Le récit dominant présente les États-Unis comme désireux d’entraîner la Syrie contre le Hezbollah, face à un Ahmed al-Charaa soucieux d’éviter une nouvelle guerre. Mais l’ordre chronologique des déclarations permet une autre lecture. Trump pourrait exprimer publiquement non pas une décision arrêtée à Damas, mais une hostilité et un désir stratégique que le président syrien ne peut assumer ouvertement.
En mars, Washington pousse et Damas hésite
Le 17 mars 2026, Reuters révélait que les États-Unis avaient encouragé les nouvelles autorités syriennes à envisager l’envoi de forces dans l’est du Liban afin d’aider au désarmement du Hezbollah. Damas hésitait, craignant d’être aspiré dans la guerre régionale, de subir une riposte iranienne et d’alimenter de nouvelles tensions confessionnelles. L’émissaire américain Tom Barrack a ensuite qualifié ces informations de fausses, mais l’agence indiquait avoir interrogé dix sources syriennes, occidentales et européennes.
À première vue, les rôles paraissaient donc clairement distribués : Washington proposait, Damas freinait. Pourtant, l’enquête décrivait une position syrienne plus complexe qu’un refus catégorique. Le pouvoir examinait prudemment l’hypothèse et, selon un responsable militaire syrien, l’option d’une intervention en cas d’affrontement entre l’État libanais et le Hezbollah demeurait sur la table. Le désaccord pouvait ainsi porter moins sur l’objectif — l’affaiblissement du Hezbollah — que sur le moment, les conditions et les conséquences d’une opération au Liban.
Cette distinction est essentielle. Pour Ahmed al-Charaa et les hommes issus de l’ancienne rébellion syrienne, le Hezbollah n’est pas une milice étrangère parmi d’autres. Il a combattu pendant des années aux côtés de Bachar el-Assad contre ceux qui dirigent aujourd’hui la Syrie. Son affaiblissement répond donc à une préoccupation sécuritaire immédiate, mais également à une hostilité politique et historique profonde.
Le 31 mars, al-Charaa fixe néanmoins publiquement sa doctrine : la Syrie restera en dehors du conflit régional tant qu’elle ne sera pas directement agressée et que des solutions diplomatiques resteront possibles. Après quatorze années de guerre, explique-t-il, son pays n’est pas prêt à vivre une nouvelle expérience militaire. Cette prudence ne signifie pas nécessairement l’absence de volonté ; elle traduit d’abord la conscience du coût d’une nouvelle guerre.
En juin, Trump prononce l’implicite
La séquence change de nature les 16 et 17 juin. Lors du sommet du G7, Donald Trump affirme que, si Israël ne peut régler le problème du Hezbollah sans provoquer trop de destructions et de victimes, la Syrie pourrait « faire le travail ». Il révèle ensuite avoir personnellement parlé du Hezbollah avec al-Charaa. Interrogé sur la disponibilité du président syrien à agir, il promet d’en dire davantage ultérieurement.
Trump ne formule donc pas seulement une hypothèse géopolitique abstraite. Il associe sa proposition à une conversation directe avec le président syrien, dont il souligne l’hostilité envers le Hezbollah. Il affirme même avoir suggéré à Israël de laisser la Syrie s’en charger, parce qu’elle accomplirait, selon lui, un travail plus précis et moins destructeur.
Ahmed al-Charaa est alors contraint de rétablir publiquement une distance. Le 22 juin, il dément toute intention d’intervention militaire au Liban et affirme rechercher des relations économiques, non militaires, entre les deux pays. Mais son démenti reste soigneusement circonscrit. Il ne nie pas que le Hezbollah représente un problème pour la Syrie ; il refuse surtout l’entrée de forces syriennes au Liban et le retour à une logique de tutelle.
La visite à Beyrouth du ministre syrien des Affaires étrangères, Assaad al-Chibani, le 2 juillet, confirme cette ligne prudente. Damas se dit disposé à rencontrer le Hezbollah « si les intérêts l’exigent », tout en assurant ne pas vouloir intervenir dans les affaires intérieures libanaises. La Syrie ne ferme donc aucune porte : elle récuse l’expédition militaire, mais entend conserver sa capacité d’action politique, sécuritaire et diplomatique.
