Étiquette : État libanais

  • Le fédéralisme comme refuge

    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.

    Le fédéralisme peut être une idée sérieuse. Il peut être une piste de refondation, une tentative de répondre à l’épuisement du modèle libanais, une manière de penser autrement la coexistence, les libertés locales, les équilibres communautaires et la protection des identités.

    Mais une idée sérieuse peut aussi devenir une échappatoire.

    Lorsqu’elle est portée par des citoyens, des intellectuels, des militants ou des chercheurs de solutions, la proposition fédérale mérite d’être discutée. On peut en contester les présupposés, en discuter la faisabilité, en interroger les conséquences, mais on ne peut pas reprocher à ceux qui sont hors du pouvoir de chercher une issue à l’impasse libanaise.

    Le problème commence ailleurs.

    Il commence lorsque le fédéralisme est brandi par des forces qui participent déjà au pouvoir, qui siègent dans les équilibres gouvernementaux, qui disposent de relais parlementaires ou ministériels, mais qui parlent pourtant comme si elles étaient extérieures à l’État. Là, le débat change de nature. Il ne s’agit plus seulement d’une proposition institutionnelle. Il s’agit d’un refuge politique.

    Un citoyen peut interpeller. Un intellectuel peut proposer. Un militant peut pétitionner. Un opposant peut dénoncer. Mais une force engagée dans l’exécutif doit assumer.

    L’idée fédérale n’est pas le problème

    Il faut donc lever d’emblée une ambiguïté. Ce texte n’est pas dirigé contre ceux qui pensent sincèrement que le Liban doit évoluer vers une formule fédérale ou quasi fédérale. Le pays est traversé par des fractures anciennes. Sa diversité est réelle. Son centralisme administratif est souvent inefficace. Son pacte politique est épuisé par des décennies de guerre, d’occupations, de tutelles, de corruption, d’arrangements et de violences.

    On peut donc réfléchir au fédéralisme. On peut réfléchir à la décentralisation élargie. On peut comparer les modèles suisse, belge, canadien ou d’autres expériences. On peut se demander si le Liban a besoin de régions fortes, de garanties locales, d’un nouveau partage des compétences, d’une meilleure protection des cultures, des langues, des patrimoines et des libertés communautaires.

    Rien n’interdit de penser.

    Mais penser une réforme n’est pas la même chose que l’utiliser pour éviter une responsabilité immédiate. C’est ici que la distinction devient essentielle.

    Celui qui n’est pas au pouvoir peut proposer une refondation. Celui qui est dans le pouvoir doit d’abord répondre de l’État auquel il participe. Il peut évidemment proposer des réformes profondes. Il peut même défendre un changement de régime. Mais avant d’expliquer quel État il faudrait inventer demain, il doit rendre compte de l’État qu’il contribue à administrer aujourd’hui.

    Être au gouvernement, ce n’est pas regarder l’État depuis le trottoir. C’est prendre part à sa décision, à ses silences, à ses compromis et à ses renoncements. On ne peut pas siéger dans les vestiges du pouvoir et se comporter comme si l’on était seulement dans les ruines de l’opposition.

    Le refuge de ceux qui ont un pied dans le pouvoir

    C’est là que le fédéralisme devient parfois suspect dans le discours de certaines forces souverainistes impliquées dans le pouvoir.

    Elles disent que l’État ne fonctionne plus. Mais elles sont dans l’État.

    Elles disent que le système est bloqué. Mais elles participent au système.

    Elles disent qu’il faut penser une autre architecture. Mais elles ne vont pas toujours jusqu’au bout des responsabilités que l’architecture actuelle leur donne déjà.

    Le fédéralisme devient alors une respiration politique. Une manière de dire à une population inquiète, épuisée ou en colère : “ne vous inquiétez pas, une sortie existe”. Un jour, dit-on, il y aura un autre Liban. Un jour, les communautés seront protégées. Un jour, chacun aura son espace, ses garanties, son autonomie, sa sécurité. Un jour, la crise sera résolue par une nouvelle formule.

    Mais entre ce jour imaginaire et le présent réel, que fait-on ?

