Le récit dominant présente les États-Unis comme désireux d’entraîner la Syrie contre le Hezbollah, face à un Ahmed al-Charaa soucieux d’éviter une nouvelle guerre. Mais l’ordre chronologique des déclarations permet une autre lecture. Trump pourrait exprimer publiquement non pas une décision arrêtée à Damas, mais une hostilité et un désir stratégique que le président syrien ne peut assumer ouvertement.
En mars, Washington pousse et Damas hésite
Le 17 mars 2026, Reuters révélait que les États-Unis avaient encouragé les nouvelles autorités syriennes à envisager l’envoi de forces dans l’est du Liban afin d’aider au désarmement du Hezbollah. Damas hésitait, craignant d’être aspiré dans la guerre régionale, de subir une riposte iranienne et d’alimenter de nouvelles tensions confessionnelles. L’émissaire américain Tom Barrack a ensuite qualifié ces informations de fausses, mais l’agence indiquait avoir interrogé dix sources syriennes, occidentales et européennes.
À première vue, les rôles paraissaient donc clairement distribués : Washington proposait, Damas freinait. Pourtant, l’enquête décrivait une position syrienne plus complexe qu’un refus catégorique. Le pouvoir examinait prudemment l’hypothèse et, selon un responsable militaire syrien, l’option d’une intervention en cas d’affrontement entre l’État libanais et le Hezbollah demeurait sur la table. Le désaccord pouvait ainsi porter moins sur l’objectif — l’affaiblissement du Hezbollah — que sur le moment, les conditions et les conséquences d’une opération au Liban.
Cette distinction est essentielle. Pour Ahmed al-Charaa et les hommes issus de l’ancienne rébellion syrienne, le Hezbollah n’est pas une milice étrangère parmi d’autres. Il a combattu pendant des années aux côtés de Bachar el-Assad contre ceux qui dirigent aujourd’hui la Syrie. Son affaiblissement répond donc à une préoccupation sécuritaire immédiate, mais également à une hostilité politique et historique profonde.
Le 31 mars, al-Charaa fixe néanmoins publiquement sa doctrine : la Syrie restera en dehors du conflit régional tant qu’elle ne sera pas directement agressée et que des solutions diplomatiques resteront possibles. Après quatorze années de guerre, explique-t-il, son pays n’est pas prêt à vivre une nouvelle expérience militaire. Cette prudence ne signifie pas nécessairement l’absence de volonté ; elle traduit d’abord la conscience du coût d’une nouvelle guerre.
En juin, Trump prononce l’implicite
La séquence change de nature les 16 et 17 juin. Lors du sommet du G7, Donald Trump affirme que, si Israël ne peut régler le problème du Hezbollah sans provoquer trop de destructions et de victimes, la Syrie pourrait « faire le travail ». Il révèle ensuite avoir personnellement parlé du Hezbollah avec al-Charaa. Interrogé sur la disponibilité du président syrien à agir, il promet d’en dire davantage ultérieurement.
Trump ne formule donc pas seulement une hypothèse géopolitique abstraite. Il associe sa proposition à une conversation directe avec le président syrien, dont il souligne l’hostilité envers le Hezbollah. Il affirme même avoir suggéré à Israël de laisser la Syrie s’en charger, parce qu’elle accomplirait, selon lui, un travail plus précis et moins destructeur.
Ahmed al-Charaa est alors contraint de rétablir publiquement une distance. Le 22 juin, il dément toute intention d’intervention militaire au Liban et affirme rechercher des relations économiques, non militaires, entre les deux pays. Mais son démenti reste soigneusement circonscrit. Il ne nie pas que le Hezbollah représente un problème pour la Syrie ; il refuse surtout l’entrée de forces syriennes au Liban et le retour à une logique de tutelle.
La visite à Beyrouth du ministre syrien des Affaires étrangères, Assaad al-Chibani, le 2 juillet, confirme cette ligne prudente. Damas se dit disposé à rencontrer le Hezbollah « si les intérêts l’exigent », tout en assurant ne pas vouloir intervenir dans les affaires intérieures libanaises. La Syrie ne ferme donc aucune porte : elle récuse l’expédition militaire, mais entend conserver sa capacité d’action politique, sécuritaire et diplomatique.
Cette position n’est pas contradictoire. Al-Charaa peut souhaiter la neutralisation du Hezbollah comme force armée hostile, la fermeture de ses réseaux et l’interruption des trafics d’armes, tout en considérant qu’une intervention ouverte au Liban serait prématurée et contre-productive. Elle réveillerait immédiatement le souvenir de l’occupation syrienne, permettrait au Hezbollah de revêtir de nouveau les habits de la « résistance » et risquerait de retourner contre Damas une partie des Libanais aujourd’hui opposés au parti.