Cette position n’est pas contradictoire. Al-Charaa peut souhaiter la neutralisation du Hezbollah comme force armée hostile, la fermeture de ses réseaux et l’interruption des trafics d’armes, tout en considérant qu’une intervention ouverte au Liban serait prématurée et contre-productive. Elle réveillerait immédiatement le souvenir de l’occupation syrienne, permettrait au Hezbollah de revêtir de nouveau les habits de la « résistance » et risquerait de retourner contre Damas une partie des Libanais aujourd’hui opposés au parti.
En juillet, Trump insiste et Rubio freine
L’hypothèse se renforce encore au mois de juillet. Le 15, dans un entretien à Fox News, Trump affirme qu’al-Charaa pourrait s’occuper du Hezbollah d’une manière plus précise qu’Israël et ajoute : « Je sais qu’il veut le faire. »
Le 21 juillet, devant le président libanais Joseph Aoun, Trump revient une nouvelle fois sur le sujet. Il déclare qu’al-Charaa « aimerait intervenir et faire quelque chose » contre le Hezbollah, qu’il combat depuis longtemps, et qu’il serait selon lui très efficace. La répétition devient significative : Trump ne présente plus seulement l’implication syrienne comme sa propre idée, mais comme une aspiration attribuée au président syrien.
Le lendemain, Marco Rubio adopte un ton très différent. Il reconnaît que les autorités syriennes ne sont « pas de grandes admiratrices du Hezbollah » et que celui-ci constitue un ennemi susceptible de chercher à renverser ou à déstabiliser le nouveau pouvoir. Mais il ajoute que Washington encourage la Syrie à se concentrer sur ses immenses défis intérieurs et à sécuriser sa frontière afin d’empêcher la circulation des armes.
La déclaration de Rubio ressemble alors moins à l’ordre donné à une Syrie réticente d’aller combattre au Liban qu’à un rappel des limites à respecter : contrôler les frontières, empêcher le réarmement du Hezbollah et défendre le territoire syrien, sans se lancer dans une aventure militaire extérieure.
L’intuition ne peut évidemment pas être prouvée sans connaître le contenu des échanges privés entre Trump et al-Charaa. Il faut également envisager que le président américain projette sa propre préférence sur le dirigeant syrien ou utilise la menace d’une intervention de Damas pour faire pression sur Israël, le Liban et le Hezbollah.
Mais la répétition des propos de Trump, leur référence constante à l’hostilité personnelle d’al-Charaa envers le Hezbollah et le recadrage immédiat de Rubio rendent l’hypothèse d’une simple invention américaine moins convaincante.
Al-Charaa n’a probablement pas décidé d’envoyer son armée au Liban. Il peut en revanche désirer profondément la fin du Hezbollah comme puissance militaire autonome, relais iranien et menace contre la nouvelle Syrie. Trump aurait alors fait ce qu’il fait souvent : transformer une disposition implicite, une disponibilité conditionnelle ou un désir stratégique en déclaration publique spectaculaire.
Il n’aurait pas mis dans la tête d’al-Charaa l’idée d’en finir avec le Hezbollah. Il aurait dit tout haut non pas ce que le président syrien a décidé, mais ce qu’il pense peut-être tout bas.
Étiquette : Donald Trump
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On ne découvre pas Joseph Aoun à Washington
La visite de Joseph Aoun à Washington a rapidement suscité une polémique sur la composition de sa délégation. Pourquoi le ministre des Affaires étrangères, Youssef Raggi, n’accompagne-t-il pas le président ? Pourquoi certains conseillers sont-ils présents, et pas lui ?
La question pourrait être légitime si elle portait sur l’absence générale d’une équipe diplomatique, militaire, juridique et économique correspondant à l’importance des dossiers qui seront discutés. Elle devient beaucoup moins sérieuse lorsqu’elle se résume à demander pourquoi le président a emmené Jean plutôt que Youssef.
À ce niveau, le débat sur l’avenir du Liban, le retrait israélien, le désarmement du Hezbollah et le rétablissement de la souveraineté finit par ressembler à une querelle familiale autour de la place dans la voiture présidentielle.
