Après Paris, où il avait replacé les racines chrétiennes au cœur du récit français, Léon XIV a consacré la seconde partie de son voyage à deux questions : quelle place l’Église doit-elle encore occuper dans une société sécularisée, et sur quelles fondations l’Europe peut-elle reconstruire son unité et sa paix ? À Lourdes, il a appelé les catholiques français à ne pas s’effacer. À Metz, il a replacé le christianisme dans la longue histoire européenne tout en refusant d’en faire un critère d’exclusion. Entre les deux, une même ligne : dignité humaine, transmission, identité et paix.
LOURDES : SORTIR DE LA PSYCHOLOGIE DU RETRAIT
Le discours adressé aux évêques de France constitue l’un des textes centraux du voyage. Léon XIV y affirme que « la parole de l’Église a toute sa place dans le débat public en France » et qu’elle possède, « par nature, une autorité prophétique ». Il ne remet pas en cause la laïcité française, qu’il présente comme le résultat d’une histoire mouvementée aujourd’hui largement apaisée, mais refuse qu’elle devienne un principe d’effacement du religieux.
Le pape demande ainsi à l’Église de défendre sa liberté d’évangéliser, d’éduquer et de pratiquer publiquement son culte. Il revient également sur les débats français concernant la fin de vie pour rappeler qu’une parole religieuse peut être minoritaire sans devenir illégitime dans la discussion collective.
Léon XIV ne méconnaît pourtant pas la réalité de la sécularisation. Il qualifie lui-même l’Église en France de « petit troupeau ». Mais il ne transforme pas cette situation en programme de retrait ou de gestion du déclin. Au contraire, il estime que « les temps sont mûrs » pour que beaucoup de contemporains entendent de nouveau le message chrétien.
La progression récente du catéchuménat prend ici une signification particulière. Le pape appelle à des communautés vivantes, à une formation doctrinale solide, à un enseignement catholique capable d’assumer son caractère propre, ainsi qu’à une attention renouvelée aux familles et aux vocations. En même temps, il met en garde contre les divisions idéologiques internes : un « petit troupeau » qui disperserait ses forces dans ses propres querelles perdrait sa capacité de témoignage.
Ce discours marque donc un déplacement important. Il ne s’agit plus seulement de préserver un patrimoine chrétien remarquable, mais d’assumer une présence. Après Notre-Dame et les grandes foules parisiennes, Lourdes transforme la question des racines en une question de mission.
LA DIGNITÉ HUMAINE COMME LIGNE DE COHÉRENCE
Lourdes permet aussi à Léon XIV d’aller beaucoup plus loin sur la bioéthique que lors de la première partie du voyage.
Devant les malades et ceux qui les accompagnent, il prononce une formule sans ambiguïté : « Ce qui est légal n’est pas nécessairement moral. » Il rejette la possibilité de donner la mort sous couvert de « fausse compassion » et demande aux soignants de « veiller sur la personne souffrante et non pas la supprimer ». Il appelle parallèlement au développement des soins palliatifs et de la recherche.
Dans le contexte français, ces mots entrent directement dans le débat sur la fin de vie. Mais les réduire à une intervention ponctuelle contre telle ou telle législation manquerait la cohérence générale du voyage.
Pour Léon XIV, la dignité humaine ne dépend ni de l’autonomie, ni de la santé, ni de l’utilité sociale. Elle existe du seul fait que la personne existe. C’est cette même conception de l’homme qui explique ses prises de position sur l’enfant à naître, le malade, la personne âgée ou handicapée, mais également son insistance sur l’accueil du pauvre et de l’étranger.
On retrouve ainsi le fil déjà visible à Paris : ce que les catégories politiques contemporaines séparent volontiers entre questions « sociétales » et questions « sociales » appartient, dans la pensée du pape, à une seule anthropologie. La vulnérabilité ne retire rien à la dignité ; elle crée au contraire une responsabilité particulière pour la société.
METZ : L’EUROPE AVANT L’UNION EUROPÉENNE
À Metz, le voyage change d’échelle. Il ne s’agit plus seulement de la France ni de l’Église de France, mais de l’Europe elle-même.
Léon XIV commence par une définition essentielle : l’Europe est une réalité culturelle et historique avant d’être une réalité géographique. Il en rappelle les différentes strates : les héritages grec et romain, le christianisme, les apports germaniques et slaves, puis les rencontres avec d’autres cultures, notamment la présence arabe dans la péninsule Ibérique.
Mais il insiste particulièrement sur le rôle joué par le christianisme dans la construction du continent. Le monachisme bénédictin, rappelle-t-il, ne s’est pas limité à la vie spirituelle : il a contribué à l’éducation, aux universités, aux hôpitaux, à la médecine, au droit, aux sciences, à l’architecture et à l’organisation sociale.
D’où cette affirmation : « On ne peut donc pas parler de l’Europe sans évoquer le christianisme. »
La phrase est forte. Le pape prend toutefois immédiatement soin d’en préciser le sens. Reconnaître la dette historique de la culture européenne envers le christianisme ne doit pas devenir un « critère confessionnel exclusif ». Il ne propose ni une Europe réservée aux chrétiens ni le retour à une organisation confessionnelle du continent.
Sa démarche est plus subtile : une Europe pluraliste n’a pas besoin de devenir amnésique pour être ouverte.
