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  • L’accord-cadre et le gel silencieux du désarmement



    Que l’armée libanaise remplace les forces israéliennes dans les villages du Sud constituerait une avancée réelle. Mais cette avancée territoriale ne doit pas masquer la question nationale : l’État remplacera-t-il aussi le Hezbollah comme unique détenteur de la force ? À mesure que l’accord-cadre devient intouchable, le risque apparaît de voir non seulement le désarmement reporté, mais jusqu’au débat sur le désarmement progressivement interdit.

    Toute réserve exprimée sur les négociations entre le Liban et Israël semble désormais exposer son auteur à un étrange procès d’intention. Interroger l’accord-cadre, ses délais, ses mécanismes ou ses premiers résultats reviendrait à affaiblir l’État, à compromettre la voie diplomatique, voire à servir indirectement les intérêts de l’Iran et du Hezbollah.

    Le raisonnement est pour le moins curieux. On peut soutenir pleinement le principe de négociations conduites par l’État libanais, souhaiter le retrait de l’armée israélienne et considérer en même temps que l’accord-cadre ne doit pas devenir une nouvelle bible soustraite à toute critique.

    La diplomatie n’exige pas la suspension du jugement. Elle exige au contraire que l’on compare constamment les objectifs annoncés aux résultats obtenus.

    Après les discussions de Rome des 14 et 15 juillet, les États-Unis ont annoncé un accord sur la structure et les modalités des futures « zones pilotes ». Celles-ci doivent permettre un retrait israélien, un déploiement de l’armée libanaise et, selon le dispositif annoncé, l’élimination de toute présence armée du Hezbollah dans les secteurs concernés. Mais les modalités doivent encore être finalisées, tandis que le Hezbollah continue de refuser l’accord et son désarmement.

    Il est donc légitime de poser une question simple : à ce stade de la séquence, qu’est-ce qui a réellement changé dans le rapport de force libanais ?

    Une avancée territoriale, mais laquelle ?

    Que l’armée libanaise entre dans les villages évacués par Israël est évidemment positif. Aucun souverainiste sérieux ne peut préférer la présence d’une armée étrangère à celle de l’armée nationale. Le retour de l’institution militaire libanaise, le retour des habitants et la restauration d’une administration régulière constituent des objectifs indispensables.

    Mais il faut préciser ce que cette avancée signifie — et surtout ce qu’elle ne signifie pas encore.

    Dans les zones pilotes, l’armée libanaise est d’abord appelée à remplacer l’armée israélienne. Le mouvement immédiatement visible sera celui d’une armée occupante qui se retire et d’une armée nationale qui prend position. C’est essentiel, mais cela ne garantit pas, à lui seul, que l’ordre armé du Hezbollah aura disparu.

    Le Hezbollah n’est pas une armée étrangère cantonnée dans des casernes identifiables. Ses combattants sont libanais, insérés dans des villages, dans des réseaux familiaux, municipaux, économiques et politiques. Ils peuvent quitter momentanément une zone sans que l’organisation ait perdu son influence, ses capacités de renseignement ou ses possibilités de réimplantation.

    La vraie question n’est donc pas seulement de savoir si l’armée libanaise entrera dans ces villages. Elle est de savoir si elle y entrera avec les moyens politiques, juridiques et militaires d’empêcher le Hezbollah de revenir.

    À défaut, le scénario pourrait être le suivant : Israël se retire, l’armée se déploie, les habitants reviennent, puis les réseaux du Hezbollah se reconstituent progressivement, plus discrètement, à mesure que l’attention internationale se déplace ailleurs.

    L’armée libanaise aurait alors remplacé l’armée israélienne sur le terrain sans avoir remplacé le Hezbollah dans l’ordre réel du pouvoir.

    Or le texte de l’accord ne limite pas, en principe, la question des armes à quelques localités du Sud. Il prévoit que les groupes non étatiques ne conservent aucune capacité militaire ou sécuritaire « où que ce soit au Liban » et que le processus de démantèlement, commencé dans les zones pilotes, soit ensuite étendu à l’ensemble du territoire. Il reste néanmoins silencieux sur une question décisive : ce désarmement sera-t-il consensuel, contraint ou simplement différé ?

    Le Liban ne se limite pas aux zones pilotes

    Même si les premières zones étaient entièrement sécurisées, que deviendraient les autres villages du Sud ? Qu’en serait-il des secteurs situés au nord du Litani, de la Békaa, de la banlieue sud de Beyrouth, de Beyrouth elle-même et des réseaux militaires ou sécuritaires présents ailleurs dans le pays ?

    La souveraineté ne peut pas être rétablie par parcelles.

    Le problème posé par le Hezbollah n’a jamais été uniquement sa présence le long de la frontière. Il réside dans l’existence d’une organisation armée autonome, capable de décider de la guerre et de la paix, de fixer des limites à l’action gouvernementale et d’opposer sa propre légitimité à celle des institutions.

    Le monopole des armes ne signifie pas seulement que l’armée contrôle quelques villages. Il signifie qu’aucune organisation ne peut conserver des missiles, des dépôts, des tunnels, des centres de commandement ou des unités combattantes en dehors de l’autorité de l’État.

    Il signifie aussi que le gouvernement peut décider.

    Avant la conclusion de l’accord-cadre, le pouvoir libanais avait adopté des décisions certes tardives et encore fragiles, mais politiquement importantes. Le gouvernement avait réaffirmé le monopole de l’État sur les armes, réservé aux institutions la décision de guerre et de paix et interdit les activités militaires du Hezbollah. Cette prise de position avait replacé le débat là où il devait être : au niveau national et institutionnel.

    Depuis, toute l’attention semble s’être déplacée vers la négociation des retraits israéliens, la délimitation des zones pilotes, les mécanismes de vérification et la succession des réunions techniques.

    Ces questions sont nécessaires. Mais elles peuvent aussi réduire une question politique nationale à un dossier territorial et procédural.

    On ne demande plus quand l’État exercera le monopole des armes sur l’ensemble du Liban. On demande dans quel village l’armée entrera en premier.

    On ne demande plus comment les décisions gouvernementales seront exécutées. On demande si le prochain cycle de négociations sera qualifié de « constructif » ou de « positif ».

    On ne demande plus quand le Hezbollah remettra ses armes. On répond qu’il ne faut pas fragiliser le processus.

    C’est ainsi que l’objectif risque de disparaître derrière la méthode.

    Quand le processus devient l’argument du report

    Le paradoxe est désormais visible : l’accord-cadre a été présenté comme le chemin conduisant au désarmement du Hezbollah, mais il pourrait devenir l’argument principal pour différer toute discussion sur ce désarmement.

    À chaque demande de calendrier, il sera répondu que les négociations sont délicates.

    À chaque interrogation sur les autres régions du Liban, il sera répondu qu’il faut d’abord réussir les zones pilotes.

