Le gouvernement libanais a décrété le deuil officiel du dimanche 12 au mercredi 15 juillet inclus, à la suite du décès de l’émir père du Qatar, cheikh Hamad ben Khalifa Al Thani. Les drapeaux ont été mis en berne dans les administrations, les institutions publiques et les municipalités, tandis que les programmes des radios et des télévisions devaient être adaptés. La note officielle l’a présenté comme un « grand ami du Liban ».
Présenter ses condoléances au Qatar, à son peuple et à la famille du défunt relève naturellement du devoir diplomatique et de la courtoisie humaine. Il ne s’agit pas davantage de juger un homme après sa mort ni de nier ce qu’il a accompli pour son propre pays. Cheikh Hamad fut incontestablement un dirigeant important pour le Qatar. Sous son règne, l’émirat est devenu une puissance diplomatique, économique et médiatique dont l’influence dépasse largement son poids géographique et démographique.
Mais le deuil officiel n’est pas une simple expression de compassion personnelle. Il constitue une décision politique prise au nom de l’État libanais. Mettre le drapeau national en berne n’équivaut pas à adresser un message privé de condoléances : c’est accorder un hommage national.
Dès lors, une question légitime se pose : pourquoi maintenir cet hommage du dimanche au mercredi inclus ? Et pourquoi consacrer officiellement l’image d’un « grand ami du Liban », sans examiner ce que sa politique a réellement produit pour la souveraineté libanaise ?
La question n’est pas de savoir si cheikh Hamad fut un grand dirigeant pour le Qatar. Elle est de savoir s’il fut réellement un grand ami de l’État libanais.
Une réussite qatarie ne signifie pas nécessairement un bénéfice libanais
Le Qatar a construit une part essentielle de son influence sur la médiation, la puissance financière, les investissements, les médias et sa capacité à dialoguer simultanément avec des États, des organisations politiques et des groupes armés.
Cette politique a remarquablement servi les intérêts du Qatar. Elle lui a permis de devenir un intermédiaire recherché dans les crises régionales et internationales, y compris lorsque les autres puissances ne souhaitaient pas traiter directement avec certains acteurs non étatiques.
Mais l’efficacité d’un médiateur au service de son propre pays ne garantit pas que les compromis qu’il patronne servent la souveraineté des États concernés.
Un médiateur cherche souvent à faire cesser une crise. Pour y parvenir, il peut être tenté de consacrer le rapport de force existant, même lorsque ce rapport de force repose sur des armes illégales et sur l’affaiblissement des institutions.
C’est précisément ce qui s’est produit au Liban avec l’accord de Doha de mai 2008.
L’accord de Doha a récompensé les effets de la force armée
L’accord de Doha est intervenu après les événements du 7 mai 2008, lorsque le Hezbollah et ses alliés ont utilisé leurs armes à l’intérieur du pays en réaction à des décisions prises par le gouvernement libanais.
Au lieu que cette crise se conclue par un rétablissement de l’autorité de l’État, l’opposition dirigée par le Hezbollah a obtenu onze ministres sur trente au sein du gouvernement, soit la capacité politique de bloquer les grandes décisions.
La question des armes, elle, fut repoussée à un dialogue ultérieur sans mécanisme contraignant.
Le texte de Doha affirmait certes que les armes et la violence ne devaient pas être utilisées pour obtenir des gains politiques. Mais toute la contradiction se trouve là : cet engagement fut pris dans un accord négocié après que l’emploi des armes eut précisément permis d’arracher des gains politiques.
L’accord n’a pas déclaré officiellement que la souveraineté libanaise était remise au Hezbollah. Il a néanmoins transformé une partie des résultats imposés par les armes en avantages institutionnels.
Il a arrêté l’affrontement dans la rue, sans supprimer sa cause.
Il a condamné l’usage des armes dans son texte, sans retirer à leur détenteur la capacité de les utiliser.
Il a invoqué l’autorité de l’État, tout en accordant au parti armé un pouvoir supplémentaire pour paralyser ses institutions.
L’accord de Doha ne fut donc pas une victoire de l’État. Il fut un compromis entre l’État et celui qui s’était retourné contre lui avec ses armes, au détriment de ceux qui n’avaient ni milice ni arsenal pour imposer leurs revendications.
Les Qataris peuvent légitimement considérer cet accord comme une réussite diplomatique ayant évité, à court terme, une nouvelle guerre civile. Les Libanais ont tout autant le droit d’en voir l’autre face : la paix immédiate fut achetée au prix d’un recul durable de la souveraineté.
Le paradoxe de Rome
La décision de deuil est intervenue au moment où une délégation libanaise se préparait à participer à des discussions à Rome concernant la sécurité du pays, l’application des accords et, en définitive, sa souveraineté.
L’État ne cesse évidemment pas de fonctionner pendant un deuil officiel. Les administrations restent ouvertes, l’économie poursuit son activité et les médias continuent de couvrir l’actualité et les négociations. Seuls les programmes de divertissement sont généralement modifiés.
Mais c’est précisément ce qui rend la situation politiquement frappante.
Alors que le Liban négocie à Rome au nom de son autorité et de sa souveraineté, son drapeau demeure en berne en hommage à celui qui parraina un accord ayant consacré les effets politiques des armes au sein de ses institutions.
L’État continue de travailler normalement. Seul le symbole de sa souveraineté est appelé à s’incliner.
Reconstruire les pierres ou reconstruire l’État ?
Le rôle du Qatar dans la reconstruction de plusieurs villes et villages après la guerre de 2006 est également souvent invoqué pour justifier la gratitude libanaise.
Il serait injuste de nier la valeur humaine de l’aide apportée aux familles dont les maisons avaient été détruites. Les habitants ne doivent évidemment pas être abandonnés sous les décombres pour des décisions militaires qu’ils n’ont pas tous prises.
Mais la reconstruction matérielle ne peut remplacer la construction de l’État.
Lorsqu’une milice prend seule la décision de la guerre, que cette guerre détruit des villes et des villages, puis que des États étrangers financent leur reconstruction tandis que la milice conserve ses armes et son pouvoir de décider d’un nouveau conflit, les Libanais et les donateurs assument les coûts pendant que le détenteur des armes conserve les bénéfices politiques et symboliques.
Les bâtiments sont reconstruits, mais le mécanisme qui a conduit à leur destruction demeure intact.
Le Hezbollah peut alors affirmer à son environnement : nous avons combattu pour vous, nous avons résisté, puis vos maisons ont été reconstruites. La reconstruction devient ainsi, parfois malgré l’intention des donateurs, une forme d’assurance couvrant la prochaine aventure militaire.
