Étiquette : Arabie saoudite

  • Le piège du compromis présidentiel

    Le piège du compromis présidentiel



    Le tandem chiite pensait avoir évité le pire. Il découvre peut-être qu’il a accepté le cadre institutionnel dans lequel son propre système d’exception devient plus difficile à défendre.

    L’élection de Joseph Aoun à la présidence de la République libanaise a souvent été présentée comme une défaite du Hezbollah et d’Amal. La lecture est tentante. Elle n’est pas entièrement fausse, mais elle reste trop simple.

    Le tandem chiite n’a pas imposé son candidat maximal. Il n’a pas obtenu la reconduction tranquille du vieux système sous la forme qu’il souhaitait. Le Hezbollah sortait affaibli de la guerre, le rapport de force régional avait changé, l’Arabie saoudite revenait dans le jeu libanais, et les États-Unis reprenaient l’initiative.

    Mais dire que Hezbollah et Amal ont simplement perdu l’élection présidentielle serait une erreur. Nabih Berry avait la clé du Parlement. Il l’avait gardée fermée pendant des mois. Le jour où il a accepté d’ouvrir la porte, c’est que le compromis lui paraissait supportable.

    Joseph Aoun n’était pas le candidat officiel du Hezbollah. Mais il n’était pas non plus l’homme d’une rupture frontale avec lui. C’était un militaire connu, un ancien commandant de l’armée familier des équilibres sécuritaires, des zones grises, de la Bekaa, des rapports avec Amal, avec le Hezbollah, avec les réseaux locaux et avec les réalités du terrain.

    C’est là que commence l’ambiguïté.

    Joseph Aoun n’est pas arrivé contre le tandem chiite. Il est arrivé avec son consentement minimal. Ce consentement n’était pas un acte de générosité démocratique. C’était un calcul politique. Le tandem ne gagnait pas tout, mais il conservait l’essentiel : rester dans le jeu, empêcher son exclusion et éviter qu’un affaiblissement militaire ou régional du Hezbollah ne se transforme en marginalisation institutionnelle.

    Autrement dit, le tandem chiite n’a pas nécessairement perdu l’élection présidentielle. Il a peut-être perdu le contrôle de ce que cette élection allait produire.

    Un compromis, pas une capitulation

    Le profil de Joseph Aoun rassurait une partie des acteurs internationaux parce qu’il incarnait l’armée, l’État, l’ordre et la promesse d’une restauration progressive de l’autorité publique. Mais ce même profil pouvait aussi rassurer, autrement, le tandem chiite.

    Car Joseph Aoun n’était pas un inconnu. Il connaissait les équilibres du terrain. Il connaissait les relations complexes entre l’armée, les communautés locales, les tribus de la Bekaa, Amal, le Hezbollah et les anciennes zones de confrontation avec les groupes jihadistes à la frontière syro-libanaise. Il avait traversé des séquences militaires et sécuritaires où l’armée libanaise et le Hezbollah, chacun depuis son espace, avaient combattu des ennemis communs.

    Il avait aussi géré, comme commandant de l’armée, plusieurs épisodes révélateurs de la relation ambiguë entre l’État et les armes du Hezbollah. À Chouaya, lorsque des armes du Hezbollah avaient été interceptées après des tirs de roquettes vers Israël. À Kahaleh, lorsqu’un camion lié au Hezbollah s’était renversé, exposant au grand jour ce que tout le monde savait déjà : des armes circulaient dans un pays où l’État prétendait détenir seul la légitimité de la force, mais où cette légitimité était contredite par le fait accompli.

    Dans ces moments-là, l’armée n’a pas agi comme l’instrument d’une rupture. Elle a souvent agi comme un amortisseur. Elle contenait l’incident, empêchait l’explosion communautaire, déplaçait le problème, administrait la tension.

    Cette logique pouvait se comprendre au nom de la paix civile. Mais elle avait un coût politique : elle transformait la connaissance du fait accompli en mode de gouvernement.

    C’est précisément ce que les relais du Hezbollah rappellent aujourd’hui à Joseph Aoun lorsqu’ils lui disent, en substance : tu savais. Tu nous connaissais. Tu as composé avec nous. Tu n’as pas découvert nos armes le jour de ton élection.

    Ce rappel est une pression. Mais c’est aussi un aveu.

