À la fin du mois de juillet, l’Église maronite ne célèbre pas seulement la mémoire d’un homme du passé. Elle remet au cœur de la mémoire libanaise une figure rare : celle du pasteur qui devient la conscience d’un peuple, de la foi qui se fait responsabilité, de l’Église qui ne se replie pas sur elle-même, mais porte le souci de l’homme, de la patrie et de l’État.
Le 25 juillet 2026, le patriarche Elias Boutros Hoyek sera proclamé bienheureux à Dimane, après l’approbation par le pape Léon XIV, le 22 mai 2026, du décret reconnaissant un miracle attribué à son intercession. Le Saint-Siège sera représenté lors de la célébration par le cardinal Marcello Semeraro, préfet du dicastère pour les Causes des saints, au cours d’une messe présidée par le patriarche maronite, le cardinal Béchara Boutros Raï.
Mais la question la plus profonde n’est pas seulement : qui est Hoyek, que l’Église s’apprête à béatifier ? Elle est plutôt : pourquoi Hoyek revient-il aujourd’hui, dans ce moment libanais précis ?
Elias Hoyek est né à Helta, dans le caza de Batroun, le 4 décembre 1843. Il fut élu évêque en 1889, puis patriarche maronite le 6 janvier 1899, avant d’être intronisé le 9 janvier de la même année. Il demeura sur le siège patriarcal jusqu’à sa mort, en 1931. Il est le soixante-douzième patriarche maronite, mais sa place dans l’histoire libanaise dépasse largement son rang dans la succession des patriarches.
Hoyek ne fut pas un homme politique entré dans l’Église, ni un homme d’Église séduit par la politique. Il fut un pasteur qui comprit que, dans les grandes heures de l’histoire, la pastorale ne se limite pas à la parole. Avant que son nom ne soit cité à la conférence de la paix, avant qu’il ne soit associé à la naissance du Grand Liban, il avait commencé là où commence toute véritable renaissance : par l’homme, par l’éducation, par la famille, par la construction des institutions.
C’est là que prend tout son sens la fondation, avec Mère Rosalie Nasr et Sœur Stéphanie Cardouche, de la Congrégation des Sœurs maronites de la Sainte-Famille, en 1895. Cette initiative ne fut pas un simple détail religieux interne. Elle portait une vision sociale précoce : une société ne se relève pas sans la femme, la famille ne se protège pas par des slogans, et l’éducation n’est pas un luxe, mais l’une des conditions de la survie et de l’élévation d’un peuple.
Puis vint la Première Guerre mondiale. Et avec elle, la grande famine.
C’est alors que Hoyek sortit de la seule figure du chef ecclésiastique pour prendre celle du pasteur dans toute sa plénitude. La faim ne demandait pas la confession de celui qu’elle frappait. Le malheur ne distinguait pas un village d’un autre. Il ouvrit les couvents et les maisons de l’Église aux affamés et aux déplacés, et mit ce qu’il pouvait des ressources ecclésiales au service de la protection des hommes, sans distinction religieuse. Les autorités ottomanes allèrent jusqu’à le condamner à l’exil, avant que des interventions ecclésiales et diplomatiques n’empêchent l’exécution de cette décision.
C’est dans cette épreuve que se révéla la sainteté concrète de Hoyek. La sainteté n’est pas une fuite hors de l’histoire, ni un retrait loin des souffrances humaines. Elle est la capacité de se tenir au milieu de l’effondrement. Le bienheureux n’est pas celui qui s’élève au-dessus de la tragédie, mais celui qui y descend en portant du pain, de l’espérance et du sens.
De la famine de la Montagne, Hoyek passa ensuite au combat pour le pays.
Après la chute de l’Empire ottoman, le patriarche ne se rendit pas à Paris pour demander un privilège confessionnel ou un refuge pour les chrétiens. Il y porta une conception d’un Liban viable : un Liban dans ses frontières naturelles, historiques et économiques ; un Liban qui ne se réduit pas à la Montagne et ne s’enferme pas dans la peur ; un Liban qui possède son littoral, sa plaine, sa montagne, sa Békaa, son Nord et son Sud ; un Liban qui accueille ses communautés sans les dissoudre, et les rassemble sous l’idée de l’État.