Une question institutionnelle réduite à une querelle de personnes
Joseph Aoun se rend à Washington sans ministre des Affaires étrangères, sans ministre de la Défense et sans délégation technique particulièrement étoffée. Compte tenu de l’ampleur des sujets abordés, ce choix peut être discuté.
Le président devra parler du retrait israélien, du déploiement de l’armée, de l’avenir des armes du Hezbollah, de l’aide militaire américaine, de la reconstruction du Sud et des garanties nécessaires à l’application de l’accord-cadre. Une délégation comprenant des diplomates, des militaires, des juristes et des spécialistes des relations économiques aurait donné l’image d’un État préparé à traiter l’ensemble de ces dossiers.
Mais la polémique ne porte déjà plus vraiment sur cela. Elle se concentre presque exclusivement sur l’absence de Youssef Raggi, comme si le ministre avait été personnellement humilié ou privé d’une place lui revenant naturellement.
À force d’être répétée par des voix proches de son camp politique, l’interrogation finit par donner l’impression que le véritable problème ne serait pas l’absence de l’État, mais l’absence de « notre » représentant sur la photographie.
Une institution ne se défend pas uniquement lorsque son titulaire appartient à son propre parti. Et la politique étrangère d’un pays ne peut pas être ramenée à une scène familiale dans laquelle chacun demande pourquoi le président a emmené l’un et laissé l’autre à Beyrouth.
La question aurait gagné en sérieux si elle avait concerné le fonctionnement global de l’État. Pourquoi le Conseil des ministres n’est-il pas davantage visible ? Quel mandat précis le président porte-t-il à Washington ? Quelles décisions ont déjà été approuvées par le gouvernement ? Qui sera ensuite chargé de leur application ?
Au lieu de cela, on en arrive presque à demander : pourquoi papa a-t-il emmené l’un de ses enfants et pas l’autre ?
Le président de la République dispose pourtant, selon la Constitution, du pouvoir de négocier les traités en accord avec le président du Conseil. Le ministre des Affaires étrangères joue évidemment un rôle essentiel dans la préparation et l’exécution de la politique extérieure, mais il ne détient pas le monopole constitutionnel des négociations.
Joseph Aoun a donc le droit de vouloir conduire personnellement ce dossier. On peut lui reprocher de le centraliser à Baabda, de ne pas suffisamment associer le gouvernement ou de préférer ses conseillers aux administrations compétentes. Mais on ne peut pas inventer une obligation constitutionnelle imposant la présence physique du ministre à chaque déplacement présidentiel.
La polémique autour de Jean Aziz est tout aussi révélatrice. Certains rappellent qu’il fut conseiller de Michel Aoun, responsable à OTV ou chroniqueur à Al-Akhbar. Ils oublient plus facilement qu’il avait auparavant appartenu aux Forces libanaises et les avait représentées au sein de Kornet Chehwan.
Son parcours peut être critiqué. Ses changements d’alliance peuvent être interrogés. Mais choisir uniquement les épisodes qui permettent de le présenter comme un produit exclusif de l’environnement du Hezbollah relève davantage du procès politique que de l’analyse.
Joseph Aoun a choisi ses conseillers. Il en connaît les parcours et les utilise selon sa propre méthode. La présence de Jean Aziz ou d’André Rahal dit quelque chose de son fonctionnement présidentiel, mais elle ne constitue pas en elle-même la preuve d’une confiscation de la diplomatie par le Hezbollah.
On connaissait Joseph Aoun avant de l’élire
Le plus étonnant reste la manière dont certains semblent découvrir aujourd’hui le président qu’ils ont eux-mêmes contribué à élire.
La prudence de Joseph Aoun, ses relations avec Nabih Berry, les canaux qu’il a toujours conservés avec le mouvement Amal et le Hezbollah, son goût des équilibres et son refus de la confrontation frontale n’étaient pas inconnus.
Des voix avaient exprimé des réserves avant son élection. Elles avaient averti que le commandant de l’armée pouvait devenir le président du compromis permanent plutôt que celui de la rupture souverainiste attendue. Ces réserves avaient souvent été balayées, parfois avec mépris, au nom de la construction du « nouveau Liban ».
