Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.
Le souverainisme libanais repose sur une idée simple : la décision nationale doit revenir à l’État libanais, et à lui seul. La guerre et la paix ne peuvent pas dépendre d’une organisation armée. La politique étrangère ne peut pas être confisquée par un parti. Le territoire ne peut pas être administré selon deux légitimités parallèles. L’armée ne peut pas être une force parmi d’autres.
Tout cela est juste.
Mais une contradiction traverse souvent les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais : elles réclament la souveraineté intérieure tout en attendant, trop souvent, qu’un facteur extérieur vienne la rendre possible à leur place.
Elles attendent une pression américaine. Elles attendent une initiative française. Elles attendent une décision saoudienne. Elles attendent un changement iranien. Elles attendent un accord régional. Elles attendent parfois une erreur du Hezbollah, une impatience israélienne, une crise internationale ou une fenêtre diplomatique.
Bien sûr, aucun pays ne vit hors du monde. Le Liban, moins encore que d’autres, ne peut ignorer les équilibres régionaux, les rapports de force internationaux, les intérêts américains, français, saoudiens, iraniens, syriens ou israéliens. Un petit pays doit savoir lire les puissances. Il doit savoir parler aux alliés. Il doit savoir utiliser les ouvertures diplomatiques. Il doit savoir inscrire sa cause dans un environnement plus large.
Mais le problème commence lorsque l’attente extérieure devient un substitut à la stratégie nationale.
Une cause souverainiste peut chercher des alliés. Elle ne peut pas leur demander d’exercer sa souveraineté à sa place.
L’allié n’est pas une stratégie
L’erreur serait de croire que le soutien extérieur suffit.
Un allié peut aider. Il peut soutenir une armée. Il peut exercer une pression diplomatique. Il peut imposer des sanctions. Il peut ouvrir une négociation. Il peut garantir un accord. Il peut modifier un équilibre régional. Il peut donner du temps, de l’espace, des moyens ou une protection.
Mais il ne construit pas, à la place des Libanais, le rapport de force intérieur qui permet à l’État de redevenir souverain.
Il ne remplace pas une majorité organisée. Il ne remplace pas une stratégie parlementaire. Il ne remplace pas une politique gouvernementale. Il ne remplace pas une administration libérée des influences parallèles. Il ne remplace pas une justice capable d’agir. Il ne remplace pas une armée politiquement couverte. Il ne remplace pas une opinion publique préparée à comprendre le prix de la souveraineté.
Un allié extérieur peut accompagner une stratégie nationale. Il ne peut pas en tenir lieu.
C’est ici que se trouve le piège. Lorsque les forces souverainistes n’ont pas de méthode intérieure, elles se tournent vers l’extérieur comme vers une méthode de remplacement. Elles espèrent que les pressions venues d’ailleurs accompliront ce qu’elles n’ont pas réussi à organiser depuis l’intérieur.
Alors la politique nationale devient une attente.
On observe Washington. On interprète Paris. On commente Riyad. On surveille Téhéran. On analyse Tel-Aviv. On attend les signaux, les visites, les communiqués, les médiations, les messages indirects, les sanctions possibles, les accords à venir.
Mais pendant ce temps, qui construit au Liban même les conditions politiques de la souveraineté ?
L’attente transforme les acteurs en spectateurs
L’attente extérieure a un effet dangereux : elle transforme des acteurs politiques en spectateurs du rapport de force.
Au lieu d’organiser le pays, on commente le monde. Au lieu de produire une stratégie, on analyse les intentions des puissances. Au lieu de fixer un calendrier national, on attend le calendrier des autres. Au lieu d’assumer une ligne intérieure, on espère qu’une contrainte extérieure viendra rendre cette ligne moins coûteuse.
Cette attitude peut donner l’impression de la lucidité. Elle consiste à dire : le Liban est faible, il ne peut pas agir seul, il faut attendre le bon moment, il faut attendre que les rapports de force régionaux évoluent, il faut attendre que les grandes puissances se mettent d’accord.
Il y a là une part de vérité. Aucun combat politique sérieux ne peut ignorer les rapports de force.
Mais la lucidité peut devenir une excuse.
À force d’attendre le bon moment, on finit par ne jamais le préparer. À force d’attendre que les autres bougent, on finit par ne plus bouger soi-même. À force de vouloir éviter un affrontement prématuré, on finit par rendre impossible tout affrontement décisif.
La souveraineté ne se reconquiert pas seulement en attendant que les circonstances deviennent favorables. Elle se reconquiert en construisant, avant même que ces circonstances n’arrivent, la capacité de les utiliser.
Car une fenêtre extérieure ne sert à rien si personne, à l’intérieur, n’est prêt à la pousser.
Le Hezbollah sait attendre
Il faut aussi comprendre que l’attente n’est pas neutre.
Le Hezbollah sait attendre. Il sait absorber les pressions. Il sait traverser les périodes difficiles. Il sait transformer les délais en espace politique. Il sait reculer dans le discours sans renoncer dans les faits. Il sait négocier sans abandonner l’essentiel. Il sait laisser les autres croire que le temps travaille contre lui, alors qu’il peut parfois travailler pour lui.
C’est une erreur de croire qu’une pression extérieure, parce qu’elle existe, produit automatiquement un résultat intérieur.
Une sanction peut affaiblir. Une guerre peut modifier un équilibre. Une pression diplomatique peut gêner. Une évolution régionale peut réduire une marge de manœuvre. Mais rien de tout cela ne supprime mécaniquement une capacité de blocage interne.
Tant que l’État libanais n’a pas construit les moyens politiques, institutionnels et militaires de récupérer sa décision, l’adversaire conserve un espace. Tant que le pouvoir officiel ne transforme pas les pressions extérieures en décisions intérieures, l’anomalie demeure. Tant que les forces souverainistes ne savent pas dire comment elles passent du diagnostic à l’action, le temps reste ouvert à tous les contournements.
Le Hezbollah n’a pas besoin de convaincre tout le pays pour conserver une partie de son pouvoir. Il lui suffit souvent de bloquer, d’attendre, de fragmenter, de déplacer le débat, de rendre chaque décision plus coûteuse, plus lente, plus ambiguë.
Face à cela, l’attente extérieure peut devenir une forme d’impuissance intérieure.
Elle donne l’impression que le rapport de force est en train de se régler ailleurs. Mais l’État, lui, ne revient jamais d’ailleurs. Il revient lorsque des institutions nationales retrouvent la capacité de décider.
Le soutien extérieur doit servir une stratégie intérieure
La question n’est donc pas de refuser les soutiens extérieurs.
Ce serait absurde. Le Liban a besoin d’alliés. Il a besoin d’un appui diplomatique. Il a besoin d’un soutien à son armée. Il a besoin d’une pression internationale sur les armes hors État. Il a besoin que les puissances cessent de traiter l’anomalie libanaise comme un simple élément d’équilibre régional.
Mais ce soutien doit servir une stratégie intérieure. Il ne doit pas la remplacer.
Une politique souverainiste sérieuse doit partir du Liban lui-même.
Elle doit définir ce qu’elle veut obtenir, dans quel ordre, par quels moyens, avec quels alliés internes, avec quelle majorité, avec quelle couverture gouvernementale, avec quel rôle pour l’armée, avec quel calendrier, avec quelles conditions de négociation, avec quelles lignes rouges et avec quelle capacité de rupture.
Alors seulement, le soutien extérieur peut devenir utile.
Sinon, il reste suspendu.
Il produit des communiqués, des visites, des encouragements, des promesses, parfois des sanctions, parfois des aides. Mais il ne produit pas nécessairement une souveraineté.
Un appui extérieur ne devient décisif que lorsqu’il rencontre une volonté intérieure structurée. Il ne suffit pas qu’une capitale étrangère dise que l’État libanais doit exercer son autorité. Encore faut-il que les forces libanaises qui prétendent défendre cette autorité sachent comment la faire exister.
C’est la différence entre être aidé et être porté.
Un pays peut être aidé par ses alliés. Il ne doit jamais être porté à leur place.
La souveraineté ne se délègue pas à ses amis
Il est facile de dénoncer la tutelle d’un adversaire. Il est plus difficile de refuser la dépendance confortable à l’égard d’un allié.
Pourtant, le principe est le même : la souveraineté ne se délègue pas.
