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  • Qadisha, la Constitution et les absents du récit

    Qadisha, la Constitution et les absents du récit



    Le colloque consacré aux « dimensions nationales du patrimoine de la Vallée sainte et au centenaire de la Constitution libanaise », réuni au Dimane le 29 août, avait quelque chose de profondément juste dans son ambition : faire sortir Qadisha d’une lecture exclusivement patrimoniale ou confessionnelle pour la replacer au cœur d’une réflexion sur le Liban, son État et sa vocation de coexistence.

    Autour du patriarche maronite Béchara Raï, les représentants des différentes autorités religieuses et celui du président Joseph Aoun ont ainsi construit, chacun avec ses nuances, un langage commun : celui de l’État, de la Constitution, du partenariat national et du refus de la domination d’une composante sur les autres.

    Mais à mesure que Qadisha devenait symbole national, une question apparaissait presque en creux : peut-on raconter la Vallée sainte en oubliant ceux qui l’ont historiquement habitée, possédée, cultivée et défendue ?

    L’État, le pacte et une petite phrase qui mérite attention

    Le discours du président Joseph Aoun est probablement le plus clairement institutionnel. Son raisonnement revient à affirmer qu’il n’existe pas d’alternative à l’État, que tous doivent vivre sous le toit de ses institutions et qu’aucune communauté ne peut prétendre résumer l’État ou parler en son nom.

    Il ajoute une critique importante de la démocratie consensuelle lorsqu’elle cesse de protéger le pacte pour devenir un instrument de blocage de la Constitution et des institutions.

    La distinction est essentielle. Le pacte de coexistence est constitutif du Liban ; le droit de veto permanent de chaque force politique ne l’est pas nécessairement.

    Le patriarche Raï place pour sa part le curseur de l’autre côté du problème. La coexistence islamo-chrétienne n’est pas pour lui un arrangement circonstanciel mais l’un des éléments constitutifs du pays. Aucune majorité, aucune force politique, aucune évolution démographique ne peut donc légitimement transformer le Liban en propriété d’une seule composante.

    Les deux raisonnements ne s’opposent pas. Ils dessinent les deux limites entre lesquelles l’État libanais doit chercher son équilibre : assez de pacte pour empêcher la domination, assez d’État pour empêcher la paralysie.

    Une troisième intervention mérite pourtant d’être examinée avec davantage d’attention : celle de Maher Hussein, représentant la présidence du Conseil supérieur islamique chiite.

    Il affirme son attachement à l’État, à la souveraineté et au partenariat national. Mais il introduit deux idées singulières.

    La première est que les constitutions ne sont pas des textes sacrés et qu’elles évoluent avec le temps. Rien ne permet d’en déduire mécaniquement une revendication de révision constitutionnelle au bénéfice de la communauté chiite. Mais dans un colloque précisément consacré au centenaire de la Constitution, la formule n’est pas anodine : elle ouvre intellectuellement la possibilité d’une évolution du contrat institutionnel.

    La seconde est plus remarquable encore. Il affirme qu’aucune composante ne doit avoir de prééminence sur une autre, « sinon à la mesure des services et des sacrifices » qu’elle apporte au pays.

    Ce n’est pas exactement l’égalité des citoyens devant la loi.

    C’est introduire dans le rapport entre les composantes nationales une notion de mérite historique fondée sur le service et le sacrifice.

    Or une République entre sur un terrain dangereux lorsqu’elle commence à comptabiliser le sang versé par les différentes communautés. Chacune possède ses morts, ses déplacements, ses résistances, ses persécutions et ses traumatismes. Le sacrifice mérite mémoire, reconnaissance et gratitude. Il ne peut devenir une unité de mesure du poids constitutionnel.

    Qadisha, patrimoine commun mais histoire particulière

    C’est précisément ici que la référence à Qadisha aurait pu permettre d’aller plus profondément dans l’histoire réelle du territoire.

    La Vallée sainte est incontestablement devenue un patrimoine national, et sa dimension spirituelle dépasse depuis longtemps les frontières d’une seule communauté. Son histoire a connu des rencontres, des circulations et même la présence de mystiques musulmans. Le programme du colloque lui-même prévoyait d’ailleurs une intervention consacrée aux soufis musulmans dans Qadisha au Moyen Âge.

    Mais patrimoine commun ne signifie pas patrimoine sans racines.

    Qadisha reste historiquement un espace profondément lié à l’histoire maronite, à ses monastères, à ses patriarches, à ses ermites et à la fonction de refuge que la géographie particulièrement difficile de la vallée a offerte au cours des siècles.