    À chaque rappel des décisions gouvernementales, il sera répondu que toute pression pourrait provoquer une crise intérieure.

    À chaque critique, enfin, sera opposé le soupçon d’irresponsabilité, de bellicisme ou de complaisance envers l’Iran.

    Le désarmement n’est alors pas officiellement abandonné. Il est placé au terme d’un processus sans échéance clairement définie, dont chaque étape dépend de la précédente et peut être interrompue par un incident, un désaccord technique ou une nouvelle crise régionale.

    Pendant ce temps, l’accord-cadre sait parfaitement coexister avec les armes du Hezbollah.

    Cette coexistence n’est d’ailleurs plus seulement une hypothèse analytique. Des sources citées par le quotidien Asharq Al-Awsat se demandent désormais ouvertement ce qui empêcherait le Hezbollah de « coexister, même provisoirement, avec l’accord-cadre » en accordant au gouvernement une période de grâce destinée à poursuivre son application. Selon ces mêmes informations, la direction de l’armée serait en contact avec le parti afin qu’il facilite son déploiement dans la zone expérimentale et ne lui oppose aucun obstacle.

    Il faut mesurer le renversement contenu dans ces formulations. Ce n’est plus l’État qui fixe au Hezbollah un délai pour se conformer à une décision nationale. C’est le Hezbollah qui serait appelé à accorder au gouvernement le temps et l’espace nécessaires pour appliquer partiellement son propre accord.

    Une coordination destinée à éviter un affrontement entre l’armée et des combattants libanais peut naturellement se comprendre sur le plan opérationnel. Mais elle confirme aussi que le déploiement de l’armée ne procède pas encore de l’exercice incontesté de son autorité. L’armée doit encore négocier les conditions de son entrée avec l’organisation armée qu’elle est théoriquement appelée à remplacer.

    Le Hezbollah pourrait ainsi ne pas reconnaître l’accord, conserver son arsenal, interrompre son dialogue avec le président de la République et néanmoins tolérer un déploiement limité de l’armée dans les villages évacués par Israël. Il ne renoncerait alors ni à ses armes ni à son pouvoir de décision : il accorderait seulement une suspension provisoire de son opposition.

    L’accord-cadre ne contraindrait donc pas encore le Hezbollah. Son application dépendrait, au moins localement, de sa bienveillance temporaire. L’État ne lui imposerait pas le calendrier du désarmement ; le Hezbollah déterminerait la période pendant laquelle le gouvernement est autorisé à avancer sans rencontrer son obstruction.

    Le parti peut rejeter le texte tout en conservant son arsenal. Israël peut maintenir sa présence en invoquant cet arsenal. Le gouvernement peut poursuivre les négociations en attendant les conditions permettant d’appliquer ses propres décisions.

    Chacun dispose ainsi d’une justification pour maintenir provisoirement sa position. Or, au Liban, le provisoire possède une remarquable faculté à devenir permanent.

    Le mécanisme peut même se refermer sur lui-même : Israël refuse de se retirer tant que le Hezbollah reste armé ; le Hezbollah justifie ses armes par la présence israélienne ; l’État attend le retrait de l’un et le désarmement de l’autre pour retrouver une autorité qu’il devrait précisément exercer afin de produire ces deux résultats.

    La séquence peut donc avancer diplomatiquement tout en demeurant politiquement immobile.

    Le droit de demander des résultats

    Il serait prématuré d’affirmer que l’accord-cadre a échoué. Il serait tout aussi prématuré d’affirmer qu’il a déjà renforcé l’État libanais.

    Son évaluation ne doit dépendre ni des intentions déclarées ni du nombre de réunions organisées, mais de résultats vérifiables.

    L’armée peut-elle fouiller les secteurs placés sous son contrôle sans solliciter d’arrangements locaux ? Peut-elle saisir les armes et démanteler les infrastructures ? Peut-elle empêcher le retour des combattants ? Le gouvernement peut-il étendre ce processus au-delà des zones pilotes ? Peut-il simplement parler du désarmement sans être accusé de menacer la paix civile ou de compromettre la négociation ?

    Le véritable test ne sera pas seulement l’entrée de l’armée dans quelques villages. Il sera sa capacité à y demeurer comme seule autorité armée, puis à exercer cette même autorité partout ailleurs.

    Car l’armée libanaise doit accomplir une double mission : remplacer l’armée israélienne qui occupe une partie du territoire et remplacer toute organisation armée qui concurrence l’État à l’intérieur de ce territoire.

    La première mission rétablit l’intégrité territoriale. La seconde rétablit la souveraineté.

    Obtenir l’une sans l’autre serait une amélioration, mais non une solution.

    Il faut donc soutenir les négociations sans transformer l’accord-cadre en objet de foi. Il faut se réjouir de chaque retrait israélien sans confondre ce retrait avec le désarmement du Hezbollah. Il faut saluer chaque déploiement de l’armée sans considérer qu’un uniforme officiel suffit à établir le monopole effectif de la force.

    Et surtout, il faut préserver le droit de poser la question que le processus semble déjà chercher à repousser : quand l’État libanais exercera-t-il pleinement, sur tout son territoire, le monopole des armes et de la décision ?

    Car si l’accord-cadre finit par geler non seulement le désarmement, mais jusqu’à la possibilité d’en parler, il n’aura pas ouvert le chemin vers la souveraineté.

    Il aura seulement donné à son report un nouveau vocabulaire diplomatique.

  • La souveraineté ne se sous-traite pas

    La souveraineté ne se sous-traite pas



    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.

    Il y a des phrases qui, par leur brutalité apparente, révèlent moins la pensée de celui qui les prononce que les faiblesses de ceux qui y répondent.

    La déclaration de Donald Trump suggérant que la Syrie pourrait “s’occuper” du Hezbollah appartient à cette catégorie. Elle peut être lue comme une provocation, comme une improvisation, comme une pression diplomatique, ou comme une manière très américaine de déplacer un problème vers un acteur régional supposé pouvoir le traiter à moindre coût. Mais, pour le Liban, la question essentielle n’est pas seulement ce que cette phrase dit de Washington. Elle est ce qu’elle révèle de Beyrouth.

    Car la réponse souverainiste ne peut pas se limiter à constater qu’Ahmad el-Chareh ne souhaite pas intervenir au Liban. Si le refus syrien devient l’argument principal, alors le centre de gravité du débat se déplace dangereusement. On ne dit plus : le Liban refuse qu’une puissance étrangère vienne régler militairement une question libanaise. On dit seulement : la Syrie ne veut pas le faire.

    Ce n’est pas la même chose.

    La souveraineté ne consiste pas à attendre que l’étranger renonce à intervenir. Elle consiste à dire que cette intervention est irrecevable, même lorsqu’elle vise un adversaire intérieur. Elle consiste à affirmer que le désarmement du Hezbollah doit être décidé par les institutions libanaises et exécuté par l’armée libanaise. Il ne peut être sous-traité ni à la Syrie, ni à Israël, ni à aucune autre puissance étrangère.