Elle ne se délègue pas à l’Iran. Elle ne se délègue pas à la Syrie. Elle ne se délègue pas à Israël. Elle ne se délègue pas davantage à Washington, Paris, Riyad ou à n’importe quelle autre capitale, même amie.
Un allié peut soutenir la souveraineté libanaise. Il ne peut pas être le lieu où elle se décide.
C’est là que le souverainisme doit être cohérent avec lui-même. Il ne peut pas réclamer que la décision nationale soit libérée d’une tutelle pour la suspendre ensuite à une autre volonté extérieure. Il ne peut pas demander que le Hezbollah cesse de recevoir ses orientations de l’étranger, tout en attendant que l’étranger règle le problème libanais à la place de l’État libanais.
La souveraineté n’est pas seulement le refus de l’ingérence hostile. Elle est aussi le refus de l’impuissance assistée.
Elle suppose une capacité propre. Une volonté propre. Une méthode propre. Une responsabilité propre.
Le Liban doit parler avec ses alliés. Mais il doit décider par lui-même. Il doit recevoir des soutiens. Mais il doit construire sa force intérieure. Il doit inscrire sa cause dans les rapports de force régionaux. Mais il ne doit pas devenir l’objet passif de ces rapports de force.
Sinon, le souverainisme se retourne contre lui-même : il devient une demande adressée aux autres, et non une capacité nationale.
Conclusion
Le piège de l’attente extérieure est l’un des grands pièges du souverainisme libanais.
Il permet de rester fidèle aux bons principes tout en reportant sans cesse le moment de l’action. Il permet de dénoncer l’anomalie tout en attendant qu’une puissance extérieure la résolve. Il permet de parler d’État tout en différant la construction du rapport de force intérieur qui permettrait à l’État de redevenir réel.
Mais la souveraineté ne s’attend pas.
Elle se prépare.
Elle s’organise.
Elle se décide.
Un soutien extérieur peut ouvrir une fenêtre. Il ne remplace pas une maison.
Le Liban ne redeviendra pas souverain parce que d’autres auront décidé de sa souveraineté. Il le redeviendra lorsque ses propres forces politiques seront capables de transformer une cause juste en puissance nationale.
Avoir raison ne suffit plus.
Attendre que les autres donnent raison au Liban ne suffit pas davantage.
Il faut désormais que cette raison devienne une force intérieure.
Étiquette : armée libanaise
-
Le piège de l’attente extérieure
-

À Washington, Joseph Aoun joue la transformation de sa présidence
La visite de Joseph Aoun à Washington, prévue le 21 juillet, ne sera pas seulement la première rencontre en tête-à-tête du président libanais avec Donald Trump. Elle peut devenir le moment où le chef de l’État tentera de donner une cohérence politique à une méthode jusqu’ici perçue, selon les camps, comme de la prudence, de l’hésitation ou de l’inaction.
Son pari est ambitieux : démontrer que sa patience envers le Hezbollah n’était pas un renoncement, mais le moyen de préserver la paix civile ; et que la négociation avec Israël n’est pas une concession à l’ennemi, mais la voie permettant de libérer le territoire, de ramener l’armée dans le Sud et de rendre les villages à leurs habitants.
Pour réussir cette démonstration, Joseph Aoun devra revenir de Washington avec davantage que des déclarations de soutien. Il lui faut un résultat visible : le commencement d’un retrait israélien réel, même progressif, donnant enfin un contenu concret à la diplomatie de l’État.
Obtenir de Trump ce que les négociateurs ne peuvent imposer seuls
Le principal objectif de la visite sera d’obtenir une intervention personnelle de Donald Trump auprès de Benyamin Netanyahou.
L’accord-cadre signé le 26 juin prévoit un retrait graduel des forces israéliennes, le déploiement de l’armée libanaise et le démantèlement des structures militaires non étatiques. Les négociations de Rome ont ensuite porté sur la mise en œuvre de premières « zones pilotes ». Mais Israël continue de lier son retrait au désarmement du Hezbollah, tandis que le Liban demande que le retrait commence effectivement dans des secteurs où l’armée israélienne est présente.
Le problème n’est donc plus seulement de s’entendre sur un principe. Il est de déterminer qui accomplira le premier geste et selon quel calendrier.
Joseph Aoun sait que le Liban ne dispose pas, à lui seul, des moyens de contraindre Israël à partir. Il cherche donc à utiliser la relation particulière de Trump avec le gouvernement israélien pour débloquer la situation. Le président américain aurait déjà demandé à Netanyahou de commencer les redéploiements prévus au Liban, sans que cela se soit encore traduit par un retrait suffisamment significatif.
À Washington, Aoun ne demandera probablement pas une promesse abstraite de retrait complet. Il cherchera d’abord à obtenir une séquence crédible : retrait israélien de secteurs effectivement occupés, déploiement de l’armée libanaise, retour des habitants et lancement de la reconstruction.
Cette progression peut paraître modeste. Elle serait pourtant politiquement considérable.
Faire du retour des déplacés la preuve de l’efficacité de l’État
Le retour des déplacés libanais du Sud ne constitue pas un dossier humanitaire séparé de la négociation. Il en est l’un des objectifs politiques essentiels.
Un village n’est pas réellement libéré lorsque les forces israéliennes le quittent sur le papier. Il l’est lorsque l’armée libanaise peut s’y installer durablement, lorsque ses habitants peuvent retrouver leurs maisons et leurs terres, et lorsque les bailleurs acceptent de financer la reconstruction sans craindre une nouvelle guerre.
Joseph Aoun avait présenté l’accord du 26 juin comme une première étape vers le retour des déplacés et le rétablissement de la souveraineté libanaise. La visite de Washington doit désormais permettre de transformer cette formule en mécanisme concret.
Car le retour des habitants aurait une portée qui dépasse largement le Sud. Il permettrait à l’État de reprendre l’initiative face aux réseaux politiques, militaires et sociaux du Hezbollah.
Pendant des décennies, le parti a pu affirmer qu’il était simultanément la force qui combattait Israël, protégeait les populations chiites et organisait la reconstruction après les guerres. Si le retrait est cette fois obtenu par la diplomatie officielle, si l’armée sécurise les villages et si les aides internationales passent par les institutions, une partie de cette architecture politique se trouve remise en question.
Le résultat recherché pourrait se résumer ainsi : ce n’est plus une organisation armée qui ramène les habitants chez eux après avoir engagé le pays dans la guerre ; c’est l’État qui empêche la reprise de la guerre, récupère le territoire et organise le retour.
Offrir au tandem chiite une sortie, sans lui abandonner la victoire
C’est ici qu’apparaît toute la subtilité de la stratégie présidentielle.
Joseph Aoun doit obtenir un retrait israélien pour renforcer l’État, mais aussi pour donner au tandem chiite une possibilité de sortir de la confrontation sans devoir reconnaître publiquement sa défaite.
Il pourrait lui dire : l’État n’a pas abandonné le Sud ; la négociation a obtenu le retrait, l’armée a repris le territoire et les habitants ont pu rentrer. La diplomatie n’a donc pas remplacé la défense des intérêts libanais par la soumission. Elle a obtenu ce que la poursuite de la guerre ne pouvait plus garantir.
Le tandem chiite conserverait la possibilité d’affirmer à sa base que le « rapport de force de la résistance » a préparé le retrait. Joseph Aoun, de son côté, pourrait souligner que le résultat concret a été obtenu et mis en œuvre par les institutions.
Cette ambiguïté peut être utile pendant une phase de transition. Elle permet à chacun de sauver la face et limite le risque d’un affrontement intérieur.
Mais elle comporte aussi un danger majeur : que le Hezbollah transforme tout retrait partiel en victoire de la résistance et l’utilise pour geler la question de ses armes.
Le retrait ne doit donc pas devenir la récompense politique accordée au Hezbollah pour avoir refusé le désarmement. Il doit constituer la première démonstration que la voie de l’État fonctionne mieux que celle de la guerre.
La formule présidentielle ne peut pas être : Israël s’est retiré, la question des armes est donc refermée. Elle doit être : Israël commence à se retirer parce que l’État négocie ; l’armée se déploie parce que l’autorité publique revient ; les armes parallèles perdent dès lors progressivement leur justification.
Répondre aux deux procès intentés au président
Joseph Aoun se trouve au centre de deux accusations contradictoires.
