Il y a six ans, le 31 juillet 2020, Jocelyne Khoueiry nous quittait.
À l’époque, j’avais écrit quelques lignes pour saluer une icône de la résistance libanaise, une femme qui avait su manier le fusil comme le chapelet, tous deux au service du Liban. Six années ont passé, mais ces quelques mots restent insuffisants pour raconter une existence aussi dense. Car Jocelyne Khoueiry ne fut pas seulement cette jeune combattante dont les photographies firent le tour du monde. Elle fut aussi une responsable, une femme de foi et une militante qui consacra la seconde partie de sa vie à la défense de la personne humaine, de la famille et de la paix.
Née à Beyrouth le 15 août 1955, jour de l’Assomption, elle n’avait pas vingt ans lorsque la guerre éclata au Liban. Le pays était alors déchiré, son État paralysé, son armée divisée et sa souveraineté profondément atteinte par la présence armée palestinienne. Comme beaucoup de jeunes de sa génération, elle ne s’engagea pas dans une guerre qu’elle avait choisie, mais dans une guerre qui s’était imposée à elle.
Elle rejoignit les rangs des combattants Kataëb et participa dès 1975 aux affrontements du centre-ville de Beyrouth. Elle fut l’une des premières femmes à combattre ouvertement sur les fronts libanais. Son visage, son fusil et son regard déterminé devinrent rapidement les symboles d’une jeunesse qui refusait de disparaître et d’abandonner son pays.
L’épisode le plus célèbre de son parcours militaire se déroula dans la nuit du 6 au 7 mai 1976. Avec six jeunes combattantes placées sous sa responsabilité, elle défendait une position du centre de Beyrouth lorsqu’une force palestinienne très supérieure en nombre lança son assaut. Après plusieurs heures de combat, alors que les munitions venaient à manquer, Jocelyne Khoueiry prit le risque de révéler sa position et lança une grenade qui atteignit le commandement de l’unité adverse. L’attaque fut brisée et la position conservée.
Le récit de cette nuit entra dans la légende de la guerre libanaise. Mais Jocelyne Khoueiry en retint autre chose que la seule victoire militaire. Avant l’assaut, inquiète pour les jeunes filles qu’elle commandait, elle s’était agenouillée et avait prié la Vierge Marie de les protéger. Cette prière constitua pour elle un tournant. La combattante ne disparut pas soudainement, mais son rapport au combat, à la foi et à la vie commença à changer.
Sa force ne tenait d’ailleurs pas seulement à son courage physique. Elle savait commander, organiser et former. En 1980, Bachir Gemayel lui confia la responsabilité de développer et d’encadrer les unités féminines. Plusieurs centaines, puis plus d’un millier de jeunes femmes, furent ainsi mobilisées ou formées. Dans un univers militaire largement masculin, elle imposa une autorité qui ne cherchait pas à imiter les hommes ni à effacer sa féminité.
C’est l’une des dimensions les plus remarquables de son parcours. Jocelyne Khoueiry ne considérait pas qu’une femme devait cesser d’être elle-même pour participer à la défense de son pays. Elle pouvait porter les armes, exercer un commandement et se tenir en première ligne sans renoncer à sa personnalité, à sa foi ni à sa conception de la vocation féminine.
Mais elle comprit aussi que toute guerre porte en elle le risque de perdre sa justification initiale. Lorsque la résistance destinée à protéger le Liban et ses populations commença à se transformer en affrontement pour le pouvoir à l’intérieur même du camp chrétien, elle prit ses distances. Elle refusa que les armes, légitimes lorsqu’elles défendaient une population menacée, deviennent les instruments d’une lutte fratricide.
Elle quitta définitivement la vie militaire au milieu des années 1980. Ce choix ne fut ni une fuite ni un reniement. Elle ne condamna pas rétrospectivement ceux qui avaient résisté et ne réécrivit pas son propre passé pour le rendre plus conforme aux sensibilités du temps. Elle comprit simplement que le service du Liban exigeait désormais d’autres moyens.
