Étiquette : Nabih Berry

  • Le dialogue des sourds



    À moins de vingt-quatre heures d’intervalle, deux dignitaires religieux libanais ont parlé du même pays, de sa souveraineté, de son unité et de son avenir. Mais à les entendre, ils ne parlaient plus tout à fait du même Liban.

    Samedi 18 juillet, à Bqaakafra, lors de la messe célébrée pour la fête de saint Charbel, le patriarche maronite Béchara Raï a rappelé que le Liban ne s’était pas imposé dans l’histoire par sa puissance militaire, mais par sa vocation spirituelle et humaine. Il a présenté la paix comme le choix du pays et appelé à soutenir toute initiative responsable conduisant à une paix « véritable, globale et durable ».

    Le lendemain, le mufti jaafarite Ahmad Kabalan a accusé le président Joseph Aoun de placer le Liban dans un « bazar américain », de rompre le partenariat national et de risquer de conduire seul le pays vers l’abîme. Il a érigé Nabih Berry en passage obligé de toute solution, affirmant que dépasser le président de la Chambre reviendrait à dépasser le Liban lui-même et que, « sans Aïn el-Tiné, il n’y a pas de solution ».

    Il ne s’agit pas simplement de deux tonalités différentes. Nous sommes devant deux conceptions de la souveraineté, deux définitions du partenariat national et, plus profondément, deux visions presque opposées de la vocation libanaise.

    La paix comme vocation

    Le discours du patriarche Raï ne se réduit pas à une exhortation morale contre la violence. Il établit un lien direct entre la paix, l’identité du Liban et la reconstruction de l’État.

    Selon lui, la véritable défense du pays passe par la préservation de son unité, le renforcement de ses institutions, le respect de la Constitution et des lois, la justice et la protection de la dignité humaine. Les guerres ne construisent pas les nations : elles détruisent les hommes, les pierres et les institutions. La paix, au contraire, protège la vie et permet de préparer l’avenir des générations suivantes.

    Cette position n’est ni une naïveté pacifiste ni un appel à accepter n’importe quel arrangement. Raï ne parle pas d’une paix provisoire obtenue par la soumission du plus faible. Il évoque une paix globale et durable, respectueuse de la souveraineté et de l’unité du pays.

    Mais il rappelle surtout une évidence souvent perdue dans le fracas des armes : la force particulière du Liban ne réside pas dans sa capacité à devenir une puissance militaire régionale. Elle tient à son pluralisme, à sa liberté, à son ouverture et à sa capacité historique à faire vivre ensemble des communautés différentes.

    Le Liban n’a jamais pu rivaliser par les armes avec les puissances qui l’entourent. Il peut, en revanche, porter une idée politique et humaine singulière. C’est en ce sens que Raï parle d’un Liban « message », d’une terre de rencontre entre les cultures et les religions, plutôt que d’un champ de bataille offert aux conflits régionaux.

    Dans cette vision, la paix n’est pas l’abandon de la souveraineté. Elle en est l’aboutissement : un État souverain doit précisément pouvoir protéger ses citoyens, négocier, décider de la guerre ou de la paix et empêcher que son territoire ne soit utilisé au service de stratégies extérieures.

    Le pacte transformé en droit de veto

    Le discours de Kabalan part d’un autre principe. Pour lui, la souveraineté libanaise ne peut être dissociée de la « résistance », qu’il place explicitement aux côtés de l’armée comme pierre angulaire de la défense nationale. Renoncer à cette résistance reviendrait à abandonner le pays à Israël.

    Kabalan ne rejette d’ailleurs pas absolument la négociation indirecte. Il soutient que Nabih Berry la mène ou l’accepte selon des conditions libanaises. Mais il ajoute aussitôt que tout règlement doit passer par Aïn el-Tiné et que contourner Berry constituerait une atteinte aux pactes fondateurs du pays.

    C’est ici que le débat change de nature.