Une partie du camp souverainiste lui reproche sa patience envers le Hezbollah, l’absence de décisions contraignantes et la lenteur du rétablissement du monopole des armes. Elle craint que le dialogue ne soit devenu une méthode pour différer indéfiniment l’application des décisions prises.
À l’opposé, le Hezbollah et ses alliés lui reprochent de négocier avec Israël, d’accepter une médiation américaine et de soumettre la sécurité du Liban aux priorités de Washington.
Pour sortir de cette double accusation, le président ne peut plus seulement expliquer sa position. Il doit produire un résultat qui lui permette de répondre aux deux camps.
Aux souverainistes, il devra pouvoir dire : ma patience a empêché que l’armée soit entraînée dans une confrontation intérieure ; elle n’a pas supprimé l’objectif du monopole des armes, mais elle a créé les conditions permettant de l’atteindre progressivement.
Au tandem chiite, il devra répondre : la négociation n’est ni une normalisation ni un abandon ; elle a obtenu un retrait, rendu des villages à leurs habitants et défendu le territoire sans déclencher une nouvelle guerre.
Toute sa position centriste dépend désormais de cette capacité à présenter des résultats. Sans retrait, sa patience sera décrite comme de la faiblesse par les uns, tandis que sa négociation sera dénoncée comme une concession inutile par les autres.
Le centrisme de Joseph Aoun ne peut donc survivre comme simple équilibre verbal. Il doit devenir un centrisme de résultats.
La Syrie : contrôler la frontière sans rétablir la tutelle
La visite comportera probablement un autre enjeu : clarifier le rôle que Washington entend attribuer à la Syrie.
Donald Trump a plusieurs fois évoqué une possible intervention syrienne contre le Hezbollah. Cette hypothèse a suscité de fortes inquiétudes au Liban et a été rejetée par Damas. Les autorités syriennes peuvent coopérer en contrôlant les frontières, en coupant les voies de ravitaillement et en luttant contre les trafics d’armes. Elles ne peuvent recevoir un mandat leur permettant d’intervenir militairement ou politiquement à l’intérieur du territoire libanais.
Joseph Aoun devra donc défendre une ligne nette : coopération avec la Syrie, oui ; retour d’une tutelle syrienne sous prétexte de combattre le Hezbollah, non.
Le monopole des armes au Liban doit être rétabli par les institutions libanaises et exécuté par l’armée libanaise. Confier cette tâche à une puissance extérieure, même voisine, reviendrait à remplacer une atteinte à la souveraineté par une autre.
De la patience à la stature d’homme d’État
La visite à Washington est ainsi beaucoup plus importante pour Joseph Aoun qu’une rencontre protocolaire à la Maison-Blanche.
Elle peut lui permettre de faire évoluer le regard porté sur sa présidence. Jusqu’ici, ses adversaires décrivent volontiers un chef de l’État prudent jusqu’à l’immobilisme, soucieux de ménager tous les camps et hésitant à exercer l’autorité que la situation exige.
Son pari consiste à faire émerger un autre récit : celui d’un président qui aura refusé de provoquer une guerre civile, donné une chance à la négociation, obtenu le retrait israélien par la diplomatie et utilisé ce résultat pour rétablir progressivement l’autorité de l’État.
Mais ce récit ne peut pas être décrété. Il doit être prouvé.
Si Joseph Aoun obtient un retrait concret, le déploiement de l’armée et le retour des déplacés, sa patience pourra apparaître rétrospectivement comme une méthode. S’il parvient ensuite à inscrire cette dynamique dans une progression réelle vers le monopole des armes, il pourra prétendre avoir sauvegardé à la fois la paix civile et la souveraineté.
À l’inverse, si la négociation s’éternise, si Israël demeure dans les zones occupées et si le Hezbollah conserve intacte sa capacité militaire, la patience présidentielle sera interprétée comme une incapacité à décider.
À Washington, Joseph Aoun ne joue donc pas seulement l’avenir de l’accord-cadre. Il joue la signification de sa présidence : restera-t-il le chef de l’État qui aura accompagné les événements, ou deviendra-t-il l’homme d’État qui aura libéré le Sud par la diplomatie sans précipiter le Liban dans une nouvelle guerre intérieure ?Crédit photo : Présidence de la République libanaise
-
L’accord-cadre et le gel silencieux du désarmement
Que l’armée libanaise remplace les forces israéliennes dans les villages du Sud constituerait une avancée réelle. Mais cette avancée territoriale ne doit pas masquer la question nationale : l’État remplacera-t-il aussi le Hezbollah comme unique détenteur de la force ? À mesure que l’accord-cadre devient intouchable, le risque apparaît de voir non seulement le désarmement reporté, mais jusqu’au débat sur le désarmement progressivement interdit.
Toute réserve exprimée sur les négociations entre le Liban et Israël semble désormais exposer son auteur à un étrange procès d’intention. Interroger l’accord-cadre, ses délais, ses mécanismes ou ses premiers résultats reviendrait à affaiblir l’État, à compromettre la voie diplomatique, voire à servir indirectement les intérêts de l’Iran et du Hezbollah.
Le raisonnement est pour le moins curieux. On peut soutenir pleinement le principe de négociations conduites par l’État libanais, souhaiter le retrait de l’armée israélienne et considérer en même temps que l’accord-cadre ne doit pas devenir une nouvelle bible soustraite à toute critique.
La diplomatie n’exige pas la suspension du jugement. Elle exige au contraire que l’on compare constamment les objectifs annoncés aux résultats obtenus.
Après les discussions de Rome des 14 et 15 juillet, les États-Unis ont annoncé un accord sur la structure et les modalités des futures « zones pilotes ». Celles-ci doivent permettre un retrait israélien, un déploiement de l’armée libanaise et, selon le dispositif annoncé, l’élimination de toute présence armée du Hezbollah dans les secteurs concernés. Mais les modalités doivent encore être finalisées, tandis que le Hezbollah continue de refuser l’accord et son désarmement.
Il est donc légitime de poser une question simple : à ce stade de la séquence, qu’est-ce qui a réellement changé dans le rapport de force libanais ?
Une avancée territoriale, mais laquelle ?
Que l’armée libanaise entre dans les villages évacués par Israël est évidemment positif. Aucun souverainiste sérieux ne peut préférer la présence d’une armée étrangère à celle de l’armée nationale. Le retour de l’institution militaire libanaise, le retour des habitants et la restauration d’une administration régulière constituent des objectifs indispensables.
Mais il faut préciser ce que cette avancée signifie — et surtout ce qu’elle ne signifie pas encore.
Dans les zones pilotes, l’armée libanaise est d’abord appelée à remplacer l’armée israélienne. Le mouvement immédiatement visible sera celui d’une armée occupante qui se retire et d’une armée nationale qui prend position. C’est essentiel, mais cela ne garantit pas, à lui seul, que l’ordre armé du Hezbollah aura disparu.
Le Hezbollah n’est pas une armée étrangère cantonnée dans des casernes identifiables. Ses combattants sont libanais, insérés dans des villages, dans des réseaux familiaux, municipaux, économiques et politiques. Ils peuvent quitter momentanément une zone sans que l’organisation ait perdu son influence, ses capacités de renseignement ou ses possibilités de réimplantation.
La vraie question n’est donc pas seulement de savoir si l’armée libanaise entrera dans ces villages. Elle est de savoir si elle y entrera avec les moyens politiques, juridiques et militaires d’empêcher le Hezbollah de revenir.
À défaut, le scénario pourrait être le suivant : Israël se retire, l’armée se déploie, les habitants reviennent, puis les réseaux du Hezbollah se reconstituent progressivement, plus discrètement, à mesure que l’attention internationale se déplace ailleurs.
L’armée libanaise aurait alors remplacé l’armée israélienne sur le terrain sans avoir remplacé le Hezbollah dans l’ordre réel du pouvoir.
Or le texte de l’accord ne limite pas, en principe, la question des armes à quelques localités du Sud. Il prévoit que les groupes non étatiques ne conservent aucune capacité militaire ou sécuritaire « où que ce soit au Liban » et que le processus de démantèlement, commencé dans les zones pilotes, soit ensuite étendu à l’ensemble du territoire. Il reste néanmoins silencieux sur une question décisive : ce désarmement sera-t-il consensuel, contraint ou simplement différé ?