Il ne s’agit pas de punir les populations ni de leur refuser une aide indispensable. Il s’agit de comprendre que la véritable solidarité ne consiste pas seulement à reconstruire des murs. Elle doit également empêcher que ces murs soient à nouveau détruits.
L’aide à la reconstruction doit donc aller de pair avec le rétablissement de l’autorité de l’État, le monopole légal des armes et la restitution au gouvernement du pouvoir exclusif de décider de la guerre et de la paix.
Reconstruire avant de restaurer la souveraineté ne prévient pas la guerre suivante. Cela efface une partie du coût de la guerre précédente pour celui qui en a pris la décision.
Les condoléances ne sont pas un hommage politique obligatoire
Personne ne conteste le droit du Qatar de célébrer la mémoire d’un dirigeant qui a considérablement renforcé son pays. Personne ne conteste non plus le devoir du Liban de présenter ses condoléances à un État ami.
Et nul ne prétend juger l’homme devant Dieu. Ce jugement n’appartient qu’à Dieu.
Mais le Libanais n’est pas tenu d’évaluer un dirigeant étranger uniquement à travers ce qu’il a accompli pour son propre pays. Il a le droit de l’évaluer à travers les conséquences de ses choix pour le Liban.
De ce point de vue, qualifier sans réserve le parrain de l’accord de Doha de « grand ami du Liban » est pour le moins discutable.
Il fut l’ami d’un compromis ayant momentanément interrompu les affrontements. Mais il fut également le parrain d’un accord ayant transformé la supériorité armée du Hezbollah en avantage politique, sans lui retirer ses armes ni rendre pleinement à l’État sa décision.
Un deuil maintenu du dimanche au mercredi inclus pour un ancien émir étranger ne constitue pas une simple formalité protocolaire. Il représente un choix politique et un message diplomatique appuyé.
Les condoléances sont un devoir. Le respect dû aux morts est un devoir. Mais maintenir le drapeau libanais en berne jusqu’au mercredi et présenter comme un « grand ami du Liban » celui qui parraina une telle concession n’est pas une obligation morale.
C’est une décision politique. Et toute décision politique prise au nom des Libanais peut être discutée, contestée et refusée.
Car le véritable ami du Liban est celui qui l’aide à construire son État, et non seulement à reconstruire ses pierres tandis que la décision de guerre demeure hors de ses institutions.
Étiquette : État libanais
-

Quatre jours de deuil… mais pour quel ami du Liban ?
-
Quel Liban veulent-ils reconstruire ?
Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.
Les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir ont souvent raison lorsqu’elles dénoncent les armes hors État, l’alignement sur l’Iran, la confiscation de la décision nationale et l’effacement progressif de l’autorité publique. Elles ont raison de rappeler qu’aucun pays ne peut vivre durablement si la guerre, la paix, la sécurité et la diplomatie échappent à ses institutions légitimes. Elles ont raison de dire qu’un État ne peut pas coexister avec une force armée autonome qui décide au-dessus de lui.
Mais un projet politique ne peut pas vivre seulement de refus.
Il ne suffit pas de dire non à l’anomalie Hezbollah. Il faut dire oui à un Liban possible. Il ne suffit pas de dénoncer la confiscation de l’État. Il faut expliquer ce que l’on veut reconstruire une fois cette confiscation levée. Il ne suffit pas de répéter que la souveraineté est nécessaire. Il faut montrer quel avenir cette souveraineté rend possible pour les Libanais.
C’est peut-être l’un des manquements les plus profonds du souverainisme de pouvoir : il sait souvent désigner ce qui empêche le Liban d’exister pleinement, mais il dit moins clairement quel Liban il veut faire advenir.
Or une cause politique ne rassemble pas seulement par l’adversaire qu’elle désigne. Elle rassemble par l’avenir qu’elle rend possible.
Savoir refuser ne suffit pas
Le refus souverainiste est nécessaire. Il est même fondateur.
Non aux armes hors État.
Non à la guerre décidée en dehors des institutions.
Non à la diplomatie confisquée.
Non à l’État parallèle.
Non à l’alignement stratégique sur l’Iran.
Non à toute force qui prétend décider pour le Liban à la place du Liban.
Sans ce refus clair, il n’y a pas de souveraineté possible. Un État qui ne possède plus le monopole de la décision nationale devient une apparence d’État. Il peut avoir un président, un gouvernement, un Parlement, des administrations, des drapeaux, des cérémonies et des communiqués. Mais si la décision stratégique lui échappe, sa souveraineté est amputée.
Pourtant, le refus ne suffit pas.
Le refus désigne l’obstacle ; il ne dessine pas encore l’horizon. Il dit ce qu’il faut arrêter ; il ne dit pas toujours ce qu’il faut construire. Il nomme l’anomalie ; il ne formule pas encore le projet national capable de rassembler au-delà du camp déjà convaincu.
C’est là que le souverainisme de pouvoir doit franchir une étape. Il ne peut pas rester seulement le camp du diagnostic. Il doit devenir le camp de la reconstruction.
Car la souveraineté ne peut pas être seulement une réponse à la milice. Elle doit être une réponse au pays.
Elle doit dire aux Libanais pourquoi l’État vaut mieux que les parrains. Pourquoi la loi vaut mieux que les protections particulières. Pourquoi l’armée nationale vaut mieux que les armes partisanes. Pourquoi la décision commune vaut mieux que les stratégies régionales. Pourquoi la liberté politique vaut mieux que la sécurité offerte par une force qui finit toujours par réclamer l’obéissance.
Le souverainisme doit donc passer du “contre” au “pour”. Contre les armes hors État, oui. Contre l’ingérence iranienne, oui. Contre la décision de guerre confisquée, oui. Mais pour quel État ? Pour quelle société ? Pour quelle vie commune ? Pour quelle économie ? Pour quelle place de chaque composante dans le Liban de demain ?
Le Liban d’après ne peut pas être un retour en arrière
Dire “nous voulons l’État” ne suffit pas. Encore faut-il dire de quel État il s’agit.
S’agit-il de revenir au Liban d’avant-guerre ? À l’esprit de 1943 ? À l’équilibre de Taëf ? À une République centralisée restaurée ? À une décentralisation élargie ? À une neutralité active ? À une formule fédérale, demain peut-être, si elle est pensée librement et non sous la contrainte ? À un Liban plus arabe, plus méditerranéen, plus libéral, plus social, plus enraciné dans ses communautés et plus exigeant dans son autorité commune ?
Ces questions ne peuvent pas rester dans le brouillard.
Le Liban d’après ne peut pas être présenté comme un retour abstrait à une période idéalisée. Le Liban historique a produit de grandes choses : une liberté rare dans la région, une créativité culturelle, une économie d’initiative, une presse vivante, un pluralisme religieux et social, une capacité d’ouverture qui faisait du pays un espace de rencontre plutôt qu’un simple territoire. Tout cela mérite d’être sauvé.