    Car si l’État savait, si l’armée savait, si les gouvernements savaient, alors le problème n’a jamais été l’ignorance. Le problème était l’absence de décision. Le débat ne porte donc plus sur la découverte des armes, mais sur la capacité de l’État à mettre fin à une situation qu’il a longtemps tolérée, subie ou couverte.

    Un exécutif d’amortissement

    Le tandem chiite n’a pas accepté Joseph Aoun par amour du changement. Il l’a accepté parce qu’il pensait pouvoir vivre avec lui. Il ne le percevait pas comme un président de confrontation, mais comme un président de gestion : un homme d’institution, prudent, soucieux de stabilité interne, capable de parler aux Américains, aux Arabes et aux Français, mais également capable de comprendre les lignes rouges du Hezbollah et d’Amal.

    Son élection ne doit donc pas être lue seulement comme une victoire souverainiste. Elle est aussi le produit d’un compromis libanais classique : chacun renonce à son option maximale pour préserver sa part du système. Les souverainistes y voyaient une possibilité de restauration de l’État. Le tandem chiite y voyait une garantie de non-exclusion. Les acteurs arabes et occidentaux y trouvaient un visage institutionnel acceptable. Nabih Berry, lui, restait l’architecte indispensable du passage.

    À cela s’ajoute le calendrier. L’élection présidentielle a eu lieu avant l’installation complète de la nouvelle administration Trump. Après plus de deux années de vacance présidentielle, quelques jours ou quelques semaines de plus n’auraient pas changé la nature de la crise libanaise. Mais politiquement, ces jours comptaient. Ils permettaient de fixer un exécutif avant que Washington ne reprenne entièrement la main.

    Il serait imprudent d’en faire une certitude absolue, mais la suite des événements rend l’hypothèse sérieuse : l’exécutif Joseph Aoun-Nawaf Salam n’a pas été conçu pour appliquer spontanément une politique trumpienne au Liban. Il a été conçu pour encadrer, amortir, ralentir et traduire cette pression dans les termes acceptables du compromis libanais, du parrainage arabe et de la prudence institutionnelle.

    Ce n’était pas un exécutif de rupture. C’était un exécutif d’amortissement.

    La suite l’a montré : patience stratégique envers le Hezbollah, intégration du tandem chiite dans la logique gouvernementale, formules prudentes sur le monopole des armes, références permanentes au consensus national, pas en avant suivis de gestes de réassurance. Le discours souverainiste existe, mais il avance avec les pieds qui traînent. Il affirme le principe de l’État, puis cherche immédiatement la formule qui évite l’affrontement avec ceux qui contestent ce principe.

    Le problème est que l’histoire va parfois plus vite que les compromis qui prétendent la contenir.

    Quand le compromis se retourne

    Le tandem chiite croyait avoir accepté un président compatible avec le statu quo. Or ce statu quo se décompose.

    La guerre a changé les termes du débat. Le Hezbollah n’est plus dans la position de force absolue qui était la sienne après 2006. Le coût humain, économique et politique de sa stratégie est devenu insoutenable pour une grande partie du pays. Israël maintient une pression militaire permanente. Les États-Unis replacent la question du désarmement au centre du jeu. Les pays du Golfe fournissent progressivement une couverture arabe sans laquelle aucun exécutif libanais n’oserait avancer. La reconstruction elle-même devient conditionnée à la restauration d’un minimum de souveraineté réelle.

    C’est dans ce contexte qu’intervient l’accord-cadre de Washington entre le Liban et Israël. Il ne s’agit pas d’un traité de paix complet. Il ne faut pas lui donner plus qu’il ne contient. C’est un accord d’intention, un cadre politique et sécuritaire. Mais symboliquement, il est considérable. Il place noir sur blanc la question que le Liban officiel a longtemps essayé de contourner : qui décide de la guerre, de la paix, du territoire, du retrait israélien, du déploiement de l’armée et des armes non étatiques ?

    Cet accord n’est pas né d’un élan spontané de Beyrouth. Il est né d’une contrainte américaine rendue acceptable par une couverture arabe. Sans la séquence du Golfe, sans l’ajustement saoudien, sans le travail américain pour aligner les acteurs régionaux, l’exécutif libanais aurait probablement continué à parler de retrait israélien, de reconstruction, de cessez-le-feu et de souveraineté, sans franchir le seuil politique du cadre direct avec Israël.

    C’est ici que la réaction de Nabih Berry prend tout son sens. En affirmant que l’accord ne passera pas, le président de la Chambre ne se contente pas d’exprimer une réserve politique. Il tente de reprendre la main sur une séquence qu’il avait lui-même contribué à rendre possible.