    Et c’est précisément là qu’apparaît un angle mort du récit proposé au Dimane : Hadchit est pratiquement absente.

    L’absence est d’autant plus remarquable que Hadchit n’est pas un simple village surplombant la vallée.

    Lors de la controverse de 2019 sur l’aménagement et l’accès à Qadisha, la presse libanaise rappelait explicitement que les habitants de Hadchit possèdent une part considérable des terrains de cette partie de la vallée. LBCI évoquait alors environ quatre mille parcelles appartenant ou revendiquées par des habitants de la localité.

    Lorsque les autorités envisagèrent d’organiser l’entrée et la sortie de Qadisha dans le cadre du développement du tourisme religieux et patrimonial, il fallut d’ailleurs prévoir expressément que les propriétaires de Hadchit et de Qannoubine resteraient libres d’accéder à leurs terres.

    Cela suffit à montrer qu’il ne s’agit pas d’une revendication folklorique.

    Une partie importante de Qadisha est aussi une réalité foncière, humaine et familiale. Derrière les monastères, les patriarches, les projets touristiques et les institutions existent des propriétaires, des familles et une population locale qui entretient depuis des générations une relation particulière avec cette terre.

    La mémoire orale de Hadchit va encore beaucoup plus loin. Elle conserve le souvenir d’une mobilisation exceptionnelle des habitants dans les combats destinés à défendre la région et celui d’une reconnaissance particulière accordée à la localité. Ces éléments demanderaient naturellement un travail historique et cadastral spécifique avant d’être établis dans leurs détails.

    Mais leur existence même devrait inciter à ne pas raconter Qadisha uniquement depuis le sommet des institutions.

    Nationaliser la mémoire sans effacer ceux qui l’ont portée

    Le conflit apparu autour de la vallée il y a quelques années éclaire cette difficulté.

    Le projet d’aménagement présenté à l’époque entendait faciliter le tourisme religieux, organiser les déplacements, préserver le patrimoine et contrôler notamment l’accès des visiteurs extérieurs. Ses promoteurs affirmaient que les habitants et propriétaires conserveraient naturellement leur liberté d’accès.

    Mais les inquiétudes exprimées à Hadchit ne pouvaient être simplement balayées : derrière la question d’un portail, d’une route, des véhicules autorisés ou des normes imposées par la protection patrimoniale se trouvait une interrogation beaucoup plus fondamentale.

    Qui décide de l’avenir de la vallée ?

    L’État ? Le patriarcat ? Les députés du caza ? Les municipalités ? Une commission de gestion ? Les propriétaires ? L’UNESCO ?

    La municipalité de Hadchit l’avait elle-même affirmé dans un communiqué d’avril 2021, en se présentant comme représentant les « propriétaires de la terre de la Vallée des Saints » et en refusant qu’un projet concernant ses terrains puisse être décidé sans l’accord explicite des habitants.

    On peut contester le ton, les méthodes ou telle revendication particulière. Mais on ne peut évacuer la question.

    C’est pourquoi l’absence de Hadchit dans un grand colloque consacré aux dimensions nationales du patrimoine de Qadisha constitue moins une offense faite à un village qu’une faiblesse intellectuelle.

    À force de transformer Qadisha en symbole du Liban tout entier, on risque de fabriquer une vallée abstraite.

    Une vallée de patriarches mais sans habitants.

    Une vallée de mémoire mais sans propriétaires.

    Une vallée de résistance mais sans ceux qui ont défendu physiquement ses accès et ses terres.

    Une vallée nationale dont l’histoire locale serait progressivement réduite à l’arrière-plan.

    Or il n’est nul besoin d’effacer l’identité particulière de Qadisha pour en faire un patrimoine national. C’est même l’inverse.

    Le patrimoine devient véritablement commun lorsque chacun accepte d’abord de reconnaître d’où il vient, qui l’a transmis et quelles communautés humaines l’ont porté.

    Qadisha peut appartenir symboliquement à tous les Libanais sans cesser d’être profondément enracinée dans l’histoire maronite. Elle peut accueillir une mémoire nationale sans que celle-ci absorbe les mémoires locales. Elle peut devenir un lieu de rencontre islamo-chrétien sans que son histoire soit réécrite pour correspondre à une représentation idéale du Liban contemporain.

    Le colloque du Dimane a justement voulu relier Qadisha à la Constitution.

    Il lui restait peut-être à accomplir le mouvement inverse : redescendre de la Constitution vers la terre.