Là se trouve le cœur de Hoyek : il n’a pas contribué à la naissance d’un État pour les chrétiens, mais à celle d’une patrie pour les Libanais.
C’est pourquoi il ne faut pas réduire cet homme à un récit confessionnel étroit. Il est bien sûr un patriarche maronite. Il est le fils de l’Église syriaque antiochienne maronite. Il a porté le souci de sa communauté dans un temps de danger. Mais sa grandeur est précisément de ne pas avoir transformé la peur de cette communauté en projet d’isolement. Il l’a transformée en responsabilité nationale. Il n’a pas dit que les chrétiens avaient besoin d’une protection en dehors de l’État. Il a agi comme si leur rôle historique était de contribuer à l’édification de l’État lui-même.
Sous cet angle, sa béatification devient un événement libanais autant qu’un événement ecclésial. Dans un pays où la souveraineté se défait, où la décision nationale est disputée par des forces de fait, où l’État devient parfois une façade plus qu’une autorité, Hoyek revient nous rappeler que le Liban ne peut pas reposer sur la coexistence de petits États dans l’État. Il suppose un pays clair, des frontières claires, une seule autorité, et des institutions au service de tous ses enfants.
Ce qu’il y a peut-être de plus beau dans le retour de Hoyek aujourd’hui, c’est qu’il libère la mémoire maronite elle-même de la tentation du repli. La mémoire qu’il incarne n’est pas seulement une mémoire de peur. Elle est une mémoire de fondation. Elle n’est pas celle d’une communauté cherchant une garantie, mais celle d’une communauté qui a vu en elle-même une responsabilité envers toute une patrie. La différence est considérable. Celui qui a peur cherche une protection. Celui qui fonde construit un État.
Lorsque le dernier synode maronite évoque les principes posés par Hoyek pour la construction du Grand Liban, il rappelle le retour aux frontières historiques, la souveraineté nationale, le pluralisme et le vivre-ensemble, le régime parlementaire, ainsi que l’amour de la patrie comme État civil, État de droit et de justice. Ces principes ne sont pas des titres d’archives. Ils ressemblent presque, aujourd’hui encore, à un programme de salut pour le Liban.
Car la souveraineté n’est pas un souvenir. Le pluralisme n’est pas un folklore. L’État civil n’est pas le contraire de la foi ; il est la condition de la protection de tous. Le régime parlementaire n’a aucun sens si la décision réelle se prend en dehors des institutions. Et le vivre-ensemble ne tient pas s’il devient la couverture de l’impuissance de l’État ou de l’équilibre des armes.
Voilà pourquoi la béatification de Hoyek ne devrait pas être une simple cérémonie. Il ne suffit pas de brandir ses portraits, d’allumer des cierges ou de prononcer des discours. La véritable fidélité à son héritage consiste à poser les questions essentielles : quel Liban voulait-il ? Quel Liban laissons-nous aux jeunes générations ? Que reste-t-il de son projet dans un État qui s’érode, dans une patrie que ses jeunes quittent, dans un peuple fatigué par la peur et l’attente ?
Elias Hoyek ne fut pas le patriarche de la nostalgie. Il fut le patriarche de l’avenir à un moment où l’avenir lui-même était incertain. Il a vu la famine, mais ne s’est pas soumis à la mort. Il a vu l’effondrement de l’Empire, mais ne s’est pas contenté de survivre. Il a vu la peur des communautés, mais n’a pas bâti son projet sur la peur. Il a vu le Liban avant sa naissance, et il a contribué à le faire naître parce qu’il avait compris que les patries ne sont pas seulement données : elles sont arrachées par la vision, la persévérance et la souffrance.
Voilà pourquoi, en le béatifiant, l’Église ne le retire pas de l’histoire. Elle l’y replace au contraire en son centre. Elle présente aux Libanais un homme qui a vécu la sainteté comme pastorale, la politique comme service, et la patrie comme mission.
Bienheureux le patriarche Elias Hoyek, non parce qu’il aurait fui le monde, mais parce qu’il en a porté la douleur.
Bienheureux celui qui a compris que le salut du Liban ne viendrait ni de la peur, ni de l’alignement, ni de l’État formel, mais d’une audace fondatrice semblable à celle d’un patriarche qui a vu dans son peuple plus qu’une communauté, et dans le Liban plus qu’une géographie : une promesse.
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