Mais le même Liban a aussi porté ses fragilités : faiblesse chronique de l’État, clientélisme, féodalités politiques, confusion entre communauté et clientèle, impunité, dépendance aux parrains extérieurs, abandon des régions, économie de rente, incapacité à intégrer toutes les composantes dans un récit réellement commun.
Reconstruire le Liban ne consiste donc pas à revenir en arrière. Cela consiste à sauver ce qui mérite de l’être, tout en corrigeant ce qui a rendu l’effondrement possible.
Le souverainisme sérieux ne peut pas être nostalgique. Il doit être refondateur.
Il doit garder du Liban historique son amour de la liberté, son pluralisme, son ouverture, sa vocation culturelle, sa profondeur orientale et méditerranéenne, sa place singulière des communautés, son économie d’initiative et sa capacité à produire du lien entre des mondes différents.
Mais il doit aussi corriger ce qui l’a rendu vulnérable : l’État trop faible, les institutions trop facilement contournées, les compromis trop souvent transformés en renoncements, l’administration trop perméable aux clientèles, la justice trop dépendante des équilibres politiques, la souveraineté trop souvent négociée avec ceux qui la contestent.
Le Liban à reconstruire ne doit pas être le musée d’une grandeur perdue. Il doit être la transformation politique de ce que le Liban avait de meilleur.
La place des chiites dans le Liban souverain
Un projet souverainiste qui ne dit pas clairement quelle place il donne aux chiites dans le Liban d’après laisse au Hezbollah le monopole de leur représentation symbolique.
C’est un point décisif.
Distinguer la communauté chiite du Hezbollah ne peut pas être seulement une formule de prudence. Cela doit devenir une proposition politique réelle. Il ne suffit pas de dire : “nous ne confondons pas les chiites avec le Hezbollah”. Il faut dire quelle place les chiites auront dans le Liban souverain que l’on prétend reconstruire.
Cette place doit être entière.
Entière dans l’État.
Entière dans l’armée.
Entière dans l’administration.
Entière dans l’économie.
Entière dans les régions.
Entière dans la mémoire nationale.
Entière dans la décision commune.
Le problème n’est pas une communauté. Le problème est une arme autonome, une décision militaire extraconstitutionnelle, un lien organique avec une puissance étrangère et une domination exercée sur l’État commun. Un souverainisme sérieux doit le répéter avec précision : le Liban ne se reconstruira pas contre les chiites. Il se reconstruira contre la confiscation de leur représentation par une force armée.
Le Hezbollah prospère sur une peur : celle de convaincre les chiites qu’après lui viendrait leur marginalisation, leur humiliation ou leur mise à l’écart. Cette peur ne peut pas être combattue seulement par des slogans. Elle doit être combattue par une offre nationale crédible.
Désarmer le Hezbollah ne peut pas signifier désarmer politiquement les chiites. Cela doit signifier leur retour entier dans l’État commun.
Le Liban souverain doit donc dire aux chiites : vous n’avez pas besoin d’une milice pour être respectés. Vous n’avez pas besoin d’un lien organique avec l’Iran pour être protégés. Vous n’avez pas besoin d’une décision militaire autonome pour exister comme composante centrale du pays. Votre sécurité ne doit pas dépendre d’un parti armé ; elle doit dépendre de l’État que vous contribuez à diriger avec les autres.
C’est là que le récit souverainiste devient vraiment national. Tant qu’il ne parle qu’aux adversaires du Hezbollah, il reste partiel. Lorsqu’il parle aussi à ceux que le Hezbollah prétend représenter, il commence à devenir une alternative.
Un récit national doit parler à toutes les composantes
La question ne concerne pas seulement les chiites. Elle concerne l’ensemble des composantes libanaises.
Les chrétiens veulent savoir s’ils auront encore une sécurité, une liberté culturelle, une présence politique réelle et un avenir dans le pays. Ils ne veulent pas être réduits à un décor patrimonial, à une survivance folklorique ou à une minorité tolérée dans un système qui les dépasse. Ils veulent savoir si le Liban restera un pays où leur liberté a un sens politique.
Les sunnites veulent savoir quelle place ils auront dans un Liban qui ne soit ni capturé par l’Iran, ni réduit à une variable arabe, ni abandonné à l’émigration ou à l’effacement. Ils doivent pouvoir retrouver une centralité nationale sans dépendre d’un parrain extérieur ou d’un équilibre régional instable.
Les druzes veulent préserver leur rôle, leurs montagnes, leur autonomie historique, leur capacité de médiation et leur place dans les équilibres du pays. Ils ne peuvent pas être considérés comme une simple composante d’appoint dans des majorités fabriquées ailleurs.
Les Syriaques, les Arméniens et les autres composantes doivent être pleinement intégrés dans la vision nationale. Ils ne sont pas des notes de bas de page. Ils portent des mémoires, des langues, des blessures, des enracinements, des contributions culturelles et politiques qui appartiennent à l’identité libanaise.
Le récit souverainiste ne peut donc pas être seulement institutionnel. Il doit être existentiel.
Il doit répondre à des questions simples : qui est chez lui au Liban ? Qui est protégé par l’État ? Qui a sa place dans le récit national ? Qui participe à la décision commune ? Qui peut vivre sans chercher un parrain extérieur ?
Un récit national n’est pas un communiqué sur la coexistence. C’est une promesse concrète faite à chacun qu’il n’aura plus besoin d’un protecteur extérieur pour vivre dans son propre pays.
Le Liban ne sera pas reconstruit par une addition de peurs communautaires. Il doit être reconstruit autour d’un pacte de sécurité, de liberté et de responsabilité.
Sécurité, pour que personne n’ait besoin d’une milice, d’un quartier fermé ou d’un protecteur étranger.
Liberté, pour que chaque composante puisse vivre sa culture, sa foi, sa mémoire et sa présence sans domination.
Responsabilité, pour que personne ne puisse réclamer les droits de la participation nationale tout en refusant les devoirs de l’État commun.
La souveraineté doit parler à la vie concrète
Un projet souverainiste ne peut pas rester suspendu dans l’abstraction institutionnelle. Les Libanais ne vivent pas seulement une crise de souveraineté. Ils vivent aussi une crise de survie, d’appauvrissement, de déclassement, d’humiliation et d’émigration des jeunes.
Un citoyen qui n’a plus d’électricité stable, qui ne peut plus soigner ses parents, qui voit partir ses enfants, qui perd son salaire, qui ne croit plus à l’école, à l’hôpital, à la justice ou à la monnaie, ne peut pas être mobilisé durablement par un discours uniquement institutionnel.