En juillet, Trump insiste et Rubio freine
L’hypothèse se renforce encore au mois de juillet. Le 15, dans un entretien à Fox News, Trump affirme qu’al-Charaa pourrait s’occuper du Hezbollah d’une manière plus précise qu’Israël et ajoute : « Je sais qu’il veut le faire. »
Le 21 juillet, devant le président libanais Joseph Aoun, Trump revient une nouvelle fois sur le sujet. Il déclare qu’al-Charaa « aimerait intervenir et faire quelque chose » contre le Hezbollah, qu’il combat depuis longtemps, et qu’il serait selon lui très efficace. La répétition devient significative : Trump ne présente plus seulement l’implication syrienne comme sa propre idée, mais comme une aspiration attribuée au président syrien.
Le lendemain, Marco Rubio adopte un ton très différent. Il reconnaît que les autorités syriennes ne sont « pas de grandes admiratrices du Hezbollah » et que celui-ci constitue un ennemi susceptible de chercher à renverser ou à déstabiliser le nouveau pouvoir. Mais il ajoute que Washington encourage la Syrie à se concentrer sur ses immenses défis intérieurs et à sécuriser sa frontière afin d’empêcher la circulation des armes.
La déclaration de Rubio ressemble alors moins à l’ordre donné à une Syrie réticente d’aller combattre au Liban qu’à un rappel des limites à respecter : contrôler les frontières, empêcher le réarmement du Hezbollah et défendre le territoire syrien, sans se lancer dans une aventure militaire extérieure.
L’intuition ne peut évidemment pas être prouvée sans connaître le contenu des échanges privés entre Trump et al-Charaa. Il faut également envisager que le président américain projette sa propre préférence sur le dirigeant syrien ou utilise la menace d’une intervention de Damas pour faire pression sur Israël, le Liban et le Hezbollah.
Mais la répétition des propos de Trump, leur référence constante à l’hostilité personnelle d’al-Charaa envers le Hezbollah et le recadrage immédiat de Rubio rendent l’hypothèse d’une simple invention américaine moins convaincante.
Al-Charaa n’a probablement pas décidé d’envoyer son armée au Liban. Il peut en revanche désirer profondément la fin du Hezbollah comme puissance militaire autonome, relais iranien et menace contre la nouvelle Syrie. Trump aurait alors fait ce qu’il fait souvent : transformer une disposition implicite, une disponibilité conditionnelle ou un désir stratégique en déclaration publique spectaculaire.
Il n’aurait pas mis dans la tête d’al-Charaa l’idée d’en finir avec le Hezbollah. Il aurait dit tout haut non pas ce que le président syrien a décidé, mais ce qu’il pense peut-être tout bas.
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Face au Hezbollah, le piège d’une solution syrienne
La visite d’Emmanuel Macron à Damas a révélé une divergence de méthode entre Paris et Washington sur le dossier libanais. Les États-Unis semblent tentés de regarder la Syrie d’Ahmad al-Charaa comme un levier possible contre le Hezbollah. La France, elle, trace une ligne rouge : pas de retour syrien au Liban. Une position juste, car la souveraineté libanaise ne peut pas être restaurée par procuration.
La visite d’Emmanuel Macron à Damas n’a pas seulement ouvert une séquence syrienne. Elle a aussi révélé, en creux, une divergence franco-américaine sur le dossier libanais.
Pour Washington, la Syrie d’Ahmad al-Charaa peut apparaître comme un levier possible contre le Hezbollah. Le raisonnement est simple : la nouvelle Syrie n’est plus celle de Bachar el-Assad, elle n’est plus adossée à l’Iran, elle a combattu les forces qui soutenaient l’ancien régime, et elle regarde naturellement le Hezbollah comme un adversaire historique. Dans cette logique, pourquoi ne pas utiliser ce nouvel équilibre syrien pour peser sur le rapport de force libanais ?
La tentation américaine est donc opérationnelle : puisque le Hezbollah est affaibli, puisque la Syrie nouvelle est hostile à l’ancien axe Assad-Iran-Hezbollah, il faudrait peut-être profiter de cette fenêtre pour « finir le travail ». Mais ce raisonnement, en apparence efficace, est politiquement dangereux.
La ligne française : pas de retour syrien au Liban
La France semble avoir une lecture différente. À Damas, Emmanuel Macron n’est pas seulement venu accompagner la normalisation syrienne. Il est aussi venu rappeler que la Syrie nouvelle ne devait pas redevenir un acteur d’intervention au Liban.
Ce point est essentiel. Il dit presque tout de la divergence entre Paris et Washington.
Washington raisonne en levier de puissance. Paris raisonne en ligne rouge de souveraineté.
