Étiquette : Guerre et paix

  • L’accord-cadre et le gel silencieux du désarmement



    Que l’armée libanaise remplace les forces israéliennes dans les villages du Sud constituerait une avancée réelle. Mais cette avancée territoriale ne doit pas masquer la question nationale : l’État remplacera-t-il aussi le Hezbollah comme unique détenteur de la force ? À mesure que l’accord-cadre devient intouchable, le risque apparaît de voir non seulement le désarmement reporté, mais jusqu’au débat sur le désarmement progressivement interdit.

    Toute réserve exprimée sur les négociations entre le Liban et Israël semble désormais exposer son auteur à un étrange procès d’intention. Interroger l’accord-cadre, ses délais, ses mécanismes ou ses premiers résultats reviendrait à affaiblir l’État, à compromettre la voie diplomatique, voire à servir indirectement les intérêts de l’Iran et du Hezbollah.

    Le raisonnement est pour le moins curieux. On peut soutenir pleinement le principe de négociations conduites par l’État libanais, souhaiter le retrait de l’armée israélienne et considérer en même temps que l’accord-cadre ne doit pas devenir une nouvelle bible soustraite à toute critique.

    La diplomatie n’exige pas la suspension du jugement. Elle exige au contraire que l’on compare constamment les objectifs annoncés aux résultats obtenus.

    Après les discussions de Rome des 14 et 15 juillet, les États-Unis ont annoncé un accord sur la structure et les modalités des futures « zones pilotes ». Celles-ci doivent permettre un retrait israélien, un déploiement de l’armée libanaise et, selon le dispositif annoncé, l’élimination de toute présence armée du Hezbollah dans les secteurs concernés. Mais les modalités doivent encore être finalisées, tandis que le Hezbollah continue de refuser l’accord et son désarmement.

    Il est donc légitime de poser une question simple : à ce stade de la séquence, qu’est-ce qui a réellement changé dans le rapport de force libanais ?

    Une avancée territoriale, mais laquelle ?

    Que l’armée libanaise entre dans les villages évacués par Israël est évidemment positif. Aucun souverainiste sérieux ne peut préférer la présence d’une armée étrangère à celle de l’armée nationale. Le retour de l’institution militaire libanaise, le retour des habitants et la restauration d’une administration régulière constituent des objectifs indispensables.

    Mais il faut préciser ce que cette avancée signifie — et surtout ce qu’elle ne signifie pas encore.

    Dans les zones pilotes, l’armée libanaise est d’abord appelée à remplacer l’armée israélienne. Le mouvement immédiatement visible sera celui d’une armée occupante qui se retire et d’une armée nationale qui prend position. C’est essentiel, mais cela ne garantit pas, à lui seul, que l’ordre armé du Hezbollah aura disparu.

    Le Hezbollah n’est pas une armée étrangère cantonnée dans des casernes identifiables. Ses combattants sont libanais, insérés dans des villages, dans des réseaux familiaux, municipaux, économiques et politiques. Ils peuvent quitter momentanément une zone sans que l’organisation ait perdu son influence, ses capacités de renseignement ou ses possibilités de réimplantation.

    La vraie question n’est donc pas seulement de savoir si l’armée libanaise entrera dans ces villages. Elle est de savoir si elle y entrera avec les moyens politiques, juridiques et militaires d’empêcher le Hezbollah de revenir.

    À défaut, le scénario pourrait être le suivant : Israël se retire, l’armée se déploie, les habitants reviennent, puis les réseaux du Hezbollah se reconstituent progressivement, plus discrètement, à mesure que l’attention internationale se déplace ailleurs.

    L’armée libanaise aurait alors remplacé l’armée israélienne sur le terrain sans avoir remplacé le Hezbollah dans l’ordre réel du pouvoir.

    Or le texte de l’accord ne limite pas, en principe, la question des armes à quelques localités du Sud. Il prévoit que les groupes non étatiques ne conservent aucune capacité militaire ou sécuritaire « où que ce soit au Liban » et que le processus de démantèlement, commencé dans les zones pilotes, soit ensuite étendu à l’ensemble du territoire. Il reste néanmoins silencieux sur une question décisive : ce désarmement sera-t-il consensuel, contraint ou simplement différé ?

    Le Liban ne se limite pas aux zones pilotes

    Même si les premières zones étaient entièrement sécurisées, que deviendraient les autres villages du Sud ? Qu’en serait-il des secteurs situés au nord du Litani, de la Békaa, de la banlieue sud de Beyrouth, de Beyrouth elle-même et des réseaux militaires ou sécuritaires présents ailleurs dans le pays ?

    La souveraineté ne peut pas être rétablie par parcelles.

    Le problème posé par le Hezbollah n’a jamais été uniquement sa présence le long de la frontière. Il réside dans l’existence d’une organisation armée autonome, capable de décider de la guerre et de la paix, de fixer des limites à l’action gouvernementale et d’opposer sa propre légitimité à celle des institutions.

    Le monopole des armes ne signifie pas seulement que l’armée contrôle quelques villages. Il signifie qu’aucune organisation ne peut conserver des missiles, des dépôts, des tunnels, des centres de commandement ou des unités combattantes en dehors de l’autorité de l’État.

    Il signifie aussi que le gouvernement peut décider.

    Avant la conclusion de l’accord-cadre, le pouvoir libanais avait adopté des décisions certes tardives et encore fragiles, mais politiquement importantes. Le gouvernement avait réaffirmé le monopole de l’État sur les armes, réservé aux institutions la décision de guerre et de paix et interdit les activités militaires du Hezbollah. Cette prise de position avait replacé le débat là où il devait être : au niveau national et institutionnel.

    Depuis, toute l’attention semble s’être déplacée vers la négociation des retraits israéliens, la délimitation des zones pilotes, les mécanismes de vérification et la succession des réunions techniques.

    Ces questions sont nécessaires. Mais elles peuvent aussi réduire une question politique nationale à un dossier territorial et procédural.

    On ne demande plus quand l’État exercera le monopole des armes sur l’ensemble du Liban. On demande dans quel village l’armée entrera en premier.

    On ne demande plus comment les décisions gouvernementales seront exécutées. On demande si le prochain cycle de négociations sera qualifié de « constructif » ou de « positif ».

    On ne demande plus quand le Hezbollah remettra ses armes. On répond qu’il ne faut pas fragiliser le processus.

    C’est ainsi que l’objectif risque de disparaître derrière la méthode.

    Quand le processus devient l’argument du report

    Le paradoxe est désormais visible : l’accord-cadre a été présenté comme le chemin conduisant au désarmement du Hezbollah, mais il pourrait devenir l’argument principal pour différer toute discussion sur ce désarmement.

    À chaque demande de calendrier, il sera répondu que les négociations sont délicates.

    À chaque interrogation sur les autres régions du Liban, il sera répondu qu’il faut d’abord réussir les zones pilotes.

    À chaque rappel des décisions gouvernementales, il sera répondu que toute pression pourrait provoquer une crise intérieure.

    À chaque critique, enfin, sera opposé le soupçon d’irresponsabilité, de bellicisme ou de complaisance envers l’Iran.

    Le désarmement n’est alors pas officiellement abandonné. Il est placé au terme d’un processus sans échéance clairement définie, dont chaque étape dépend de la précédente et peut être interrompue par un incident, un désaccord technique ou une nouvelle crise régionale.

    Pendant ce temps, l’accord-cadre sait parfaitement coexister avec les armes du Hezbollah.