    Car avant d’être un symbole, Qadisha fut un refuge. Avant d’être un site patrimonial, elle fut un territoire vécu. Et parmi ceux qui ont porté cette histoire, défendu cette terre et continuent à entretenir avec elle un lien foncier et humain exceptionnel, il existe un nom qu’un récit complet de la Vallée sainte ne devrait pas oublier : Hadchit.

    Crédit photo : Père Elias Korkomaz

  • Le dialogue des sourds



    À moins de vingt-quatre heures d’intervalle, deux dignitaires religieux libanais ont parlé du même pays, de sa souveraineté, de son unité et de son avenir. Mais à les entendre, ils ne parlaient plus tout à fait du même Liban.

    Samedi 18 juillet, à Bqaakafra, lors de la messe célébrée pour la fête de saint Charbel, le patriarche maronite Béchara Raï a rappelé que le Liban ne s’était pas imposé dans l’histoire par sa puissance militaire, mais par sa vocation spirituelle et humaine. Il a présenté la paix comme le choix du pays et appelé à soutenir toute initiative responsable conduisant à une paix « véritable, globale et durable ».

    Le lendemain, le mufti jaafarite Ahmad Kabalan a accusé le président Joseph Aoun de placer le Liban dans un « bazar américain », de rompre le partenariat national et de risquer de conduire seul le pays vers l’abîme. Il a érigé Nabih Berry en passage obligé de toute solution, affirmant que dépasser le président de la Chambre reviendrait à dépasser le Liban lui-même et que, « sans Aïn el-Tiné, il n’y a pas de solution ».

    Il ne s’agit pas simplement de deux tonalités différentes. Nous sommes devant deux conceptions de la souveraineté, deux définitions du partenariat national et, plus profondément, deux visions presque opposées de la vocation libanaise.

    La paix comme vocation

    Le discours du patriarche Raï ne se réduit pas à une exhortation morale contre la violence. Il établit un lien direct entre la paix, l’identité du Liban et la reconstruction de l’État.

    Selon lui, la véritable défense du pays passe par la préservation de son unité, le renforcement de ses institutions, le respect de la Constitution et des lois, la justice et la protection de la dignité humaine. Les guerres ne construisent pas les nations : elles détruisent les hommes, les pierres et les institutions. La paix, au contraire, protège la vie et permet de préparer l’avenir des générations suivantes.

    Cette position n’est ni une naïveté pacifiste ni un appel à accepter n’importe quel arrangement. Raï ne parle pas d’une paix provisoire obtenue par la soumission du plus faible. Il évoque une paix globale et durable, respectueuse de la souveraineté et de l’unité du pays.

    Mais il rappelle surtout une évidence souvent perdue dans le fracas des armes : la force particulière du Liban ne réside pas dans sa capacité à devenir une puissance militaire régionale. Elle tient à son pluralisme, à sa liberté, à son ouverture et à sa capacité historique à faire vivre ensemble des communautés différentes.

    Le Liban n’a jamais pu rivaliser par les armes avec les puissances qui l’entourent. Il peut, en revanche, porter une idée politique et humaine singulière. C’est en ce sens que Raï parle d’un Liban « message », d’une terre de rencontre entre les cultures et les religions, plutôt que d’un champ de bataille offert aux conflits régionaux.

    Dans cette vision, la paix n’est pas l’abandon de la souveraineté. Elle en est l’aboutissement : un État souverain doit précisément pouvoir protéger ses citoyens, négocier, décider de la guerre ou de la paix et empêcher que son territoire ne soit utilisé au service de stratégies extérieures.

    Le pacte transformé en droit de veto

    Le discours de Kabalan part d’un autre principe. Pour lui, la souveraineté libanaise ne peut être dissociée de la « résistance », qu’il place explicitement aux côtés de l’armée comme pierre angulaire de la défense nationale. Renoncer à cette résistance reviendrait à abandonner le pays à Israël.

    Kabalan ne rejette d’ailleurs pas absolument la négociation indirecte. Il soutient que Nabih Berry la mène ou l’accepte selon des conditions libanaises. Mais il ajoute aussitôt que tout règlement doit passer par Aïn el-Tiné et que contourner Berry constituerait une atteinte aux pactes fondateurs du pays.

    C’est ici que le débat change de nature.

    La question n’est plus seulement de savoir si le président de la République conduit bien ou mal la négociation, s’il obtient suffisamment de garanties américaines ou s’il risque de faire trop de concessions. La question devient : qui possède le droit d’autoriser ou d’interdire une décision stratégique de l’État ?

