En annonçant qu’il suspend sa participation au Conseil des ministres jusqu’à ce que le gouvernement réponde à ses demandes sur l’électricité, Joe Saddi a ouvert un débat qui dépasse largement le secteur de l’énergie.
Certaines de ses revendications sont parfaitement légitimes. L’État doit payer ce qu’il doit à Électricité du Liban, les pertes du réseau doivent être réduites et le secteur ne peut continuer indéfiniment à fonctionner sur le déficit et les avances du Trésor.
Mais reconnaître la pertinence du diagnostic ne signifie pas considérer toutes les solutions proposées comme des évidences. Et surtout, même lorsqu’un ministre estime avoir raison, cela ne lui donne pas nécessairement le droit de conditionner sa participation au Conseil des ministres à l’obtention de ce qu’il réclame.
La vérité des coûts ne suffit pas
Joe Saddi pose de vraies questions. Électricité du Liban souffre d’une production insuffisante, de pertes importantes, d’impayés et d’un manque chronique d’investissements. Il est parfaitement légitime de vouloir sortir du système qui, pendant des années, a accumulé déficits, inefficacité et dépendance à l’égard du Trésor public.
Mais l’une des réponses proposées mérite un débat beaucoup plus large : faire varier le tarif de l’électricité en fonction du prix des hydrocarbures.
La logique économique est simple. Lorsque le combustible augmente, le coût de production augmente ; le tarif payé par le consommateur devrait donc suivre afin qu’EDL ne vende pas durablement son électricité en dessous de son coût.
Sur le papier, le raisonnement est cohérent.
Mais un pays n’est pas un tableau comptable.
Depuis l’effondrement de la livre libanaise, les Libanais ont vu augmenter progressivement taxes, impôts, droits, tarifs et charges. Leurs revenus, eux, n’ont pas été automatiquement indexés dans les mêmes proportions. Le pouvoir d’achat perdu n’a jamais été restitué au rythme de la dépréciation monétaire ou de l’inflation.
Dès lors, une question simple se pose : si l’on veut indexer le prix de l’électricité sur la réalité économique, pourquoi l’indexation s’arrêterait-elle aux charges ?
On ne peut durablement réajuster les taxes, les tarifs publics et les coûts supportés par le citoyen en fonction de la nouvelle réalité financière tout en laissant son revenu évoluer selon une autre logique.
On ne peut indexer l’État sur la crise et laisser le citoyen désindexé.
Le ménage libanais supporte déjà la facture d’EDL, celle du générateur privé et, souvent, les investissements nécessaires pour disposer de batteries ou d’une installation solaire. Répercuter davantage les variations internationales du pétrole sur sa facture publique n’est donc pas une simple correction technique.
C’est un choix social.
Avant de faire du consommateur la variable d’ajustement, plusieurs questions doivent être posées : les administrations publiques ont-elles réglé ce qu’elles doivent ? Les pertes ont-elles été suffisamment réduites ? Les branchements illégaux sont-ils réellement combattus ? Les faibles consommations seront-elles protégées ? Et surtout, combien d’heures supplémentaires de courant public le citoyen obtiendra-t-il en échange d’un tarif plus élevé ?
La vérité des coûts appartient à l’économie. Leur répartition appartient à la politique.
Le désaccord se règle autour de la table
La deuxième question soulevée par la décision de Joe Saddi dépasse encore davantage le dossier de l’électricité.
L’absence occasionnelle d’un ministre à une réunion n’a évidemment rien d’exceptionnel. Ce qui est différent ici est de revendiquer cette absence comme un instrument politique et d’annoncer qu’elle se prolongera jusqu’à ce que certaines demandes soient satisfaites.
Joe Saddi n’a pas démissionné. Il reste ministre, conserve son portefeuille et continue d’exercer ses fonctions.
Mais il suspend sa présence à l’instance collégiale dans laquelle les décisions gouvernementales doivent précisément être discutées et arbitrées.
Or la Constitution libanaise prévoit déjà la manière dont un Conseil des ministres règle ses désaccords : on recherche d’abord le consensus ; lorsque celui-ci devient impossible, on vote.