    C’est la question que les acteurs du pouvoir ne peuvent pas esquiver. Car la réforme institutionnelle n’efface pas la responsabilité politique. Elle ne remplace ni les actes gouvernementaux, ni les questions parlementaires, ni les motions, ni les refus clairs, ni les démissions éventuelles, ni les lignes rouges assumées, ni la construction d’un rapport de force public.

    Une réforme sans chemin n’est pas une stratégie. C’est une promesse faite à une population que l’on veut maintenir dans l’attente.

    C’est en cela que le fédéralisme-refuge devient une forme de populisme. Non parce qu’il propose une réforme, mais parce qu’il propose une issue sans nommer les moyens. Il entretient une espérance, calme une colère, donne une perspective, mais repousse la question centrale : que faites-vous, maintenant, avec le pouvoir que vous avez déjà ?

    Le faux précédent du “canton Hezbollah”

    Un argument revient souvent dans certains milieux souverainistes : le Hezbollah aurait déjà fait son fédéralisme. Il aurait son territoire, ses quartiers, ses zones, son système de sécurité, son réseau social, son économie parallèle. Dès lors, disent certains, pourquoi les autres ne pourraient-ils pas, eux aussi, penser leur propre refuge institutionnel ?

    Cet argument est séduisant. Il est surtout trompeur.

    Le Hezbollah n’a pas construit un fédéralisme. Il a imposé une domination.

    Le fédéralisme suppose une règle commune, une reconnaissance constitutionnelle, une répartition claire des compétences, une égalité de principe entre les composantes et un arbitre institutionnel capable de garantir l’ensemble. Le fédéralisme n’est pas la privatisation d’un territoire par une force armée. Ce n’est pas la constitution de zones interdites à l’État. Ce n’est pas l’installation de carrés sécuritaires, ces murabbaat amniya, où l’autorité publique recule. Ce n’est pas non plus la pénétration progressive de l’administration, des services, des équilibres gouvernementaux et de la décision nationale par un parti armé.

    Ce qui a été construit n’est donc pas un canton fédéral. C’est un système d’asymétrie.

    Il existe des zones où les autres entrent difficilement, mais le pouvoir armé conserve, lui, la capacité d’entrer dans l’État de tous. Il sanctuarise certains quartiers, mais pèse sur les espaces communs. Il protège ses bastions, mais intervient dans la décision nationale. Il contrôle une partie de la guerre et de la paix, tout en participant au jeu institutionnel. Il ne s’est pas retiré dans un territoire séparé : il a étendu son influence sur l’État commun.

    C’est précisément cela qui distingue une autonomie institutionnelle d’une domination politique.

    On peut discuter, sur le plan historique, de ce que certains ont appelé autrefois le “maronitisme politique”. Mais celui-ci s’inscrivait, qu’on l’approuve ou non, dans une architecture constitutionnelle et dans une lecture du Pacte national. La domination actuelle du Hezbollah ne procède pas d’un équilibre constitutionnel assumé. Elle procède d’un rapport de force armé, d’un réseau sécuritaire, d’une capacité de blocage et d’une influence profonde dans l’administration et dans la décision publique.

    Il ne s’agit donc pas d’un fédéralisme chiite. Il s’agit d’un chiisme politique armé, extraconstitutionnel, qui ne se contente pas d’organiser une communauté, mais pèse sur l’ensemble de la République.

    C’est pourquoi l’argument du “Hezbollah l’a déjà fait” ne peut pas servir de justification à une fuite fédéraliste. Il faut partir de l’inverse : ce qui a été imposé n’est pas un modèle à imiter, mais une anomalie à lever.

    Avant de changer la structure, il faut lever l’anomalie.

    La question oubliée : comment y parvenir ?

    Une réforme de régime ne naît pas d’un slogan. Elle suppose un chemin. Elle suppose une méthode. Elle suppose surtout de répondre à une question simple : comment y parvenir ?

    Un changement institutionnel profond peut venir de deux manières. Par le consentement, lorsqu’un consensus national suffisamment large accepte de refonder le pacte politique. Ou par un rapport de force politique capable d’imposer une révision majeure des règles du jeu. Dans les deux cas, il faut nommer les conditions, les obstacles et les moyens.

