À chaque crise majeure que traverse le Liban, un même slogan revient : l’unité nationale. Il est aujourd’hui repris par Nabih Berry, Walid Joumblatt et de nombreux responsables politiques qui appellent à resserrer les rangs face aux dangers extérieurs et à préserver la stabilité interne.
L’objectif paraît incontestable. Qui pourrait être contre l’unité nationale dans un pays aussi fragile que le Liban ?
Pourtant, derrière le consensus apparent se cache une question essentielle : autour de quoi cette unité doit-elle se construire ?
Dans le contexte actuel, l’unité nationale semble se résumer à deux revendications : le retrait israélien et un cessez-le-feu durable. Sur ces deux objectifs, une très large majorité de Libanais se retrouve naturellement. Ils constituent aujourd’hui le plus petit dénominateur commun acceptable entre les différentes composantes du pays.
Mais le problème apparaît lorsque ce socle minimal devient la limite du débat public.
Dès lors que l’on évoque d’autres questions – le monopole des armes par l’État, l’application intégrale de l’accord de Taëf, le rôle futur du Hezbollah, la souveraineté des institutions ou la chaîne de décision nationale – il est souvent répondu qu’il faut attendre, préserver l’unité et éviter les divisions.
L’unité nationale cesse alors d’être un objectif pour devenir une frontière politique.
Dans les faits, l’appel à l’unité ne s’adresse pas à tous de la même manière. Il est principalement adressé à ceux qui contestent le statu quo. On leur demande de suspendre leurs revendications, de reporter leurs interrogations et de limiter leur discours aux seuls objectifs immédiatement consensuels. En revanche, il est beaucoup plus rare d’entendre un appel demandant au Hezbollah d’adapter sa position aux exigences de l’État ou aux décisions collectives.
C’est là que le débat mérite d’être posé.
L’unité nationale doit-elle se construire autour du plus petit dénominateur commun acceptable pour le Hezbollah, ou autour des institutions de l’État ?
La question est d’autant plus légitime que le gouvernement libanais a déjà adopté une orientation claire concernant le monopole de la force publique et le rôle des institutions de sécurité. Cette orientation n’a pas été imposée de l’extérieur. Elle a été discutée et approuvée au sein d’un gouvernement auquel participent le Hezbollah, Amal et les représentants de Walid Joumblatt.
Dans tout régime parlementaire, les décisions du Conseil des ministres engagent l’ensemble du gouvernement. Les ministres peuvent exprimer leurs réserves lors des délibérations, mais une fois la décision prise, elle devient celle du gouvernement dans son ensemble. Si une formation politique estime ne plus pouvoir assumer cette orientation, elle dispose toujours d’un moyen clair : quitter le gouvernement et rejoindre l’opposition.
La logique institutionnelle est simple. On ne peut pas simultanément participer à une décision collective et agir comme si elle n’existait pas.
Cette question renvoie finalement à un débat plus ancien. L’accord de Taëf a précisément été conçu pour remplacer les rapports de force par des règles institutionnelles. Il a redistribué les pouvoirs, instauré la parité parlementaire entre chrétiens et musulmans et fixé un équilibre destiné à mettre fin aux conflits de légitimité.
Dès lors, si la Constitution et les institutions ont déjà défini les règles du jeu, pourquoi continuer à revenir systématiquement aux rapports de force lorsqu’il s’agit d’appliquer ces mêmes règles ?
L’unité nationale est une nécessité. Mais elle ne peut devenir un prétexte pour suspendre indéfiniment les questions fondamentales. Une unité durable ne peut reposer uniquement sur le silence des désaccords. Elle doit reposer sur un socle commun accepté par tous : la Constitution, les institutions et l’État.
Car à terme, la véritable unité nationale n’est pas l’alignement derrière un acteur politique, quel qu’il soit. Elle est l’alignement derrière les règles communes que tous ont accepté de respecter.
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L’unité nationale : autour de l’État ou autour du plus petit dénominateur commun ?