La procédure est donc simple : on discute, on tente de convaincre et, si l’accord n’est pas possible, la majorité tranche.
Être ministre signifie aussi accepter cette possibilité.
Un ministre peut défendre son dossier avec force, produire ses chiffres, contester les objections de ses collègues, demander un vote et même revenir ultérieurement à la charge. Il peut avoir la conviction absolue d’avoir raison et néanmoins ne pas réussir à convaincre la majorité.
C’est précisément cela, le fonctionnement d’un gouvernement collégial.
Même en admettant que Joe Saddi ait raison à 100 % sur l’ensemble de son dossier, le droit d’avoir raison n’est pas le droit d’obtenir gain de cause.
La démocratie gouvernementale impose à la majorité d’écouter celui qui n’est pas d’accord. Mais elle impose aussi à celui qui n’a pas convaincu d’accepter que sa position puisse, au moins momentanément, ne pas devenir celle du gouvernement.
Faire de son absence un moyen de pression introduit une logique différente : je reste ministre, mais je ne reviens pas autour de la table tant que certaines décisions ne sont pas prises.
Ce n’est ni une démission ni une simple absence.
C’est une forme intermédiaire qui mérite d’être interrogée.
L’i‘tikaf n’est pas une procédure gouvernementale
Le Liban connaît depuis longtemps la pratique de l’i‘tikaf, cette suspension volontaire de participation utilisée comme moyen de pression politique. Elle appartient à l’histoire de ses crises institutionnelles et a notamment été utilisée, avant Taëf, par plusieurs présidents du Conseil.
Mais cette pratique politique ne constitue pas une procédure supplémentaire de décision.
Le désaccord, lui, est prévu par les institutions : consensus lorsque cela est possible, vote lorsqu’il ne l’est plus.
La responsabilité gouvernementale ne consiste donc pas uniquement à conserver son portefeuille et à continuer d’administrer son ministère. Elle consiste également à participer à l’endroit où s’exerce la décision collective, y compris lorsque l’on risque d’y être mis en minorité.
Il ne s’agit pas de demander à Joe Saddi de se taire, encore moins de nier le sérieux de certaines de ses revendications.
Il s’agit au contraire de distinguer deux choses : défendre fermement une politique et conditionner sa présence à son adoption.
Car si cette méthode devenait normale, chaque ministre pourrait considérer son propre dossier comme suffisamment important pour suspendre sa participation jusqu’à satisfaction. Le consensus ne serait alors plus recherché autour de la table, mais à travers la menace de ne plus y revenir.
Et le vote, précisément prévu pour résoudre le désaccord lorsque le consensus échoue, perdrait sa fonction.
Joe Saddi a raison de réclamer une réforme profonde du secteur électrique. L’État doit payer ses dettes, les pertes doivent être combattues et EDL ne peut être condamnée éternellement au déficit.
Mais l’indexation du tarif sur les hydrocarbures n’est pas une simple opération comptable. Dans un pays où les charges ont été réajustées beaucoup plus rapidement que les revenus, elle constitue un choix social qui doit être discuté et arbitré politiquement.
Et si cet arbitrage ne donne pas satisfaction à un ministre, il reste la règle normale de toute décision collective : discuter, convaincre et, si nécessaire, voter.
Le droit d’avoir raison n’est pas le droit d’obtenir gain de cause.
Et en démocratie, avoir raison ne dispense jamais de convaincre.
Étiquette : Conseil des ministres
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Électricité au Liban : avoir raison ne donne pas tous les droits
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Le confort de l’opposition morale
Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.
Il existe une position confortable dans la vie politique libanaise : participer au pouvoir tout en parlant comme si l’on était extérieur à lui. Siéger dans les institutions, prendre part aux équilibres gouvernementaux, disposer de relais parlementaires ou ministériels, mais conserver le langage de l’opposition morale, de la dénonciation pure, de l’indignation sans conséquence.
Cette position est d’autant plus séduisante qu’elle permet de cumuler deux bénéfices contradictoires : le poids institutionnel du pouvoir et l’innocence morale de l’opposition.