    Or c’est précisément ce que certains discours fédéralistes évitent.

    Si le fédéralisme est proposé comme nouvelle architecture du Liban, il faut dire qui l’accepte, qui le refuse, comment il se négocie, par quelle procédure constitutionnelle il se met en place, avec quelles garanties, quels territoires, quelles compétences, quelle fiscalité, quelle sécurité, quelle armée, quelle justice et quelle autorité commune.

    Mais surtout, il faut répondre à la question centrale : comment cette réforme franchit-elle le verrou principal de la vie politique libanaise ?

    Car on revient toujours au même point. Toute refondation institutionnelle sérieuse suppose que la décision commune soit réellement commune. Elle suppose que la guerre et la paix relèvent de l’État. Elle suppose que les armes, les territoires, les administrations et les rapports de force soient clarifiés. Elle suppose donc de traiter la puissance extraconstitutionnelle qui fausse déjà l’État actuel.

    Et si ce verrou demeure, que fait-on ?

    Dispose-t-on d’un rapport de force politique capable de le faire céder ? Dispose-t-on d’un consensus national suffisant pour le contourner ? Dispose-t-on d’une stratégie institutionnelle, parlementaire, gouvernementale et diplomatique pour ouvrir ce chemin ?

    Si la réponse est non, alors le fédéralisme cesse d’être une offre politique immédiate. Il devient une parole d’attente.

    On dit à une population humiliée : patience, un autre Liban viendra. On dit à une population inquiète : patience, une formule vous protégera. On dit à une population qui ne croit plus à l’État : patience, un jour vous aurez votre propre garantie. Mais cette promesse n’engage presque rien si elle ne dit pas comment elle franchira le verrou principal.

    Le problème n’est pas d’imaginer un autre régime. Le problème est d’en faire une promesse sans chemin.

    Le préalable oublié : libérer la décision

    Le raisonnement fédéraliste-refuge ressemble, sur ce point, au raisonnement tenu autour des négociations avec le Hezbollah.

    On dit parfois qu’il faut négocier avec le Hezbollah pour qu’il rende ses armes. Mais si une force armée autonome acceptait réellement de rentrer dans le cadre de l’État, le cœur du problème serait déjà levé. Et si elle le refuse, la négociation devient souvent une manière de repousser la question centrale : comment l’État récupère-t-il sa décision ?

    Le même raisonnement vaut pour le changement de régime. On affirme qu’il faudrait passer au fédéralisme parce qu’une composante aurait déjà imposé son propre canton. Mais si l’anomalie actuelle acceptait une refondation constitutionnelle claire, si elle acceptait de se soumettre à une règle commune, si elle acceptait de renoncer à sa domination armée et sécuritaire, alors l’urgence ne serait plus la fuite vers une autre architecture. On pourrait discuter sereinement de décentralisation, de fédéralisme, de garanties locales, de rééquilibrage institutionnel et de protection des libertés communautaires.

    Mais ce n’est pas la situation actuelle.

    Aujourd’hui, le problème premier n’est pas l’absence d’imagination institutionnelle. Le problème premier est l’anomalie Hezbollah : une force armée autonome, liée à une puissance étrangère, capable de peser sur la guerre et la paix, de sanctuariser ses zones, de pénétrer l’administration, d’influencer la décision nationale et de limiter la liberté politique des autres composantes.

    Tant que cette domination demeure, aucune réforme ne peut produire ses effets normalement. Ni le fédéralisme, ni la décentralisation, ni la paix avec Israël, ni une politique arabe cohérente, ni une politique étrangère indépendante, ni même une vraie querelle démocratique interne. Tout est faussé par la présence d’un acteur qui dispose d’un pouvoir supérieur à celui que les institutions lui reconnaissent.

    Il faut donc remettre les choses dans l’ordre.

    On peut penser le long terme. On peut réfléchir à une refondation institutionnelle pour les générations à venir. On peut discuter du fédéralisme sans tabou, comme on peut discuter d’autres formes d’organisation de l’État. Mais on ne peut pas présenter cette réflexion comme une réponse immédiate à la crise si l’on refuse de traiter d’abord le verrou principal.