La souveraineté doit donc être reliée à la vie quotidienne.
Elle doit signifier quelque chose de concret : sécurité, justice, services publics, école, hôpital, travail, monnaie, frontières, administration, avenir pour les jeunes, retour possible de ceux qui sont partis.
Un peuple qui cherche du pain, une école, un hôpital et un avenir pour ses enfants ne peut pas être mobilisé seulement par un discours sur les institutions.
Cela ne veut pas dire que la souveraineté serait secondaire. Au contraire. Sans souveraineté, il n’y a pas de politique économique cohérente, pas de sécurité durable, pas de justice indépendante, pas de frontières sérieuses, pas de réforme réelle, pas de confiance internationale, pas de retour possible de l’investissement, pas de reconstruction nationale.
Mais il faut le montrer.
Il faut expliquer que l’État souverain n’est pas seulement celui qui décide de la guerre et de la paix. C’est aussi celui qui protège la dignité concrète des citoyens. Celui qui empêche qu’une famille soit ruinée par une hospitalisation. Celui qui garantit une école digne. Celui qui assure une justice moins dépendante des puissants. Celui qui permet aux jeunes d’imaginer une vie ailleurs que dans l’exil. Celui qui rend possible une économie de travail au lieu d’une économie de survie.
Le souverainisme ne peut pas parler seulement au citoyen inquiet pour la nation. Il doit parler au citoyen épuisé dans sa vie quotidienne.
Sinon, il reste juste, mais lointain.
Du camp du refus au camp de la reconstruction
Les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir doivent sortir d’une contradiction. Elles parlent souvent comme le camp du refus, alors qu’elles devraient devenir le camp de la reconstruction.
Refuser l’anomalie Hezbollah est indispensable. Refuser l’ingérence iranienne est indispensable. Refuser la guerre hors État est indispensable. Refuser la confiscation de la décision nationale est indispensable. Mais ce refus doit ouvrir sur une vision.
Quel Liban après les armes ?
Quel État après la milice ?
Quelle place pour les chiites après la confiscation de leur représentation ?
Quelle sécurité pour les chrétiens ?
Quelle dignité pour les sunnites ?
Quelle garantie pour les druzes ?
Quelle reconnaissance pour les Syriaques, les Arméniens et les autres composantes ?
Quelle économie pour les jeunes ?
Quelle justice après l’impunité ?
Quelle neutralité, quelle diplomatie, quelle relation avec le monde arabe, l’Occident, la Méditerranée, Israël et la Syrie ?
Tant que ces questions restent floues, le souverainisme demeure incomplet. Il peut avoir raison contre l’anomalie. Il ne produit pas encore l’adhésion nationale nécessaire à la reconstruction.
La souveraineté ne peut pas être seulement la fin d’une domination. Elle doit être le début d’un projet.
Elle doit dire à chaque Libanais : l’État que nous voulons ne sera pas l’État d’un camp contre un autre, ni l’État d’une revanche communautaire, ni l’État d’un retour nostalgique, ni l’État d’une façade institutionnelle. Il doit être l’État commun, celui qui protège, arbitre, décide, sanctionne, répare et rend possible une vie nationale digne.
Avoir raison contre l’anomalie armée ne suffit pas à faire naître un Liban nouveau.
Il faut dire quel Liban vient après cette domination.
Car un pays ne se reconstruit pas seulement contre ce qui l’a détruit.
Il se reconstruit autour de ce qu’il veut redevenir. -

Liban : quand l’État paie la facture d’une guerre qu’il n’a pas décidée
Au Grand Sérail, les ambassadeurs étrangers demandent au gouvernement libanais d’accélérer les réformes financières, de réorganiser le secteur bancaire, de restaurer la confiance et de rouvrir la voie à un accord avec le FMI. Le message est connu : sans réformes, pas d’argent ; sans crédibilité, pas de soutien international.
Mais au même moment, l’ordre du jour du Conseil des ministres dit autre chose. Il prévoit notamment l’examen d’une demande du Haut Comité de secours et du Conseil du Sud pour acheter des logements préfabriqués destinés aux familles dont les maisons ont été détruites au Sud, à la suite de la guerre ouverte par le Hezbollah contre Israël.
À première vue, l’affaire semble humanitaire. Des familles ont perdu leur maison. Des villages ont été touchés. Des civils se retrouvent sans toit. Aucun responsable politique sérieux ne peut rester indifférent à cette détresse.
Mais la question n’est pas de savoir s’il faut aider les victimes. Bien sûr qu’il faut les aider. La vraie question est celle-ci : qui doit payer les conséquences d’une guerre que l’État libanais n’a ni décidée, ni contrôlée, ni assumée ?
Car cette guerre n’a pas été décidée par le Conseil des ministres. Elle n’a pas été votée par le Parlement. Elle n’a pas été conduite par l’armée libanaise. Elle a été imposée au pays par une force armée privée, le Hezbollah, qui décide seule de la paix et de la guerre, puis laisse l’État gérer les ruines.
C’est là que commence le problème politique.
En acceptant de financer le relogement ou la reconstruction sans poser la question de la responsabilité, le gouvernement ne fait pas seulement œuvre sociale. Il transforme une responsabilité milicienne en responsabilité nationale. Il fait entrer dans les comptes publics le prix d’une décision militaire privée.
La formule est simple : le Hezbollah privatise la guerre, l’État nationalise la facture, puis le parti récupère le bénéfice politique.
Car demain, le Hezbollah pourra retourner vers sa base et dire : nous ne vous avons pas abandonnés. Nous avons imposé votre prise en charge. Nous avons obtenu des logements. Nous avons arraché au gouvernement les moyens de vous soutenir. Votez encore pour nous, car nous ne vous avons pas lâchés dans l’épreuve.
Et en même temps, il pourra continuer à entretenir le récit selon lequel l’Iran, la « résistance » et son propre appareil protègent leur population. Mais dans les faits, qui paie ? L’État libanais. Donc les contribuables. Donc les consommateurs. Donc les citoyens déjà écrasés par les impôts, les taxes, le prix du carburant, les frais administratifs, l’effondrement des services publics et la crise économique.
Depuis son arrivée, ce gouvernement a surtout su faire une chose : augmenter la pression sur les citoyens. On augmente les recettes. On renchérit le coût de la vie. On demande aux Libanais de payer davantage. On leur explique qu’il faut sauver les finances publiques, rassurer le FMI, restaurer la confiance et remettre l’État debout.
Mais quel État remet-on debout, si cet État continue à payer les conséquences d’une guerre décidée contre lui ?
