban négocie à Rome au nom de son autorité et de sa souveraineté, son drapeau demeure en berne en hommage à celui qui parraina un accord ayant consacré les effets politiques des armes au sein de ses institutions.
L’État continue de travailler normalement. Seul le symbole de sa souveraineté est appelé à s’incliner.
Reconstruire les pierres ou reconstruire l’État ?
Le rôle du Qatar dans la reconstruction de plusieurs villes et villages après la guerre de 2006 est également souvent invoqué pour justifier la gratitude libanaise.
Il serait injuste de nier la valeur humaine de l’aide apportée aux familles dont les maisons avaient été détruites. Les habitants ne doivent évidemment pas être abandonnés sous les décombres pour des décisions militaires qu’ils n’ont pas tous prises.
Mais la reconstruction matérielle ne peut remplacer la construction de l’État.
Lorsqu’une milice prend seule la décision de la guerre, que cette guerre détruit des villes et des villages, puis que des États étrangers financent leur reconstruction tandis que la milice conserve ses armes et son pouvoir de décider d’un nouveau conflit, les Libanais et les donateurs assument les coûts pendant que le détenteur des armes conserve les bénéfices politiques et symboliques.
Les bâtiments sont reconstruits, mais le mécanisme qui a conduit à leur destruction demeure intact.
Le Hezbollah peut alors affirmer à son environnement : nous avons combattu pour vous, nous avons résisté, puis vos maisons ont été reconstruites. La reconstruction devient ainsi, parfois malgré l’intention des donateurs, une forme d’assurance couvrant la prochaine aventure militaire.
Il ne s’agit pas de punir les populations ni de leur refuser une aide indispensable. Il s’agit de comprendre que la véritable solidarité ne consiste pas seulement à reconstruire des murs. Elle doit également empêcher que ces murs soient à nouveau détruits.
L’aide à la reconstruction doit donc aller de pair avec le rétablissement de l’autorité de l’État, le monopole légal des armes et la restitution au gouvernement du pouvoir exclusif de décider de la guerre et de la paix.
Reconstruire avant de restaurer la souveraineté ne prévient pas la guerre suivante. Cela efface une partie du coût de la guerre précédente pour celui qui en a pris la décision.
Les condoléances ne sont pas un hommage politique obligatoire
Personne ne conteste le droit du Qatar de célébrer la mémoire d’un dirigeant qui a considérablement renforcé son pays. Personne ne conteste non plus le devoir du Liban de présenter ses condoléances à un État ami.
Et nul ne prétend juger l’homme devant Dieu. Ce jugement n’appartient qu’à Dieu.
Mais le Libanais n’est pas tenu d’évaluer un dirigeant étranger uniquement à travers ce qu’il a accompli pour son propre pays. Il a le droit de l’évaluer à travers les conséquences de ses choix pour le Liban.
De ce point de vue, qualifier sans réserve le parrain de l’accord de Doha de « grand ami du Liban » est pour le moins discutable.
Il fut l’ami d’un compromis ayant momentanément interrompu les affrontements. Mais il fut également le parrain d’un accord ayant transformé la supériorité armée du Hezbollah en avantage politique, sans lui retirer ses armes ni rendre pleinement à l’État sa décision.
Un deuil maintenu du dimanche au mercredi inclus pour un ancien émir étranger ne constitue pas une simple formalité protocolaire. Il représente un choix politique et un message diplomatique appuyé.
Les condoléances sont un devoir. Le respect dû aux morts est un devoir. Mais maintenir le drapeau libanais en berne jusqu’au mercredi et présenter comme un « grand ami du Liban » celui qui parraina une telle concession n’est pas une obligation morale.
C’est une décision politique. Et toute décision politique prise au nom des Libanais peut être discutée, contestée et refusée.
Car le véritable ami du Liban est celui qui l’aide à construire son État, et non seulement à reconstruire ses pierres tandis que la décision de guerre demeure hors de ses institutions. -

Liban : quand l’État paie la facture d’une guerre qu’il n’a pas décidée
Au Grand Sérail, les ambassadeurs étrangers demandent au gouvernement libanais d’accélérer les réformes financières, de réorganiser le secteur bancaire, de restaurer la confiance et de rouvrir la voie à un accord avec le FMI. Le message est connu : sans réformes, pas d’argent ; sans crédibilité, pas de soutien international.
Mais au même moment, l’ordre du jour du Conseil des ministres dit autre chose. Il prévoit notamment l’examen d’une demande du Haut Comité de secours et du Conseil du Sud pour acheter des logements préfabriqués destinés aux familles dont les maisons ont été détruites au Sud, à la suite de la guerre ouverte par le Hezbollah contre Israël.
À première vue, l’affaire semble humanitaire. Des familles ont perdu leur maison. Des villages ont été touchés. Des civils se retrouvent sans toit. Aucun responsable politique sérieux ne peut rester indifférent à cette détresse.