    Avant de changer le régime, il faut libérer la décision.

    Avant de redessiner l’État, il faut lever l’anomalie qui empêche tout État de fonctionner.

    Réformer, oui ; fuir la responsabilité, non

    Le Liban aura peut-être besoin, un jour, d’une refondation institutionnelle profonde. Rien ne doit interdire d’y penser. Rien ne doit empêcher de regarder froidement les limites de l’État actuel, les blessures de l’histoire, les peurs communautaires, les déséquilibres du système et les échecs accumulés du centralisme libanais.

    Mais cette refondation ne peut pas être pensée comme un abri contre le réel.

    Elle doit commencer par une vérité politique : tant qu’une force armée autonome conserve le pouvoir de décider la guerre et la paix, aucune architecture institutionnelle ne suffira à rendre l’État libre. On peut déplacer les compétences. On peut renforcer les régions. On peut dessiner des garanties. On peut inventer des mécanismes. Mais si l’autorité commune reste dominée par une force extraconstitutionnelle, la réforme ne produira pas la liberté. Elle risque seulement d’habiller autrement la domination.

    Le fédéralisme peut organiser une souveraineté partagée. Il ne peut pas remplacer une souveraineté confisquée.

    Voilà pourquoi les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir doivent choisir. Elles peuvent ouvrir un débat de long terme sur la réforme du régime. Mais elles ne peuvent pas s’en servir pour esquiver leur responsabilité immédiate. Elles ne peuvent pas dire : “l’État est impuissant”, sans reconnaître leur place dans cet État. Elles ne peuvent pas dire : “le système est bloqué”, sans dire ce qu’elles font pour rompre le blocage. Elles ne peuvent pas promettre un autre Liban demain pour éviter d’assumer ce qu’elles ne font pas aujourd’hui.

    Le fédéralisme peut être une question sérieuse.

    Il devient dangereux lorsqu’il sert de refuge.

    Car la souveraineté ne consiste pas seulement à imaginer un autre État.

    Elle commence par assumer celui dont on prétend encore faire partie.

  • Un vrai accord aurait commencé après le Hezbollah

    Un vrai accord aurait commencé après le Hezbollah



    Présenté comme un pas vers la paix, l’accord de Washington révèle surtout la faillite d’un exécutif incapable d’exercer la souveraineté à Beyrouth avant d’aller la chercher à l’étranger.

    Il fut un temps où le Liban parlait au monde.

    Le Liban de Charles Malik, philosophe et diplomate, présent aux grandes heures de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Le Liban de Michel Chiha, l’un des pères intellectuels de son architecture politique. Le Liban de Gibran Khalil Gibran, dont la parole a traversé les langues et les continents. Le Liban de Fairouz, voix d’un pays plus grand que ses blessures. Le Liban de saint Charbel, figure spirituelle devenue universelle. Le Liban des juristes, des bâtisseurs, des diplomates, des hommes d’État, de ceux qui savaient encore que la souveraineté n’est pas une posture, mais une responsabilité.

    Et puis il y a le Liban d’aujourd’hui.

    Un Liban dont les responsables se rendent à Washington pour entendre ce qu’ils auraient dû décider à Beyrouth depuis longtemps : aucune milice ne peut décider de la guerre et de la paix à la place de l’État. Un Liban qui n’aurait jamais dû avoir besoin qu’on lui explique ce qu’est la souveraineté, mais qui en a eu besoin parce que ceux qui prétendent le gouverner ont renoncé à gouverner. Un Liban qui n’arrive plus à transformer son héritage en autorité, sa mémoire en courage, ses institutions en décision.

    C’est là que commence le vrai problème de l’accord de Washington.

    Si l’on enlève le vernis diplomatique, cet accord ne parle essentiellement que d’une seule chose : le Hezbollah. Tout le reste est emballage. Les formules sur la paix, la sécurité, les garanties, les mécanismes, les étapes ou les engagements réciproques ne changent rien à la nature profonde du texte. Il ne s’agit pas d’abord de régler un contentieux territorial entre le Liban et Israël. Il ne s’agit pas d’abord de redessiner une frontière, de solder un différend historique ou d’organiser une relation normale entre deux États enfin redevenus maîtres d’eux-mêmes. Il s’agit, en réalité, d’expliquer au Liban ce qu’il aurait dû faire seul depuis longtemps : empêcher une organisation armée de décider à sa place.