    Berry n’est pas un opposant extérieur au compromis présidentiel. Il en fut l’un des verrous, puis l’un des ouvreurs. Il a fermé le Parlement pendant la vacance présidentielle, puis l’a ouvert lorsque l’élection de Joseph Aoun est devenue un compromis acceptable. Aujourd’hui, face à un exécutif qui avance, même prudemment, vers un cadre américano-libano-israélien, il cherche à rappeler que la clé parlementaire, communautaire et arabe n’a pas disparu.

    Son argumentation est révélatrice. Il ne dit pas seulement que l’accord est mauvais. Il le présente comme juridiquement contradictoire, politiquement inapplicable, contraire aux engagements arabes du Liban et dépourvu des conditions nécessaires à sa mise en œuvre. Autrement dit, il ne conteste pas seulement le contenu du texte ; il conteste sa légitimité à produire un effet politique.

    Le piège apparaît alors plus nettement. Le tandem chiite a accepté Joseph Aoun parce qu’il pensait que ce président resterait enfermé dans la grammaire libanaise du consensus, de la prudence et de l’équilibre. Or la pression américaine, la couverture arabe et la dynamique de l’après-guerre poussent désormais cet exécutif vers une séquence qui dépasse cette grammaire. Berry tente donc de ramener le texte dans le vieux langage du blocage : la Ligue arabe, le Parlement, les résolutions internationales, le risque de discorde, l’impossibilité d’application.

    Il ne s’agit pas seulement de refuser un accord. Il s’agit d’empêcher que le compromis présidentiel produise une conséquence que le tandem chiite n’avait pas prévue : transformer la restauration de l’État en processus concret, et non plus en formule de discours.

    C’est ici que le rôle du “centre” devient essentiel : Riyad, Paris, certaines institutions libanaises, la mécanique parlementaire de Nabih Berry, et toute cette zone diplomatique qui ne veut ni l’effondrement de l’État, ni une victoire iranienne totale, ni une paix trumpienne imposée brutalement sans filtre arabe. Ce centre cherche à contrôler la vitesse de la transition.

    Mais Trump a compris une chose simple : si les souverainistes libanais attendent le signal saoudien, alors il faut travailler Riyad autant que Beyrouth. Si le Liban officiel ne répond pas directement à Washington, il répondra peut-être à une pression américaine filtrée par le Golfe.

    Ainsi, le Liban officiel ne marche pas vers Trump. Il est poussé vers Trump par les Américains, les Saoudiens, la guerre, la pression israélienne, l’épuisement du statu quo et la nécessité de reconstruire.

    C’est exactement ce pour quoi l’exécutif libanais n’avait pas été conçu.

    Il avait été conçu pour gérer l’après-guerre sans humilier le Hezbollah. Washington lui demande désormais de gérer l’après-Hezbollah. Ce n’est pas le même mandat.

    Le tandem chiite a donc peut-être commis une erreur stratégique. Non pas en acceptant Joseph Aoun contre ses intérêts immédiats, mais en croyant que le compromis présidentiel pouvait rester enfermé dans la logique libanaise habituelle.

    Dans cette logique, chacun connaît les lignes rouges de chacun. L’État parle fort, puis négocie faiblement. Le Hezbollah accepte les mots de la souveraineté, mais conserve la décision militaire. Amal protège l’équilibre parlementaire. Les gouvernements produisent des formules ambiguës. Les partenaires internationaux financent l’armée, saluent les déclarations, appellent aux réformes et ferment les yeux sur l’essentiel. Tout le monde sait, mais personne ne tranche.

    Or cette mécanique ne fonctionne plus aussi bien lorsque le rapport de force régional se durcit. Elle ne fonctionne plus lorsque Washington lie le retrait israélien, la reconstruction et la souveraineté au dossier des armes. Elle ne fonctionne plus lorsque Riyad donne une couverture au mouvement. Elle ne fonctionne plus lorsque le Hezbollah, affaibli, ne peut plus imposer au pays le même silence qu’hier.

    C’est pourquoi les attaques actuelles contre Joseph Aoun sont révélatrices. Le Hezbollah et ses relais ne lui reprochent pas seulement une orientation politique. Ils lui rappellent son passé. Ils lui disent, en substance : tu étais des nôtres dans la gestion du réel ; tu savais comment fonctionnait le pays ; tu as vu nos armes, nos routes, nos contraintes, nos combats, nos arrangements ; ne viens pas maintenant jouer le président souverainiste neuf.