C’est toute la contradiction. Depuis son arrivée, ce gouvernement augmente les impôts. Mais il n’augmente pas la souveraineté. Il sait faire payer les citoyens, mais il ne sait pas reprendre la décision de paix et de guerre. Il sait solliciter les bailleurs internationaux, mais il refuse de poser la seule réforme qui conditionne toutes les autres : le monopole réel de l’État sur les armes.
Autrement dit : le citoyen paie l’impôt, l’État paie la facture, et le Hezbollah encaisse le bénéfice politique.
Il ne s’agit pas ici de parler de détournement. Le mot serait juridiquement fragile et politiquement inutile. Le problème est plus profond : c’est une mauvaise utilisation de l’argent public. Une mauvaise affectation. Une confusion dangereuse entre solidarité nationale et couverture politique d’une guerre privée.
La solidarité envers les habitants du Sud doit exister. Mais elle ne peut pas servir d’amnistie politique. Aider les familles, oui. Couvrir le Hezbollah, non. Secourir les victimes, oui. Faire payer à l’État les choix militaires d’une milice, non.
La différence est essentielle.
Une aide publique responsable devrait être accompagnée d’une clarification politique : qui a engagé le Liban ? Qui a exposé les villages ? Qui a entraîné des familles entières dans une guerre décidée hors des institutions ? Et surtout : comment empêcher que le même mécanisme se reproduise demain ?
Sans cette clarification, le gouvernement n’achète pas seulement des maisons préfabriquées. Il achète la tranquillité politique du Hezbollah. Il ne reconstruit pas seulement des logements. Il reconstruit l’impunité.
Voilà le cœur du problème libanais : l’État est assez présent pour taxer, mais jamais assez souverain pour décider. Il est assez fort pour demander des sacrifices aux citoyens, mais trop faible pour imposer le monopole des armes. Il sait demander de l’argent au monde, mais il ne sait pas reprendre à une milice le pouvoir de décider de la guerre.
Le Liban n’a pas seulement besoin de réformes bancaires. Il a besoin d’une réforme de l’autorité. Tant que la paix et la guerre resteront entre les mains du Hezbollah, toute réforme économique sera condamnée à devenir une façade.
Car le vrai déficit du Liban n’est pas seulement budgétaire. Il est souverain.
Et aujourd’hui, ce gouvernement envoie un signal inquiétant : il ne restaure pas l’État, il organise la prise en charge publique des conséquences du Hezbollah.
On taxe le Libanais pour réparer les dégâts d’une guerre qu’il n’a pas choisie.
On demande au FMI de restaurer la confiance, pendant que l’État restaure l’impunité du Hezbollah.Photo : Nabil Ismaïl / An-Nahar
-
Le fédéralisme comme refuge
Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.
Le fédéralisme peut être une idée sérieuse. Il peut être une piste de refondation, une tentative de répondre à l’épuisement du modèle libanais, une manière de penser autrement la coexistence, les libertés locales, les équilibres communautaires et la protection des identités.
Mais une idée sérieuse peut aussi devenir une échappatoire.
Lorsqu’elle est portée par des citoyens, des intellectuels, des militants ou des chercheurs de solutions, la proposition fédérale mérite d’être discutée. On peut en contester les présupposés, en discuter la faisabilité, en interroger les conséquences, mais on ne peut pas reprocher à ceux qui sont hors du pouvoir de chercher une issue à l’impasse libanaise.
Le problème commence ailleurs.
Il commence lorsque le fédéralisme est brandi par des forces qui participent déjà au pouvoir, qui siègent dans les équilibres gouvernementaux, qui disposent de relais parlementaires ou ministériels, mais qui parlent pourtant comme si elles étaient extérieures à l’État. Là, le débat change de nature. Il ne s’agit plus seulement d’une proposition institutionnelle. Il s’agit d’un refuge politique.
Un citoyen peut interpeller. Un intellectuel peut proposer. Un militant peut pétitionner. Un opposant peut dénoncer. Mais une force engagée dans l’exécutif doit assumer.
L’idée fédérale n’est pas le problème
Il faut donc lever d’emblée une ambiguïté. Ce texte n’est pas dirigé contre ceux qui pensent sincèrement que le Liban doit évoluer vers une formule fédérale ou quasi fédérale. Le pays est traversé par des fractures anciennes. Sa diversité est réelle. Son centralisme administratif est souvent inefficace. Son pacte politique est épuisé par des décennies de guerre, d’occupations, de tutelles, de corruption, d’arrangements et de violences.
On peut donc réfléchir au fédéralisme. On peut réfléchir à la décentralisation élargie. On peut comparer les modèles suisse, belge, canadien ou d’autres expériences. On peut se demander si le Liban a besoin de régions fortes, de garanties locales, d’un nouveau partage des compétences, d’une meilleure protection des cultures, des langues, des patrimoines et des libertés communautaires.
Rien n’interdit de penser.
Mais penser une réforme n’est pas la même chose que l’utiliser pour éviter une responsabilité immédiate. C’est ici que la distinction devient essentielle.
Celui qui n’est pas au pouvoir peut proposer une refondation. Celui qui est dans le pouvoir doit d’abord répondre de l’État auquel il participe. Il peut évidemment proposer des réformes profondes. Il peut même défendre un changement de régime. Mais avant d’expliquer quel État il faudrait inventer demain, il doit rendre compte de l’État qu’il contribue à administrer aujourd’hui.
Être au gouvernement, ce n’est pas regarder l’État depuis le trottoir. C’est prendre part à sa décision, à ses silences, à ses compromis et à ses renoncements. On ne peut pas siéger dans les vestiges du pouvoir et se comporter comme si l’on était seulement dans les ruines de l’opposition.
Le refuge de ceux qui ont un pied dans le pouvoir
C’est là que le fédéralisme devient parfois suspect dans le discours de certaines forces souverainistes impliquées dans le pouvoir.
Elles disent que l’État ne fonctionne plus. Mais elles sont dans l’État.
Elles disent que le système est bloqué. Mais elles participent au système.
Elles disent qu’il faut penser une autre architecture. Mais elles ne vont pas toujours jusqu’au bout des responsabilités que l’architecture actuelle leur donne déjà.
Le fédéralisme devient alors une respiration politique. Une manière de dire à une population inquiète, épuisée ou en colère : “ne vous inquiétez pas, une sortie existe”. Un jour, dit-on, il y aura un autre Liban. Un jour, les communautés seront protégées. Un jour, chacun aura son espace, ses garanties, son autonomie, sa sécurité. Un jour, la crise sera résolue par une nouvelle formule.
Mais entre ce jour imaginaire et le présent réel, que fait-on ?
C’est la question que les acteurs du pouvoir ne peuvent pas esquiver. Car la réforme institutionnelle n’efface pas la responsabilité politique. Elle ne remplace ni les actes gouvernementaux, ni les questions parlementaires, ni les motions, ni les refus clairs, ni les démissions éventuelles, ni les lignes rouges assumées, ni la construction d’un rapport de force public.