Commença alors la seconde partie de son existence, moins spectaculaire que la première, mais peut-être plus importante encore.
Après avoir cherché un temps sa voie auprès de plusieurs communautés religieuses, elle comprit que sa place demeurait dans le monde. En 1988, elle fonda avec d’anciennes combattantes le mouvement « La Libanaise – Femme du 31 mai », en référence à la fête de la Visitation. L’image de Marie allant à la rencontre d’Élisabeth résumait la nouvelle mission qu’elle voulait confier aux femmes : porter la vie, servir, reconstruire et aller vers l’autre.
D’autres initiatives suivirent, notamment « Oui à la Vie » et le Centre Jean-Paul II. À travers elles, Jocelyne Khoueiry vint en aide aux familles en difficulté, aux femmes vulnérables, aux couples éprouvés et à tous ceux que la guerre, la pauvreté ou les fractures sociales avaient laissés sur le bord du chemin. Après avoir défendu physiquement le Liban, elle tenta de réparer les blessures humaines et spirituelles que les armes avaient laissées derrière elles.
Son engagement fut reconnu au-delà du Liban. Elle participa aux travaux de l’Église consacrés au Moyen-Orient et à la famille. En 2014, elle fut nommée membre du Conseil pontifical pour les laïcs par le pape François. Quelques années avant sa mort, elle obtint également un doctorat en théologie. La jeune femme photographiée avec son arme dans les ruines de Beyrouth était devenue une voix écoutée dans l’Église universelle.
Il serait pourtant trop simple de diviser son existence en deux parties parfaitement opposées : d’abord la guerre, ensuite la foi ; d’abord le fusil, ensuite le chapelet ; d’abord la combattante, ensuite la militante de la paix.
Il y eut chez elle une transformation profonde, mais aussi une extraordinaire continuité.
Jocelyne Khoueiry resta toute sa vie une résistante. Elle changea de terrain et de moyens, mais elle conserva la même volonté de servir. Elle avait combattu pour empêcher la disparition du Liban. Elle œuvra ensuite pour empêcher la disparition de ce qui donne au Liban sa raison d’être : la dignité de la personne, la liberté, la famille, la foi et la rencontre entre les êtres humains.
Son parcours ne doit donc être ni simplifié ni amputé. Effacer la combattante reviendrait à nier les circonstances tragiques dans lesquelles une génération de jeunes Libanais dut prendre les armes pour défendre son existence. Ne retenir que la combattante ferait disparaître l’immense chemin spirituel et humain qu’elle accomplit ensuite.
Elle assumait l’une et l’autre.
Dans une époque qui préfère souvent condamner le passé sans chercher à le comprendre, Jocelyne Khoueiry nous rappelle qu’un être humain peut rester fidèle à ses engagements tout en approfondissant le sens qu’il leur donne. Elle ne passa pas du courage à la faiblesse, mais d’une forme de courage à une autre. Il lui avait fallu du courage pour tenir une position sous le feu. Il lui en fallut également pour déposer les armes, refuser les luttes fratricides et consacrer sa vie à ceux qui souffraient.
Elle mourut le 31 juillet 2020, après une longue maladie, quelques jours seulement avant l’explosion qui dévasta le port et une partie de Beyrouth. Elle n’assista pas à cette nouvelle blessure infligée à la ville qu’elle avait défendue dans sa jeunesse. Elle fut veillée au Carmel de la Théotokos et de l’Unité, près de Harissa, avant d’être inhumée dans le caveau familial à Ghosta.
Six ans après sa disparition, son message demeure.
Le Liban ne se sauvera pas seulement par les discours, les compromis politiques ou les arrangements entre dirigeants. Il a besoin de femmes et d’hommes capables de servir une cause plus grande qu’eux, de résister lorsque la résistance est nécessaire, mais aussi de savoir transformer leur engagement lorsque les circonstances l’exigent.
