Trente-six ans après l’offensive de l’armée d’occupation syrienne contre les dernières régions échappant à son contrôle, le 13 octobre 1990 ne peut être réduit à la défaite de Michel Aoun. Il rappelle le sacrifice de soldats de l’armée libanaise, les exécutions de prisonniers à Dahr el-Wahch et ailleurs, et le drame des hommes disparus dans les prisons syriennes. Une mémoire nationale que les arrangements politiques ultérieurs ne devraient pas effacer.
La chute des régions libres : une victoire militaire, une souveraineté confisquée
Au matin du 13 octobre 1990, l’aviation et l’artillerie syriennes frappent les positions de l’armée libanaise restées sous les ordres du général Michel Aoun. Le palais présidentiel de Baabda, le ministère de la Défense à Yarzé et les lignes défensives du Mont-Liban sont visés. Les troupes de Damas avancent, appuyées par des forces libanaises relevant des autorités du président Elias Hraoui et par des formations alliées. En quelques heures, le dispositif militaire qui résistait encore à la présence syrienne s’effondre. Michel Aoun rejoint l’ambassade de France et demande à ses hommes de se placer sous l’autorité du général Émile Lahoud. Pourtant, sur certains fronts, des soldats continuent de combattre sans avoir reçu à temps les informations ou les ordres annonçant la fin de la résistance.
Les régions dites « libres » avaient elles-mêmes subi les affrontements fratricides entre l’armée et les Forces libanaises. Le gouvernement d’Aoun était contesté, notamment par les autorités issues de l’accord de Taëf. Ces réalités n’effacent pourtant pas l’essentiel : une armée étrangère s’empare ce jour-là des derniers territoires échappant à son contrôle direct, dont le palais présidentiel et le ministère de la Défense. Le Liban ne retrouve pas la maîtrise de sa décision nationale.
Après l’invasion du Koweït par l’Irak, le régime de Hafez el-Assad rejoint la coalition contre Saddam Hussein et bénéficie d’un contexte diplomatique favorable. L’accord de Taëf promettait la paix et la reconstitution des institutions ; il n’empêchera pas la domination syrienne sur la politique et la sécurité du Liban. L’occupation avait commencé bien avant 1990. Le 13 octobre en marque l’extension aux dernières régions qui lui résistaient.
Une distinction demeure essentielle. Les décisions et les responsabilités de Michel Aoun peuvent être discutées. Mais les hommes qui tenaient leurs positions étaient des soldats de l’armée libanaise : ils portaient l’uniforme national et affrontaient une armée étrangère. Leur mémoire ne saurait dépendre du jugement porté sur leur général.
Dahr el-Wahch : combattre, être capturé, puis exécuté
À Dahr el-Wahch, sur les hauteurs de Aley, des unités libanaises résistent et subissent de lourdes pertes. Mais d’autres hommes sont faits prisonniers, désarmés, puis exécutés après la reddition. Ce n’est plus une bataille : c’est une violation des protections dues aux captifs.
Dans un témoignage recueilli par L’Orient-Le Jour le 13 octobre 2006, un officier libanais survivant raconte les dernières heures de sa brigade. Il évoque trente soldats et deux officiers morts, les renforts qui ne sont jamais parvenus et la rupture des communications avec le commandement. Il décrit surtout douze soldats capturés, dépouillés de leurs vêtements, les mains liées derrière le dos, conduits par groupes vers différents endroits puis abattus. Ce témoignage ne remplace pas une enquête judiciaire. Il donne un visage à ce que l’on appelle trop facilement « les événements du 13 octobre ».
Les dénonciations dépassent ce seul récit. Human Rights Watch a rapporté des informations faisant état d’au moins 240 prisonniers et civils exécutés les 13 et 14 octobre 1990 dans plusieurs localités, dont Baabda, Dahr el-Wahch, Bsous, Houmal et Beit Mery. Ce nombre concerne l’ensemble des lieux cités, et non le seul massacre de Dahr el-Wahch ; il repose sur les rapports recueillis à l’époque et ne remplace pas un bilan judiciaire définitivement établi. Mais même sans réduire le drame à une statistique, une évidence demeure : des hommes auraient été abattus alors qu’ils étaient déjà hors de combat. Si ces faits sont établis, ils relèvent de crimes de guerre, quelles qu’aient été les circonstances des combats précédents.