Une réforme sans chemin n’est pas une stratégie. C’est une promesse faite à une population que l’on veut maintenir dans l’attente.
C’est en cela que le fédéralisme-refuge devient une forme de populisme. Non parce qu’il propose une réforme, mais parce qu’il propose une issue sans nommer les moyens. Il entretient une espérance, calme une colère, donne une perspective, mais repousse la question centrale : que faites-vous, maintenant, avec le pouvoir que vous avez déjà ?
Le faux précédent du “canton Hezbollah”
Un argument revient souvent dans certains milieux souverainistes : le Hezbollah aurait déjà fait son fédéralisme. Il aurait son territoire, ses quartiers, ses zones, son système de sécurité, son réseau social, son économie parallèle. Dès lors, disent certains, pourquoi les autres ne pourraient-ils pas, eux aussi, penser leur propre refuge institutionnel ?
Cet argument est séduisant. Il est surtout trompeur.
Le Hezbollah n’a pas construit un fédéralisme. Il a imposé une domination.
Le fédéralisme suppose une règle commune, une reconnaissance constitutionnelle, une répartition claire des compétences, une égalité de principe entre les composantes et un arbitre institutionnel capable de garantir l’ensemble. Le fédéralisme n’est pas la privatisation d’un territoire par une force armée. Ce n’est pas la constitution de zones interdites à l’État. Ce n’est pas l’installation de carrés sécuritaires, ces murabbaat amniya, où l’autorité publique recule. Ce n’est pas non plus la pénétration progressive de l’administration, des services, des équilibres gouvernementaux et de la décision nationale par un parti armé.
Ce qui a été construit n’est donc pas un canton fédéral. C’est un système d’asymétrie.
Il existe des zones où les autres entrent difficilement, mais le pouvoir armé conserve, lui, la capacité d’entrer dans l’État de tous. Il sanctuarise certains quartiers, mais pèse sur les espaces communs. Il protège ses bastions, mais intervient dans la décision nationale. Il contrôle une partie de la guerre et de la paix, tout en participant au jeu institutionnel. Il ne s’est pas retiré dans un territoire séparé : il a étendu son influence sur l’État commun.
C’est précisément cela qui distingue une autonomie institutionnelle d’une domination politique.
On peut discuter, sur le plan historique, de ce que certains ont appelé autrefois le “maronitisme politique”. Mais celui-ci s’inscrivait, qu’on l’approuve ou non, dans une architecture constitutionnelle et dans une lecture du Pacte national. La domination actuelle du Hezbollah ne procède pas d’un équilibre constitutionnel assumé. Elle procède d’un rapport de force armé, d’un réseau sécuritaire, d’une capacité de blocage et d’une influence profonde dans l’administration et dans la décision publique.
Il ne s’agit donc pas d’un fédéralisme chiite. Il s’agit d’un chiisme politique armé, extraconstitutionnel, qui ne se contente pas d’organiser une communauté, mais pèse sur l’ensemble de la République.
C’est pourquoi l’argument du “Hezbollah l’a déjà fait” ne peut pas servir de justification à une fuite fédéraliste. Il faut partir de l’inverse : ce qui a été imposé n’est pas un modèle à imiter, mais une anomalie à lever.
Avant de changer la structure, il faut lever l’anomalie.
La question oubliée : comment y parvenir ?
Une réforme de régime ne naît pas d’un slogan. Elle suppose un chemin. Elle suppose une méthode. Elle suppose surtout de répondre à une question simple : comment y parvenir ?
Un changement institutionnel profond peut venir de deux manières. Par le consentement, lorsqu’un consensus national suffisamment large accepte de refonder le pacte politique. Ou par un rapport de force politique capable d’imposer une révision majeure des règles du jeu. Dans les deux cas, il faut nommer les conditions, les obstacles et les moyens.
Or c’est précisément ce que certains discours fédéralistes évitent.
Si le fédéralisme est proposé comme nouvelle architecture du Liban, il faut dire qui l’accepte, qui le refuse, comment il se négocie, par quelle procédure constitutionnelle il se met en place, avec quelles garanties, quels territoires, quelles compétences, quelle fiscalité, quelle sécurité, quelle armée, quelle justice et quelle autorité commune.
Mais surtout, il faut répondre à la question centrale : comment cette réforme franchit-elle le verrou principal de la vie politique libanaise ?
Car on revient toujours au même point. Toute refondation institutionnelle sérieuse suppose que la décision commune soit réellement commune. Elle suppose que la guerre et la paix relèvent de l’État. Elle suppose que les armes, les territoires, les administrations et les rapports de force soient clarifiés. Elle suppose donc de traiter la puissance extraconstitutionnelle qui fausse déjà l’État actuel.
Et si ce verrou demeure, que fait-on ?
Dispose-t-on d’un rapport de force politique capable de le faire céder ? Dispose-t-on d’un consensus national suffisant pour le contourner ? Dispose-t-on d’une stratégie institutionnelle, parlementaire, gouvernementale et diplomatique pour ouvrir ce chemin ?
Si la réponse est non, alors le fédéralisme cesse d’être une offre politique immédiate. Il devient une parole d’attente.
On dit à une population humiliée : patience, un autre Liban viendra. On dit à une population inquiète : patience, une formule vous protégera. On dit à une population qui ne croit plus à l’État : patience, un jour vous aurez votre propre garantie. Mais cette promesse n’engage presque rien si elle ne dit pas comment elle franchira le verrou principal.
Le problème n’est pas d’imaginer un autre régime. Le problème est d’en faire une promesse sans chemin.
Le préalable oublié : libérer la décision
Le raisonnement fédéraliste-refuge ressemble, sur ce point, au raisonnement tenu autour des négociations avec le Hezbollah.
On dit parfois qu’il faut négocier avec le Hezbollah pour qu’il rende ses armes. Mais si une force armée autonome acceptait réellement de rentrer dans le cadre de l’État, le cœur du problème serait déjà levé. Et si elle le refuse, la négociation devient souvent une manière de repousser la question centrale : comment l’État récupère-t-il sa décision ?
Le même raisonnement vaut pour le changement de régime. On affirme qu’il faudrait passer au fédéralisme parce qu’une composante aurait déjà imposé son propre canton. Mais si l’anomalie actuelle acceptait une refondation constitutionnelle claire, si elle acceptait de se soumettre à une règle commune, si elle acceptait de renoncer à sa domination armée et sécuritaire, alors l’urgence ne serait plus la fuite vers une autre architecture. On pourrait discuter sereinement de décentralisation, de fédéralisme, de garanties locales, de rééquilibrage institutionnel et de protection des libertés communautaires.