Jocelyne Khoueiry avait manié le fusil et le chapelet. Il ne s’agissait pas de deux fidélités contradictoires, mais de deux moments d’une même vie offerte au Liban.
C’est pour cela que son souvenir reste vivant.
Et c’est pour cela que mon admiration pour elle demeure intacte.
Étiquette : guerre du Liban
-

Jocelyne Khoueiry, du fusil au chapelet, une même fidélité au Liban
-

Été 1976 au Liban : l’apogée de l’OLP et la dernière unité chrétienne
Il y a des dates que la mémoire libanaise a retenues séparément, comme si elles appartenaient à des histoires différentes. Tal el-Zaatar d’un côté, Chekka de l’autre, Damour ailleurs, les combats du Nord encore ailleurs. Chaque camp a gardé ses morts, ses récits, ses blessures, ses silences. Mais cette séparation des mémoires finit par empêcher de comprendre la logique d’ensemble.
L’été 1976 n’est pas seulement une addition de massacres et de batailles. C’est un moment de bascule. L’OLP et ses alliés libanais atteignent alors leur apogée militaire au Liban. Ils ne sont plus seulement une force accueillie sur le territoire libanais au nom de la cause palestinienne. Ils sont devenus une puissance armée, territorialisée, organisée, capable de mener une guerre intérieure, de contrôler des routes, de menacer des régions entières et de contester à l’État libanais ce qui restait de son autorité.
Mais cet été-là révèle aussi autre chose, souvent oublié : les forces chrétiennes libanaises, malgré leurs rivalités, agissent encore dans une logique commune de défense. À Chekka, les Marada, les Kataëb, les Ahrar, les Gardiens des Cèdres, le Tanzim et les forces locales ne sont pas encore les fragments ennemis d’un même camp démembré. Ils sont encore, malgré tout, du même côté.
C’est cette double vérité qu’il faut relire aujourd’hui : l’été 1976 fut à la fois l’apogée de l’OLP au Liban et l’un des derniers moments où l’unité chrétienne restait possible avant de se briser de l’intérieur.
L’OLP avant Oslo : une puissance armée dans le Liban
L’image contemporaine de l’OLP est souvent celle d’une organisation progressivement entrée dans la diplomatie, les négociations, les ambassades, puis le processus d’Oslo. Mais cette image tardive ne doit pas effacer ce que fut l’OLP au Liban dans les années 1970.
En 1976, l’OLP n’est pas un simple acteur politique. Elle dispose de camps, de bases, de combattants, de relais, de finances, d’alliés libanais et de marges d’autonomie considérables. Elle agit dans un État déjà affaibli, puis débordé, dont l’armée se fracture et dont les institutions s’effondrent progressivement. La cause palestinienne, qui pouvait être regardée comme une cause extérieure, devient alors une force militaire intérieure.
À ses côtés, le Mouvement national libanais et plusieurs formations de gauche ou pro-palestiniennes participent à une guerre qui n’est plus seulement idéologique. Elle devient territoriale. Il ne s’agit plus seulement de soutenir les Palestiniens contre Israël ou de réclamer une réforme du système libanais. Il s’agit de faire basculer des zones, de couper des axes, d’isoler des régions, de déplacer des populations, de transformer la géographie politique du pays.
Le vocabulaire de l’époque dit beaucoup de cette culture de guerre. On parle de fedayines, de combattants, parfois de moudjahidines. Il ne faut évidemment pas projeter sur 1976 le djihadisme islamiste structuré que le monde connaîtra plus tard avec Al-Qaïda ou Daech. Mais il serait tout aussi faux d’édulcorer la réalité : l’OLP de cette période n’est pas une force romantique de libération. Au Liban, elle est aussi une puissance de guerre, mêlant imaginaire révolutionnaire, rhétorique sacrificielle, logique de guérilla et violence de conquête.