    La question n’est plus seulement de savoir si le président de la République conduit bien ou mal la négociation, s’il obtient suffisamment de garanties américaines ou s’il risque de faire trop de concessions. La question devient : qui possède le droit d’autoriser ou d’interdire une décision stratégique de l’État ?

    Kabalan reproche à Joseph Aoun de vouloir conduire seul le pays. L’accusation pourrait être légitime si elle consistait à rappeler qu’au Liban aucun président ne peut décider seul de la guerre, de la paix ou des orientations fondamentales de la nation. La Constitution confie en effet le pouvoir exécutif au Conseil des ministres et classe la guerre et la paix parmi les questions fondamentales nécessitant une décision gouvernementale renforcée.

    Mais Kabalan ne demande pas seulement le respect des institutions. Il leur substitue un autre centre de décision : Aïn el-Tiné.

    Or le président de la Chambre n’est pas, constitutionnellement, le détenteur du pouvoir exécutif. Il ne dispose pas davantage d’un droit personnel d’autoriser les négociations, de fixer la politique de défense ou de déterminer les conditions de la paix. Le partenariat national exige que toutes les composantes du pays soient représentées et entendues. Il ne signifie pas qu’une composante, un parti ou un président d’assemblée possède un droit de veto extérieur aux institutions.

    La formule « sans Aïn el-Tiné, pas de solution » résume ainsi une évolution inquiétante : le pacte national, conçu pour garantir la participation de tous, devient l’argument permettant à certains d’empêcher l’État de décider.

    Les mêmes mots, deux significations

    Raï et Kabalan parlent tous deux d’unité, de souveraineté, de partenariat et de protection du Liban. Mais chacun donne à ces mots une signification différente.

    Pour Raï, l’unité se construit autour de l’État, de la Constitution, des institutions et d’un projet de paix.

    Pour Kabalan, l’unité suppose que l’État ne puisse adopter aucune orientation stratégique refusée par le tandem chiite.

    Pour Raï, le partenariat signifie que tous les Libanais participent à une même communauté politique.

    Pour Kabalan, il semble signifier qu’aucune décision ne peut être appliquée sans l’assentiment préalable d’Aïn el-Tiné et de la force armée parallèle qu’il défend.

    Pour Raï, la souveraineté permet au Liban de sortir des guerres imposées et de retrouver sa vocation.

    Pour Kabalan, la souveraineté demeure liée à la conservation de la « résistance » aux côtés de l’armée, même lorsque cette dualité empêche l’État de détenir seul la décision de guerre et de paix.

    Ce désaccord ne doit pas être transformé en opposition entre chrétiens et chiites. Raï ne résume pas à lui seul toutes les positions chrétiennes, pas plus que Kabalan ne peut prétendre parler au nom de tous les chiites. De nombreux Libanais de toutes confessions veulent à la fois la souveraineté, la dignité, la protection du Sud, le retrait israélien et le retour de la décision militaire entre les mains de l’État.

    La vraie ligne de fracture ne passe donc pas entre les religions. Elle sépare deux conceptions politiques : celle d’un État auquel toutes les communautés participent et celle d’un État qui ne peut agir qu’après avoir obtenu l’autorisation de pouvoirs constitués en dehors de lui.

    C’est précisément pour cette raison que le dialogue devient presque impossible. Quand les uns parlent de paix, les autres entendent capitulation. Quand les uns parlent du monopole des armes, les autres entendent exclusion d’une communauté. Quand les uns invoquent les institutions, les autres dénoncent une prise de pouvoir personnelle. Quand les uns réclament le partenariat, les autres y voient la consécration d’un droit de veto.

    Chacun utilise les mêmes mots, mais personne ne reconnaît la définition de l’autre.

    Le Liban ne manque pourtant ni de dialogues, ni de tables de concertation, ni de déclarations appelant au consensus. Ce qui lui manque est un accord préalable sur la fonction même de l’État. Est-il le lieu où les Libanais décident ensemble, ou seulement l’espace dans lequel s’affrontent des forces qui conservent chacune leur propre stratégie, leurs propres armes et leurs propres alliances ?