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L’amnistie comme système : le Liban face à l’échec de la justice
Le Liban débat aujourd’hui d’une nouvelle loi d’amnistie. Mais le véritable sujet dépasse largement le cadre d’un simple texte juridique ou d’une mesure de circonstance. Car ceux qui discutent aujourd’hui de l’amnistie sont souvent les héritiers — ou les bénéficiaires directs — de celle de 1991, votée au lendemain de la guerre civile au nom de la paix et de la réconciliation nationale.
Cette réalité impose une réflexion plus profonde sur le rapport du Liban à la justice, à l’État et à la responsabilité politique.
L’amnistie générale de 1991 pouvait se comprendre dans le contexte dramatique de la sortie de guerre. Le pays était détruit, fragmenté, épuisé. Il fallait empêcher la reprise des combats et permettre une stabilisation minimale. Beaucoup de pays ayant traversé des guerres civiles ou des conflits internes ont adopté des mécanismes exceptionnels pour tenter de tourner la page.
Mais une amnistie ne devrait jamais effacer plus que la responsabilité pénale. Elle peut suspendre la sanction judiciaire ; elle ne transforme pas pour autant les auteurs des crimes en innocents politiques ou moraux.
Or, au Liban, le problème est précisément là.
L’amnistie de 1991 n’a pas seulement permis de sortir de la guerre. Elle a progressivement produit un système dans lequel les principaux acteurs du conflit sont devenus les gestionnaires permanents de l’État d’après-guerre. Les bénéficiaires de l’amnistie ont poursuivi leurs carrières politiques, dirigé les institutions, structuré les équilibres du pays et façonné la culture politique du Liban contemporain.
Et trente-cinq ans plus tard, le résultat est sous nos yeux : justice affaiblie, mémoire nationale fragmentée, culture de l’impunité, État fragile et logique permanente de compromis entre rapports de force.
Le véritable problème n’est donc pas seulement la loi d’amnistie actuelle. Le problème est que l’exception est devenue un mode de fonctionnement politique.
Dans un État moderne, une amnistie après guerre civile devrait rester exceptionnelle, limitée et transitoire. Elle devrait permettre la reconstruction des institutions et l’émergence d’une nouvelle génération politique capable de replacer l’État au-dessus des logiques de guerre.
Au Liban, c’est souvent l’inverse qui s’est produit : les logiques de guerre ont survécu à travers les structures mêmes du système politique.
Aujourd’hui encore, au lieu de réparer les dysfonctionnements de la justice, le réflexe libanais consiste souvent à les contourner politiquement.
Pourtant, les injustices existent réellement. Des détenus ont parfois été laissés des années sans jugement. Des procédures ont traîné de manière inacceptable. Certains dossiers ont été perçus comme influencés par des rapports de force politiques ou sécuritaires. Tout cela constitue de véritables fautes de l’État.
Mais précisément pour cette raison, la solution ne peut pas être le remplacement de la justice par une nouvelle transaction politique.
Car un détenu ne doit pas être libéré parce qu’un équilibre politique l’exige, mais parce que la justice l’ordonne.
L’État a le devoir de juger rapidement, équitablement et indépendamment. S’il échoue, il doit être condamné pour ses propres défaillances institutionnelles. Mais l’effacement collectif des responsabilités pénales ne peut devenir une méthode normale de gestion des crises libanaises.
Il existe une différence fondamentale entre corriger une injustice judiciaire et supprimer le principe même de la responsabilité judiciaire.
Dans toute société sérieuse, la liberté doit venir d’une décision de justice, comme la privation de liberté doit elle-même relever de la justice et non des rapports de force.
C’est précisément ce qui manque au Liban depuis des décennies : la reconstruction d’une véritable autorité judiciaire indépendante des équilibres communautaires et politiques.
Le débat actuel sur l’amnistie révèle donc une crise beaucoup plus profonde. Il montre les difficultés persistantes du Liban à sortir réellement du système né après Taëf : un système fondé davantage sur la gestion des équilibres que sur la consolidation progressive de l’État de droit.
La question n’est plus seulement de savoir qui doit être amnistié aujourd’hui. La véritable question est de savoir si le Liban veut continuer à gérer ses crises par l’effacement périodique des responsabilités, ou enfin reconstruire un État où la justice précède la réconciliation politique au lieu d’être remplacée par elle.