Le Liban ne se limite pas aux zones pilotes
Même si les premières zones étaient entièrement sécurisées, que deviendraient les autres villages du Sud ? Qu’en serait-il des secteurs situés au nord du Litani, de la Békaa, de la banlieue sud de Beyrouth, de Beyrouth elle-même et des réseaux militaires ou sécuritaires présents ailleurs dans le pays ?
La souveraineté ne peut pas être rétablie par parcelles.
Le problème posé par le Hezbollah n’a jamais été uniquement sa présence le long de la frontière. Il réside dans l’existence d’une organisation armée autonome, capable de décider de la guerre et de la paix, de fixer des limites à l’action gouvernementale et d’opposer sa propre légitimité à celle des institutions.
Le monopole des armes ne signifie pas seulement que l’armée contrôle quelques villages. Il signifie qu’aucune organisation ne peut conserver des missiles, des dépôts, des tunnels, des centres de commandement ou des unités combattantes en dehors de l’autorité de l’État.
Il signifie aussi que le gouvernement peut décider.
Avant la conclusion de l’accord-cadre, le pouvoir libanais avait adopté des décisions certes tardives et encore fragiles, mais politiquement importantes. Le gouvernement avait réaffirmé le monopole de l’État sur les armes, réservé aux institutions la décision de guerre et de paix et interdit les activités militaires du Hezbollah. Cette prise de position avait replacé le débat là où il devait être : au niveau national et institutionnel.
Depuis, toute l’attention semble s’être déplacée vers la négociation des retraits israéliens, la délimitation des zones pilotes, les mécanismes de vérification et la succession des réunions techniques.
Ces questions sont nécessaires. Mais elles peuvent aussi réduire une question politique nationale à un dossier territorial et procédural.
On ne demande plus quand l’État exercera le monopole des armes sur l’ensemble du Liban. On demande dans quel village l’armée entrera en premier.
On ne demande plus comment les décisions gouvernementales seront exécutées. On demande si le prochain cycle de négociations sera qualifié de « constructif » ou de « positif ».
On ne demande plus quand le Hezbollah remettra ses armes. On répond qu’il ne faut pas fragiliser le processus.
C’est ainsi que l’objectif risque de disparaître derrière la méthode.
Quand le processus devient l’argument du report
Le paradoxe est désormais visible : l’accord-cadre a été présenté comme le chemin conduisant au désarmement du Hezbollah, mais il pourrait devenir l’argument principal pour différer toute discussion sur ce désarmement.
À chaque demande de calendrier, il sera répondu que les négociations sont délicates.
À chaque interrogation sur les autres régions du Liban, il sera répondu qu’il faut d’abord réussir les zones pilotes.
À chaque rappel des décisions gouvernementales, il sera répondu que toute pression pourrait provoquer une crise intérieure.
À chaque critique, enfin, sera opposé le soupçon d’irresponsabilité, de bellicisme ou de complaisance envers l’Iran.
Le désarmement n’est alors pas officiellement abandonné. Il est placé au terme d’un processus sans échéance clairement définie, dont chaque étape dépend de la précédente et peut être interrompue par un incident, un désaccord technique ou une nouvelle crise régionale.
Pendant ce temps, l’accord-cadre sait parfaitement coexister avec les armes du Hezbollah.Cette coexistence n’est d’ailleurs plus seulement une hypothèse analytique. Des sources citées par le quotidien Asharq Al-Awsat se demandent désormais ouvertement ce qui empêcherait le Hezbollah de « coexister, même provisoirement, avec l’accord-cadre » en accordant au gouvernement une période de grâce destinée à poursuivre son application. Selon ces mêmes informations, la direction de l’armée serait en contact avec le parti afin qu’il facilite son déploiement dans la zone expérimentale et ne lui oppose aucun obstacle.
Il faut mesurer le renversement contenu dans ces formulations. Ce n’est plus l’État qui fixe au Hezbollah un délai pour se conformer à une décision nationale. C’est le Hezbollah qui serait appelé à accorder au gouvernement le temps et l’espace nécessaires pour appliquer partiellement son propre accord.
Une coordination destinée à éviter un affrontement entre l’armée et des combattants libanais peut naturellement se comprendre sur le plan opérationnel. Mais elle confirme aussi que le déploiement de l’armée ne procède pas encore de l’exercice incontesté de son autorité. L’armée doit encore négocier les conditions de son entrée avec l’organisation armée qu’elle est théoriquement appelée à remplacer.
Le Hezbollah pourrait ainsi ne pas reconnaître l’accord, conserver son arsenal, interrompre son dialogue avec le président de la République et néanmoins tolérer un déploiement limité de l’armée dans les villages évacués par Israël. Il ne renoncerait alors ni à ses armes ni à son pouvoir de décision : il accorderait seulement une suspension provisoire de son opposition.
L’accord-cadre ne contraindrait donc pas encore le Hezbollah. Son application dépendrait, au moins localement, de sa bienveillance temporaire. L’État ne lui imposerait pas le calendrier du désarmement ; le Hezbollah déterminerait la période pendant laquelle le gouvernement est autorisé à avancer sans rencontrer son obstruction.
Le parti peut rejeter le texte tout en conservant son arsenal. Israël peut maintenir sa présence en invoquant cet arsenal. Le gouvernement peut poursuivre les négociations en attendant les conditions permettant d’appliquer ses propres décisions.
Chacun dispose ainsi d’une justification pour maintenir provisoirement sa position. Or, au Liban, le provisoire possède une remarquable faculté à devenir permanent.
Le mécanisme peut même se refermer sur lui-même : Israël refuse de se retirer tant que le Hezbollah reste armé ; le Hezbollah justifie ses armes par la présence israélienne ; l’État attend le retrait de l’un et le désarmement de l’autre pour retrouver une autorité qu’il devrait précisément exercer afin de produire ces deux résultats.
La séquence peut donc avancer diplomatiquement tout en demeurant politiquement immobile.
Le droit de demander des résultats
Il serait prématuré d’affirmer que l’accord-cadre a échoué. Il serait tout aussi prématuré d’affirmer qu’il a déjà renforcé l’État libanais.
Son évaluation ne doit dépendre ni des intentions déclarées ni du nombre de réunions organisées, mais de résultats vérifiables.
L’armée peut-elle fouiller les secteurs placés sous son contrôle sans solliciter d’arrangements locaux ? Peut-elle saisir les armes et démanteler les infrastructures ? Peut-elle empêcher le retour des combattants ? Le gouvernement peut-il étendre ce processus au-delà des zones pilotes ? Peut-il simplement parler du désarmement sans être accusé de menacer la paix civile ou de compromettre la négociation ?
Le véritable test ne sera pas seulement l’entrée de l’armée dans quelques villages. Il sera sa capacité à y demeurer comme seule autorité armée, puis à exercer cette même autorité partout ailleurs.
Car l’armée libanaise doit accomplir une double mission : remplacer l’armée israélienne qui occupe une partie du territoire et remplacer toute organisation armée qui concurrence l’État à l’intérieur de ce territoire.
La première mission rétablit l’intégrité territoriale. La seconde rétablit la souveraineté.
Obtenir l’une sans l’autre serait une amélioration, mais non une solution.
Il faut donc soutenir les négociations sans transformer l’accord-cadre en objet de foi. Il faut se réjouir de chaque retrait israélien sans confondre ce retrait avec le désarmement du Hezbollah. Il faut saluer chaque déploiement de l’armée sans considérer qu’un uniforme officiel suffit à établir le monopole effectif de la force.
Et surtout, il faut préserver le droit de poser la question que le processus semble déjà chercher à repousser : quand l’État libanais exercera-t-il pleinement, sur tout son territoire, le monopole des armes et de la décision ?
Car si l’accord-cadre finit par geler non seulement le désarmement, mais jusqu’à la possibilité d’en parler, il n’aura pas ouvert le chemin vers la souveraineté.
Il aura seulement donné à son report un nouveau vocabulaire diplomatique. -

La souveraineté ne se proclame pas
Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.
Le message publié par le ministre libanais des Affaires étrangères, Youssef Raggi, à la suite de son intervention au Sénat français mérite d’être pris au sérieux. Non parce qu’il serait faux dans ses principes, mais parce qu’il révèle une tension centrale de la séquence libanaise actuelle : l’écart entre la souveraineté proclamée et la souveraineté exercée.