C’est probablement ici que se situe le cœur du discours de Metz. Léon XIV refuse le faux choix entre identité et ouverture. La rencontre avec l’autre ne suppose pas d’effacer ce que l’on est. Elle exige au contraire de savoir d’où l’on vient pour pouvoir réellement entrer en dialogue.
« ENTRER DANS L’ESPRIT DE LA MAISON »
Cette logique apparaît avec une particulière netteté lorsqu’il aborde l’immigration.
Léon XIV défend des voies légales et sûres, l’assistance aux personnes persécutées, la lutte contre les trafiquants, ainsi que des politiques sérieuses d’accueil et d’intégration. Mais il ajoute une formule qui mérite d’être retenue : accueillir une personne signifie lui permettre de développer ses talents et ses capacités, mais aussi « d’entrer dans l’esprit de la maison ».
La formule dépasse largement la gestion administrative des migrations.
L’intégration n’est pas seulement l’obtention de droits, d’un logement ou d’un emploi. Elle implique aussi la rencontre avec une société possédant une histoire, des références, des règles communes et une mémoire. Dans le même mouvement, cette rencontre oblige la société d’accueil à savoir ce qu’elle souhaite transmettre.
Léon XIV ne choisit donc ni la fermeture ni la dissolution. Il parle d’un double mouvement : redécouverte des racines et écoute de l’autre.
C’est peut-être l’un des passages politiquement les plus intéressants de son voyage. Car une société incapable de dire ce qu’est « l’esprit de la maison » finit nécessairement par réduire l’intégration à des procédures administratives. À l’inverse, une identité transformée en forteresse devient incapable de la rencontre que le pape appelle de ses vœux.
PAIX : LE CONTRASTE DE METZ
Un autre moment important intervient sur la question de la paix.
Sur la même scène, Emmanuel Macron défend une Europe capable d’assurer sa sécurité, rappelle le soutien français à l’Ukraine face à l’agression russe et relie souveraineté européenne, défense et respect du droit international.
Léon XIV emploie une autre grammaire.
Il appelle au « dialogue patient », au « courage dans la négociation » et à la capacité de « sacrifier certaines positions pour le bien supérieur de la paix ». Il prend soin de préciser que la recherche de la paix ne doit pas être confondue avec un « irénisme naïf », mais ajoute aussitôt qu’il faut se garder de « l’illusion du réarmement ».
Il serait abusif de lui faire dire davantage. Le pape ne précise pas dans ce passage quelle partie devrait abandonner quelles positions et ne propose pas de plan de règlement de la guerre en Ukraine.
Mais la différence d’approche avec Emmanuel Macron est réelle.
Le président français insiste sur la capacité de défense comme condition de la souveraineté et de la sécurité européennes. Le pape s’interroge sur le risque qu’une logique de réarmement finisse par devenir elle-même l’horizon politique du continent. L’un insiste davantage sur le rapport de forces nécessaire à la sécurité ; l’autre sur la négociation, le multilatéralisme, le droit international et la valeur de la parole donnée.
Leur référence commune à Robert Schuman rend ce contraste d’autant plus intéressant. Pour Léon XIV, l’enseignement de Schuman consiste d’abord à rendre progressivement la guerre impossible par la solidarité concrète entre les peuples, l’interdépendance, le droit et la confiance.
SE SOUVENIR POUR NE PAS SE DISSOUDRE
La dernière homélie du voyage, dans la cathédrale Saint-Étienne de Metz, fournit finalement la clé de lecture de l’ensemble.
En contemplant les vitraux de la cathédrale, Léon XIV affirme que « l’avenir de l’Europe ne réside pas dans l’uniformisation, mais dans l’harmonie des différences ».
Cette phrase résume largement sa vision européenne.
L’unité n’exige pas l’effacement des appartenances. L’ouverture ne suppose pas l’amnésie. La diversité n’a pas besoin de produire une société sans héritage commun.
De la même manière qu’à Lourdes il avait demandé à l’Église de France de ne pas disparaître de l’espace public, à Metz il demande en quelque sorte à l’Europe de ne pas disparaître de sa propre mémoire.
La seconde partie du voyage complète ainsi parfaitement la première. Paris avait rendu visible une question que beaucoup croyaient reléguée au passé : quelle place le christianisme occupe-t-il encore dans la France contemporaine ? Lourdes répond que cette place ne peut être seulement patrimoniale : elle doit rester spirituelle, sociale et publique. Metz élargit enfin la question au continent européen : pour accueillir, transmettre, unir et construire la paix, encore faut-il savoir d’où l’on vient.
Léon XIV n’a proposé ni le retour à une Europe confessionnelle ni la reconquête d’un pouvoir politique par l’Église. Son message est différent : une société peut être pluraliste sans devenir amnésique ; une Église minoritaire peut parler sans vouloir dominer ; accueillir l’autre n’impose pas de renoncer à ce que l’on est ; et rechercher la paix suppose davantage que l’accumulation des moyens de puissance.
Après quatre jours en France, le fil rouge du voyage apparaît ainsi avec netteté : transmettre sans exclure, accueillir sans se dissoudre et chercher la paix sans renoncer à la mémoire de ce que l’on est.
Étiquette : réarmement
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LÉON XIV EN FRANCE : À LOURDES, PARLER ; À METZ, SE SOUVENIR