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  • Le Liban convoqué par la nouvelle Sublime Porte

    Le Liban convoqué par la nouvelle Sublime Porte



    Officiellement, Recep Tayyip Erdoğan reçoit Nawaf Salam pour réaffirmer le soutien de la Turquie à la souveraineté et à l’intégrité territoriale du Liban. Mais derrière cette formule diplomatique apparaît une ambition plus vaste : Ankara voudrait peser sur l’accord-cadre conclu entre le Liban et Israël, en modifier certains équilibres et inscrire Beyrouth dans sa propre stratégie régionale. Après Téhéran, Damas, Washington et Tel-Aviv, voici donc la nouvelle Sublime Porte qui convoque le Liban pour lui expliquer quelles devraient être ses priorités.

    Nawaf Salam doit être reçu ce vendredi 10 juillet par Recep Tayyip Erdoğan à Istanbul. Le communiqué de la présidence turque indique que les relations bilatérales seront abordées « dans toutes leurs dimensions » et que le soutien de la Turquie à l’intégrité territoriale et à la souveraineté du Liban sera réaffirmé. La formulation est irréprochable. Elle est même bienvenue dans un moment où une partie du territoire libanais demeure occupée et où Israël revendique ouvertement le maintien d’une zone de sécurité au Sud.

    Mais l’essentiel se trouve probablement au-delà du communiqué officiel.

    Selon des informations publiées par L’Orient-Le Jour, la Turquie entendrait renforcer la position libanaise face à Israël, soutenir politiquement et militairement l’armée, participer éventuellement à un futur dispositif international appelé à succéder à la FINUL et, surtout, chercher à faire modifier l’accord-cadre conclu le 26 juin à Washington entre le Liban et Israël.

    On ignore encore quelles clauses précises Ankara voudrait amender. Il faut donc éviter de transformer une information politique en texte déjà négocié. Mais l’intention générale suffit à poser une question essentielle : de quel droit une puissance régionale convoque-t-elle le chef du gouvernement libanais pour lui présenter l’ordre dans lequel le Liban devrait traiter sa souveraineté, son territoire et les armes présentes sur son sol ?

    La souveraineté libanaise expliquée par les autres

    L’accord-cadre signé à Washington est loin d’être parfait. Il établit un processus séquencé dans lequel l’armée libanaise doit reprendre le contrôle effectif des zones concernées et procéder au désarmement vérifié des groupes armés non étatiques avant le redéploiement progressif des forces israéliennes. Il ne fixe pas toujours des limites temporelles suffisamment contraignantes au maintien israélien et laisse subsister une asymétrie évidente entre les obligations libanaises, mesurables et immédiates, et les engagements israéliens, plus progressifs et conditionnels.

    Le Liban est donc fondé à réclamer des garanties supplémentaires, un calendrier précis, le retrait d’Israël de zones pilotes et un mécanisme empêchant l’occupation de se prolonger indéfiniment sous prétexte que les résultats obtenus par l’armée seraient jugés insuffisants. Beyrouth a d’ailleurs conditionné sa participation à la prochaine étape des négociations à un retrait israélien de deux zones expérimentales du Sud.

    Mais une chose est de corriger un déséquilibre au nom des intérêts libanais. Une autre est de laisser Ankara redéfinir la hiérarchie des exigences au nom de sa confrontation avec Israël.

    Car la Turquie ne découvre pas soudainement une vocation désintéressée pour la souveraineté libanaise. Elle poursuit une stratégie régionale cohérente. Elle cherche à contenir l’expansion israélienne en Syrie et au Liban, à empêcher l’Iran de retrouver son influence antérieure, à consolider son rôle dans la nouvelle Syrie et à s’imposer dans les futurs dispositifs militaires, économiques et diplomatiques de la Méditerranée orientale.

    La Turquie a parfaitement le droit de défendre ses intérêts. Le problème commence lorsque les intérêts turcs sont présentés au Liban comme les priorités naturelles du Liban.

    Le soutien d’Ankara peut être utile. Son assistance à l’armée peut être précieuse. Son opposition à l’occupation israélienne peut renforcer la position de Beyrouth. Mais cette aide ne doit pas devenir le véhicule d’une nouvelle tutelle stratégique.

    Modifier l’accord ou sauver les armes du Hezbollah ?

    Le principal danger tient à la séquence entre le retrait israélien et le désarmement du Hezbollah.

    Le Hezbollah refuse l’accord-cadre précisément parce que celui-ci lie le retrait israélien à la restauration de l’autorité militaire exclusive de l’État. Ses responsables rejettent tout désarmement général et préviennent que son application pourrait conduire à une confrontation intérieure. Le mouvement cherche donc à renverser la logique du processus : obtenir d’abord le retrait intégral d’Israël, puis renvoyer la question de ses armes à un dialogue national sans échéance ni mécanisme contraignant.