    Cette coexistence n’est d’ailleurs plus seulement une hypothèse analytique. Des sources citées par le quotidien Asharq Al-Awsat se demandent désormais ouvertement ce qui empêcherait le Hezbollah de « coexister, même provisoirement, avec l’accord-cadre » en accordant au gouvernement une période de grâce destinée à poursuivre son application. Selon ces mêmes informations, la direction de l’armée serait en contact avec le parti afin qu’il facilite son déploiement dans la zone expérimentale et ne lui oppose aucun obstacle.

    Il faut mesurer le renversement contenu dans ces formulations. Ce n’est plus l’État qui fixe au Hezbollah un délai pour se conformer à une décision nationale. C’est le Hezbollah qui serait appelé à accorder au gouvernement le temps et l’espace nécessaires pour appliquer partiellement son propre accord.

    Une coordination destinée à éviter un affrontement entre l’armée et des combattants libanais peut naturellement se comprendre sur le plan opérationnel. Mais elle confirme aussi que le déploiement de l’armée ne procède pas encore de l’exercice incontesté de son autorité. L’armée doit encore négocier les conditions de son entrée avec l’organisation armée qu’elle est théoriquement appelée à remplacer.

    Le Hezbollah pourrait ainsi ne pas reconnaître l’accord, conserver son arsenal, interrompre son dialogue avec le président de la République et néanmoins tolérer un déploiement limité de l’armée dans les villages évacués par Israël. Il ne renoncerait alors ni à ses armes ni à son pouvoir de décision : il accorderait seulement une suspension provisoire de son opposition.

    L’accord-cadre ne contraindrait donc pas encore le Hezbollah. Son application dépendrait, au moins localement, de sa bienveillance temporaire. L’État ne lui imposerait pas le calendrier du désarmement ; le Hezbollah déterminerait la période pendant laquelle le gouvernement est autorisé à avancer sans rencontrer son obstruction.

    Le parti peut rejeter le texte tout en conservant son arsenal. Israël peut maintenir sa présence en invoquant cet arsenal. Le gouvernement peut poursuivre les négociations en attendant les conditions permettant d’appliquer ses propres décisions.

    Chacun dispose ainsi d’une justification pour maintenir provisoirement sa position. Or, au Liban, le provisoire possède une remarquable faculté à devenir permanent.

    Le mécanisme peut même se refermer sur lui-même : Israël refuse de se retirer tant que le Hezbollah reste armé ; le Hezbollah justifie ses armes par la présence israélienne ; l’État attend le retrait de l’un et le désarmement de l’autre pour retrouver une autorité qu’il devrait précisément exercer afin de produire ces deux résultats.

    La séquence peut donc avancer diplomatiquement tout en demeurant politiquement immobile.

    Le droit de demander des résultats

    Il serait prématuré d’affirmer que l’accord-cadre a échoué. Il serait tout aussi prématuré d’affirmer qu’il a déjà renforcé l’État libanais.

    Son évaluation ne doit dépendre ni des intentions déclarées ni du nombre de réunions organisées, mais de résultats vérifiables.

    L’armée peut-elle fouiller les secteurs placés sous son contrôle sans solliciter d’arrangements locaux ? Peut-elle saisir les armes et démanteler les infrastructures ? Peut-elle empêcher le retour des combattants ? Le gouvernement peut-il étendre ce processus au-delà des zones pilotes ? Peut-il simplement parler du désarmement sans être accusé de menacer la paix civile ou de compromettre la négociation ?

    Le véritable test ne sera pas seulement l’entrée de l’armée dans quelques villages. Il sera sa capacité à y demeurer comme seule autorité armée, puis à exercer cette même autorité partout ailleurs.

    Car l’armée libanaise doit accomplir une double mission : remplacer l’armée israélienne qui occupe une partie du territoire et remplacer toute organisation armée qui concurrence l’État à l’intérieur de ce territoire.

    La première mission rétablit l’intégrité territoriale. La seconde rétablit la souveraineté.

    Obtenir l’une sans l’autre serait une amélioration, mais non une solution.

    Il faut donc soutenir les négociations sans transformer l’accord-cadre en objet de foi. Il faut se réjouir de chaque retrait israélien sans confondre ce retrait avec le désarmement du Hezbollah. Il faut saluer chaque déploiement de l’armée sans considérer qu’un uniforme officiel suffit à établir le monopole effectif de la force.

    Et surtout, il faut préserver le droit de poser la question que le processus semble déjà chercher à repousser : quand l’État libanais exercera-t-il pleinement, sur tout son territoire, le monopole des armes et de la décision ?

    Car si l’accord-cadre finit par geler non seulement le désarmement, mais jusqu’à la possibilité d’en parler, il n’aura pas ouvert le chemin vers la souveraineté.

    Il aura seulement donné à son report un nouveau vocabulaire diplomatique.

  • L’accumulation ne fait pas la puissance



    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.

    Depuis des années, les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais accumulent les déclarations justes, les diagnostics lucides, les mises en garde nécessaires et les appels répétés à l’État.

    Elles disent souvent ce qu’il faut dire.

    Elles rappellent que la souveraineté ne se partage pas. Elles affirment que la décision de guerre et de paix doit appartenir aux seules institutions. Elles dénoncent les armes hors État. Elles demandent que l’armée libanaise soit l’unique autorité légitime. Elles soulignent que le Liban ne peut pas vivre durablement sous une double autorité, ni rester suspendu aux choix d’une organisation armée liée à une puissance étrangère.

    Tout cela est juste.

    Mais la question n’est plus seulement de savoir si ces paroles sont justes. La question est de savoir ce qu’elles produisent.

    Car une parole juste peut être répétée pendant des années sans déplacer le réel. Une majorité peut exister sans gouverner. Une dénonciation peut être exacte sans devenir une stratégie. Une cause peut avoir raison sur le fond et échouer politiquement faute d’organisation, de méthode et de capacité d’exécution.

    C’est précisément cette difficulté qu’il faut regarder en face.

    L’illusion de la somme

    Il existe une illusion propre aux camps politiques qui ont raison sur le fond : croire que l’accumulation finit par faire puissance.

    Accumuler les communiqués. Accumuler les entretiens. Accumuler les conférences. Accumuler les pétitions. Accumuler les déclarations parlementaires. Accumuler les appels à la communauté internationale. Accumuler les rappels à la Constitution. Accumuler les discours sur l’État.

    À force d’accumuler, on peut finir par croire que quelque chose avance nécessairement.

    Or la politique ne fonctionne pas ainsi.

    La politique ne se mesure pas au nombre de positions prises. Elle se mesure à ce que ces positions déplacent réellement. Elle ne se mesure pas seulement à la clarté d’un diagnostic, mais à la capacité de transformer ce diagnostic en action. Elle ne se mesure pas seulement à la répétition d’un principe, mais à la capacité d’en faire une contrainte politique.

    Une parole juste ne devient puissance que si elle passe par plusieurs étapes : une méthode, une organisation, un calendrier, une hiérarchie des priorités, une capacité de coalition, une stratégie d’affrontement politique, puis une décision assumée.

    Sans cela, l’accumulation demeure une accumulation.

    Elle remplit l’espace public. Elle rassure les convaincus. Elle donne le sentiment d’une présence. Elle entretient une identité politique. Mais elle ne produit pas nécessairement du pouvoir.

    Le souverainisme libanais souffre moins d’un déficit de paroles que d’un déficit de transformation. Il sait formuler une vérité politique ; il doit encore montrer comment cette vérité devient une force capable d’agir sur le réel.