Dans ce message, Youssef Raggi affirme que le Liban aurait « fait son choix », qu’il n’y aurait plus de retour à une double autorité, qu’il n’y aurait plus de place pour des armes en dehors de la légitimité de l’État ni pour des décisions prises en dehors de ses institutions. Il ajoute que la décision de mettre fin à la présence militaire du Hezbollah serait une décision souveraine libanaise, précédant l’accord-cadre et ouvrant la voie à une situation où les décisions relatives à la guerre, à la paix et à la politique étrangère relèveraient désormais exclusivement de l’État libanais.
C’est précisément ce « désormais » qui doit être interrogé.
Affirmer que la souveraineté est indivisible est juste. Dire que la décision nationale ne se délègue pas est nécessaire. Rappeler que le monopole de la force légitime appartient à l’État est indispensable. Soutenir que la présence militaire du Hezbollah doit prendre fin relève d’une exigence nationale élémentaire.
Mais plus les principes sont justes, plus ils obligent ceux qui les prononcent.
Car il y a une différence majeure entre dire ce que l’État libanais doit redevenir et laisser croire qu’il l’est déjà. Il y a une différence entre formuler un choix politique et présenter ce choix comme une réalité accomplie. Il y a une différence entre parler au nom de la souveraineté et exercer réellement les attributs de cette souveraineté.
Le Liban n’a pas seulement besoin de mots justes. Il a besoin d’une souveraineté vérifiable.
Les bons mots ne font pas encore l’État
Le discours souverainiste a une force. Il remet les mots à leur place. Il rappelle que l’État ne peut pas être un décor, que la Constitution ne peut pas être un simple texte d’apparat, que l’armée ne peut pas être une force parmi d’autres, que la décision de guerre et de paix ne peut pas être partagée entre les institutions officielles et une organisation armée autonome.
De ce point de vue, les mots employés par Youssef Raggi sont importants.
Ils rompent avec une partie du langage libanais habituel, fait d’euphémismes, de prudences, de compromis verbaux et de formules destinées à ne jamais nommer directement le problème. Ils disent que la souveraineté ne se divise pas. Ils disent que la décision ne se délègue pas. Ils disent que le monopole de la force appartient à l’État. Ils disent que la présence militaire du Hezbollah doit prendre fin.
Mais les bons mots ne font pas encore l’État.
Une souveraineté vérifiable, ce n’est pas seulement un discours prononcé dans une enceinte prestigieuse. Ce n’est pas seulement une formule forte devant des partenaires étrangers. Ce n’est pas seulement une déclaration affirmant que l’État doit retrouver son autorité.
Une souveraineté vérifiable, c’est une décision de guerre et de paix qu’aucune organisation armée ne peut prendre à la place de l’État.
C’est une armée nationale qui exerce seule l’autorité légitime sur tout le territoire.
C’est une administration qui n’est pas pénétrée, contournée ou neutralisée par des réseaux partisans armés.
C’est un gouvernement qui ne se contente pas de dire que la décision est nationale, mais qui montre comment il entend récupérer les leviers encore confisqués.
C’est un pouvoir qui ne parle pas seulement de monopole de la force, mais qui expose le calendrier, les moyens, les obstacles et les responsabilités permettant de reconstruire ce monopole.
C’est là que commence la difficulté. Le discours peut exprimer une volonté. Il peut rassurer des partenaires. Il peut donner une image d’État. Il peut inscrire le Liban dans une grammaire souveraine. Mais il ne doit pas transformer le souhaitable en accompli.
Dire que la décision nationale ne se délègue pas est une phrase nécessaire. Encore faut-il que l’État redevienne effectivement le lieu où cette décision se prend.
L’objectif ne doit pas être confondu avec le constat
Le problème n’est pas de dire que le Liban veut redevenir un État pleinement souverain. Le problème commence lorsque l’on parle comme si cette souveraineté était déjà restaurée, ou comme si son retour était seulement une question de volonté déclarée.
Si la décision de guerre et de paix appartient déjà pleinement à l’État, pourquoi faut-il encore mettre fin à la présence militaire du Hezbollah ?
Si le monopole de la force légitime appartient déjà réellement aux institutions, pourquoi l’armée doit-elle encore étendre son autorité sur tout le territoire ?
Si la souveraineté est déjà effective, pourquoi la question du Sud, du retrait israélien, de la FINUL, des garanties américaines, des médiations diplomatiques et des équilibres régionaux demeure-t-elle aussi centrale ?
Ces questions ne visent pas à nier l’importance du discours tenu au Sénat. Elles visent à empêcher qu’il se transforme en discours performatif : dire l’État pour donner l’impression que l’État est déjà revenu.
Or l’État ne revient pas par la phrase. Il revient par l’autorité.
Il revient lorsque les institutions décident réellement.
Il revient lorsque l’armée exerce réellement.
Il revient lorsque les armes hors État cessent réellement d’imposer leur veto.
Il revient lorsque les décisions stratégiques ne dépendent plus d’un rapport de force extraconstitutionnel.
Il revient lorsque la souveraineté cesse d’être une déclaration devant les partenaires étrangers pour devenir une pratique intérieure.
La souveraineté ne se mesure donc pas à l’intensité d’une formule. Elle se mesure à la capacité de l’État à imposer cette formule au réel.
Le risque d’un vocabulaire destiné à rassurer
Un discours diplomatique a toujours plusieurs destinataires. Il parle au pays. Il parle aux partenaires. Il parle aux puissances qui observent. Il parle aussi aux bailleurs, aux institutions internationales, aux alliés potentiels et aux adversaires.
Dans ce cadre, il est compréhensible qu’un ministre libanais veuille présenter un État décidé, cohérent, engagé dans la restauration de son autorité. Il est compréhensible qu’il affirme que le désarmement du Hezbollah relève d’une volonté libanaise, et non d’une injonction extérieure. Il est compréhensible qu’il refuse de donner l’image d’un Liban qui n’agirait que sous pression étrangère.
Il vaut mieux cela que l’inverse.
Mais il y a un danger : que le discours souverainiste devienne un langage diplomatique destiné à rassurer Paris, Washington ou les partenaires internationaux, sans produire encore le rapport de force intérieur qui rendrait cette souveraineté effective.
Le Liban a trop souvent vécu de formules destinées à masquer l’écart entre l’État officiel et le pouvoir réel. Il a trop souvent appelé consensus ce qui était blocage, équilibre ce qui était paralysie, coexistence ce qui était renoncement, stabilité ce qui était soumission à un rapport de force.
Il ne faudrait pas que la souveraineté devienne à son tour une formule de communication.
Si le gouvernement affirme que la décision nationale ne se délègue pas, alors il doit dire comment il empêchera qu’elle soit encore déléguée de fait.
S’il affirme que le monopole de la force appartient à l’État, alors il doit dire comment ce monopole sera reconstruit.
S’il affirme que la présence militaire du Hezbollah doit prendre fin, alors il doit dire selon quelle stratégie, avec quel calendrier, sous quelle autorité, avec quelles garanties nationales et avec quelle responsabilité gouvernementale.
Sans cela, le discours reste juste, mais suspendu.
La souveraineté a besoin de preuves
La souveraineté a besoin de preuves.
Elle a besoin de décisions gouvernementales qui ne reculent pas devant les rapports de force. Elle a besoin d’une armée renforcée, mandatée, protégée politiquement et placée au centre de la restauration de l’autorité publique. Elle a besoin d’une administration libérée des influences parallèles. Elle a besoin d’une justice capable de traiter les violations de la souveraineté comme autre chose que des sujets sensibles. Elle a besoin d’une diplomatie qui parle au nom de l’État, non au nom d’un équilibre de prudence entre l’État et ceux qui le contournent.
Elle a aussi besoin de clarté.
Qui empêche l’État d’exercer pleinement son autorité ?
Qui bloque la récupération de la décision nationale ?
Qui refuse que l’armée soit le seul instrument légitime de la force ?
Qui maintient une logique de guerre et de paix étrangère aux institutions ?
Le discours souverainiste de pouvoir ne peut pas rester dans l’abstraction. Il doit nommer les obstacles. Il doit dire où se situe le blocage. Il doit exposer les contradictions. Il doit accepter que la souveraineté ait un prix politique.