    Défendre la souveraineté dans l’opposition, l’exercer au pouvoir

    Pendant des années, le camp souverainiste a défendu, souvent avec courage, l’idée que la décision nationale devait revenir à l’État libanais. Il a dénoncé la confiscation de la guerre et de la paix par le Hezbollah. Il a rappelé que les armes hors État détruisaient la République, que l’alignement sur l’Iran plaçait le Liban au service d’un agenda régional, que la paix civile ne pouvait pas reposer sur une force armée autonome.

    Tout cela demeure vrai.

    Mais le passage au pouvoir change la nature de la parole. Une force placée hors du pouvoir peut dénoncer, alerter, réclamer, mobiliser. Une force impliquée dans le pouvoir doit faire davantage : elle doit transformer le principe en position d’État.

    Or c’est précisément là que le souverainisme de pouvoir est mis à l’épreuve. Il ne suffit plus de dire que le Hezbollah doit être désarmé. Il faut dire par qui, selon quelle légitimité, sous quelle autorité et dans quel cadre national.

    La réponse ne peut être ambiguë : par l’État libanais, selon la Constitution libanaise, sous l’autorité des institutions libanaises, avec l’armée libanaise comme instrument légitime de la souveraineté.

    Toute autre logique ouvre une brèche.

    Si la Syrie venait “s’occuper” du Hezbollah, ce ne serait pas le retour de la souveraineté libanaise. Ce serait le remplacement d’une confiscation par une autre. Si Israël se chargeait seul de résoudre militairement le problème, le Liban ne redeviendrait pas souverain ; il deviendrait le théâtre d’une solution imposée de l’extérieur. Si une coalition étrangère décidait à la place de Beyrouth, le monopole de la décision nationale resterait absent.

    La souveraineté ne se restaure pas par délégation.

    Le piège de l’ennemi de mon adversaire

    Il existe une tentation ancienne dans les pays faibles : accepter l’intervention extérieure lorsque celle-ci vise l’adversaire intérieur. On sait que le geste est dangereux. On sait qu’il abîme la souveraineté. Mais on se rassure en disant que l’adversaire est plus dangereux encore, que l’urgence impose des détours, que l’histoire jugera, que l’État est trop faible pour agir seul.

    C’est une logique redoutable, parce qu’elle commence toujours par une nécessité et finit souvent par une tutelle.

    Le Liban connaît ce mécanisme. Il l’a connu dans son histoire récente. Le parallèle avec 1976 doit évidemment être manié avec prudence : le contexte régional, les acteurs, les rapports de force, la nature du conflit et l’état de la société libanaise n’étaient pas ceux d’aujourd’hui. Mais le mécanisme mérite d’être rappelé.

    À l’époque, une partie du Front libanais avait fini par tolérer, voire regarder favorablement, une intervention syrienne parce qu’elle semblait alors contenir un adversaire intérieur et rétablir un certain équilibre. Le calcul pouvait paraître compréhensible dans l’urgence. Mais l’histoire a montré le prix de cette logique : une intervention acceptée parce qu’elle vise l’adversaire finit rarement par s’arrêter là où ses bénéficiaires provisoires l’avaient imaginé.

    La tutelle ne demande pas toujours la permission pour durer.

    C’est pourquoi le souverainisme ne peut pas être sélectif. Il ne peut pas refuser l’ingérence iranienne lorsqu’elle soutient le Hezbollah, mais devenir hésitant devant une intervention syrienne si celle-ci prétend combattre le Hezbollah. Il ne peut pas dénoncer la guerre décidée hors de l’État, mais accueillir favorablement une guerre menée au Liban par un autre État. Il ne peut pas réclamer le monopole libanais de la décision et accepter que l’acte décisif soit accompli par une armée étrangère.

    Le principe doit rester entier, surtout lorsque l’adversaire visé est réel.

    Le désarmement comme acte national

    Le désarmement du Hezbollah est une nécessité nationale. Il ne s’agit pas d’un caprice partisan, ni d’une revanche communautaire, ni d’une exigence imposée de l’extérieur. Il s’agit de la condition élémentaire de l’existence d’un État.

    Aucun pays ne peut durablement survivre lorsque la décision de guerre et de paix échappe à ses institutions. Aucun gouvernement ne peut prétendre exercer la souveraineté si une force armée autonome peut engager le territoire national dans un conflit sans mandat. Aucune armée nationale ne peut être pleinement légitime si une autre structure militaire conserve une capacité stratégique indépendante.

    Mais précisément parce que ce désarmement est une nécessité nationale, il doit être porté comme un acte national.

    Il doit être décidé par les institutions libanaises. Il doit être inscrit dans une stratégie libanaise. Il doit être assumé par un pouvoir libanais. Il doit être exécuté par l’armée libanaise. Et il doit être accompagné d’un récit national qui distingue clairement le Hezbollah comme organisation armée de la communauté chiite comme composante pleine et entière du pays.

    Car si le désarmement apparaît comme une opération syrienne, israélienne, américaine ou étrangère, il sera aussitôt transformé par le Hezbollah en preuve de son propre récit : celui d’une communauté menacée, d’un pays livré aux puissances extérieures, d’une résistance nécessaire contre un complot régional.

    La sous-traitance étrangère ne désarme pas seulement une milice. Elle peut aussi réarmer son discours.

    C’est pourquoi le camp souverainiste impliqué dans le pouvoir doit être extrêmement clair : le problème du Hezbollah est libanais parce qu’il touche à la souveraineté libanaise. Sa résolution doit être libanaise parce qu’elle doit restaurer cette souveraineté, non la contourner.

    La faiblesse des réponses prudentes

    Répondre que la Syrie ne veut pas intervenir est insuffisant. Ce peut être une information utile. Ce n’est pas une position souveraine.

    Une position souveraine dirait : même si la Syrie le voulait, le Liban le refuserait. Même si une puissance extérieure proposait de traiter le problème à notre place, nous refuserions d’en faire une solution politique. Même si cette intervention visait le Hezbollah, elle ne pourrait pas devenir le chemin normal du retour à l’État.

    La nuance est capitale.

    Car si le refus dépend seulement de la volonté syrienne, alors le Liban apparaît comme un objet en attente de décisions extérieures. Si Damas refuse, il respire. Si Damas accepte, il subit. Si Washington propose, il commente. Si Israël agit, il réagit. Dans tous les cas, la décision n’est pas à Beyrouth.

    Or toute la logique souverainiste devrait consister à remettre Beyrouth au centre de la décision.

    Les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir ne peuvent donc pas répondre comme des analystes. Elles doivent parler comme des acteurs de l’État. Elles doivent dire ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Elles doivent rappeler que l’armée libanaise n’est pas un détail dans le débat, mais l’instrument légitime de la souveraineté. Elles doivent exiger que toute solution passe par les institutions, non par des arrangements entre parrains.