On peut alors dire : l’État ne fait rien.
Mais on est dans l’État.
On peut dire : le gouvernement est impuissant.
Mais on participe à l’architecture du gouvernement.
On peut dire : les institutions sont bloquées.
Mais on ne va pas toujours jusqu’au bout des moyens institutionnels permettant de nommer le blocage, d’en identifier les responsables et d’en tirer les conséquences.
C’est ici que commence le problème.
Car une chose est de dénoncer l’impuissance de l’État lorsqu’on est citoyen, militant, intellectuel, journaliste, opposant réel ou voix indépendante. Une autre est de dénoncer cette même impuissance lorsqu’on participe au pouvoir que l’on accuse d’être impuissant.
On ne peut pas être comptable du pouvoir le matin et procureur de son impuissance le soir.
Dénoncer ne suffit pas quand on participe
La dénonciation est légitime. Elle est parfois nécessaire. Dans un pays où la décision nationale est souvent confisquée, déplacée, contournée ou neutralisée, il faut des voix capables de dire ce que le système cherche à dissimuler. Il faut nommer les responsabilités. Il faut rappeler que la souveraineté n’est pas une formule décorative, mais la condition même de l’existence de l’État.
Mais la dénonciation change de nature selon celui qui la porte.
Un citoyen peut interpeller.
Un intellectuel peut analyser.
Un militant peut alerter.
Un opposant peut accuser.
Une force impliquée dans le pouvoir, elle, ne peut pas se limiter à ces registres. Elle doit transformer la dénonciation en actes. Elle doit utiliser les instruments dont elle dispose : questions parlementaires, commissions, motions, votes, refus, conditions publiques, lignes rouges, ruptures éventuelles, démissions si nécessaire, clarification des responsabilités.
Le problème n’est pas que ces moyens réussissent toujours. Dans un système libanais fragmenté, traversé par les tutelles, les blocages et la domination d’une force armée extraconstitutionnelle, aucun outil institutionnel n’est magique. Mais l’action politique ne commence pas seulement quand on gagne. Elle commence déjà lorsqu’on oblige les autres à se positionner.
C’est pourquoi le souverainisme de pouvoir ne peut pas se contenter d’avoir raison dans le discours. S’il défend réellement l’État, il doit agir dans l’État. S’il estime que l’État est empêché, il doit dire par qui, comment, sur quel dossier et quelles conséquences politiques il en tire.
Sans cela, la dénonciation devient une posture.
Le prestige confortable de la posture
L’opposition morale possède un prestige particulier. Elle donne le sentiment de la pureté. Elle permet de se tenir du bon côté du diagnostic, de rappeler les principes, de condamner les renoncements, de parler au nom de l’État idéal contre l’État réel.
Cette posture est respectable lorsqu’elle vient de ceux qui n’ont pas de leviers directs. Elle devient problématique lorsqu’elle vient de ceux qui disposent d’une part, même limitée, du pouvoir.
Car alors, la parole morale sert parfois à masquer l’insuffisance de l’action politique. On dénonce l’impuissance générale pour éviter de reconnaître sa propre place dans cette impuissance. On condamne l’ambiguïté du système tout en continuant à bénéficier de ses équilibres. On parle de rupture sans toujours en payer le prix. On parle de souveraineté sans toujours engager les moyens de souveraineté que l’on possède déjà.
La souveraineté devient alors un langage de protection interne. Elle rassure la base. Elle permet de dire : nous n’avons pas renoncé. Elle maintient le lien avec un électorat inquiet, exigeant, parfois en colère. Elle donne à ceux qui participent au pouvoir la possibilité de rester moralement du côté de l’opposition.
Mais gouverner, même dans un pouvoir affaibli, même dans les vestiges d’un État capturé, ce n’est pas seulement commenter l’impuissance. C’est accepter d’en répondre.
On ne peut pas vouloir à la fois la légitimité institutionnelle du pouvoir et l’innocence morale de l’opposition.