Mais ce n’est pas la situation actuelle.
Aujourd’hui, le problème premier n’est pas l’absence d’imagination institutionnelle. Le problème premier est l’anomalie Hezbollah : une force armée autonome, liée à une puissance étrangère, capable de peser sur la guerre et la paix, de sanctuariser ses zones, de pénétrer l’administration, d’influencer la décision nationale et de limiter la liberté politique des autres composantes.
Tant que cette domination demeure, aucune réforme ne peut produire ses effets normalement. Ni le fédéralisme, ni la décentralisation, ni la paix avec Israël, ni une politique arabe cohérente, ni une politique étrangère indépendante, ni même une vraie querelle démocratique interne. Tout est faussé par la présence d’un acteur qui dispose d’un pouvoir supérieur à celui que les institutions lui reconnaissent.
Il faut donc remettre les choses dans l’ordre.
On peut penser le long terme. On peut réfléchir à une refondation institutionnelle pour les générations à venir. On peut discuter du fédéralisme sans tabou, comme on peut discuter d’autres formes d’organisation de l’État. Mais on ne peut pas présenter cette réflexion comme une réponse immédiate à la crise si l’on refuse de traiter d’abord le verrou principal.
Avant de changer le régime, il faut libérer la décision.
Avant de redessiner l’État, il faut lever l’anomalie qui empêche tout État de fonctionner.
Réformer, oui ; fuir la responsabilité, non
Le Liban aura peut-être besoin, un jour, d’une refondation institutionnelle profonde. Rien ne doit interdire d’y penser. Rien ne doit empêcher de regarder froidement les limites de l’État actuel, les blessures de l’histoire, les peurs communautaires, les déséquilibres du système et les échecs accumulés du centralisme libanais.
Mais cette refondation ne peut pas être pensée comme un abri contre le réel.
Elle doit commencer par une vérité politique : tant qu’une force armée autonome conserve le pouvoir de décider la guerre et la paix, aucune architecture institutionnelle ne suffira à rendre l’État libre. On peut déplacer les compétences. On peut renforcer les régions. On peut dessiner des garanties. On peut inventer des mécanismes. Mais si l’autorité commune reste dominée par une force extraconstitutionnelle, la réforme ne produira pas la liberté. Elle risque seulement d’habiller autrement la domination.
Le fédéralisme peut organiser une souveraineté partagée. Il ne peut pas remplacer une souveraineté confisquée.
Voilà pourquoi les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir doivent choisir. Elles peuvent ouvrir un débat de long terme sur la réforme du régime. Mais elles ne peuvent pas s’en servir pour esquiver leur responsabilité immédiate. Elles ne peuvent pas dire : “l’État est impuissant”, sans reconnaître leur place dans cet État. Elles ne peuvent pas dire : “le système est bloqué”, sans dire ce qu’elles font pour rompre le blocage. Elles ne peuvent pas promettre un autre Liban demain pour éviter d’assumer ce qu’elles ne font pas aujourd’hui.
Le fédéralisme peut être une question sérieuse.
Il devient dangereux lorsqu’il sert de refuge.
Car la souveraineté ne consiste pas seulement à imaginer un autre État.
Elle commence par assumer celui dont on prétend encore faire partie.
-

Un vrai accord aurait commencé après le Hezbollah
Présenté comme un pas vers la paix, l’accord de Washington révèle surtout la faillite d’un exécutif incapable d’exercer la souveraineté à Beyrouth avant d’aller la chercher à l’étranger.
Il fut un temps où le Liban parlait au monde.
Le Liban de Charles Malik, philosophe et diplomate, présent aux grandes heures de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Le Liban de Michel Chiha, l’un des pères intellectuels de son architecture politique. Le Liban de Gibran Khalil Gibran, dont la parole a traversé les langues et les continents. Le Liban de Fairouz, voix d’un pays plus grand que ses blessures. Le Liban de saint Charbel, figure spirituelle devenue universelle. Le Liban des juristes, des bâtisseurs, des diplomates, des hommes d’État, de ceux qui savaient encore que la souveraineté n’est pas une posture, mais une responsabilité.
Et puis il y a le Liban d’aujourd’hui.
Un Liban dont les responsables se rendent à Washington pour entendre ce qu’ils auraient dû décider à Beyrouth depuis longtemps : aucune milice ne peut décider de la guerre et de la paix à la place de l’État. Un Liban qui n’aurait jamais dû avoir besoin qu’on lui explique ce qu’est la souveraineté, mais qui en a eu besoin parce que ceux qui prétendent le gouverner ont renoncé à gouverner. Un Liban qui n’arrive plus à transformer son héritage en autorité, sa mémoire en courage, ses institutions en décision.
C’est là que commence le vrai problème de l’accord de Washington.
Si l’on enlève le vernis diplomatique, cet accord ne parle essentiellement que d’une seule chose : le Hezbollah. Tout le reste est emballage. Les formules sur la paix, la sécurité, les garanties, les mécanismes, les étapes ou les engagements réciproques ne changent rien à la nature profonde du texte. Il ne s’agit pas d’abord de régler un contentieux territorial entre le Liban et Israël. Il ne s’agit pas d’abord de redessiner une frontière, de solder un différend historique ou d’organiser une relation normale entre deux États enfin redevenus maîtres d’eux-mêmes. Il s’agit, en réalité, d’expliquer au Liban ce qu’il aurait dû faire seul depuis longtemps : empêcher une organisation armée de décider à sa place.
Voilà pourquoi un souverainiste libanais peut rejeter cet accord. Non parce qu’il serait hostile à la paix. Non parce qu’il refuserait la sécurité d’Israël ou celle du Liban. Non parce qu’il défendrait, même indirectement, le Hezbollah. Mais pour une raison exactement inverse : parce qu’un accord libano-israélien qui place le Hezbollah au centre du texte n’est plus un accord entre deux États souverains. C’est l’aveu diplomatique que l’un des deux États n’a pas su redevenir État.
Un vrai accord entre le Liban et Israël aurait dû commencer après le Hezbollah, non autour de lui.
Il aurait dû être signé une fois la décision de guerre et de paix rendue à l’État libanais. Une fois le monopole des armes restauré. Une fois l’armée déployée sur les frontières. Une fois toute activité militaire hors de l’État interdite, poursuivie et supprimée. Alors, le Liban aurait pu aller négocier la tête haute. Il aurait pu parler de retrait, de violations, de garanties, de sécurité des populations, de mécanismes frontaliers, de relations futures, de respect mutuel et de droit international. Il aurait pu parler à Israël en État, non en territoire problématique.