    La majorité ne suffit pas davantage

    Il faut également sortir d’une autre illusion : celle selon laquelle la majorité, à elle seule, réglerait le problème.

    Bien sûr, la majorité compte. Dans un régime parlementaire, elle est nécessaire. Elle peut ouvrir une voie. Elle peut donner une légitimité. Elle peut permettre de voter, de bloquer, d’imposer ou d’orienter.

    Mais une majorité n’est pas automatiquement une puissance.

    Les forces souverainistes ont déjà connu des moments de majorité, ou de quasi-majorité. Elles ont déjà disposé de relais parlementaires. Elles ont déjà participé à des gouvernements. Elles ont déjà occupé des positions institutionnelles. Elles ont déjà bénéficié de circonstances régionales favorables, de soutiens diplomatiques, de sympathies internationales et de fenêtres politiques.

    Ces moments n’ont pourtant pas restauré la souveraineté.

    Ils n’ont pas mis fin à la double autorité. Ils n’ont pas retiré au Hezbollah sa capacité de décider de la guerre et de la paix. Ils n’ont pas reconstruit le monopole effectif de l’État. Ils n’ont pas empêché les reculs, les compromis, les arrangements, les ambiguïtés et parfois les renoncements.

    C’est une réalité qu’il faut peser sereinement.

    La majorité ne vaut que si elle sait devenir pouvoir. Elle ne vaut que si elle sait gouverner, contraindre, décider, assumer un conflit politique, payer un prix, imposer un calendrier et tenir une ligne. Sinon, elle devient une majorité de commentaire.

    Elle parle beaucoup. Elle dénonce souvent. Elle vote parfois. Mais elle ne modifie pas le centre réel de la décision.

    Or le problème libanais est précisément là : le centre réel de la décision n’est pas toujours là où se trouvent les institutions officielles. Il existe un pouvoir formel et un pouvoir effectif. Il existe une souveraineté proclamée et une souveraineté confisquée. Il existe une majorité politique et une capacité de blocage armée, administrative, sécuritaire et psychologique.

    Tant que cette distinction n’est pas affrontée, la majorité reste insuffisante.

    Elle peut donner une légitimité. Elle ne donne pas automatiquement la puissance.

    Le piège de l’auto-conviction

    Dans cette situation, un autre danger apparaît : celui de l’auto-conviction.

    À force de répéter que le Hezbollah serait affaibli, on peut finir par prendre le souhait pour un fait. À force de dire que le contexte régional a changé, que l’Iran recule, que les équilibres se déplacent, que l’opinion évolue, que l’État revient, on peut finir par confondre un possible avec une réalité.

    Or il faut regarder les faits froidement.

    Le Hezbollah peut être soumis à des pressions. Il peut subir des contraintes. Il peut être exposé à des pertes. Il peut traverser une phase plus difficile qu’auparavant. Mais cela ne signifie pas qu’il soit politiquement neutralisé. Cela ne signifie pas qu’il ait renoncé à ses armes. Cela ne signifie pas qu’il ait accepté le monopole de l’État. Cela ne signifie pas qu’il ait cessé de peser sur les institutions, sur les administrations, sur les équilibres internes et sur la décision nationale.

    Rien n’indique, pour l’instant, que l’anomalie soit levée.

    Au contraire, les faits réels montrent une continuité du verrouillage. Le discours peut changer. Les circonstances peuvent évoluer. Les pressions peuvent s’accroître. Mais le cœur du problème demeure : une organisation armée conserve une capacité de veto sur la souveraineté libanaise.

    Dans ces conditions, gagner du temps ne gêne pas nécessairement le Hezbollah. Il sait attendre. Il sait absorber les séquences. Il sait négocier sans renoncer. Il sait transformer les délais en espace politique. Il sait laisser les autres parler pendant qu’il conserve les leviers essentiels.

    C’est pourquoi les souverainistes doivent se méfier des récits trop rassurants.

    Dire que l’adversaire est affaibli ne suffit pas. Il faut démontrer qu’il est empêché. Dire que le rapport de force a changé ne suffit pas. Il faut montrer où, comment et au profit de qui il a changé. Dire que l’État revient ne suffit pas. Il faut prouver que l’État décide réellement.

    La souveraineté ne se gagne pas par auto-suggestion.

    Elle se gagne par déplacement effectif du pouvoir.

    La parole comme substitut de l’action

    Le risque, dans cette séquence, est que la parole souverainiste devienne un substitut à l’action souveraine.

    Plus les déclarations sont fortes, plus elles peuvent donner l’impression que le combat avance. Plus les formules sont justes, plus elles peuvent masquer l’absence de mécanisme. Plus les principes sont répétés, plus ils peuvent devenir une manière de tenir symboliquement une position sans engager réellement le conflit politique nécessaire.

    C’est tout le paradoxe.

    Le discours souverainiste est indispensable. Sans lui, les mots seraient perdus. Sans lui, l’État serait dilué dans les compromis. Sans lui, la souveraineté deviendrait une notion vague, négociable, secondaire. Il faut donc parler. Il faut nommer. Il faut rappeler les principes.

    Mais il ne faut pas s’arrêter là.

    Lorsqu’une force politique est hors du pouvoir, sa parole peut d’abord témoigner, alerter, mobiliser. Lorsqu’elle est dans le pouvoir ou autour du pouvoir, sa parole doit aussi produire des actes. Elle doit déboucher sur des projets de loi, des décisions gouvernementales, des conditions de participation, des ruptures assumées, des votes cohérents, des stratégies institutionnelles, des alliances lisibles, des priorités hiérarchisées.

    Sinon, la parole devient confortable.

    Elle permet de rester du bon côté du principe sans affronter pleinement les conséquences de ce principe. Elle permet de dire l’État sans le faire advenir. Elle permet de dénoncer l’anomalie sans construire les moyens de la lever.

    Avoir raison devient alors une position, non une puissance.

    Et c’est précisément ce que la période actuelle ne permet plus.

    De la présence à la puissance

    Le souverainisme libanais doit donc passer d’une logique de présence à une logique de puissance.

    Être présent dans le débat ne suffit pas. Être présent au Parlement ne suffit pas. Être présent au gouvernement ne suffit pas. Être présent dans les médias ne suffit pas. Être présent auprès des chancelleries ne suffit pas.

    La présence n’est pas la puissance.

    La puissance commence lorsque cette présence devient capacité d’orientation. Lorsqu’elle impose un agenda. Lorsqu’elle oblige les autres à répondre. Lorsqu’elle transforme une exigence morale en contrainte politique. Lorsqu’elle fixe des lignes rouges crédibles. Lorsqu’elle sait dire non, mais aussi quoi faire après le non. Lorsqu’elle ne se contente pas d’attendre les circonstances extérieures, mais construit une stratégie intérieure.

    C’est là que se joue la différence entre un camp qui a raison et un camp qui peut gouverner.

    Gouverner ne signifie pas seulement occuper des fonctions. Gouverner signifie produire une direction. Gouverner signifie assumer des choix. Gouverner signifie accepter que la souveraineté ne soit pas seulement un mot fédérateur, mais une ligne de conflit. Gouverner signifie parfois refuser des arrangements qui donnent l’illusion de la stabilité tout en prolongeant la confiscation.

    Les souverainistes ne peuvent plus seulement demander à l’État d’agir comme s’ils n’en étaient pas partie prenante.