Les Forces libanaises, les Kataëb et une grande partie de l’opposition avaient finalement soutenu Joseph Aoun. Elles avaient présenté son élection comme le début d’une nouvelle étape et comme la possibilité de restaurer l’État, la souveraineté et le monopole des armes.
Ces mêmes forces participent aujourd’hui au gouvernement. Youssef Raggi n’est pas un opposant extérieur persécuté par Baabda. Il est ministre au sein d’un exécutif qui continue de bénéficier de leur participation et de leur soutien.
Elles ont naturellement le droit de critiquer le président. Un vote n’est pas un blanc-seing et la participation à un gouvernement ne signifie pas le renoncement à tout désaccord.
Mais la responsabilité politique ne peut pas fonctionner à sens unique. On ne peut pas célébrer collectivement l’élection d’un président, présenter son arrivée comme une victoire historique, puis feindre la surprise chaque fois que sa méthode ne correspond pas exactement aux attentes de son propre camp.
Joseph Aoun n’est pas devenu prudent à la veille de son départ pour Washington. Il ne vient pas de découvrir Nabih Berry, le Hezbollah ou les mécanismes du compromis libanais. Il gouverne comme il a toujours laissé entendre qu’il gouvernerait : en maintenant les contacts avec tous, en évitant les ruptures brutales et en cherchant à concentrer autour de la présidence les dossiers qu’il juge décisifs.
On peut considérer cette méthode trop lente, trop ambiguë ou trop conciliante. Mais on ne peut pas prétendre qu’elle vient d’être révélée par l’absence de Youssef Raggi dans un avion.
Une décision de l’État, et non l’initiative solitaire d’un ministre
Le récit selon lequel Youssef Raggi aurait été puni pour avoir décidé, seul, d’éloigner l’ambassadeur iranien est d’autant moins convaincant que Samir Geagea lui-même avait alors présenté cette mesure comme une décision gouvernementale prise en concertation avec le président de la République et le président du Conseil.
Il avait raison.
Une décision d’une telle portée ne pouvait pas être prise individuellement par un ministre, puis maintenue contre la volonté de Joseph Aoun et de Nawaf Salam, sans provoquer immédiatement une crise au sein de l’exécutif.
Youssef Raggi a assumé, annoncé et exécuté la mesure dans le cadre de ses fonctions. Mais il mettait en œuvre une orientation collective de l’État libanais.
Il est donc contradictoire de soutenir, au moment de la décision, que le ministre agissait en parfaite concertation avec les deux têtes de l’exécutif, puis d’expliquer aujourd’hui sa non-participation au voyage de Washington par une sanction imposée au président par le Hezbollah en représailles à une initiative personnelle de Raggi.
Soit la décision était bien celle de l’État, comme l’affirmait alors le chef des Forces libanaises, et Joseph Aoun en portait lui aussi la responsabilité politique. Soit elle était l’initiative isolée du ministre. Les deux récits ne peuvent pas être utilisés successivement selon les besoins de la communication du moment.
Le Hezbollah avait intérêt à personnaliser cette décision afin de présenter Youssef Raggi comme le représentant des Forces libanaises plutôt que comme un membre du gouvernement.
L’exécutif aurait d’ailleurs dû le défendre plus clairement et rappeler que ses décisions engageaient l’État dans son ensemble.
Le silence de Joseph Aoun face aux attaques contre son ministre pouvait être critiqué. Mais ce silence correspond précisément à sa méthode : ne pas rejoindre complètement le Hezbollah, sans apparaître non plus comme le président du camp des Forces libanaises.
Joseph Aoun se place au centre d’un exécutif où les Forces libanaises, le Hezbollah, Amal et les autres composantes du pouvoir ne sont pas véritablement dans deux camps institutionnels opposés. Ils participent, directement ou indirectement, au même système gouvernemental.
À Washington, le président ne parlera donc pas seulement au nom de Baabda, de Nabih Berry ou d’un entourage personnel. Il parlera au nom de la République libanaise, y compris au nom de ceux qui l’ont élu, de ceux qui ont choisi ce gouvernement et de ceux qui continuent à y participer.