    Toute modification de l’accord qui aboutirait à cette inversion offrirait au Hezbollah ce dont il a aujourd’hui le plus besoin : du temps.

    Elle lui permettrait de reconstituer ses structures, de transformer son refus d’obéir à l’État en position politique négociable et de présenter son arsenal non plus comme une situation illégale à laquelle il faut mettre fin, mais comme une question nationale sur laquelle il disposerait encore d’un droit de veto.

    Il faut rappeler une évidence : le désarmement du Hezbollah n’est pas une exigence israélienne que le Liban pourrait accepter ou refuser selon l’évolution des négociations. Il découle de la souveraineté libanaise elle-même, des décisions du gouvernement, de l’accord de Taëf, des résolutions internationales et du principe élémentaire selon lequel aucun parti ne peut décider seul de la guerre et de la paix.

    Le maintien de l’occupation israélienne est illégitime. Mais cette occupation ne rend pas légitime l’existence d’une armée parallèle. Les deux atteintes à la souveraineté doivent être combattues simultanément, sans que l’une serve d’excuse à l’autre.

    En subordonnant de nouveau le désarmement au retrait israélien complet, le Liban remettrait son ordre intérieur entre les mains d’Israël. Il suffirait alors que celui-ci conserve quelques positions ou invoque une menace persistante pour que le Hezbollah justifie indéfiniment la conservation de ses armes.

    Ce serait exactement le piège : permettre à Israël et au Hezbollah de se fournir mutuellement la justification de leur présence militaire, tandis que l’État libanais attendrait entre les deux l’autorisation d’exercer sa souveraineté.

    Après Téhéran et Damas, la nouvelle Sublime Porte

    La scène est révélatrice d’une pathologie libanaise ancienne. Depuis des décennies, chaque puissance régionale considère qu’elle possède au Liban une zone d’influence, des interlocuteurs privilégiés et un droit de regard sur les grandes décisions nationales.

    Damas a longtemps traité le Liban comme une province sous administration spéciale. Téhéran a fait de la décision de guerre libanaise un prolongement de sa stratégie régionale. Israël définit les conditions militaires auxquelles il accepterait de se retirer. Washington parraine le calendrier et les mécanismes d’exécution. Et voici qu’Ankara entre à son tour dans le jeu, avec ses propositions, ses lignes rouges et sa vision de l’ordre régional.

    L’image de la Sublime Porte, الباب العالي, n’est donc pas seulement une provocation historique. Elle décrit une relation politique : le responsable libanais se rend auprès du centre impérial, écoute les priorités qu’on lui présente, reçoit des promesses de protection et revient à Beyrouth avec une feuille de route élaborée ailleurs.

    Nawaf Salam ne se rend évidemment pas en Turquie comme le gouverneur d’une province ottomane. Mais le Liban doit se garder de réinstaller lui-même ce rapport de dépendance en acceptant que toute capitale influente devienne un passage obligé pour arbitrer ses choix souverains.

    Le gouvernement libanais doit écouter la Turquie, comme il doit écouter les États-Unis, la France, l’Arabie saoudite et les autres partenaires du Liban. Mais écouter ne signifie pas recevoir des instructions. Coopérer ne signifie pas déléguer la définition de l’intérêt national.

    La ligne libanaise devrait être claire : retrait israélien progressif mais irréversible, calendrier précis, déploiement simultané de l’armée, démantèlement vérifié des infrastructures militaires illégales et transfert exclusif de la sécurité à l’État. Ni occupation israélienne durable, ni sanctuarisation des armes du Hezbollah.

    Le véritable danger serait que la Turquie utilise les faiblesses incontestables de l’accord-cadre pour en supprimer la seule avancée fondamentale : la reconnaissance que la souveraineté libanaise exige le monopole effectif des armes par l’État.

    Le Liban ne doit pas remplacer une dépendance iranienne par une protection turque, ni sortir d’un rapport de force pour entrer dans un autre. Sa souveraineté ne consiste pas à choisir la capitale étrangère qui lui dictera ses priorités avec le plus de bienveillance.

    Elle consiste enfin à les définir lui-même.

    Mise à jour – 10 juillet 2026 20h16 : Le communiqué publié à l’issue de la rencontre entre Nawaf Salam et Recep Tayyip Erdoğan ne mentionne ni une modification de l’accord-cadre, ni le désarmement du Hezbollah. Il confirme cependant la volonté d’élever les relations libano-turques au rang de partenariat stratégique ainsi que le soutien d’Ankara au retrait israélien. Aucune modification du cadre n’a donc été officiellement annoncée à ce stade.

    Photo : ANI / Voice of Lebanon