    Le drame du Liban n’est plus seulement que ses responsables ne s’entendent pas. C’est qu’ils ne savent plus qui possède le droit de parler en son nom.

    Raï appelle à retrouver la vocation d’un pays fondé sur la liberté, la coexistence et la paix. Kabalan avertit qu’aucune solution ne pourra être imposée contre la résistance et sans Aïn el-Tiné. Entre les deux, l’État tente encore d’exister.

    Voilà le véritable dialogue des sourds : tous prétendent vouloir sauver le Liban, mais ils ne parlent plus du même pays.

  • Le piège du compromis présidentiel

    Le piège du compromis présidentiel



    Le tandem chiite pensait avoir évité le pire. Il découvre peut-être qu’il a accepté le cadre institutionnel dans lequel son propre système d’exception devient plus difficile à défendre.

    L’élection de Joseph Aoun à la présidence de la République libanaise a souvent été présentée comme une défaite du Hezbollah et d’Amal. La lecture est tentante. Elle n’est pas entièrement fausse, mais elle reste trop simple.

    Le tandem chiite n’a pas imposé son candidat maximal. Il n’a pas obtenu la reconduction tranquille du vieux système sous la forme qu’il souhaitait. Le Hezbollah sortait affaibli de la guerre, le rapport de force régional avait changé, l’Arabie saoudite revenait dans le jeu libanais, et les États-Unis reprenaient l’initiative.

    Mais dire que Hezbollah et Amal ont simplement perdu l’élection présidentielle serait une erreur. Nabih Berry avait la clé du Parlement. Il l’avait gardée fermée pendant des mois. Le jour où il a accepté d’ouvrir la porte, c’est que le compromis lui paraissait supportable.

    Joseph Aoun n’était pas le candidat officiel du Hezbollah. Mais il n’était pas non plus l’homme d’une rupture frontale avec lui. C’était un militaire connu, un ancien commandant de l’armée familier des équilibres sécuritaires, des zones grises, de la Bekaa, des rapports avec Amal, avec le Hezbollah, avec les réseaux locaux et avec les réalités du terrain.

    C’est là que commence l’ambiguïté.

    Joseph Aoun n’est pas arrivé contre le tandem chiite. Il est arrivé avec son consentement minimal. Ce consentement n’était pas un acte de générosité démocratique. C’était un calcul politique. Le tandem ne gagnait pas tout, mais il conservait l’essentiel : rester dans le jeu, empêcher son exclusion et éviter qu’un affaiblissement militaire ou régional du Hezbollah ne se transforme en marginalisation institutionnelle.

    Autrement dit, le tandem chiite n’a pas nécessairement perdu l’élection présidentielle. Il a peut-être perdu le contrôle de ce que cette élection allait produire.

    Un compromis, pas une capitulation

    Le profil de Joseph Aoun rassurait une partie des acteurs internationaux parce qu’il incarnait l’armée, l’État, l’ordre et la promesse d’une restauration progressive de l’autorité publique. Mais ce même profil pouvait aussi rassurer, autrement, le tandem chiite.

    Car Joseph Aoun n’était pas un inconnu. Il connaissait les équilibres du terrain. Il connaissait les relations complexes entre l’armée, les communautés locales, les tribus de la Bekaa, Amal, le Hezbollah et les anciennes zones de confrontation avec les groupes jihadistes à la frontière syro-libanaise. Il avait traversé des séquences militaires et sécuritaires où l’armée libanaise et le Hezbollah, chacun depuis son espace, avaient combattu des ennemis communs.

    Il avait aussi géré, comme commandant de l’armée, plusieurs épisodes révélateurs de la relation ambiguë entre l’État et les armes du Hezbollah. À Chouaya, lorsque des armes du Hezbollah avaient été interceptées après des tirs de roquettes vers Israël. À Kahaleh, lorsqu’un camion lié au Hezbollah s’était renversé, exposant au grand jour ce que tout le monde savait déjà : des armes circulaient dans un pays où l’État prétendait détenir seul la légitimité de la force, mais où cette légitimité était contredite par le fait accompli.