Il ne s’agit pas, pour la France, de défendre le Hezbollah. Il ne s’agit pas non plus de nier l’urgence du désarmement. Le Hezbollah demeure l’anomalie centrale de l’État libanais : un parti armé, adossé à l’Iran, disposant d’une capacité militaire propre, capable d’engager le pays dans la guerre sans décision nationale, sans mandat populaire et sans autorité légale.
Mais précisément parce que le problème est un problème de souveraineté, il ne peut pas être résolu par une nouvelle atteinte à la souveraineté libanaise. On ne peut pas combattre une tutelle iranienne en rouvrant la porte à une tutelle syrienne, même sous une autre forme, même sous un autre régime, même au nom d’un objectif juste.
Le Liban a déjà payé le prix de la présence syrienne. Toute idée d’un retour militaire syrien, direct ou déguisé, réveillerait une mémoire lourde : celle d’un État libanais longtemps placé sous surveillance, d’une décision nationale confisquée, d’un système politique modelé par la contrainte et d’une souveraineté réduite à une fiction.
Une tentation existe aussi au Liban
Il serait cependant trop simple de présenter cette tentation comme exclusivement américaine.
Au Liban même, une partie des adversaires du Hezbollah a parfois regardé vers la Syrie nouvelle comme vers un possible levier. Non pas toujours sous la forme assumée d’une intervention militaire, mais sous des formes plus prudentes, plus présentables : aide sécuritaire, pression frontalière, coordination contre les trafics, fermeture des routes de contrebande, soutien indirect contre l’appareil politico-militaire du Hezbollah.
Cette tentation est compréhensible. Face à un Hezbollah armé, structuré, financé, adossé à l’Iran, bénéficiant longtemps de la faiblesse de l’État et de l’ambiguïté des institutions, certains cherchent naturellement un rapport de force extérieur. Quand l’État ne fait pas son travail, la tentation est grande de chercher ailleurs la force qui manque.
Mais c’est précisément là que se trouve le piège.
Le désarmement du Hezbollah est une nécessité nationale. Il est même la condition première du retour de l’État libanais. Mais il ne peut pas devenir le prétexte d’une nouvelle sous-traitance de la souveraineté. On ne restaure pas la souveraineté d’un pays en confiant son problème central à l’armée d’un autre.
Une intervention syrienne, même limitée, même présentée comme une aide, offrirait au Hezbollah son meilleur argument : transformer une exigence libanaise de souveraineté en confrontation contre une intervention étrangère.
Le désarmement ne peut venir que de l’État libanaisLa bonne ligne est donc exigeante, mais claire.
Le Hezbollah doit être désarmé. Mais il doit l’être par l’État libanais, au nom de la souveraineté libanaise, avec le soutien politique, diplomatique, financier et militaire des partenaires internationaux. Ce soutien doit renforcer l’armée libanaise, consolider les institutions, contrôler les frontières, assécher les circuits de contrebande et imposer progressivement le monopole de l’État sur les armes.
Mais il ne doit pas remplacer l’État libanais.
C’est toute la différence entre une aide internationale et une substitution étrangère. Aider le Liban à restaurer sa souveraineté est nécessaire. Se substituer à lui serait destructeur.
La Syrie d’Ahmad al-Charaa a déjà assez à faire : reconstruire son territoire, stabiliser son État, protéger ses propres composantes, contrôler ses frontières, éviter les résurgences jihadistes, rassurer ses voisins et prouver qu’elle ne sera pas une nouvelle puissance de déstabilisation régionale. L’entraîner dans une opération libanaise contre le Hezbollah serait dangereux pour le Liban, dangereux pour la Syrie et politiquement exploitable par le Hezbollah.
La divergence franco-américaine ne porte donc pas forcément sur le diagnostic. Le Hezbollah est un problème. Il doit être désarmé. Il empêche le Liban de redevenir un État pleinement souverain. Mais la divergence porte sur la méthode.
Washington semble tenté par une solution de force indirecte : utiliser la Syrie contre le Hezbollah. Paris rappelle une évidence politique : le Liban ne peut pas retrouver sa souveraineté par le retour d’une intervention syrienne.
C’est sur cette ligne qu’il faut tenir.
Le Hezbollah ne doit pas garder ses armes. Mais la Syrie ne doit pas revenir au Liban. Entre ces deux refus, il y a une seule voie : reconstruire l’État libanais, réarmer sa légitimité, soutenir son armée, restaurer son autorité et imposer, enfin, le monopole public de la décision de guerre et de paix.
Car la souveraineté ne se délègue pas. Elle ne se sous-traite pas. Elle ne se reconquiert pas par procuration.
Elle s’assume.
Des membres des nouvelles forces de sécurité syriennes montent la garde à un poste de contrôle situé près de la frontière avec le Liban, dans la ville de Serghaya, le mardi 7 janvier 2025.
© Leo Correa / AP — image d’illustration