On peut être républicain sans transformer la Révolution française en objet sacré. Célébrer les principes de 1789 n’interdit pas de regarder les violences commises en leur nom, ni de reconnaître enfin pleinement ceux que le récit des vainqueurs a longtemps relégués dans le mauvais camp de l’Histoire.
Il existe une manière fragile d’aimer un régime politique : vouloir l’innocenter de tout. Et une manière plus adulte : distinguer ce qu’on lui doit de ce que rien ne saurait justifier.
Ce texte n’est ni un plaidoyer pour la monarchie ni un réquisitoire contre la République. La République est aujourd’hui notre bien commun. Elle ne dépend plus, pour être légitime, de l’approbation rétrospective de chaque décision prise par les révolutionnaires entre 1789 et 1794.
On peut reconnaître l’abolition des privilèges, l’égalité devant la loi, la souveraineté nationale et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, sans considérer pour autant que la Terreur, les tribunaux d’exception, la déchristianisation ou la répression de la Vendée furent les étapes inévitables d’une marche lumineuse vers le progrès.
La République n’a pas besoin d’une naissance immaculée. Mais elle devrait être assez sûre d’elle-même pour ne plus avoir besoin d’un récit innocent.
À l’occasion du 14 juillet, la question mérite donc d’être posée : la France a-t-elle réellement regardé en face toute la violence de sa Révolution ?
Une fête nationale à double fond
Le 14 juillet ne commémore pas une histoire aussi simple que le laisse entendre l’expression courante de « prise de la Bastille ».
Lorsque la IIIᵉ République adopta en 1880 le 14 juillet comme fête nationale, la loi ne précisa aucune année. La date permettait de réunir deux événements très différents : la prise de la Bastille du 14 juillet 1789 et la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790. Les républicains les plus ardents retenaient la victoire populaire sur l’arbitraire ; les plus modérés pouvaient se reconnaître dans une journée d’unité nationale autour de la Nation, de la loi et encore du roi.
Cette ambiguïté n’était pas une maladresse. Elle était une sagesse.
Le 14 juillet 1789 fut une journée insurrectionnelle et sanglante. Une centaine de Parisiens furent tués. Après la reddition de la Bastille, son gouverneur, Bernard-René de Launay, fut massacré et décapité. Le prévôt des marchands Jacques de Flesselles fut également assassiné. Leurs têtes furent promenées au bout de piques dans les rues de Paris.
Le 14 juillet 1790 proposait une autre image : celle d’un pays qui cherchait à passer de la révolte à l’unité. Une messe fut célébrée au Champ-de-Mars ; La Fayette, les députés et Louis XVI prêtèrent serment à la Nation, à la loi et à la Constitution. La Révolution n’avait pas encore aboli la monarchie. Elle prétendait encore réconcilier le pays plutôt que désigner ceux qui devraient en être retranchés.
La République a donc choisi une date à double fond : l’insurrection et la Fédération, la rupture et la réconciliation, la violence et l’espoir d’une unité retrouvée.
Nous avons conservé la fête. Mais peut-être avons-nous progressivement oublié l’avertissement contenu dans ce double héritage.
1789 n’absout pas 1793
La Révolution française n’est pas un bloc.
Il est aussi simpliste de la réduire à la guillotine que de la présenter comme le déroulement presque pur et nécessaire des principes de 1789. Elle fut une succession de moments, de forces contradictoires, d’espérances, de peurs, de guerres et de radicalisations.
Mais cette complexité ne doit pas devenir un refuge commode.
La Déclaration des droits de l’homme ne saurait servir de certificat d’innocence à tous ceux qui agirent ensuite au nom de la Révolution. Entre l’égalité devant la loi et une justice sans appel, entre la liberté proclamée et la loi des suspects, entre la souveraineté du peuple et le pouvoir d’éliminer une partie de ce peuple, il n’existe pas une continuité morale évidente.
La République fut proclamée en septembre 1792. Quelques mois plus tard, la concentration du pouvoir entre les mains du Comité de salut public et du Comité de sûreté générale accompagna la mise en place du gouvernement révolutionnaire et de la Terreur.
On peut rappeler la guerre extérieure, les soulèvements intérieurs, la crainte du complot et le risque d’effondrement de l’État. L’histoire doit expliquer les circonstances. Elle doit résister à la tentation de juger le passé comme si ses acteurs avaient vécu dans notre confort.
Mais expliquer n’est pas absoudre.
Les circonstances permettent de comprendre pourquoi des hommes franchissent certaines limites. Elles ne transforment pas ces limites en vertus politiques. Elles ne font pas d’une justice d’exception une véritable justice, ni de la terreur un instrument légitime de la liberté.
La Révolution connut également une entreprise de déchristianisation. Des cérémonies religieuses furent supprimées, des prêtres poussés à l’abdication ou contraints à la clandestinité, tandis que des cultes révolutionnaires étaient organisés pour susciter l’adhésion politique. Robespierre lui-même s’opposa à certains excès de cette déchristianisation, avant de promouvoir le culte de l’Être suprême.