    Sinon, elles retombent dans le travers déjà observé : avoir raison sur le fond, mais ne pas transformer cette raison en doctrine d’État.

    La souveraineté ne choisit pas ses exceptions

    Le Liban ne peut pas sortir d’une souveraineté confisquée par une souveraineté sous-traitée. Il ne peut pas remplacer la décision du Hezbollah par la décision de Damas, de Tel-Aviv, de Washington ou d’un quelconque parrain régional. Il ne peut pas redevenir libre en confiant à d’autres le soin d’accomplir l’acte fondateur de sa liberté.

    La souveraineté ne choisit pas ses exceptions selon l’identité de celui qu’elle combat.

    Elle vaut contre l’Iran lorsqu’il arme et oriente le Hezbollah. Elle vaut contre Israël lorsqu’il impose ses opérations et ses zones de fait. Elle vaut contre la Syrie si elle prétend revenir dans le jeu libanais par la sécurité. Elle vaut contre les États-Unis si Washington imagine pouvoir redistribuer les rôles sans passer par la volonté libanaise. Elle vaut aussi contre les illusions internes, lorsque certains Libanais espèrent qu’une puissance étrangère fera à leur place ce qu’ils n’osent pas encore assumer politiquement.

    C’est cela, l’épreuve du pouvoir.

    Dans l’opposition, il est possible de défendre la souveraineté comme un principe. Au pouvoir, il faut la défendre comme une décision. Et une décision souveraine ne peut pas dire : nous voulons l’État, mais nous acceptons qu’un autre État fasse le travail décisif sur notre territoire.

    La souveraineté ne se pétitionne pas. Elle ne se réfugie pas dans une réforme sans chemin. Elle ne se conserve pas dans le confort de l’opposition morale. Elle ne se réduit pas non plus à un récit national abstrait.

    Elle s’exerce.

    Et elle commence ici par une phrase simple : le Hezbollah doit être désarmé par l’État libanais, sous autorité libanaise, par les moyens légitimes de l’État libanais.

    Ni par la Syrie.
    Ni par Israël.
    Ni par procuration étrangère.

    Le Liban n’a pas besoin qu’un autre pays vienne exercer sa souveraineté à sa place.

    Il a besoin de redevenir capable de l’exercer lui-même.

    Crédit photo : Armée libanaise / page officielle Facebook.

  • Le confort de l’opposition morale



    Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.

    Il existe une position confortable dans la vie politique libanaise : participer au pouvoir tout en parlant comme si l’on était extérieur à lui. Siéger dans les institutions, prendre part aux équilibres gouvernementaux, disposer de relais parlementaires ou ministériels, mais conserver le langage de l’opposition morale, de la dénonciation pure, de l’indignation sans conséquence.

    Cette position est d’autant plus séduisante qu’elle permet de cumuler deux bénéfices contradictoires : le poids institutionnel du pouvoir et l’innocence morale de l’opposition.

    On peut alors dire : l’État ne fait rien.
    Mais on est dans l’État.

    On peut dire : le gouvernement est impuissant.
    Mais on participe à l’architecture du gouvernement.

    On peut dire : les institutions sont bloquées.
    Mais on ne va pas toujours jusqu’au bout des moyens institutionnels permettant de nommer le blocage, d’en identifier les responsables et d’en tirer les conséquences.

    C’est ici que commence le problème.

    Car une chose est de dénoncer l’impuissance de l’État lorsqu’on est citoyen, militant, intellectuel, journaliste, opposant réel ou voix indépendante. Une autre est de dénoncer cette même impuissance lorsqu’on participe au pouvoir que l’on accuse d’être impuissant.

    On ne peut pas être comptable du pouvoir le matin et procureur de son impuissance le soir.

    Dénoncer ne suffit pas quand on participe

    La dénonciation est légitime. Elle est parfois nécessaire. Dans un pays où la décision nationale est souvent confisquée, déplacée, contournée ou neutralisée, il faut des voix capables de dire ce que le système cherche à dissimuler. Il faut nommer les responsabilités. Il faut rappeler que la souveraineté n’est pas une formule décorative, mais la condition même de l’existence de l’État.

    Mais la dénonciation change de nature selon celui qui la porte.

    Un citoyen peut interpeller.
    Un intellectuel peut analyser.
    Un militant peut alerter.
    Un opposant peut accuser.

    Une force impliquée dans le pouvoir, elle, ne peut pas se limiter à ces registres. Elle doit transformer la dénonciation en actes. Elle doit utiliser les instruments dont elle dispose : questions parlementaires, commissions, motions, votes, refus, conditions publiques, lignes rouges, ruptures éventuelles, démissions si nécessaire, clarification des responsabilités.

    Le problème n’est pas que ces moyens réussissent toujours. Dans un système libanais fragmenté, traversé par les tutelles, les blocages et la domination d’une force armée extraconstitutionnelle, aucun outil institutionnel n’est magique. Mais l’action politique ne commence pas seulement quand on gagne. Elle commence déjà lorsqu’on oblige les autres à se positionner.

    C’est pourquoi le souverainisme de pouvoir ne peut pas se contenter d’avoir raison dans le discours. S’il défend réellement l’État, il doit agir dans l’État. S’il estime que l’État est empêché, il doit dire par qui, comment, sur quel dossier et quelles conséquences politiques il en tire.

    Sans cela, la dénonciation devient une posture.

    Le prestige confortable de la posture

    L’opposition morale possède un prestige particulier. Elle donne le sentiment de la pureté. Elle permet de se tenir du bon côté du diagnostic, de rappeler les principes, de condamner les renoncements, de parler au nom de l’État idéal contre l’État réel.

    Cette posture est respectable lorsqu’elle vient de ceux qui n’ont pas de leviers directs. Elle devient problématique lorsqu’elle vient de ceux qui disposent d’une part, même limitée, du pouvoir.

    Car alors, la parole morale sert parfois à masquer l’insuffisance de l’action politique. On dénonce l’impuissance générale pour éviter de reconnaître sa propre place dans cette impuissance. On condamne l’ambiguïté du système tout en continuant à bénéficier de ses équilibres. On parle de rupture sans toujours en payer le prix. On parle de souveraineté sans toujours engager les moyens de souveraineté que l’on possède déjà.

    La souveraineté devient alors un langage de protection interne. Elle rassure la base. Elle permet de dire : nous n’avons pas renoncé. Elle maintient le lien avec un électorat inquiet, exigeant, parfois en colère. Elle donne à ceux qui participent au pouvoir la possibilité de rester moralement du côté de l’opposition.

    Mais gouverner, même dans un pouvoir affaibli, même dans les vestiges d’un État capturé, ce n’est pas seulement commenter l’impuissance. C’est accepter d’en répondre.

    On ne peut pas vouloir à la fois la légitimité institutionnelle du pouvoir et l’innocence morale de l’opposition.