Cette réalité, beaucoup de Libanais l’ont vécue dans leur chair. Pour eux, l’OLP de 1976 n’a rien à voir avec l’image adoucie que certains voudraient reconstruire après coup. Elle fut une force armée étrangère et intérieure à la fois, installée dans les failles libanaises, soutenue par des alliés locaux, et capable de faire régner sa loi dans des portions entières du territoire.
Chekka, Tal el-Zaatar, Yarmouk : une même séquence
Pour comprendre l’été 1976, il faut refuser les mémoires séparées. Tal el-Zaatar ne peut pas être isolé de Chekka. Chekka ne peut pas être isolée des offensives palestino-progressistes. Damour ne peut pas être oublié. Les combats du Nord ne peuvent pas être séparés de l’effondrement général du pays. Tout se tient.
Au début de l’année 1976, la guerre franchit déjà un seuil. Les camps palestiniens de Beyrouth-Est, notamment Tal el-Zaatar et Jisr el-Bacha, sont encerclés par les forces chrétiennes. En parallèle, les forces palestiniennes et leurs alliés libanais attaquent ou assiègent des zones chrétiennes, notamment Damour et Jiyeh. La logique du siège, de la terreur, de la revanche et du nettoyage territorial s’installe dans les deux sens.
Dans ce contexte apparaissent aussi des formations palestiniennes liées aux jeux régionaux, dont as-Saïqa, organisation palestinienne baassiste proche de la Syrie, et la brigade Yarmouk, relevant de l’Armée de libération de la Palestine. Il faut ici être précis : Chekka est un lieu, une ville, une bataille ; as-Saïqa est une faction ; Yarmouk renvoie à une formation militaire palestinienne. Ces noms appartiennent à la même séquence, mais ils ne désignent pas la même chose.
Chekka, le 5 juillet 1976, est l’un des points décisifs de cet été. L’attaque contre Chekka et Hamat n’est pas seulement un massacre local. Elle vise un verrou stratégique. Si Chekka tombe durablement, le littoral nord chrétien peut être coupé, la continuité entre les régions chrétiennes menacée, et la pression sur Batroun, la Koura, Zgharta et Bécharré devient considérable. Chekka n’est donc pas seulement une blessure de mémoire. C’est un épisode militaire majeur dans la bataille pour le Nord.
Il faut insister sur ce point, car il est souvent oublié. Chekka n’était pas une périphérie. C’était une porte. La bataille se joue sur un axe vital, entre la mer, les hauteurs, les routes du Nord et la possibilité de maintenir une continuité chrétienne. Dans cette guerre de territoires, tenir Chekka signifiait empêcher la dislocation du Nord chrétien. La perdre durablement aurait pu modifier l’équilibre militaire de toute la région.
Dans le même été, Tal el-Zaatar devient l’autre grand symbole de la guerre. Le camp tombe le 12 août 1976, après un siège meurtrier. Les chiffres varient fortement selon les sources, les camps et les mémoires. Certains parlent de plusieurs milliers de morts ; d’autres donnent des estimations différentes. Mais la prudence sur les chiffres ne doit pas se transformer en relativisation de la tragédie. Tal el-Zaatar fut un massacre majeur. Il appartient pleinement à l’histoire douloureuse de la guerre.
Le problème commence lorsque Tal el-Zaatar devient, dans certains récits, le seul événement lisible de l’été 1976. Comme si Chekka, Damour, les combats du Nord, les attaques contre les localités chrétiennes ou la violence palestino-progressiste n’appartenaient pas à la même histoire. Comme si une mémoire devait effacer l’autre. Comme si la guerre du Liban pouvait être racontée avec une seule victime et un seul coupable.
Or la vérité de 1976 est plus dure : chaque camp a ses morts, ses massacres, ses fautes, ses récits et ses aveuglements. Comme toujours dans la guerre libanaise, les chiffres doivent être maniés avec prudence, qu’ils concernent Tal el-Zaatar, Chekka, Damour ou d’autres épisodes. Mais l’incertitude statistique ne doit jamais effacer le sens politique et militaire des événements.