    S’ils sont dans les institutions, ils doivent y introduire une méthode. S’ils participent au pouvoir, ils doivent y introduire une exigence. S’ils revendiquent la souveraineté, ils doivent montrer comment elle se reconquiert concrètement.

    Le passage décisif est là : ne plus accumuler des positions, mais construire une capacité.

    Une cause juste ne vaut politiquement que lorsqu’elle cesse d’être seulement défendue pour devenir organisée, orientée et capable de contraindre le cours des choses.

    Conclusion

    Le camp souverainiste n’a pas manqué de diagnostics. Il n’a pas manqué de déclarations. Il n’a pas manqué de principes. Il n’a pas manqué d’occasions de dire qu’il avait raison.

    Mais avoir raison ne suffit plus.

    Répéter qu’on a raison ne suffit plus davantage.

    L’accumulation n’est pas la puissance.

    Elle peut occuper l’espace public, rassurer les convaincus, entretenir une identité politique et donner le sentiment d’un mouvement. Mais elle ne suffit pas à refaire de l’État le centre réel de la décision nationale.

    Ce qui manque encore, c’est la conversion politique : passer du diagnostic à la méthode, de la présence au rapport de force, de la parole juste à l’autorité effective.

    C’est cette conversion qui dira si le souverainisme libanais peut devenir autre chose qu’une vérité répétée : une force capable de restaurer l’État.

  • Le confort de l’opposition morale



    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.

    Il existe une position confortable dans la vie politique libanaise : participer au pouvoir tout en parlant comme si l’on était extérieur à lui. Siéger dans les institutions, prendre part aux équilibres gouvernementaux, disposer de relais parlementaires ou ministériels, mais conserver le langage de l’opposition morale, de la dénonciation pure, de l’indignation sans conséquence.

    Cette position est d’autant plus séduisante qu’elle permet de cumuler deux bénéfices contradictoires : le poids institutionnel du pouvoir et l’innocence morale de l’opposition.

    On peut alors dire : l’État ne fait rien.
    Mais on est dans l’État.

    On peut dire : le gouvernement est impuissant.
    Mais on participe à l’architecture du gouvernement.

    On peut dire : les institutions sont bloquées.
    Mais on ne va pas toujours jusqu’au bout des moyens institutionnels permettant de nommer le blocage, d’en identifier les responsables et d’en tirer les conséquences.

    C’est ici que commence le problème.

    Car une chose est de dénoncer l’impuissance de l’État lorsqu’on est citoyen, militant, intellectuel, journaliste, opposant réel ou voix indépendante. Une autre est de dénoncer cette même impuissance lorsqu’on participe au pouvoir que l’on accuse d’être impuissant.

    On ne peut pas être comptable du pouvoir le matin et procureur de son impuissance le soir.

    Dénoncer ne suffit pas quand on participe

    La dénonciation est légitime. Elle est parfois nécessaire. Dans un pays où la décision nationale est souvent confisquée, déplacée, contournée ou neutralisée, il faut des voix capables de dire ce que le système cherche à dissimuler. Il faut nommer les responsabilités. Il faut rappeler que la souveraineté n’est pas une formule décorative, mais la condition même de l’existence de l’État.

    Mais la dénonciation change de nature selon celui qui la porte.

    Un citoyen peut interpeller.
    Un intellectuel peut analyser.
    Un militant peut alerter.
    Un opposant peut accuser.

    Une force impliquée dans le pouvoir, elle, ne peut pas se limiter à ces registres. Elle doit transformer la dénonciation en actes. Elle doit utiliser les instruments dont elle dispose : questions parlementaires, commissions, motions, votes, refus, conditions publiques, lignes rouges, ruptures éventuelles, démissions si nécessaire, clarification des responsabilités.

    Le problème n’est pas que ces moyens réussissent toujours. Dans un système libanais fragmenté, traversé par les tutelles, les blocages et la domination d’une force armée extraconstitutionnelle, aucun outil institutionnel n’est magique. Mais l’action politique ne commence pas seulement quand on gagne. Elle commence déjà lorsqu’on oblige les autres à se positionner.

    C’est pourquoi le souverainisme de pouvoir ne peut pas se contenter d’avoir raison dans le discours. S’il défend réellement l’État, il doit agir dans l’État. S’il estime que l’État est empêché, il doit dire par qui, comment, sur quel dossier et quelles conséquences politiques il en tire.

    Sans cela, la dénonciation devient une posture.

    Le prestige confortable de la posture

    L’opposition morale possède un prestige particulier. Elle donne le sentiment de la pureté. Elle permet de se tenir du bon côté du diagnostic, de rappeler les principes, de condamner les renoncements, de parler au nom de l’État idéal contre l’État réel.

    Cette posture est respectable lorsqu’elle vient de ceux qui n’ont pas de leviers directs. Elle devient problématique lorsqu’elle vient de ceux qui disposent d’une part, même limitée, du pouvoir.

    Car alors, la parole morale sert parfois à masquer l’insuffisance de l’action politique. On dénonce l’impuissance générale pour éviter de reconnaître sa propre place dans cette impuissance. On condamne l’ambiguïté du système tout en continuant à bénéficier de ses équilibres. On parle de rupture sans toujours en payer le prix. On parle de souveraineté sans toujours engager les moyens de souveraineté que l’on possède déjà.

    La souveraineté devient alors un langage de protection interne. Elle rassure la base. Elle permet de dire : nous n’avons pas renoncé. Elle maintient le lien avec un électorat inquiet, exigeant, parfois en colère. Elle donne à ceux qui participent au pouvoir la possibilité de rester moralement du côté de l’opposition.

    Mais gouverner, même dans un pouvoir affaibli, même dans les vestiges d’un État capturé, ce n’est pas seulement commenter l’impuissance. C’est accepter d’en répondre.

    On ne peut pas vouloir à la fois la légitimité institutionnelle du pouvoir et l’innocence morale de l’opposition.

    La responsabilité ne se délègue pas

    Il serait injuste de prétendre qu’une force souverainiste impliquée dans le pouvoir contrôle tout. Ce n’est pas le cas. Le système libanais est verrouillé par des rapports de force multiples, par des dépendances anciennes, par des compromis imposés, par une administration fragilisée, par une économie effondrée, et surtout par une anomalie majeure : l’existence d’une force armée autonome qui pèse sur la décision nationale, la guerre, la paix et les orientations stratégiques du pays.

    Mais ne pas tout contrôler ne signifie pas ne rien assumer.

    C’est là que se joue la différence entre l’impuissance subie et l’impuissance consentie. Être empêché peut arriver. Mais lorsqu’on est empêché, il faut le dire clairement. Il faut nommer le verrou. Il faut exposer le mécanisme. Il faut placer les autres devant leurs responsabilités. Il faut refuser de transformer le blocage en fatalité vague.

    La responsabilité politique ne consiste pas seulement à obtenir un résultat. Elle consiste aussi à produire de la clarté.

    Si un gouvernement ne peut pas décider librement de la guerre et de la paix, il faut le dire.
    Si une décision nationale est paralysée par la menace d’un acteur armé, il faut le dire.
    Si des ministres ne peuvent pas exercer leur autorité parce qu’un rapport de force extraconstitutionnel les limite, il faut le dire.
    Si l’État est empêché par ceux qui prétendent en même temps le représenter, il faut le dire.

    Mais il faut aussi aller plus loin : que fait-on après l’avoir dit ?