La responsabilité ne se délègue pas
Il serait injuste de prétendre qu’une force souverainiste impliquée dans le pouvoir contrôle tout. Ce n’est pas le cas. Le système libanais est verrouillé par des rapports de force multiples, par des dépendances anciennes, par des compromis imposés, par une administration fragilisée, par une économie effondrée, et surtout par une anomalie majeure : l’existence d’une force armée autonome qui pèse sur la décision nationale, la guerre, la paix et les orientations stratégiques du pays.
Mais ne pas tout contrôler ne signifie pas ne rien assumer.
C’est là que se joue la différence entre l’impuissance subie et l’impuissance consentie. Être empêché peut arriver. Mais lorsqu’on est empêché, il faut le dire clairement. Il faut nommer le verrou. Il faut exposer le mécanisme. Il faut placer les autres devant leurs responsabilités. Il faut refuser de transformer le blocage en fatalité vague.
La responsabilité politique ne consiste pas seulement à obtenir un résultat. Elle consiste aussi à produire de la clarté.
Si un gouvernement ne peut pas décider librement de la guerre et de la paix, il faut le dire.
Si une décision nationale est paralysée par la menace d’un acteur armé, il faut le dire.
Si des ministres ne peuvent pas exercer leur autorité parce qu’un rapport de force extraconstitutionnel les limite, il faut le dire.
Si l’État est empêché par ceux qui prétendent en même temps le représenter, il faut le dire.
Mais il faut aussi aller plus loin : que fait-on après l’avoir dit ?
C’est souvent là que le discours souverainiste de pouvoir s’arrête. Il nomme le problème, puis revient dans le jeu ordinaire. Il constate l’impuissance, puis reprend sa place dans l’équilibre qui la produit. Il dénonce le blocage, puis accepte que le blocage demeure sans coût politique réel pour ceux qui l’imposent.
Or la responsabilité ne se délègue pas. On ne peut pas la transférer entièrement à l’étranger, aux circonstances, à l’histoire, au système, au Hezbollah, aux Américains, aux Arabes, aux Français, aux Iraniens ou à la fatalité libanaise. Tous ces éléments peuvent peser. Certains pèsent lourdement. Mais la question demeure : que font ceux qui disent défendre l’État avec la part d’État qu’ils détiennent encore ?
Les actes qui manquent
Il ne s’agit pas de demander une héroïsation artificielle de la politique. Il ne s’agit pas non plus de réclamer des gestes spectaculaires qui n’auraient aucun effet. Il s’agit de rappeler une chose simple : le pouvoir se mesure aussi aux actes que l’on accepte de poser lorsque les principes que l’on proclame sont contredits.
Si la souveraineté est réellement la ligne rouge, alors cette ligne doit produire des conséquences. Elle ne peut pas être seulement une phrase dans un communiqué.
Il existe des moyens institutionnels. Ils sont imparfaits, parfois faibles, parfois neutralisés, mais ils existent. Questions au gouvernement. Interpellations ministérielles. Commissions d’enquête. Motions. Votes publics. Refus de certaines formules. Conditions posées à la participation gouvernementale. Clarification des alliances. Ruptures assumées. Démissions éventuelles. Construction d’un rapport de force politique, social et médiatique.
Aucun de ces moyens ne suffit seul. Mais leur absence, ou leur usage trop timide, finit par produire un message désastreux : la souveraineté serait bonne à proclamer, mais trop coûteuse à défendre.
Le problème n’est pas que tout puisse être réglé immédiatement. Le problème est que trop souvent, rien n’est poussé jusqu’à son terme. On ouvre une polémique, puis on la laisse retomber. On annonce une ligne rouge, puis on la déplace. On critique un compromis, puis on s’y installe. On dénonce une contradiction, puis on continue à en vivre.
Ce cycle épuise la parole souverainiste.
À force de ne pas être suivie d’actes, la dénonciation perd sa force. Elle devient un bruit de fond. Elle rassure les convaincus, mais elle ne transforme pas le rapport de force. Elle entretient l’idée que tout le monde sait, que tout le monde voit, que tout le monde comprend, mais que personne ne franchira réellement le seuil où la parole devient décision.