Ce sens est clair : en 1976, la guerre libanaise est devenue une guerre totale de territoires. On ne combat plus seulement pour une position politique. On combat pour ouvrir ou fermer des routes, pour tenir ou perdre des régions, pour déplacer les lignes de présence, pour imposer une nouvelle carte du Liban.
Chekka ou le souvenir d’une unité chrétienne encore vivante
C’est ici que Chekka prend une dimension particulière.
On peut bien sûr commémorer Chekka comme une tragédie locale. On peut rappeler les morts, les familles, les maisons brûlées, les civils piégés, la violence de l’attaque. Mais Chekka dit aussi autre chose. En juillet 1976, les forces chrétiennes libanaises ne sont pas encore totalement fracturées.
Les Marada participent encore à la défense commune. Les Kataëb sont là. Les Ahrar sont là. Les Gardiens des Cèdres, le Tanzim, les groupes locaux, les solidarités de village et de région aussi. Nous sommes avant Ehden, avant Safra, avant les grandes éliminations internes, avant que le fusil chrétien ne soit retourné contre d’autres chrétiens.
Cette vérité est essentielle. La division chrétienne n’était pas une fatalité originelle. Elle n’était pas inscrite dès le premier jour de la guerre. Elle a été produite, construite, aggravée par des choix politiques, des rivalités de commandement, des ambitions personnelles, des alliances extérieures et des logiques de domination interne.
À Chekka, les chrétiens libanais ne sont pas encore un archipel de milices rivales. Ils sont encore un camp en état de défense commune. Certes, les rivalités existent déjà. Les différences de tempérament, de stratégie et d’alliances existent. Les familles politiques ne pensent pas toutes la guerre de la même manière. Mais face au danger immédiat, la logique reste celle de la résistance commune.
C’est ce qui donne à Chekka sa force historique. La bataille ne rappelle pas seulement la violence de l’adversaire. Elle rappelle aussi que l’unité chrétienne fut possible. Elle a existé. Elle a fonctionné, au moins par moments, au moins dans l’urgence, au moins quand le danger semblait existentiel.
Ce souvenir dérange peut-être, parce qu’il oblige à regarder la suite avec plus de lucidité. Si l’unité a été possible en 1976, alors sa destruction ultérieure ne peut pas être expliquée seulement par la fatalité, la géographie ou les vieux réflexes féodaux. Elle fut aussi le résultat de décisions.
Après le danger extérieur, la fracture intérieure
Après 1976, le camp chrétien sort de cette séquence à la fois renforcé et fragilisé. Renforcé parce qu’il a résisté. Fragilisé parce que la question du commandement devient explosive.
Qui parle au nom des chrétiens ? Qui commande les armes ? Quelle relation faut-il entretenir avec la Syrie ? Quelle relation avec Israël ? Quelle place reste-t-il aux zaïms traditionnels ? Faut-il une coordination entre forces chrétiennes ou une centralisation autoritaire ? L’unification du fusil est-elle une nécessité stratégique ou une prise de pouvoir interne ?
C’est là que la rupture se prépare.
Sleiman Frangieh ne quitte pas le wagon chrétien en 1976. À ce moment-là, les Marada sont encore dans la défense commune. Mais les désaccords se creusent ensuite. La proximité de Frangieh avec Damas, sa méfiance envers la montée de Bachir Gemayel, la volonté de ce dernier d’imposer un commandement militaire unifié et la rivalité entre Zgharta et les Kataëb vont progressivement transformer l’alliance en conflit.
L’assassinat de Joud el-Bayeh, cadre Kataëb dans le Nord, intervient alors comme l’étincelle dans un climat déjà saturé de tensions. Il ne crée pas à lui seul la rupture entre les Frangieh et les Gemayel, mais il la précipite. Ce meurtre donne à Bachir Gemayel le motif immédiat de la riposte et transforme une rivalité politique, territoriale et militaire en engrenage sanglant.