    C’est souvent là que le discours souverainiste de pouvoir s’arrête. Il nomme le problème, puis revient dans le jeu ordinaire. Il constate l’impuissance, puis reprend sa place dans l’équilibre qui la produit. Il dénonce le blocage, puis accepte que le blocage demeure sans coût politique réel pour ceux qui l’imposent.

    Or la responsabilité ne se délègue pas. On ne peut pas la transférer entièrement à l’étranger, aux circonstances, à l’histoire, au système, au Hezbollah, aux Américains, aux Arabes, aux Français, aux Iraniens ou à la fatalité libanaise. Tous ces éléments peuvent peser. Certains pèsent lourdement. Mais la question demeure : que font ceux qui disent défendre l’État avec la part d’État qu’ils détiennent encore ?

    Les actes qui manquent

    Il ne s’agit pas de demander une héroïsation artificielle de la politique. Il ne s’agit pas non plus de réclamer des gestes spectaculaires qui n’auraient aucun effet. Il s’agit de rappeler une chose simple : le pouvoir se mesure aussi aux actes que l’on accepte de poser lorsque les principes que l’on proclame sont contredits.

    Si la souveraineté est réellement la ligne rouge, alors cette ligne doit produire des conséquences. Elle ne peut pas être seulement une phrase dans un communiqué.

    Il existe des moyens institutionnels. Ils sont imparfaits, parfois faibles, parfois neutralisés, mais ils existent. Questions au gouvernement. Interpellations ministérielles. Commissions d’enquête. Motions. Votes publics. Refus de certaines formules. Conditions posées à la participation gouvernementale. Clarification des alliances. Ruptures assumées. Démissions éventuelles. Construction d’un rapport de force politique, social et médiatique.

    Aucun de ces moyens ne suffit seul. Mais leur absence, ou leur usage trop timide, finit par produire un message désastreux : la souveraineté serait bonne à proclamer, mais trop coûteuse à défendre.

    Le problème n’est pas que tout puisse être réglé immédiatement. Le problème est que trop souvent, rien n’est poussé jusqu’à son terme. On ouvre une polémique, puis on la laisse retomber. On annonce une ligne rouge, puis on la déplace. On critique un compromis, puis on s’y installe. On dénonce une contradiction, puis on continue à en vivre.

    Ce cycle épuise la parole souverainiste.

    À force de ne pas être suivie d’actes, la dénonciation perd sa force. Elle devient un bruit de fond. Elle rassure les convaincus, mais elle ne transforme pas le rapport de force. Elle entretient l’idée que tout le monde sait, que tout le monde voit, que tout le monde comprend, mais que personne ne franchira réellement le seuil où la parole devient décision.

    La politique ne commence pas seulement lorsqu’on obtient gain de cause. Elle commence lorsqu’on accepte de créer un coût pour l’ambiguïté.

    Sortir de l’innocence

    Le souverainisme libanais a longtemps vécu de la force de son diagnostic. Il a vu juste sur l’essentiel : un État ne peut pas survivre durablement si une partie de sa souveraineté est capturée par une force armée autonome ; une République ne peut pas tenir si la guerre et la paix se décident en dehors des institutions ; une vie nationale ne peut pas être libre si chaque décision stratégique est soumise à un rapport de force extraconstitutionnel.

    Mais avoir raison ne suffit plus, surtout lorsque l’on participe au pouvoir.

    L’innocence politique n’est pas compatible avec la responsabilité institutionnelle. Celui qui est hors du pouvoir peut dénoncer l’impuissance. Celui qui est dans le pouvoir doit l’affronter, la nommer, la réduire ou en tirer les conséquences. Il ne peut pas s’en servir comme d’un décor explicatif permanent.

    Il ne s’agit pas de demander aux forces souverainistes impliquées dans le pouvoir de tout résoudre seules. Il s’agit de leur demander de cesser d’habiter l’ambiguïté. Si elles sont empêchées, qu’elles le disent jusqu’au bout. Si elles sont minoritaires, qu’elles construisent le rapport de force. Si elles sont contraintes, qu’elles nomment la contrainte. Si elles estiment que leur présence ne sert plus qu’à couvrir l’impuissance générale, qu’elles posent publiquement la question de leur participation.

    Car la souveraineté n’est pas seulement une idée juste. Elle est une exigence qui oblige.

    Elle oblige à choisir entre le confort de la posture et le risque de l’action.
    Elle oblige à transformer la dénonciation en méthode.
    Elle oblige à accepter que la cohérence ait un prix.

    Avoir raison ne suffit plus lorsque l’on refuse de payer le prix politique de sa propre raison.

    La souveraineté ne se défend pas seulement dans les discours. Elle se défend dans les actes que l’on accepte de poser, dans les ambiguïtés que l’on refuse, dans les responsabilités que l’on assume et, parfois, dans les places que l’on accepte de perdre.

  • Le fédéralisme comme refuge

    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.

    Le fédéralisme peut être une idée sérieuse. Il peut être une piste de refondation, une tentative de répondre à l’épuisement du modèle libanais, une manière de penser autrement la coexistence, les libertés locales, les équilibres communautaires et la protection des identités.

    Mais une idée sérieuse peut aussi devenir une échappatoire.

    Lorsqu’elle est portée par des citoyens, des intellectuels, des militants ou des chercheurs de solutions, la proposition fédérale mérite d’être discutée. On peut en contester les présupposés, en discuter la faisabilité, en interroger les conséquences, mais on ne peut pas reprocher à ceux qui sont hors du pouvoir de chercher une issue à l’impasse libanaise.

    Le problème commence ailleurs.

    Il commence lorsque le fédéralisme est brandi par des forces qui participent déjà au pouvoir, qui siègent dans les équilibres gouvernementaux, qui disposent de relais parlementaires ou ministériels, mais qui parlent pourtant comme si elles étaient extérieures à l’État. Là, le débat change de nature. Il ne s’agit plus seulement d’une proposition institutionnelle. Il s’agit d’un refuge politique.

    Un citoyen peut interpeller. Un intellectuel peut proposer. Un militant peut pétitionner. Un opposant peut dénoncer. Mais une force engagée dans l’exécutif doit assumer.

    L’idée fédérale n’est pas le problème

    Il faut donc lever d’emblée une ambiguïté. Ce texte n’est pas dirigé contre ceux qui pensent sincèrement que le Liban doit évoluer vers une formule fédérale ou quasi fédérale. Le pays est traversé par des fractures anciennes. Sa diversité est réelle. Son centralisme administratif est souvent inefficace. Son pacte politique est épuisé par des décennies de guerre, d’occupations, de tutelles, de corruption, d’arrangements et de violences.

    On peut donc réfléchir au fédéralisme. On peut réfléchir à la décentralisation élargie. On peut comparer les modèles suisse, belge, canadien ou d’autres expériences. On peut se demander si le Liban a besoin de régions fortes, de garanties locales, d’un nouveau partage des compétences, d’une meilleure protection des cultures, des langues, des patrimoines et des libertés communautaires.

    Rien n’interdit de penser.

    Mais penser une réforme n’est pas la même chose que l’utiliser pour éviter une responsabilité immédiate. C’est ici que la distinction devient essentielle.

    Celui qui n’est pas au pouvoir peut proposer une refondation. Celui qui est dans le pouvoir doit d’abord répondre de l’État auquel il participe. Il peut évidemment proposer des réformes profondes. Il peut même défendre un changement de régime. Mais avant d’expliquer quel État il faudrait inventer demain, il doit rendre compte de l’État qu’il contribue à administrer aujourd’hui.