Il ne s’agissait pas encore de la laïcité telle que nous la comprenons aujourd’hui : la séparation de l’État et des religions accompagnée de la liberté de conscience. Il s’agissait, dans de nombreux cas, de combattre une foi considérée comme politiquement suspecte et de remplacer ses formes publiques par une liturgie nouvelle.
Or les paysans, les femmes, les prêtres ou les artisans attachés à leur religion ne constituaient pas nécessairement une caste de privilégiés refusant la justice sociale. Beaucoup ne possédaient ni terres immenses, ni titres, ni pouvoir. Ils avaient simplement grandi dans un monde où la fidélité à Dieu, à la paroisse et au roi formait encore l’ordre naturel des choses.
Ils ne savaient pas nécessairement ce que la République leur promettait. Ils comprenaient en revanche que leur prêtre était poursuivi, que leur culte devenait clandestin et que l’État exigeait désormais leurs fils pour la guerre.
L’histoire officielle les a trop facilement décrits comme les retardataires d’un progrès qu’ils auraient été incapables de comprendre. Mais le fait d’être vaincu par l’Histoire ne signifie pas que l’on avait tort de craindre ceux qui venaient vous imposer la liberté par la contrainte.
La Vendée : le débat sur le mot ne doit pas effacer les morts
La guerre de Vendée reste la plaie la plus sensible de cette mémoire révolutionnaire.
Le débat se fixe souvent sur une question : faut-il parler de génocide vendéen ? La qualification, popularisée dans les années 1980 par Reynald Sécher, est récusée par de nombreux historiens et continue de provoquer une controverse historique, juridique et politique.
Ce débat est légitime. Les mots ont un sens, et celui de génocide ne peut pas être employé comme une simple manière de dire qu’un massacre fut particulièrement grave.
Mais la bataille du vocabulaire ne doit pas devenir un moyen d’éviter les faits.
Que l’on retienne ou non le terme de génocide, il demeure que la Vendée fut le théâtre d’une guerre civile d’une extrême violence, de destructions, d’exécutions et de massacres touchant aussi des populations civiles. Les archives départementales de la Vendée rappellent que, parmi les victimes, beaucoup ne moururent pas au combat, mais lors des massacres des colonnes infernales ou à la suite d’exécutions.
L’insurrection ne fut pas davantage une simple manipulation aristocratique d’une population ignorante. Ses causes furent religieuses, économiques, sociales et politiques. L’hostilité à la Constitution civile du clergé, l’arrestation de prêtres réfractaires, l’exercice clandestin du culte, la hausse des prix et le ressentiment envers les nouvelles élites locales avaient préparé le terrain. La levée de 300 000 hommes décidée en février 1793, dont certaines catégories étaient exemptées, constitua l’élément déclencheur du soulèvement.
Les insurgés commirent eux aussi des atrocités. Les massacres de Machecoul comptent parmi les premiers épisodes sanglants de la guerre. Rien ne justifierait de remplacer la légende républicaine par une légende blanche dans laquelle tous les Vendéens seraient innocents et tous les républicains criminels.
Mais la reconnaissance de ces violences réciproques ne met pas sur le même plan moral une foule insurgée et un pouvoir constitué organisant la répression d’un territoire.
L’État possède des forces, une administration, une chaîne de commandement et une responsabilité particulière. Lorsqu’il ne distingue plus le combattant de l’habitant, la répression militaire de la punition collective, l’ennemi armé de l’enfant ou du vieillard, il ne défend plus seulement l’ordre : il installe une logique de destruction.
Le problème n’est donc pas uniquement de choisir le mot qui figurera sur le dossier. Il est de savoir quelle place nous accordons aux morts.
Sont-ils des victimes françaises à part entière ? Ou demeurent-ils, deux siècles plus tard, les pertes secondaires d’un processus historique dont la noblesse supposée finirait par excuser les moyens ?
Marie-Antoinette et la permanence du verdict révolutionnaire
La cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris, en 2024, a donné une illustration presque parfaite de cette mémoire asymétrique.
Une Marie-Antoinette décapitée, tenant sa tête entre ses mains, apparut aux fenêtres de la Conciergerie pendant l’interprétation du Ah ! ça ira. L’intention était probablement théâtrale, provocatrice, carnavalesque. Il ne s’agit pas d’en faire une affaire d’État ni de demander à l’art de renoncer à l’ironie.
Mais une question demeure : pourquoi cette mort-là peut-elle encore être traitée avec légèreté ?
Marie-Antoinette fut condamnée à mort pour haute trahison le 16 octobre 1793. Le ministère de la Justice rappelle aujourd’hui que ses avocats, avertis au dernier moment, eurent très peu de temps pour préparer sa défense, que les témoignages n’apportèrent guère de charges sérieuses et que son sort paraissait fixé avant même le verdict.
On peut porter un jugement très sévère sur son rôle politique, ses liens avec les puissances étrangères ou son incompréhension de la crise française. Cela ne transforme pas son procès en modèle de justice.