Le drame d’Ehden, le 13 juin 1978, rendra cette rupture irréversible. L’élimination de Tony Frangieh, de son épouse Vera, de leur fille Jihane et de leurs compagnons ne sera pas seulement un massacre interchrétien. Elle symbolisera l’entrée dans une autre guerre : non plus seulement la guerre contre l’adversaire extérieur, mais la guerre pour le contrôle du camp chrétien lui-même.
Puis viendront d’autres étapes, d’autres fractures, d’autres éliminations. La logique du fusil unique, présentée comme une nécessité d’ordre et d’efficacité, contribuera aussi à démembrer politiquement ce qu’elle prétendait unifier militairement. Les chrétiens libanais, qui avaient résisté ensemble à l’apogée palestino-progressiste de 1976, commenceront alors à se combattre entre eux.
C’est peut-être l’une des grandes tragédies de cette période. Le danger extérieur avait provoqué un sursaut commun. La victoire relative sur ce danger a ouvert la lutte pour le pouvoir interne. Comme si le camp chrétien, après avoir échappé à l’effondrement militaire, n’avait pas su éviter son propre démembrement politique.
Relire 1976 sans mémoire sélective
Cinquante ans après, l’été 1976 ne doit pas être relu seulement comme une page de deuil. Il faut le relire comme un moment de vérité.
Il dit d’abord ce que fut l’OLP au Liban avant sa reconversion diplomatique : non pas seulement une cause, mais une puissance armée ; non pas seulement un mouvement national, mais une force capable de participer à la destruction de l’État libanais ; non pas seulement un acteur extérieur, mais un acteur intérieur de la guerre libanaise.
Il dit ensuite que les chrétiens libanais ne furent pas divisés dès l’origine au point d’être incapables de se défendre ensemble. À Chekka, comme dans d’autres épisodes de cette période, ils ont montré qu’une défense commune était possible. Cette unité fut imparfaite, provisoire, traversée de rivalités, mais elle exista.
Il dit enfin que le drame chrétien libanais ne fut pas seulement d’avoir été attaqué. Il fut aussi, ensuite, de s’être démembré lui-même. Après avoir affronté l’apogée de l’OLP et de ses alliés, le camp chrétien entra dans une logique d’affrontements internes qui l’affaiblit durablement, divisa ses territoires, brisa ses familles politiques et transforma la question du commandement en guerre de survie entre anciens alliés.
Relire l’été 1976, ce n’est donc pas rouvrir les plaies pour le plaisir de la mémoire. C’est comprendre une leçon politique. Un camp peut survivre à l’offensive de ses adversaires et se perdre ensuite dans ses propres divisions. Il peut gagner une bataille de défense et perdre, quelques années plus tard, la bataille de son unité.
Chekka, Tal el-Zaatar, Yarmouk, Damour et les autres noms de cette année terrible ne doivent pas être enfermés dans des récits concurrents. Ils appartiennent à une même tragédie libanaise. Mais Chekka garde, dans cette tragédie, une signification particulière : elle rappelle le moment où le danger était maximal, mais où l’unité était encore possible.
C’est peut-être cela, aujourd’hui, qu’il faut retenir. Avant la fracture, il y eut une défense commune. Avant le démembrement, il y eut un sursaut. Et avant que les chrétiens ne se combattent entre eux, ils avaient encore compris que leur survie politique dépendait d’abord de leur capacité à ne pas se diviser.Note sur l’illustration — La photo utilisée pour illustrer cet article montre des combattants des Gardiens des Cèdres lors de la bataille de Chekka, en 1976. Elle a été reprise d’une publication d’Étienne Sakr, datée du 5 juillet 2020, accompagnée de la légende arabe : « حراس الأرز في معركة شكا 1976 » — « Les Gardiens des Cèdres à la bataille de Chekka, 1976 ». Elle est utilisée ici comme document mémoriel et historique, afin d’illustrer la participation des différentes formations chrétiennes à la défense commune du Nord durant l’été 1976.