    Être au gouvernement, ce n’est pas regarder l’État depuis le trottoir. C’est prendre part à sa décision, à ses silences, à ses compromis et à ses renoncements. On ne peut pas siéger dans les vestiges du pouvoir et se comporter comme si l’on était seulement dans les ruines de l’opposition.

    Le refuge de ceux qui ont un pied dans le pouvoir

    C’est là que le fédéralisme devient parfois suspect dans le discours de certaines forces souverainistes impliquées dans le pouvoir.

    Elles disent que l’État ne fonctionne plus. Mais elles sont dans l’État.

    Elles disent que le système est bloqué. Mais elles participent au système.

    Elles disent qu’il faut penser une autre architecture. Mais elles ne vont pas toujours jusqu’au bout des responsabilités que l’architecture actuelle leur donne déjà.

    Le fédéralisme devient alors une respiration politique. Une manière de dire à une population inquiète, épuisée ou en colère : “ne vous inquiétez pas, une sortie existe”. Un jour, dit-on, il y aura un autre Liban. Un jour, les communautés seront protégées. Un jour, chacun aura son espace, ses garanties, son autonomie, sa sécurité. Un jour, la crise sera résolue par une nouvelle formule.

    Mais entre ce jour imaginaire et le présent réel, que fait-on ?

    C’est la question que les acteurs du pouvoir ne peuvent pas esquiver. Car la réforme institutionnelle n’efface pas la responsabilité politique. Elle ne remplace ni les actes gouvernementaux, ni les questions parlementaires, ni les motions, ni les refus clairs, ni les démissions éventuelles, ni les lignes rouges assumées, ni la construction d’un rapport de force public.

    Une réforme sans chemin n’est pas une stratégie. C’est une promesse faite à une population que l’on veut maintenir dans l’attente.

    C’est en cela que le fédéralisme-refuge devient une forme de populisme. Non parce qu’il propose une réforme, mais parce qu’il propose une issue sans nommer les moyens. Il entretient une espérance, calme une colère, donne une perspective, mais repousse la question centrale : que faites-vous, maintenant, avec le pouvoir que vous avez déjà ?

    Le faux précédent du “canton Hezbollah”

    Un argument revient souvent dans certains milieux souverainistes : le Hezbollah aurait déjà fait son fédéralisme. Il aurait son territoire, ses quartiers, ses zones, son système de sécurité, son réseau social, son économie parallèle. Dès lors, disent certains, pourquoi les autres ne pourraient-ils pas, eux aussi, penser leur propre refuge institutionnel ?

    Cet argument est séduisant. Il est surtout trompeur.

    Le Hezbollah n’a pas construit un fédéralisme. Il a imposé une domination.

    Le fédéralisme suppose une règle commune, une reconnaissance constitutionnelle, une répartition claire des compétences, une égalité de principe entre les composantes et un arbitre institutionnel capable de garantir l’ensemble. Le fédéralisme n’est pas la privatisation d’un territoire par une force armée. Ce n’est pas la constitution de zones interdites à l’État. Ce n’est pas l’installation de carrés sécuritaires, ces murabbaat amniya, où l’autorité publique recule. Ce n’est pas non plus la pénétration progressive de l’administration, des services, des équilibres gouvernementaux et de la décision nationale par un parti armé.

    Ce qui a été construit n’est donc pas un canton fédéral. C’est un système d’asymétrie.

    Il existe des zones où les autres entrent difficilement, mais le pouvoir armé conserve, lui, la capacité d’entrer dans l’État de tous. Il sanctuarise certains quartiers, mais pèse sur les espaces communs. Il protège ses bastions, mais intervient dans la décision nationale. Il contrôle une partie de la guerre et de la paix, tout en participant au jeu institutionnel. Il ne s’est pas retiré dans un territoire séparé : il a étendu son influence sur l’État commun.

    C’est précisément cela qui distingue une autonomie institutionnelle d’une domination politique.

    On peut discuter, sur le plan historique, de ce que certains ont appelé autrefois le “maronitisme politique”. Mais celui-ci s’inscrivait, qu’on l’approuve ou non, dans une architecture constitutionnelle et dans une lecture du Pacte national. La domination actuelle du Hezbollah ne procède pas d’un équilibre constitutionnel assumé. Elle procède d’un rapport de force armé, d’un réseau sécuritaire, d’une capacité de blocage et d’une influence profonde dans l’administration et dans la décision publique.

    Il ne s’agit donc pas d’un fédéralisme chiite. Il s’agit d’un chiisme politique armé, extraconstitutionnel, qui ne se contente pas d’organiser une communauté, mais pèse sur l’ensemble de la République.

    C’est pourquoi l’argument du “Hezbollah l’a déjà fait” ne peut pas servir de justification à une fuite fédéraliste. Il faut partir de l’inverse : ce qui a été imposé n’est pas un modèle à imiter, mais une anomalie à lever.

    Avant de changer la structure, il faut lever l’anomalie.

    La question oubliée : comment y parvenir ?

    Une réforme de régime ne naît pas d’un slogan. Elle suppose un chemin. Elle suppose une méthode. Elle suppose surtout de répondre à une question simple : comment y parvenir ?

    Un changement institutionnel profond peut venir de deux manières. Par le consentement, lorsqu’un consensus national suffisamment large accepte de refonder le pacte politique. Ou par un rapport de force politique capable d’imposer une révision majeure des règles du jeu. Dans les deux cas, il faut nommer les conditions, les obstacles et les moyens.

    Or c’est précisément ce que certains discours fédéralistes évitent.

    Si le fédéralisme est proposé comme nouvelle architecture du Liban, il faut dire qui l’accepte, qui le refuse, comment il se négocie, par quelle procédure constitutionnelle il se met en place, avec quelles garanties, quels territoires, quelles compétences, quelle fiscalité, quelle sécurité, quelle armée, quelle justice et quelle autorité commune.

    Mais surtout, il faut répondre à la question centrale : comment cette réforme franchit-elle le verrou principal de la vie politique libanaise ?

    Car on revient toujours au même point. Toute refondation institutionnelle sérieuse suppose que la décision commune soit réellement commune. Elle suppose que la guerre et la paix relèvent de l’État. Elle suppose que les armes, les territoires, les administrations et les rapports de force soient clarifiés. Elle suppose donc de traiter la puissance extraconstitutionnelle qui fausse déjà l’État actuel.

    Et si ce verrou demeure, que fait-on ?

    Dispose-t-on d’un rapport de force politique capable de le faire céder ? Dispose-t-on d’un consensus national suffisant pour le contourner ? Dispose-t-on d’une stratégie institutionnelle, parlementaire, gouvernementale et diplomatique pour ouvrir ce chemin ?

    Si la réponse est non, alors le fédéralisme cesse d’être une offre politique immédiate. Il devient une parole d’attente.

    On dit à une population humiliée : patience, un autre Liban viendra. On dit à une population inquiète : patience, une formule vous protégera. On dit à une population qui ne croit plus à l’État : patience, un jour vous aurez votre propre garantie. Mais cette promesse n’engage presque rien si elle ne dit pas comment elle franchira le verrou principal.

    Le problème n’est pas d’imaginer un autre régime. Le problème est d’en faire une promesse sans chemin.

    Le préalable oublié : libérer la décision

    Le raisonnement fédéraliste-refuge ressemble, sur ce point, au raisonnement tenu autour des négociations avec le Hezbollah.