    Dans ces moments-là, l’armée n’a pas agi comme l’instrument d’une rupture. Elle a souvent agi comme un amortisseur. Elle contenait l’incident, empêchait l’explosion communautaire, déplaçait le problème, administrait la tension.

    Cette logique pouvait se comprendre au nom de la paix civile. Mais elle avait un coût politique : elle transformait la connaissance du fait accompli en mode de gouvernement.

    C’est précisément ce que les relais du Hezbollah rappellent aujourd’hui à Joseph Aoun lorsqu’ils lui disent, en substance : tu savais. Tu nous connaissais. Tu as composé avec nous. Tu n’as pas découvert nos armes le jour de ton élection.

    Ce rappel est une pression. Mais c’est aussi un aveu.

    Car si l’État savait, si l’armée savait, si les gouvernements savaient, alors le problème n’a jamais été l’ignorance. Le problème était l’absence de décision. Le débat ne porte donc plus sur la découverte des armes, mais sur la capacité de l’État à mettre fin à une situation qu’il a longtemps tolérée, subie ou couverte.

    Un exécutif d’amortissement

    Le tandem chiite n’a pas accepté Joseph Aoun par amour du changement. Il l’a accepté parce qu’il pensait pouvoir vivre avec lui. Il ne le percevait pas comme un président de confrontation, mais comme un président de gestion : un homme d’institution, prudent, soucieux de stabilité interne, capable de parler aux Américains, aux Arabes et aux Français, mais également capable de comprendre les lignes rouges du Hezbollah et d’Amal.

    Son élection ne doit donc pas être lue seulement comme une victoire souverainiste. Elle est aussi le produit d’un compromis libanais classique : chacun renonce à son option maximale pour préserver sa part du système. Les souverainistes y voyaient une possibilité de restauration de l’État. Le tandem chiite y voyait une garantie de non-exclusion. Les acteurs arabes et occidentaux y trouvaient un visage institutionnel acceptable. Nabih Berry, lui, restait l’architecte indispensable du passage.

    À cela s’ajoute le calendrier. L’élection présidentielle a eu lieu avant l’installation complète de la nouvelle administration Trump. Après plus de deux années de vacance présidentielle, quelques jours ou quelques semaines de plus n’auraient pas changé la nature de la crise libanaise. Mais politiquement, ces jours comptaient. Ils permettaient de fixer un exécutif avant que Washington ne reprenne entièrement la main.

    Il serait imprudent d’en faire une certitude absolue, mais la suite des événements rend l’hypothèse sérieuse : l’exécutif Joseph Aoun-Nawaf Salam n’a pas été conçu pour appliquer spontanément une politique trumpienne au Liban. Il a été conçu pour encadrer, amortir, ralentir et traduire cette pression dans les termes acceptables du compromis libanais, du parrainage arabe et de la prudence institutionnelle.

    Ce n’était pas un exécutif de rupture. C’était un exécutif d’amortissement.

    La suite l’a montré : patience stratégique envers le Hezbollah, intégration du tandem chiite dans la logique gouvernementale, formules prudentes sur le monopole des armes, références permanentes au consensus national, pas en avant suivis de gestes de réassurance. Le discours souverainiste existe, mais il avance avec les pieds qui traînent. Il affirme le principe de l’État, puis cherche immédiatement la formule qui évite l’affrontement avec ceux qui contestent ce principe.

    Le problème est que l’histoire va parfois plus vite que les compromis qui prétendent la contenir.

    Quand le compromis se retourne

    Le tandem chiite croyait avoir accepté un président compatible avec le statu quo. Or ce statu quo se décompose.

    La guerre a changé les termes du débat. Le Hezbollah n’est plus dans la position de force absolue qui était la sienne après 2006. Le coût humain, économique et politique de sa stratégie est devenu insoutenable pour une grande partie du pays. Israël maintient une pression militaire permanente. Les États-Unis replacent la question du désarmement au centre du jeu. Les pays du Golfe fournissent progressivement une couverture arabe sans laquelle aucun exécutif libanais n’oserait avancer. La reconstruction elle-même devient conditionnée à la restauration d’un minimum de souveraineté réelle.