Mais l’exécutif a fait l’inverse. Il a laissé le Hezbollah exister, puis il est allé négocier les conséquences de cette existence. Il a laissé une milice confisquer la décision souveraine, puis il a accepté que cette milice devienne l’objet même d’un accord international. Il n’a pas restauré l’État avant la négociation ; il est allé négocier parce qu’il ne l’avait pas restauré.
C’est cela, l’humiliation.
Le Hezbollah n’aurait pas dû apparaître dans ce type d’accord. Pas une fois. Pas dans le préambule, pas dans une annexe, pas dans un mécanisme provisoire, pas dans une feuille de route, pas comme obstacle, pas comme condition, pas comme donnée stratégique. Dès que son nom ou sa fonction structure un texte entre le Liban et Israël, l’État libanais reconnaît implicitement qu’il n’est plus seul souverain sur son propre territoire.
Or un État souverain ne négocie pas sa milice. Il l’interdit.
On répond souvent aux souverainistes : “Très bien, mais quelle est votre solution ?” Cette question est commode. Elle permet à ceux qui occupent les fonctions, qui disposent des ministres, des budgets, de l’armée, de la police, de la parole officielle et des institutions, de renvoyer leur propre responsabilité au citoyen. Mais ce n’est pas au citoyen de rédiger le plan opérationnel de désarmement. C’est au gouvernement de gouverner. S’il ne sait pas restaurer l’autorité de l’État, qu’il cesse de prétendre l’incarner.
Depuis l’élection présidentielle, depuis la formation du gouvernement, depuis le vote de confiance, le désarmement du Hezbollah n’avait pas à devenir un sujet diplomatique. Il devait être une décision d’État. Le lendemain matin, il fallait décider. Puis exécuter. Plus aucune arme hors de l’État. Plus aucune décision de guerre hors du Conseil des ministres et des institutions légitimes. Plus aucune infrastructure militaire autonome. Plus aucune zone soustraite à l’autorité de l’armée libanaise.
Cela demandait du courage politique.
Ce courage a manqué.
À sa place, on a produit du processus. À sa place, on a produit des formules. À sa place, on a produit de la diplomatie de substitution. Quand un gouvernement n’a pas le courage d’arrêter une milice, il invente un mécanisme. Quand il n’a pas le courage de décider à Beyrouth, il va chercher à Washington une feuille de route qui lui permet de dire : “Ce n’est pas nous, c’est l’accord.” Quand il n’a pas le courage d’exercer la souveraineté, il la sous-traite.
Le résultat est terrible : l’exécutif prétend désarmer le Hezbollah, mais il lui offre sa meilleure protection politique. Car plus l’accord parle du Hezbollah, plus il le replace au centre de la scène. Plus il prétend le traiter, plus il lui donne la preuve qu’il reste le véritable sujet du dossier libano-israélien. Plus il l’inscrit dans un texte international, plus il lui permet de dire à sa base : “Vous voyez, ce n’est pas l’État libanais qui restaure sa souveraineté ; ce sont Israël et les États-Unis qui veulent nous imposer notre disparition.”
Ainsi, même en dénonçant le Hezbollah, même en parlant de son désarmement, même en prétendant agir contre lui, l’exécutif finit par valider son récit. Il ne l’efface pas. Il le consacre. Il ne le réduit pas à une anomalie intérieure que l’État devait supprimer. Il le transforme en clause, en obstacle, en condition, en sujet diplomatique.
C’est exactement ce qu’il ne fallait jamais faire.
Car le problème du Liban avec Israël n’est pas un mystère insoluble. Il n’y a pas, au fond, une impossibilité métaphysique de coexistence entre les deux États. Il y a un problème de sécurité, aggravé et entretenu par le fait qu’une organisation armée, installée dans la vie politique libanaise, s’est arrogé le droit de décider de la guerre. Empêchez cette organisation d’agir. Rendez la frontière à l’armée. Rendez la décision militaire à l’État. Rendez le territoire à la République. Alors la nature du dossier change immédiatement.
Ce qui reste à discuter avec Israël relève ensuite de rapports entre États : retrait, violations, garanties, sécurité des civils, mécanismes de frontière, retour des habitants, droit et responsabilité. Mais le cœur de la souveraineté libanaise ne doit pas être négocié avec Israël, ni avec Washington, ni avec personne. Il doit être exercé.
Le Liban n’avait pas besoin d’un accord pour savoir qu’une milice ne peut pas cohabiter avec l’État. Il n’avait pas besoin d’un traité pour comprendre que deux armées sur un même territoire signifient l’absence de souveraineté. Il n’avait pas besoin de Washington pour découvrir que la guerre et la paix ne peuvent pas être confiées à une organisation partisane liée à une puissance étrangère.
Et pourtant, les faits sont là : il en a eu besoin. Non parce que le peuple libanais serait incapable de comprendre l’État, mais parce que ses responsables ont cessé de le faire vivre. Le scandale n’est donc pas que des étrangers aient rappelé au Liban ce qu’est un État. Le scandale est que ce rappel ait été nécessaire.
C’est pourquoi cet accord est moins un accord de paix qu’un aveu de faillite.
La faillite d’un pouvoir qui a préféré composer avec le Hezbollah plutôt que l’interdire. La faillite d’un exécutif qui a préféré ménager les équilibres de veto plutôt que restaurer l’autorité nationale. La faillite d’une classe politique qui a accepté que le Hezbollah soit tantôt partenaire, tantôt menace, tantôt sujet de dialogue, tantôt donnée régionale, mais jamais simplement ce qu’il aurait dû être aux yeux de l’État : une organisation armée illégitime à supprimer de l’ordre politique libanais.
Un vrai accord aurait commencé après le Hezbollah.
Il aurait commencé lorsque le Liban aurait pu dire à Israël et au monde : “Nous avons repris le contrôle de notre décision. Aucune force armée ne parle plus à notre place. Aucune milice ne décide plus de nos guerres. Aucune organisation ne confisque plus notre frontière. Nous sommes désormais ici comme État, et seulement comme État.”
Mais tant que le Hezbollah est dans le texte, il est dans l’État. Tant qu’il est dans l’accord, il est dans la négociation. Tant qu’il est dans la négociation, il n’a pas été politiquement vaincu. Il a seulement été déplacé du terrain militaire vers le papier diplomatique.
Et c’est pourquoi cet accord, loin de restaurer pleinement la souveraineté libanaise, en expose l’absence.
La paix véritable ne commencera pas le jour où le Hezbollah sera mentionné dans un accord. Elle commencera le jour où il n’aura plus besoin d’y être nomméCrédit photo : BlingBling10 / Wikimedia Commons — CC BY-SA 3.0
Le Grand Sérail à Beyrouth, siège du pouvoir exécutif libanais.