    Mais cette accusation peut se retourner contre eux.

    Car si Joseph Aoun savait, alors l’État savait. Si l’État savait, alors la question n’est plus celle de l’information, mais celle de l’autorité. Et si l’autorité décide enfin de sortir de l’ambiguïté, le Hezbollah ne peut plus prétendre que le débat est une invention américaine ou israélienne. Il devient le vieux débat libanais, longtemps différé : un État peut-il rester un État lorsque la décision de guerre et de paix lui échappe ?

    Voilà le piège du compromis présidentiel.

    Le tandem chiite a accepté Joseph Aoun parce qu’il pensait qu’il ne serait pas l’homme de la rupture. Mais c’est précisément parce qu’il n’était pas un adversaire frontal que sa position devient aujourd’hui dangereuse pour le Hezbollah. Un président ouvertement hostile aurait permis au tandem de mobiliser immédiatement la logique de l’affrontement communautaire et de la défense de la “résistance”. Un président issu du compromis rend cette défense plus difficile. Il ne vient pas de l’extérieur du système. Il en connaît les codes, les secrets et les faiblesses.

    Surtout, il ne peut pas dire qu’il ne sait pas.

    Joseph Aoun n’a peut-être pas été élu pour désarmer le Hezbollah. Mais il pourrait devenir le président sous lequel la question du désarmement ne peut plus être évitée.

    En ouvrant la porte du Parlement, Nabih Berry pensait peut-être verrouiller le compromis. Mais il a aussi ouvert la porte à une séquence que le tandem chiite ne maîtrise plus entièrement.

    C’est toute l’ironie de cette séquence libanaise : le compromis destiné à empêcher la rupture pourrait devenir le cadre de la rupture. Le président choisi pour amortir la pression pourrait être contraint de l’incarner. Et le tandem chiite, qui voulait rester gardien du consensus national, pourrait se retrouver prisonnier de ce même consensus, au moment où celui-ci commence enfin à poser la seule question qui vaille : qui commande au Liban ?

  • La clause arabe du mémorandum irano-américain

    La clause arabe du mémorandum irano-américain



    La déclaration États-Unis–Conseil de coopération du Golfe du 25 juin ne se contente pas d’accompagner le mémorandum irano-américain. Elle en fixe une lecture arabe : pas d’hégémonie iranienne reconnue, pas de milices sanctuarisées, et, pour le Liban, une couverture régionale nouvelle à l’hypothèse d’un accord durable de paix et de sécurité avec Israël.

    La déclaration commune publiée le 25 juin par les États-Unis et le Conseil de coopération du Golfe mérite mieux qu’une lecture rapide. À première vue, elle accompagne la séquence ouverte par le mémorandum d’entente entre Washington et Téhéran. En réalité, elle en modifie profondément la portée politique.

    Depuis la signature de ce mémorandum, l’Iran et ses relais ont tenté d’en imposer une lecture triomphale : Téhéran aurait résisté, Washington aurait accepté de composer avec lui, et les dossiers régionaux seraient désormais traités dans une logique de reconnaissance mutuelle. Les fronts ouverts par l’Iran dans le monde arabe conserveraient ainsi leur fonction stratégique, de Gaza au Liban, de l’Irak au Yémen, jusqu’au détroit d’Ormuz.

    La déclaration États-Unis–CCG vient corriger cette lecture. Elle ne détruit pas le mémorandum. Elle ne ferme pas la voie de la négociation avec l’Iran. Mais elle en fixe les limites. Elle transforme ce qui pouvait apparaître comme une victoire narrative iranienne en dispositif conditionnel : pas d’arme nucléaire, pas de normalisation économique automatique, pas de mise entre parenthèses des missiles balistiques, des drones et des groupes armés relais de l’influence iranienne, pas de droit iranien à contrôler ou taxer le détroit d’Ormuz.

    Autrement dit, le Golfe ne rejette pas la négociation américaine avec l’Iran. Il la replace dans un cadre régional arabe. Le message est simple : si l’Iran veut rejoindre un nouvel ordre régional, ce ne sera pas selon les conditions de ses milices, mais selon celles des États.