    On dit parfois qu’il faut négocier avec le Hezbollah pour qu’il rende ses armes. Mais si une force armée autonome acceptait réellement de rentrer dans le cadre de l’État, le cœur du problème serait déjà levé. Et si elle le refuse, la négociation devient souvent une manière de repousser la question centrale : comment l’État récupère-t-il sa décision ?

    Le même raisonnement vaut pour le changement de régime. On affirme qu’il faudrait passer au fédéralisme parce qu’une composante aurait déjà imposé son propre canton. Mais si l’anomalie actuelle acceptait une refondation constitutionnelle claire, si elle acceptait de se soumettre à une règle commune, si elle acceptait de renoncer à sa domination armée et sécuritaire, alors l’urgence ne serait plus la fuite vers une autre architecture. On pourrait discuter sereinement de décentralisation, de fédéralisme, de garanties locales, de rééquilibrage institutionnel et de protection des libertés communautaires.

    Mais ce n’est pas la situation actuelle.

    Aujourd’hui, le problème premier n’est pas l’absence d’imagination institutionnelle. Le problème premier est l’anomalie Hezbollah : une force armée autonome, liée à une puissance étrangère, capable de peser sur la guerre et la paix, de sanctuariser ses zones, de pénétrer l’administration, d’influencer la décision nationale et de limiter la liberté politique des autres composantes.

    Tant que cette domination demeure, aucune réforme ne peut produire ses effets normalement. Ni le fédéralisme, ni la décentralisation, ni la paix avec Israël, ni une politique arabe cohérente, ni une politique étrangère indépendante, ni même une vraie querelle démocratique interne. Tout est faussé par la présence d’un acteur qui dispose d’un pouvoir supérieur à celui que les institutions lui reconnaissent.

    Il faut donc remettre les choses dans l’ordre.

    On peut penser le long terme. On peut réfléchir à une refondation institutionnelle pour les générations à venir. On peut discuter du fédéralisme sans tabou, comme on peut discuter d’autres formes d’organisation de l’État. Mais on ne peut pas présenter cette réflexion comme une réponse immédiate à la crise si l’on refuse de traiter d’abord le verrou principal.

    Avant de changer le régime, il faut libérer la décision.

    Avant de redessiner l’État, il faut lever l’anomalie qui empêche tout État de fonctionner.

    Réformer, oui ; fuir la responsabilité, non

    Le Liban aura peut-être besoin, un jour, d’une refondation institutionnelle profonde. Rien ne doit interdire d’y penser. Rien ne doit empêcher de regarder froidement les limites de l’État actuel, les blessures de l’histoire, les peurs communautaires, les déséquilibres du système et les échecs accumulés du centralisme libanais.

    Mais cette refondation ne peut pas être pensée comme un abri contre le réel.

    Elle doit commencer par une vérité politique : tant qu’une force armée autonome conserve le pouvoir de décider la guerre et la paix, aucune architecture institutionnelle ne suffira à rendre l’État libre. On peut déplacer les compétences. On peut renforcer les régions. On peut dessiner des garanties. On peut inventer des mécanismes. Mais si l’autorité commune reste dominée par une force extraconstitutionnelle, la réforme ne produira pas la liberté. Elle risque seulement d’habiller autrement la domination.

    Le fédéralisme peut organiser une souveraineté partagée. Il ne peut pas remplacer une souveraineté confisquée.

    Voilà pourquoi les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir doivent choisir. Elles peuvent ouvrir un débat de long terme sur la réforme du régime. Mais elles ne peuvent pas s’en servir pour esquiver leur responsabilité immédiate. Elles ne peuvent pas dire : “l’État est impuissant”, sans reconnaître leur place dans cet État. Elles ne peuvent pas dire : “le système est bloqué”, sans dire ce qu’elles font pour rompre le blocage. Elles ne peuvent pas promettre un autre Liban demain pour éviter d’assumer ce qu’elles ne font pas aujourd’hui.

    Le fédéralisme peut être une question sérieuse.

    Il devient dangereux lorsqu’il sert de refuge.

    Car la souveraineté ne consiste pas seulement à imaginer un autre État.

    Elle commence par assumer celui dont on prétend encore faire partie.

  • La clause arabe du mémorandum irano-américain

    La clause arabe du mémorandum irano-américain



    La déclaration États-Unis–Conseil de coopération du Golfe du 25 juin ne se contente pas d’accompagner le mémorandum irano-américain. Elle en fixe une lecture arabe : pas d’hégémonie iranienne reconnue, pas de milices sanctuarisées, et, pour le Liban, une couverture régionale nouvelle à l’hypothèse d’un accord durable de paix et de sécurité avec Israël.

    La déclaration commune publiée le 25 juin par les États-Unis et le Conseil de coopération du Golfe mérite mieux qu’une lecture rapide. À première vue, elle accompagne la séquence ouverte par le mémorandum d’entente entre Washington et Téhéran. En réalité, elle en modifie profondément la portée politique.

    Depuis la signature de ce mémorandum, l’Iran et ses relais ont tenté d’en imposer une lecture triomphale : Téhéran aurait résisté, Washington aurait accepté de composer avec lui, et les dossiers régionaux seraient désormais traités dans une logique de reconnaissance mutuelle. Les fronts ouverts par l’Iran dans le monde arabe conserveraient ainsi leur fonction stratégique, de Gaza au Liban, de l’Irak au Yémen, jusqu’au détroit d’Ormuz.

    La déclaration États-Unis–CCG vient corriger cette lecture. Elle ne détruit pas le mémorandum. Elle ne ferme pas la voie de la négociation avec l’Iran. Mais elle en fixe les limites. Elle transforme ce qui pouvait apparaître comme une victoire narrative iranienne en dispositif conditionnel : pas d’arme nucléaire, pas de normalisation économique automatique, pas de mise entre parenthèses des missiles balistiques, des drones et des groupes armés relais de l’influence iranienne, pas de droit iranien à contrôler ou taxer le détroit d’Ormuz.

    Autrement dit, le Golfe ne rejette pas la négociation américaine avec l’Iran. Il la replace dans un cadre régional arabe. Le message est simple : si l’Iran veut rejoindre un nouvel ordre régional, ce ne sera pas selon les conditions de ses milices, mais selon celles des États.

    Une déclaration d’interprétation

    La première fonction de ce texte est d’interpréter le mémorandum irano-américain. Téhéran pouvait chercher à le présenter comme une reconnaissance de son statut régional et comme un report des sujets les plus sensibles. Le CCG répond que le cœur du problème demeure : empêcher l’Iran de développer ou d’acquérir l’arme nucléaire.

    Mais le texte va plus loin. Il refuse que le nucléaire absorbe tout le débat. La sécurité régionale ne peut pas être réduite à la seule question de l’enrichissement. Elle passe aussi par les missiles balistiques, les drones et le soutien aux groupes armés relais. C’est là que la déclaration devient stratégique : elle empêche l’Iran de négocier un dossier tout en conservant ses instruments de pression sur les autres.

    L’économie elle-même est placée sous condition. Le commerce et les investissements avec l’Iran ne sont pas présentés comme une récompense automatique, mais comme une possibilité réversible, liée au respect des engagements et à la fin du comportement déstabilisateur. L’Iran n’obtient donc pas une réhabilitation. Il obtient une porte entrouverte, surveillée par les États-Unis et les puissances du Golfe.

    La même logique vaut pour Ormuz. L’Iran pouvait chercher à transformer la réouverture du détroit en rente géopolitique, voire en droit de contrôle. La déclaration rejette explicitement tout péage, toute taxe et toute tentative de prise de contrôle. La liberté de navigation y est rappelée comme un principe de sécurité régionale et mondiale, non comme une concession négociable avec Téhéran.