Mais la question n’est pas de savoir s’il faut aider les victimes. Bien sûr qu’il faut les aider. La vraie question est celle-ci : qui doit payer les conséquences d’une guerre que l’État libanais n’a ni décidée, ni contrôlée, ni assumée ?
Car cette guerre n’a pas été décidée par le Conseil des ministres. Elle n’a pas été votée par le Parlement. Elle n’a pas été conduite par l’armée libanaise. Elle a été imposée au pays par une force armée privée, le Hezbollah, qui décide seule de la paix et de la guerre, puis laisse l’État gérer les ruines.
C’est là que commence le problème politique.
En acceptant de financer le relogement ou la reconstruction sans poser la question de la responsabilité, le gouvernement ne fait pas seulement œuvre sociale. Il transforme une responsabilité milicienne en responsabilité nationale. Il fait entrer dans les comptes publics le prix d’une décision militaire privée.
La formule est simple : le Hezbollah privatise la guerre, l’État nationalise la facture, puis le parti récupère le bénéfice politique.
Car demain, le Hezbollah pourra retourner vers sa base et dire : nous ne vous avons pas abandonnés. Nous avons imposé votre prise en charge. Nous avons obtenu des logements. Nous avons arraché au gouvernement les moyens de vous soutenir. Votez encore pour nous, car nous ne vous avons pas lâchés dans l’épreuve.
Et en même temps, il pourra continuer à entretenir le récit selon lequel l’Iran, la « résistance » et son propre appareil protègent leur population. Mais dans les faits, qui paie ? L’État libanais. Donc les contribuables. Donc les consommateurs. Donc les citoyens déjà écrasés par les impôts, les taxes, le prix du carburant, les frais administratifs, l’effondrement des services publics et la crise économique.
Depuis son arrivée, ce gouvernement a surtout su faire une chose : augmenter la pression sur les citoyens. On augmente les recettes. On renchérit le coût de la vie. On demande aux Libanais de payer davantage. On leur explique qu’il faut sauver les finances publiques, rassurer le FMI, restaurer la confiance et remettre l’État debout.
Mais quel État remet-on debout, si cet État continue à payer les conséquences d’une guerre décidée contre lui ?
C’est toute la contradiction. Depuis son arrivée, ce gouvernement augmente les impôts. Mais il n’augmente pas la souveraineté. Il sait faire payer les citoyens, mais il ne sait pas reprendre la décision de paix et de guerre. Il sait solliciter les bailleurs internationaux, mais il refuse de poser la seule réforme qui conditionne toutes les autres : le monopole réel de l’État sur les armes.
Autrement dit : le citoyen paie l’impôt, l’État paie la facture, et le Hezbollah encaisse le bénéfice politique.
Il ne s’agit pas ici de parler de détournement. Le mot serait juridiquement fragile et politiquement inutile. Le problème est plus profond : c’est une mauvaise utilisation de l’argent public. Une mauvaise affectation. Une confusion dangereuse entre solidarité nationale et couverture politique d’une guerre privée.
La solidarité envers les habitants du Sud doit exister. Mais elle ne peut pas servir d’amnistie politique. Aider les familles, oui. Couvrir le Hezbollah, non. Secourir les victimes, oui. Faire payer à l’État les choix militaires d’une milice, non.
La différence est essentielle.
Une aide publique responsable devrait être accompagnée d’une clarification politique : qui a engagé le Liban ? Qui a exposé les villages ? Qui a entraîné des familles entières dans une guerre décidée hors des institutions ? Et surtout : comment empêcher que le même mécanisme se reproduise demain ?
Sans cette clarification, le gouvernement n’achète pas seulement des maisons préfabriquées. Il achète la tranquillité politique du Hezbollah. Il ne reconstruit pas seulement des logements. Il reconstruit l’impunité.
Voilà le cœur du problème libanais : l’État est assez présent pour taxer, mais jamais assez souverain pour décider. Il est assez fort pour demander des sacrifices aux citoyens, mais trop faible pour imposer le monopole des armes. Il sait demander de l’argent au monde, mais il ne sait pas reprendre à une milice le pouvoir de décider de la guerre.
Le Liban n’a pas seulement besoin de réformes bancaires. Il a besoin d’une réforme de l’autorité. Tant que la paix et la guerre resteront entre les mains du Hezbollah, toute réforme économique sera condamnée à devenir une façade.
Car le vrai déficit du Liban n’est pas seulement budgétaire. Il est souverain.
Et aujourd’hui, ce gouvernement envoie un signal inquiétant : il ne restaure pas l’État, il organise la prise en charge publique des conséquences du Hezbollah.
On taxe le Libanais pour réparer les dégâts d’une guerre qu’il n’a pas choisie.
On demande au FMI de restaurer la confiance, pendant que l’État restaure l’impunité du Hezbollah.Photo : Nabil Ismaïl / An-Nahar