    C’est dans ce contexte qu’intervient l’accord-cadre de Washington entre le Liban et Israël. Il ne s’agit pas d’un traité de paix complet. Il ne faut pas lui donner plus qu’il ne contient. C’est un accord d’intention, un cadre politique et sécuritaire. Mais symboliquement, il est considérable. Il place noir sur blanc la question que le Liban officiel a longtemps essayé de contourner : qui décide de la guerre, de la paix, du territoire, du retrait israélien, du déploiement de l’armée et des armes non étatiques ?

    Cet accord n’est pas né d’un élan spontané de Beyrouth. Il est né d’une contrainte américaine rendue acceptable par une couverture arabe. Sans la séquence du Golfe, sans l’ajustement saoudien, sans le travail américain pour aligner les acteurs régionaux, l’exécutif libanais aurait probablement continué à parler de retrait israélien, de reconstruction, de cessez-le-feu et de souveraineté, sans franchir le seuil politique du cadre direct avec Israël.

    C’est ici que la réaction de Nabih Berry prend tout son sens. En affirmant que l’accord ne passera pas, le président de la Chambre ne se contente pas d’exprimer une réserve politique. Il tente de reprendre la main sur une séquence qu’il avait lui-même contribué à rendre possible.

    Berry n’est pas un opposant extérieur au compromis présidentiel. Il en fut l’un des verrous, puis l’un des ouvreurs. Il a fermé le Parlement pendant la vacance présidentielle, puis l’a ouvert lorsque l’élection de Joseph Aoun est devenue un compromis acceptable. Aujourd’hui, face à un exécutif qui avance, même prudemment, vers un cadre américano-libano-israélien, il cherche à rappeler que la clé parlementaire, communautaire et arabe n’a pas disparu.

    Son argumentation est révélatrice. Il ne dit pas seulement que l’accord est mauvais. Il le présente comme juridiquement contradictoire, politiquement inapplicable, contraire aux engagements arabes du Liban et dépourvu des conditions nécessaires à sa mise en œuvre. Autrement dit, il ne conteste pas seulement le contenu du texte ; il conteste sa légitimité à produire un effet politique.

    Le piège apparaît alors plus nettement. Le tandem chiite a accepté Joseph Aoun parce qu’il pensait que ce président resterait enfermé dans la grammaire libanaise du consensus, de la prudence et de l’équilibre. Or la pression américaine, la couverture arabe et la dynamique de l’après-guerre poussent désormais cet exécutif vers une séquence qui dépasse cette grammaire. Berry tente donc de ramener le texte dans le vieux langage du blocage : la Ligue arabe, le Parlement, les résolutions internationales, le risque de discorde, l’impossibilité d’application.

    Il ne s’agit pas seulement de refuser un accord. Il s’agit d’empêcher que le compromis présidentiel produise une conséquence que le tandem chiite n’avait pas prévue : transformer la restauration de l’État en processus concret, et non plus en formule de discours.

    C’est ici que le rôle du “centre” devient essentiel : Riyad, Paris, certaines institutions libanaises, la mécanique parlementaire de Nabih Berry, et toute cette zone diplomatique qui ne veut ni l’effondrement de l’État, ni une victoire iranienne totale, ni une paix trumpienne imposée brutalement sans filtre arabe. Ce centre cherche à contrôler la vitesse de la transition.

    Mais Trump a compris une chose simple : si les souverainistes libanais attendent le signal saoudien, alors il faut travailler Riyad autant que Beyrouth. Si le Liban officiel ne répond pas directement à Washington, il répondra peut-être à une pression américaine filtrée par le Golfe.

    Ainsi, le Liban officiel ne marche pas vers Trump. Il est poussé vers Trump par les Américains, les Saoudiens, la guerre, la pression israélienne, l’épuisement du statu quo et la nécessité de reconstruire.