    C’est pourquoi ce texte est plus qu’un communiqué diplomatique. Il agit comme une clause politique ajoutée au mémorandum irano-américain. Non pas une clause juridique, certes, mais une clause d’interprétation : Washington et le Golfe disent ensemble que l’accord avec l’Iran ne peut pas devenir le point de départ d’une hégémonie iranienne reconnue.

    Le Liban, de la sécurité à la paix

    La partie libanaise est sans doute la plus révélatrice. Longtemps, beaucoup ont pensé que l’Arabie saoudite et les États du Golfe pourraient tolérer, au mieux, des arrangements sécuritaires entre le Liban et Israël : cessez-le-feu consolidé, retrait israélien, rôle accru de l’armée, garanties américaines. Mais pas un accord de paix bilatéral.

    Cette lecture n’était pas absurde. Elle s’inscrivait dans l’héritage de l’initiative arabe de paix, dans la centralité de la question palestinienne et dans l’idée qu’aucun pays arabe ne devait avancer seul vers Israël en dehors d’un cadre global. La déclaration du 25 juin oblige pourtant à corriger cette grille de lecture.

    Le texte ne se contente pas de soutenir des négociations bilatérales entre Israël et le Liban. Il précise que ces négociations doivent créer les conditions d’un accord durable de paix et de sécurité entre les deux pays. Le mot “paix” est essentiel. Il va beaucoup plus loin que la simple désescalade, plus loin que le cessez-le-feu, plus loin qu’un accord technique de frontière ou de sécurité.

    Plus frappant encore : ce mot est prononcé par l’environnement arabe du Liban, alors même que le Liban officiel hésite encore à l’assumer publiquement. Beyrouth parle de retrait israélien, de souveraineté, de délimitation des frontières, de garanties, de rôle de l’armée, de fin des hostilités. Le CCG, lui, introduit l’horizon politique que l’État libanais n’ose pas nommer : la paix.

    Cela change profondément le débat. Le problème n’est plus de savoir si les Arabes interdiraient au Liban de faire la paix. Le problème devient de savoir si l’État libanais se reconnaît à lui-même le droit souverain de décider de la paix.

    La déclaration ajoute un élément décisif : ce processus de négociation ne doit pas être conditionné par l’issue des autres conflits. Cette phrase vise directement la logique iranienne des fronts liés. Pour Téhéran et pour le Hezbollah, le Liban n’est jamais un dossier autonome. Il est relié à Gaza, à l’Irak, à la Syrie, au Yémen, à Ormuz, au nucléaire, à la négociation globale avec Washington. La déclaration États-Unis–CCG défait cette architecture. Elle dit que le Liban doit pouvoir avancer selon sa propre logique, son propre calendrier et son propre intérêt national.

    Elle ne renie pas la cause palestinienne, qui reste présente dans le texte. Mais elle refuse que cette cause serve de veto permanent à la souveraineté libanaise. Elle refuse surtout que l’Iran s’en serve pour maintenir le Liban dans une guerre qui n’est plus décidée par l’État libanais.

    La paix comme test de souveraineté

    La déclaration ne présente pas la paix comme une concession faite à Israël. Elle la présente comme le prolongement logique de la restauration de l’État libanais.

    C’est pourquoi la séquence des mots est importante : paix et sécurité durables, frontières permanentes, restauration de l’autorité de l’État, désarmement des groupes armés non étatiques, monopole de la force, soutien aux Forces armées libanaises.

    Tout est lié. Si l’objectif est simplement une trêve, le Hezbollah peut encore prétendre qu’il demeure une force de dissuasion nécessaire. Mais si l’objectif devient un accord durable de paix et de sécurité, alors l’existence d’une force armée parallèle devient incompatible avec l’objectif lui-même.

    La déclaration ne dit pas seulement : il faut désarmer les groupes armés. Elle ajoute que l’État libanais doit retrouver le monopole de la force et que l’armée libanaise doit être soutenue dans cette démarche. Ce point est capital. Le soutien à l’armée n’est pas ici un hommage protocolaire. Il devient la contrepartie opérationnelle du désarmement.

    Cela ne signifie pas que le texte appelle à une confrontation militaire immédiate entre l’armée libanaise et le Hezbollah. Personne ne souhaite ouvrir la porte à une guerre civile. Mais la phrase réintroduit une idée que la politique libanaise a trop longtemps évitée : le monopole de la force ne se proclame pas, il s’exerce.

    Le désarmement sort ainsi du registre de la prière politique. Il n’est plus seulement une formule répétée dans les communiqués internationaux ou les discours souverainistes. Il devient un objectif lié à la reconstruction concrète de la capacité étatique. Le message est clair : la souveraineté libanaise ne peut plus dépendre du bon vouloir d’un parti armé.

    De ce point de vue, la déclaration retire au Liban officiel une excuse majeure. Il pourra encore invoquer les contraintes internes, l’équilibre communautaire, les risques sécuritaires, l’attitude israélienne, la nécessité de garanties américaines ou la complexité du dossier palestinien. Mais il ne pourra plus dire qu’il manque de couverture arabe pour envisager un accord de paix et de sécurité avec Israël.

    Cette couverture existe désormais. Elle n’est pas panarabe au sens large. Elle n’est pas un blanc-seing. Elle ne couvre pas n’importe quel accord. Mais elle existe, et elle est politiquement lourde : les États-Unis et le Conseil de coopération du Golfe reconnaissent que le processus libano-israélien peut viser un accord durable de paix et de sécurité, indépendant des autres conflits.

    Le Liban officiel se retrouve donc face à sa propre responsabilité. Pendant des années, il a pu se réfugier derrière l’argument arabe, derrière l’initiative de paix globale, derrière la question palestinienne, derrière la peur de l’isolement. La déclaration du CCG déplace la question. Elle ne demande pas au Liban de trahir le monde arabe. Elle lui dit, au contraire, que restaurer son État, délimiter ses frontières, désarmer les groupes armés et négocier une paix de sécurité peut désormais s’inscrire dans un cadre arabe assumé.

    Ce renversement est majeur.

    La paix n’apparaît plus comme une capitulation. Elle devient un test de souveraineté. La guerre permanente, elle, apparaît pour ce qu’elle est devenue : non pas la défense du Liban, mais la confiscation de son droit souverain à décider de la guerre et de la paix.

    C’est peut-être ce que l’Iran a parfaitement compris. La déclaration ne bat pas l’Iran sur un champ de bataille. Elle le prive d’un monopole plus subtil : celui de raconter la région à sa place. Téhéran voulait faire du mémorandum avec Washington la preuve que son rôle régional était reconnu. Le Golfe répond que toute reconnaissance sera conditionnelle, encadrée et subordonnée à la souveraineté des États.

    Pour le Liban, la conclusion est plus directe encore. Le mot “paix”, que Beyrouth n’ose pas prononcer, a été prononcé par d’autres. Le cadre arabe que l’État libanais prétendait attendre existe désormais. Dès lors, le problème n’est plus que les Arabes interdiraient au Liban de faire la paix. Le problème est que l’État libanais n’ose pas encore se reconnaître le droit souverain de la faire.

    Et c’est précisément là que commence la responsabilité.

    Crédit photo : Secrétariat général du Conseil de coopération du Golfe — Réunion ministérielle États-Unis–CCG, Manama, 25 juin 2026.