    Kabalan reproche à Joseph Aoun de vouloir conduire seul le pays. L’accusation pourrait être légitime si elle consistait à rappeler qu’au Liban aucun président ne peut décider seul de la guerre, de la paix ou des orientations fondamentales de la nation. La Constitution confie en effet le pouvoir exécutif au Conseil des ministres et classe la guerre et la paix parmi les questions fondamentales nécessitant une décision gouvernementale renforcée.

    Mais Kabalan ne demande pas seulement le respect des institutions. Il leur substitue un autre centre de décision : Aïn el-Tiné.

    Or le président de la Chambre n’est pas, constitutionnellement, le détenteur du pouvoir exécutif. Il ne dispose pas davantage d’un droit personnel d’autoriser les négociations, de fixer la politique de défense ou de déterminer les conditions de la paix. Le partenariat national exige que toutes les composantes du pays soient représentées et entendues. Il ne signifie pas qu’une composante, un parti ou un président d’assemblée possède un droit de veto extérieur aux institutions.

    La formule « sans Aïn el-Tiné, pas de solution » résume ainsi une évolution inquiétante : le pacte national, conçu pour garantir la participation de tous, devient l’argument permettant à certains d’empêcher l’État de décider.

    Les mêmes mots, deux significations

    Raï et Kabalan parlent tous deux d’unité, de souveraineté, de partenariat et de protection du Liban. Mais chacun donne à ces mots une signification différente.

    Pour Raï, l’unité se construit autour de l’État, de la Constitution, des institutions et d’un projet de paix.

    Pour Kabalan, l’unité suppose que l’État ne puisse adopter aucune orientation stratégique refusée par le tandem chiite.

    Pour Raï, le partenariat signifie que tous les Libanais participent à une même communauté politique.

    Pour Kabalan, il semble signifier qu’aucune décision ne peut être appliquée sans l’assentiment préalable d’Aïn el-Tiné et de la force armée parallèle qu’il défend.

    Pour Raï, la souveraineté permet au Liban de sortir des guerres imposées et de retrouver sa vocation.

    Pour Kabalan, la souveraineté demeure liée à la conservation de la « résistance » aux côtés de l’armée, même lorsque cette dualité empêche l’État de détenir seul la décision de guerre et de paix.

    Ce désaccord ne doit pas être transformé en opposition entre chrétiens et chiites. Raï ne résume pas à lui seul toutes les positions chrétiennes, pas plus que Kabalan ne peut prétendre parler au nom de tous les chiites. De nombreux Libanais de toutes confessions veulent à la fois la souveraineté, la dignité, la protection du Sud, le retrait israélien et le retour de la décision militaire entre les mains de l’État.

    La vraie ligne de fracture ne passe donc pas entre les religions. Elle sépare deux conceptions politiques : celle d’un État auquel toutes les communautés participent et celle d’un État qui ne peut agir qu’après avoir obtenu l’autorisation de pouvoirs constitués en dehors de lui.

    C’est précisément pour cette raison que le dialogue devient presque impossible. Quand les uns parlent de paix, les autres entendent capitulation. Quand les uns parlent du monopole des armes, les autres entendent exclusion d’une communauté. Quand les uns invoquent les institutions, les autres dénoncent une prise de pouvoir personnelle. Quand les uns réclament le partenariat, les autres y voient la consécration d’un droit de veto.

    Chacun utilise les mêmes mots, mais personne ne reconnaît la définition de l’autre.

    Le Liban ne manque pourtant ni de dialogues, ni de tables de concertation, ni de déclarations appelant au consensus. Ce qui lui manque est un accord préalable sur la fonction même de l’État. Est-il le lieu où les Libanais décident ensemble, ou seulement l’espace dans lequel s’affrontent des forces qui conservent chacune leur propre stratégie, leurs propres armes et leurs propres alliances ?

    Le drame du Liban n’est plus seulement que ses responsables ne s’entendent pas. C’est qu’ils ne savent plus qui possède le droit de parler en son nom.

    Raï appelle à retrouver la vocation d’un pays fondé sur la liberté, la coexistence et la paix. Kabalan avertit qu’aucune solution ne pourra être imposée contre la résistance et sans Aïn el-Tiné. Entre les deux, l’État tente encore d’exister.

    Voilà le véritable dialogue des sourds : tous prétendent vouloir sauver le Liban, mais ils ne parlent plus du même pays.