Sinon, il rejoint le manquement déjà observé dans cette série : avoir raison sur le fond, mais ne pas transformer cette raison en méthode d’État.
C’est ici que les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir sont attendues. Non dans la simple capacité à prononcer les mots de l’État, mais dans la capacité à produire les conditions de son retour effectif. Non dans la dénonciation générale de l’anomalie, mais dans la construction d’un chemin politique, institutionnel et militaire permettant de la lever.
La souveraineté ne peut pas rester un horizon diplomatique. Elle doit devenir un programme d’autorité.
Dire la souveraineté ne suffit plus
Il faut saluer les principes lorsqu’ils sont justes. Et ceux affirmés par Youssef Raggi le sont largement. Oui, la souveraineté est indivisible. Oui, la décision nationale ne doit pas se déléguer. Oui, le monopole de la force légitime doit appartenir à l’État. Oui, la présence militaire du Hezbollah est incompatible avec une République pleinement souveraine.
Mais justement : ces principes obligent.
Ils obligent à ne pas confondre l’objectif avec le résultat.
Ils obligent à ne pas transformer une volonté nationale en réalité déclarée.
Ils obligent à ne pas rassurer l’étranger plus vite qu’on ne reconstruit l’État.
Ils obligent à mesurer la souveraineté non à la qualité des mots, mais à la force des actes.
Le Liban n’a pas seulement besoin que ses ministres parlent comme des souverainistes devant les partenaires étrangers. Il a besoin que ses gouvernants exercent la souveraineté à l’intérieur du pays.
Car la souveraineté ne se proclame pas accomplie.
Elle se vérifie.
Elle se reconquiert.
Et elle commence lorsque les mots de l’État cessent d’être un horizon diplomatique pour devenir une autorité réelle.
Crédit photo : compte X de Youssef Raggi. -

La souveraineté ne se sous-traite pas
Série — Avoir raison ne suffit plus : réflexion sur les manquements des forces souverainistes impliquées dans le pouvoir libanais.
Il y a des phrases qui, par leur brutalité apparente, révèlent moins la pensée de celui qui les prononce que les faiblesses de ceux qui y répondent.
La déclaration de Donald Trump suggérant que la Syrie pourrait “s’occuper” du Hezbollah appartient à cette catégorie. Elle peut être lue comme une provocation, comme une improvisation, comme une pression diplomatique, ou comme une manière très américaine de déplacer un problème vers un acteur régional supposé pouvoir le traiter à moindre coût. Mais, pour le Liban, la question essentielle n’est pas seulement ce que cette phrase dit de Washington. Elle est ce qu’elle révèle de Beyrouth.
Car la réponse souverainiste ne peut pas se limiter à constater qu’Ahmad el-Chareh ne souhaite pas intervenir au Liban. Si le refus syrien devient l’argument principal, alors le centre de gravité du débat se déplace dangereusement. On ne dit plus : le Liban refuse qu’une puissance étrangère vienne régler militairement une question libanaise. On dit seulement : la Syrie ne veut pas le faire.
Ce n’est pas la même chose.
La souveraineté ne consiste pas à attendre que l’étranger renonce à intervenir. Elle consiste à dire que cette intervention est irrecevable, même lorsqu’elle vise un adversaire intérieur. Elle consiste à affirmer que le désarmement du Hezbollah doit être décidé par les institutions libanaises et exécuté par l’armée libanaise. Il ne peut être sous-traité ni à la Syrie, ni à Israël, ni à aucune autre puissance étrangère.
Défendre la souveraineté dans l’opposition, l’exercer au pouvoir
Pendant des années, le camp souverainiste a défendu, souvent avec courage, l’idée que la décision nationale devait revenir à l’État libanais. Il a dénoncé la confiscation de la guerre et de la paix par le Hezbollah. Il a rappelé que les armes hors État détruisaient la République, que l’alignement sur l’Iran plaçait le Liban au service d’un agenda régional, que la paix civile ne pouvait pas reposer sur une force armée autonome.
Tout cela demeure vrai.
Mais le passage au pouvoir change la nature de la parole. Une force placée hors du pouvoir peut dénoncer, alerter, réclamer, mobiliser. Une force impliquée dans le pouvoir doit faire davantage : elle doit transformer le principe en position d’État.
Or c’est précisément là que le souverainisme de pouvoir est mis à l’épreuve. Il ne suffit plus de dire que le Hezbollah doit être désarmé. Il faut dire par qui, selon quelle légitimité, sous quelle autorité et dans quel cadre national.
La réponse ne peut être ambiguë : par l’État libanais, selon la Constitution libanaise, sous l’autorité des institutions libanaises, avec l’armée libanaise comme instrument légitime de la souveraineté.
Toute autre logique ouvre une brèche.
Si la Syrie venait “s’occuper” du Hezbollah, ce ne serait pas le retour de la souveraineté libanaise. Ce serait le remplacement d’une confiscation par une autre. Si Israël se chargeait seul de résoudre militairement le problème, le Liban ne redeviendrait pas souverain ; il deviendrait le théâtre d’une solution imposée de l’extérieur. Si une coalition étrangère décidait à la place de Beyrouth, le monopole de la décision nationale resterait absent.
La souveraineté ne se restaure pas par délégation.
Le piège de l’ennemi de mon adversaire
Il existe une tentation ancienne dans les pays faibles : accepter l’intervention extérieure lorsque celle-ci vise l’adversaire intérieur. On sait que le geste est dangereux. On sait qu’il abîme la souveraineté. Mais on se rassure en disant que l’adversaire est plus dangereux encore, que l’urgence impose des détours, que l’histoire jugera, que l’État est trop faible pour agir seul.
C’est une logique redoutable, parce qu’elle commence toujours par une nécessité et finit souvent par une tutelle.
Le Liban connaît ce mécanisme. Il l’a connu dans son histoire récente. Le parallèle avec 1976 doit évidemment être manié avec prudence : le contexte régional, les acteurs, les rapports de force, la nature du conflit et l’état de la société libanaise n’étaient pas ceux d’aujourd’hui. Mais le mécanisme mérite d’être rappelé.
À l’époque, une partie du Front libanais avait fini par tolérer, voire regarder favorablement, une intervention syrienne parce qu’elle semblait alors contenir un adversaire intérieur et rétablir un certain équilibre. Le calcul pouvait paraître compréhensible dans l’urgence. Mais l’histoire a montré le prix de cette logique : une intervention acceptée parce qu’elle vise l’adversaire finit rarement par s’arrêter là où ses bénéficiaires provisoires l’avaient imaginé.
La tutelle ne demande pas toujours la permission pour durer.
C’est pourquoi le souverainisme ne peut pas être sélectif. Il ne peut pas refuser l’ingérence iranienne lorsqu’elle soutient le Hezbollah, mais devenir hésitant devant une intervention syrienne si celle-ci prétend combattre le Hezbollah. Il ne peut pas dénoncer la guerre décidée hors de l’État, mais accueillir favorablement une guerre menée au Liban par un autre État. Il ne peut pas réclamer le monopole libanais de la décision et accepter que l’acte décisif soit accompli par une armée étrangère.
Le principe doit rester entier, surtout lorsque l’adversaire visé est réel.
Le désarmement comme acte national
Le désarmement du Hezbollah est une nécessité nationale. Il ne s’agit pas d’un caprice partisan, ni d’une revanche communautaire, ni d’une exigence imposée de l’extérieur. Il s’agit de la condition élémentaire de l’existence d’un État.
Aucun pays ne peut durablement survivre lorsque la décision de guerre et de paix échappe à ses institutions. Aucun gouvernement ne peut prétendre exercer la souveraineté si une force armée autonome peut engager le territoire national dans un conflit sans mandat. Aucune armée nationale ne peut être pleinement légitime si une autre structure militaire conserve une capacité stratégique indépendante.
Mais précisément parce que ce désarmement est une nécessité nationale, il doit être porté comme un acte national.
Il doit être décidé par les institutions libanaises. Il doit être inscrit dans une stratégie libanaise. Il doit être assumé par un pouvoir libanais. Il doit être exécuté par l’armée libanaise. Et il doit être accompagné d’un récit national qui distingue clairement le Hezbollah comme organisation armée de la communauté chiite comme composante pleine et entière du pays.