Le président devra être jugé sur le résultat
Il est possible que Joseph Aoun ait délibérément décidé de ne pas placer Youssef Raggi au premier plan afin de ne pas accentuer la confrontation avec le Hezbollah. Le ministre est devenu, aux yeux du parti, l’incarnation d’une ligne hostile à l’Iran et trop proche des Forces libanaises.
Il est également possible que le président considère que la négociation avec Israël relève directement de son autorité et qu’il veuille la conduire personnellement jusqu’à son terme.
Ce sont des hypothèses. Mais elles sont plus sérieuses que le récit simpliste d’un président qui aurait sacrifié son ministre sur ordre du Hezbollah.
Joseph Aoun porte désormais presque personnellement un pari considérable : obtenir de Donald Trump une pression réelle sur Israël, un calendrier de retrait et des garanties permettant de rendre possible le démantèlement de l’arsenal du Hezbollah et le rétablissement du monopole des armes par l’État.
C’est sur ce résultat qu’il devra être jugé.
S’il revient avec une avancée concrète, il pourra soutenir que sa patience n’était pas une renonciation, mais une méthode destinée à éviter une confrontation intérieure tout en réunissant les conditions de l’autorité.
S’il revient seulement avec des déclarations générales et de nouvelles exigences adressées au Liban, sa stratégie apparaîtra beaucoup plus fragile. En ayant choisi de concentrer la négociation autour de sa personne, il aura également concentré sur lui la responsabilité de son éventuel échec.
La composition de la délégation peut être critiquée. L’absence d’une équipe gouvernementale et technique plus large peut inquiéter. Mais l’avenir du pays ne dépend pas de savoir pourquoi le président a emmené Jean et non Youssef.
Le véritable débat commence là où s’achève la querelle des places : qu’aura obtenu Joseph Aoun, et cet acquis lui donnera-t-il enfin les moyens de restaurer l’autorité de l’État ?
La diplomatie ne se mesure pas à la liste des passagers. Elle se mesure au résultat obtenu pour le Liban. -

À Washington, Joseph Aoun joue la transformation de sa présidence
La visite de Joseph Aoun à Washington, prévue le 21 juillet, ne sera pas seulement la première rencontre en tête-à-tête du président libanais avec Donald Trump. Elle peut devenir le moment où le chef de l’État tentera de donner une cohérence politique à une méthode jusqu’ici perçue, selon les camps, comme de la prudence, de l’hésitation ou de l’inaction.
Son pari est ambitieux : démontrer que sa patience envers le Hezbollah n’était pas un renoncement, mais le moyen de préserver la paix civile ; et que la négociation avec Israël n’est pas une concession à l’ennemi, mais la voie permettant de libérer le territoire, de ramener l’armée dans le Sud et de rendre les villages à leurs habitants.
Pour réussir cette démonstration, Joseph Aoun devra revenir de Washington avec davantage que des déclarations de soutien. Il lui faut un résultat visible : le commencement d’un retrait israélien réel, même progressif, donnant enfin un contenu concret à la diplomatie de l’État.
Obtenir de Trump ce que les négociateurs ne peuvent imposer seuls
Le principal objectif de la visite sera d’obtenir une intervention personnelle de Donald Trump auprès de Benyamin Netanyahou.
L’accord-cadre signé le 26 juin prévoit un retrait graduel des forces israéliennes, le déploiement de l’armée libanaise et le démantèlement des structures militaires non étatiques. Les négociations de Rome ont ensuite porté sur la mise en œuvre de premières « zones pilotes ». Mais Israël continue de lier son retrait au désarmement du Hezbollah, tandis que le Liban demande que le retrait commence effectivement dans des secteurs où l’armée israélienne est présente.
Le problème n’est donc plus seulement de s’entendre sur un principe. Il est de déterminer qui accomplira le premier geste et selon quel calendrier.
Joseph Aoun sait que le Liban ne dispose pas, à lui seul, des moyens de contraindre Israël à partir. Il cherche donc à utiliser la relation particulière de Trump avec le gouvernement israélien pour débloquer la situation. Le président américain aurait déjà demandé à Netanyahou de commencer les redéploiements prévus au Liban, sans que cela se soit encore traduit par un retrait suffisamment significatif.