    C’est exactement ce pour quoi l’exécutif libanais n’avait pas été conçu.

    Il avait été conçu pour gérer l’après-guerre sans humilier le Hezbollah. Washington lui demande désormais de gérer l’après-Hezbollah. Ce n’est pas le même mandat.

    Le tandem chiite a donc peut-être commis une erreur stratégique. Non pas en acceptant Joseph Aoun contre ses intérêts immédiats, mais en croyant que le compromis présidentiel pouvait rester enfermé dans la logique libanaise habituelle.

    Dans cette logique, chacun connaît les lignes rouges de chacun. L’État parle fort, puis négocie faiblement. Le Hezbollah accepte les mots de la souveraineté, mais conserve la décision militaire. Amal protège l’équilibre parlementaire. Les gouvernements produisent des formules ambiguës. Les partenaires internationaux financent l’armée, saluent les déclarations, appellent aux réformes et ferment les yeux sur l’essentiel. Tout le monde sait, mais personne ne tranche.

    Or cette mécanique ne fonctionne plus aussi bien lorsque le rapport de force régional se durcit. Elle ne fonctionne plus lorsque Washington lie le retrait israélien, la reconstruction et la souveraineté au dossier des armes. Elle ne fonctionne plus lorsque Riyad donne une couverture au mouvement. Elle ne fonctionne plus lorsque le Hezbollah, affaibli, ne peut plus imposer au pays le même silence qu’hier.

    C’est pourquoi les attaques actuelles contre Joseph Aoun sont révélatrices. Le Hezbollah et ses relais ne lui reprochent pas seulement une orientation politique. Ils lui rappellent son passé. Ils lui disent, en substance : tu étais des nôtres dans la gestion du réel ; tu savais comment fonctionnait le pays ; tu as vu nos armes, nos routes, nos contraintes, nos combats, nos arrangements ; ne viens pas maintenant jouer le président souverainiste neuf.

    Mais cette accusation peut se retourner contre eux.

    Car si Joseph Aoun savait, alors l’État savait. Si l’État savait, alors la question n’est plus celle de l’information, mais celle de l’autorité. Et si l’autorité décide enfin de sortir de l’ambiguïté, le Hezbollah ne peut plus prétendre que le débat est une invention américaine ou israélienne. Il devient le vieux débat libanais, longtemps différé : un État peut-il rester un État lorsque la décision de guerre et de paix lui échappe ?

    Voilà le piège du compromis présidentiel.

    Le tandem chiite a accepté Joseph Aoun parce qu’il pensait qu’il ne serait pas l’homme de la rupture. Mais c’est précisément parce qu’il n’était pas un adversaire frontal que sa position devient aujourd’hui dangereuse pour le Hezbollah. Un président ouvertement hostile aurait permis au tandem de mobiliser immédiatement la logique de l’affrontement communautaire et de la défense de la “résistance”. Un président issu du compromis rend cette défense plus difficile. Il ne vient pas de l’extérieur du système. Il en connaît les codes, les secrets et les faiblesses.

    Surtout, il ne peut pas dire qu’il ne sait pas.

    Joseph Aoun n’a peut-être pas été élu pour désarmer le Hezbollah. Mais il pourrait devenir le président sous lequel la question du désarmement ne peut plus être évitée.

    En ouvrant la porte du Parlement, Nabih Berry pensait peut-être verrouiller le compromis. Mais il a aussi ouvert la porte à une séquence que le tandem chiite ne maîtrise plus entièrement.

    C’est toute l’ironie de cette séquence libanaise : le compromis destiné à empêcher la rupture pourrait devenir le cadre de la rupture. Le président choisi pour amortir la pression pourrait être contraint de l’incarner. Et le tandem chiite, qui voulait rester gardien du consensus national, pourrait se retrouver prisonnier de ce même consensus, au moment où celui-ci commence enfin à poser la seule question qui vaille : qui commande au Liban ?