Car si le désarmement apparaît comme une opération syrienne, israélienne, américaine ou étrangère, il sera aussitôt transformé par le Hezbollah en preuve de son propre récit : celui d’une communauté menacée, d’un pays livré aux puissances extérieures, d’une résistance nécessaire contre un complot régional.
La sous-traitance étrangère ne désarme pas seulement une milice. Elle peut aussi réarmer son discours.
C’est pourquoi le camp souverainiste impliqué dans le pouvoir doit être extrêmement clair : le problème du Hezbollah est libanais parce qu’il touche à la souveraineté libanaise. Sa résolution doit être libanaise parce qu’elle doit restaurer cette souveraineté, non la contourner.
La faiblesse des réponses prudentes
Répondre que la Syrie ne veut pas intervenir est insuffisant. Ce peut être une information utile. Ce n’est pas une position souveraine.
Une position souveraine dirait : même si la Syrie le voulait, le Liban le refuserait. Même si une puissance extérieure proposait de traiter le problème à notre place, nous refuserions d’en faire une solution politique. Même si cette intervention visait le Hezbollah, elle ne pourrait pas devenir le chemin normal du retour à l’État.
La nuance est capitale.
Car si le refus dépend seulement de la volonté syrienne, alors le Liban apparaît comme un objet en attente de décisions extérieures. Si Damas refuse, il respire. Si Damas accepte, il subit. Si Washington propose, il commente. Si Israël agit, il réagit. Dans tous les cas, la décision n’est pas à Beyrouth.
Or toute la logique souverainiste devrait consister à remettre Beyrouth au centre de la décision.
Les forces souverainistes impliquées dans le pouvoir ne peuvent donc pas répondre comme des analystes. Elles doivent parler comme des acteurs de l’État. Elles doivent dire ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Elles doivent rappeler que l’armée libanaise n’est pas un détail dans le débat, mais l’instrument légitime de la souveraineté. Elles doivent exiger que toute solution passe par les institutions, non par des arrangements entre parrains.
Sinon, elles retombent dans le travers déjà observé : avoir raison sur le fond, mais ne pas transformer cette raison en doctrine d’État.
La souveraineté ne choisit pas ses exceptions
Le Liban ne peut pas sortir d’une souveraineté confisquée par une souveraineté sous-traitée. Il ne peut pas remplacer la décision du Hezbollah par la décision de Damas, de Tel-Aviv, de Washington ou d’un quelconque parrain régional. Il ne peut pas redevenir libre en confiant à d’autres le soin d’accomplir l’acte fondateur de sa liberté.
La souveraineté ne choisit pas ses exceptions selon l’identité de celui qu’elle combat.
Elle vaut contre l’Iran lorsqu’il arme et oriente le Hezbollah. Elle vaut contre Israël lorsqu’il impose ses opérations et ses zones de fait. Elle vaut contre la Syrie si elle prétend revenir dans le jeu libanais par la sécurité. Elle vaut contre les États-Unis si Washington imagine pouvoir redistribuer les rôles sans passer par la volonté libanaise. Elle vaut aussi contre les illusions internes, lorsque certains Libanais espèrent qu’une puissance étrangère fera à leur place ce qu’ils n’osent pas encore assumer politiquement.
C’est cela, l’épreuve du pouvoir.
Dans l’opposition, il est possible de défendre la souveraineté comme un principe. Au pouvoir, il faut la défendre comme une décision. Et une décision souveraine ne peut pas dire : nous voulons l’État, mais nous acceptons qu’un autre État fasse le travail décisif sur notre territoire.
La souveraineté ne se pétitionne pas. Elle ne se réfugie pas dans une réforme sans chemin. Elle ne se conserve pas dans le confort de l’opposition morale. Elle ne se réduit pas non plus à un récit national abstrait.
Elle s’exerce.
Et elle commence ici par une phrase simple : le Hezbollah doit être désarmé par l’État libanais, sous autorité libanaise, par les moyens légitimes de l’État libanais.
Ni par la Syrie.
Ni par Israël.
Ni par procuration étrangère.
Le Liban n’a pas besoin qu’un autre pays vienne exercer sa souveraineté à sa place.
Il a besoin de redevenir capable de l’exercer lui-même.Crédit photo : Armée libanaise / page officielle Facebook.
-

Washington et la paix que Beyrouth n’ose pas nommer
L’accord-cadre annoncé à Washington entre le Liban et Israël ne signe pas encore la paix. Il ne règle ni le rapport de force intérieur libanais, ni la question du Hezbollah, ni celle des garanties israéliennes. Mais il ouvre une séquence décisive : pour la première fois depuis longtemps, retrait israélien, désarmement du Hezbollah, rôle de l’armée libanaise et perspective d’une paix durable sont placés dans une même équation. Le Liban officiel ne peut plus réclamer la souveraineté à l’extérieur tout en l’abandonnant à l’intérieur.
Un accord-cadre, pas une paix acquise
Il faut d’abord éviter l’illusion. Washington n’a pas fait disparaître la crise libanaise. L’accord-cadre annoncé sous médiation américaine n’est pas un traité de paix achevé. Il ne règle pas le problème d’un simple communiqué, il ne transforme pas le Hezbollah en acteur désarmé par miracle, et il ne garantit pas qu’Israël acceptera de se retirer sans conditions de sécurité précises. C’est une architecture de mise en œuvre, un commencement, peut-être même une mise en demeure.
Son intérêt tient précisément à cette ambiguïté. Il ne promet pas une paix immédiate ; il oblige les acteurs à dire ce qu’ils veulent vraiment. Israël veut des garanties avant de se retirer complètement. Les États-Unis veulent inscrire le dossier libanais dans une logique de stabilisation régionale. Le Liban, lui, est renvoyé à une question plus profonde : est-il capable d’exercer l’autorité qu’il revendique ?
La déclaration États-Unis–Conseil de coopération du Golfe avait déjà fourni une couverture arabe à cette évolution, en inscrivant les négociations libano-israéliennes dans la perspective d’un accord durable de paix et de sécurité. L’accord de Washington transforme désormais cette couverture politique en épreuve concrète.
Car le texte lie ce que le système libanais avait pris l’habitude de séparer : retrait israélien, déploiement de l’armée libanaise, désarmement du Hezbollah, démantèlement de son infrastructure militaire et restauration de la souveraineté de l’État.
Pendant des années, Beyrouth a pu réclamer le retrait israélien tout en repoussant la question des armes non étatiques. Il était possible de parler de souveraineté contre Israël et de compromis intérieur avec le Hezbollah, comme si les deux sujets appartenaient à deux mondes différents. On condamnait les violations israéliennes, tout en acceptant qu’une organisation armée conserve, à côté de l’État, sa propre stratégie, ses propres arsenaux, ses propres alliances et sa propre décision de guerre.
Cette séparation était devenue l’une des grandes fictions du système libanais. Elle permettait à chacun de parler de souveraineté sans en assumer toutes les conséquences. Les uns exigeaient le retrait israélien sans poser la question du monopole de la force. Les autres réclamaient le désarmement du Hezbollah sans toujours assumer la perspective d’un accord politique durable avec Israël. Entre les deux, l’État survivait comme formule, non comme autorité.
Washington remet ces sujets dans la même phrase. Et cette phrase est redoutable : sans État souverain, il n’y aura ni retrait durable, ni sécurité durable, ni paix durable.
C’est pourquoi cet accord-cadre ne doit pas être lu comme un simple épisode diplomatique. Il ne constitue pas encore une paix ; il crée les conditions d’un test. Le Liban ne peut plus se contenter de demander aux autres de respecter sa souveraineté. Il doit démontrer qu’il peut lui-même la restaurer.
Le Hezbollah face à l’inversion de son récit
Le Hezbollah comprend parfaitement le danger de cette séquence. Ce danger n’est pas seulement militaire. Il est politique et narratif.
Tant que le retrait israélien était présenté comme une condition préalable absolue, le parti pouvait affirmer que ses armes restaient nécessaires. Il pouvait dire : tant qu’Israël occupe, la résistance demeure. Cette formule lui permettait de transformer l’anomalie armée en nécessité nationale. Les armes n’étaient pas présentées comme un problème de souveraineté, mais comme une réponse provisoire à l’absence de souveraineté.