À Washington, Aoun ne demandera probablement pas une promesse abstraite de retrait complet. Il cherchera d’abord à obtenir une séquence crédible : retrait israélien de secteurs effectivement occupés, déploiement de l’armée libanaise, retour des habitants et lancement de la reconstruction.
Cette progression peut paraître modeste. Elle serait pourtant politiquement considérable.
Faire du retour des déplacés la preuve de l’efficacité de l’État
Le retour des déplacés libanais du Sud ne constitue pas un dossier humanitaire séparé de la négociation. Il en est l’un des objectifs politiques essentiels.
Un village n’est pas réellement libéré lorsque les forces israéliennes le quittent sur le papier. Il l’est lorsque l’armée libanaise peut s’y installer durablement, lorsque ses habitants peuvent retrouver leurs maisons et leurs terres, et lorsque les bailleurs acceptent de financer la reconstruction sans craindre une nouvelle guerre.
Joseph Aoun avait présenté l’accord du 26 juin comme une première étape vers le retour des déplacés et le rétablissement de la souveraineté libanaise. La visite de Washington doit désormais permettre de transformer cette formule en mécanisme concret.
Car le retour des habitants aurait une portée qui dépasse largement le Sud. Il permettrait à l’État de reprendre l’initiative face aux réseaux politiques, militaires et sociaux du Hezbollah.
Pendant des décennies, le parti a pu affirmer qu’il était simultanément la force qui combattait Israël, protégeait les populations chiites et organisait la reconstruction après les guerres. Si le retrait est cette fois obtenu par la diplomatie officielle, si l’armée sécurise les villages et si les aides internationales passent par les institutions, une partie de cette architecture politique se trouve remise en question.
Le résultat recherché pourrait se résumer ainsi : ce n’est plus une organisation armée qui ramène les habitants chez eux après avoir engagé le pays dans la guerre ; c’est l’État qui empêche la reprise de la guerre, récupère le territoire et organise le retour.
Offrir au tandem chiite une sortie, sans lui abandonner la victoire
C’est ici qu’apparaît toute la subtilité de la stratégie présidentielle.
Joseph Aoun doit obtenir un retrait israélien pour renforcer l’État, mais aussi pour donner au tandem chiite une possibilité de sortir de la confrontation sans devoir reconnaître publiquement sa défaite.
Il pourrait lui dire : l’État n’a pas abandonné le Sud ; la négociation a obtenu le retrait, l’armée a repris le territoire et les habitants ont pu rentrer. La diplomatie n’a donc pas remplacé la défense des intérêts libanais par la soumission. Elle a obtenu ce que la poursuite de la guerre ne pouvait plus garantir.
Le tandem chiite conserverait la possibilité d’affirmer à sa base que le « rapport de force de la résistance » a préparé le retrait. Joseph Aoun, de son côté, pourrait souligner que le résultat concret a été obtenu et mis en œuvre par les institutions.
Cette ambiguïté peut être utile pendant une phase de transition. Elle permet à chacun de sauver la face et limite le risque d’un affrontement intérieur.
Mais elle comporte aussi un danger majeur : que le Hezbollah transforme tout retrait partiel en victoire de la résistance et l’utilise pour geler la question de ses armes.
Le retrait ne doit donc pas devenir la récompense politique accordée au Hezbollah pour avoir refusé le désarmement. Il doit constituer la première démonstration que la voie de l’État fonctionne mieux que celle de la guerre.
La formule présidentielle ne peut pas être : Israël s’est retiré, la question des armes est donc refermée. Elle doit être : Israël commence à se retirer parce que l’État négocie ; l’armée se déploie parce que l’autorité publique revient ; les armes parallèles perdent dès lors progressivement leur justification.
Répondre aux deux procès intentés au président
Joseph Aoun se trouve au centre de deux accusations contradictoires.