La politique ne commence pas seulement lorsqu’on obtient gain de cause. Elle commence lorsqu’on accepte de créer un coût pour l’ambiguïté.
Sortir de l’innocence
Le souverainisme libanais a longtemps vécu de la force de son diagnostic. Il a vu juste sur l’essentiel : un État ne peut pas survivre durablement si une partie de sa souveraineté est capturée par une force armée autonome ; une République ne peut pas tenir si la guerre et la paix se décident en dehors des institutions ; une vie nationale ne peut pas être libre si chaque décision stratégique est soumise à un rapport de force extraconstitutionnel.
Mais avoir raison ne suffit plus, surtout lorsque l’on participe au pouvoir.
L’innocence politique n’est pas compatible avec la responsabilité institutionnelle. Celui qui est hors du pouvoir peut dénoncer l’impuissance. Celui qui est dans le pouvoir doit l’affronter, la nommer, la réduire ou en tirer les conséquences. Il ne peut pas s’en servir comme d’un décor explicatif permanent.
Il ne s’agit pas de demander aux forces souverainistes impliquées dans le pouvoir de tout résoudre seules. Il s’agit de leur demander de cesser d’habiter l’ambiguïté. Si elles sont empêchées, qu’elles le disent jusqu’au bout. Si elles sont minoritaires, qu’elles construisent le rapport de force. Si elles sont contraintes, qu’elles nomment la contrainte. Si elles estiment que leur présence ne sert plus qu’à couvrir l’impuissance générale, qu’elles posent publiquement la question de leur participation.
Car la souveraineté n’est pas seulement une idée juste. Elle est une exigence qui oblige.
Elle oblige à choisir entre le confort de la posture et le risque de l’action.
Elle oblige à transformer la dénonciation en méthode.
Elle oblige à accepter que la cohérence ait un prix.
Avoir raison ne suffit plus lorsque l’on refuse de payer le prix politique de sa propre raison.
La souveraineté ne se défend pas seulement dans les discours. Elle se défend dans les actes que l’on accepte de poser, dans les ambiguïtés que l’on refuse, dans les responsabilités que l’on assume et, parfois, dans les places que l’on accepte de perdre. -

Liban : quand l’État paie la facture d’une guerre qu’il n’a pas décidée
Au Grand Sérail, les ambassadeurs étrangers demandent au gouvernement libanais d’accélérer les réformes financières, de réorganiser le secteur bancaire, de restaurer la confiance et de rouvrir la voie à un accord avec le FMI. Le message est connu : sans réformes, pas d’argent ; sans crédibilité, pas de soutien international.
Mais au même moment, l’ordre du jour du Conseil des ministres dit autre chose. Il prévoit notamment l’examen d’une demande du Haut Comité de secours et du Conseil du Sud pour acheter des logements préfabriqués destinés aux familles dont les maisons ont été détruites au Sud, à la suite de la guerre ouverte par le Hezbollah contre Israël.
À première vue, l’affaire semble humanitaire. Des familles ont perdu leur maison. Des villages ont été touchés. Des civils se retrouvent sans toit. Aucun responsable politique sérieux ne peut rester indifférent à cette détresse.
Mais la question n’est pas de savoir s’il faut aider les victimes. Bien sûr qu’il faut les aider. La vraie question est celle-ci : qui doit payer les conséquences d’une guerre que l’État libanais n’a ni décidée, ni contrôlée, ni assumée ?
Car cette guerre n’a pas été décidée par le Conseil des ministres. Elle n’a pas été votée par le Parlement. Elle n’a pas été conduite par l’armée libanaise. Elle a été imposée au pays par une force armée privée, le Hezbollah, qui décide seule de la paix et de la guerre, puis laisse l’État gérer les ruines.
C’est là que commence le problème politique.
En acceptant de financer le relogement ou la reconstruction sans poser la question de la responsabilité, le gouvernement ne fait pas seulement œuvre sociale. Il transforme une responsabilité milicienne en responsabilité nationale. Il fait entrer dans les comptes publics le prix d’une décision militaire privée.