    Voilà pourquoi un souverainiste libanais peut rejeter cet accord. Non parce qu’il serait hostile à la paix. Non parce qu’il refuserait la sécurité d’Israël ou celle du Liban. Non parce qu’il défendrait, même indirectement, le Hezbollah. Mais pour une raison exactement inverse : parce qu’un accord libano-israélien qui place le Hezbollah au centre du texte n’est plus un accord entre deux États souverains. C’est l’aveu diplomatique que l’un des deux États n’a pas su redevenir État.

    Un vrai accord entre le Liban et Israël aurait dû commencer après le Hezbollah, non autour de lui.

    Il aurait dû être signé une fois la décision de guerre et de paix rendue à l’État libanais. Une fois le monopole des armes restauré. Une fois l’armée déployée sur les frontières. Une fois toute activité militaire hors de l’État interdite, poursuivie et supprimée. Alors, le Liban aurait pu aller négocier la tête haute. Il aurait pu parler de retrait, de violations, de garanties, de sécurité des populations, de mécanismes frontaliers, de relations futures, de respect mutuel et de droit international. Il aurait pu parler à Israël en État, non en territoire problématique.

    Mais l’exécutif a fait l’inverse. Il a laissé le Hezbollah exister, puis il est allé négocier les conséquences de cette existence. Il a laissé une milice confisquer la décision souveraine, puis il a accepté que cette milice devienne l’objet même d’un accord international. Il n’a pas restauré l’État avant la négociation ; il est allé négocier parce qu’il ne l’avait pas restauré.

    C’est cela, l’humiliation.

    Le Hezbollah n’aurait pas dû apparaître dans ce type d’accord. Pas une fois. Pas dans le préambule, pas dans une annexe, pas dans un mécanisme provisoire, pas dans une feuille de route, pas comme obstacle, pas comme condition, pas comme donnée stratégique. Dès que son nom ou sa fonction structure un texte entre le Liban et Israël, l’État libanais reconnaît implicitement qu’il n’est plus seul souverain sur son propre territoire.

    Or un État souverain ne négocie pas sa milice. Il l’interdit.

    On répond souvent aux souverainistes : “Très bien, mais quelle est votre solution ?” Cette question est commode. Elle permet à ceux qui occupent les fonctions, qui disposent des ministres, des budgets, de l’armée, de la police, de la parole officielle et des institutions, de renvoyer leur propre responsabilité au citoyen. Mais ce n’est pas au citoyen de rédiger le plan opérationnel de désarmement. C’est au gouvernement de gouverner. S’il ne sait pas restaurer l’autorité de l’État, qu’il cesse de prétendre l’incarner.

    Depuis l’élection présidentielle, depuis la formation du gouvernement, depuis le vote de confiance, le désarmement du Hezbollah n’avait pas à devenir un sujet diplomatique. Il devait être une décision d’État. Le lendemain matin, il fallait décider. Puis exécuter. Plus aucune arme hors de l’État. Plus aucune décision de guerre hors du Conseil des ministres et des institutions légitimes. Plus aucune infrastructure militaire autonome. Plus aucune zone soustraite à l’autorité de l’armée libanaise.

    Cela demandait du courage politique.

    Ce courage a manqué.

    À sa place, on a produit du processus. À sa place, on a produit des formules. À sa place, on a produit de la diplomatie de substitution. Quand un gouvernement n’a pas le courage d’arrêter une milice, il invente un mécanisme. Quand il n’a pas le courage de décider à Beyrouth, il va chercher à Washington une feuille de route qui lui permet de dire : “Ce n’est pas nous, c’est l’accord.” Quand il n’a pas le courage d’exercer la souveraineté, il la sous-traite.