    Une déclaration d’interprétation

    La première fonction de ce texte est d’interpréter le mémorandum irano-américain. Téhéran pouvait chercher à le présenter comme une reconnaissance de son statut régional et comme un report des sujets les plus sensibles. Le CCG répond que le cœur du problème demeure : empêcher l’Iran de développer ou d’acquérir l’arme nucléaire.

    Mais le texte va plus loin. Il refuse que le nucléaire absorbe tout le débat. La sécurité régionale ne peut pas être réduite à la seule question de l’enrichissement. Elle passe aussi par les missiles balistiques, les drones et le soutien aux groupes armés relais. C’est là que la déclaration devient stratégique : elle empêche l’Iran de négocier un dossier tout en conservant ses instruments de pression sur les autres.

    L’économie elle-même est placée sous condition. Le commerce et les investissements avec l’Iran ne sont pas présentés comme une récompense automatique, mais comme une possibilité réversible, liée au respect des engagements et à la fin du comportement déstabilisateur. L’Iran n’obtient donc pas une réhabilitation. Il obtient une porte entrouverte, surveillée par les États-Unis et les puissances du Golfe.

    La même logique vaut pour Ormuz. L’Iran pouvait chercher à transformer la réouverture du détroit en rente géopolitique, voire en droit de contrôle. La déclaration rejette explicitement tout péage, toute taxe et toute tentative de prise de contrôle. La liberté de navigation y est rappelée comme un principe de sécurité régionale et mondiale, non comme une concession négociable avec Téhéran.

    C’est pourquoi ce texte est plus qu’un communiqué diplomatique. Il agit comme une clause politique ajoutée au mémorandum irano-américain. Non pas une clause juridique, certes, mais une clause d’interprétation : Washington et le Golfe disent ensemble que l’accord avec l’Iran ne peut pas devenir le point de départ d’une hégémonie iranienne reconnue.

    Le Liban, de la sécurité à la paix

    La partie libanaise est sans doute la plus révélatrice. Longtemps, beaucoup ont pensé que l’Arabie saoudite et les États du Golfe pourraient tolérer, au mieux, des arrangements sécuritaires entre le Liban et Israël : cessez-le-feu consolidé, retrait israélien, rôle accru de l’armée, garanties américaines. Mais pas un accord de paix bilatéral.

    Cette lecture n’était pas absurde. Elle s’inscrivait dans l’héritage de l’initiative arabe de paix, dans la centralité de la question palestinienne et dans l’idée qu’aucun pays arabe ne devait avancer seul vers Israël en dehors d’un cadre global. La déclaration du 25 juin oblige pourtant à corriger cette grille de lecture.

    Le texte ne se contente pas de soutenir des négociations bilatérales entre Israël et le Liban. Il précise que ces négociations doivent créer les conditions d’un accord durable de paix et de sécurité entre les deux pays. Le mot “paix” est essentiel. Il va beaucoup plus loin que la simple désescalade, plus loin que le cessez-le-feu, plus loin qu’un accord technique de frontière ou de sécurité.

    Plus frappant encore : ce mot est prononcé par l’environnement arabe du Liban, alors même que le Liban officiel hésite encore à l’assumer publiquement. Beyrouth parle de retrait israélien, de souveraineté, de délimitation des frontières, de garanties, de rôle de l’armée, de fin des hostilités. Le CCG, lui, introduit l’horizon politique que l’État libanais n’ose pas nommer : la paix.

    Cela change profondément le débat. Le problème n’est plus de savoir si les Arabes interdiraient au Liban de faire la paix. Le problème devient de savoir si l’État libanais se reconnaît à lui-même le droit souverain de décider de la paix.

    La déclaration ajoute un élément décisif : ce processus de négociation ne doit pas être conditionné par l’issue des autres conflits. Cette phrase vise directement la logique iranienne des fronts liés. Pour Téhéran et pour le Hezbollah, le Liban n’est jamais un dossier autonome. Il est relié à Gaza, à l’Irak, à la Syrie, au Yémen, à Ormuz, au nucléaire, à la négociation globale avec Washington. La déclaration États-Unis–CCG défait cette architecture. Elle dit que le Liban doit pouvoir avancer selon sa propre logique, son propre calendrier et son propre intérêt national.

    Elle ne renie pas la cause palestinienne, qui reste présente dans le texte. Mais elle refuse que cette cause serve de veto permanent à la souveraineté libanaise. Elle refuse surtout que l’Iran s’en serve pour maintenir le Liban dans une guerre qui n’est plus décidée par l’État libanais.