    La responsabilité ne se délègue pas

    Il serait injuste de prétendre qu’une force souverainiste impliquée dans le pouvoir contrôle tout. Ce n’est pas le cas. Le système libanais est verrouillé par des rapports de force multiples, par des dépendances anciennes, par des compromis imposés, par une administration fragilisée, par une économie effondrée, et surtout par une anomalie majeure : l’existence d’une force armée autonome qui pèse sur la décision nationale, la guerre, la paix et les orientations stratégiques du pays.

    Mais ne pas tout contrôler ne signifie pas ne rien assumer.

    C’est là que se joue la différence entre l’impuissance subie et l’impuissance consentie. Être empêché peut arriver. Mais lorsqu’on est empêché, il faut le dire clairement. Il faut nommer le verrou. Il faut exposer le mécanisme. Il faut placer les autres devant leurs responsabilités. Il faut refuser de transformer le blocage en fatalité vague.

    La responsabilité politique ne consiste pas seulement à obtenir un résultat. Elle consiste aussi à produire de la clarté.

    Si un gouvernement ne peut pas décider librement de la guerre et de la paix, il faut le dire.
    Si une décision nationale est paralysée par la menace d’un acteur armé, il faut le dire.
    Si des ministres ne peuvent pas exercer leur autorité parce qu’un rapport de force extraconstitutionnel les limite, il faut le dire.
    Si l’État est empêché par ceux qui prétendent en même temps le représenter, il faut le dire.

    Mais il faut aussi aller plus loin : que fait-on après l’avoir dit ?

    C’est souvent là que le discours souverainiste de pouvoir s’arrête. Il nomme le problème, puis revient dans le jeu ordinaire. Il constate l’impuissance, puis reprend sa place dans l’équilibre qui la produit. Il dénonce le blocage, puis accepte que le blocage demeure sans coût politique réel pour ceux qui l’imposent.

    Or la responsabilité ne se délègue pas. On ne peut pas la transférer entièrement à l’étranger, aux circonstances, à l’histoire, au système, au Hezbollah, aux Américains, aux Arabes, aux Français, aux Iraniens ou à la fatalité libanaise. Tous ces éléments peuvent peser. Certains pèsent lourdement. Mais la question demeure : que font ceux qui disent défendre l’État avec la part d’État qu’ils détiennent encore ?

    Les actes qui manquent

    Il ne s’agit pas de demander une héroïsation artificielle de la politique. Il ne s’agit pas non plus de réclamer des gestes spectaculaires qui n’auraient aucun effet. Il s’agit de rappeler une chose simple : le pouvoir se mesure aussi aux actes que l’on accepte de poser lorsque les principes que l’on proclame sont contredits.

    Si la souveraineté est réellement la ligne rouge, alors cette ligne doit produire des conséquences. Elle ne peut pas être seulement une phrase dans un communiqué.

    Il existe des moyens institutionnels. Ils sont imparfaits, parfois faibles, parfois neutralisés, mais ils existent. Questions au gouvernement. Interpellations ministérielles. Commissions d’enquête. Motions. Votes publics. Refus de certaines formules. Conditions posées à la participation gouvernementale. Clarification des alliances. Ruptures assumées. Démissions éventuelles. Construction d’un rapport de force politique, social et médiatique.

    Aucun de ces moyens ne suffit seul. Mais leur absence, ou leur usage trop timide, finit par produire un message désastreux : la souveraineté serait bonne à proclamer, mais trop coûteuse à défendre.

    Le problème n’est pas que tout puisse être réglé immédiatement. Le problème est que trop souvent, rien n’est poussé jusqu’à son terme. On ouvre une polémique, puis on la laisse retomber. On annonce une ligne rouge, puis on la déplace. On critique un compromis, puis on s’y installe. On dénonce une contradiction, puis on continue à en vivre.

    Ce cycle épuise la parole souverainiste.

    À force de ne pas être suivie d’actes, la dénonciation perd sa force. Elle devient un bruit de fond. Elle rassure les convaincus, mais elle ne transforme pas le rapport de force. Elle entretient l’idée que tout le monde sait, que tout le monde voit, que tout le monde comprend, mais que personne ne franchira réellement le seuil où la parole devient décision.

    La politique ne commence pas seulement lorsqu’on obtient gain de cause. Elle commence lorsqu’on accepte de créer un coût pour l’ambiguïté.

    Sortir de l’innocence

    Le souverainisme libanais a longtemps vécu de la force de son diagnostic. Il a vu juste sur l’essentiel : un État ne peut pas survivre durablement si une partie de sa souveraineté est capturée par une force armée autonome ; une République ne peut pas tenir si la guerre et la paix se décident en dehors des institutions ; une vie nationale ne peut pas être libre si chaque décision stratégique est soumise à un rapport de force extraconstitutionnel.

    Mais avoir raison ne suffit plus, surtout lorsque l’on participe au pouvoir.

    L’innocence politique n’est pas compatible avec la responsabilité institutionnelle. Celui qui est hors du pouvoir peut dénoncer l’impuissance. Celui qui est dans le pouvoir doit l’affronter, la nommer, la réduire ou en tirer les conséquences. Il ne peut pas s’en servir comme d’un décor explicatif permanent.

    Il ne s’agit pas de demander aux forces souverainistes impliquées dans le pouvoir de tout résoudre seules. Il s’agit de leur demander de cesser d’habiter l’ambiguïté. Si elles sont empêchées, qu’elles le disent jusqu’au bout. Si elles sont minoritaires, qu’elles construisent le rapport de force. Si elles sont contraintes, qu’elles nomment la contrainte. Si elles estiment que leur présence ne sert plus qu’à couvrir l’impuissance générale, qu’elles posent publiquement la question de leur participation.

    Car la souveraineté n’est pas seulement une idée juste. Elle est une exigence qui oblige.

    Elle oblige à choisir entre le confort de la posture et le risque de l’action.
    Elle oblige à transformer la dénonciation en méthode.
    Elle oblige à accepter que la cohérence ait un prix.

    Avoir raison ne suffit plus lorsque l’on refuse de payer le prix politique de sa propre raison.

    La souveraineté ne se défend pas seulement dans les discours. Elle se défend dans les actes que l’on accepte de poser, dans les ambiguïtés que l’on refuse, dans les responsabilités que l’on assume et, parfois, dans les places que l’on accepte de perdre.

  • Un vrai accord aurait commencé après le Hezbollah

    Un vrai accord aurait commencé après le Hezbollah



    Présenté comme un pas vers la paix, l’accord de Washington révèle surtout la faillite d’un exécutif incapable d’exercer la souveraineté à Beyrouth avant d’aller la chercher à l’étranger.

    Il fut un temps où le Liban parlait au monde.