    Le résultat est terrible : l’exécutif prétend désarmer le Hezbollah, mais il lui offre sa meilleure protection politique. Car plus l’accord parle du Hezbollah, plus il le replace au centre de la scène. Plus il prétend le traiter, plus il lui donne la preuve qu’il reste le véritable sujet du dossier libano-israélien. Plus il l’inscrit dans un texte international, plus il lui permet de dire à sa base : “Vous voyez, ce n’est pas l’État libanais qui restaure sa souveraineté ; ce sont Israël et les États-Unis qui veulent nous imposer notre disparition.”

    Ainsi, même en dénonçant le Hezbollah, même en parlant de son désarmement, même en prétendant agir contre lui, l’exécutif finit par valider son récit. Il ne l’efface pas. Il le consacre. Il ne le réduit pas à une anomalie intérieure que l’État devait supprimer. Il le transforme en clause, en obstacle, en condition, en sujet diplomatique.

    C’est exactement ce qu’il ne fallait jamais faire.

    Car le problème du Liban avec Israël n’est pas un mystère insoluble. Il n’y a pas, au fond, une impossibilité métaphysique de coexistence entre les deux États. Il y a un problème de sécurité, aggravé et entretenu par le fait qu’une organisation armée, installée dans la vie politique libanaise, s’est arrogé le droit de décider de la guerre. Empêchez cette organisation d’agir. Rendez la frontière à l’armée. Rendez la décision militaire à l’État. Rendez le territoire à la République. Alors la nature du dossier change immédiatement.

    Ce qui reste à discuter avec Israël relève ensuite de rapports entre États : retrait, violations, garanties, sécurité des civils, mécanismes de frontière, retour des habitants, droit et responsabilité. Mais le cœur de la souveraineté libanaise ne doit pas être négocié avec Israël, ni avec Washington, ni avec personne. Il doit être exercé.

    Le Liban n’avait pas besoin d’un accord pour savoir qu’une milice ne peut pas cohabiter avec l’État. Il n’avait pas besoin d’un traité pour comprendre que deux armées sur un même territoire signifient l’absence de souveraineté. Il n’avait pas besoin de Washington pour découvrir que la guerre et la paix ne peuvent pas être confiées à une organisation partisane liée à une puissance étrangère.

    Et pourtant, les faits sont là : il en a eu besoin. Non parce que le peuple libanais serait incapable de comprendre l’État, mais parce que ses responsables ont cessé de le faire vivre. Le scandale n’est donc pas que des étrangers aient rappelé au Liban ce qu’est un État. Le scandale est que ce rappel ait été nécessaire.

    C’est pourquoi cet accord est moins un accord de paix qu’un aveu de faillite.

    La faillite d’un pouvoir qui a préféré composer avec le Hezbollah plutôt que l’interdire. La faillite d’un exécutif qui a préféré ménager les équilibres de veto plutôt que restaurer l’autorité nationale. La faillite d’une classe politique qui a accepté que le Hezbollah soit tantôt partenaire, tantôt menace, tantôt sujet de dialogue, tantôt donnée régionale, mais jamais simplement ce qu’il aurait dû être aux yeux de l’État : une organisation armée illégitime à supprimer de l’ordre politique libanais.

    Un vrai accord aurait commencé après le Hezbollah.

    Il aurait commencé lorsque le Liban aurait pu dire à Israël et au monde : “Nous avons repris le contrôle de notre décision. Aucune force armée ne parle plus à notre place. Aucune milice ne décide plus de nos guerres. Aucune organisation ne confisque plus notre frontière. Nous sommes désormais ici comme État, et seulement comme État.”

    Mais tant que le Hezbollah est dans le texte, il est dans l’État. Tant qu’il est dans l’accord, il est dans la négociation. Tant qu’il est dans la négociation, il n’a pas été politiquement vaincu. Il a seulement été déplacé du terrain militaire vers le papier diplomatique.

    Et c’est pourquoi cet accord, loin de restaurer pleinement la souveraineté libanaise, en expose l’absence.

    La paix véritable ne commencera pas le jour où le Hezbollah sera mentionné dans un accord. Elle commencera le jour où il n’aura plus besoin d’y être nommé

    Crédit photo : BlingBling10 / Wikimedia Commons — CC BY-SA 3.0

    Le Grand Sérail à Beyrouth, siège du pouvoir exécutif libanais.