La formule est simple : le Hezbollah privatise la guerre, l’État nationalise la facture, puis le parti récupère le bénéfice politique.
Car demain, le Hezbollah pourra retourner vers sa base et dire : nous ne vous avons pas abandonnés. Nous avons imposé votre prise en charge. Nous avons obtenu des logements. Nous avons arraché au gouvernement les moyens de vous soutenir. Votez encore pour nous, car nous ne vous avons pas lâchés dans l’épreuve.
Et en même temps, il pourra continuer à entretenir le récit selon lequel l’Iran, la « résistance » et son propre appareil protègent leur population. Mais dans les faits, qui paie ? L’État libanais. Donc les contribuables. Donc les consommateurs. Donc les citoyens déjà écrasés par les impôts, les taxes, le prix du carburant, les frais administratifs, l’effondrement des services publics et la crise économique.
Depuis son arrivée, ce gouvernement a surtout su faire une chose : augmenter la pression sur les citoyens. On augmente les recettes. On renchérit le coût de la vie. On demande aux Libanais de payer davantage. On leur explique qu’il faut sauver les finances publiques, rassurer le FMI, restaurer la confiance et remettre l’État debout.
Mais quel État remet-on debout, si cet État continue à payer les conséquences d’une guerre décidée contre lui ?
C’est toute la contradiction. Depuis son arrivée, ce gouvernement augmente les impôts. Mais il n’augmente pas la souveraineté. Il sait faire payer les citoyens, mais il ne sait pas reprendre la décision de paix et de guerre. Il sait solliciter les bailleurs internationaux, mais il refuse de poser la seule réforme qui conditionne toutes les autres : le monopole réel de l’État sur les armes.
Autrement dit : le citoyen paie l’impôt, l’État paie la facture, et le Hezbollah encaisse le bénéfice politique.
Il ne s’agit pas ici de parler de détournement. Le mot serait juridiquement fragile et politiquement inutile. Le problème est plus profond : c’est une mauvaise utilisation de l’argent public. Une mauvaise affectation. Une confusion dangereuse entre solidarité nationale et couverture politique d’une guerre privée.
La solidarité envers les habitants du Sud doit exister. Mais elle ne peut pas servir d’amnistie politique. Aider les familles, oui. Couvrir le Hezbollah, non. Secourir les victimes, oui. Faire payer à l’État les choix militaires d’une milice, non.
La différence est essentielle.
Une aide publique responsable devrait être accompagnée d’une clarification politique : qui a engagé le Liban ? Qui a exposé les villages ? Qui a entraîné des familles entières dans une guerre décidée hors des institutions ? Et surtout : comment empêcher que le même mécanisme se reproduise demain ?
Sans cette clarification, le gouvernement n’achète pas seulement des maisons préfabriquées. Il achète la tranquillité politique du Hezbollah. Il ne reconstruit pas seulement des logements. Il reconstruit l’impunité.
Voilà le cœur du problème libanais : l’État est assez présent pour taxer, mais jamais assez souverain pour décider. Il est assez fort pour demander des sacrifices aux citoyens, mais trop faible pour imposer le monopole des armes. Il sait demander de l’argent au monde, mais il ne sait pas reprendre à une milice le pouvoir de décider de la guerre.
Le Liban n’a pas seulement besoin de réformes bancaires. Il a besoin d’une réforme de l’autorité. Tant que la paix et la guerre resteront entre les mains du Hezbollah, toute réforme économique sera condamnée à devenir une façade.
Car le vrai déficit du Liban n’est pas seulement budgétaire. Il est souverain.
Et aujourd’hui, ce gouvernement envoie un signal inquiétant : il ne restaure pas l’État, il organise la prise en charge publique des conséquences du Hezbollah.
On taxe le Libanais pour réparer les dégâts d’une guerre qu’il n’a pas choisie.
On demande au FMI de restaurer la confiance, pendant que l’État restaure l’impunité du Hezbollah.Photo : Nabil Ismaïl / An-Nahar