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  • Le Hezbollah peut-il vraiment faire tomber le gouvernement Salam ?



    Les menaces du Hezbollah contre le gouvernement Nawaf Salam impressionnent moins par leur crédibilité que par ce qu’elles révèlent : le parti armé ne veut pas renverser l’État, il veut continuer à l’utiliser. Car malgré ses décisions encore incomplètement appliquées, ce gouvernement lui offre une couverture politique, une légitimité résiduelle et un cadre institutionnel sans lesquels il serait renvoyé à sa réalité brute : une force armée non étatique qui décide de la guerre sans assumer seule le prix national de ses choix.

    Une menace plus tactique que stratégique

    Le Hezbollah menace périodiquement de faire tomber le gouvernement Salam. La formule est spectaculaire, mais sa portée réelle est beaucoup plus limitée. Elle appartient davantage au registre de la pression qu’à celui de la décision. Le parti ne cherche pas nécessairement à provoquer une chute immédiate du cabinet ; il cherche surtout à rappeler qu’il conserve une capacité de blocage, de nuisance et d’intimidation.

    C’est une vieille mécanique libanaise : faire planer la crise pour empêcher la décision. Menacer de renverser le gouvernement, ce n’est pas forcément vouloir le renverser. C’est souvent vouloir le discipliner.

    Or, dans le cas présent, la menace paraît d’autant moins crédible que le gouvernement Salam, malgré ses déclarations fermes et quelques décisions importantes, reste jusqu’ici l’un des derniers cadres institutionnels dont le Hezbollah peut tirer profit. Le paradoxe est là : le Hezbollah dénonce ce gouvernement, mais il en a besoin. Il l’accuse de servir un agenda étranger, mais il s’abrite derrière son existence. Il conteste ses orientations, mais il bénéficie de sa prudence.

    Faire tomber Salam, pour le Hezbollah, reviendrait donc à couper la branche sur laquelle il n’est même plus confortablement assis, mais politiquement suspendu.

    Le gouvernement comme couverture politique du Hezbollah

    Le gouvernement Salam a pris des positions que le Hezbollah ne peut pas accepter frontalement : monopole de l’État sur les armes, refus des activités militaires hors cadre légal, négociations directes ou indirectes avec Israël selon les séquences diplomatiques, retour de la décision de guerre et de paix dans les mains de l’État.

    Sur le papier, ces orientations réduisent l’espace politique du Hezbollah. Mais dans la pratique, tant qu’elles ne sont pas pleinement appliquées, elles produisent un effet plus ambigu : elles permettent au Hezbollah de rester dans un processus, au lieu d’être placé devant une rupture.

    C’est précisément cette ambiguïté qui le protège.

    Tant que le gouvernement existe, le Hezbollah peut dire qu’il n’est pas en dehors de l’État, mais en discussion avec lui. Il peut prétendre qu’il n’est pas un obstacle absolu, mais une composante politique avec laquelle il faut composer. Il peut lier son désarmement au retrait israélien, à la stabilité interne, aux négociations régionales, aux équilibres confessionnels, aux pressions américaines, à la posture iranienne.

    Autrement dit, le gouvernement Salam transforme le Hezbollah d’un problème milicien frontal en dossier politique géré par les institutions.

    C’est là que réside la vraie utilité du cabinet pour le parti armé. Il lui fournit un écran. Il amortit le choc entre la réalité de son arsenal et l’exigence croissante de souveraineté. Il maintient l’illusion qu’une intégration ordonnée reste possible, alors même que le Hezbollah continue de refuser le principe central de tout État : une seule autorité, une seule armée, une seule décision de guerre.

    Sans ce gouvernement, le Hezbollah perdrait cette zone grise. Il serait contraint d’assumer seul son opposition à l’État.

    Renverser Salam exposerait le Hezbollah

    La chute du gouvernement ne placerait pas automatiquement le Hezbollah en position de force. Elle pourrait même produire l’effet inverse.

    Si le Hezbollah faisait tomber Salam, il donnerait lui-même la preuve que son rapport à l’État est conditionnel : l’État est acceptable lorsqu’il le couvre, illégitime lorsqu’il le limite. Cette démonstration serait politiquement coûteuse. Elle confirmerait aux yeux d’une grande partie des Libanais que le parti armé ne défend pas l’État, mais l’utilise tant qu’il lui sert de parapluie.

    Elle renforcerait aussi l’argument international selon lequel le blocage libanais n’est pas seulement institutionnel, mais structurel : tant qu’une force armée conserve un droit de veto sur les décisions souveraines, aucun gouvernement ne peut gouverner pleinement. La pression extérieure, notamment américaine, trouverait alors un terrain plus favorable pour s’intensifier.

    Le Hezbollah le sait. Il sait qu’un gouvernement affaibli mais existant lui est plus utile qu’un vide dont il serait immédiatement tenu pour responsable. Il sait aussi qu’une crise gouvernementale ouverte compliquerait la reconstruction, le financement, les négociations et la gestion des destructions au Sud. Or le parti ne peut pas gouverner seul ces ruines. Il peut y planter ses drapeaux, mobiliser sa base, produire un récit de victoire ou de résistance ; mais il a besoin de l’État, des ministères, de l’administration, de l’armée, des bailleurs, des médiations et des canaux officiels pour gérer la suite.

    C’est toute la contradiction du Hezbollah : il veut rester plus fort que l’État, mais il ne peut survivre politiquement sans l’État.

    La vraie menace : la paralysie, pas la chute

    Il ne faut donc pas sous-estimer le Hezbollah. Il conserve une capacité de blocage, de mobilisation et de pression. Mais il faut distinguer la menace réelle de la menace rhétorique.

    La menace crédible n’est pas de faire tomber immédiatement le gouvernement. La menace crédible est de le paralyser, de vider ses décisions de leur contenu, de transformer chaque mesure souveraine en compromis interminable, de faire payer politiquement tout pas vers le monopole étatique des armes.

    C’est plus subtil et plus dangereux qu’un simple renversement.

    Un gouvernement qui tombe crée une crise visible. Un gouvernement qui reste debout sans pouvoir appliquer ses décisions crée une crise plus profonde : celle d’un État qui parle mais n’agit pas, qui décide mais ne tranche pas, qui affirme sa souveraineté mais en diffère l’exercice.

    C’est exactement l’espace dans lequel le Hezbollah prospère. Il n’a pas besoin que l’État disparaisse. Il a besoin qu’il reste suffisamment vivant pour le couvrir, mais suffisamment faible pour ne pas le contraindre.

    Le gouvernement Salam se trouve donc devant une équation redoutable. S’il va trop vite, il risque l’affrontement. S’il ne va pas jusqu’au bout, il transforme ses propres décisions en décor institutionnel. Et ce décor, paradoxalement, sert encore le Hezbollah.

    Conclusion

    Les menaces du Hezbollah contre le gouvernement Salam ne doivent pas être prises au pied de la lettre. Elles ne signifient pas nécessairement que le parti veut renverser le cabinet. Elles signifient qu’il veut empêcher ce gouvernement de devenir réellement souverain.

    Le Hezbollah ne menace pas vraiment de couper la branche sur laquelle il est suspendu. Il la secoue pour rappeler qu’il peut faire tomber les autres avec lui.

    Mais cette branche, aujourd’hui, est aussi son dernier abri. Car sans gouvernement, sans institutions, sans façade nationale, le Hezbollah apparaîtrait dans sa nudité politique : non comme une composante parmi d’autres du jeu libanais, mais comme une force armée qui impose à l’État les limites de sa souveraineté.

    Et c’est précisément ce dévoilement que le Hezbollah veut éviter.