Une partie du camp souverainiste lui reproche sa patience envers le Hezbollah, l’absence de décisions contraignantes et la lenteur du rétablissement du monopole des armes. Elle craint que le dialogue ne soit devenu une méthode pour différer indéfiniment l’application des décisions prises.
À l’opposé, le Hezbollah et ses alliés lui reprochent de négocier avec Israël, d’accepter une médiation américaine et de soumettre la sécurité du Liban aux priorités de Washington.
Pour sortir de cette double accusation, le président ne peut plus seulement expliquer sa position. Il doit produire un résultat qui lui permette de répondre aux deux camps.
Aux souverainistes, il devra pouvoir dire : ma patience a empêché que l’armée soit entraînée dans une confrontation intérieure ; elle n’a pas supprimé l’objectif du monopole des armes, mais elle a créé les conditions permettant de l’atteindre progressivement.
Au tandem chiite, il devra répondre : la négociation n’est ni une normalisation ni un abandon ; elle a obtenu un retrait, rendu des villages à leurs habitants et défendu le territoire sans déclencher une nouvelle guerre.
Toute sa position centriste dépend désormais de cette capacité à présenter des résultats. Sans retrait, sa patience sera décrite comme de la faiblesse par les uns, tandis que sa négociation sera dénoncée comme une concession inutile par les autres.
Le centrisme de Joseph Aoun ne peut donc survivre comme simple équilibre verbal. Il doit devenir un centrisme de résultats.
La Syrie : contrôler la frontière sans rétablir la tutelle
La visite comportera probablement un autre enjeu : clarifier le rôle que Washington entend attribuer à la Syrie.
Donald Trump a plusieurs fois évoqué une possible intervention syrienne contre le Hezbollah. Cette hypothèse a suscité de fortes inquiétudes au Liban et a été rejetée par Damas. Les autorités syriennes peuvent coopérer en contrôlant les frontières, en coupant les voies de ravitaillement et en luttant contre les trafics d’armes. Elles ne peuvent recevoir un mandat leur permettant d’intervenir militairement ou politiquement à l’intérieur du territoire libanais.
Joseph Aoun devra donc défendre une ligne nette : coopération avec la Syrie, oui ; retour d’une tutelle syrienne sous prétexte de combattre le Hezbollah, non.
Le monopole des armes au Liban doit être rétabli par les institutions libanaises et exécuté par l’armée libanaise. Confier cette tâche à une puissance extérieure, même voisine, reviendrait à remplacer une atteinte à la souveraineté par une autre.
De la patience à la stature d’homme d’État
La visite à Washington est ainsi beaucoup plus importante pour Joseph Aoun qu’une rencontre protocolaire à la Maison-Blanche.
Elle peut lui permettre de faire évoluer le regard porté sur sa présidence. Jusqu’ici, ses adversaires décrivent volontiers un chef de l’État prudent jusqu’à l’immobilisme, soucieux de ménager tous les camps et hésitant à exercer l’autorité que la situation exige.
Son pari consiste à faire émerger un autre récit : celui d’un président qui aura refusé de provoquer une guerre civile, donné une chance à la négociation, obtenu le retrait israélien par la diplomatie et utilisé ce résultat pour rétablir progressivement l’autorité de l’État.
Mais ce récit ne peut pas être décrété. Il doit être prouvé.
Si Joseph Aoun obtient un retrait concret, le déploiement de l’armée et le retour des déplacés, sa patience pourra apparaître rétrospectivement comme une méthode. S’il parvient ensuite à inscrire cette dynamique dans une progression réelle vers le monopole des armes, il pourra prétendre avoir sauvegardé à la fois la paix civile et la souveraineté.
À l’inverse, si la négociation s’éternise, si Israël demeure dans les zones occupées et si le Hezbollah conserve intacte sa capacité militaire, la patience présidentielle sera interprétée comme une incapacité à décider.
À Washington, Joseph Aoun ne joue donc pas seulement l’avenir de l’accord-cadre. Il joue la signification de sa présidence : restera-t-il le chef de l’État qui aura accompagné les événements, ou deviendra-t-il l’homme d’État qui aura libéré le Sud par la diplomatie sans précipiter le Liban dans une nouvelle guerre intérieure ?Crédit photo : Présidence de la République libanaise