    Le Liban de Charles Malik, philosophe et diplomate, présent aux grandes heures de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Le Liban de Michel Chiha, l’un des pères intellectuels de son architecture politique. Le Liban de Gibran Khalil Gibran, dont la parole a traversé les langues et les continents. Le Liban de Fairouz, voix d’un pays plus grand que ses blessures. Le Liban de saint Charbel, figure spirituelle devenue universelle. Le Liban des juristes, des bâtisseurs, des diplomates, des hommes d’État, de ceux qui savaient encore que la souveraineté n’est pas une posture, mais une responsabilité.

    Et puis il y a le Liban d’aujourd’hui.

    Un Liban dont les responsables se rendent à Washington pour entendre ce qu’ils auraient dû décider à Beyrouth depuis longtemps : aucune milice ne peut décider de la guerre et de la paix à la place de l’État. Un Liban qui n’aurait jamais dû avoir besoin qu’on lui explique ce qu’est la souveraineté, mais qui en a eu besoin parce que ceux qui prétendent le gouverner ont renoncé à gouverner. Un Liban qui n’arrive plus à transformer son héritage en autorité, sa mémoire en courage, ses institutions en décision.

    C’est là que commence le vrai problème de l’accord de Washington.

    Si l’on enlève le vernis diplomatique, cet accord ne parle essentiellement que d’une seule chose : le Hezbollah. Tout le reste est emballage. Les formules sur la paix, la sécurité, les garanties, les mécanismes, les étapes ou les engagements réciproques ne changent rien à la nature profonde du texte. Il ne s’agit pas d’abord de régler un contentieux territorial entre le Liban et Israël. Il ne s’agit pas d’abord de redessiner une frontière, de solder un différend historique ou d’organiser une relation normale entre deux États enfin redevenus maîtres d’eux-mêmes. Il s’agit, en réalité, d’expliquer au Liban ce qu’il aurait dû faire seul depuis longtemps : empêcher une organisation armée de décider à sa place.

    Voilà pourquoi un souverainiste libanais peut rejeter cet accord. Non parce qu’il serait hostile à la paix. Non parce qu’il refuserait la sécurité d’Israël ou celle du Liban. Non parce qu’il défendrait, même indirectement, le Hezbollah. Mais pour une raison exactement inverse : parce qu’un accord libano-israélien qui place le Hezbollah au centre du texte n’est plus un accord entre deux États souverains. C’est l’aveu diplomatique que l’un des deux États n’a pas su redevenir État.

    Un vrai accord entre le Liban et Israël aurait dû commencer après le Hezbollah, non autour de lui.

    Il aurait dû être signé une fois la décision de guerre et de paix rendue à l’État libanais. Une fois le monopole des armes restauré. Une fois l’armée déployée sur les frontières. Une fois toute activité militaire hors de l’État interdite, poursuivie et supprimée. Alors, le Liban aurait pu aller négocier la tête haute. Il aurait pu parler de retrait, de violations, de garanties, de sécurité des populations, de mécanismes frontaliers, de relations futures, de respect mutuel et de droit international. Il aurait pu parler à Israël en État, non en territoire problématique.

    Mais l’exécutif a fait l’inverse. Il a laissé le Hezbollah exister, puis il est allé négocier les conséquences de cette existence. Il a laissé une milice confisquer la décision souveraine, puis il a accepté que cette milice devienne l’objet même d’un accord international. Il n’a pas restauré l’État avant la négociation ; il est allé négocier parce qu’il ne l’avait pas restauré.

    C’est cela, l’humiliation.

    Le Hezbollah n’aurait pas dû apparaître dans ce type d’accord. Pas une fois. Pas dans le préambule, pas dans une annexe, pas dans un mécanisme provisoire, pas dans une feuille de route, pas comme obstacle, pas comme condition, pas comme donnée stratégique. Dès que son nom ou sa fonction structure un texte entre le Liban et Israël, l’État libanais reconnaît implicitement qu’il n’est plus seul souverain sur son propre territoire.

    Or un État souverain ne négocie pas sa milice. Il l’interdit.

    On répond souvent aux souverainistes : “Très bien, mais quelle est votre solution ?” Cette question est commode. Elle permet à ceux qui occupent les fonctions, qui disposent des ministres, des budgets, de l’armée, de la police, de la parole officielle et des institutions, de renvoyer leur propre responsabilité au citoyen. Mais ce n’est pas au citoyen de rédiger le plan opérationnel de désarmement. C’est au gouvernement de gouverner. S’il ne sait pas restaurer l’autorité de l’État, qu’il cesse de prétendre l’incarner.

    Depuis l’élection présidentielle, depuis la formation du gouvernement, depuis le vote de confiance, le désarmement du Hezbollah n’avait pas à devenir un sujet diplomatique. Il devait être une décision d’État. Le lendemain matin, il fallait décider. Puis exécuter. Plus aucune arme hors de l’État. Plus aucune décision de guerre hors du Conseil des ministres et des institutions légitimes. Plus aucune infrastructure militaire autonome. Plus aucune zone soustraite à l’autorité de l’armée libanaise.

    Cela demandait du courage politique.

    Ce courage a manqué.

    À sa place, on a produit du processus. À sa place, on a produit des formules. À sa place, on a produit de la diplomatie de substitution. Quand un gouvernement n’a pas le courage d’arrêter une milice, il invente un mécanisme. Quand il n’a pas le courage de décider à Beyrouth, il va chercher à Washington une feuille de route qui lui permet de dire : “Ce n’est pas nous, c’est l’accord.” Quand il n’a pas le courage d’exercer la souveraineté, il la sous-traite.

    Le résultat est terrible : l’exécutif prétend désarmer le Hezbollah, mais il lui offre sa meilleure protection politique. Car plus l’accord parle du Hezbollah, plus il le replace au centre de la scène. Plus il prétend le traiter, plus il lui donne la preuve qu’il reste le véritable sujet du dossier libano-israélien. Plus il l’inscrit dans un texte international, plus il lui permet de dire à sa base : “Vous voyez, ce n’est pas l’État libanais qui restaure sa souveraineté ; ce sont Israël et les États-Unis qui veulent nous imposer notre disparition.”

    Ainsi, même en dénonçant le Hezbollah, même en parlant de son désarmement, même en prétendant agir contre lui, l’exécutif finit par valider son récit. Il ne l’efface pas. Il le consacre. Il ne le réduit pas à une anomalie intérieure que l’État devait supprimer. Il le transforme en clause, en obstacle, en condition, en sujet diplomatique.

    C’est exactement ce qu’il ne fallait jamais faire.

    Car le problème du Liban avec Israël n’est pas un mystère insoluble. Il n’y a pas, au fond, une impossibilité métaphysique de coexistence entre les deux États. Il y a un problème de sécurité, aggravé et entretenu par le fait qu’une organisation armée, installée dans la vie politique libanaise, s’est arrogé le droit de décider de la guerre. Empêchez cette organisation d’agir. Rendez la frontière à l’armée. Rendez la décision militaire à l’État. Rendez le territoire à la République. Alors la nature du dossier change immédiatement.