Or le jugement prononcé contre elle semble avoir survécu à l’institution qui la condamna. Parce que la Révolution l’avait désignée comme coupable, parce que les vainqueurs l’avaient transformée en symbole de l’Ancien Régime honni, sa décapitation reste disponible pour le spectacle.
Elle n’est pas tout à fait regardée comme une femme exécutée après un procès expéditif. Elle demeure d’abord « la reine », « l’Autrichienne », l’ennemie condamnée par le sens de l’Histoire.
C’est ici que réside le véritable malaise. Non dans la seule audace d’une mise en scène, mais dans la permanence d’une hiérarchie entre les victimes.
Certaines morts commandent naturellement le recueillement. D’autres peuvent encore être esthétisées, rejouées ou tournées en dérision, parce que le verdict politique des vainqueurs continue de leur retirer une part de notre compassion.
Plus de deux siècles après l’échafaud, le rire reste encore du côté de ceux qui tenaient la guillotine.
Le privilège moral des vainqueurs
Les violences de la Révolution n’ont pas été cachées aux historiens. Elles ont donné lieu à une immense bibliographie, à des controverses savantes, à des recherches minutieuses et à des récits contradictoires.
Le problème n’est donc pas un secret d’archives. Il est celui de la mémoire collective.
Une société peut connaître un événement sans l’avoir véritablement intégré à son récit. Elle peut mentionner ses morts tout en continuant de considérer qu’ils appartenaient au mauvais camp. Elle peut enseigner la Terreur tout en la présentant aussitôt comme la conséquence presque mécanique des périls qui menaçaient la République.
C’est ainsi que s’installe le privilège moral des vainqueurs.
Leur violence devient circonstancielle, nécessaire ou excusable. Celle de leurs adversaires révèle, au contraire, ce qu’ils étaient profondément. Le révolutionnaire tue parce que la patrie est en danger ; le Vendéen tue parce qu’il est fanatique. Le premier est emporté par les circonstances ; le second est défini par son obscurantisme.
Cette dissymétrie n’est pas de l’histoire. C’est encore le langage de la victoire.
Il ne s’agit pas de réhabiliter tout ce qui s’opposa à la Révolution. L’Ancien Régime comportait des privilèges, des inégalités et des injustices que rien ne nous oblige à regretter. Tous les royalistes n’étaient pas des défenseurs désintéressés du peuple, pas plus que tous les révolutionnaires n’étaient des bourreaux.
Mais aucun progrès politique ne devrait conférer à ses acteurs le droit rétrospectif de déshumaniser ceux qui lui résistèrent.
Les droits de l’homme n’ont de sens que s’ils valent aussi pour l’adversaire, le suspect, le croyant réfractaire, l’impopulaire et le vaincu. Lorsqu’ils ne protègent que ceux qui marchent dans le sens proclamé de l’Histoire, ils cessent d’être des droits. Ils deviennent une récompense idéologique.
Une République adulte n’a pas besoin d’être innocente
Regarder la Révolution en face ne signifie ni abolir le 14 juillet, ni demander une repentance nationale supplémentaire, ni juger les hommes du XVIIIᵉ siècle selon le seul droit du XXIᵉ.
Il ne s’agit pas davantage de remplacer une légende dorée par une légende noire.
Il s’agit de sortir de l’enfance mémorielle.
La République n’est pas la Terreur. Elle n’est pas tenue d’assumer comme sien chaque décret de la Convention, chaque jugement du Tribunal révolutionnaire ou chaque massacre commis par les armées républicaines. Elle peut revendiquer les principes de 1789 sans canoniser tous ceux qui s’en proclamèrent les interprètes.
Elle peut célébrer la souveraineté nationale tout en condamnant la souveraineté devenue toute-puissance. Elle peut défendre la laïcité sans confondre celle-ci avec la persécution religieuse. Elle peut honorer la liberté sans excuser ceux qui prétendirent la sauver en supprimant celle de leurs adversaires.
La République ne perdrait rien à accorder aux victimes de la Révolution la même dignité qu’aux autres victimes de l’histoire française.
Elle ne perdrait rien à reconnaître que les paysans vendéens n’étaient pas une population superflue, que les prêtres réfractaires possédaient une conscience, que les suspects avaient des droits et que Marie-Antoinette, même reine et même coupable aux yeux de ses juges, demeurait un être humain devant un tribunal.
Elle ne perdrait rien à rappeler que le changement de régime ne sanctifie pas la violence qui l’accompagne.
Elle gagnerait, au contraire, en cohérence.
Car le véritable hommage aux principes de 1789 ne consiste pas à soustraire la Révolution à l’esprit critique. Il consiste à appliquer les droits qu’elle proclama également à ceux qu’elle persécuta.
Le 14 juillet peut demeurer une grande fête nationale. Mais célébrer n’oblige pas à oublier. Une nation peut honorer ses lumières sans dissimuler les ombres qu’elles ont projetées.
Une République n’a pas besoin d’être innocente pour être légitime.
Elle doit seulement être assez forte pour préférer toute la vérité à la moitié d’une légende.
Crédit photo : Charles Thévenin, La Fête de la Fédération, 1790 — domaine public.