À ces morts s’ajoutent les disparus. Des militaires arrêtés pendant ou après l’offensive ont été transférés, selon des témoignages et des informations recueillies par les organisations de défense des droits humains, vers des lieux de détention contrôlés par les services syriens. En décembre 2000, Amnesty International s’inquiétait du sort d’au moins vingt soldats libanais et de deux religieux arrêtés ou enlevés lors des événements du 13 octobre. Derrière les chiffres, des familles ont passé des années à chercher une trace ou simplement la preuve qu’un proche était encore vivant.
Le destin de Johnny Nassif donne à cette souffrance une dimension particulière. Ce jeune soldat disparu le 13 octobre fut longtemps recherché par sa mère, Violette, qui affirmait l’avoir vu détenu en Syrie. En 2009, des analyses génétiques permirent finalement d’identifier sa dépouille parmi des restes exhumés à Yarzé. Il fallut près de dix-neuf ans pour lui rendre un nom et une sépulture. Une identification ne répond pourtant pas, à elle seule, à toutes les questions : quand et dans quelles circonstances est-il mort ? Qui l’a détenu ? Qui a ordonné ou couvert les violences ? Pour d’autres familles, même cette certitude n’est jamais venue.
Il faut distinguer les morts au combat, les prisonniers exécutés et les disparus, sans présenter des bilans contestés comme définitifs. Mais la prudence sur les chiffres ne peut servir de prétexte à l’oubli. Sans vérité ni justice, la guerre continue dans la vie des familles.
De 1990 à 2016 : les alliances changent, la dette envers les victimes demeure
L’histoire politique libanaise a produit, vingt-six ans plus tard, une saisissante inversion. Le 31 octobre 2016, Michel Aoun est élu président de la République avec le soutien de formations autrefois opposées à lui. Les Forces libanaises, qui l’avaient affronté militairement en 1990, soutiennent son accession à Baabda. Le Hezbollah, allié du régime syrien contre lequel Aoun avait autrefois lancé sa « guerre de libération », figure parmi les piliers de sa candidature. Saad Hariri s’y rallie également pour sortir de la longue vacance présidentielle. Tous les anciens adversaires ne se retrouvent pas dans cet accord, mais la recomposition est suffisamment profonde pour interroger la mémoire politique du pays.
Les adversaires d’hier ont le droit de se réconcilier, et le Liban avait besoin de sortir de ses affrontements. Mais une réconciliation entre dirigeants n’est pas une réconciliation avec l’histoire. L’élection de 2016 pouvait représenter une revanche politique pour Michel Aoun ; elle ne constituait ni un jugement sur les exécutions de 1990, ni une réparation pour les familles. Leur passé ne change pas au gré des alliances.
La véritable question est de savoir pourquoi la mémoire des soldats exécutés, le sort des prisonniers et l’établissement des responsabilités ont si longtemps été relégués derrière les équilibres du pouvoir. Le retrait des forces syriennes en 2005 n’avait pas suffi à faire toute la lumière. La chute du régime de Bachar el-Assad en décembre 2024 a ouvert de nouvelles possibilités de recherche dans les lieux de détention, les archives et les fosses communes. Encore faut-il préserver les preuves, identifier les dépouilles et permettre aux familles d’accéder à une vérité vérifiable, avec l’aide d’instances indépendantes.
Ce 13 octobre 2026, l’hommage ne devrait appartenir ni au camp d’Aoun ni à celui de ses anciens adversaires. Il revient d’abord aux soldats qui sont restés à leur poste, à ceux qui ont été tués à Dahr el-Wahch, aux prisonniers exécutés à Baabda et dans les villages voisins, aux disparus emportés vers les prisons syriennes et aux familles qui ont refusé de les abandonner. La souveraineté n’est pas seulement un principe inscrit dans les discours officiels : elle exige qu’aucune armée étrangère, aucune organisation armée et aucun service de renseignement extérieur ne puissent disposer impunément de la vie des Libanais. Les alliances passent, les présidences s’achèvent. La dette envers ces hommes, elle, demeure. Leur rendre justice serait enfin donner un sens national à leur sacrifice.