    Ce qui reste à discuter avec Israël relève ensuite de rapports entre États : retrait, violations, garanties, sécurité des civils, mécanismes de frontière, retour des habitants, droit et responsabilité. Mais le cœur de la souveraineté libanaise ne doit pas être négocié avec Israël, ni avec Washington, ni avec personne. Il doit être exercé.

    Le Liban n’avait pas besoin d’un accord pour savoir qu’une milice ne peut pas cohabiter avec l’État. Il n’avait pas besoin d’un traité pour comprendre que deux armées sur un même territoire signifient l’absence de souveraineté. Il n’avait pas besoin de Washington pour découvrir que la guerre et la paix ne peuvent pas être confiées à une organisation partisane liée à une puissance étrangère.

    Et pourtant, les faits sont là : il en a eu besoin. Non parce que le peuple libanais serait incapable de comprendre l’État, mais parce que ses responsables ont cessé de le faire vivre. Le scandale n’est donc pas que des étrangers aient rappelé au Liban ce qu’est un État. Le scandale est que ce rappel ait été nécessaire.

    C’est pourquoi cet accord est moins un accord de paix qu’un aveu de faillite.

    La faillite d’un pouvoir qui a préféré composer avec le Hezbollah plutôt que l’interdire. La faillite d’un exécutif qui a préféré ménager les équilibres de veto plutôt que restaurer l’autorité nationale. La faillite d’une classe politique qui a accepté que le Hezbollah soit tantôt partenaire, tantôt menace, tantôt sujet de dialogue, tantôt donnée régionale, mais jamais simplement ce qu’il aurait dû être aux yeux de l’État : une organisation armée illégitime à supprimer de l’ordre politique libanais.

    Un vrai accord aurait commencé après le Hezbollah.

    Il aurait commencé lorsque le Liban aurait pu dire à Israël et au monde : “Nous avons repris le contrôle de notre décision. Aucune force armée ne parle plus à notre place. Aucune milice ne décide plus de nos guerres. Aucune organisation ne confisque plus notre frontière. Nous sommes désormais ici comme État, et seulement comme État.”

    Mais tant que le Hezbollah est dans le texte, il est dans l’État. Tant qu’il est dans l’accord, il est dans la négociation. Tant qu’il est dans la négociation, il n’a pas été politiquement vaincu. Il a seulement été déplacé du terrain militaire vers le papier diplomatique.

    Et c’est pourquoi cet accord, loin de restaurer pleinement la souveraineté libanaise, en expose l’absence.

    La paix véritable ne commencera pas le jour où le Hezbollah sera mentionné dans un accord. Elle commencera le jour où il n’aura plus besoin d’y être nommé

    Crédit photo : BlingBling10 / Wikimedia Commons — CC BY-SA 3.0

    Le Grand Sérail à Beyrouth, siège du pouvoir exécutif libanais.

  • La clause arabe du mémorandum irano-américain

    La clause arabe du mémorandum irano-américain



    La déclaration États-Unis–Conseil de coopération du Golfe du 25 juin ne se contente pas d’accompagner le mémorandum irano-américain. Elle en fixe une lecture arabe : pas d’hégémonie iranienne reconnue, pas de milices sanctuarisées, et, pour le Liban, une couverture régionale nouvelle à l’hypothèse d’un accord durable de paix et de sécurité avec Israël.

    La déclaration commune publiée le 25 juin par les États-Unis et le Conseil de coopération du Golfe mérite mieux qu’une lecture rapide. À première vue, elle accompagne la séquence ouverte par le mémorandum d’entente entre Washington et Téhéran. En réalité, elle en modifie profondément la portée politique.

    Depuis la signature de ce mémorandum, l’Iran et ses relais ont tenté d’en imposer une lecture triomphale : Téhéran aurait résisté, Washington aurait accepté de composer avec lui, et les dossiers régionaux seraient désormais traités dans une logique de reconnaissance mutuelle. Les fronts ouverts par l’Iran dans le monde arabe conserveraient ainsi leur fonction stratégique, de Gaza au Liban, de l’Irak au Yémen, jusqu’au détroit d’Ormuz.

    La déclaration États-Unis–CCG vient corriger cette lecture. Elle ne détruit pas le mémorandum. Elle ne ferme pas la voie de la négociation avec l’Iran. Mais elle en fixe les limites. Elle transforme ce qui pouvait apparaître comme une victoire narrative iranienne en dispositif conditionnel : pas d’arme nucléaire, pas de normalisation économique automatique, pas de mise entre parenthèses des missiles balistiques, des drones et des groupes armés relais de l’influence iranienne, pas de droit iranien à contrôler ou taxer le détroit d’Ormuz.

    Autrement dit, le Golfe ne rejette pas la négociation américaine avec l’Iran. Il la replace dans un cadre régional arabe. Le message est simple : si l’Iran veut rejoindre un nouvel ordre régional, ce ne sera pas selon les conditions de ses milices, mais selon celles des États.

    Une déclaration d’interprétation

    La première fonction de ce texte est d’interpréter le mémorandum irano-américain. Téhéran pouvait chercher à le présenter comme une reconnaissance de son statut régional et comme un report des sujets les plus sensibles. Le CCG répond que le cœur du problème demeure : empêcher l’Iran de développer ou d’acquérir l’arme nucléaire.

    Mais le texte va plus loin. Il refuse que le nucléaire absorbe tout le débat. La sécurité régionale ne peut pas être réduite à la seule question de l’enrichissement. Elle passe aussi par les missiles balistiques, les drones et le soutien aux groupes armés relais. C’est là que la déclaration devient stratégique : elle empêche l’Iran de négocier un dossier tout en conservant ses instruments de pression sur les autres.

    L’économie elle-même est placée sous condition. Le commerce et les investissements avec l’Iran ne sont pas présentés comme une récompense automatique, mais comme une possibilité réversible, liée au respect des engagements et à la fin du comportement déstabilisateur. L’Iran n’obtient donc pas une réhabilitation. Il obtient une porte entrouverte, surveillée par les États-Unis et les puissances du Golfe.

    La même logique vaut pour Ormuz. L’Iran pouvait chercher à transformer la réouverture du détroit en rente géopolitique, voire en droit de contrôle. La déclaration rejette explicitement tout péage, toute taxe et toute tentative de prise de contrôle. La liberté de navigation y est rappelée comme un principe de sécurité régionale et mondiale, non comme une concession négociable avec Téhéran.

    C’est pourquoi ce texte est plus qu’un communiqué diplomatique. Il agit comme une clause politique ajoutée au mémorandum irano-américain. Non pas une clause juridique, certes, mais une clause d’interprétation : Washington et le Golfe disent ensemble que l’accord avec l’Iran ne peut pas devenir le point de départ d’une hégémonie iranienne reconnue.