Mais si le retrait israélien devient lié au déploiement de l’armée libanaise et au démantèlement de l’infrastructure militaire du Hezbollah, alors l’équation s’inverse. La question n’est plus seulement : pourquoi Israël ne se retire-t-il pas ? Elle devient aussi : qui empêche l’État libanais de remplir les conditions de ce retrait ?
Autrement dit, les armes du Hezbollah risquent d’apparaître non plus comme le moyen d’obtenir le retrait israélien, mais comme l’obstacle principal à ce retrait. C’est une rupture majeure.
Le parti se retrouve placé devant sa contradiction centrale. Il prétend défendre la souveraineté libanaise contre Israël, mais il refuse que cette souveraineté s’exerce contre son propre arsenal. Il invoque l’État lorsqu’il s’agit de condamner les violations israéliennes, mais lui refuse le monopole de la force lorsqu’il s’agit de décider de la guerre et de la paix. Il réclame que l’armée libanaise protège le territoire, mais refuse que cette armée soit la seule force légitime sur ce territoire.
Or une souveraineté conditionnée par une milice n’est pas une souveraineté. C’est une souveraineté suspendue.
La menace de guerre civile brandie par certains responsables du Hezbollah révèle la nature du problème. Elle signifie que le parti accepte l’État tant que l’État ne touche pas à ses armes. Mais un État qui ne peut pas décider du sort des armes présentes sur son territoire n’est pas pleinement un État. Il administre son impuissance.
Cette menace dit aussi autre chose : le Hezbollah sait que son récit peut se retourner contre lui. Tant que la guerre permanente paraît inévitable, il peut se présenter comme une nécessité. Mais dès qu’un cadre de paix, même fragile, même conditionnel, même incomplet, commence à apparaître, les armes parallèles changent de statut. Elles ne sont plus seulement l’instrument d’une confrontation avec Israël ; elles deviennent le verrou qui empêche le Liban de sortir de la guerre.
Voilà pourquoi l’accord de Washington est si difficile à absorber pour le Hezbollah. Il déplace le centre du débat. Il ne s’agit plus seulement de savoir si Israël doit se retirer. Il s’agit de savoir si le Liban veut redevenir l’unique détenteur de la décision nationale.
Le Hezbollah pourra tenter de dénoncer l’accord comme une pression américaine, comme une concession à Israël, comme une tentative de désarmer la résistance par des moyens diplomatiques après l’échec des moyens militaires. Il cherchera probablement à ramener le débat à ses catégories habituelles : l’occupation, la résistance, la trahison, l’axe régional, la Palestine, les rapports de force. Mais cette rhétorique ne suffit plus à masquer la question centrale : qui décide au Liban ?
Si le Hezbollah décide seul de la guerre, alors l’État ne décide plus. Si le Hezbollah décide seul des conditions du désarmement, alors l’État ne commande plus. Si le Hezbollah peut menacer de guerre civile lorsque l’État cherche à recouvrer son autorité, alors la souveraineté libanaise reste placée sous tutelle armée.
C’est ce que l’accord de Washington révèle cruellement. Il ne détruit pas le Hezbollah. Il ne règle pas le rapport de force. Mais il met à nu la contradiction que le Liban officiel avait trop longtemps accepté de couvrir.
L’armée, la paix et l’épreuve de l’État
Le point le plus sensible de l’accord tient au rôle confié à l’armée libanaise. Depuis des années, le soutien à l’armée est devenu une formule consensuelle. Tout le monde dit soutenir l’armée, y compris ceux qui refusent qu’elle soit la seule force armée du pays ou qu’elle décide réellement dans les moments essentiels.
Cette unanimité de façade a longtemps permis d’éviter le vrai débat. On célèbre l’armée comme symbole d’unité nationale, mais on accepte qu’elle ne possède pas l’autorité stratégique exclusive. On lui demande de tenir les points de passage, de maintenir l’ordre, de protéger les institutions, parfois de payer le prix du sang, mais on lui refuse le droit d’être l’unique instrument de la défense nationale. On veut l’armée comme décor de l’État, pas toujours comme expression de l’État.
Désormais, soutenir l’armée ne peut plus être un hommage protocolaire. Si elle doit se déployer, contrôler le terrain, accompagner un retrait israélien progressif et empêcher le retour d’infrastructures armées non étatiques, alors elle devient l’instrument concret du retour de l’État.
Cela ouvre la question que beaucoup voudront éviter : le désarmement se fera-t-il par le dialogue, par l’intégration, par la pression ou par l’épreuve de force ? Le Liban officiel parlera sans doute de sagesse, de consensus national, d’étapes et d’unité. Ces mots ne sont pas inutiles. Un pays aussi fragile que le Liban ne peut pas se permettre l’improvisation ni l’aventurisme. Mais derrière ces mots, la réalité est plus dure : si une force armée refuse d’entrer sous l’autorité de l’État, alors l’État devra choisir entre son autorité et sa paralysie.
Il ne s’agit pas d’appeler à une confrontation intérieure. Personne ne peut souhaiter une guerre civile. Mais l’évitement permanent de la question des armes a déjà produit une autre forme de violence : l’effacement de l’État, la confiscation de la décision nationale et l’impossibilité pour les Libanais de choisir eux-mêmes la guerre ou la paix.
C’est ici que le mot “paix” devient central. Il ne doit pas être compris comme une concession faite à Israël. Il doit être compris comme un acte souverain. Un État souverain n’est pas seulement celui qui peut déclarer la guerre ; c’est aussi celui qui peut décider de la paix. Or le Liban a longtemps été privé de cette seconde liberté.
Beyrouth parle encore de retrait, de garanties, de délimitation, de cessez-le-feu et de fin des hostilités. Mais le mot “paix”, lui, reste presque interdit. Il semble trop lourd, trop dangereux, trop exposé. On le contourne par des expressions techniques, on le remplace par la sécurité, la stabilité, la cessation des hostilités, la normalisation des frontières. Comme si nommer la paix revenait déjà à capituler.
C’est une erreur. La paix, lorsqu’elle est décidée par un État souverain, n’est pas une capitulation. Elle est l’exercice le plus élevé de la souveraineté, parce qu’elle engage le destin national, le contrôle des frontières, la sécurité des citoyens, le retour des déplacés, la reconstruction économique et la place du pays dans son environnement régional.
Le problème libanais n’est donc pas seulement que le mot “paix” soit difficile à prononcer. Le problème est que l’État qui devrait le prononcer ne dispose pas encore de tous les moyens politiques et militaires pour l’assumer. Ce sont désormais d’autres acteurs, arabes et américains, qui osent nommer l’horizon que Beyrouth hésite à regarder en face. C’est une humiliation subtile : le Liban officiel attend que d’autres nomment à sa place ce qui devrait relever de sa propre décision souveraine.
L’accord de Washington ne garantit pas que cet horizon sera atteint. Il peut échouer, être vidé de sa substance, se heurter au veto armé du Hezbollah, à la méfiance israélienne, aux calculs de l’Iran ou à la faiblesse chronique des institutions libanaises. Mais il produit une clarification essentielle.
Le Liban ne peut plus dire que les Arabes lui interdisent d’envisager une paix de sécurité avec Israël. Il ne peut plus dire qu’aucun cadre diplomatique n’existe. Il ne peut plus prétendre que le retrait israélien, le rôle de l’armée, le désarmement du Hezbollah et la souveraineté de l’État sont des dossiers séparés.
La paix n’est donc pas la fin du débat libanais. Elle en devient le test. Si le Hezbollah refuse le monopole de la force, il montrera que son problème n’est pas seulement Israël, mais l’existence même d’un État libanais souverain. Si l’État signe sans pouvoir appliquer, il démontrera que sa souveraineté reste inférieure au veto d’une organisation armée. Et si la classe politique se réfugie encore dans l’ambiguïté, elle confirmera qu’elle préfère administrer l’absence d’État plutôt que d’assumer son retour.
Washington n’a pas signé la paix. Washington a placé le Liban devant son miroir.
La vraie question n’est donc plus seulement : Israël se retirera-t-il ? Elle est plus profonde : le Liban veut-il redevenir un État capable de décider de la guerre, de la paix et du monopole de la force ?
C’est peut-être cela, le véritable tournant. Le Liban n’est plus seulement invité à négocier. Il est sommé de redevenir un État.Crédit photo :
Capture d’écran — U.S. Department of State / DVIDS, domaine public