    La paix comme test de souveraineté

    La déclaration ne présente pas la paix comme une concession faite à Israël. Elle la présente comme le prolongement logique de la restauration de l’État libanais.

    C’est pourquoi la séquence des mots est importante : paix et sécurité durables, frontières permanentes, restauration de l’autorité de l’État, désarmement des groupes armés non étatiques, monopole de la force, soutien aux Forces armées libanaises.

    Tout est lié. Si l’objectif est simplement une trêve, le Hezbollah peut encore prétendre qu’il demeure une force de dissuasion nécessaire. Mais si l’objectif devient un accord durable de paix et de sécurité, alors l’existence d’une force armée parallèle devient incompatible avec l’objectif lui-même.

    La déclaration ne dit pas seulement : il faut désarmer les groupes armés. Elle ajoute que l’État libanais doit retrouver le monopole de la force et que l’armée libanaise doit être soutenue dans cette démarche. Ce point est capital. Le soutien à l’armée n’est pas ici un hommage protocolaire. Il devient la contrepartie opérationnelle du désarmement.

    Cela ne signifie pas que le texte appelle à une confrontation militaire immédiate entre l’armée libanaise et le Hezbollah. Personne ne souhaite ouvrir la porte à une guerre civile. Mais la phrase réintroduit une idée que la politique libanaise a trop longtemps évitée : le monopole de la force ne se proclame pas, il s’exerce.

    Le désarmement sort ainsi du registre de la prière politique. Il n’est plus seulement une formule répétée dans les communiqués internationaux ou les discours souverainistes. Il devient un objectif lié à la reconstruction concrète de la capacité étatique. Le message est clair : la souveraineté libanaise ne peut plus dépendre du bon vouloir d’un parti armé.

    De ce point de vue, la déclaration retire au Liban officiel une excuse majeure. Il pourra encore invoquer les contraintes internes, l’équilibre communautaire, les risques sécuritaires, l’attitude israélienne, la nécessité de garanties américaines ou la complexité du dossier palestinien. Mais il ne pourra plus dire qu’il manque de couverture arabe pour envisager un accord de paix et de sécurité avec Israël.

    Cette couverture existe désormais. Elle n’est pas panarabe au sens large. Elle n’est pas un blanc-seing. Elle ne couvre pas n’importe quel accord. Mais elle existe, et elle est politiquement lourde : les États-Unis et le Conseil de coopération du Golfe reconnaissent que le processus libano-israélien peut viser un accord durable de paix et de sécurité, indépendant des autres conflits.

    Le Liban officiel se retrouve donc face à sa propre responsabilité. Pendant des années, il a pu se réfugier derrière l’argument arabe, derrière l’initiative de paix globale, derrière la question palestinienne, derrière la peur de l’isolement. La déclaration du CCG déplace la question. Elle ne demande pas au Liban de trahir le monde arabe. Elle lui dit, au contraire, que restaurer son État, délimiter ses frontières, désarmer les groupes armés et négocier une paix de sécurité peut désormais s’inscrire dans un cadre arabe assumé.

    Ce renversement est majeur.

    La paix n’apparaît plus comme une capitulation. Elle devient un test de souveraineté. La guerre permanente, elle, apparaît pour ce qu’elle est devenue : non pas la défense du Liban, mais la confiscation de son droit souverain à décider de la guerre et de la paix.

    C’est peut-être ce que l’Iran a parfaitement compris. La déclaration ne bat pas l’Iran sur un champ de bataille. Elle le prive d’un monopole plus subtil : celui de raconter la région à sa place. Téhéran voulait faire du mémorandum avec Washington la preuve que son rôle régional était reconnu. Le Golfe répond que toute reconnaissance sera conditionnelle, encadrée et subordonnée à la souveraineté des États.

    Pour le Liban, la conclusion est plus directe encore. Le mot “paix”, que Beyrouth n’ose pas prononcer, a été prononcé par d’autres. Le cadre arabe que l’État libanais prétendait attendre existe désormais. Dès lors, le problème n’est plus que les Arabes interdiraient au Liban de faire la paix. Le problème est que l’État libanais n’ose pas encore se reconnaître le droit souverain de la faire.

    Et c’est précisément là que commence la responsabilité.

    Crédit photo : Secrétariat général du Conseil de coopération du Golfe — Réunion ministérielle États-Unis–CCG, Manama, 25 juin 2026.