    Le Liban, de la sécurité à la paix

    La partie libanaise est sans doute la plus révélatrice. Longtemps, beaucoup ont pensé que l’Arabie saoudite et les États du Golfe pourraient tolérer, au mieux, des arrangements sécuritaires entre le Liban et Israël : cessez-le-feu consolidé, retrait israélien, rôle accru de l’armée, garanties américaines. Mais pas un accord de paix bilatéral.

    Cette lecture n’était pas absurde. Elle s’inscrivait dans l’héritage de l’initiative arabe de paix, dans la centralité de la question palestinienne et dans l’idée qu’aucun pays arabe ne devait avancer seul vers Israël en dehors d’un cadre global. La déclaration du 25 juin oblige pourtant à corriger cette grille de lecture.

    Le texte ne se contente pas de soutenir des négociations bilatérales entre Israël et le Liban. Il précise que ces négociations doivent créer les conditions d’un accord durable de paix et de sécurité entre les deux pays. Le mot “paix” est essentiel. Il va beaucoup plus loin que la simple désescalade, plus loin que le cessez-le-feu, plus loin qu’un accord technique de frontière ou de sécurité.

    Plus frappant encore : ce mot est prononcé par l’environnement arabe du Liban, alors même que le Liban officiel hésite encore à l’assumer publiquement. Beyrouth parle de retrait israélien, de souveraineté, de délimitation des frontières, de garanties, de rôle de l’armée, de fin des hostilités. Le CCG, lui, introduit l’horizon politique que l’État libanais n’ose pas nommer : la paix.

    Cela change profondément le débat. Le problème n’est plus de savoir si les Arabes interdiraient au Liban de faire la paix. Le problème devient de savoir si l’État libanais se reconnaît à lui-même le droit souverain de décider de la paix.

    La déclaration ajoute un élément décisif : ce processus de négociation ne doit pas être conditionné par l’issue des autres conflits. Cette phrase vise directement la logique iranienne des fronts liés. Pour Téhéran et pour le Hezbollah, le Liban n’est jamais un dossier autonome. Il est relié à Gaza, à l’Irak, à la Syrie, au Yémen, à Ormuz, au nucléaire, à la négociation globale avec Washington. La déclaration États-Unis–CCG défait cette architecture. Elle dit que le Liban doit pouvoir avancer selon sa propre logique, son propre calendrier et son propre intérêt national.

    Elle ne renie pas la cause palestinienne, qui reste présente dans le texte. Mais elle refuse que cette cause serve de veto permanent à la souveraineté libanaise. Elle refuse surtout que l’Iran s’en serve pour maintenir le Liban dans une guerre qui n’est plus décidée par l’État libanais.

    La paix comme test de souveraineté

    La déclaration ne présente pas la paix comme une concession faite à Israël. Elle la présente comme le prolongement logique de la restauration de l’État libanais.

    C’est pourquoi la séquence des mots est importante : paix et sécurité durables, frontières permanentes, restauration de l’autorité de l’État, désarmement des groupes armés non étatiques, monopole de la force, soutien aux Forces armées libanaises.

    Tout est lié. Si l’objectif est simplement une trêve, le Hezbollah peut encore prétendre qu’il demeure une force de dissuasion nécessaire. Mais si l’objectif devient un accord durable de paix et de sécurité, alors l’existence d’une force armée parallèle devient incompatible avec l’objectif lui-même.

    La déclaration ne dit pas seulement : il faut désarmer les groupes armés. Elle ajoute que l’État libanais doit retrouver le monopole de la force et que l’armée libanaise doit être soutenue dans cette démarche. Ce point est capital. Le soutien à l’armée n’est pas ici un hommage protocolaire. Il devient la contrepartie opérationnelle du désarmement.

    Cela ne signifie pas que le texte appelle à une confrontation militaire immédiate entre l’armée libanaise et le Hezbollah. Personne ne souhaite ouvrir la porte à une guerre civile. Mais la phrase réintroduit une idée que la politique libanaise a trop longtemps évitée : le monopole de la force ne se proclame pas, il s’exerce.

    Le désarmement sort ainsi du registre de la prière politique. Il n’est plus seulement une formule répétée dans les communiqués internationaux ou les discours souverainistes. Il devient un objectif lié à la reconstruction concrète de la capacité étatique. Le message est clair : la souveraineté libanaise ne peut plus dépendre du bon vouloir d’un parti armé.

    De ce point de vue, la déclaration retire au Liban officiel une excuse majeure. Il pourra encore invoquer les contraintes internes, l’équilibre communautaire, les risques sécuritaires, l’attitude israélienne, la nécessité de garanties américaines ou la complexité du dossier palestinien. Mais il ne pourra plus dire qu’il manque de couverture arabe pour envisager un accord de paix et de sécurité avec Israël.

    Cette couverture existe désormais. Elle n’est pas panarabe au sens large. Elle n’est pas un blanc-seing. Elle ne couvre pas n’importe quel accord. Mais elle existe, et elle est politiquement lourde : les États-Unis et le Conseil de coopération du Golfe reconnaissent que le processus libano-israélien peut viser un accord durable de paix et de sécurité, indépendant des autres conflits.

    Le Liban officiel se retrouve donc face à sa propre responsabilité. Pendant des années, il a pu se réfugier derrière l’argument arabe, derrière l’initiative de paix globale, derrière la question palestinienne, derrière la peur de l’isolement. La déclaration du CCG déplace la question. Elle ne demande pas au Liban de trahir le monde arabe. Elle lui dit, au contraire, que restaurer son État, délimiter ses frontières, désarmer les groupes armés et négocier une paix de sécurité peut désormais s’inscrire dans un cadre arabe assumé.

    Ce renversement est majeur.

    La paix n’apparaît plus comme une capitulation. Elle devient un test de souveraineté. La guerre permanente, elle, apparaît pour ce qu’elle est devenue : non pas la défense du Liban, mais la confiscation de son droit souverain à décider de la guerre et de la paix.

    C’est peut-être ce que l’Iran a parfaitement compris. La déclaration ne bat pas l’Iran sur un champ de bataille. Elle le prive d’un monopole plus subtil : celui de raconter la région à sa place. Téhéran voulait faire du mémorandum avec Washington la preuve que son rôle régional était reconnu. Le Golfe répond que toute reconnaissance sera conditionnelle, encadrée et subordonnée à la souveraineté des États.

    Pour le Liban, la conclusion est plus directe encore. Le mot “paix”, que Beyrouth n’ose pas prononcer, a été prononcé par d’autres. Le cadre arabe que l’État libanais prétendait attendre existe désormais. Dès lors, le problème n’est plus que les Arabes interdiraient au Liban de faire la paix. Le problème est que l’État libanais n’ose pas encore se reconnaître le droit souverain de la faire.

    Et c’est précisément là que commence la responsabilité.

    Crédit photo : Secrétariat général du Conseil de coopération du Golfe — Réunion ministérielle États-Unis–CCG, Manama, 25 juin 2026.